‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 1 sur 56 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

cf Souvenei-vous, pour ne pas perdre de vue le train « du monde, qu'à celle époque [ta chute de Vemjpire

« romain)

« il y aroil des historiens qui fouilloient comme

« moi les archives du passé au milieu des ruines du préce sent , qui écriToient les annales des anciennes révoluce lions au bruit des révolutions nouvelles ; eux et moi « prenant pour table , dans l'édifice croulant , la pierre « tombée à nos pieds , en attendant celle qui devoit écra- « ser nos têtes. »

( Étude sixième, seconde partie. )

Je ne voudrois pas , pour ce qui me reste à vivre, recommencer les dixhuit mois qui viennent de s'écouler. On n'aura jamais une idée de la violence que je roe suis faite; j'ai été forcé d'abstraire mon esprit dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passoit autour de moi, pour me livrer puérilement à la composition d'un ouvrage dont personne ne par* courra une ligne. Qui liroit quatre gros volumes , lorsqu'on a bien de la |)eineà lire le feuilleton d'une gazette? J'écrivois l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappoit à ma porte; en vain je lui criois : « Attendez, je vais à vous. y> Elle passoit au bruit du canon , en emportant trois générations de rois.

Et que le temps concorde heureusement avec la nature même de ces Éludes ! On abat les croix , on poursuit les prêtres ; et il est question de croix et de prêtres à toutes les pages de mon récit : on bannit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le plus de recherches , de soins et d'années , celui où j'ai peut-être remué le plus d'idées et de faits , parolt lorsqu'il ne peut trouver de lecteurs; c'est comme si je le jetois dans un puits , où il va s'enfoncer sous l'amas des décombres qui le suivront. Quand une société se compose et se décompose ; quand il y va de l'existence de chacun ctde tous ; quand on n'est pas sûr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Néron, de Constantin , de Julien, des Apôtres, des Martyrs,' des Pères de l'Église, des Goths, des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Gharlemagne, de Hugues Capet et de Henri IV ! il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde, lorsque nous nous trouvons engagés dans le naufrage du monde moderne ! N'est-ce pas une sorte de radotage, une espèce de foiblesse d'esprit , que de s'occuper de lettres dans ce moment ? Il est vrai; mais ce radotage ne tient pas à mon cerveau, il vient des an-

Page 1