AVANT-PROPOS
técédents de ma méchante fortune. Si je n'avois pas tant fait de sacrifices aux libertés de mon pays, je n'aurots pas été obligé de contracter des engagements qui s'achèvent de remplir dans dés circonstances doublement déplorables pour moi. Je ne puis suspendre une publication 'dont je ne suis pas le maître; il faut donc couronner par un dernier sacrifice tous mes sacrifices. Aucun auteur n'a été mis à une pareille épreuve; grâce à Dieu, elle est h son terme : je n'ai plus qu'à m'asseoir sur des ruines , et à mépriser cette vie que je dédaignois dans ma jeunesse.
Après ces plaintes bien naturelles, et qui me sont involontairement échappées, une pensée me vient consolelr. J'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageois le Christianisme sous les rapports poétiques et moraux ; je la finis par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques : j'ai commencé ma carrière politique avec la Réstaut^tion , je la finis avec la Restauration. Ce n'est pas sans une secrète satisfaction que je me trouve ainsi conséquent avec moi-même. Les grandes lignes de mon existence n'ont point fléchi : si, comme tous les hommes, je n'ai pas été semblable à moi-même dans les détails, qu'on le pardonne à la fragilité humaine. Les principes sur lesquels se fonde la société m'ont été chers et sacrés; on me rendra cette justice de reconnottre qu'un amonr sincère de la liberté respire dans mes ouvrages , que j'ai été passionné pour l'honneur et la gloire de ma patrie; que, sans envie, je n'ai jamais refusé mon admiration aux talents dans quelque parti qu'ils se soient trouvés. Me serois-je laissé trop emporter à l'ardeur de la polémique? Je m'en repens et je rends justice aux qualités que je pourrois avoir méconnues : je veux quitter le monde en ami.
* Celle de la dernière livraison de la première édition de ses Œuvres complètes. ( Lbf.. . )
HàKiDon commence son histoire par déclarer les motifs f}til la lui ont faK entreprendre; Tacite eipKque les raisons qui lui ont rois la plume à la main. Sans arolr les talents de ces historiens, Je puis imiter leur exemple ; je puis dire , comme Hérodote, que J'écris pour la gloire de ma patrie et parceque J'ai vu lea maux des hommes. Plus libre que Tacite , Je n'aime ni ne crains les tyrans. Désormais isolé »ar la terre , n'attendant rien de mes travaux , Je me trouve dans la position la plus favorable à l'indépendance de l'écrivain , puisque J'habite déjà avec les générations dont J'ai évoqué les ombres.
Les sociétés anciennes périssent ; de leurs ruines sortent des sociétés nouvelles : lois, mœurs, usages, coutumes, opinions , principes même , tout est changé. Une grande révolution est accomplie, une plus grande révolution se prépare : la France doit recomposer ses ajmales , pour les mettre en rapport avec les proj^s de rintelllgence. I>ans cette nécessité d'une reconstruction sur un nouveau plan , où faut-il chercher des matériaux ? Quels sont les travaux exécutés avant notre temps ? Qu'y a-t-il à louer ou à blâmer dans les écrivains de l'ancienne École historique ? La nouvelle École doit-elle être entièrement suivie, et quels sont le^ auteurs les plus remarquables de celte École ? Tout est-il vrai dans les théOrieè religieuses , philosophiques et politiques du moment? Voilà ce que Je me propose d'examiner dans celte Préface. Je travaillois depuis bien des années à une Histoire de France dont ces Études ne présenteront que Texposition , les vues généfales et les débris. Ma vie manque à mon ouvrage : sur la route où le temps m'arrête , Je montre de la main aux Jeunes voyageurs les pierres que J'àvois entassées , le sol et le site où Je voulois bAtlr mon édifice.
Origine commune des Peuples de rBurope. Uocnments et iiistoriens étranger* à consulter
pour rUisloire de France.
Les Anciens avoient conçu l'Histoire autrement que nou ; Ils la regardoient comme un simple enseignement, et, sous ce rapport , Arlstote la place dans nn rang inférieur À la poésie : Ils attachoieut peu d'importance A la vérité matérielle ;. pourvu qu'il y eût un fait vrai ou faux A raconter , que ce fait omit un grand spectacle ou une leçon de morale et de politique , cela leur suffiseit. Délivrés de ces immenses lectures sous lesquelles l'imagination et la mémoire sont égalenenl écrasées , ils avoient peu de documents à consulter ; leurs citations ne soal presque rien , et quand ils renvoient A une autorité , c'est presque toujours sMS bidication précise. Hérodote se contente de dire dans son premier livre , C/io » qu'il écrit d'après les historiens de Perse et de Phœnteie ; <lans son second livre , Èuteipe , il parle d'après les prêtres égyptiens qui iui ont lu leurs Amales. Il reproduit un vers de l'Iliade , un passage de /' Odyssée , un fragment d'Esefayle t il ne faut pas plus d'autorités A Hérodote , ni A ses auditeurs des jeux Olympiques. Thucydide n'a pas tuie seule citation : il mentionne feulement quelques clMiits pepuUires.
Tite-IiTe ne s'ippaiejamaif d'an texte : det auieunt det historienê rappoHeiU ; c'est sa manière de procéder. Dans sa troisième Décade , il rappelle les dires de Clnttos AUmenttts , prisonnier tfAnnibal , et de Ccelius et Valérins sur la gaerre Punique.
Dans Tacite, les autorités sont moins rares, quoique encore bien peu nombreaieai on n'en compte que treize de nominales ; ce sont : dans le premier livre des jin^ nales, Pline, historien des guerres de Germanie; dans le quatrième liYre , les Mémoires d'Agrippine , mère de Néron , ouvrage dont on ne sauroit trop déplorer la perte ; dans le treizième livre , Fabius Rusticus , Pline l'historien , et Qavlus i dans le quatorzième, Cluvius ; dans le quinzième, Pline. Dans le troisième livre des Hisunrei , Tacite nomme Messala et Pline , et renvoie à des Mémoires qu'il avoil entre les mains ; dans le quatrième livre , il s'en réfère auz prêtres égyptiens ; dans les Mœurt det Germains , il écrit un vers de Virgile en l'altérant. Souvent U dit x Les historiens de ces temps racontent , tenqforumiliorumicriptorespi'odiderinl; il explique son système en déclarant qu'il ne rapporte le nom des auteurs que lorsqu'ils durèrent entre eux. Ainsi deux citations vagues dans Hérodote, pas une dans Thucydide, deux ou trois dans Tite-Live, et treize dans Tacite, forment tout le corps des autorités de ces historiens. Quelques biographes , comme Suétone et Plutarque surtout, ont lu un peu plus de Mémoires ; mais les nombreuses citations sont laissées aux compilateurs comme Pline le naturaliste. Athénée , Macrobe et saint Clément d'Alexandrie , dans ses Siromaus.
Les annalistes de l'antiquité ne faisoient point entrer dans leurs récits le tableau des diCrérentes branches de l'administration : les sciences , les arts , l'éducation publique, étoient rc^Jetés du domaine de l'Histoire; Clio marchoit légèrement» débarrassée du pesant bagage qu'elle traîne aujourd'hui après elle. Souvent l'historien n'étoit qu'un voyageur racontant ce qu'il àvoit vu. Maintenant l'Histoire est une Encyclopédie ; il y faut tout faire entrer , depuis l'astronomie jusqu'à la chimie; depuis l'art du financier jusqu'à celui du manufacturier; depuis la connoissance du peintre , du sculpteur et de l'architecte, jusqu'à la science de l'économiste ; depuis l'étude des lois ecclésiastiques , civiles et criminelles , Jusqu'à celle des lois politiques. L'historien moderne se laisse-t-il aller au récit d'une scène de mœurs et de passions , la gabelle survient au beau milieu ; un autre impôt réclame; la guerre , la navigation , le commerce , accourent. Comment les armes étoient-elles feites alors P D'où tiroit-on les bois de construction? Combien taloit la livre de poivre? Tout est perdu si l'auteur n'a pas remarqué que l'année eommençoità Pâques et qu'il l'ait datée du 1*' janvier. Comment voulez-vous qu'on s'assure en sa parole , s'il s'est trompé de page dans une cltaUon , ou s'il a mal coté l'édition? La société demeure inconnue , si l'on ignore la couleur du hautde-chausses du Roi et le prix du marc d'argent. Cet historien doit savoir non-seulement ce qui se passe dans sa patrie , mais encore dans les contrées voisines , et , parmi ces détails, il fout qu'une idée philosophique soit présente à sa pensée et lui serve de guide. Voilà les UiconvénienU de l'Hlstoh^ moderne; Us sont tels qu'ils nous empêcheront peut-être d'avoir jamais des historiens comme Thucydide , Tite-Uve et Tacite ; mais on ne peut éviter ces inconvénients , et force est de s'y soumettre.
L'écrivain appelé à nous pehddre un jour le grand tableau de notre Histoire ne se bornera pas à la recherche des sources d'où sortent immédiatement les Franlis et les François ; il étudiera les premiers siècles des sociétés qui environnent la
France, parceque les jeanes peuples de diverses contrées, comme les enfants de divers pays, ont entre eux la ressemblance commune que leur donne la nature, et parceque ces peuples , nés d'un petit nombre de familles alliées , conservent dans leur adolescence Teiftpreinte des traits maternels.
Quatre espèces de documents renferment Thlstoire entière des nations dans l'ordre successif de leur ftge : les Poésies , les Lois , les Chroniques contenant les faits généraux , les Mémoires peignant les mœurs et la vie privée. Les hommes chantent d'abord ; ils écrivent ensuite.
Nous n'avons plus les Bardits que fit recueillir Charlemagne ; il ne nous reste qu'une ode en l'honneur de la victoire que Louis , fils de Louis-le-Bègue , remporta en 881 sur les Normands ; mais le moine de Saint-Gall et Ermold-le*Noir ont tout A fait écrit dans le goût de la chanson germanique.
La Mythologie et les Poésies Scandinaves ; les Edda et les Sagas ; les chants des Scaides , que nous ont conservés Snorron , Saxon-le-Grammablen , Adam de Brème et les Chroniques anglo-saxonnes ; les Nibelungs, quoique d'une date plus récente, suppléent A nos pertes : on verra l'usage que j'en ai fait en essayant de tracer l'histoire des mœurs barbares. Quant à ce qui concerne les langues , les Évangiles goths d'Ulphiias sont un trésor.
Pour le midi de la France , M. Raynouard a réhabilité l'ancienne langue romarin» et , en publiant les poésies écrites ou chaulées dans celte langue , il a rendu un service important. •
M. Fauriel , à qui nous devons la belle traduction des chants populaires de la Grèce, doit montrer, dans la formation de la langue romane, les traces des trois plus anciennes langues de la Gaule encore parlées aujourd'hui , l'une en Ecosse » l'autre dans le pays de Galles et la Basse-Bretagne , la troisième chez les Basques. Il a remarqué un poème sur les guerres des Arabes d'Espagne et des Chrétiens de roccitanie , dont le héros est un prince aquitain nommé Walther : ne seroit-ee point Walllte ? Plusieurs chants remémorent les rébellions de divers chefs da midi de la France contre les Monarques Carlovinglens ; cela sert de plus en plus A prouver que les hostilités de Charles-le-Martel ,'de Peppln et de Chariemagne, contre les princes d'Aquitaine , eurent pour cause une Inimitié de race , les descendants des Mérovhdgiens régnant au delA de la Loire. On nous f«it espérer que M. Fauriel s'occupe d'une histoire des Barbares dans les provinces méridionales de la France : le sujet serolt digne de son rare savoir et de ses talents.
Il ne faut pas s'en tenir aux lois Salique , Ripualre et Gombette pour l'étude des lois barbares ; on^doit considérer comme chapitres d'un même Code national les lois lombardes, allemandes, bavaroises, russes (celles-ci ne sont que le droit suédois ] , anglo-saxonnes et galliques : avec les dernières on peut reconstruire plusieurs parties du prbnltif édifice gaulois. Toutes ces lois ont été Imprimées ou séparément ou dans les différents Recueils des historiens de la France , de l'Italie « de l'Allemagne et de l'Angleterre. Le père Canclanl recueillit A Venise, en 1781 , BarharumUgei aniiquœ, en Cinq volumes In-fol. ; excellente collection qui devroit être dans nos bibliothèques : on y trouve la traduction italienne des Aitisei du royaume de Jénitalem et divers morceaux inédits. On assure que^nous aurons bientôt les Assiie$ entières publiées sur le manuscrit retrouvé , avec les traductions grecque-barbare et Italienne de 1490. L'Académie des Inscriptions s'en occupe.
La coUallon des deu textes de la loi StUque , dont U -existe dix-huit oa tIo^ I
■latitorMi ootinns, colltlioii faite par M. Wiarda, est ettimable; Il lera bon d'y «voll' égard. Mais Blgnon reste toujours docteur en cette matière , comme Balaie éti à Jamais l'bomme des Capitulaires et des Formutes,
Après les Poésies et les Lois , on ne consultera pat sans fruit , pour les sfi premiers siècles des temps barbares, les hislorieni de la Russie, de la Pologtie , de la Suède et de rAllemagne , quoiqn'en généf al ils aient écrit après les nocres •
Le plus ancien annaliste russe est un moine de Kloff, Nestor. La MonarcMe rusée fèl fondée vers le miHeu du neuvième siècle : Kioff, depuis i'an 883 , en devint la première capitale. A la fin du dliième siècle, KiolTet toute la Tieille Russie emftraasèrent le christianisme. Nestor rédigea enslavon son ouvrage vers Tan 1078. Cet ouvrage a été traduit en allemand par Scherer, et commenté par Scbloeier : il n'en existe aucune traduction françoise ou latine. Quelques notes tirées de Restor se trouvent seulement dans la traduction françoise de THistoire de Karom- Mne. Nestor a imité Constantin , Gedren , Zontre et autres écrivains de la Bjammiine; Il a IrtnsporCé dans son texte plusieurs passages de ces écrivains; H nous a conservé m exten96 deux documents précieux de THistoire de la Russie , les traités de paix d'OIez et d'Igor avec la cour de Conslantinople. Les Grecs euxaiênns ne connoltsoient pas l'existence de ces deux pièces , car elles sont de l'époque la plus stérile de leurs annales, de Tan 81S à l'an 869.
Isa Chronique de Jfestor finit à l'année 1096. Nestor reste, d'après l'opinion de Sehloeeer, la première , l'unique source , au moins la source principale pour raistoire du Nord Scandinave el ûnols ; Jusqu'à lui ces contrées étoienl , pour les Mstortens, urm incognita. Dans un des conttnnaleurs de Nestor, on remarque le^s ancien Code des lois russes , nommé la F^érité tMsse ou Ai Droit ruèse ; il est tiré des lois Scandinaves. Les premiers Souverains de la Russie vinrent de la Scandinavie , appelés qu'ils (ùrrat par la volonté des peuplades russes. Pour se convaincre que ie Droit russe est d'origine Scandinave , Il sufllt de le comparer avec la législation suédoise , dont les fragments les plus authentiques ont été coneenrés. Vm ouvrage atset rare aujourd'hui , imprimé A Abo au A Upsal , « De iur% Si^tsoHutn Goihorunufmc vetusio^ • offre le texte original du Droit russe, et fOttvent on ne peut comprendre le texte russe qu'A l'aide du texte suédois.
Un travKl A consulter sur les historiens et la littérature slavo-russe, est celui
de Kohi , Inti-oducUo éd histor. Utteiar, Slau,
Les historiens des autres peuples d'origine slave sont venus {Mus tard que fVe^lor, et même plus lard qne son premier continuateur ; car Nestor a écrit entre Vva 1656 et l'an 1 1 16 , et rbistorien de Prague, Cosme , est mort Van 1 125. - Martin Gallus , annaliste de Pologne , doit être placé de 1 1 08 A 1 1 36. Helmotd , lient l'ouvrage sert de source A l'Histoire des peuples du moyen Age de l'AilejMgne, et surtout A celle des Slaves, a écrit A Lubeck, vers l'an U78, Chronica
Sin^^orufn,
Adam de Bremen est presque contemporain de Nestor ; H est utile pour l'Histoire du Danemarck. Un autre annaliste aussi consciencieux que Nestor, et de ifCMAques années plus ancien que lui ( mort l'année 1018} , est Diftnar, évéque de llersebourg; H a écrit touchant l'Allemagne.
fous les documents de l'histoire de la Germanie se trouveront réunis dans le Recueil des historiens allemands , que publie en Hanovre le savant Paertx sous lee auspices du baron de Stein. M. Paertz a visité le cabinet de nos GÉNtries, el il
PRëFAGë. 7
ft fouUtéi dans le« archiveg du Vatican potfr rHistoire du paoyen ^go fte TAll»magne.
Le premier volmne in-folio de ce Recueil a été publié , le secoiid et le troisième doivent bientôt paroitre. Ce Recueil rendra Inutiles ceux connMs jusqq'à présent sous la dénomination de Scriptore» rerum geimanUarum, Reste à saTolr pourtant si Top se pourra passer de la Collection de Leibtùu, de Scriptores retum btunsuicfituium, Loibnitz , génie universel, a pressenti Timportapce de son travail pour la Mythologie des Slaves et des Germains , et même pour la langue de ces peuples : dans une de ses préfaces, on trouve, su^ l'Histoire du moyen-âge , des idées que les appréciateurs modernei de ce^ temps n'ont fal( souvent qu$ reproduire sous d'autres formes.
V Histoire de Suède de Dalen est une compilatiqn assez complète, mai^ peu critique j celle de Rttbs est la plu« estimée. Le nouveau Recueil , dont deux volumes ont déjà paru , est de Geyer. On a deux forts in-folio de Lagerbring , composés de matériaux historiques et législatifs sur la Suède.
V Histoire de Danemarck, de Mallet, n'est pas à négliger. L'Introduction relative à la mythologie et aux poésies du Nord est intéressante , quoique depuis on ait fait des progrès dans la langue et des découvertes dans les fables Scandinaves.
Saxo-Gramntaticus est le Nestor du Danemarck comme Snorron est l'Hérodote du Nord : ce pays possède aussi up recueil de Scriptores.
Quant à V Histoire de Pologne, outre Martin Gallus , on trouve Vincent ILadlubeck, évèque de Cracovle, mort en 1223. L'évéque Dlugosb compila les Annales de son pays , vers le milieu et la fin du quiniième siècle , empruntant ses récits , coDune il l'aVoue lui-même , aux traditions populaires.
Far ordre de Nicolas.^*', on procède en Russie à la réunion des document^ slaves et autres titres de ce vaste empire. La Lusace et la Bavière commencent des Collections. I^ Société formée à Francfort s'occupe sans reUche de la découverte et de la publication (}es diplômes et papiers nationaux de l'Allemagne^.
Telles sont les richesses que nous ofl^e le Nord de l'Europe. Toutelbi^ n'abusons pas , comme en est trop enclin à le faire , des origines Scandinaves , slaves et tudesques. II semble aujourd'hui que toute notre Histoire soit eu Allemagne , ^u'on ne Ipuve que là nos antiquités et les hommes qui les ont connues. Les quarante ans de notre Révolution ont interrompu les études en France, tandis qu'elles ont continué dans les Universités germaniques ; les Allemands ont regagné iur nous une partie du temps que nous avions gagné sur eux ; mais , si pour le droit, la philologie et la philosophie , ils nous devancent i l'heure qu'il est, ils sont encore loin d'être arrivés en histoire au point où nous nous trouvions lorsque nos troubles ont éclaté.
Rendons Justice aux savants de l'Allemagne , mais cachons que les peuples septentrionaux sont, comme peuples, plus jeunes que nous de plusieurs siècles; que nos Charles remontent beaucpup plu^ haut qup les leurs ; qi^e les immenses travaux des Bénédictins de ^ijat-Maur et de Saint-Vannes ont commencé bien avant les travaux historiques des professeurs de Gœttipgue , d'Iéna , de Bonn , de Dresde , de Welmar, de Bruns^vick , de Berlin , de Vienne , de Pref boqrg , etc. ; que les érudits françois , supérieur^ par la clarté et la précision aux ér^di^s d'outre- Rbin , les surpassent encore par la solidité et l'universalité des recl^erches. Les AMf«Hff^* Jte l'efDpojTleiit léritaltleiiioat sur uous.quc dai^ la codific^Ugn i encore
le< grands légistes , Gujas , Domat , Dumoalin , Pothier, sonMls Francoff . Nos voisins ont sur les origines des nations barbares quelques notions pariiculières qu'ils doivent aui langues parlées en Dalmatie , en Hongrie , en Servie , en Bohème, en Pologne , etc.; mais un esprit sain ne doit pas attacher trop d'importance à ces études qui finissent par dégénérer dans une métaphysique de grammaire, laquelle parolt d'autant plus merveilleuse qu'elle est plus noyée dans les brouillards.
Que par l'étude du sanscrit et des différents dialectes indien , thibétaln , chinois, tartare , on parvienne i dresser des formules au moyen desquelles on découvre le mécanisme général du langage hvimàln ^ philosophiquement parlant, ce sera un progrès considérable de la science ; mais , historiquement parlant , H esl douteux qu'il en résulte beaucoup de lumières. Au système des origines communes par les racines du togos , on opposera toujours avec succès le synchronisme ou la spontanéité du verbe comme de la pensée , dans divers temps et dans divers pays.
Si nous passons de l'Allemagne à l'Angleterre , il n'est pas sans profit de parcourir les poésies anglo-saionnes , galllques, écossolses, irlandoises, afin de prendre un sentiment général de l'enfance d'une société barbare ; mais il ne les faudroit pas convertir en preuves, car la vanité cantonnale a tellement mêlé les chants faits après coup aui chants originaux, qu'on les peut à peine distinguer.
Quant aui Lois , J'ai déjà dit qu'il étoit bon de consulter les Lois anglo-saionnes etgalliques. Les Actes de Rymer, continués par Robert Sanderson , sont un bon recueil , mais ils ne commencent qu'à l'an 1 101 , sautent tout à coup de l'an 1 lOS à l'an 1137, et continuent de la sorte, avec des lacunes de dix, quinze et vingt ans, Jusqu'au treizième siècle, où les chartes se multiplient. Gerecaell, tout Important qu'il soit , est fort inférieur à celui des Ordonnances de nos Rois et autres collections qui doivent faire suite à ces Ordonnances ; les matières y sont mêlées et incohérentes ; elles ne sont point précédées de ces admirables préfaces dont les De Laurières, les Secousse , les Vilevaull, les Bréquigny ont enrichi leur travail, et qui sont des traités complets du Droit françois. Le Clerc et Rapin ont pourtant donné , dans le dixième volume des AcUs de Rymer, un abrégé historique sec , mais utile, des vingt volumes de l'édition de Londres de 1745.
Dans les historiens primitifs de l'Angleterre , l'annaliste françois peut glaner avec sjiccès les trois Gildas, V Histoire ecclésiastique de Bède , et , dans les bas siècles, les chroniqueurs, poètes ou prosateurs, delà race normande. Les traductions anglo-saxonnes faites du latin par Alfi'ed-le-Grand , les Lois de ce prince publiées par Guillaume Lombard , son Testament a\ec les notes de Manning, apprennent quelques faits curieux. Dans sa traduction anglo-saxonne d'Orose, Alfred a inséré deux périples Scandinaves de la Baltique , du Nonvégien Other et du Danois Wulfstan : c'est ce qu'il y a de plus authentique touchant cette mer intérieure, au bord de laquelle étoient cantonnés ces Barbares qui dévoient aller conquérir les habitants civilisés des rivages de la Méditerranée.
Il existe plusieurs recueils des historiens anglois , mais sans ordre ; ils se répètent aussi , parceque , dans ce pays de liberté, le Gouvernement ne fait rien et les particuliers font tout. Il faut Joindre^ la collection d'Heidelberg (1587) la collection de Francfort (1601), et les dix auteurs du Recueil de Selden (Londres, 1652}: on aura alors k peu près tout ce qui est relatif aux mœurs communes de l'Angleterre et de la France. La réunion des anciens historiens anglois , écossois , irlan-
dois et normands de Camden ne yaut pas sa Britanniœ DescripUo ; c'est celle-là qu'il fanl étudier pour les origines romaines et barbares. Le génie des Normands, lié si intimement au nôtre, se décèle surtout dans \e Doomsdaj-book : ce document, d'un prii inestimable, a été imprimé en 1783 par ordre du Parlement d'Angleterre. On le compléteroit en consultant le pouillé général du clergé d'Angleterre et du pays de Galles , auquel Edouard II fit travail 1er en 1291 ; le manuscrit de ce pouillé est aux bibliothèques d'Oiford. La principauté de Galles, les comtés de Northumberland, de Cumberland, de Westmoreland et de Durham , manquent au Doomêdaybook : cette Statistique offre le détail des terres cultivées , habitées ou désertes de l'Angleterre , le nombre des habitants libres ou serfs, et Jusqu'à celui des troupeaui et des ruches d'abeilles. Dans le Voomsdaybook , sont grossièrement dessinées les villes et les abbayes.
Il ne faut pas négliger de consulter les cartes du moyen-âge , elles sont utiles non-seulement pour la géographie historique , mais encore parcequ'à l'aide des noms propres de lieux on retrouve des origines de peuples. Dans le périple de Wulfstan, par exemple, l'ile de Bornholm est appelée Burgendaland , et dans l'ouvrage historique de Snorron, Heims-Kringlay on voit que les Scandinaves disoient Borgundar-holni : voilà la patrie des Burgundes ou Bourguignons. En ne pressant pas trop ces indications , on en tire un bon parti ; mais il ne faudroit pas , comme plusieurs auteurs allemands , se figurer qu'une tribu de Franks prit le nom de SaUi, parcequ'elie campoil sur les bords de la Saale en Franconie. Le Gouvernement anglois a employé à Rome le savant MarinI à la Collection des lettres des Papes et des autres pièces relatives à l'Histoire de la Grande-Bretagne , depuis l'an 1216.
Le Portugal et l'Espagne fournissent d'autres espèces de documents. Les langues qu'on parioit dans le midi de la Gaule, avant que ces langues eussent été envahies par le picard ou le françois wallon , étolent parlées dans la Catalogne, le long du cours de l'Èbre, et serépandoient derrière les Basques, par les vallées des Astures, Jusque dans les Lusitanies. Les poèmes primitifs du Cid et les romances de la même époque , les anciennes Lois maritimes de Barcelone , le récit de l'expédition delà grande compagnie catalane en Morée, doivent être lus la plume à la main par l'historien françois ; il trouvera aujourd'hui de nouveaux éclaircissements dans les yfntiquités du DioitmaritimCf savant ouvrage de M. Pardessus , et dans la Chronique en grec barbare des guerres des Franqois en Remanie et en Morée^ publiée par M. Buchon , à qui l'on doit de si utiles éditions.
Alphonse P', roi de Caslille , surnommé le Sage , a laissé en vieux espagnol un corps de législation bon à consulter. Alphonse remonte souvent aux Lois premières; il y a un ton de candeur et de vertu dans l'exposé de ses Institutions, qui rend ce roi de Castille un digne contemporain de saint Louis.
Parmi les chroniqueurs espagnols, Idace doit être recherché pour la peinture des mœurs des Suèves et des Goths , et pour celle des ravages de ces peuples dans les Espagnes et les Gaules ; mais il y a plus à prendre dans Isidore de Séville, postérieur à Idace d'environ cent cinquante ans. Il faut lire particulièrement dans Isidore la fin de sa Chronique^ depuis Tan 500 de Jésus-Christ, son His» toire des Rois goths , vandales et suèues , son livre des Étymologies, sa Règle pour Us moines de V jindalousie , et ses ouvrages de Grammaire. Dans la Colleetion des historiens espagnols en quatre volumes in-folio , l'ordre chronologique des auteurs n'a point été suivi ; parmi les bruts matériaui de l'histoire d'Espagne,
glt le travail des éeriyains modernei , et en particulier UUtoria de rebut hispanieU de Mariaoa. Les premiers livres de cette histoire sont excellents , surtout dans la traduction espagnole, n y a deux cents pages à parcourir dans les ^/iciguités luiitaniennei de Resend.
En descendant de l'Espagne k l'Italie , on retrouve la civilisation , qui ne périt Jamais sur la terre natale des Romains. Néanmoins, le royaume d'Odoacre, celui des Gotbs , celui des Lombards , ont laissé des documents où l*on reconnolt la trace dts Barbares. Les Collections de Muratori offrent seules une large moisson. Mais BOUS avons négligé d'ouvrir, lorsque nous le pouvions , deux sources , l'Escurial et le Vatican , dont l'abondance auroit renouvelé une partie de l'histoire moderne. Qu'on en Juge par un fait presque entièrement ignoré : il est d'usage de tenir un registre secret sur lequel est inscrit, heure par heure, tout ce que dit, fait et ordonne un Pape pendant la durée de son pontificat. Quel trésor qu'un pareil J<Ninial!
Archives françoises.
Parlons de ce qui nous appartient et indiquons nos propres richesses. Rendons d'abord un éclatant hommage à cette école des Bénédictins que rien ne remplacera Jamais. Si Je n'étols maintenant un étranger sur le sol qui m'a vu naître , si J'avois le droit de proposer quelque chose , J'oserois solliciter le rétablissement d'un Ordre qui a si bien mérité des Lettres. Je voudrols voir revivre la Congrégation de Saint-Maur et de Saint-Vannes dans l'Abbatial de Saint-Denis , A l'ombre de l'église de Dagobert , auprès de ces tombeaux dont les cendres ont été Jetées an vent au ipompnt où l'on dispersoit la poussière du Trésor des Chartes : il ne falloit aux enfants d'une liberté sans Loi , et conséquemment sans mère, que des bibliothèques et des sépulcres vides.
Des entreprises littéraires qui dévoient durer des siècles demandoient une société d'hommes consacrés à la solitude, dégagés des eml>arras matériels de l'existence , nourrissant au milieu d'eux les jeunes élèves héritiers de leur robe et de leur savoir. Ces dpctes générations , enchaînées au pied des autels , abdiquoient è ces autels les passions du monde , renférmoient avec candeur toute leur vie dans leurs études , semblables à ces ouvriers ensevelis au fond des mines d'or, qui envolent à la terre des richesses dont ils ne Jouiront pas. Gloire à ces Mabillon , A ces Montfaucon , à ces Martène , à ces Ruinart , à ces Bouquet , à ces d'Achéry y à ces. Vaissette , à ces Lobineau , k ces Calmet , k ces Ceillier, à ces Lat>at , à ces Qémençet , et à leurs révérends confrères , dont les œuvres sont encore l'bitarissable fontaine où nous puisons tous tant que nous sommes , nous qui affectons de les dédaigner ! Il n'y a pas de frère lai , déterrant dans un Obituaire le diplôme poudreux que lui Indlquoit dom Bouquet ou dom Mabillon, qui ne fût mille fois plus Instruit que la plupart de ceux qui s'avisent aujourd'hui, comme moi, d'écrire sur l'histoire , de mesurer du haut de leur ignorance ces larges cervelles qui embrassoient tout, ces espèces de contemporains des Pères de l'Église , ces hommes du passé gothique et des vieilles Abbayes , qui sembloient avoir écrit eux-mêmes les Chartes qu'ils déchiflhrolent. Où en est la Collection des historiens de France? Qoe sont devenus tant d'autres travaux gigantesques ? Qui achèvera ces monuments autour desquels on n'aperçoit plus que les restes vermoulus des échafauds oè les ouvriers ont disparu ?
Ltê BéoédicUos n'éloient pas le seul corps s^Tanl q«i s'oocopAtde dm «nttquités; dans les autres sociétés rellgieosef Us avoient de« émules et des rivaui. Ob doit aux Jésuites la Collection des Hagiographes , laquelle a pris son nom de Térudit qui l'a cooimencée. Le père Hardouin, mon compatriote, ignoroit-il quelque chose ? esprit un peu singulier toutefois. Le père Labbe doit être noté pour aToir fourni le plan et la liste des auteurs de la Collection de laByianttae , et pour avoir publié les huit premiers volumes de TéditioB des Conciles. Le père Petan est devenu l'oraele de la chronologie. Le père Sirmond a mis au jour la Notice des dignités des Gaules et les ouvrages de Sidoine Apollinaire , etc. , etc.
Les prêtres de TOratoire comptent dans leur ordre Charles Le GoinAe , auteur des AntiaUê cccletiastici Francorum , continuées par Gérard Dubois et par Julien Loriot, tes confrères. Nous devons à Jacques le Long la Bibiiotkègue hUtoriifue dû la France , corrigée et augmentée par Fevret de Fontette , ele. , etc.
La Magistrature parlementaire , le Chancelier à sa tète , étoit elle-Biéme un corps lettré qui commandolt des travaux et ne dédaignoit pas d'y porter la main. On le verra quand J'indiquerai les manuscrits à consulter , et les entreprises arrêtées par l'action révolutionnaire.
L'Académie des Inscriptions travailioit de son cùté aux feuillet de nos anciena monuments : je n'ai pas compté dans ses Mémoires dmius de deux cent cinquantesept articles sur tous les points litigieux de notre Archéologie. On trouve les membres de cette illustre Académie chargés de la direction de plutieurs grands travaux qui s'exécntoientavec le concours des lomières de diverses sociétés , sous le patronage du Gouvernement. Plus lieureuse que la Congrégation de Saint-Maur » l'Académie des Inscriptions existe encore, elle voit encore à sa tète ses chefs vénérables , les Dacier , les Sacy , les Quatremèrede Quincy i savants de race, comme les Bignon , les Valois , les Saipte-Blarthe , et dont les confrères continuent d*ètre parmi nous les fidèles interprètes de l'antiquité.
Auprès de ces trois grands corps des Bénédictins , des Magistrats et des Académiciens , se trouvoient des hommes isolés , conmie les Du Cange, les Bergier , les Lebœuf , les Bullet, les Decamps et tant d'autres : leurs dissertationa consciencieuses ont jeté la plus vive lumière sur les points obscurs de nos origines. 11 est inutile d'indiquer, ce qu'il faut choisir dans ces auteurs. Quel pnits de science que Du Cange ! on en est presque épouvanté.
Je recommande surtout à nos Historiens futurs une lecture eérieuse des Conciles , des Annales particulières des provinces , et des Coutumes de ces provinces , tant latines que gauloises : c'est li qu'avec les Vies des Saints, pour les huit premiers siècles de notre Monarchie, se trouve la véritable histoire de France.
Et néanmoins , ces matériaux imprimés , dont le sombre écrase l'UnaglDation, ne sont qu'une partie des documents à consulter. Les Archives, le Cabinet on le Trésor des Chartes , les rûles et les registres du Parlement , les mannserits 4e la Biblifllhèque publique et des antres BibUothèques , d|]/lvent appeler l'attention. Ce n'est pas tout que de chercher les faits dana des éditions commodes ; il faut voir, de ses propres yeux , ce qu'on peut nommer la physionomie des temps, les diplômes que la main de Cbarlemagne et celle de saint Louis ont touchés ; la forme extérieure des Chartes , le papyrus , le parchemin , l'encre , l'écriture , les sceaux , les vignettes ; il faut enfin manier les siècles el respirer leur poussière. Alors , comme un voyageur à des régions inconnues , on revient avec son journal écrit sur l«s lieux , et un portefeuille grenpli de deiMiis4'afffèa JMtiire.
Dans ane nota sobstaotlelle , M. GhampolUon-Figeae â donné des renteignements que je me fais an devoir de reproduire. « On se proposa , il 7 a déjà longtemps , de réunir en une seule Collection générale tous les documents authentiques relatifs à l'histoire de France. Colbert et d'Aguesseau Jetèrent les premiers fondements de cette Collection. L'établissement, en 1759 , du DépSt de législation , assemblage méthodique de toutes les Lois du Royaume , qui fût porté à plus de trois cent mille pièces , et qui doU exister encore, soit i la Chancellerie, soit aux Archives royales, amenoit» comme une de ses dépendances naturelles , la réunion de tous les monuments historiques qu'il étoit possible de découvrir , et Louis XV ordonna cette réunion en 1762 , sous le ministère de M. Berlin. Des arrêts du Conseil , 8 octobre 1768 et 18 Janvier 1764 , réglèrent l'ordre du travail , celui des dépenses , appelèrenl le zèle et le concours de tous les savants vers ce grand but d'utilité publique, établirent, en 1779, des conférences très propres i régulariser tant d'honorables efforts , les excitèrent de plus en plus par de nouvelles dispositions i^outées aux précédentes, en 1781, sous le ministère de M. de Maurepas, et augmentèrent, en 1783 /par Tinfluence de M. d'Ormesson , les fonds destUiés aux dépenses du cabinet. M. de Calonne proposa , en 1785 , de nouveaux moyens d'émulation qui furent généralement utiles, et le Clergé s'y associa en 1786 , en ajoutant aux fonds accordés par le Roi un supplément pris sur les dépenses qu'il affectoit à l'histoire de l'Église. Les États des provinces imitèrent ce généreux exemple ; les ordres de M. de Calonne procurèrent, en 1787 , le concours de tous les intendants ; et l'organisation du travail , sagement centralisée dans les mains d^'historiographe de France , Moreau , sous l'autorité du Ministère , rendit tous ces efforts propices et fructueux. Les hommes instruits de tous les pays recherchoient l'honneur d'y concourir ; le Roi honoroit leur empressement , et récompensoit leurs plus notables services par des grâces de tout genre. La Congrégation de Saint-Maur et celle de Saint-Vannes avoient échelonné leurs plus habiles ouvriers sur tous les points de la France où quelque recherche étoit à faire. Les documents arrivoient en abondance , tout sembloit assurer la prochaine publication du Rymer françois , mieux conçu , plus utile que celui d'Angleterre ; un arrêt du Conseil , du 10 octobre 1 788 , assuroit do plus en plus ce précieux résultats l'histoire de France , et l'impression du premier volume , contenant les Instruments de la première race, avançoit rapidement, quand la Révolution survint. Un décret du 14 août 1790 ordonna le transport de tous les documents historiques k la Bibliothèque royale ; bientôt on querella , et on supprima ensuite les fonds spéciaux qui leur étoient affectés , et il fallut oublier , durant trente- six ans, ces vénérables archives delà Monarchie françoise. « Les travaux de Baluze, Du Cange; Dupuy, d'Achéry, Marlène et Mabillon , avoient assez prouvé qu'il existoit hors du Trésor des Chartes de la Couronne une foule de documents d'un grand intérêt , quelquefois d'une grande importance , pour l'histoire et le droit public du Royaume. On comprit dès lors l'insuflBsance relative des deux grands ouvrages entrepris par l'ordre du Roi , le Recueil des Ordonnances et celui des Historiens de France. Ce dernier, d'après ion plan sagement conçu , étoit purement historique , n'admettoit pas les actes d'administration générale émanés de l'Autorité royale , et le premier n'ombrassoit que les Ordonnances des Rois de la troisième race. Il y avoit donc, malgré les Capitulaires de Baluze , des lacunes immenses pour les temps écoulés de-
pub l'origine de la Monarchie Jusqu'à l'avènement des Capétiens. Elles ne pouvoient être comblées que par cette foule de chartes et d'actes de toute espèce déposés, ou plus généralement oubliés, dans les nombreux chartriers des villes, des églises , des monasières , des compagnies Judiciaires et des grandes maisons. Il s'agissoit de reconstruire par leur témoignage les Annales véridiques et complètes de la France , et , par leur réunion en un dépôt commun, de créer un centre perpétuel pour toutes les recherches ordonnées par le Gouvernement ou entreprises par des particuliers.
« Ce plan n'effraya point , par son étendue, ceux qui Favoient conçu, ni l'an* torité qui devolt en assurer l'accomplissement. Mais le travail sur les chartes et diplômes de l'Histoire de France comprenoit deux parties distinctes, quoique étroitement liées entre elles : !<* la Table générale des chartes imprimées | M. de Bréquigny fut chargé de la rédiger, et il en publia trois volumes in-folio , commençant par une lettre du pape Pie P" à l'évèque de Vienne, qu'on croit de l'année 142 ou bien 166, et finissant avec le règne de Louis VII en 1179 : l'im* pression du quatrième volume fut interrompue à la page 668, arrivant i l'année 1313; quelques recueils des bonnes feuilles ont été conservés. 3<* La réunion la plus nombreuse possible, soit de chartes originales, publiées ou inédites, soit de copies fidèles de toutes les chartes et autres instruments historiques et non publiés; on y Joignit les inventaires d'un grand nombre de chartriers ou d'archives , plusieurs cartulaires, et le dépouillement de ceux de la Bibliothèque du Roi , des terriers , des collections de pièces formées par des particuliers , des portefeuilles laissés par des savants, dont les travaux étoient analogues i la nature du dépôt, enfin quelques ouvrages manuscrits intéressant l'histoire de France , et qu'on ne négligea Jamais de sauver de la dispersion : tel est le ma-* gnifique manuscrit sur vélin contenant le procès de Jeanne d'Arc, et connu sous le nom de Manuscrit de d* Urfé.
« Le but final de l'entreprise étoil arrêté, dès son origine même, dans la pensée de ceux qui la dirigeoient ; mais pour atteindre ce but , outre tout leur zèle et toutes leurs lumières, il leur falloit le secours du temps , et ce secours leur man-* qua. On a voit fait pressentir que la Collection générale de ces diplômes pourroU un Jour être publiée en entier; le Roi en avoit donné l'espérance au monde savant en 1782, et quelques années après , le premier volume de la Collection des Chartes et les deux volumes des Lettres du pape Innocent III ( le plus habile Jurisconsulte de son siècle , et qui n'eut pas moins d'influence sur les affaires de la France que sur celles des autres États de la chrétienté) étoient déjà sous presse, le premier par les soins de M. de Bréquigny, et les deux autres par ceux de M. DuTheil, qui en avoit recueillie Rome tous les matériaux. Le dépôt lui-même prenoit une consistance qui accrolssoil son utilité ; 11 devenoit le centre de cet grands travaux historiques qui seront un éternel honneur pour les Lettres françoises, et de précieux modèles pour tous les peuples Jaloux de leur propre renommée. On y venoit puiser à la fois pour le Recueil des historiens de France , l'Art de vérifier les dates, et la nouvelle Collection des Conciles ; époque A Jamais mémorable de notre histoire littéraire, où, sous la même protection, et par le seul effet de la munificence royale , les presses françoises produisoient à la fois ces quatre grandes Collections, dont le mérite égaloit l'étendue , et en même temps la Gallia christiana , la Collection des Chartes , les Lettres hlstoriquef des Papes , la Table chronologique des Chartes imprimées , l'aistoire littéraire
« de là France et let Hiitolrei partlenllèret dei prorlneet par lei BénédlciiiM » le « Glossaire flranfols de Satate-Palaye et Moachei, le Froissard eomplei de
• M. Daeler, les Notices et Eitralts des manuscrits, et les mémoires de l'Acadénle « des Belles-4iettres , qui ont fondé et propagé dans le monde satant les pins §•» t Hdes principes de rémdition classique. Ces prospérités littéraires étoient dans t tout lenr MU tni789, etenl79illne restoit qne le doaloarenx sourenlr de t tant de glorleases entreprises. »
M. Champollion parle de l'interruption de ces travaai, mais il ne dit pas qmlln en M la cause immédiate ; Je le vais dire :
Le 19 Juin 1792 i Condorcet monta à la tribune de r Assemblée nationale, el prononça ce discours :
« C'est aujourd'hui i'annifersaire de ce jour mémorable o& l' Assemblée censti- « tuante, en détruisant la noblesse , a mis la dernière main à l'édifice de l'égaillé « politique. Attentifs à imiter un si bel eiemple , \'ous rayei poursuivie Jntque
• dans les dépôts qui serrent de refuge à son incorrigible Tanlté. C'est at^oor- « d'hnique, dans la capitale, la Raison brûle aux pieds de la siatuede UméIs VV
• ces Immenses volumes qui attestoient la vanité de cette caste. D'autres vestlget kl en subsistent encore dans les Bibliothèques publiques , dans les Chambres des « Comptes, dans les chapitres à preuve et dans les maisons des généaloglslea. H
• faut envelopper ces dépôts dans une destruction commune. Vous ne feret point
• garder aux dépens de la nation ce ridicule espoir qui semble menacer Tégallté. t 11 s'agit de combattre la plus ridlcula, mais la plus incurable de toutes les pas*
• siens. En ce moment même elle médite encore le projet de deux Chambres ou « d'une distinction de grands propriétaires , si flivorable à ces hommes qnl ne 'n cachent plus combien l'égalité pèse à leur nullité personnelle.
« Je propose, en conséquence, de décréter que tous les départements sont
• autorisés à brûler les titres qui se Irouvent dans les divers dépôts. > L'Assemblée , après avoir décrété l'urgence, adopte à l'unanimité le projet de
Condorcet, qui venoit de dire, dans les dernières phrases de son discours, tout ce qu'on répète aujourd'hui : nous en sommes A la parodie.
Le 22 février 1798 , il Hit ordonné de bréUnur fa Place des Piquet trois cent guarante*sept vohtmn et trente^nenf hottes,
Condorcet , malgré tous ses soins , ne se tint pas si fort assuré de l'égalité qu'il ne s'en précautionnàt d'une bonne dose dans le poison qu'il portott habituellement sur lui.
En 1798, le ministre Eolland écrivit aux Conservateurs de la Bibliothèque pour leur ei^olndre de livrer les manuscrits : Us répondirent qu'ils étoient prêts à obéir , mais Us prirent la lUierlé de faire observer humblement qu'il falloli aussi tlétruhre Vjln de vérifier Us dates , et le Dictionnaire de Moréri, comme empoisonnés d'un grand nombre d'articles pareils A ceux dont on vouloit , avec tant de raison , purger la terre. Plus tard, le Comité de salut public décréta que les armes de France serofbnt enlevées de dessus les livres de la Bibliothèque; on passa nn marché avec un vandale pour cette entreprise , qui devoit coûter un million cinq cent trente mille francs. L'écu de France étoil taillé A l'aide d'un teporte-plèce, et remplacé par un morceau de maroquin. Quand les armes se Ironvolent appliquées sur une feuille du volume , on coupoit cette feuille. Ne pOmTolt-^m pas aujourd'hui reprendre cette belle opération P
Le cabinet des médailles M dénoncé : les médailles d'or et d'argent dévoient
être pok'lées à la Moimote pour y être fondues. L'abbé Barthélémy s'adressa à Aumont, ami de Danton, qui fil casser le décret. Danton ne faisoit fondre que lei hommes. Un comédien ambulant, ensuite garde-magasin, soINcita la place de Conservateur des manuscrits ; interrogé s'il pourroit les lire , il répondit : « Sans « doute; j'en ai f^it. • De précieui manuscrits ftirent vendus à la livre aui épiciers; d'autres , envoyés à Meti, servirent i des gargousses. On chargea nos canons arec notre vieille gloire, tous les coups portèrent, et elle fit éclater notre gloire ttourelle.
La République aristocratique du Dlrectoh^ prœéda d'une autre manière que la République démocratique de la Convention ; elle ordonna de corriger dani Racine, Bossuet et Massillon, tout ce qui sentoit ta Religion et la Royauté. DéS hommes de mérite se consacrèrent à ces élucubrattons philosophiques : le travail sur Racine ftit achevé , Je ne sais par qui.
n se peut que nous n'ayons pas aujourd'hui la stupide fureur d'un Sage de la Convention , ni la naïve animosité d'un Citoyen du Directoire ; mais aimons-noufe mieux ce qui fût? Irions-nous même Jusqu'à prendre la peine de corriger ce pauvre Racine , qui auroit pu faire quelque chose , si Boiieau ne lui etti gftté le goût , et s'il fût né de notre temps ? il avoit des dispositions.
Et pourtant, puisque nous ne sommes plus touchés que des seuls fhlts, nous devrions reconnottre que le passé est un fait , un flitt que rien ne peut détruire , tandis que l'avenir , à nous si cher, n'existe pas. Il est pour un peuple des millions de millions d'avenirs possibles ; de tous ces avenirs un seul sera , et peui^ être le moins prévu. Si le passé n'est rien , tju'est-ce que l'arenfr , sinon une ombre au bord du Létbé , qui n'apparoltra peut-être Jamais dans ce monde ? Noul vivons entre un néant et une chimère.
De l'édition commencée des Catalogues des Chartes et de l'impression de cet Chartes , Épitres et Documéhts , il n'est échappé , comme on vient de le lire danS la Notice de M. Champollion , que quelques exemplaires ; le reste a été mis au pilon. Les volumes Imprimés, publiés par Bréquigny et de La Porte du ThcAl, Diplomata, Chartœ , Epistolœ et alla Docuinenta ad resfrancicai speciantia , sont précédés de prolégomènes où l'hlstohre de Fentreprise est racontée , et où Ton trouve ce quH est nécessaire de savoir sur les documents contenus dans ceK volumes.
Les preuves matérielles de la fausseté d'un acte sont assez faddes à distinguer, quand on a un peu étudié la calligraphie ; les Bénédictins ont donné sur cda de bonnes règles ; mais il y a des évidences internes d'après lesquelles les Jeunes anûallstes se doivent aussi décider. Par exemple , il ne nous reste que six diplômes royaux de Rhlovigh, et, sur ces six diplômes , un seul est intégralement authentique. Comparez le style et la manière dont ces pièces sont souscrites : vous lisez au bas de l'acte de fondation du monastère de Sahit-Pierre-le-Vif , à Sens : Èj^o Chlodovem, in Dei nomine, rex Francorum, manu propria signàvi et suscripsi; comme A Khiovigh parloH latin , écrlvoit en latin , signoit en latin , en défigurant son nom par l'orthographe latine ! Après cette prétendue signature , viennent in signatures aussi hicroyables de Rhlotilde , des quatre fils du roi, de sa fille, de l'archevêque de Reims , etc.
Le diplôme authentique est une lettre dictée, adressée à Euspice et à HaxUnhi : Khlovigh leur donne le lieu appelé Micy , et tout ce qui est du domaine royal entré la Lohre et îe tK^&ret. Celte lettre commence ainsi ; Chlodoveûs , Francorum rex,'
vtx inltuter, et ÛnU par ees mots : ita fiât ut ego ChMoveui voîui, Aa*deMOQf on Ut seulement : Emebius epUcopus confirmai. Voilà le miitre ; un évéqae truchement traduit ses ordres. Voilà le Frank dans toute la simplicité salique t Jiat t ego volui.
Le Glossaire de Salnte-Palaye et Bréqulgny , continué par Mouchet , se compose de cinquante-sli volumes in-folio , dont deui seuls sont imprimés i on D'à sauvé de l'édition que (rois eieraplaires ; le reste est en manuscrit. Chaque volume contient de quatre i cinq cents colonnes, et depuis quatre cents Jusqu'à huit cents articles ; c'est un répertoife composé sur le plan du Glossaire latin de Du Gange, et du Glossaire du Droit franqois de De Laurières ; U traduit sott* vent les articles du premier , en y ajoutant. Le moyen>âge tout entier est par ordre alphabétique dans cet immense recueil.
Ces Rois de F/ance , qui nous maintenoient dans une ignorance crasse afin de nous mieui opprimer , ces Rois qui auroient dû naître tous à ia fois de nos Jours» pour apprendre à mépriser eui et leurs siècles , avoient cependant la manie de favoriser les Lettres. L'idée de ces grandes Collections de diplômes leur étoit venue de bonne heure, on ne sait trop pourquoi. Montagu , secrétaire et trésorier des Chartes sous Charles V , avoit commencé , ou plutôt continué le catalogue général des documents historiques ; il nous apprend que ses prédécesseurs avoient été obligés d'abandonner leurs investigations , faute d'argent pour les suivre. Henri II ordonna d'ouvrir le Trésor des Chartes à Jean Du Tillet. Ce grelDer du Parlement, l'homme le plus versé dans nos antiquités qui ait Jamais paru , avoit conçu dans presque toutes ses parties le vaste plan accompli sous les rola Louis XIV , Louis XV et Louis XVI , avec l'appui du Gouvernement , l'encouragement du clergé, et les veilles des grands corps lettrés de la France.
« Ayant à très grand labeur et dépense , dit Du Tillet au Roi , compulsé l'infi- « nité des registres de votre Parlement , recherché les librairies et titres de plu- « sieurs églises, j'entreprins dresser par forme d'histoires et ordre des règnes, « toutes les querelles de cette troisième lignée régnante avec ses voisins , les do- « maines de la Couronne par provinces , les Lois et Ordonnances depuis la Sa- « lique, par volumes et règnes et par recueils séparés , ce qui concerne les perf sonnes et maisons royales , et la forme ancienne du Gouvernement des trois « États , et ordre de Justice dudit Royaume , avec les changements y survenus. »
Du Tillet met à la suite de ses recueils des im-entaires des Chartes , comme preuves et éclaircissements. Un exemple montrera son eiactitude : « Promesse de « Éléonor royne d'Angleterre , de faire hommage au roy Philippe des duchés de « Guyenne et comté de Poitou, en juillet 1 134. Au trésor , layette angiia C, et « sac non coté. >
Ces inventaires de Du Tillet sont le modèle des catalogues modernes des Chartes.
Après du Tillet, Pierre Pithou et Marquard Freher formèrent le plan d'une Collection des historiens de France , plan que commença à exécuter André Duchesne , Justement surnommé le père Je notre lùstoire ; sou Gis François continua ton ouvrage , qui devoit avoir quatorze volumes , et dont cinq sont imprimés. Colbert confia i une assemblée de savants le soin de poursuivre cette entreprise. Ces savants n'étoient rien moins que Lecointe, Du Gange, Wion d'Hérouval,- Adrien de Vallois, Jean Gallois et Baluze. Du Gange proposa une autre distribution que celle de Duchesne» avec l'insertion des pièces nouYeliemeat découvertes.
L'archeYèque de Reims , Charles-Maurice Le TelHer , reprit le projet sous le patronage de Louyois , son frère , et voulut charger dom Mabillon de la direction des travaui. Le chancelier d'Aguessean , en 17 17 , forma deux sociétés de gens de lettres , pour s'occuper du recueil de Duchesne. On a un Plan de Du Gange , des Remarques de l'abbé Gallois, un Mémoire de l'abbé des Thuileries, des Observations de l'abbé Grand ; lesquels Plan , Remarques , Mémoire et Observations , ont puissamment contribué à la confection des Rerum gaUicarum et francicarum Scriptores de dom Bouquet. Lancelot, Lebœuf, Secousse, Gilbert, Foucemagne, Sainte-Palaye , conféroient de ces recherches chei M. d'Argenson , chez le chancelier de Lamoignon , ou chez M. de Malesherbes, son flls ; suite de noms, i compter depuis André Duchesne , que nous pouvons opposer aux noms les plus illustrea de l'Europe.
Desirons qu'un temps vienne, et que ce temps soit prochain, où ces grands desseins , étouffés par la barbarie révolutionnaire , seront repris , où l'on achèvera de cataloguer ces manuscrits de la Bibliothèque (je ne sala plus si je dois dire royale ou nationale), qui gisent misérablement inconnus. On y pourroit rencontrer non-seulement des documents de l'antiquité franke , mais des ouvrages de l'antiquité grecque et latine. Des auteurs que nous n'avons plus, ou que nous avons mutilés , se voy oient encore aux dixième , onzième et douzième siècles : un Tacite , un Tile-Live , unMénandre, un Sophocle, ont peut-être échappé aux Condorcets du moyen-Age. Desirons qu'on améliore le sort des hommes honorables qui veillent aux dépôts delà science, qui succombent sous le poids d'un travail qu'accroissent chaque jour , en se multipliant , et les livres et les lecteurs. Desirons qu'on augmente le nombre des élèves de l'École des Chartes. Quand les Dacier et les Vanpraét , quand les autres vénérables savants qui nous restent auront passé de ces tombeaux des temps appelés bibliothèques , à leur propre tombeau , qui déchitnrera nos Annales ? La patrie des Mabillon subira-t-clle la honte d'aller cheroher en Allemagne des interprètes de nos diplômes P Faudra-t-il qu'un Champollion germanique vienne lire sur nos monuments la langue de nos pères , morte pour nous? Desirons enfin qu'on ne s'obstiue pas A agrandir le bâtiment de la Bibliothèque sur le terrain où elle existe aujourd'hui , et qu'on adopte le beau plan d'un habile architecte pour réunir le temple de la science au palais du Louvre : ce sont lA les derniers vœux d'un François.
Écrivains de rHlsloire générale et de l*Hisioire critique de Frince ,
avant la Révolution.
Les jugements sont trop durs aujourd'hui A l'égard des écrivains qui ont travaillé A nos Annales avant la Révolution. Supposons que notre Histoire générale fût A composer ; qu'il la fallût tirer des mtinuscrlls ou même des documents imprimés ; qu'il en fallût débrouiller la chronologie, discuter les faits, établir les règnes ; je soutiens que , malgré notre science innée et tout notre savoir acquis , nous n'en mettrions pas trois volumes debout. Combien d'entre nous pourroient déchiflnrer une ligne des Chartes originales , combien les pourroient lire , même A l'aide àtê alphabets ^à.e% speeimen etdes/cic simile insérés dans la RetUphmatica de Mabillon et ailleurs? Nous sommes trop Impatients d'étaler nos pensées ; nous dédaignons trop nos devanciers pour nous abaisser au modeste rôle de bouquineurs de cartulaîres. Si nous lUions, nous aurions moin» d9 temps pour écrire, et V. 2
quel larclD fiit k li postérité ! Qael que soit notre Juste orgueil , oseiti-je fappHer notre Supériorité de ne pas iKiser trop vite les béquilles sur lesquelles elle fe traîne les ailes ployées ? Quand avec des dates bien correctes , des fiilts btan eiacls, Imprimés en beau françois dans un caractère bien lisible, nous compotooi A notre aise des histoires nouvelles , sachons quelque gré A ces esprits obsean, aux travaui desquels 11 nous suffit de coudre les lambeaux de notre génie potfr ébahir l'admirant univers.
Du Haillan , Bellcforest, de Serres et Dupleix ont travaillé sur l'Histoire générale de France. Du Haillan sait beaucoup et des choses curieuses ; il a de la fougue ; son indépendance nobiliaire ett amusante. Dans sa dédicace à Henri ÏÏV , Il dit: « Je n'ai point voulu faire le flatteur ni le courtisan , mais Thistorien véri- « table ; )'ai voulu peindre les traits les plus difformes , ainsi que les plus beaux,
« et parler hardiment et librement de tout J'ai impugné plusieurs pointa qa|
« sont de la commune opinion des hommes , conune la venue de Pharamond « es Gaules, Tinstltutlon de la Loi Salique, etc. »
Belleforest est diffus , mais sa compilation des anciennes chroniques met sur la voie de plusieurs raretés. Du Haillan le critiqua dans une de ses préfaces : « Je ne « suis pas de ces hardis et ignorants écrivains qui enfantent tous les jours det « livres et qui en font àt groêses foréu. • ( Allusion au nom de Belleforest. )
Jean de Serres étoit protestant. Il est infidèle dans ses citations , fautif dans sa chronologie ; son style est chargé de figures outrées et de métaphores. De Serres étoit savant néanmoins : Pasquier et d'Auhigné l'ont repris avec aigreur.
Dupleix procède avec méthode; c'est le premier historien flrançols, avec VI* guler, qui ait coté en marge ses autorités. Avant le chef-d'oravre d'Adrien de Valois , Dupleix n'avoit été surpassé dans l'histoire des deux premières races qae par Fauchet.
Je ne parie pas de d'Aobigné, bien qu'il en valût ia peine, parcequ'il S'est renfermé, ainsi que deThou, dans une période particulière : la même raison me fait omettre Jean le Laboureur : personne n'a élevé plus haut le style historique que ce dernier écrivain.
Après ces quatre premiers auteurs de notre histoire générale , nous trouvons Aiézeray, Varillas , Gordemoy, Legendre , Daniel , Veily, Viilaret et Gamier.
On n'écrira jamais mieux quelques parties de notre histoire que Mézeray n'en a écrit quelques règnes. Son Abrégé est supérieur à sa grande histoire, quoiqu'on n'y retrouve pas quelques-uns de ces discours débités A la manière de Corneille. Les Vies des Reines sont quelquefois des modèles de simplicité. Quant au défaut de lecture reproché A Mézeray, la plupart de ses erreurs ont été redressées par l'abbé le Laboureur, I^unoy, Dirois et le père Griffet. Mézeray avoit été frondeur; rien de plus libre que ses jugements : c'est dommage que son exécu* teur testamentaire ait jeté au feu son Histoire de la MaltAte, Amelot de la Houssaye dit que Mézeray a laissé dans ses écrits une assez vive image de Van^ cienne liberté. Ménage reproche A cet auteur de n'avoir pas de phrases. C'est Mézeray qui a dit : Sous la fin de ia deuxième race fe royaume étoit tenu selon les lois des fiefs , se gouvernant comme we grand fief plutôt que comme unm monarchie. Tout ce qu'on a rabAché depuis sur les temps féodaux n'est que le commentaire de cet aperçu de génie.
Louis deCordemoy publia , en l'ashevant , V Histoire de France qu'avoit écrite Geraud de Cordsmoy, son père. Cordemoy étoit, comme Bossoet, grand carié-
sien ; son travail exact est le premier où l'on sente la présence de la méthode philosophique.
'l/al)bé Le Gendre fit entrer dans Thisloire générale la peinture des mœurs et des coutumes ; heureuse innoyation qui ouvroit une nouvelle route à l'Histoire. Le Gendre, flatteur de Louis le Grand dans ses Essais sur le règne de ce roi, Juge franchement tout le reste.
Yarillas est fort décrié pour son romanesque ; il n'est pas cependant aussi menteur qu*on l'a dit. Versé dans la lecture des originadi , il avoit même perda la vue & cette lecture ; mais il a la plus singulière manie qu'on puisse imaginer i\\ transporte les actes d'un personnage à un autre, quand ce personnage a des homonymes dans des siècles différents ; j'eiT pourrois citer des exemples curieux. " Xinrès le père Daniel , l'histoire militaire de la France n'est plus à faire. Enfin , sans parler de V Abrégé chronologique trop vanté du président Hénault, èldes Essais historiques trop décriés de Voltaire , le long travail dé Velly, de Villaret. et Garnier est d'un grand prix. Ce n'étolent pas sans doute des hommes de génie que ces trois derniers écrivains; mais le génie, qui en a? si ce n'est dans notre siècle, où 11 conrC les rues en sortant du maillot, comme un poussin qui brise sa coquille. Au défaut de ce premier don dû Del , qni nous étoit exclusivement réservé, on trouve dans les historiens que Je viens de nommer une consciencieuse lecture, des pages nettement écrites, des jugements sains. Ces historiens se trompent. Il est vrai , sur la physionomie des siècles , encore pas toujours.
Quant aux deux premières races , il le faut avouer, Velly est quelquefois ridicule ; mais II peignoit à la manière de son temps. Rhlôvigh , dans nos annales antérévolutionnaires , ressemble à Louis xrv, et Louis XIV à Hugues Capet. On avoit dans la tète le type d'une grave Monarchie, toujours la même, marchant carrément avec trois Ordres et un Parlement en robe longue ; de là cette monotonie de récits , cette uniformité de mœurs qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. Les historiens étoient alors des hommes de cabinet , qui n'avoient Jamais vu et inanié les affaires.
Mais si nous apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela tienne à la seule force de notre Intelligence. Nous venons après la monarchie tombée; nous toisons à terre le colosse brisé; nous lui (rouvons'des proportions différentes de celles qu'il paroissoit avoir lorsqu'il étoit debout. Placés à un autre point de la perspective , nous prenons pour un progrès de l'esprit humain le simple résultat des événements , le dérangement ou la disparition des objets. Le voyageur 'qui foule aux pieds les ruines de Thèbcs, esl-il l'Égyptien qui demeuroit sous une des cent portes de la cité de Pharaon ?
Ce qui nous blesse aujourd'hui surtout , en lisant notre histoire passée , c'est de ne pas nous y rencontrer. La France est devenue républicaine et plébéienne , de royale et aristocratique qu'elle étoit. Avec l'esprit d'égalité qui lious maîtrise , la présence exclusive de quelques nobles dans nos fastes nous irrite; nous nous demandons si nous ne valons pas mieux que ces gens-l , si nos pères n'ont point compté dans les destinées de notre patrie. Une réflexion devrolt nous calmer. Qui d'entre nous survivra à son temps? Savons-nous comment s'appeloient ces milllersde soldats qui ont gagné les grandes batailles de l'armée populaire.^ Ils sont tombés' aux yeux de leurs camarades, morts un moment après à leur côté. Des généraux, qui peut-être n'eurent aucune part au succès , sont devenus les illégftimes héritiers de ces obscurs enfants de l'Honnear et de la Gloire. Une nation
n'a qu'on nom ; lei indlTidaB , plébéiens ou patriciens , ne sont eoi-mémei eonnot que par qQelqaes-uns d'entre eui , Jouets ou favoris de la fortune.
Sous le rapport des Ubertés, une obseryation analogue se présente. Les historiens du dii-septième siècle ne les pouvoient pas comprendre comme noos; ils ne manqnoient ni d'impartialité, ni d'indépendance, ni de courage; mais iis n'avoient pas ces notions générales des choses que le temps et la Révolution onl développées. L'Histoire fait des progrès dont sont privées quelques autres parties de l'intelligence lettrée. La langue , quand elle a atteint sa maturité, demeure en cet état ou se gâte. On peut faire des vers autrement que Racine , Jamais mieux s la poésie a ses bornes dans les limites de l'idiome où elle est écrite et chantée. Mais l'histoire , sans se corrompre, cliang%de caractère avec les âges , parcequ'eUe se compose des faits acquis et des vérités trouvées , parcequ'eUe réforme ses Jugements par ses eipériences , parcequ'étant le reflet des mœurs et des opinions de l'homme, elle est susceptible du perfectionnement même de l'espèce humaUie. àM physique , la société , avec les découvertes modernes , n'est plus la société sans ces découvertes ; au moral , cette société , avec les idées agrandies telles qu'elles le sont de nos Jours , n'est plus la société sans ces idées : le Nii à se source n'est pas le Nil à son embouchure. En un mot , les historiens du dix-neuvième siècle n'ool rien créé; seulement ils ont un monde nouveau sous les yeux, et ce monde nouveau leur sert d'échelle rectifiée pour mesurer rancieo monde.
Toute Justice ainsi rendue aux hommes de mérite qui ont traité de notre histoire générale avant la Révolution , Je dirai avec la même impartialité qu'il ne les faut pas prendre pour guides. On ne se peut dispenser de recourir aux originaux , car ces écrivains les lisoient autrement que nous, et dans un autre esprit : ils n'yjDherchoient pas les choses que nous y cherchons , Us ne les voyoient même pas ; Ils rejetoient précisément ce que nous recueillons. Ils ne choisissoient, par exemple» dans les ouvrages des Pères de l'Église, que ce qui concerne le dogme et la doctrine du Christianisme : les mœurs , les usages , les idées ne leur paroissolent d'aucune importance. Une histoire nouvelle tout entière est cachée dans les écrits des Pères s ces Études en indiqueront la route. Nous ne savons rien sur la civilisation grecque et romaine des cinquième , sixième et septième siècles , ni sur la barbarie des destructeurs du monde romain , que par les écrivains ecclésiastiques de celte < époque.
A l'égard de nos propres monuments, les découvertes de même nature sont à faire. Avant la Révolution, on n'inlerrogeoit les manuscrits que relativement aux prêtres, aux nobles et aux rois. Nous, nous ne nous eoquérons que de ce qui regarde les peuples et les transformations sociales : or ceci est resté enseveli dans les Chartes.
Les écrivains anté-révolutionnaires de l'histoire critique de France sont si nombreux qu'il est impossible de les indiquer tous ; quelques-uns seulement doivent être signalés comme chefs d'école.
V Histoire de Véthhlissement de la Monarchie franqoise dans les Gaules est un ouvrage solide , souvent attaqué , Jamais renversé, pas même par Montesquieu , qui d'ailleurs a su peu de chose sur les Franks. On vole l'abbé Dubos sans avouer le larcin : il serolt pi us* loyal d'en convenir.
Il en arrive de môme à l'abbé de Gourcy : sa petite Dissertation sur Vétat des personnes en France sous la première et la seconde race , dissertation couronnée
par l'Académie des Inscriptions, est d'une méthode, d'une clarté et d'un savoir
rares. Ce qu'on écrit aujourd'hui sur le même sujet est en partie dérobé k l'excel-T lent travail de Gourcy : on a raison de ne pas refaire une besogne si bien faite , mais il faudroit en avertir , pour laisser la louange à qui de droit. Il y a des hommes qui sont ainsi en possession de servir de moniteurs aux autres : Pagi sera réternel flambeau des fastes consulaires ; Tillemont est le guide le plus sûr des faits et des dates pour l'histoire des empereurs ; Gibbon se colle k lui ; il se fourvoie et tombe quand l'ouvrage de Tillemont flnit ; Saint-Marc a débrouillé le chaos des aflliires italiennes du cinquième au douzième siècle. On ne mentionne point son j^brégé chronologique quand on s'occupe de cette période de l'Histoire : ce serolt justice cependant , d'autant mieux que l'on commet beaucoup de fautes quand on ne suit plus Saint-Marc, qui lui-même a suivi Sigonius et Muratorl.
Les Observations de l'abbé de Mably sont écrites d'un ton d'arrogance et de fatuité qui les feroit prendre pour l'ouvrage de quelques capacités du jour, si la maigreur n'y rempiaçoit l'enflure. Sous cette superbe, on ne trouve pourtant dans Mably que des idées écourtées , une grande prétention k la force de tète , le désir de dire des choses immenses en quelques mots brefs : il y a peu de mots en efl'et et encore moins de choses. Lisez dans cet auteur gourmé quelques passages sur la transfusion des propriétés -, ils sont bons.
Boulainviliiers a bien senti la nature aristocratique de l'ancienne constitution françoise , mais il est absurde sur la noblesse : il n'a pas d'ailleurs assez de lecture pour que son instruction dédommage du vice de son système. ' De ces détails , Il résulte qae deux écoles historiques sont k distinguer avant l'époque de la Révolution, l'école du dix-septième siècle et l'école du dix-huitième siècle ; l'une érudite et religieuse , l'autre critique et philosophique : dans la première , les Bénédictins rassembloient les faits et Bossuet les prociamolt k la terre; dans la seconde, les encyclopédistes critiquoient les faits, et VoltaUre les livroit aux disputes du monde. L'Angleterre fondoit auprès de nous son école exacte , plus dégagée que la nôtre des préjugés anti-religieux. Notre école moderne du dix-neuvième siècle peut être appelée l'École politique ; elle est philosophique aussi , mais autrement que celle du dix-huitième siècle ; parlons-en.
École historique moderne de It France.
L'école moderne se divise en deux systèmes principaux : dans le premier, l'Histoire doit être écrite sans réflexions ; elle doit consister dans le simple narré des événements , et dans la peinture des mœurs : elle doit présenter un tableau naïf, varié , rempli d'épisodes , laissant chaque lecteur , selon la nature de son esprit, libre de tirer les conséquences des principes, et de dégager les vérités générales des vérités particulières. C'est ce qu'on appelle l'histoire descriptive , par opposition k Vhïsiolre philosophique du dernier siècle.
Dans le second système, il faut raconter les faits généraux , en supprimant une partie des détails , substituer l'histoire de l'espèce k celle de l'individu , rester impassible devant le vice et la vertu comme devant les catastrophes les plus tragiques. C'est l'histoire //it^i^'ite ou lefataUsme appliqué k l'Histoire.
Je vais exposer mes doutes sur ces deux systèmes.
L'histoire descriptive, poussée k ses dernières limites , nerentre-t-elle pas trop dans la nature du Mémoire? La pensée philosophique employée avec sobriété n'est-eMe pas nécessaire pour donner à l'histoire ta gravité, pour loi fkire pro-
it (lu ressort de son dernier et suprême tribunal ? Aa nous sommes arrivés , l'Iiistoire de V espèce peutrelle diile l'histoire de Vimlividu ? Les vérités éternelles , bases de doivent-elles se perdre dans des tableaui qui ne repréaentenl r'ées?
»mme deux hommes ; l'homme de son siècle , l'homme de Uku raud peintre doit surtout s'attacher à la ressemblance de ce dernier, lourd'hui met-on trop de prii k la ressemblance et , pour ainsi dire , /dit la physionomie de chaque époque. II est possible que, dans l'histoire t^ ^ ^ns les arts, nous représentions mieui qu'on ne le faisoit Jadis les costuiiltts , les intérieurs, tout le matériel de la société ; mais une figure de Raphaël , avec des fonds négligés et de flagrants anachronismes , n'efTace-t-elle pas ces perfections du second ordre? Lorsqu'on jouoit les personnages de Racine ayec les perruques i la Louis XIV , les spectateurs n'étoient ni moins ravis ni moiiu touchés. Pourquoi ? parcequ'on voyoit l'homme au lieu ihs honunes,
Jamais Iphlgéiiic, en Aulidc immoléi*, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalf, N'en a rtil sous son nom verser la Cbampmeiilé.
M. de Barante s'est élevé au-dessus de ces difficultés par la supériorité de son talent, etparcequ'il n'a pas tout à fait caché Vapèce; mais je crains qu'il n'ait égaré ses imitateurs.
Voici ce qui me semble vrai dans le système de l'histoire descriptive : l'Histoire n'c^t point un ouvrage de philosophie , c'est un tableau ; il faut joindre à la narration , la représentation de l'objet , c'est-À-dire qu'il faut à la fois dessiner eÇ peini^re ; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps , ne pas les regarder à travers nos propres opinions ; principale cause de l'altération des faits. Si , prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté , de l'égalité , de la religion , de tous les principes politiques , nous appliquons cette règle À l'ancien ordre de choses, nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses ce dont ils n'avoient pas même l'idée. Rien n'étoit si mal que nous le pensons ; le prêtre , le noble, le bourgeois, le vassal avotentd'autrqsjiotions du juste et de ripjuste que les nôtres : c'éloit un autre monde, un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent, mais qui ne manquoit ni de grandeur ni de force , témoin tes actes et sa durée. Ne nous hâtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé : qui sait si la société de ce moment, qui nous semble supérieure ( et qui l'est emoffet sur beaucoup de points) à l'ancienne société, ne paraîtra pas à nos neveux, dans deux ou trois siècles, ce que nous paroll la société deux ou trois siècles avant nous ? Nous réjouirions-nous dans le tombeau d'être jugés par les générations futures avec la même rigueur que nous jugeons nos aïeux ? Ce qu'il y a de bon , de sincère dans l'histoire descriptive , c'est qu'elle dit les temps lels qulls sont.
L'autre système historique moderne , le système Fataliste, a, selon moi, de bien plus graves inconvénients, parcequ'il sépare la morale de l'action humaine ; Sjpus ce rapport., j'aurai dans un moment l'occasion de le combattre, en parlant des écrivains de talenl qui l'ont adopté. Je dirai seulement ici que le système qui
bannit Vindividu pour De s'occuper que de Vespèce , tombe dans l'eicès opposé au système de Thistoire descriptive. Annuler totalement Vindividu , ne lui donufr que la position d'un cbiflnre , lequel vient dans la série d'un nombre , c'est lui contester la valeur absolue qu'il possède , indépendamment de sa valeur relative. De même qu'un siècle influe sur un homme , un honmie influe sur un siècle; et si un homme est le représentant des idées du temps , plus souvent aussi le temps est le représentant des idées d'un homme.
Le second système de l'histoire moderne a son côté vrai comme le premier. Il est certain qu'on ne peut omettre aujourd'hui l'histoire de Vespèce ; qu'il y a réellement des révolutions inévitahles parcequ'elles sont accomplies dans les esprits avant d'ôire réalisées au dehors ; que l'histoire de V humanité, de la société générale, de la civilisation universelle , ne doit pas être masquée par l'hisr toire de Vindivi^lualité sociale , par les événements particuliers À un siècle et à un pays. La perfection seroit de marier les trois systèmes : l'histoire philosophique , l'histoire particulière» l'hisloire générale ; d'admettre les réflexions , les tableaux , les grands résultats de la civilisation , en rejetant des trois systèmes ce qu'ils ont d'exclusif et de sophistique.
Au surplus » s'il est bon d'avoir quelques principes arrêtés en prenant la plume, c'est , selon moi » une question oiseuse de demander comment l'Histoire doit être écrite : chaque historien l'écrit d'après sou propre génie ; l'un raconte bien, l'autre peint mieux ; celui-ci est sentencieux , celui-là indifférent ou pathétique , incrédule ou religieux : toute ipanière .est bonne , pourvu qu'elle soit vraie. Réunhr U gravité de l'Histoire à l'intérêt du Mémoire, être à la fois Thucydide et Plutarque, Tacite et Suétone, Bossuet et Froissard» et asseohr les fondements de son travail sur les principes généraux de l'école moderne , quelle merveille ! Mais À qui le Ciel a-t^-il Jamais départi cet ensemble de talents dont un seul suffiroit à la gloire de plusieurs hommes P Chacun écrira donc comme il voit, comme il sent j TOUS ne pouvez exiger de Thistorien que la connolssance des faits, l'Unpartialité des Jugements et le style , s'il peut.
École historique de l'Allemagne. Philosophie de l'Histoire. L'Histoire en Angleterre
et en Italie.
Auprès de nous , tandis que nous fondions notre école politique , l'Allemagne établissoit ses nouvelles doctrines et nous devançolt dans les hautes régions de rintelligence : elle laisoit entrer la philosophie dans l'Histoire , non cette philosophie du duL-huitlène, siècle qui consistoit À rendre des arrêts moraux ou anti-religieux , maia cette phUjfsophie qui tient 4 l'essence des êtres , qui, pénétrant l'enveloppe du xnoade sensible , cherche s'il n'y a point sous cette enveloppe quelque chose de plus réel, de plus vÎTanf , c^uae des phénomènes sociaux.
Découvrir les lois qui régissent l'espèce humaine ; prendre pour base d'opéra- Uonsles trois ou. quatre ^raiid^s traditions répandue^ chez tous les peuples de la terre ; reconstruire la société sur ces traditions , de la même manière qu'oi| restaure un monument d'aprèf ses ruin^ ; sulyre le développcyiiient des idées et des ûdstitutions chez cette foçl^^ Mgnaler ses transformations ;, s'enquérir de l'HIstob-e s'il n'existe pas ,dans l'humanité quelque mouvement ^atufel , ^equel „ se manifestant à des époques Qxes dans des positions données , peui faire prédirci le retour de telle ou telle révolution , comme on annonce la réapparition des
comètes dont le« courbes ont été calcalées : ce sont là d'immenses fiitéréU. Qa'est-ce qae Thomme ? d*où vient-il ? où va-t-il ? qu'est>il venu faire icl-bu F quelles sont ses destinées P Les archives du monde fournissent-elles des répooMi à ces questions? Trouve-t-on à chaque origine nationale un âge religieux? de cel âge passe-t-on k un âge héroïque? de cet âge héroïque à un âge social? de cH âge social à un âge proprement dit humain ? de cet âge humain à un âge philo» sophique ? y a-t-il un Homère qui chante en tout pays , dans différentes langoet, au berceau de tous les peuples ? L'AUemagne se divise sur ces questions en deuK partis : le parti philosophique historique, et le parti historique.
Le parti philosophique historique , à la tète duquel se place M. Hegel , prétend que l'ame universelle se manifeste dans l'humanité par quatre modes : l'un substantiel, identique, immobile; on le trouve dans rorient : l'autre individuel, varié, actif; on le volt dans la Grèce : le troisième se composant des deux premiers dans une lutte perpétuelle ; ii étoit k Rome : le quatrième sortant de la lutte du troisième pour harmonier ce qui étoit divers ; il existe dans les natloDS d'origine germanique.
Ainsi l'Orient , la Grèce , Rome , la Germanie , offk-ent les quatre formes et les quatre principes historiques de la société. Chaque grande masse de peuples , placée dans ces catégories géographiques , tire de ces positions diverses la nature de son génie , le caractère de ses lois , le genre des événements de sa vie sociale.
Le parti historique s'en lient aux seuls faits , et rejette toute formule philosophique. M. Niebuhr, son illustre chef, dont le monde lettré déplore la perte récente , a composé rHIstoire romaine qui précéda Rome ; mais il n'a point reconstruit son monument cyclopéen autour d'une idée. M. de Savigny, qui suit l'histoire du droit romain depuis son âge poétique Jusqu'à l'âge philosophique oà nous sommes parvenus , ne recherche point le principe abstrait qui semble avoir donné à ce droit une sorte d'éternité.
L'école philosophique historique de nos voisins procède , comme on le voit , par la synthèse, et l'école purement historique par l'analyse. Ce sont les deux méthodes naturellement applicables k YUIée et k la forme. L'école philosophique soutient que l'esprit humain crée le fait ; l'école historique dit que le fait met en mouvement l'esprit humain : celte dernière école reconnott encore un enchaînement providentiel dans Tordre des événements. Ces deux écoles prennent en Allemagne le nom de système rationnel et de système supernaturel.
De concert avec les deux écoles historiques , marchent deux écoles théologiques qui s'unissent aux deux premières selon leurs diverses affinités. Ces écoles théologiques sont chrétiennes; mais l'une fait sortir le Christianisme de la raison pure , l'autre de la révélation. Dans ce pays où les hautes études sont poussées si loin , Il ne vient k la pensée de personne que l'absence de l'idée chrétienne dans la société soit une preuve des progrès de la civilisation.
Les IiUes sur la philosophie de l'histoire de t humanité , par Herder , sont trop célèbres pour ne les pas rappeler ici. Un passage de l'introduction de M. Quinet suffira pour les faire connottre.
« L'Histoire , dans son commencement comme dans sa fin , est le spectacle de « la liberté , la protestation du genre humain contre le monde qui l'enchatne , le « triomphe de l'infini sur le fini , l'affiranchissement de l'esprit , le règne de l'ame : « le Jour où la liberté manqueroltau monde serolt celui où l'Histoh^ s'arréteroit. « Poussé par une mafai invisible , non-seulement le genre humain a brisé le
sceau de l'univers et tenté une carrière inconnue jusque-li, mais il triomphe de iui-méme, sedérot>e À ses propres voies, et, cliangeanl incessamment de formes et d'idoles , chaque effort atteste que l'univers l'emharrasse et le gène. En vain l'Orient, qui s'endort sur la foi de ses symboles , croit-il l'avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves ; sur le rivage opposé s'élève un peuple enfant qui se fera- un Jouet de ses énigmes et {'étouffera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout dévorer ; au milieu du silence de l'empire , est-ce une illusion décevante , un leurre poétique , que ce bruil sorti des forêts du Nord , et qui n'est ni le frémissement des feuilles , ni le cri de l'aigle, ni le mugissement des bétes sauvages ? Ainsi , captif dans les bornes du monde , l'infini s'agite pour en sortir ; et l'humanité qui l'a recueilli , saisie comme d'un vertige, s'en va, en présence de l'univers muet, cheminant de ruines en ruines sans trouver où s'arrêter. C'est un voyageur pressé , pleUi d'ennui , loin de ses foyers ; parti de l'Inde avant le Jour , À peine s'est-il reposé dans l'enceinte deBabylone, qu'il brise Babylone ; et, restant sans abri , il s'enfuit chez les Perses , chez les Mèdes , dans la terre d'Egypte. Un siècle , une heure, et il brise Palmyre , Ecbatane et Memphis , et, toujours renversant l'enceinte qui l'a recueilli , il quitte les Lydiens pour les Hellènes , les Hellènes < pour les Étrusques, les Étrusques pour les Romains, les Romains pour les Gètes, les Gètes..... Mais que sais-je ce qui va suivre! Quelle aveugle précipitation 1 Qui le presse? Gomment ne craint-il pas de défaillir avant l'arrivée? Ah ! si dans l'antique épopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes d'Ulysse Jusqu'à son Ile chérie, qui nous dira quand finiront les aventures de cet étrange voyageur , et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque.
« Ainsi nous touchons aux premières limites de l'Histoire. Nous quittons les phénomènes physiques pour entrer dans le dédale des révolutions qui marquent la vie et l'humanité. Adieu ces douces et paisibles retraites , ce repos immuable, cette fraîcheur et cette innocence dans les tableaux; l'air que nous allons respirer est dévorant ^ le terrain que nous foulons aux pieds est souillé de sang , les objets y vacillent dans une étemelle instabOité : où reposer mes yeux ? Le moindre grain de sable battu des vents a en lui plus d'éléments de durée que la fortune de Rome ou de Sparte. Dans tel réduit solitaire Je connoli tel petit ruisseau , dont le doux murmure, le cours sinueux et les vivantes harmonies surpassent en antiquité les souvenirs de Nestor et les annales de Babylone. Aujourd'hui , comme aux Jours de Plioe et de Columelie , la Jacinthe se plaît dans les Gaules , la pervenche en Illyrie , la marguerite sur les ruines de Numance , et pendant qu'autour d'elles les villes ont changé de maîtres et de nom , que plusieurs sont rentrées dans le néant , que les civilisations se sont choquées et Brisées , leurs paisibles générations ont traversé les âges , et se sont succédé l'une à Pautre Jusqu'à nous , fratohes et riantes comme aux Jours des batailles.
« Cette permanence du monde matériel ne doit-elle donc ici qu'exciter de vains regrets? et cette masse imposante n'est-elle là que pour mieux faire sentir ce qu'il y a d'éphémère et de tumultueux dans la succession des civilisations ? A Dieu ne plaise ! Tout au contraire , elle se réfléchit dans le système entier des actions humaines, et les marque d'un profond caractère de paix et de sérénités Quand il a été établi que les| vicissitudes de l'Histoire ne naissent pas
« d'an Yain caprice des volontés , mais qa'elles ont leurs fondements dmf |0# « entrailles mêmes de Tonivers , qu'elles en sont le résultat le plus éle?é, et qam « c'étoit une condition du monde que nous voyons de faire naître à telle époq«e « telle forme de civilisation , tel mouvement de progression ; que ces divers pbé- « nomënes entrent en rapport avec le domaine entier de la nature et partidptol « de son caractère , ainsi que toute autre espèce de production terrestre ; les ae- « tions humaines se présentent alors comme un nouveau règne , qui a ses har- « monies » ses contrastes et sa sphère déterminés. »
Ainsi s'exprime Herder par la voii de son éloquent interprète.
Au surplus , ces nobles systèmes appliqués à l'Histoire ne sont pas «usai noa*^ veaux qu'ils le paroissent. Un homme , patiemment endormi pendant un siècle et demi dans sa poussière , vient de ressusciter pour réclamer sa gloire ajournée i 11 «voit devancé son temps ; quand l'ère des idées qu'il représentolt est arrivée , elles ont été frapper à sa tombe et le réveiller : je veux parler de Vico.
Dans son ouvrage de la Science nouvelle , Vico , laissant de côté l'Histoire particulière des peuples , posa les fondements de l'histoire générale de l'espèce humaine.
« Tracer l'histoire universelle éternelle , > dit M. Michelet dans sa tradactioD abrégée et son analyse précise et bien sentie du système de Vico , « tracer l'histoire « universelle étemelle qui se produit dans le temps sous la forme des histoires « particulières ; décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel , voUè « l'objet de la Science nouvelle ; elle est tout à la fois la philosophie et l'histoire « de l'humanité.
« Elle tire son unité de la religion , principe producteur et conservateur de le « société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie naturelle ; la Science nouveilm • est une théologie sociale , une démonstration historique de la Providence , une « histoire des décrets par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré euxt « elle a gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin « plaisir en ce corps mortel , lorsque nous contemplerons ce monde des nations, « si varié de caractères, de temps et de lieux , dans l'uniformité des idées divines ? •
Selon Vico , les fondateurs de la société furent les géants ou les cyclopes. Les géants étoient sans lois et sans Dieu : le tonnerre gronda; ils s'efltrayèrent; ils reconnurent une puissance supérieure k la leur ; origine de l'idolâtrie née de le crédulité et non de l'imposture. L'idolâtrie fut nécessaire au monde, dit Vico; elle dompta , par les terreurs de la religion , l'orgueil de la force ; elle prépara , par la religion des sens, la religion de la raison et ensuite celle de la foi. Ce fui là le premier âge , l'âge poétique de la société ; à cette époque toutes les lois étoient religieuses. Vico , pour se débarrasser des questions théologiques , met à part le peuple de Dieu comme seul dépositaire de la vraie tradition , et raisonne libre* ment sur tout le reste.
Avec la religion conunence la société ; les premiers pères de famille deviennent les premiers prêtres , les premiers rois , les patriarches ( pères et princes). . Ce gouvemeini^t de famille est cruel, absolu; le père a le droit de vie et de mort sur ses enfants , c|e même que sa vie et sa mort sont soumises au Dieu qui l'a créé, et qu'il a entendu dans le bruit de la foudre. De là les sacrifices humains , les rites , les cérémonies religieuses ; loi primitive de l'espèce humaine, loi qui se prolongea jusque dans le droit civil, successeur de cette première loi.
Bientôt des sauvages, qui étoient restés dans la promiscuité des biens et des
femmes et dans Tanarchie qui ea étoU la suite, se réfugièreiil aux âuiels des Forts, sur les hauteurs où les premières familles s'étoient rassemblées sous le gouvernement des pères de famille ou des i/éro».
Ces réfugiés devinrent les esclaves de leurs défenseurs ; ils ne Jouirent d'aucune prérogative des Héros , et particulièrement du mariage religieui ou. solennel qui fonda la société domestique ; mais les réfugiés se multiplièrent » et voulurent une part des terres qu'ils cultivoient Partout où les Héros ne furent pas. asseï puissants pour conserver la totalité des biens , ils cédèrent , à certaines conditions, des terres k leurs anciens esclaves. Telle fut la première loi agraire, l'origine des clientèles et des fiefs.
Alors commença la Cité. Les pères de famille devinrent la classe des nobles, des patriciens ; les réfugiés composèrent la classe des plébéiens, compagnons , clients f vassaux : ils n'avoicnt aucun droit politique , ils ne possédoient que la Jouissance des terres concédées par les Nobles.
Les cités Héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement ; elles étolent guerrières dans leur essence. Les habitants de ces cités , brigands ou pirates an dehors , étoient éternellement divisés au dedans.
Peu à peu. ces sociétés aristocratiques se transforment , par l'accroissement de la partie démocratique , en républiques populaires. Les états populaires se corrompent; le peuple, qui d'abord n'a voit réclamé que l'égalité, veut dominer k son tour. L'anarchie survient, et force le peuple à s'abriter dans la domination d'un seul. Le besoin de l'ordre fonde la monarchie, comipe le besoin de liberté avoit fondé l'aristocratie et le besoin d'égalité la démocratie.
« Si la monarchie n'arrête pas la corruption du peuple , ce peuple , dit Vico , « devient esclave d'une nation meilleure qui le soumet par les armes et le sauve « en le soumettant , car ce sont deux lois naturelles : Qui ne peut te gouverner « obéira , et aux meilleurs Vempire du monde, » Maxime contestable.
La partie vraiment neuve 4" système de Vico est celle où il fait entrer l'histoire du droit. civil dans l'histoire du droit politique. 11 avoit dirigé ses études de ce côté ; ses premiers essais de Jurisprudence et d'étymologle latine sont, à tout prendre, ses meilleurs ouvrages. 11 démontre que la Jurisprudence varie, selon la forme des gouvernements, lesquels eux-mêmes sont nés des mœurs; il observe que la première loi de la société, loi d'abord toute religieuse, pénétra et se prolongea dans l'ordre civil i travers les révolutions et les transformations politiques. Nul n'avoil vu avant lui que si la Jurisprudence des Romains étoit. entourée de solennités et de mystères, c'est qu'elle découloit de l'antique droit religieux, et que ces mystères n'étoient point une imposture , un moyen de ^uvoir inventé par les prêtres et par les nobles. A Rome, les actes appelés par excellence actes légitimes étoient accompagnés de rites sacrés : pour que les mariagei et l(|i testaments fussent A\i& Justes , ç'est-à-dire supposant les droits de l'ordre politique le plus élevé, il falloit qu'ils eussent été légalisés par des cérémonies saintes. Celte belle remarque de Vico se peut appliquer k notre société même : le Christianisme qui la fonda à part , au milieu de la société païenne de Rome et de la Grèce ou chez les peuples barbares , la soumit à la loi religieuse. Le mariage et la sépulture ne furent solennels et légitimes parmi les fidèles qu'autant qu'ils furent chrétiennement autorisés; le baptême fit de plus une chose solennelle ei Ugiiime de la naissance , comme l'extrême-onclion consacra la morL Les sept sacrements de l'Église furent des actes civils de la première société chrétienne.
Tel est le 'lystème de VIco, ce système où 11 faut reconnottre un homme iTttB grand entendement , mais nn homme dominé par rimaginatlon , et qui mêle à des vérités nouvelles des Jeux d*esprit que ne peuvent approuver l'histoire , la raisoo et la saine logique. Ses idées sur ridolàtrie, utlie selon lui aux hommes, sont In soutenables : quand il fait d'Hercale , d'Hermès, d'Homère, d'Ésope, deRomolas» non des individus , mais un type idéal des mœurs et des idées d'one époque , Il raisonne visiblement contre les opérations naturelles de l'esprit humain. Le Sauvage personnifie les arbres, les fleurs, les rochers, mais il iCnUégorise pas iestempf . Lorsque Vico dit que les hommes reprirent la taille antédiluvienne en redevenant sauvages après le déluge, Il va contre la bonne physique : l'homme dans l'étal bestial, comme tous les animaux , est chétif; c'est la société pour les hommes , et la domesticité pour les animaux capables d'éducation , qui développe la plos grande nature.
Vico tranche encore trop légèrement la question sur la parole humaine ; il suppose qu'elle se perdit après le déluge , et qu'il y eut une époque de mutisme pour le genre humain , qui , ce cas arrivé , n'auroil plus été qu'une espèce de flimllie de singes. Le verbe a-t-ll été donné à l'homme avec la pensée ? Est-il né d'elle comme le fruit sort de la fleur? La parole, au contraire, est-elle révélée? immense question que Vico a résolue d'un trait de plume , et que la rigueur de l'Histoire ne permet pas d'adopter comme un fait incontestable.
De nos Jours un écrivain firançois a renouvelé, en l'améliorant, une partie da système de Vico. La philosophie de M. Ballanche est une théosophie chrétienne. Selon cette philosophie , une lui providentielle générale gouverne l'ensemble des destinées humaines depuis le commencement Jusqu'À la fin. Getle loi générale n'est autre chose que le développement de deux dogmes générateurs, la déchéance et la réhabilitation , dogmes qui se retrouvent dans toutes les traditions générales de l'humanité , et qui sont le Christianisme même. Le vif sentiment de ces deux dogmes produit une psychologie qui explique les facultés humaines en l'endant compte de la nature intime de l'homme , et qui se révèle dans la contexture des langues anciennes. L'homme, durant sa laborieuse carrière; cherche sans repos sa route de la déchéance à la réhabilitation , pour arriver à l'unité perdue.
M. Ballanche a voulu faire pénétrer le génie historique dans la région qui a précédé l'Histoire. Son Orphée résume les quinze siècles de' l'humanité antérieurs aux temps historiques.
Il a réduit ensuite les cinq premiers siècles de l'histoire romaine k une synthèse, laquelle est en même temps une trilogie poétique et une psychologie de l'humanité.
Je ne puis mieux achever de faire connoltrc la Palingénésie sociale qu'en empruntant ce passage d'un excellent extrait de M. Desmousseaux de Givré, honmie dont l'esprit est marqué d'un de ces caractères distincts qui se font reconnoltre à l'instant dans l'ordre littéraire ou politique '.
> Cet extrait a paru dans le Journal des Débats du 97 juin 1830. M. Desmousseaux de Givré, attaché A mon ambassade A Londres, éloit mon second secrétaire d'ambassade à Rome. De tous les jeunes diplomates, c'est le seul qui aitdonné sa démission lorsque M. de Polignac fut chargé du portefeuille des aiïaires étrangères; il se retira avec moi et malgré moi. 1! desiroit reprendre du service après les journées de juillet ; on lui a préféré des hommes tout à fait nouveaux dans la carrière, ou qui n*avoient d'autre mérite que d'avoir été placés auprès des ambassadeurs les plus opposés aux libertés constilutiondelies de la France.
« Interrogeant tour k tour les Liyres saints, les Poésies priinitfves, l'Histoire, M. Ballanche a déduit de leurs réponses concordantes une analogie parfaite entre le principe révélé et le principe rationnel ; et c'est là toute la pensée f^a^'ngénésique. il croit que la loi qui préside aux progrès de l'humanité , soit qu'on la contemple dans la sphère religieuse , soit qu'on l'étudié dans la sphère philosophique, est une. Le titre à inscrire sur le frontispice de ses Œuvres complètes pour en annoncer l'idée fondamentale , pourroit donc être celui-ci : Identité du dogme de ta déchéance et de la réhabilitation du genre humain avec la loi philosophique de la perfectibilité,
• Les Écritures nous montrent un homme succombant dans l'épreuve de l'o* béissance, puis Initié, par sa chute même, k la connolssance du bien et du mal» et, plus tard, rachetant sa faute par le sang d'une victime innocente et volontaire. Cet homme des Ecritures , c'est k la fois Adam , le peuple Juif et le genre humain. Le Fiis de Dieu , venant sur la terre pour y mourir, offk-e une triple expiation. Par Marie, sa mère, il est le fils d'Adam, le fils de David, le Fds de r Homme t c'est-i-dire l'enfant du premier pécheur, l'enfant du peuple choisi » l'enfant du genre humain. Il y a donc , en un sens mystique, identité entre un homme, une nation, et l'humanité tout entière. Pour cef trois unités vivantes, d'une nature semblable, quoique d'un ordre différent, il y a trois degrés nécessaires avant d'arriver À la perfection dont le salut dépend, k savoir : l'épreuve, l'initUtion , l'expiation.
« Eh bien ! partout dans les croyances des peuples , partout dans les chants des poètes, partout dans les souvenirs de l'Histoire, le mytlie chrétien se reproduit.
« Aux temps fabuleux , Prométhée ravit la flamme du Ciel : initié au secret des dieux, il expie sa témérité dans les tourments. Aux temps héroïques, Orphée, initiateur des peuples , perd une seconde fois Eurydice , parcequ'il a voulu surprendre le secret des enfers. Aux temps historiques, Brutus, après avoir consulté l'oracle, afh-anchit le patriciat de l'autorité des rois, et le sang généreux de Lucrèce coule pour l'expiation Plus tard, c'est Virginie sacrifiée par son père, pure victime, dont la mort consacre l'émancipation de la plèbe, c'est-à-dire l'initiation d'un peuple à la liberté. Dans ces faits, choisis au hasard entre mille autres faits analogues , l'épreuve à subir, l'énigme à deviner, et le sacrifice d'une vie innocente , ces trois grands traits du mythe chrétien sont partout reconnoissables.
« Rechercher, restaurer, rapprocher ces lambeaux défigurés d'une idée à la fols une et triple, n'a été que la parlle matérielle d'un grand travail, la tâche de l'érudition et de la science ; mais avoUr appliqué aux phénomènes de la vie des nations le dogme chrétien , avoir retrouvé dans chaque peuple l'homme dont parle l'Écriture , voilà l'inspiration religieuse, et en même temps la pensée philosophique. »
L'Histoire vue de si haut ne convient peut-être pas à toutes les intelligences ; mais celles même qui se plaisent aux lectures faciles trouveront un charme particulier dans la Palingénésie sociale deM.hàWanche, Un style élégant et harmonieux revêt des pensées consolantes et pures : il semble que l'on voie tous les secrets de la
Notre corps diplomatique ii*éloil Yraiment pas assez riche ( et je le coDDois à fond ) pour se passer des services d'un homme comme M. de Givré, quand il rouloit bien faire le sicriflce de s'attacher à un Ministère aussi déplorable.
conseienee calme ti sereine de Vauteur, comme à la tranquille et mystérienie lumière de son Iroagfnation. Ce génie théosophiqne ne nous laisse rien à envier à TAUemagne et à Tltalie. Je ne sais si Vico , Herder et M. Ballanr he, en appliquant lenrs formules à rHIstoire, ne confondent pas an peu des sujets et des genres divers ; mais certainement ils agrandissent l'homme : fl est bon que l'historien ait une haute idée de l'espèce humaine, afin d'écrire avec plus de noblesse de set droits et de ses libertés.
Tandis que le mouvement des esprits dans la France et l'Allemagne s'accroissoit, la Grande-Bretagne demeuroit statlonnalre. L'École d'Edimbourg a fait avancer les études philosophiques : les Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart ont été traduites par M. Joufnroy, Jeune professeur qui commence à battra en ruine avec une logique claire et puissante des systèmes dont l'esprit du Jour est infatué. Mais, sous les rapports historiques, comme fAnglcterre Jouit depufs longtemps de franchises considérables; comme elle s'est bien trouvée de ces franchises pour sa prospérité, sa paix et sa gloire, ses écrivains n'ont point été conduits à considérer les fiilts dans le but d'un meilleur avenir. La liberté aristocratique, qut jusqu'ici a dominé les libertés royales et populaires i Westminster, a Jeté Tes Mêes dans un moule unifoilne dont elles n'ont point cherché i se dégager ; cela se remarque Jusque dans les écrivains économistes de la Grande-Bretagne ; As envisagent l'impôt, le crédit, la propriété de tous genres , dans le sens des institutions actuelles de leur pays.
Mais par l'influence croissante de l'industrie , par l'importation des principes du continent, il se forme actuellement dans les trois royaumes-unis une classe d'hommes dont les idées ne sont plus anglaises -. on les distingue très bien ,' ces idées , à leur couleur^ dans les livres , dans les discours i la Chambre des Lords» à la Chambre des Communes ; tôt ou lard elles fenv'erseront la constitution de 1688. Le premier pas dans cette route a été l'émancipation de l'Irlande catholique , le second sera la réforme parlementaire : alors la vieille Angleterre aura ses révolutions et son histoire se renouvellera.
En ces derniers temps Y Histoire d'Angleterre par le docteur Lingard s'est dit remarquer ; elle ne dispense point de lire les historiens des deux anciennes écoles whig et tory. 11 y a eu grand scandale lorsqu'on a vu un prêtre catholique anglois trouver Charles V^ coupable , et ne blâmer que la forme dans l'exécution de ce prince.
L'Angleterre n'étoil pas riche en Mémoires ^ ils commencent à s'y multiplier. M. Hallam me semble avoir mieux réussi dans son Histoire constitutionnelle ^Angleterre que dans son Europe nu moyen âge.
Le Génie de l'Italie étolt sorti de son vieux temple au bruit de la commotion européenne. Maintenant ce Génie est retourné à ses ruines ; lieux de franchise pour les grandeurs tombées , la gloire persécutée et les talents malheureux. V Histoire des États-Unis par Botta ne peut être répudiée par la patrie des Villani , des Bcntivoglio, des Giannone, des I>avila, des Guicciardini et des Machiavel. Pour l'histoire ancienne , les Italiens seront toujours nos maîtres , parcequ'ils en sont eux-mêmes la suite et qu'ils sont familiarisés avec sa langue et ses monuments.
J'écrivois que le Génie de l'IUlie étoit retourné À ses ruines, il me saisit la main et me force à me rétracter.
Auteurs françois qui ont écrit THistoire depuis la Révolution. Mémoires , traductions et publications. Théâtre. Roman liistorique. Poésie. Écrivains fondateurs de notre nou~ vclle École historique.
De l'eiamen des principes de l'école moderne historique considérée dans ses systèmes , en France , en Allemagne» en Angleterre, en Italie, je passe à l'examen des historiens de cette école parmi noas.
Les écrivains françois qui se sont occupés de l'Histoire depuis la Révolution ont pris des routes opposées; les uns sont restés fidèles aux traditions de l'ancienne école, les autres se sont attachés à l'école nouvelle descriptive et fataliste.
M. Yillemain, qui tient par le bon goût du style à l'ancienne école, et par les idées à la nouvelle, nous a donné une histoire complète de Gromwell. Se cachant derrière les événements et les laissant parler, il a su avec beaucoup d'art les mettre à l'aise et dans la place convenable à leur plus grand effet. Un sujet d'un immense intérêt occupe maintenant l'auteur. A en Juger par les fragments de la f^ie de Grégoire f^ll dont J'ai eu 1^ bonheur d'entendre la lecture, le public peut espérer un des meilleurs ouvrages .historiques qui aient paru depuis longtemps. Au surplus , Je cite souvent les travaux de M. Villemain dans ces Études, et , pour ne point me répéter. J'abrège ici des éloges que l'on trouvera ailleurs.
M. Daunou appartenoit k cette congrégation religieuse d'où sont sortis les Lecointe et les Le Long ; il n'a point démenti sa docte origine : c'est un des plus savants continuateurs de V Histoire littéraire de la France, Dans ses divers Mémoires on trouve à s'instruire. Il faut être en garde contre ce qu'il dit des souverains pontifes , lorsqu'il Juge un pape du dixième siècle d'après les idées du dix-huitième. M. Daunou paroit peu favorable à la moderne école.
M. de Saint-Martin , qui suit aussi les vieilles traces , a jeté , par sa connoissance de la langue arménienne , une vive lumière sur l'histoire des Perses.
Dans la Théorie du Pouvoir ciuil et religieux de M. de Bonald, Il y a du génie; mais c'est une chose qui fait peine de reconnoitre combien les idées de cette théorie sont déjà loin de nous. Avec quelle rapidité le temps nous entraîne ! L'ouvrage de M. de Bonald est comme ces pyramides , palais de la mort, qui ne servent au navigateur sur le Nil qu'à mesurer le chemin qu'il a fait avec les flots.
Je ne sais comment classer M. Dulaure ; il fut connu avant , pendant et après la Révolution. Ses Descriptions des curiosités etdesenfirons de Paris, ses Sin-^ gutariiés histotiques , son Histoire critique de la Noblesse , sont remplies de faits curieusement choisis. Toutefois c'est de la satire historique et non de l'histoire : on peut toujours montrer l'envers d'une société. Il faut lire de M. Dulaure son Supplément aux Crimes de l'ancien comité du gouvernement, imprimé en 1795.
Blalte-Brun , dans sa Géographie , a touché avec une grande sagacité et beaucoup d'instruction quelques origines barbares.
Le travail de M. de Montlosier sur la féodalité est rempli d'idées neuves , exprimées dans un style indépendant qui sent son moyen-àge. Si les anciens seigneurs des donjons avoient su faire avec une plume autre chose qu'une croix , ils auroient écrit comme éela , mais Ils n'auroient pas vu si loin.
M. Lacretelle a tracé l'histoire de nos Jours avec raison , clarté , énergie. Il a pris le noble parti de la vertu contrôle crime ; il déteste de la Révolution tout ce
qai n'est pas la liberté. Lai-mème acteur dans les scènes révolutionnalraf , 11 a bravé dans les rues de Paris les mUralllades d'un pouyoir plus heureoi que cdoi qui Tient d'expirer. On trouve aujourd'hui beaucoup d'hommes qui savent écrire une cinquantaine de pages, et quelquefois un tome (pas trop gros), d'une manière fort distinguée ; mais des hommes capables de composer et de coordonner tw ouvrage étendu , d'embrasser un système , de le soutenir avec artet intérêt pendant le cours de plusieurs volumes , H y en a très peu : cela demande une forée de judiciaire, une longueur d'haleine, une abondance de diction, une faculté d'application , qui diminuent tous les jours. La brochure et Tarticle de Journal ten* blentétre devenus la mesure et la borne de notre esprit.
L'ouvrage de M. Lemontey sur Louis XIV présente le règne de ce prince sont un jour tout nouveau. Je crois cependant avoir fait k propos de cet ouvrage une observation nécessaire en parlant du règne du Grand Roi.
M. Mazure a laissé une histoire écrite avec négligence; mais elle a changé, sous plusieurs rapports , ce que nous savions de Jacques II , et du r61e que Joua Louis XIV dans la catastrophe du prince anglois. On n'a pas rendu asseï de Justice è M. Mazure. On puise dans son travail des renseignements qu'on ne tronve que le , et dont on cache ou l'on tait la source.
Une femme qui n'a point de rivale nous a donné , dans les Considérations sur Us principaux é\>énemenU de la Hé\o!ution française ^ une idée de ce qu'elle anroit pu faire, si elle eût appliqué son esprit à l'Histoire. Les Considérations sont empreintes d'un vif sentiment de gloire et de liberté. Quand l'auteur, pariant de l'abaissement du Tiers>État sous l'ancienne monarchie, le montre au moment de l'ouverture des Ètats-Généraui , et s'écrie avec Corneille : « Nous nous levons alors 1 » jamais citation ne fut plus éloquente. Mais madame de Staéi abhorre les tyrans , et tout oppresseur de la liberté, si grand qu'il soit, ne trouve en elle aucune sympathie.
Il faut lire dans les Considérations ce qu'elle raconte de Mirabeau : « Tribun « par calcul , aristocrate par goût, qui, en parlant de Coligny, ajoutoit: Qui , « par parenthèse f était nu n cousin , tant ilcherchoit l'occasion de rappeler qa*tt « étoit bon gentilhomme. — Après ma mort, disoit-il encore , les factieux se par • « tageront les lambeaux de la monarchie. » Aladame de Staél termine de la sorte ces intéressants récits de Mirabeau : « Je me reproche d'exprbner ainsi des re- « grets pour un caractère peu digne d'estime ; mais tant d'esprit est si rare, et il « est malheureusement si probable qu'on ne verra rien de pareil dans le cours « de sa vie, qu'on ne peut s'empêcher de soupirer lorsque la mort ferme tes « portes d'airain sur un homme naguère si éloquent , si animé , enfin si fortement « en possession de la vie. »
Ces réflexions s'appliquent k madame de Staél elle-même en changeant les premiers mots, ce qui les rend encore plus douloureuses. On ne se reprochera Jamais d'exprimer des regrets pour le caractère de celle femme illustre j il n'y eut rien de plus digne que ce caractère. La noble indépendance de madame de Staël lui valut l'exil elles persécutions qui ont avancé sa mort. Buonaparte apprit, et Buonaparte auroil dû le savoir, que le génie est le seul roi qu'on n'enchaîne pas k un char de triomphe.
Je ne puis me refuser, comme dernière preuve du talent éminent de madame de Staël , à transcrire ce paragraphe sur la catastrophe de Robespierre : « On vit « cet homme , qui avoit signé pendant plus d'une année on nombre inouï d'arrêts
« de mort , couché tout sanglant sur la table même où il apposoit son nom à ses « sentences funestes. Sa mAchoire éloit brisée d'un coup de pistolet; il ne « pouvoit pas même parler pour se défendre, lui qui avoit tant parlé pour « proscrire 1 »
On ne sauroit trop déplorer la Go prématurée de.jnadame de Slaél : son talent croissoit ; son style s*épuroil; à mesure que sa jeunesse pesoit moins sur sa Tie , sa pensée se dégageoil de son enveloppe et prenoit plus d'immortalité.
Sous le litre modeste : Du Sacre des Rois de France et des rapports de celte cérémonie avec la Consttlulion de VEtat aux différents dges de la Monarchie ^ M. Clausel de Coussergues a écrit un volume qui restera : les amateurs de la clarté et des faits bien classés sans prétention et sans verbiage y trouveront a se satisfaire.
M. Fiévée a renfermé dans le cadre étroit de sa brochure intitulée : Des Opi" nions et des Intérêts , beaucoup d'idées neuves et d'aperçus ingénieux sur notre histoire.
J'ai parlé ailleurs de V Histoire des Croisades ; je me contenterai de dire ici que les traductions et les extraits des annalistes des croisades , tant orientaux qu'occidentaui » ajoutés comme preuves aux nouvelles éditions , sont un recueil extrêmement recommandablc. M. Michaud s'est placé dans son Histoire i il est allé, dernier croisé , à ce Tombeau où je croyois avoir déposé pour toujours mon bAton de pèlerin.
V Histoire de Pologne aidant et sous le roi Jean Sobietki , de M. Salvandy , est un ouvrage grave bien composé. « Ce fut Sobieski, dit l'historien, dont le « bras redoutable posa la borne que la domination des Osmanlls ne devoit plus « franchir. Ce fut devant ses victoires que cette dernière invasion des BartMires» « jusque-là toujours indomptable et menaçante, vint briser sa furie : elle n'a
« fait depuis lorsque retirer ses flots Soldat et prince, tous ses Jours
« s'écoulèrent dans le perpétuel sacrifice de ses penchants , de ses affections , de « sa fortune, de sa vie , aux intérêts de la Pologne. Lui seul sembloit, champion « infatigable, occupé h la défendre; ses efforts pour lai conserver des lois et « des frontières tiennent du prodige. Cette passion domina le cours entier de son « existence. Il réussit à dompter les ennemis qui tenoient la république des Ja- « gelions pressée et envahie de toutes parts , plus facilement qu'A vaincre ceux « qu'elle portoit dans son sein. Ensuite il expira ; et , ce puissant soutien abattu, « la Pologne mit en quelque sorte aussi le pied dans la tombe. Elle ne devoU « plus , sous les successeurs de Jean III , qu'achever de mourir. »
Ce noble style se soutient pendant tout l'ouvrage : l'auteur a soin de remarquer l'influence que la France du dix-septième siècle exerçoit sur les destinées de l'Europe : comme si tous les grands hommes dévoient alors venir de la cour du Grand Roi , Sobieski avoit été mousquetaire de la maison militaire de Louis XIY. V Histoire de l'anarchie de Pologne , par Rulhières , fait pour ainsi dire suite à l'histoire de M. Salvandy : il ne faut ajouter à ces deux monuments, ni l'appendice de M. Ferrand , ni celui que M. Daunou a substitué au travail de M. Ferrand, mais il faut y joindre de curieuses et piquantes brochures de M. de Pradt.
V Histoire des François des dis^ers étaU , par M. Monteil , suppose de grandes
recherches. M. Monteil est, avec M. Capefigue, du petit nombre de ces Jeunes savants qui n'écrivent aujourd'hui qu'après avoir lu ; ils eussent été de dignes disciples de l'école bénédictine. Mais M. Monteil a été égaré par le goût du siècle , V. 5
et par le funeste exemple qu'a donné Tabbé Barthélémy : la forme romanesque dans laquelle Tauteur de V Histoire des François a enveloppé ses éludes leur porte dommage : on doit l'engager , au nom de son propre savoir et de sou véritable mérite , à la faire disparoltre dans les futures éditions de son ouvrage.
Le succès qu'a obtenu V Histoire ih la campagne de Russie est une preuve que l'on n'a pas besoin , pour intéresser le lecteur , de se placer dans un système. Des récils animés , un coloris brillant , des scènes mises sous les yeux dans tout leur mouvement et dans toute leur vie, voilà ce qui est de toutes les écoles , et ce qui fera vivre l'ouvrage de M. de Ségur.
Les f^ies des Capitaines francois au moyen-di^e ^ par M. Mazas, ne peuvent être passées sous silence. L'auteur n'a voulu raconter que l'exacte vérité ; Il a visité le théâtre où brillèrent les guerriers dont il peint les exploits : il a cherché sur les bruyères de ma pauvre patrie les traces de Du Guesclin. Je me souviens avoir commencé mes premières études dans le collège obscur de l'obscure petite ville où reposoit le cœur du bon Connétable; j'étudiois un peu de latin, de grec et d'hébreu auprès de ce cœur qui n'avoit jamais parlé que francois : c'est une langue que le mien n'a pas oubliée. M. Mazis croit avoir retrouvé le point du passage d'Edouard III à Blanque-Taque sur la Somme. J'aurois désiré qu'il eût dit si le gué est encore praticable, ou s'il se trouve perdu dans la mer, vis-à-vis le Crotoy , comme on le pense généralement.
J'oublie sans doute, et à mon grand déplaisir, beaucoup d'écrivains qui mériteroient que je rappelasse leurs ouvrages ; mais les bornes d'une préface ne me permettent pas de m'étendre. Le public reproduira les noms qui échappent à ma mémoire et à la justice que je desircrois leur rendre.
Le temps où nous vivons a dû nécessairement fournir do nombreux matériaux aux Mémoires. Il n'y a personne qui ne soit devenu , au moins pendant vingtquatre heures , un personnage , et qui ne se croie obligé de rendre compte au monde de l'influence qu'il a exercée sur l'univers. Tous ceux qui ont sauté de la loge du portier dans l'antichambre, qui se sont glissés de l'antichambre dans le salon , qui ont rampé du salon dans le cabinet du ministre ; tous ceux qui ont écoulé aux portes, ont à dire comment ils ont reçu dans l'estomac l'outrage qui avoit un autre but. Les admirations à la suite, les mendicités dorées, les vertueuses trahisons , les égalités portant plaque , ordre ou couleurs de laquais, les libertés attachées au cordon de la sonnette , ont à faire resplendir leur loyauté , leur honneur , leur indépendance. Celui-ci se croit obligé de raconter comment» tout pénétré des dernières marques de la confiance de son maître , tout chaud de ses embrassements , il a juré obéissance à un autre maitre ; il vous fera entendre qu'il n'a trahi que pour trahir mieux; celui-là vous expliquera comment il approuvoit tout haut ce qu'il détestoit tout bas, ou comment il poussoit aux ruines sous lesquelles il n'a pas eu le courage de se faire écraser. A ces Mémoires tristement véritables , viennent se joindre les Mémoires plus tristement faux ; fabrique où la vie d'un homme est vendue à l'aune , où l'ouvrier , pour prix d'un dîner frugal , jette de la boue au visage de la renommée qu'on a livrée à sa faim.
On se console pourtant en trouvant dans ce chaos de bassesse et d'ignominie quelques écrits consciencieux , dont les auteurs s'attachent à reproduire sincèrement ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont éprouvé. Le travail de ces auteurs doit être considéré comme de précieux renseignements historiques : MM. de Las Cases et Gourgaud doivent être crus quand ils parlent du prisonnier de Sainte-Hélène.
Non-setllement M. Ctrrel a publié Y Histoire de la contrû'rétfolutiûn en AngU^ ten-e sous Charles II et Jacques II y histoire écrite avec Cette mâle simpitcilé qui plait ayant tout; mais en rendant compte de divers ouvrages sur l'Espagne, il a donné lui-même une notice hors de pair. On y trouve une manière ferme , une allure décidée I quelque chose de franc et de courageux dans le style, des observations écrites à la lueur du feu du bivouiic et des étoiles d'un ciel ennemi , entre le combat du soir et celui qui recommencera à la diane. « La narration « d'un ùraue expérimenté ^ dit Gaspard de Tavannes, est dijfferente des contes « de telui qui n'a jamais eu tes mains ensanglantées de sesjiers ennemis sur « ht plaines armées, » On seut dans M. Carrel une opinion fixe qui ne l'en»* pêche pas de comprendre l'opinion qu'il n'a pas , et d'être juste envers tous. Si le simple soldat sans instruction , sans moyen de fixer ses pensées , est intéressant dans le récit des assauts qu'il a livrés , des pays qu'il a battus , l'homme d'édoca- • tion et de mérite , devenu soldat volontaire pour une cause dont il s'est passkmné, a bien d'autres moyens de faire passer ses sentiments dans les âmes auxquelles il s'adresse. Qu'on se figure un François errant sur les montagnes d'Espagne, allant demander aux pasteurs dont il croit défendre la liberté une hospitalité guerrière ; dans eette intimité d'une vie d'aventures et de périls , il surprendra le secret des mœurs , et mettra sous vos yeux une société qu'aucun autre historien ne \ous auroit pu montrer. J'ai traversé l'Espagne, j'ai rencontré ces Arabes chrétiens auxquels la liberté politique est si indifférente parccqu'ils jouissent de l'indépendance individuelle, et je n'ai retrouvé le peuple que j'ai vu que dans le récit de M. Carrel.
L'auteur trace rapidement le (ablean de la guerre de Catalogne en 1823; t! représente le courage de Mina , et la marche de cet habile chef dans les montagnes. Nous tous qui , dispersés par les orages de notre patrie , avons porté le havresac et le mousquet en défense de notre propre opinion pour des cauâes étrangères , nous éprouvons un attendrissement de soldat et de malheur à la lecture de cette histoire si bien contée , et qui semble être la nôtre. « Les passions qui ont fait la guerre d'Espagne, dit M. Carrel, sont maintenant assez effacées pour qu'on puisse se promettre d'inspirer quelque intérêt en montrant , au milieu des montagnes de la Catalogne , sons l'ancien uniforme françois , des soldats de toutes les nations ralliés A l'ascendant d'un grand caractère , marchant où il les mcnoit, souffrant et se battant sans espoir d'ôlre loués ni de rien changer, quoi qu'ils fissent, à l'état désespéré de leur cause , n'ayant d'autre perspective qu'une fin misérable au milieu d'un pays soulevé contre eux, ou la mort des esplanades s'ils échappoient à celle du champ de bataille. Tefie fut pendant de longs jours la situation de ceux qui , parlis de Barcelone pea de temps avant la capitulation de coite plac^, allèrent succomber avec Pachiarotti devant Figuières, après quaranle^hutl heures d'un combat dont Tachamement prouva que c'étoient des FrançoU qui combattoient de part et d'autre. Ce combat devott finir par rextermtnition du dernier de ceux qui, au milieu de l'Europe de 1823 , avolent osé mettre la flamme tricolore au bout de leurs lances et rattacher A leur schako la cocarde de Fleu ru s et de Zurich.... Ce n'est rien que la destinée de quelques hommes dans de tels é>cnemeuts; mais combien d'autres événements il avoit fallu pour que ces huinuics de toutes les parties de l'Europe se rencontrassent, OQCieus soldats du même capitaine, venus dans an pays qu'ils ne connoissoieni
« pas, défendre une cause qui se trouvoil être la leur.... Les choses , dans ieurs « continuelles et fatales transformations , n' entraînent point avec elles touiee « les intelligences ; elles ne domptent point tous les caractères avec une égale « facilité, elles ne prennent pas même soin de tous les intérêts; c'est ce qu'il « faut comptendre, et panlunncr quelque chose aux protestations qui s'élèvent « en faveur du passé. Quand une époque est finie , le moule est brisé , et il « suffit a la Providence qu'il ne se puisse refaire ; mais des débris restés a « terre, il en est quelquefois de beaux a contempler, »
J'ai souligné' ces dernières lignes : l'homme qui a pu les écrire a de quoi sympalhiscr avec ceux qui ont foi en la Providence , qui respectent la religion da passé, et qui ont aussi les yeui attachés sur des débris.
Au surplus , les temps où nous vivons sont si fort des temps historiques , qu'ils impriment leur sceau sur tous les genres du travail. On traduit les anciennes chroniques , on publie les vieux manuscrits. On doit à M. Guizol lu Collection des Mémoires relatifs h i Histoire de Franre, depuis la fondation de la Monarchie française jusqu'au treizième siècle. Je ne sais si des traductions de nos annales latines, tout en favorisant l'Histoire , ne nuiront pas k l'historien ; il est à craindre qu'en ouvrant le sanctuaire des faits aux ignorants et aux incapables , nous ne nous trouvions inondés de Tilc-Livcs et de Thucydides aux gages de quelque libraire. Il n'en est pas ainsi de la mise en lumière des originaux : on ne sauroit trop louer M. le marquis de Fortia de nous avoir donut'; le texte des jinnales du Hainaut, par Jacques de Guise. Il faut remercier M. Buchon de l'édition de son Froissard et de celles de ses autres chroniques. M. Crapelet, M.Pluquet, M. Méon , M. Barrière , ont montré leur dévouement k la science : le premier a publié Y Histoire du châtelain de Coucy , le second le roman de hou , le troisième le roman de Renart , le quatrième les Mémoires de Loménie. Ces Mémoires contiennent des anecdotes sur les derniers moments de Mazario ; ils achèvent de faire connoitre les personnages que M. le marquis de Saint-Aulaire a remis en scène avec tant de bonheur dans son Histoire de ta Fronde,
Tout prend aujourd'hui la forme de l'histoire, polémique, théâtre, roman, poésie. Si nous avons le Richelieu de M. Victor Hugo , nous saurons ce qu'un génie à part peut trouver dans une route inconnue aux ('.orneille et aux Racine. L'Ecosse voit renaître le moyen-âge dans les célèbres inventions de Waller Scott. Le Nouveau-Monde, qui n'a d'autres antiquités que ses forêts, ses Sauvages, et sa liberté vieille comme la (erre, a trouvé dans M. Cooper le peintre de ces antiquités. Nous n'avons point failli en ce nouveau genre de littérature : une foule d'hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de l'Histoire. Je ne puis rappeler tous ces tableaux , mais deux s'offrent en ce moment même à ma iqêmoire : l'un, de M. Mérimée, représente les mœurs à l'époque de la Saint-Barthélémy ; l'autre, deM. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaine. Ces vives peintures rendront de plus en plus difflcile la tâche de l'historien. Au treizième siècle , la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque , qui marcha de pair avec elle ; de notre temps la véritable Histoire aura son histoire fictive qui la feradisparoitre dans son éclat, ou la suivra comme son ombre.
Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits : avec un génie qui tient de La FouttUnc et dHorace, il a chanté, lorsqu'il l'a voulu , comme Tacite écrivoit :
Vous avez vu tomber la gloire
D*un Ilion trop insulté.
Qui prit l'autel de la Victoire
Pour l'autel de la Liberté.
Vingt nations ont poussé de Thersyle Jusqu'en nos murs le char injurieux.
Ah ! sans regrets , mon aroe , partez vite ; En souriant remontez dans les deux.
Cherchez au-dessus des orages
Tant de François morts à propos.
Qui , se dérobant aux outrages ,
Ont au ciel porté leurs drapeaux.
Pour conjurer la Toudre qu'on irrite, Unissez-vous à tous ces demi-dieux :
Ah ! sans regrets , mon amc , partez vite , etc.
Un conquérant , dans sa fortune altière. Se fit un jeu des sceptres et des lois , Et de ses pieds on peut voir la [)oussièro Empreinte encor sur le bandeau des rois.
Le poêle n'est peut-être pas tout à fait aussi heureux quand il chante les rois sur leur trône , À moins que ce ne soit le roi d'Yvctot. En général Bi. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui pleurent en riant, et dont le malheur fait grandir les ailes.
Les fondateurs de notre école moderne historique réclament k présent toute notre attention.
J*ai déjà dit que M. de Barante avoit créé l'école descriptive. J'ai rendu compte au public de V Histoire des ducs de Bourgogne; on trouvera mon opinion consignée dans le seizième volume de mes OEuures complètes. Aujourd'hui, en parcourant sa carrière nouvelle , peu importe sans doute À M. de Barante des éloges littéraires : qu'il me soit permis de regretter cette Histoire du Parlement qall nous promettoit. Peut-être la continuera- t-il , si jamais il est enlevé aux afllftirea : les lettres sont l'espérance pour entrer dans la vie, le repos pour en sortir.
MM. Thiers et MIgnet sont les chefs de l'école fataliste; MM. Thierry, Guizot et Sismondi , les grands rérormateurs de notre histoire générale : je m'arrête d'abord à ces derniers.
En joignant , pour les faits , l'histoire d'Adrien de Valois aux observations de MM. Thierry, Guizot et Sismondi, il n'y a presque plus rien k dire touchant la première et la seconde race de nos rois.
Les LeUres de M. Thierry sur l'Histoire de France ^ ouvrage excellent, rendent k un temps défiguré par notre ancienne école son véritable caractère. M. Thierry, comme tous les hommes doués de conscience , d'un talent vrai et progressif, a corrigé ce qui lui a paru douteux dans les premières éditions de m belle et savante Histoire de la conquête d'Angleterre ^ et dans ses LeUres sur l'Histoire de France, Quelques-unes de ses opinions se sont modifiées , l'expérience est venue réviser des jugements un peu absolus. On ne sauroit trop déplorer l'excès de travail qui a privé M. Thierry de la vue. Espérons qu'il dictera longtemps à ses amis, pour ses admirateurs (au nombre desquels je demande la première place), les pages de nos annales : THistoire aura son Homère comme la Poésie. Je retrouverai encore l'occasion de parler de M. Thierry dans cette prf*
face, de même que j'ai été heureux de le citer et de m'appuyer de son autorité dans ces Etudes hUtorignes,
Le Cours d'histoire de M. Guizot, en ce qui concerne la seconde race, est d'on haut mérite. On peut ne pas convenir, avec le docte professeur, de quelques détails i mais il a aperçu, avec une raison éclairée, les causes générales de la décomposition et de la recomposition de l'ordre social aux huitième el neuvième siècles. 11 a aussi de curieuses leçons sur la littérature civile et religieuse, et une foule de choses justes , bien observées , et écrites avec impartialité. M. Guizot est remplacé dans sa chaire par un des jeunes écrivains de notre époque qui s'annoncent avec le plus d'éclat à la France, M. Saint-Marc Girardin : tant cette France est inépuisable en talents !
M. Sismondi , connu par son Histoire des Répnhhques italiennes , est un étranger de mérite qui s'est consacré avec un dévouement honorable pour nous k notre histoire. Trop préoccupé, peut-être, des idées modernes, il a trop jugé le passé d'après le présent: un peu d'humeur philosophique, bien naturelle sans doute , lui a fait traiter sévèrement quelques hommes et quelques règnes ; mais il a vu , un des premiers , le parti que les peuples pouvolent tirer même de leurs crimes. Les élucubrations de ce savant annaliste doivent être lues avec précautioo , mais étudiées avec fruit.
D'aocerd avec les écrivains que je viens de nommer sur presque tous les faits 4|u'Us ont redressés dans nos historiens de l'ancienne école , tels que la ressemblance que ces historiens établissoient entre lesFranks et les François, le prétendu affirancbissemeat des Communes par Louis le Gros, etc., U y a pourtant qielques points où je suis forcé de différer de ces maîtres.
L'inexorable Histoire re(M>usse les systèmes les plus ingéaieux, lorsqu'ils ne S0Dt|Msa|4>uyés sur des documents authentiques.
On parle i:omroe de la plus grande découverte de l'école moderne d'une seconde im»aiion des Franhs , c'est-é^ire d'une invasion des Franks d'Austrasie dans le royaume des Franks de Menstrie; invasion qui seroit devenue la cause de l'éléva- Um de la seconde race.
Pour avancer une pareille nouveauté, il faut , ce me semble , autre chose que ■4es conjectures. Proëuit-on des passages Inédits , des chartes , des diplémes in- •ooHHis Jusqu'ici ? Non ; rien de positif n'est cité au soutien d'une assertion dont les preuves changeroient tes trois premiers siècles de notre histoire. On est réduit A chercber sur quelle apparence de vérité est appuyé un fait dont toutes les chroniques derroient retentir. Quoi ! une seconde invasion des Franks auroit été tout à coup découverte au dix-neuvième siècle , sans que personne en eût entendu parler auparavant? Ni les Bénédictins , ni les savants de l'Académie des IttscripUons, ni des hommes comme du Tillet, Duchcsne, Baluze, Biguon, Adrien 4e Valois, ni tous les historiens de France , quelle qu'ait été la diversité de leurs epiitions el de leurs doctrines , ni des critiques tels que Scaliger, Du Plessis , Ballet , Bayle , Secousse, Gibert, Fréret, Lebœuf, ni des publicistes tels que Bodin , MaUy, Montesquieu , n'aurolent rien vu? cela seul me feroit douter, mol q«i nepuls avoir aucune assurance en mes lumières. Il y a cependant trente ans 4PM)e Hs, ia plume à la main, les documents de notre histoire, et je n'ai aperçu «tcune trace de l'événement qui auroit produit une sf grande révolution.
Toujours f>rét à reconnoltre la supériorité des autres et ma propre foiblesse , cédant peut-être trop vite aux conseils et aux critiques , je me suis débattu contre
moi-même, afin de me coDvaiDcrc d'une chose que les Tails me dénloient. Peppip de Héristal, duc d'Austrasie, coudulsant Tarmée austrasienne, défait Thierry IIl) roi de Neuslrie, el s'empare de toute l'autorité sous le nom de Maire du Palais, vers Tan 690. Est-ce cela qu'on auroit qualifié de seconde invasion des Franks P Mais depuis l'établissement des Franks dans les Gaules, depuis Khlovighjusqn 'A Peppin , cher de la seconde race , les royaumes des Franks avoient été sans cesse en hostilité les uns contre les autres ; efTet inévitable du partage de la successipo royale, qui se reproduisit sous les descendants de Charlemagne. Ainsi s'étoienf formés et avoient disparu tour à tour les royaumes de Metz, de Soissons, d'Orléans, de Paris , de Bourgogne, d'Aquitaine. J'ai bien peur qu'on n'ait pris pour une nouvelle invasion des Franks une guerre civile de plus entre l/es tribus frankes. 11 ne me paroit pas démontré davantage que les Franks d'AustrasIc fussent plus nombreui et eussent mieui conservé le caractère salique que les Franks neus- Iriens. Les Franks de la Neustrie ne s'étendoient guère outre-Loire; le pays au delà de ce fleuve reconnolssoit k peine leur autorité , et ils étoienl obligés d'y porter leurs armes : M. Thierry lui-même cite un exemple des ravages passagers qu'ils y commcttoient. Qu'avoient , pour le courage et les mœurs des Franks, les cités gallo-romaiues situées entre la Somme, la Seine et la Loire , déplus amollissant que celles qui couvroient les rives de la Meuse , de la Moselle et du Rhin ? Paris éloit un misérable village, tandis que Cologne, Trêves, Mayence, Spire, Strasbourg, Worms, étoient des cités fameuses par les monuments dont leurs anciens maîtres les avoient ornées. D'après M. Guizot, les Franks devinrent propriétaires plus promptement dans l'Austrasie que dans la Neustrie ; c'est là qne l'on trouve , selop lui , les plus considérables de ces habitations qui devinrent des châteaux. La remarque est juste ; mais ces châteaux n'étoient point ^puvrage des Franks. Les derniers empereurs avoient permis aux sujets et aux citoyens romalnp de fortifier leurs demeures particulières ; les habitations fortifiées de TAustrasie n'étoient que des propriétés anciennement données aux vétérans légionnaires chargés de la défense des rives du Kbiu , de la Meuse et de la Moselle , d'où leur éloit venu le nom de Ripuaires. Les Franks neustriens n'étoient ni plus énervés ni moins braves que leurs compatriotes ; on n'aperçoit dans FHistoire aucune différence entre un Frank de Soissons , de Paris et d'Orléans , et un Frank de Metz , de Mayence et de Cologne. Ce furent des Franks neustriens comme des Franks austrasiens qui vainquirent les Arabes à Tours elles Saxons en Germanie sous les Peppin et sous Charles le Martel. Les rois ou chef^ de la Neustrié parloient le langage germanique comme les rois ou chefs de l'Austrasie • leurs peuples seuls différoient de langage.
Remarquez enfin que Charles , duc de la Basse-Lorraine , oncle de Louis V ayant fait hommage à l'empereur Othon de son duché, fut déclaré indigne de régner sur les Franks ; et Charles étolt de la race de Charlemagne. Ce seroit donc les Franks austrasiens qui auroient renié la race qu'ils avoient élevée sur le pavois ; ils auroient choisi un roi parmi les Franks neustriens vaincus , pour le mettre à la place d'un chef sorti des Franks austrasiens vainqueurs.
Tels sont mes doutes ; ils expliqueront pourquoi , en admettant relativement aux deux premières races la plupart des opinions de l'école moderne , J*(ii rejeté la seconde invasion des Franks. Je suis persuadé que les hommes habiles dont je ne partage pas sur ce poUit le sentiment , examineront eux-méme^ de plus près ^n fait d'une nature si grave. Peut-être à leur tour rac reprocheront-ils mes bar-
diesses qaand ils me verront hésiter sur la signification que l'on donne au mol franhy ne me tenir pas bien assuré qu'il y ait eu jamais une ligue de peuples germaniques connue sous le nom de Franks, à cause même de leur confé^ dération.
Passons aux écrivains de l'école moderne du système fataliste.
Deux de ces écrivains attirent particulièrement l'attention : unis entre eux da triple lien de l'amitié , de l'opinion et du talent , ils se sont partagé le récit des fastes révolutionnaires; M. Migneta resserré dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Thiers a étendu dans de plus larges limites. On trouve dans le premier une foule de traits tels que ceux-ci : « Les révolutions qui emploient « beaucoup de chefs ne se donnent qu'A un seul. » — « En révolution tout dé- « pend d'un premier refus et d'une première lutte. Pour qu'une innovation soit « pacifique , il faut qu'elle ne soit pas contestée ; c^r alors , au lieu de réfor- « mateurs sages et modérés , on n'a plus que des réformateurs extrêmes et « inflexibles... D'une main ils combattent pour défendre leur domination; de « l'autre ils fondent leur système pour la consolider. »
Le portrait de Danton est supérieurement tracé : « Danton , dit l'auteur, étoit « un révolutionnaire gigantesque... Danton, qu'on a nommé le Mirabeau de la
« populace, avoit de la ressemblance avec ce tribun des hautes classes Ce
« puissant démagogue ofl'roit un mélange de vices et de qu^Tlités contraires. Quoi- « qu'il se fût vendu à la cour, il n'étoit pourtant pas vil , car il est des caractères
« qui relèvent jusqu'à la bassesse Une révolution à ses yeux étoit un jeu où
« le vainqueur, s'il en avoit besoin, gagnoit la vie du vaincu. » La lutte de Robespierre contre Camille Desmoulins et Danton est représentée avec un grand Intérêt, et l'historien entremêle son récit des discours et des paroles de ces hommes de sang. Danton , au moment de périr, pesoit ainsi ses destins : « J'aime mieux être « guillotiné que guillotlneur ; ma vie n'en vaut pas la peine , et l'humanité m'en- « nuie. » On lui conseilloit de partir : « Partir ! est-ce qu'on emporte sa patrie à la « semelle de ses souliers ? » Enfermé dans le cachot qu'avoit occupé Hébert , il dlsoit.: « C'est à pareille époque que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire; « j'en demande pardon a Dieu et aux hommes ; mais ce n'étoit pas pour qu'il fût « le fléau de l'humanité. » Interrogé par le président Dumas , il répondit : « Je « suis Danton ; j'ai trente-cinq ans ; ma demeure sera bientôt le néant.» Condamné, il s'écria : « J'entraîne Robespierre , Robespierre me suit. » Ici la terreur a passé dans le récit de l'historien.
L'auteur, parlant de la mort de Robespierre , dit: « Il faut, homme de faction , « qu'on périsse par les échafauds, comme les conquérants par la guerre. » C'est l'éloquence appliquée à la raison.
M. Mignet a tracé une esquisse vigoureuse ; M. Thiers a peint le tableau. Je mettrai particulièrement sous les yeux de mes lecteurs la mort de Mirabeau et celle de Louis XVI, d'autant plus que l'auteur, n'ayant pas à représenter des personnages plébéiens , objets de ses prédilections, admire pourtant: la vérité de sa conscience et de son talent l'emporte en lui sur la séduction de son système. Je sens moi-même que, si j'avois à parler comme historien de Mirabeau et de Louis XYI , je serois plus sévère que M. Thiers : je demanderois si tous les vices du premier étoient ceux d'un grand politique, si toutes les vertus du second étoient celles d'un grand roi. « Mirabeau , dit l'auteur, et l'on ne sauroil mieux « dire, Mirabeau, dans cette occasion, frappa surtout par son audace ; jamais
peut-être il n'avoit plus impérieusement subjugué l'assemblée. Mais sa fin appro-
choil; et c'étoient là SCS derniers triomphes
La philosophie et la gaieté se partagèrent ses derniers instants. Pâle , et les yeux profondément creusés , il paroissoit tout diflTércnt à la tribune , et souvent il étoit saisi de défaillances subites. Les excès de plaisir et de travail , les émotions de la tribune , avoient usé en peu de temps cette existence si forte
Une dernière fois il prit la parole à cinq reprises difTérenles; il sortit épuisé, et ne reparut plus. I^ lit de mort le reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. Il avoit exigé de Cabanis qu'on n'appelât pas de médecins ; néanmoins on lui désobéit ; ils trouvèrent la mort qui s'approchoit , et qui déjà s'étoit emparée des pieds : la tète fut la dernière atteinte , comme si la nature avoit voulu laisser briller son génie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressoit autour de sa demeure, et encombroit toutes les issues dans le plus profond silence
Mirabeau fit ouvrir ses fenêtres : Mon ami , dit-il à Cabanis , je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'à s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel. Des douleurs poignantes interrompoient de temps en temps ces discours si nobles et si calmes. Vous aviez promis , dit-il à ses amis , de m'épargner des souffrances inutiles. En disant cela, il demande de l'opium avec instance. Commeon le lui refusoit, il l'exige avec sa violence accoutumée. Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui persuadant qu'elle contenoit de l'opium. Il la saisit, avale le breuvage qu'il croit morte],
et paroit satisfait. Un instant après il expire. C'étoitle 20 avril 1791
L'Assemblée interrompt ses travaux , un deuil général est ordonné , des funérailles magnifiques sont préparées. On demande quelques Députés. Nous irons tous, s' écrièrent-ils. L'église de Sainte -Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette inscription , qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits :
« AUX GBANDS UOMMES LA PATRIE RBCONMAISSANTB. »
L'inscription est replacée : y restera- t-clle? Qui sait ce que renferme l'avenir!* Qui connoll les grands hommes et qui les juge? Je ne veux rien poursuivre sous le couvercle d'un cercueil ; quand la mort a appliqué sa main sur le visage d'un homme, il ne reste plus d'espace à l'insulte; mais les passions politiques sont moins scrupuleuses , et pourvu qu'une révolution dure quelques années, il est peu de gloires qui soient en sûreté dans la tombe. En comparant le récit de M. Thiers à celui de madame de Staël , on pourra saisir quelques-uns des secrets du talent.
Passons à la mort de Louis XVI. L'innocence de la victime , s'emparant du génie de l'auteur, le subjugue et se reproduit tout entière dans ces éloquentes paroles :
« Dans Paris régnoit une stupeur profonde; l'audace du nouveau gouverne- « ment avoit produit l'efTet ordinaire que la force produit sur les masses; elle les « avoit paralysées et réduites au silence. Le conseil exécutif étoit chargé de la dou- « loureuse mission de faire exécuter la sentence. Tous les ministres étoient réunis « dans la salle de leurs séances et comme frappés de consternation. Le tambour « battoit dans la capitale ; tous ceux qu'aucune obligation n'appeloit à figurer dans « cette terrible journée se cachoient chez eux. Les portes et les fenêtres étoient
« fermées , et chacun aUeodoit chez soi le triste évéDcmeot. A huit heures , le roi « partit (lu Temple. ï>es officiers de gendarmerie étoient placés sur le devant de « la voiture. Ils étoieut confondus de la piété et de la résignation de la victime. « Une multitude armée formoit la haie. I<a voilure s'avançoit lentement au milieu «,du çilence universel. On avoit laissé un espace vide autour de Téchafaud. Des « canons environnoient cet espace , et la vile populace , toujours prête à outrager « le génie, la vertu et le malheur, se pressoit derrière les rangs des fédérés, el < donnoit seule quelques signes extérieurs de satisfaction. »
Les campagnes d'Italie forment dans l'ouvrage de M. Thiers un épisode à part, qui suffiroit seul pour assigner à l'auteur un rang élevé parmi les historiens.
Après cet hommage sans réserve rendu au& eheh de l'école politique fataliste , il me s/»ra peut-^re loisible de hasarder des réflexions sur leur système, parcequ'on en a étrangement abusé.
Les écoliers, comme il arrive toujours , n'ayant point le talent des naitres, croient les surpasser en exagérant leurs principes. Il s'est formé une petite secte de théoristes de Terreur , qui n'a d'autre but que la justification des excès révolutionnaires ; espèces d'architectes en ossements et en télés de morts , comme ceux qu'on trouve à Rome dans les catacombes. Tantôt les égorgements sont des conceptions pleines de génie, tantôt des drames terribles dont la grandeur couvre la sanglante turpitude. On transforme les événements en personnages ; on ne vous dit pas : « Admirez Marat , » mais , « Admirez ses œuvres ; » le meurtrier n'est pas beau , c'est le meurtre qui est divin» Les membres des comités révolutionnaires pou voient être des assassins publics , mais leurs assassinats sont sublimes, car vous voyez les grandes choses qu'ils ont produites. Les hommes ne sont rien ; les choses sont tout , et le« choses ne sont point coupables. On disoit autrefois : « Détestez le crUfte , et pardonnez au criminel ; » si l'on en croyoil les parodiâtes de MM. Thiers elMignet , la maxime seroil renversée , et il faudroil dire : « Déies-
« lez le criminel et pardonnez que dis-je, pardonnez! aimez, révérez le
« crime I » •
Il faut que l'historien dans ce système raconte les plus grandes atrocités sans indignation et parle des plus hautes vertus sans amour ; que d'un oeil glacé il regarde la société comme soumise à certaines lois Irrésistibles , de manière que chaque chose arrive comme elle devoit inévitablement arriver. L'innocent ou rhomme de génie doit mourir , non pas parcequ'il est innocent on homme de génie , mais parceque sa mort est nécessaire el que sa >ie mettroit obstade à un faR général placé dans la série des événements. La mort ici n'est rion ; c'est l'accident plus ou moins pathétique : besoin éloil que tel individu disparût pour l'avancement de telle chose , pour l'accomplissement de telle vérité.
Il y a mille erreurs détestables dans ce système.
La fatalité , introduite dans les aiïaireâ humaines , n'auroitpas même l'avantage de transporter à l'Histoire l'inlércl de la fatalité tragique. Qu'un personnage sur la scène soit victime de l'inexoruble destin; que, malgré ses vertus, il périsse: quelque chose de terrible résulte de ce ressort mis en mouvement par le poète. Mais que la société soit représentée comme une espèce de machine qui se meut aveuglément par des lois physiques latentes ; qu'une révolution arrive par cela seul qu'elle doit arriver; que , sous les roues de son char, comme sous celles du char de l'idole indienne , soient écrasés au hasard innocents et coupables ; que l'indifférence ou la pitié soit la même à l'égard du vice el de la vertu : cette fatalité
de la ebose , cett« iiUftarUalité de rhonme «ont ëébéiéeg et noo irtgiqiies. Ce niveau historique , loin de déeeler la vigueur , oe trahit que ilmpuissance de celui qui le promène sur k« faits. J'ose dire que les deux bistorieus qui ont produit de si déplorables iiaUateurs étoient très supérieurs à l'opinion dont on a cru trouver le germe dans leurs ouvrages.
Mon , si l'on «épare la vérité ntorale des actions humaines, M n'est plus de règle pour juger ces actions ^ si Ton retranche la vérité «orale de la vérHé politique, celle-ci reste aans hase; alors il n'y a plus aucune raison de préférer la liberté à l'esclavage , l'ordre à l'anarchie. Mon imérét ! dn-ez-vous. Qui vous a dit que mon intérêt est l'ordre et la liberté ? Si j'aime le pouvoir , moi , ciNnme tantde révolutionnaires ? Si je veuK bUB abaisser ce que j'envie, nais si je ne me contente pas d'être un citoyen pauvre et obscur , au nom de quelle loi m'obligerez-vous à me courber sous le joug de vos idées ? — Par la force. — Mais si je suis le plus fort? — En détruisant la vérité morale , vous me rendez à l'étal de nature ; tout m'est permis , et vous êtes en contradiction avec vous-même quand vous venez, afin de me retenir , me parler de certaines nécessités que je ne reconnois pas. Ma règle est mon bras : vous l'avez déchaîné , je retendrai poor prendre ou frapper au gré de ma cupidité ou de ma haine.
Grâce au Ciel, il n'est pas vrai<|u'un crime soit jamais utile, qu'uneii^ustice soit jamais nécessaire. Ne disons pas que si dans les révolutions tel homme innocent on illustre , opposé d'esprit à oes révolutieos , n'avoit péri , il €ù eût arrêté te cours $ que le tout ne doit pas être a&rifié à la partie. Sans doute cet iMttoaae de vertu on de génie eût pu ralentir le mouvement, mais l'injustice on le crime accomplis snr sa personne retardent mille fols plus ce même mouvement, lies «ouvenirs des excès révolutionnaires ont été et «ont encoM parmi nous les pkis grands obatades à l'établissement de la liberté.
Si , taisant ce que la Révolution a fait de bien , ce qu'elle a détruit de préjugés , établi de libertés dans la France, on retraçoit l'histoire de cette Révolution par ses crimes , sans ajouter on seul met , une seule réflexion au texte , mettant seulement bout à bout toutes les horreurs qui se sont dites et perpétuées dans Paris et les provinces pendant quatre ans , cette tête de Méduse feroit reculer pour des siècles le genre humain jusqu'aux dernières bornes delà servitude; l'imagination épouvantée se refuseroit k croire qu'il y ait eu quelque chose de bon caché sous ces attentats. C'est donc une étrange méprise que de glorifier ces attentats pour faire aimer la Révolution. Ce n'est point l'année 1793 et ses énurmltés qui ont produit la liberté ; ce temps d'anarchie n'a enfanté que le despotisme miLUaif»c ; ce despotisme dureroit encore si celui qui avoit rendu la Gloire sa complice avoit su mettre quelque modération dans les jouissances de la victoire. Le régime constitutionnel est sorti des entrailles de l'année 1789 ; nous sommes revenus , après de longs égarements, au point du départ ; mais combien de voyageurs sont restés sur la route !
Tout ce qu'on peut faire par la violence, on peut l'exécuter par la loi ; le peuple qui a la force de proscrire , a la force de contraindre à l'obéissance sans proscription. S'il est jamais permis de transgresser la justice sous le prétexte du bien public, voyez où cela vous conduit : vous êtes aujourd'hui le plus fort, vous tuez pour la liberté, l'égalité, la tolérance; demain vous serez le plus foible, et l'on vous tuera pour la servitude, l'inégalité, le fanatisme. Qu'aurcz-vous à direP Vous étiez un obstacle à la chose qu'on vouloit ; il a fallu vous faire disparoUre ; fâcheuse nécessité sans doute , mais enfin nécessité : ce sont là vos principes ;
subissez-en la conséquence. Marins répandoU le sang au nom de là démocratie » Sylla au nom de Taristocratie ; Antoine , Lépide et Auguste trouvèrent utile d'édmerles tètes qui revoient encore la liberté romaine. Ne blâmons plus les égorgeart de la Salnt-Barthèlemy ; ils étoient obligés (bien malgré eui sans doute) d'ainsi faire pour arriver À leur but.
Il n'a péri , dit-on , que six mille victimes par les tribunaux réTOlutlonnalres. C'est peu ! Reprenons les choses à leur origine.
Le premier numéro du Bulletin des lois contient le décret qui Institue le tribunal révolutionnaire : on maintient ce décret à la tête de ce recueil , non pas. Je suppose, pour en faire usage en temps et lieu , mais comme une inscription redcfitable gravée au fk'onton du Temple do« Uns pour épouvanter le législateur et lai Inspirer l'borreur de Tinjustice. Ce décret prononce que la seule peine portée par le tribunal révolutionnaire est la peine de mort. L'article 0 autorise tout citoyen à saisir et à conduire devant les magistrats , les conspirateurs et les contre^révolutionnaires ; l'article 1 3 dispense dé la preuve testimoniale ; et l'article 16 prlre de défenseur les conspirateurs. Ce tribunal étoit sans appel.
•Voilà d'abord la grande base sur laquelle il nous faut assèblr notre admiration : honneur à l'équité révolutionnaire I honneur à la justice de la caverne ! Maintenant, compulsons les actes émanés de cette justice. Le républicain Prndhonune, qui ne halssoit pas la Révolution , et qui a écrit lorsque le sang étoit tout chaud , nous a laissé six volumes de détails. Deux de ces six volumes sont consacrés A on dictionnaire où chaque criminel se trouve inscrit à sa lettre alphabétique , avec ses nom f prénoms f âge, Heu de naissance i qualité , domicile , profession , dal0 et motif de la condamnation ,jour et lieu de l'exécution.' On y trouve parmi les guillotinés dix-huit mille six cent treize viclimes ainsi réparties :
Ci-devant nobles 4,278
Femmes idem 7S0
Femmes de laboureurs et d'artisans. . . . 4,407
Religieuses • 350
Prêtres 4,435
Hommes non nobles de divers élats. • . . 43,633
Total 48,643
Femmes mortes par suite de couches prématurées 3,400
Femmes enceintes et en couches 348
Femmes tuées dans la Vendée 45,000
Enfants id. id 32,000
Moru dans la Vendée 900,000
Victimes sous le proconsulat de CanHer, à Nantes. . . 39,000
Enfants fusillés 500
Id, noyés. 4,500
Femmes fusillées 264
. - Id. noyées , . 500
Dont < ^ . . „, .
Prêtres fusillés 300
/cf. noyés 460
Nobles noyés 4,400
Artisans idem 5,800
Victimes à Lyon 34,000
Dans ces nombres ne sont pas compris les massacres à Versailles , aux Carmes, A l'Abbaye, à la glacière d'Avignon, les fusillés de Toulon elde Marseille après les sièges de ces deui villes , el les égorgés de la petite ville provençale de Bé^ doin , dont la population périt tout entière.
Pour l'exécution delà loi des suspects, du 21 septembre 1793, plus de cin^ quante mille comités révolutionnaires furent installés sur la surface de la France. D'après les calculs du conventionnel Cambon , Ils coûtoient annuellement cinq cent quatre-vingt-onze millions (assignats). Chaque membre de ces comités recevoit trois francs par jour , et ils étoient cinq cent quarante mille : c'étoient cinq cent quarante mille accusateurs ayant droit de désigner à la mort. A Paris, seulement, on comptoit soixante comités révolutionnaires; chacun d'eux avoit sa prison pour la détention des suspects.
Vous remarquerez que ce ne sont pas simplement des nobles y (ïeiprécresy detf religieux, qui figurent ici dans le registre mortuaire; s'il ne s'agissoit que de ces gens-lÀ, la Terreur serott véritablement la Vertu : canaille! sotte espèce ! Mais voilà dix-huit mille neuf cent vingt-trois hommes non nobles , de divers états, et deux mille deux cent trente et une femmes de laboureurs ou d'artisans , deux mille enfants guillotinés , noyés et fusillés : a Bordeaux , on exéculoit pour crime de négociantisme. Des femmes ! mais savcz-vous que dans aucun pays , dans aucun temps, chez aucune nation de la terre, dans aucune proscription politique, les femmes n'ont été livrées au bourreau , si ce n'est quelques tètes isolées à Rome sous les empereurs , en Angleterre sous Henri VllI , la reine Marie et Jacques II? La Terreur a seule donné au monde le lâche et impitoyable spectacle de l'assassinat juridique des femmes el des enfants en masse.
Le Girondin RioufTe, prisonnier avec Vergniaux , madame Rolland et leurs amis À la Conciergerie, rapporte ce qui suit dans ses Mémoires d'un détenu: « Les femmes les plus belles , les plus jeunes , les plus intéressantes , tomboient «péle-méle dans ce goulTre (l'Abbaye), dont elles sortoient pour aller par « douzaine inonder l'échafaud de leur sa.:g.
« Ou eût dit que le gouvernement étoit dans les mains de ces hommes dé- « pravés qui , non contents d'insulter au sexe par des goûts monstrueux , lui « vouent une haine implacable. De jeunes femmes enceintes , d'autres qui vc- « noient d'accoucher et qui étoient encore dans cet état de foiblesse et de pâleur « qui suit ce grand travail de la nature qui seroit respecté par les peuples les «plus sauvages; d'autres dont le lait s'étoit arrêté tout à coup, ou par frayeur, « ou parccqu'on avoit arraché leurs enfants de leur sein , étoient jour et nuit «précipitées dans cet abime. Elles arrivoient traînées de cachots en cachots, « leurs foibles mains comprimées dans d'indignes fers : on en a vu qui avoient « un collier au cou. Elles entroient les unes évanouies et portées dans les bras « des guichetiers qui en rioient , d'autres en état de stupéfaction qui les rendoit « comme imbéciles. Vers les derniers mois surtout (avant le 0 thermidor), c'étoit « l'activité des enfers : jour et nuit les verrous s'agitoient; soixante personnes « arrivoient le soir pour aller à l'échafaud ; le lendemain elles étoient remplacées « par cent autres, que le même sort attcndoit le jour suivant >
« Quatorze jeunes filles de Verdun , d'une candeur sans exemple , et qui avoient « l'air déjeunes vierges parées pour une fêle publique , furent menées ensemble « à l'échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur « printemps : la cour des Femmes avoit l'air, le lendemain de leur mort, d'uq
parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nom de désespoir pareil à celui qu'eicita cette barbarie.
« Vingt femmes du Poitou , pauvres paysannes pour la plupart , furent égale* ment assassinées ensemble : Je les vois encore, ces malheureuses victimes , )t les vois étendues dans la cour de la Conciergerie , accablées de la fatigue d'une
longue route et dormant sur le pavé Au moment d'aller au supplice, on
arracha du sein d'une de ces infortunées un enfant qu'elle nourrissoit, et qill, au moment même, s'abreuvoit d'un lait dont le bourreau alloit tarir la source:
ô cris de la douleur maternelle, que vous fûtes aigus! mais sans ennet
Quelques femmes sont mortes dans la charrette , et on a guillotiné leurs cada^ vres. M'ai-je pas vu , peu de jours avant le 9 thermidor , d'autres femmes traînées à la mort? elles s'étoif^nt déclarées enceintes Et ce sont des hommes,
des François, à qui leurs philosophes les plus éloquents prêchent depuis
soiiante années l'humanité et la tolérance
« Déjà un aqueduc immense qui devoit voiturer du sang avoit été creasé
à la place Saint-Antoine. Disons-le , quelque horrible qu'il soit de le dire , tout les jours le sang humain se puisoil par seauK , et quatre hommes étoient occupés, au moment de l'exécution, à les vider dans cet aqueduc. « C'étoit vers trois heures après midi que ces longues processions de victimes descendoient au tribunal, et traversoient lentement sous de longues toutes, au milieu des prisonniers qui se rangeoient en haie pour les voir passer arec une avidité sans pareille. J'ai vu quarante-cinq magistrats du parlement de Paris, trente-trois du parlement de Toulouse, allant à la mort du même air qu'ils marcboient autrefois aux cérémonies publiques : j'ai vu trente fermiersgénéraux passer d'un pas calme et ferme ; les vingt-cinq premiers négoetaints de Sedan plaignant, en allante la mort, dix mille ouvriers qu'ils laissoieut sans pain. J'ai vu ce Bajsser, Vfjj'roi ths reheilrs de In f^endée, et le plus bel homme de guerre qu'eût la France; j'ai vu tous ces généraux que la victoire venoit de couvrir de lauriers qu'un changeoit soudain en cyprès; enfin tous ces
jeunes militaires si forts , si vigoureux ils marcboient silencieusement ....
ils ne sa voient que mourir > Prudhomme va compléter ce tableau :
« La mission de Le Bon dans les déparlements frontières du Nord peut être « comparée à l'apparition de ces noires furies si redoutées dans les temps du pa-
« ganisme »
Dans les jours de fêtes , l'orchestre étoit placé à côté de l'échafaud ; Le Bon disoit aux jeunes filles qui s'y trouvoient : « Suivez la voix de la nature , llvrci-
vous, abandonnez-vous dans les bras de vos amants.»
« Des enfants qu'il avoit corrompus lui formoienl une garde et étoient les es- « pions de leurs parents. Quelques-uns avoicnl de petites guillotines avec les- « quelles ils s'amusoient à donner la mort à des oiseaux cl à des souris.» On sait que Le Bon, après avoir abusé d'une femme qui s'éloil livrée à lui pour sauver son mari, fil mourh- cet homme sous les yeux de cette femme, à laquelle il ne resta que l'horreur de son sacrifice ; genre d'atrocités si répétées d'ailleurs, que Prudhomme dit qu'on ne les saurolt compter.
Carrier se distingua à Nantes : a Environ quatre-vingts femmes extraites de « Tenlrepôt, traduites à ce champ de carnage , y furent fusillées ; ensuite on les « dépouilla et leurs corps restèrent ainsi épars pendant trois jours.
« Cinq cents enfants des deux sexes, dont les plus âgés avoient quatorze ans, « sont conduits au même endroit pour y être fusillés. Jamais spectacle ne fut plus « attendrissant et plus effroyable ; la petitesse de leur taille en met plusieurs à « l'abri des coups de feu : ils délient leurs liens , s'éparpillent jusque dans les ba- « taillons de leurs bourreaux , cherchent un refuge entre leurs Jamt)es , qu'ils « embrassent fortement , en levant vers eux leur yisage où se peignent à la fois « l'innocence et l'efiyoi. Rien ne fait impression sur ces exterminateurs , ils les « égorgent à leurs pieds.»
Noyades é Nantes.
«Une quantité de femmes, la plupart enceintes, et d'autres pressant leur
« nourrisson sur leur sein, sont menées à bord des gabares Les innocentes
« caresses , le sourire de ces tendres vicimics Ttïr»eni dans l'ame de ces mères « éplorées un sentiment qui achève de déchirer leurs entrailles ; elles répondent « avec vivacité à leurs tendres caresses , en songeant que c'est pour la dernière « fois ! ! ! Une d'elles venoit d'accoucher sur la grève, les bourreaux lui donnent « à peine le temps de terminer ce grand travail ; ils avancent ; toutes sont amon- « celées dans la gabare , et, après les avoir dépouillées À nu , on leur attache les « mains derrière le dos. Les cris les plus aigus, les reproches les plus amers de « ces malheureuses mères se font entendre de toutes paris contre les l)ourreaux ; « Fouquet, Robin et Lamberty y répondoient à coups de sabre, et la timide beauté, « déjà assez occupée à cacher sa nudité aux monstres qui l'outragent, détourne en « ft-émissant ses regards de sa compagne défigurée par le sang , et qui déjà chan- « celante vient rendre le dernier soupir À ses pieds. Mais le signal est donné; les « charpentiers d'un coup de hache lèvent les sabords , et l'onde les ensevelit a pour jamais.»
Et voilà l'objet de vos hymnes ! Des milliers d'exécutions en moins de trois années, en vertu d'une loi qui privoit les accusés de témoins , de défenseurs et d'appel ! Songez- vous que le souvenir d'une seule condamnation inique, celle de Socrate, a traversé vingt siècles pour flétrir les juges et les bourreaux? Pour entonner le chant de triomphe , il faudroit du moins attendre que les pères et les mères , les femmes et les enfants , les frères et les sœurs des victimes fussent morts, et ils couvrent encore la France. Femmes, t)ourgeoi8, négociants, magistrats, paysans, soldats, généraux, immense majorité plébéienne sur laquelle est toml)ée la Terreur , vous platt-il de fournir de nouveaux aliments à ce merveilleux spectacle ?
On dit: Une révolution est unp bataille; comparaison défectueuse. Sur un champ de t)ataille, si on reçoit la mort on la donne, les deux partis ont les armes À la main. L'exécuteur des hautes œuvres combat sans péril ; lui seul tient la corde ou le glaive ; on lui amène l'ennemi garrotté. Je ne sache pas qu'on ait jamais appelé duel ce qui se passoit entre Louis XVI , la jeune fille de Verdun , Bailly, André Chénier, le vieillard Malesherbes et le bourreau. Le voleur qui m'attend au coin d'un bois joue du moins sa vie contre la mienne; mais le révolutionnaire qui, du sein de la débauche, après s'être vendu tantôt à la cour, tantôt au parti républicain , envoyoitâla place du supplice des tombereaux remplis de femmes : quels risques couroil-il avec ces foibles adversaires?
Les prodiges de nos soldats ne furent point l'œuvre de la Terreur; ils tinrent à l'esprit militaire des François , qui se réveillera toujours au son de la trompette. Ce ne furent point ies commissaires de la Convention et les guillotines à la suite
des victoires, qui rélablirent la discipline dans les armées; ce furent les armées qui rapportèrent l'ordre dans la France.
La preuve que ce temps mauvais n'avoit rien de supérieur propre à être re* produit , c'est qu'il seroit impossible de le faire renaître. Les émeutes , les massacres populaires sont de tous les siècles, de tous les pays ; mais une organisation complète de meurtres appelés légaui , des tribunaux jugeant à mort dans toutes les villes , des assassins afliliés dépouillant leurs victimes et les conduisant presque sans gardes au supplice, c'est ce qu'on n'a vu qu'une fois, c'est ce qu'on ne reverra jamais. Aujourd'hui les individus résisteroieiit un à un; chacun se défendroit dans sa maison , sur son camp, dans la prison , au supplice même. La Terreur ne fut poinjl une invention de quelques géants ; ce fut tout simplement une maladie morale , une peste. Un médecin , daus son amour de l'art , s'écrioit plein de joie : « On a retrouvé la lèpre. » On ne retrouvera pas la Terreur. N'apprenons point au peuple à choyer les cfimes ; ne nous donnons point pour une nation d'ogres , qui lèche comme le lion avec délices ses mâchoires ensanglantées. Le système de la Terreur, poussé à l'extrême, n'est autre que la conquête accomplie par l'extermination; or, on ne peut jamais consumer assez vite tous les holocaustes, pour que l'horreur qu'ils inspirent ne soulève pas jusqu'aux allumeurs des bûchers.
La même admiration que l'on aocorde à la Terreur , on la prodigue aux terroristes avec aussi peu de raison : ceux qui les ont vus de près ^vent que la plupart d'entre eux n'étoient que des misérables dont la capacité ne s'élevoit pas au-dessus de l'esprit le plus vulgaire ; héros de la peur , ils luoicnt dans la crainte d'être tués. Loin d'avoir ces desseins profonds qu'on leur suppose aujourd'hui , ils marchoienl sans savoir où ils alloicnt , jouets de leur ivresse et des événements. On a prêté de l'intelligence à des instincts matériels ; on a forgé la théorie d'après la pratique ; on a tiré la poétique du poëme. Si même quelques-uns de ces stupides démons ont par hasard mêlé quelques qualités à leurs vices, ces dons stériles ressembloient aux fruits qui se délurhent de la branche et pourrissent au pied de l'arbre qui les a portés. Un vrai terroriste n'est qu'un homme mutilé, pri>é comme l'eunuque de la faculté d'aimer et de ronuilre : c'est son impuissance dont on a voulu faire du génie.
Que, dans la fièvre révolutionnaire , il se soit trouvé d'atroces sycophantes engraissés de sang comme ces vermines immondes qui pullulent dans les voiries ; que des sorcières , plus sales que celles de Macbeth, aient dansé en rond autour du chaudron où l'on faisoil bouillir les membres déchirés de la France , soit : mais que l'on rencontre aujourd'hui des hommes qui , dans une société paisible et bien ordonnée, se constituent les mielleux apologistes de ces brutales orgies; des hommes qui parfument et couronnent de fleurs le ba(|iiet où lomlwient les têtes à couronne ou à bonnet rouge ; des hommes (| li enseignent la logique du meurtre, qui se fout maîtres es arts de massacre, comme il y a des professeurs d'escrime , voilà ce qui ne se comprend pas.
Défions-nous de ce mouvement d'amour-propre qui nous fait croire à la supériorité de notre esprit , à la forlilude de notre anic , parceque nous envisageons de sang-froid les plus épouvantables catastrophes : le bomrcau manie des troncs palpitants sans en être ému ; cela prouvera-t-il la fermeté de son caractère et la grandeur de son intelligence? Quand le plus vil des peuples, quand les Romains du temps de l'Empire couroienl au spectacle des jjladialeurs ; quand vin{;l mille prlsonnters s'égorgeoient pour amuser un Néron entouré de prostituées toutes
naes, n*étoit-ce pas là de la terreur sur une grande échelle? Le mot changerat-ll le fait? Faudra-t-il trouver horrible, au nom de la tyrannie, ce qu'on troaveroit admirable au nom de la liberté?
Placer la fatalité dans l'Histoire , c'est se débarrasser de la peine de penser , s'épargner l'embarras de rechercher la cause des événements. II y a bien autrement de puissance À montrer comment la déviation des principes de la morale et de la Justice a produit des malheurs , cogament ces malheurs ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice; il y a certes en cela bien plus de puissance , qu'à mettre la société sous de gros pilons qui réduisent en pâle ou en poudre les choses et les hommes : il no faut que lâcher l'écluse des passions, et les pilons vont se levant et retombant. Quant à moi , je ne me sens aucun enthousiasme pour une hache. J'ai vu porter des têtes au bout d'une pique, et j'atfirme que c'étoit fort laid. J'ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisoient promener ces tètes ; je déclare qu'il n'y avoit rien de moi s vaste : le monde les menoit, et elles croyoient mener le monde. Un des plus fameux révolutionnaires, à moi connu, étoit un homme léger, bavard, d'un esprit court, et qui, privé decccur de toute façon, en manquoitdans le péril. Les équarrisseurs de chair humaine ne m'imposent point : en vain ils me diront que, dans leurs fabriques de pourritures et de sang , ils tirent d'excellents ingrédients des carcasses industriellement pilées : manufacturiers de cadavres , vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté, un grain de vertu , une étincelle de génie.
Que les théoriciens de Terreur gardent donc, s'ils le veulent, leur fanatisme à la glace , lequel leur fournit deux ou trois phrases inexplicables de nécessité , de mouwemcni ^ At force prof^re^sie ^ sous lesquelles ils cachent le vide de leurs pensées , je ne les lirai plus ; mais je relirai les deux historiens qu'ils ont pris si mal à propos pour guides , et dont le talent me fera oublier leurs infîmes et sauvages Imitateurs.
Au surplus, un auteur à qui la liberté doit beaucoup, le dernier orateur de ces générations constitutionnelles qui finissent, un homme dont la tombe récente doit augmenter raulorité , M. UcQJamin Constant , a combattu avant moi ces dogmatiques de Terreur. Il faut lire tout entier, dans ses Mélanges de littérature et de politique , l'article dont je ne citerai que ce passage : « La Terreur n'a produit « aucun bien. A côté d'elle a existé ce qui étoit indispensable à tout gouvernement, « mais ce qui auroit existé sans elle , et ce qu'elle a corrompu et empoisonné en « s'y mêlant
« Ce régime abominable n'a point , comme on l'a dit , préparé le peuple à la « liberté , il l'a préparé à subir un joug quelconque ; il a courbé les têtes , mais « en dégradant les esprits , en flétrissant les cœurs : il a servi pendant sa durée « les amis de l'anarchie, et son souvenir sert maintenant les amis de l'esclavage « et do l'avilissement de l'espèce humaine
« Je n'aurois pas rappelé de tristes souvenirs , si je n'avois pensé qu'il impor- « toit à la France, quelles que soient désormais ses destinées, de ne pas voir « confondre ce qui est digne d'admiration et ce qui n'est digne que d'horreur. « Justifier le régime de 1793, peindre des forfaits et du délire comme unenéces- « siléqui pèse sur les peuples toutes les fois qu'ils essaient d'être libres, c'est « nuire à une cause sacrée plus que ne lui iiuiroient les attaques de ses ennemis
« les plus déclarés. . .'
« Séparez donc soigneusement les époques el les actes ; flétrisse;; ce qui est « éternellement coupable ; ne recourez pas à une métaphysique abstraite et 8ub> « tile pour prêter & des attentats Texcuse d'une fatalité irrésbtible qui n'existe « pas; n'ôtez pas à vos jugements toute autorité» à vos hommages tonte « valeur. »
Une pensée doit nous consoler, c'est que le régime de la Terreur ne peut renaître, non-seulement, comme je l'ai dit, parce que personne ne s'y soumettroit» mais encore parce que les causes et les circonstances qui l'ont produite ont disparu. En 1793, Il y ^Yoit À Jeter à terre l'Immense édifice du passé, à faire la conquête des idées , des institutions , des propriétés. On conçoit comment un système de meurtre , appliqué ainsi qu'un levier à la démolition d'un monument colossal , pouvoit sembler une force nécessaire à des esprits pervers ; mais tout est renversé aujourd'hui, tout est conquis, idées, institutions, propriétés, pe quoi s'agit-il maintenant? D'une forme politique un peu plus ou un peu moiof républicaine, de quelques lois à abolir ou à publier, de quelques hommes à remplacer par quelques autres. Or, pour d'aussi minces résultats qui ne rencontrent aucune résistance collective, qui ne blessent aucune classe particulière de la société , il n'est pas besoin de mettre une nation en coupe réglée. On ne fait pas de la Terreur a priori : la Terreur ne fut point un plan combiné et annoncé d'avance ; elle vint peu à peu avec les événements; elle commença par les assassinats privés et désordonnés de 1789, 1790, 1T91 , 1792 , pour arriver aux assassinats publics et réguliers de 1793. Les terroristes ne savolent pas d'avance qu'ils étolent des terroristes. Nos terroristes de théorie nous crient : « Oyez , nous sommes des « terroristes barbus ou Imberbes , nous ! Nous allons établir une superbe Terreur. « Venez que nous vous coupions le cou. Nous sommes des hommes énergiques, « nous ! Le génie est notre fort. » Ces parodistes de Terreur, ces Terroristes de mélodrame, bien capables sans doute de vous tuer, si vous les en défiez, pour la preuve et l'honneur de la chose , seroient Incapables de maintenir trois jours en
permanence l'instrument de mort qui retomberoit sur eux.
-\ D« o«« Éludes historiques.
n esjt temps de rendre compte de mes propres Études. J'ai déduit dans VM^ Avtfnt-propo9 lef raisons pour Lesquelles o^ ne me lira point , les causes pour lesquelles je perds le dernier grand tr^vai^ de ma vie ; mais enfin si dans quelque iftoment djiferofré à l'importance des catastrophes du jour, si dans ces courts intervalles de repos qui séparent les événements dans les révolutions, quelques hoqioies •i^gulfers s'enquéroleot de mes recherches , je leur vais épargoer la peine d'aller |i||ias avant. Quand on aura jeté un coup d'œil sur celte fin de préface , on sera 4 p^Ame de dire, si l'on veut, qu'on a lu mon ouvrage, de l'approuver ou de le combattre sans l'avoir U^ , si par hasard on avoit le loisir ou la fantaisie de s'occuper d'une controverse littéraire.
J'aidpnné i la première partie de mon travail le titre ^* Études historiques, çp lui laissant toutefois celui de Discours que j'avois d'abord choisi. J'ai pensé que ce titre d'Études convenoit mieux à la modestie de mon travail , qu'il me donnoit plus de liberté pour parler des diverses choses convergentes à mon sujet, et ne Qi'obligeoit pas de tenir incessamment i^on style à la hauteur du discours.
Dans l'introduction j'expose mon système; je définis les trois vérités qui sont
PREFACE. fri
le fondemeDl de l'ordre social ; la vérité religieuse , la irériAé pbiloêopkk|«e ou l'iadépeudance de Tesprii de rbomroe , la vérité politique ou la Uberté. Je dl»^ fu« tous les faits hbtorlques naissent du choc , de la division ou de Talliance de ees trois vérités. J'adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne , non pascoouM Bossuet en faisant du Christianisme un cercle tnfle&ible , mais un cercle qui s'étend à mesure que les lumières et la liberté se développent. Le ChristlamsHie a eu plusieurs ères : son ère morale ou évangélique , son ère des mariera , S4ui ère métaphysique ou tbéolo^ue , son ère politique : il est arrivé à son ère ou à son âge philosophique.
Le monde moderne prend naissance au pied de la Croix. Les natiOBS nodenies sont composées des trois peuples Païen , Chrétien et BartMure : dç là la néoe^ fité , pour les bien connoltre , de remonter à leurs origines ; de là l'obligation pour l'historien de reprendre les faits au temps d'Auguste , où conunencflBt à 11 fois l'Empire romain , le Christianisme et les premiers mouvements des Barbawa»
Ainsi : Histoire de l'Empire romain mêlée à l'Histoire du Christianisme, lequiA attaque au dedans la société païenne, tandis que les Barbares ra^saiHentaii dehors : Histoire des invasions successives des Barbares ; il en iiut distinguer deui principales ; l'une quand les Barbares n'avoient point encore reçu la M, l'autre lorsqu'ils étoient devenus chrétiens.
Principaux vices de l'ancienne société : elle étoit fondée sur deux aboMlM^ tions : le polythéisme et l'esclavage. Le polythéisme, en faussant la vérité religieuse, l'unité d'un Dieu, faussoit toutes les vérités morales; l'esclavage cet* ron»poit toutes les vérités politiques.
Philosophie des païens : ce qu'elle donna au Christianisme et ce que le Chrl»lianisme reçut d'elle. Les philosophes grecs iirent sortir la philosophie des tenpèei cl la renfermèrent dans les écoles ; les prêtres chrétiens iirent sortir la philosophie des écoles et la livrèrent à tous les hommes.
Le Polythéisme se trouva sous Julien dans la position où le Christianisme ae trouve de nos jours , avec cette différence qu'il n'y auroit rien aujourd'hui à substituer au Christianisme, et que sous Julien le ChrisiianisnM étoii là, tant prêt ù remplacer l'ancienne religion. Inutiles elTorts de Julien pour faire rétre»* gradcr son siècle : le temps ne recule point , et le plus ûer champioft ne pourroit le faire rompre d'une semelle. Conversion de Constantin, destruction des tei»* pies. La vérité politique commence à rentrer dans la sociélé p«« la morale chrétienne et par les insUtulions des Barbares. Entre les grands changements opérés dans l'ordre social par le Christianisme , il faut remarquer prift* cipalement Vémancipaiion des femmes ( qui néanmoins n'est pas encore complète par la loi) et \e principe de inégalité humaine^ inconnu de l'antlqailé polythéiste.
Toutes les origines de notre société ont été placées deux sièclee tvop bu t Constantin , qui remplaça le grand patriciat pAr une noblesse titrée, el qui cbangBi avec d'autres institutions la nature de la société latine, est le véritable fondtleiir de la royauté moderne , dans ce qu'elle conserva de romain.
Entre les monarchies barbares et l'Empire purement latin-romain , il y a eu na Empire romain-barbare qui a duré près d'un siècle avant la déposition d'Augue- Iule. C'est ce qu'on n'a pas remarqué, et ce qui explique pourquoi , au aMnieiilde la fondation des royaumes barbares , rien ne parut changé dans le nKMide : am malheurs près , c'étoient toujours les mêmes hommes et les môaet-ncian»
Arrivé & travers les faits Jasqu'i l'érection da royaume d'Italie par Odoacre, et i celle do royaume des Franks par Kbiovigii, Je m'arrête, et Je présente séparément les trois grands tableaux des mœurs , des lois , de la religion des Païens , des Chrétiens et des Barbares.
Concentration de toutes les philosophies et de toutes les religions dans l'Asie hébraïque, persane et grecque. Grande école des prophètes. Systèmes phlioso^ phiques. Hérésies Juives et grecques : affinités des systèmes philosophiques et des hérésies. L'hérésie maintint l'indépendance de l'esprit humain, et fut favorable à la vérité philosophique.
LA se terminent les Études historiques, et j'y substitue un nouveau titre pour continuer ma marche.
On sait que mon premier plan avait été de faire des Discours historiques depuis l'établissement du Christianisme ( en passant par l'Empire romain , les races mérovingienne et carlovingienne , et la race capétienne ) j usqu'au règne de Philippe VI dit de Valois. A ce règne , Je me proposois d'écrire l'histoire de France proprement^ dite, et deia conduire Jusqu'à la I\évolution. Je ne m'étois engagé à publier, dans la collection de mes OEuvres, que les Discours historiques. La vie, qui m'échappe , ne me permettant pas d'accomplir mes projets , je me suis déterminé À satisfaire ceux de mes lecteurs qui témoignoient le desir de connoltre mon système entier sur l'histoire de notre patrie. En conséquence, je trace une j4nalfse raisonnée de cette histoire sous les deux premières races et sous une partie de la troisième. Quand j'arrive À l'époque où devoit commencer mon Histoire proprement dite , je donne des fragments des règnes de Philippe de Valois et du roi Jean , notamment les l>atailles de Crécy et de Poitiers , ayant soin de remplir les lacunes par des sommaires. Après ces deux règnes, je reprends Vanaljrse raisonnée, et ]e la continue jusqu'à la mort de Louis XVI.
Les Etudes ou Discours historiques très-étendus , qui vont d'Auguste à Augustule, montrent par la profondeur des fondements l'intention où J'étois d'élever un grand édifice : le temps m'a manqué; je n'ai pu bAlir, sur les masses que J'avois enfoncées dans lo terre, qu'une espèce de baraque en planches, ou en toile, peinte & la grosse brosse , représentant tant bien que mal le monument projeté , et entremêlée de quelques membres d'architecture sculptés h part sur mes premiers dessins. Quoi qu'il en soit, voici ce que l'on trouve dans le tracé de mon plan, autrement dans mon analyse raisonnée.
Pour les deux premières races, j'adopte généralement les idées de l' École modenie; Je ne transforme point les Franks en François ; je vois la société romaine subsister presque tout entière, dominée par quelques Barbares, jusque vers la fin de la seconde race. Je suis le système de M. Thierry, quant aux noms propres delà première et de la seconde race. Rien en efTet ne fixe mieux le moment de la métamorphose des Franks en François que les altérations survenues dans les noms. Mais je n'ai pas tout à fait orthographié les noms franks comme l'auteur Jtfj Lettres sur l'histoire de France, je n'écris pas Hhlodowigh ou Chiodowig pour Clovis ; j'écris Khlodovigh ; je blesse moins ainsi , ce me semble , les habitudes de notre œil et de notre oreille. La première syllabe de Clovis reste Khio ; en l'écrivant Chlo, la prononciation françoise obligerolt à dircChelo; j'ajoute un h au g, comme dans l'alieinand, ce qui, adoucissant ou mouillant le g, fait comprendre comment le gh a pu se changer en s. Je n'insiste pas sur l'orthographe des autres noms , on la verra.
Au surplus, elle est justifiée par les chrouiqueurs latins, germaniques et irieux françois ; Dutillet et surtout Chantereau Lefebvrc l'ont essayée dans quelques noms : il me semble utile que cette réforme passe enfin dans notre Histoire. J'avoue cependant que j'ai été foibleà l'égard de Charlemagne; il m'a été impossible de le changer en Karle-le-Grand , excepté en citant le moine de Saint-Gall. Que ^Toulez-vous ! on ne peut rien contre la gloire ; quand elle a fait un nom , force est de l'adopter, Teût-elle mal prononcé. Les Grecs étaient grands corrupteurs de Ui vérité syllabique ; leur oreille poétique et dédaigneuse , sans s'embarrasser de la vérité historique, ramenoit de force les noms barbares à l'eupbonie. J'écris aussi Karle le Martel au lieu de Karle Marteau : c'est absolument la même chose dans la vieille langue, et j'espère que l'habitude du Marie/ fera pardonner au KarU.
J'avois commencé des recherches assez considérables sur les Gaulois ; l'ouvrage de M. Amédée Thierry a paru, et j'ai abandonné mon travail: il étoit dans la destinée des deui frères dem'instruire et de me décourager.
Mais si je me suis soumis au& heureuses innovations de l'école moderne , je combats aussi quelques-uns de ses sentiments : je ne puis admettre , par exemple, que les Franks fussent des espèces de sauvages tels que ceux chez lesquels j'ai vécu en Amérique; les faits repoussent celte supposition. Je rejette également la seconde invasion des Franks , laquelle auroit mis les Carlovingiens sur le trône : j'ai dit plus haut les motifs de mon Incrédulité. Quant à l'ancienne école, je lui nie sa doctrine de l'hérédité des rois de la première et de la seconde race , je soutiens que l'élection étoit partout; qu'il ne pouvoity avoir usurpation, làoùU y avoit élection. Il y a plus : j'avance que Vhérédité est une chose nouvelle dans les sui^cessions souveraines ; que l'antiquité euroj/f^enne tout entière l'a ignorée ; que cette hérédité n'a commencé qu'à Hugues Capet, au dixième siècle, par une raison que j'indiquerai dans un moment.
L'antiquité romaine barbare finit vers la fin de la seconde race, et alors s'opère une des grandes transformations de l'espèce humaine par l'établissement de la féodalité. Le moyen-âge fut l'ouvrage du Christianisme mêlé au tempérament des Barbares et aux institutions germaniques.
Avant d'entrer dàui, y analyse raisonnée des règnes de la troisième race, je montre quelle étoit la communauté chrétienne et quelle étoit la constitution de l'Eglise chrétienne; deux choses difTérentes l'une de l'autre. Je prouve que l'Église chrétienne étoit une monarchie élective , représentative, républicaine, fondée sur le principe de la plus complète égalité ; que l'immense majorité des biens de l'Église appartenoit à la partie .plébéienne des nations ; qu'une abbaye n'étoit qu'une maison romaine; que le pape, souvent tiré des dernières classes sociales, étoit le tribun et le mandataire des libertés des hommes ; que c'étoit en cette qualité d'unique représentent d'une vérité politique opprimée , qu'il avoit mission et qualité de jugçr et de déposer les rois. Je dis qu'à cette époque où le peuple disparut , le peuple se fit prêtre et conserva sous ce déguisement l'usage et la souveraineté de ses droits : c'est l'ère politique du Christianisme. Le Christianisme dut entrer dans Tétet et s'emparer du pouvoir temporel, lorsque toutes les lumières furent concentrées dans le clergé. La liberté est chrétienne.
On voit par cet exposé comment mes idées sur le Christianisme diffèrent de celles de M. le comte de Maistre, et de celles de M. l'abbé de U Mennais : \e. premier veut réduire les peuples aune commune servitude, elle-même domioéci
f»r tme tSMocratie ; le second mt semble appeler les peuples ( saaf erreur de ma pnrt) à une indépendance générale sous la même domination théocratlqne. Ainsi q«e mon illustre compatriote , je demande rafTrancfaissement des hommes ; Je demande encore, ainsi qn'H le fait, rémancipation du clergé, on le verra dans ees Etudes : mais je ne crois pas gfie la papauté doive être nne espèce de pou- TOfr dictatorial planant sur de f>itores républiques. Selon mol le Christianisme ' devint poKtiqae au moyeu-èi^ par une nécessité rigoureuse : qnand les nations eurent perdu leurs droits, la religion , qui seule alors étoil éclairée et puissante, en devtnt la dépositaire. Aujourd'hui que les peuples les reprennent , ces droits, la papauté abdiquera naturellement les fonctions temporelles , résignera la tu» tdlle de son grand pupille arrivé à l'âge de majorité. Déposant l'autorité politique dont il fut justement investi dans les jours d'oppression et de barbarie , le clergé reatrera dans les voies de la primitive Église , alors qu'il avoit à combattre la ftusse religion , la fiiusse morale et les fausses doctrines philosophiques. Je pense que l'Âge politique du Christianisme finit ; que son Age ptiilosopfaiqne commence ; que la papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le prin- ' cipe de la fol prise dans le sens le plus rationnel et 1c plus étendu. L'unité catholique sera personnifiée dans un chef vénérable représentant lui-même le Christ, cf est-à-dire les vérités de la nature de Dieu et de la nature de l'homme. Que le soàrerain pontife soit k jamais le conservateur de ces vérités auprès des reKques de saint Pierre et de saint Paul ! Laissons dans la Bome chrétienne tout un peuple tomber à genoux sous la main d'un vieillard. Y a-t-il rien qui aille mieux i l'air de tant de ruines ? En quoi cela pourroit-il déplafre à notre idiHosophief Le pape est le seul prince qui bénisse ses sujets.
I^ vérité religieuse ne s'anéantira point , parceqne aucune vérité ne se perd ; mais die peut être défigurée , abandonnée , niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui , ne croyant plus au Pils de l'homme , sont les enfants Ingrats de la nouvelle synagogue. Or, je ne sache rien de plus beau qu'une tnstitntion consacrée à la garde de cette vérité d'espérance où les âmes se peuvent venir désaltérer comme à la fontaine d'eau vive dont parle Isale. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus; les enfants du Christ, de quelque liignée quMIs proviennent , se sont serrés au pied du Calvaire, souche * matemcne de la famille. Les désordres de l'ambition de la cour romaine ont cessé ; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évêques , la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend k recomposer Tunité catholique ; avec qnehfues concessions de part et d'autre , l'accord seroil bientM fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel édat, le Christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place». La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle; comme les insUtntions et les mœurs , elle subit la troisième transformation. Elle cesse d'être poHtique , elle devient philosophique sans cesser d'être divine : son cercle flexible s^tend avec les lumières et les libertés , tandis que la Croix marque À janMls son centre immobile.
Avec la troisième race se constitue la féodalité, et sous le règne de Philippe I^%
( Depuis que ces lignes ont éié écrilcs , \c cardinal Capciiari a été noromé pape. C'est un homme d'une vaslr scicm.o , ^V^^nv ômincnle vcrUi , cl <|ui comprend son sit^de ; mais n'esl-il pas arrivé trop lard ? j'avols appelé ce choii de tous mes vœux dans le précédent conclave .
IMTOtt le moyen-Age dans ^énergie de sa jeunesse , Vkme toute religieuse , le corps tout barbare , Tesprlt aussi vigoureux que le bras. L'hérédité et le droit de primogéniture s'établirent dans la personne de Hugues Gapet par la cérémonie du sacre. Le sacre , ou l'élection religieuse , a usurpé l'élection politique : J'apporte les preuves de ce fait qu'aucun historien, du moins que je sache, n'avoll jusqu'ici remarqué.
Les Franks deviennent des François sous les premiers rois de la troisième race.
Il y a eu quatre monarchies , à compter de llïugues Gapet à Louis XVI : la monarchie purement féodale et de la grande pairie , la monarchie des États ( appelés dans la suite États Généraux), la monarchie parlementaire dans les intermissions des Étals , la monarchie absolue qui se perd dans la monarchie constitutionnelle.
Incidence de ces diverses monarchies ou grands événements qui s'y rattachent ; aiïtanchissement des communes, croisades, etc., etc.
La monarchie féodale étoit une véritable république aristocratique fédérative, ou plutAt une démocratie noble, car il n'y avoit point de peuple dans celle aristocratie ; il n'y avoit point de sujets ; il n'y avoit que des serfs. Le nom de peuple ne se trouve point à cette époque dans les chroniques, parcequ'en effet le peuple n'existoit point. Le peuple commence à renaître sous Louis le Gros , dans les villes par les bourgeois, dans les campagnes par les serfs affranchis, et par îà recomposition Successive de la petite et de la moyenne propriété.
Exposé de la féodalité. Quel étoit le fief? Le fief étoit le mélange de la propriété et de la souveraineté. La propriété prit le caractère du propriétaire ; elle devint conquérante. Le pouvoir, la justice et la noblesse furent attachés à la terré; cause principale de la longue durée du règne féodal. Preuves et explications à ce sujet.
I^ fief et l'alleu étoient le combat et la coexistence de la propriété seloA l'ancienne société , et de la propriété selon la société nouvelle. Le monde féodal ife fut qu'un monde militaire où tout reposa, comme dans un camf), entré des chëfÉ et des soldats , sur la subordination et des engagements d'honneur.
Sous la féodalité, la servitude germanique remplaça lé servitude romaine. Le servage prit la place de l'esclavage ; c'est le premier pas de rainranchlssemettt de la race humaine ; et , chose élrai^ge ! on le doit k la féodalité. Le serf deveMtt vassal ne fut plus qu'un soldat armé , et les armes délivrent ceux qui les portent. Du servage on a passé au salaire , et le salaire se modifiera encore , parcequ'il n'est pas une entière liberté.
Louis le Gros n'a point afrranchi les communes , comme l'a si longtemps assuré l'ancienne éèole historique ; mais le mouvement Insurrectionnel générad des communes dans le onzième siècle , qu'a remarqué l'école moderne, ne dôtt être admis qu'avec restriction : cette école s*est laissé entraîner sui- ce point A Tesprit de système.
Les Croisades ont recomposé les grandes armées modernes , décomposées par les cantonnements de la féodalité.
La chevalerie n'a point son origine dans les Croisades ; les rottianelers , <|itt la reportent au temps de Charlcmague , n'ont point menti à f hislotfé comme oh fa crn. lia chevalerie a commencé à la fols chez les Maures et chez tes Chrétiehi, sur la fin du huitième siècle. L'auteur du poème d'Antar et le Moine de Saint- Gall ( qui l'un et l'autre écrivoient les exploits des paladins niVtMrés et chf^tien^ ),
Charlemagne et Aron al Rachild , étoicnl contemporains. Preuves de cette antiquité delà chevalerie par les mœurs, les combats , les armes, les arts, les monuments et l'arcbitecturc.
Il n'y a point eu de chevalerie collective, mais une chevalerie individuelle. La chevalerie historique a fait naître une chevalerie romanesque. Celle chevalerie romanesque, qui marche avec la chevalerie historique , donne aux temps moyens un caractère d'imagination et de fiction qu'il est essentiel de distinguer.
La monarchie des États , dont l'origine remonte au règne de saint Louis , quoiqu'on n'en fixe la date qu'à celui de Philippe le Bel , n'est jamais bien entrée dans les mœurs de la France; elle a toujours été foible parceque les deux premiers ordres , le clergé et la noblesse , avoient des constitutions particulières', et faisoient peu de cas d'une constitution commune. Le Tiers- Etat , appelé uniquement pour voter des impôts , n'étoil attentif qu'à se coller à la couronne , afin de se défendre contre les deux autres ordres La monarchie parlementaire atrciblissoit encore les États , en usurpant leurs fonctions et leurs pouvoirs. Enfin le royaume ne formoit pas alors un corps homogène ; il avoit des États de provinces , et l'autorité des États de la langue d'Oyl étoit méconnue à trente lieues de Paris.
Tableau général du moyen-âge au moment où la branche des Valois monte sur le trône. Vie prodigieuse de cet âge : éducation, mœurs privées , arts , etc. ; manière indépendante et vigoureuse d'imiter et de s'approprier les classiques. Population et aspect de la France dans le moyen-âge. Le sol étoit couvert de plus de dix-huit cent mille monuments.
Admirable architecture gothique ; son histoire. Elle a peut-être sa source première dans la Perse. Elle est née du néo-grec asiatique apporté à la fois par deux religions et par trois chemins en Europe : en Espagne , par les Maures ; en Italie , par les Grecs ; en France , en Angleterre et en Allemagne, par les Croisés.
Ici je quitte V Analyse laisonnée pour YUisLoiie même. — Règnes des Valois. Changements sociaux arrivés sous ces règnes. Les peuples se nationalisent. L'Angleterre se sépare de la France dont elle devient la rivale et l'ennemie ; elle forme sa constitution et établit ses libertés.
Fragments des règnes de Philippe VI et de Jean son fils. Guerre de Bretagne. La France est envahie et désolée. Bataille de Crécy et de Poitiers. La haute et pre« mlère noblesse perd les trois grandes batailles de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, et périt presque tout entière. Une seconde noblesse paroit. Cette seconde aristocratie délivre la France des Anglois, et se montre pour la dernière fois à Ivry. L'armée plébéienne ou nationale , commencée sous Charles VU , s'augmente. La poudre, en changeant la nature des armes, sert à détruire l'importance militaire de la noblesse , qui finit par donner des officiers à l'armée dont jadis elle composoit les soldats. Si le système des gardes nationales se généralise, il détruira l'arnlEée permanente ; on retournera aux levées en masse du moyen-âge ; le ban et l'arrière-ban plébéiens remplaceront le ban et l'arrière-ban nobles.
A l'époque des guerres d'Edouard III , la couleur nationale françoise étoit la rouge, et la couleur nationale angloise le blanc. Edouard prit le rouge comme roi de France, et nous quittâmes cette couleur devenue ennemie. Le traité deBrétigny ne mutila pas la France, comme on l'a cru. Philippe ne céda presque rien des provinces de la Couronne; il n'y eut que des seigneurs particuliers qui changèrent de Suzerain. Cela ne se pourroit comparer en aucune sorte au démembrement de la France homogène d'aujourd'hui.
Pourquoi ne trouve-t-on dans notre hist^ytre qu'une centaine de noms historiques? Parce que les ctyoniqueurs, sous la monarchie féodale, n'ont fait que l'histoire (lu duché de Paris , et que les écrivains , sous la monarchie absolue , n'ont donné que l'histoire de la cour.
Après le règne de Philippe de Valois , je quitte V Histoire et je rentre dans VAnalyse raisonnée.
Tableau des malheurs de la France pendant la captivité du roi Jean. Charles V et Du Guesclin viennent ensemble et l'un pour l'autre ; intimité de leurs destinée». Paris se transforme, en 1357, en une espèce de démocratie ancienne, au miliea de la féodalité. Fameux Étals de cette époque. Charles le Mauvais, roi de Navarre; SCS desseins contre le roi Jean. Mettre un souverain en Jugement n'est point une idée qui appartienne aux temps où nous vivons : preuves historiques que l'aristocratie et la théocratie ont jugé et condamné des rois longtemps avant que la démocratie ait suivi cet exemple. Article remarquable , et généralenlent ignoré , du testament de Charlemagne, lequel article suppose que les fils et petits-fils de ce grand prince et de ce grand homme , tout rois qu'ils étoient , peuvent être judiciairement tondus , mutilés et condamnés à mort.
Le soulèvement des paysans, les fureurs de la Jacquerie, l'existence des Grandes-Compagnies furent des malheurs qui pourtant engendrèrent l'armée nationale. Les mouvements des hommes rustiques dans le moyen-âge n'indiquoient que l'indépendance de l'individu , cherchant à se faire jour au défaut de la li« berlé de l'espèce.
Charles le Sage , médecin patient , la main appuyée sur le cœur de la France et sentant la vie revenir, parloit en maître : il sommoit le prince Noir de comparoUre en son tribunal , envoyoit un huissier appréhender au corps le vainqueur de Poitiers et signifier un exploit à la Gloire.
Calamités du règne de Charles Vf, règne qui s'écoula entre l'apparition d'un fantôme et celle d'une bergère. Quelle fut la Pucelle ? Trois grands poètes l'ont chantée., et comment : SBakspcare , Voltaire et Schiller.
Charles VIL La monarchie féodale se décompose sous le règne de ce roi ; Il n'en reste plus que les habitudes. Changements capitaux : armée permanente et impôt non voté, les deux pivots de la monarchie absolue. Formation du Conseil d'Ktat ; séparation de ce Conseil du Parlement et des États-Généraux. Du point où la société étoit parvenue sous Charles VII, il étoit loisible d'arriver à la monarchie libre, ou à la monarchie absolue : on voit clairement le point d'intersection et d'embranchement des deux roules ; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu'après la confusion des guerres civiles et étrangères , qu'après les désordres de la Féodalité , le penchant des choses étoit vers l'unité du principe gouverucmcnlal. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance ; il falloit qu'en écrasant la tyrannie de l'aristocratie , elle eût commencé Â faire sentir la sienne, avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé en France, dans un ordre régulier, l'aristocratie, la monarchie et la république : la noblesse, la royauté et le peuple, ayant abusé de la puissance, ont enfin consenti à vi>rc en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.
Louis XI vint faire l'essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant de la féodalité. Ce personnage, placé sur le confin du moyen-Age et des temps mo-
M PREFA<X.
éetmm fWèàwÊeHfUi^ socfUte oA rien n'étofUdieTé et où tooC èUilHiionmetieè, e«l une forme «MNisIraettBe , indéternafiiée , tMirtfculfére à lai , ei qvif tenoft àea èiax tyrannies entre lesquelles II se montroit. Ses mœurs , ses idées , sa politique : justification de la dernière.
Quand Louis XI disparolt , les ruines de l'Europe féodale achèvent de s'écrouler. Genstantinople est pris ; les lettres renaissent ; l'imprimerie est Inventée , f Amérique au moment d'être découverte ; la grandeur de la maison d'Autriche se fait presisenifr par le martiAge de l'héritière de Bourgogne dans la famille impériale; lienri TITI, Léon X, Charies-Quint , Luther avec la Réformatfon, ne sont pas bfn : vons êtes av hord d*un nouvel univers.
Le point le plus élevé de la monarchie des trois États se trouve âons Te règne de Charles tift et de Louis XII. Charles VIII épouse Anne , héritière du dnché de Bretagne. Guerres d'Italie. Dès que les rois de France eurent brisé le dernier anneau de la chahie aristocratique, Ils parent marcher hors de leur pays à la tête de la nation.
Lonis XII épouse la veuve de Charles Vin. La Bretagne fat le dernier grand fief qui rervint à la couronne. La monarchie féodale » commencée par le démembrement successif des provinces du royaume , finit par la réunion successive de ces provinces au royavme , Comtne les fieuyes sortis de la mer retournent à la mer.
ÉvéMethents dn règne de Fratlçols I^. On ne retroore pins Toriglnal du bifiel , idut est perdu fors f honneur; mais la France, qui Taurolt écrit, le tient poof authentique. Transformation sociale de l'Europe.
La découverte de l'Amérique, arrivée sous Charles vm en 1493, prodoislt nne révolation dans le commerce; la propriété et les finances de l'ancien monde. L'introduction d» l'or dti Meiiqne et du Pérou baissa le prii des métaui , éleva celui des denrées et de la main-d'œuvre , fit changer de mah) la propriété foncière , et créa nne propriété inconnue jusqu'alors , celle des capitalistes , dont les liombards et les Juifs avofent donné la première Idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds poblies. Un^ (bis entrée dans cette route, la société se renouvela sous le rapport des finances i comme elle s*étott reffiouvelée sons lès rapports moraux et politVqjiies.
Aal aventureli des Croisades succédèrent des aventures d'outte-mer d'UM» tout antre importance : le glot>e s'agrandit , le système des colonies modernes Commença , la marine militaire et marchande s'accrut de toute l'étendne d'un dcéan sans rivages. I.a petite mer intérieure de l'ancien monde ne resta plas qu'oM bassin de peu d'importance , lorsque les richesses des Indes arrivèl-ent eA Europe par le cap des Tempêtes. A quatre années de distance, Charles Quint trlompholt de Montesume à Mexico , et de François I" à Parie.
Il y a des époques où la société se renouvelle , où des catastrophes imprêvaes, des hasards heureux ou malheureux , des découvertes inattendues , déterminent^ an changement préparé de longne main dans le gouvernement , les lois et les mofrnrs.
Les guerres de François I^, de Charles-Qulnt et de Henri Vin, mêlèrent les peuples , et les idées se multiplièrent.
()uand Bayard acquéroit le haut renom de prouesse, c'étoit au milieu de l'Italie moderne, de l'Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée j c'étoit au milieu des palais bMis par Bramante et Michel- Ange , de ces palais dont les murs
éMnl eovrerU des taMema réeemment sortis ie« tiiatas des plus grands mittres; e'éleft à réponse où Ton délerroit les statues et les mominents de r antiquité. Des armées réguH^es , connues en Europe depuis la fin du régne de Charles YII , firent disptroitrv le reste des milices féodales. Les brayes de tous les pays se rencontrèrent dans. ces troupes disciplinées. Ces Infidèles, que les chevaliers alloient ayec stint Louis chercher au fond de la Pafestine , maîtres de Constantl- ■ople et devenus nos alliés , intervenoient dans notre politique.
Toat changea dans la France ; les vêtements même s'altérèrent ; Il se fit des anciennes et des nouvelles morars un mélange unique. La langue naissante fut écrite avec eaprR, finesse et naïveté par la sceur de François f^, par François I*' lui-même, qui faisoit des vers aussi bien que Marot , par IVabelals , Amyot , les deux Marot et les auteurs de Mémoires. L'étude des classiques, celle des lois romaines , l'érudition générale , furent poussées avec ardeur. Les arts acquhrent an degré de perfection qu'ils n'ont jamais surpassé depuis. La peinture , éclatante en Italie , fut transplantée dans nos forêts et dans nos châteaux gothiques ; ceuxei virent leurs tourelles et leurs créneaux se couronner <les ordres delà Grèce. Anne de Montmorency, qui disoit ses patenôtres , omoit Écouen de chelVd'ceuvre ; le Primatice emtiellissott Fontainebleau ; François 1", qui se faisoit armer chevalier C4>nmie au temps de Hidiard Corar de Lion , asslsloit à la mort de Léonard de Vinci , et recevoit le dernier soupir de ce grand peintre. Auprès de cela , le connétable de Bourbon, dont les soldats , comme eeui d'Alaric, se préparolent à saccager Rome, ce connétable qui devoit mourir d'un coup de eanon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini , représentoit dans ses terres de France la puissance et la vie d'un ancien grand vassal de la couronne.
La Réformation est révéncment majeur de cette époque; eRe réveilla les idées de rantique égalité , porta l'homme h s'enqoérir, à chercher, à apprendre. Ce fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui , revêtue dTune forme chretienne , attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer une société toute militaire en une société civile et industrielle; ce bien est immense, mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal , et llmpartialité historique ne permet pas de le taire.
Le Christianisme commença chez les- hommes par Tes classes plébéiennes , pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits', et Ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs , et s'assit enfin sur le trône impérial. Le Christianisme étolt alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu que la papauté n'étoit que le tribunal des peuples dans l'âge politique du Christianisme.
Le protestantisme suivit une route opposée :il s'introduisit par la tête de l'État , par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats , par les savants et les gens de lettres , et il descendit lentement dans les conditions inférieures ; les deux empreintes de ces deux origines sont restées disthïctes dans les deut communions.
La communion réfbrmée n'a jamais été auSsI populaire que la communion catholique ; de race princière et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral , le protestantisme est exact dans ses devoirs , mais sa bonté tient plus dé la raison que de la tendresse ; il vêtit celui qui est nu , mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; Il ouvre des asiles â la misère , mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects; Il soulage finfortune, mais il n'y compatit pas.
Comparaison da prèlre catholique et du ministre protestant. La réformatloa ressuscita le fanatisme qui s'éteignoit. En retranchant l'imagination des focnltét de l'homme , elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Goélhe et Schiller n*0Dt paru que quand le protestantisme , abjurant son esprit sec et chagrin, s'esl rapproché des arts et des sujets de la religion catholique. Celle-ci a couvert le monde de ses monuments ; on lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trola siècles que le protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre , en Allemagne, en Amérique : il est pratiqué par des millions d'hommes : qu'a-t-il élevé ? Il vous montrera les ruines qu'il a faites , parmi lesquelles il a planté quelques jardins , ou établi quelques manufactures.
Rebelle i l'autorité des traditions, Â l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du seizième siècle , le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique par une suite de saints et de grands hommes jusqu'à Jésus-Christ , de \k jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon protecteur du monde civilisé contre Attila , ei avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit le société lorsqu'il n'étoit plus nécessaire de la défendre.
Si la réformation rétrécissoit le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, elle comprimoit les grands cœurs  la guerre : rhérolsme est l'imagination dans Tordre militaire. Le catholicisme avoit produit les chevaliers ; le protestantisme Ût des capitaines braves et vertueux , mais sans élan : il n'auroit pas fait Du Guesclin , La Hire et Bayard.
On a dit que le protestantisme avoit été favorable i la liberté politique et avoit émanci^ les nations : les faits parlent-ils comme les personnes ?
Jetez les yeux sur le nord de l'Europe , dans les pays où la réformation est née , où elle s'est maintenue , vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède , la Prusse , la Saxe , sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemarck est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains; il ne put envahir Gènes, et à peine obtint-il à Venise et a Fecrare une petite église secrète qui tomba : les arts et le beau soleil du midi lui étoient mortels. En Suisse , il ne réussit que dans les cantons aristocratiques analogues à se nature , et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques , Schwitz , Ury et Untenvald , berceau de la liberté helvétique , le repoussèrenL En Angleterre , il n'a point été le véhicule delà constitution, formée avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande- Bretagne se sépara de la cour de Rome , le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois , les trois pouvoirs étoient distincts ; l'impôt et l'armée ne se levoient que du consentement des Lords et des Communes; la monarchie représentative étoit trouvée et marchoit: le temps, la civilisation, les lumières croissantes y auroient ajouté les ressorts qui lui manquoient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant. Le peuple anglois fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fui plus vil que le parlement de Henri VIII: ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-cllc plus libre sous le sceptre
d'Elisabeth que sous celui de Marie ? La vérité est que le protestantisme n*a rien changé aux instiluliODs : là où il a rencontré une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques comme en Angleterre et en Suisse , il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires , comme dans le nord de l'Eu • rope, il s'en est accommodé et les a même rendus plus absolus.
SI les colonies angloises ont formé la république plébéienne des États-Unis , elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées ; elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère-patrie protestante comme elles. Le Maryland , Étal catholique , fil cause commune avec les autres États , et aujourd'hui la plupart des États de l'Ouest sont catholiques : les progrès de la communion romaine dans ce pays de liberté passent toute croyance , tandis que les autres communions y meurent dans une Indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république des colonies angloises protestantes , viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes , celles-ci , pour arriver à l'Indépendance , ont eu Men d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines, nourries au gouvernement représentatif avant d'avoir rompii le folble lien qui les attachoit au sein maternel.
Une seule république et quelques villes libres se sont formées en Europe à l'aide du protestantisme ; la république de la Hollande et les villes hanséatiques ; mais il faut remarquer que la Hollande appartenoit à ces communes industrielles des Pays-Bas qui , pendant plus de quatre siècles , luttèrent pour secouer le joug de leurs princes , et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes xélées catholiques qu'elles étoient. Philippe II , et les princes de la maison d'Autriehe , ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance; et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l'état républicain.
Preuves et développements de tous ces faits jusqu'ici méconnus ou défigurés. Après ces preuves, je fais observer que dans mes investigations je ne parle des protestants qu'au passé ; changés à leur avantage, ils ne sont plus ce qu'ils étoieiil an temps de Luther , d'Henri VU! et de Calvin ; ils ont gagné ce que les catholiques ont perdu.
Le règne des seconds Valois, depuis François I" jusqu'à Henri III, la Sainl- Barthélemy, la Ligue , les guerres civiles, sont le temps de la terreur aristocratique et religieuse , de laquelle est née la monarchie absolue des Bourbons , comme le despotisme militaire de Buonapartc est sorti du règne de la Terreur populaire et politique. La liberté succomba après la Ligue, parceque le passé, qui mil les Guises à sa tète, arrêta l'avenir.
Faits et personnages de cette époque. La Saint-Barthélémy. Charles IX. Mort de ce prince. Son repentir. Charles IX avoit dit à Ronsard , dans des vers dont Ronsard auroit dû imiter le naturel cl Télégancé :
Tous deux également nous portons des couronnes ; Mais , roi , je la reçois ; poêle , lu la donnes.
Heureux si ce prince n'avoit jamais reçu une couronne doublement souillée de son propre sang et de celui des François ! ornement de tête incommode pour s'endormir sur l'oreiller de la mort.
U corps de Charles IX fût porté sans pompe à Saint-Denis , accompagné par
qaelqoes archers de la garde , par quatre genUlftkonmes de la chambre et Brantôme, racooteur cyoîque, qui mouloit les vices des grands comme on preai Tempreinle du visage des morts.
• Henri III. La Ligue. Sous la Ligue le peuple ne marcboit point devant ses Tffui res ; il étoit à la queue des grands. Il n'avoU point formé un gouvernement à pari , il avoit pris ce qui étoit ; seulement U se taisoit servir par Le Parlement , et a?oit transformé ses curés en tribuns. Quand Mayenne le iugeoit à propos , il ordoonoil de pendre qui de droit parmi le peuple et les Seize.
Les Pays-Bas se veulent donner à Henri Ul qui les refase : U France , par vam destinée constante , manque encore Toccasioa de porter ses frontières aui riveadu Rhin.
Journée des Barricades. L'histoire vivante a rapetissé ces taits de l'bisloire morte , si fameux autrefois. Qu'est-ce en effet que la journée des Barricades , qm la Saint-Barlhélemy même , auprès de ces grandes insurrections du 7 octobre 1789, du 10 août 1792 , des massacres du 2 , du 3 et du 4 septembre de ta mène année , de l'assassinat de Louis XVI , de sa sœur et de sa femme , et enfin de tout le règne de la Terreur ? Et , comme je m'occupois de ces Barricades qui chajiséreiit un roi de Paris, d'autres Barricades faisoient disparoitrc en quelques heures troia générations de rois. L'Histoire n'alteod plus l'historien : il trace une ligne, elle emporte ua monde.
La journée des Barricades ne produisit rien , parcequ'cUe ne fut point le mouvement d'un peuple cherchant À conquérir sa liberté ; l'indépendance politique n'étoit point encore uu besohi commun. Leduc de Guise n'essayoit point une subversion pour le bien de tous ; il convoitoil une couronne ; il méprlsoit les Pariaieiia tout en les caressant, et n'osoit trop s'y ûer. Il agissoit si peu dans un carde d'idées nouvelles , que sa famille avoit répandu des pamphlets qui la (Saisoiemt descendre de I^ther, duc de Lorraine : il en résultoit que les Capots étoient des usurpateurs , et les Lorrains les légitimes héritiers du trdne , comme derniers rejetons de la lignée carlovingienne. Celte fable venoit un peu tard. Les Guises représentoient le passé; ils luttoienldans un intérêt personnel contre les huguenots, revoluUonnaires.de l'époque, qui représentoient l'avenir; or, on ne bit point de révolutions avec le passé, on ne fait que des contre-révrjutions.
Ainsi tout s'opéroit sans une de ces grandes convictions de doctrine politique , sans cette foi à l'indépendance, qui renverse tout. Il y avoit matière à trouble; Il n'y avoit pas matière à transformation , parccque rien n'étoit assez édifié, rien assez détruit. L'insUnct de liberté ne s'étoit pas encore changé en raison ; lea éléments d'un ordre social fermentoient encore dans les ténèbres du chaos ; la création comraençoit , mais la lumière n'étoit pas faite.
Même Insuffisance dans les hommes ; ils n'étoicnt assez complets ni en défoots, ni en qualités, ni en vices, ni en vertus , pour produire un changement radical dans l'Étot. A la journée des Barricades , Henri III et le due de Guise restèrent au-dessous de leur position ; l'un faillit de cœur, l'aulrc de crime.
Plus d'orgueil que d'audace, plus de présomption que de génie, plus de mépris pour le roi que d'ardeur pour la royauté, voilà ce qui apparoîl dans la conduite du duc de Guise. Il ijatriguoit i cheval comme Catherine dans son lit : libertin sans amour, ainsi que la plupart des hommes de son temps , il ne rapportoit du commerce des femmes qu'un corps afToibli et des passions rapetissées. Il avoit toute une religion et toute une nation derrière lui , et des coups de poignard firent
le dénoùment d'une tragédie qui sembloit devoir finij* par des bataille», Ui chnl» d*un trône et le changement d*une race.
La journée des Barricades , si inCructueuse , lui resta cependant à grand honneur dans son parti. « Mais quels miracles ayons-nous veu depuis dix-huM raob « qu'il a faits à Taide de Dieu. Qui est^e qui peut parier de la journée des Bar* « ricades sans grande admiration , voyant un si grand peuple , qui jamais n'« « sorty des portes de sa ville pour porter armes , ayant veu A l'ouverture <to m « boutique les escadrons royaui , tous armez , dressez par toutes les grandes «t « fortes places de la ville , se barricader en si grande diligence , qu'il remharit « tous ces escadrons jusque dans le Louvre sanç eilDCUsion de sang? » ( Or«àMf funèbre des duc et cardinal de Guise.)
La ressemblance des éloges et des mots avec ce que nous Usons tous les }oiirf donne seule quelque prix i ce passage oublié dans U4i pamphlet de la Ligue.
On a tant de fois peint le caractère de Catherine de Médicis , qu'il ne présent^ plus qu'un lieu commun usé. Une seule remarque reste i faire : Catherine éUM Italienne ; fille d'une famille marchande élevée  la principauté dans une repu* blique , elle étoit accoutumée aux orages populaires, aux (actions, aux intrigue»» aux empoisonnements , aux coups de poignard ; eUe n'avoit et ne pouvoit avoir aucun des préjugés de l'aristocratie et de la monarchie françoise , cotte morgiw des grands, ce mépris pour les petits, ces prétentions de droit divin, cette soif du pouvoir absolu en tant qu'il étoit le monopole d'une race. Elle ne connoissoit pas nos lois et s'en soucioit peu ; on la voit s'occuper de faire passer la couronna à sa fille. Incrédule et superstitieuse ainsi que les Ualiens de son temps, en M qualité d'incrédule elle n'avoit aucune aversion contre les protestants ,. et eUe ne les fit massacrer que par politique. Enfin , si on la suit dans tontes ses d^ marches, on s'aperçoU qu'elle ne vit jamais dans le vaste royaume dont eMe étoit souveraine, qu'une Florence agrandie, que les émeutes de sa petite républ^ne » que les soulèvements d'un quartier de sa ville natale contre un autre quaf tier, que la querelle des Pazzl et des Médicis dans la lutte des Guises et des ChAtiUoni.
Détails circonstanciés de l'assassinat du BaUfré à Blois. La réunion des pco^ testants aux catholiques , après cet assassinat , fit avorter les libertés. Jacquet Clément. Mort de Henri III. Tableau général des hommes et des moeurs sous lef derniers Valois « et l'bJistoir^ de Ves mœurs par les pamphlets de cette époque. Débauche , cruauté , assassins à gages , femmes , mignons , protestants , martritrats. La Presse (ou les idées) joue pour la pvemièM Cois un rôlis important dans les affaires humaines. Ce qu'il y a i dire en faveur de^ Valois. Leur siècle 9H le véritable siècle des arts , et non celui de Louis xrv. Henri iV lui-même eut quelque chose de moins royal et de moins noble que les princes dont il reçut le couronne. Tous ensemble sont écrasés par les Guises, véritables roi« de ces tempe.
Avec les Bourbons commence la monarchie absolue. Henri IV étoit ingrat et gascpn , promettant beaucoup et tenant peu ; mais sa bravoure , son esprit , ses mots heureux et quelquefois magnanimes , son talent oratoire, ses lettfes pletaMf d'originalité , de vivacité et de feu , ses aventures , ses amours mêmes , le feroni éternellement vivre. Sa fin tragique n'a pas peu contribué à sa renommée : dieparoltre à propos de la vie est une des conditions de la gloire.
On s'est fait une fausse idée de la manière dont les Bourbons parvinrent an trône: le vainqueur d'Ivry ne monta point sur le trône, botté et éperonné, en sortant de la bataille : il capitula avec ses ennemis, et ses amis n'eurenl sour
vent pour tonte récompense que Thonneur d'avoir partagé sa mauvaise forlune« Détails à ce sujet.
Quels étoient les Seize ? Comité du salut public de la Ligue. Processions pendant le siégé de Paris. Description de la Tamine. Henri lY abjure ; il ne pouvoit faire autrement pour régner. Croyoit-il ? Henri IV alloit porter la guerre dans les Pays-Bas y lorsqu'il Tut arrêté par un de ces envoyés secrets de la mort, qui mettent la main sur les rois. Ces hommes surgissent soudainement et s*ablment aussitôt dans les supplices : rien ne les précède, rien ne les suit ; isolés de tout, iU ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard , ils ont Teiistence mdme et la propriété d'un glaive, on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac éloil bien près de Jacques Clément : c'est un fait unique dans l'Histoire , que le dernier roi d'une famille et le premier roi d'une autre aient été tués de la même façon , chacun d'eui par un seul homme, au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moins de vingt-un ans. Le môme fanatisme anima les deux assassins ;'mais l'un immola un prince catholique, l'autre un princequ'ilcroyoit protestant. Clément fut l'instrument d'une ambition personnelle; Ravaillac, comme Ix)uve1, l'aveugle mandataire d'uneopinion.
Les guerres civiles religieuses du seizième siècle ont duré irente-n^uf ans : elles ont engendré les massacres de la Saint-Barthéfemy , versé le sang de plus de deux millions de François , et dévoré près de trois milliards de notre monnoie actuelle; elles ont produit la saisie et la vente des biens de l'Église cl des partieallers , frappé deux rois d'une mort violen'.c , Henri UI et Henri lY, et commencé le procès criminel du premier de ces rois. Qu'a fait de mieux la Révolution ? La vérité religieuse , quand elle est faussée , ne se livre pas à moins d'excès que la vérité politique , lorsqu'elle a dépassé le but.
La monarchie des États expire sous Louis XIII , la monarchie parlementaire meurt avec la Fronde. Le premier vote des Communes de France , lorsqu'elles furent appelées aux États par Philippe le Bel pour s'opposer aux empiétements de Boniface VU , fut ainsi conçu : « Qu'il plaise au seigneur roi de garder la sou- « veraine franchise de son royaume , qui est telle que dans le temporel le roi ne « reconnolt souverain en terre, fors que Dieu. » Le dernier vote des Communes aux États de 1614 fut celui-ci: ' ^ ^
« Le roi est supplié d'ordonner que les seigneurs soient tenus d'affranchir « dans leurs fiefs tous les serfs. »
Ainsi le premier vole du Tiers-État , en sortant de la longue servitude de la monarchie féodale , est une réclamation pour la liberté du roi ;son dernier vote, au moment où. il rentre dans l'esclavage de la monarchie absolue , est une réclamation en faveur de la liberté du peuple : c'est bien nailre cl bien mourir. J'ai dit pourquoi la monarchie des Ét<ils ne se p:;t établir en France. Richelieu devient ministre ; sa souplesse fil sa fortune , son orgueil sa gloire.
Toutes les liberté^ meurent à la fois , la liberté politique dans les États , la liberté religieuse par la prise de la Rochelle , car la force huguenote demeura anéantie, et l'édit de Nantes ne fut que la conséquence de la disparition du pouyoir matériel des protestants. La liberté littéraire péril à son tour par la création de l'Académie ft*an'çoise; haute cour du classique qui fit comparoltre devant elle, comme premier accusé , le génie de Corneille. Racine vint ensuite imposer aux lettres le despotisme de ses chefs-d'œuvre , comme Louis XIV le joug de sa grandeur à la politique. Sous l'oppression de l'admiration , 'Chapelain, Coras,
Leclerc , Saint-Amand , maintinrent en vain dans leurs ouvrages persécutée l'indépendance de la langue et de la pensée : ils expirèrent pour la liberté de mal dire sous le vers de Boileau , en appelant de la servitude de leur siècle à la postérité délivrée. Ils eurent raison de réclamer contre la règle étroite et la proscription des sujets nationaui ; ils eurent tort d'être de méchants poètes.
Il n'y a qu'une seule chose et qu'un seul homme dans le règne de Louis XIII Richelieu. 11 apparolt comme la monarchie absolue personnifiée, venant mettre À mort la vieille monarchie aristocratique. Ce Génie du despotisme s'évanouit, et laisse en sa place Louis XJV chargé de ses pleins-pouvoirs.
La monarchie parlemenlaire y survivant à la monarchie des États, atteignit sous la minorité de Louis XIV, le faite de sa puissance : elle eut ses guerres , on se battit en son honneur ; ses arrêts servoient de bourre à ses canons : dans son règne d'un moment elle eut pour magistrat Matthieu Mole , pour prélat le cardinal de Retz , pour héroïne la duchesse de Longuevllle , pour héros populaire le fils d'un bâtard de Henri IV, pour généraux Gondé et Turenne. Mais cette monarchie neutre qui n'étoit ni la monarchie absolue , ni la monarchie tempérée des États, qui paroissoit entre l'une et l'autre, qui ne vouloit ni la servitude, ni la liberté , qui n'aspiroit qu'au renversement d'un ministre fin et habile , cette monarchie à la suite de quelques princes brouillons et Tactieux, passa vite. Louis XIV, devenu majeur , entra au parlement avec un fouet , sceptre et symbole de la monarchie absolue , et les François furent mis à l'attache pour cent cinquante ans.
Auprès de la comédie de Mazarin se jouoit la tragédie de Charles !«'. Les guerres parlementaires de la Grande-Bretagne furent les dernières convulsions de l'arbitraire anglols expirant ; les querelles de la Fronde , les derniers efforts de l'indépendance françoise mourante. L'Angleterre passa à la liberté avec un firont sévère, la France au despotisme en riant.
Le siècle de I^uis^lV fut le superbe catafalque de nos libertés, éclairé par mille flambeaux de la gloire qu'élevoit à l'entour un cortège de grands hommes.
Louis XIV, comme Napoléon , chacun avec la différence de leur temps et de leur génio , substituèrent l'ordre à la liberté.
La monarchie absolue de Louis XIV étoit une nécessité , un fait amené par les faits précédents ; elle étoit Inévitable. Le peuple disparut de nouveau comme aa temps de la féodalité; mais il étoit créé , il existoit, il dormoit et se réveilla à son heure : pendant son sommeil 11 eut de beaux songes sous Louis le Grand. Il ne fut exclu ni de la haute administration ni du commandement des armées.
Quand la lutte de l'aristocratie avec la couronne finit, la lutte de la démocratie avec cette même couronne commença. La royanté , qui avolt favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands , s'aperçut qu'elle avoit élevé un autre rival moins tracassier, mais plus formidable. Le combat s'établit alors sur le terrain de l'égalité , principe vital de la démocratie. Il y eut monarchie absolue sous Louis XIV, parceque l'ancienne liberté aristocratique étoit morte, et que l'égalité démocratique vivoit à peine : dans l'absence de la liberté et de l'égalité , l'une moissonnée , l'autre encore en germe , il y eut despotisme , et il ne ponvoit y avoir que cela.
La féodalité ou la monarchie militaire noble perdit ses principales bataHles ,
mais les étrangers ne purent garder les provinces qu'ils avoient occupées dans
notre patrie; ils en furent successivement chassés : l'empire ,,ou la monarchie
militaire plébéienne , fit des conquêtes immenses , mais elle fût forcée de les
«bpiicipDner ; el nos loldaU , en se retirant, entraînèrent deui foii avec eux le« étrangers à Paris : la monarchie royale absolue n'alla pas loin chercher ses combats , mais le fruit de ses victoires nous est resté ; notre indépendance vit encore à l'abri dans le cercle de remparts qu'elle a tracé autour de nous. A quoi cela tintil P A l'esprit positif du Grand-Roi, et à la longueur du règne de ce prince. Louis chercha à donner à notre territoire ses bornes naturelles. On a trouvé dans les pap^s de son administration des projets pour reculer la frontière de la France Jusqu'au Ahin et pour s'emparer de l'Egypte ; on a même un mémoire de Leibiiilz à ce sujet. Si Louis eût complètement réussi, il ne nous resteroit aujourd'hui aucyuo^ cause de guerre étrangère.
Mauvais côté de Louis XiV. Quand il eut cessé de vivre, on lui en voulut d'a- Yoir usurpé à son profit la dignité delà nation.
Ça prince fit encore un mal irréparable à sa famille : l'éducation orientale qu'il (lablit pour ses enfants , cette séparation complète des enfants du trône des enfuits de la patrie , rendit étranger 4 l'esprit du siècle, et aux peuples sur lesquels U devoit régner, rhérilier de la couronne. Henri IV couroilavec les petits paysans, pieds nus et tète nue, sur les montagnes du Béarn ; le gouverneur qui muntroit tu Jeune Louis XV la foule assemblée sous les fenêtres de son palais, lui disoit : • Shre, tout ce peuple est à vous. • Cela explique les temps, les hommes et les destinées.
La vieille monarchie féodale avoit traversé six siècles et demi avec ses libertés aristocratiques pour venUr tomber aux pieds du trentième (ils de Hugues Capet. Combien l'État formé par Louis XIV a-t-il duré ? cent quarante ans. Après le UMnbeau de ce monarque , on n'aperçoit plus que deux monuments de la monarchie absolue : l'oreiller des débauches de Louis XV et le billot de Louis XVL
Louis XV respira dans son berceau l'air infecté de la Régence ; il se trouva chargé , avec un caractère indécis et la plus insurmontable des passions , de l'énorme poids d'une monarchie absolue: apn esprit ne lui servit qu'à voir ses vices el ses fautes, comme un flambeau dans un abime.
Faits et mœurs de ce temps. Le dtic deChoiseul, madame de Pompadour, madame du Barry. Les grandes dames de la cour se scandalisèrent de la faveur de cette dernière; Louis Xy ^ur sembla manquer à ce qu'il devoit à leur naissance, ep leur faisant riojure de ne pas choû|ir dans Leurs rangs ses courtisanes. Cette Infortunée du Barry vécut assez pour porter à l'échafaud la foiblesse de sa vie , pour lutter avec le bourreau en face des Tricoteuses -, Parques ivres et basses qnepouYoit allécher le sang de Marie- Antoinette, mais qui auraient dà respecter çitfiii de mademoiselle Lange.
Pour la première fois on lit le nom de Washington , dans le récit d'un obscur combat donné dans les forêts vers le fort Duquesne , entre quelques Sauvages, quelques François et quelques Anglois (1754). Quel est le commis à Versailles, ^ le pourvoyeur du Parc-aux-Cerj* -, quel est surtout l'homme de cour ou d'académie , qui aurolt voulu changer à cette époque son nom contre celui de ce planteur américain ? A cette même époque , l'enfant qui devoit un jour tendre sa inain secourable à Washington venoit de nailre. Que d'espérances attachées à ce berceau ! C'étoit celui de Louis XVL
Le règne 4e Louis XV est l'époque la plus déplorable de notre histoire : quand QQ en cherche les personnages , on est réduit à fouiller les antichambres du duc de Choiaeol , le» gardes-robes des Pompadour et des du Bariy, ooms qu'on ne
Mit commeiit élever à la dignilé de l'HUloire. La sociéié enlière m décorapoM : leshommes d'ElaldeTiareat dt:s hommes de letires, les gens de lettres des honimes d'Ëtat, les grands seigneurs des banquiers , les fermiers-généraux des grandi seigneurs. Le» modes étoienl aussi ridicules que les arts éloient de mauvais gKMU; on paignoit des bergères en paniers , dons les salons où les colonels brodoient. Totttétoit dérangé dans les esprits el dans les mœurs , signe certain d'uoi révolution prochaine. La société avoil quelque chose de puérii , comme la société romaine au moment de l'invasion des Barbares : au lieu de faire des vers dans kg cloîtres , on en faisoit dans les boudoirs ; avec un quatrain on devenoit illustre.
Mais ce scroil assigner de trop peliles causes à la Révolution , <iue de les chercher dans cette vie d'hommes à bonnes fortunes , dans cette vie de théâtres, d'intrigues galantes et littéraires, unie aux coups d'État sur le parlement et aux cokret d'un despotisme en décrépitude. Cet abâtardissement de la nation contribua sana doute à diminuer les obstacles que devoit rencontrer la Révolution; mais Un'étoii point la cause efficiente de celte Révolution; il n'en éloit que la cause auxiliaire.
iJk civilisation avoit marché Apuis six siècles ; une foule de préjugés éloient détruits , mille institutions oppressives battues en ruine. La France avoit suecetsivement recueilli quelque chose des libertés aristocratiques féodales , du mouvis ment communal, de l'impulsion des Croisades , de l'établissement des États, de la lutte des juridictions ecclésiastiques et seigneuriales , du long schisme , des découvertes du seizième siècle , de la Réforuiatiou, de l'indépendance de la pensée pendant les troubles de la Ligue et les brouiHeries de la Fronde, des écrits de quelques génies hardis , de rémancipation des Pays-Bas et de la révolution d'Angleterre. La presse, bien qu'enchaînée, conserva le dépôt de ces souvenirs sous it monarchie absolue de Louis XIV : la liberté dormit , mais elle ne dérogea pas, et cette antique liberté, comme l'antique noblesse , a repris ses droits en reprenant son épée. Les générations du corps et celles de l'esprit conservent le caractère de leurs origines diverses : tout ce que produit le corps meurt comme lui ; tout ce que produit l'esprit est impérissable comme l'esprit même. Toutes les idées ne sont pas encore engendrées; mais quand elles naissent, c'est pour vivre sans fin , et elles deviennent le trésor commun de la race humaine.
Ou touchoit à l'époque où on alloit voir paroltre cette liberté moderne, fiHe de la Raison , qui devoit remplacer l'ancienne liberté , fille des Bftœurs. 11 arriva que la corruption même de la Régence et du siècle de Louis XV ne détruisit pas les principes de la liberté que nous avons recueillie , parceque cette liberté n'a point sa source dans l'innocence du cœur* mais dans les lumières de l'esprit.
Au dix-huitième siècle, les affaires tirent silence pour laisser libre le champ de bataille aux idées. Soixante ans d'un ignoble repos donnèrent à la pensée le loisir de se développer, de monter et de descendre dans les diverses classes de la société, depuis l'homme do palais jusqu'à l'habitant de la chaumière. Les mœurs affoiblies se trouvèrent ainsi calculées (comme je viens de le remarquer) pour ne plus oOVir de résistance à l'esprit, ce qu'elles font souvent quand elles sont jeunes et vigoureuses.
Louis XVI commença l'application des théories inventées sous le règne de son ateul , par les économistes et les encyclopédistes. Ce prince , honnête homme , rétablit les parlements , supprima les corvées , améliora le sort des protestants* Enfin le secours qu'il prêta à la révolution d'Amérique (secours injuste selon le droit privé des nations , mais utile à l'espèce humaine en général ) acheva de dé-
68 MÉFACE.
yelopper en France les germes de la liberté. La monarchie parlementaire, réTeiilée à la fin de la monarchie absoloe , rappelle la monarchie des Étals , qui sort à son toor de la tombe pour transmettre ses droits héréditaires à la monarchie constitutionnelle : le Roi martyr quitte le monde. C'est entre les fonts baptismaux de Glovis et l'échafaud de Louis XVI, qu'il faut placer le grand empire chrétien des François. La même religion étoit debout aux deux barrières qui marquent les deux extrémités de cette longue arène. « Doux Sicambre, incline le cou, adore ce que tu as brûlé» « brûle ce que tu as adoré , » dit le prêtre qui administroit à Clovis le baptême d'eau. « Fils de saint Louis, montez au ciel, » dit le prêtre qui assistoit Louis XVI au baptême de sang.
Alors le Yieux monde fut submergé. Quand les flots de l'anarchie se retirèrent, Napoléon parut à l'entrée d'un nouvel univers , comme ces géants que l'histoire profane et sacrée nous a peints au berceau de la société, et qui se montrèrent à la terre après le déluge.
Ainsi j'amène du pied de la Croix au pied deréchafaud de Louis XVI les trois Térités qui sont au fond de l'ordre social : la vérité religieuse , la vérité philosophique ou l'indépendance de l'esprit de l'homme , et la vérité politique ou la liberté. Je cherche à démontrer que l'espèce humaine suit une ligne progressive dans la civilisation , alors même qu'elle semble rétrograder. L'homme tend à une perfection indéfinie ; il est encore loin d'être remonté aux sublimes hauteurs dont les traditions religieuses et primitives de tous les peuples nous apprennent qu'il est descendu ; mais il ne cesse de gravir la pente escarpée de ce Sinal inconnu, au sommet duquel il reverra Dieu. La société en avançant accomplit certaines transformations générales , et nous sommes arrivés à l'un de ces grands changements de l'espèce humaine.
Les fils d'Adam ne sont qu'une même famille qui marche vers le même but. Les faits advenus chez les nations placées si loin de nous sur le globe et dans les siècles; ces faits, qui Jadis ne réveilloient en nous qu'un instinct de curiosité, nous intéressent aujourd'hui comme des choses qui nous sont propres, qui se sont passées chez nos vieux parents. C'étoit pour nous conserver telle liberté , telle vérité , telle idée , telle découverte , qu'un peuple s'est fait exterminer : c'étoit pour ajouter un talent d'or ou une obole à la masse commune du trésor humain , qu'un individu a souffert tous les maux. Nous laisserons à notre tour les connoissances que nous pouvons avoir recueillies , à ceux qui nous suivront icibas. Sur des sociétés qui meurent sans cesse, une société vit sans cesse; les hommes tombent, l'honmie reste debout, enrichi de tout ce que ses devanciers lài ont transmis, couronné de toutes les lumières , orné de tous les présents des âges; géant qui croit toujours , toujours, toujours, et dont le front, montant dans les deux, ne s'arrêtera qu'à la hauteur du trône de l'Éternel.
Et voilà comme , sans abandonner la vérité chrétienne , je me trouye d'accord avec la philosophie de mon siècle et l'école moderne historique. On pourra différer avec moi d'opinion , mais il faudra reconnoltre que, loin d'emboîter mon esprit dans les ornières du passé. Je trace des sentiers libres : heureux si l'Histoire , comme la Politique , me doit le redressement de quelques erreurs.
Au surplus , même dans mon système religieux , Je ne me sépare point de mon temps , ainsi que des esprits inattentifs le pourroient croire. Le Christianisme est passé , dit-on : passé? oui , dans la rue où nous abattons une croix , chez nos
deux ou trois voisins , dans la coierie où nous déclarons du haut de notre supériorité qu'on ne nous comprend pas , qu'on ne peut pas nous comprendre , que pour peu qu'une génération ne soit pas au maillot , elle est incapable de suivre le YOi de notre génie et d'entrer dans le mouvement de l'univers. Grâce à ce génie, nous devinons ce que nous ne savons pas; nous plongeons un regard d'aigle aa fond des siècles ; sanfl avoir besoin de flambeau , nous pénétrons dans la nuit da passé ; l'avenir est tout illuminé pour nous des feux qui font clignoter les foibles yeux de nos pères. Soit : mais nonobstant ce , et sauf le respect dû à notre supériorité, le Christianisme n'est pas passé : il vient d'affranchir la Grèce et de mettre en liberté les Pays-Bas ; il se bat dans la Pologne. Le clergé catholique a brisé sous nos yeux les chaînes de l'Irlande ; c'est ce même clergé qui a émancipé les colonies espagnoles etqui les a changées en républiques. Le catholicisme, je l'ai dit, fait des progrés immenses aux États-Unis. Toute l'Europe ou barbare ou civilisée s'eovcloppe , dans difTérentes communions , de la forme évangélique. S'il étoit possible que l'univers policé fût encore envahi , par qui le seroit-il ? Par des soldatf , jeûnant , priant , mourant au nom du Christ. La philosophie de l'Allemagne si savante, si éclairée, et à laquelle je me rallie, est chrétienne; la philosophie de l'Angleterre est chrétienne. Ne tenir aucun compte, au moins comme un fait, de celte pensée chrétienne qui vit encore parmi tant de millions d'hommes dans les quatre parties du monde, de cette pensée , que l'on retrouve au Kamtschatka et dans les sables de la Thébalde , sur le sommet des Alpes , du Caucase et des Cordillères ; nous persuader que cette pensée n'existe plus parcequ'elle a déserté notre petit cerveau , c'est une grande pauvreté.
Il y a deux hoiçmes que le siècle ne reniera pas : sortis de ses entrailles , leurs talents et leurs principes sont loués , encensés , admirés de ce siècle. Ces deax hommes marchent à la tète de toutes les opinions politiques et de toutes les doctrines littéraires nouvelles. Écoutons lord Byron et M. Benjamin Constant sur les Idées religieuses.
« Je ne suis pas ennemi de la religion , au contraire; et , pour preuve, j'élève « ma fille naturelle à un catholicisme strict dans un couvent de la Romagne ; car « je pense que l'on ne peut jamais avoir assez de religion quand on en a ; Je « penche de jour en jour davantage vers les doctrines catholiques. •{Mémoires de lord Byron , tome v, page 172.)
Pendant son exil en Allemagne , sous le Gouvernement impérial , M. Benjamin Constant s'occupa de son ouvrage sur la religion. Il rend compte à l'un de ses amis ' de son travail dans une lettre autographe que j'ai sous les yeux. Voici un passage assurément bien remarquable de cette lettre :
« Uardenberg, ce 11 octobre 18H.
« J'ai continué à travailler du mieux que j'ai pu au milieu de tant d'idées tristes.
« Pour la première fois je verrai , j'espère, dans peu de Jours la totalité de mon
« Histoire du polythéisme rédigée. J'en ai refait tout le plan et plus des trois
« quarts des chapitres. Il l'a fallu , pour arriver à l'ordre que J'avois dans la tète
« et que je crois avoir atteint; il l'a fallu encore parceque, comme vous savei,
« je ne suis plus ce philosophe intrépide ,• sûr qu'il n'y a rien après ce monde ,
« et tellement content de ce monde qu'il se réjouit qu'il n'y en ait pas d'autre.
' M. Hochet , aujourd'hui secrétaire général du conseil d'État.
Mon oayrage est une singulière pre ave de ee que dit Bncon , qn'an peu de seienee mène à l'athéisme , et pins de science k la religion. C'est positivement m typi oftmdissant les faits , en en recaeillanl de toutes parts, et en me heurtmt contre les difficultés sans nombre qu'ils opposent k rincrédulllé , que je ne sais tu forcé de reculer dans les idées religieuses. Je fai (Mt certainement de Men bonne foi ; car chaque pis rétrograde m'a coûté. Encore k présent toutes mes habitudes et tous mes souvenirs sont philosophiques , et je défends poste après poste tout ce que la religion reconquiert sur moi. Il y a même un sacri- •ee d'amouT-propre , car H est difficile , je le pense , de trouver une logique pins serrée que celle dont je m'étois servi pour attaquer toutes les opinions de ee genre. Mon livre n'avoft absolument que le défaut d'aller dans le sens opposé à ce qui k présent me parolt vrai et bon , et j'aurois eu un succès dp parti , Indubitable. J'aurois pu même avoir encore un autre succès , car, avee de très légères inclinaisons , j'en aurois fait ce qu'on aimeroitle mieui à présent : un système d'athéisme pour les gens comme il faut, un manifeste contre les prêtres , et le tout combiné avec faveu qu'il faut pour le peuple de certaines faMes f aven qui salisfiiit à la fois le pouvoir et la vanité. » Je consens à passer pour un esprit rétrograde avec Herder , avec l'école philetophique transcendante de l'Allemagne , enfin avec M. Benjamin Constant et ferd Byron.
La société est aujourd'hui tourmentée d'un besoin de croyance qui se manifeste ée toutes parts. Vainement on veut contenter l'avidité des esprits , en s'elTorçant de les rendre fanatiques d'une vérité matérielle qui les trompe encore , puisqu'elle te change en abstraction dans le raisonnement. Ce faux enthousiasme ne mène |taa loin la jeunesse , elle ne peut ni se débarrasser de la tristesse qui la surmonte , nf combler le vide qu'a laissé en elle l'absence de toute foi. On n'admire pas longtemps un peu de boue sensitive , dût ce peu de bffue être composé d'esprit cl de matière, et former cette prétendue unité humaine dont le système, renouvelé de» Grecs, est encore une rêverie d'une secte Buddhiste. Quelle misère, si celte tte d'Un jour n'étolt que la conscience du néant !
Telle est la suite des idées et des faits que l'on trouvera dans ces Lturfes historiques. J'ûte k mon travail , je le sais , par cette analyse , le premier attrait de la curiosité. Si J'avois l'espérance d'être lu, je me serois gardé de me priver de mon meilleur moyen de succès ; mais je n'ai point cette espérance. Un extrait , quoiqu'il soit déjà bien long , me laisse du moins la chance de faire entrevoir des térilés que j'ai crues utiles, et qui resterolenl ensevelies dans les quinze cents pages de mes trois volumes. Comme auteur j'ai tort ; j'ai raison comme homme. Lorsqu'on a beaucoup vécu , beaucoup souffert , on a beaucoup appris : à force de Teiller la nuit , de travailler le jour , de retourner péniblement leur sillon ou leur Telle , les vieux laboureurs , comme les vieux matelots , sont devenus habiles k fOmiottre le ciel et k prédire les orages.
n ne me reste plus qu'à remercier les personnes qui m'ont éclairé de leurs tnraox oo de Icvrs conseils.
le dois à kl politesse et à l'obligeance de M. le baron de Bunsen, ministre de S. M. le rot de Prusse, à Rome, un eYcellent extrait des JYibeliings, que l'on trouvera â la fin du second volume de ces F.tndes. Le savant M. de Bunsen étoit J'ami du grand historien Niebubr ; plus heureux que moi , il foule encore ces ruines
oà j'etpéfois rendre à la terre, image pour image, itioB argile en échangé de quelque statue eihnmée.
M. le comte de Tourgoéneff, ancien ministre de rinstruction publique en Russie , homme de toutes sortes de savoir , a bien touIu me communiquer des renseignements sur les historiens de la Pologne , de la Russie et de l'Allemagne.
Pour dissiper des doutes relatifs é quelques points de la philosophie des Pères de l'Église , je me suis adressé é M. Cousin » et j'ai trouTé que la rrale science est tonjours accessible.
Des conyersations instructlTes avec M. Dubois , Mon compatriote , m'ont éclaifê sur les systèmes religieux de l'Oi^lent. En parlant des hommes qui ont honoré ma terre natale J*ai fait remarquer que la Bretagne comptoit aujourd'hui M. l'abbé de La IHennais c si M. Dubois publie l'ouvrage dont il s'occupe sur les origines du Christianisme , j'aurai de nouvelles félicitations à offrir à ma patrie.
M. Pouqueville m'a mis sur la voie d'une foule de recherches nécessaires à mon travail : j'ai suivi sans crainte de me tromper eelni qui fut mon premier guide aux champs de Sparte. Tous deux nous avons visité les ruines de la Grèce lorsqu'elles n'étoienl encore éclairées que de leur gloire passée ; (ous deux nous avons plaidé la cause de nos anciens hôtes , non peut-être sans quelque succès : du moins, quand je retrouve, dans le ChUile-Uarold de lord Byron , des passages de mon Itinéraire^ j'ai l'espoir qu'à l'aidc de cet immortel interprète mes paroles en faveur d'un peuple infortuné n'auront pas été tout à fait perdues.
On lira avec fruit une dissertation dont M. Lenormantabien voulu me permettre d'enrichir mon ouvrage. M. Lenormant a parcouru l'Egypte avec M. Champollion ; il a lu les inscriptions sur ces monuments , muets séculaires qui viennent de reprendre la parole dans leur désert. On ne dira plus des Pyramides :
Vingt siècles descendus dans rétcrhelle nuit
Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit.
Les Anciens ont constamment attribué à l'Orient l'origine des religions grecques: c'est sur cette base, contestée pourtant de nos jours, que M. Creuzeta appuyé son grand ouvrage des Religions de P antiquité. Depuis la publication de ce livre , l'étude religieuse de l'antiquité a fait des progrès ; les secrets de la Perse et de l'Inde se dévoilent chaque jour. V Essai sur la religion arcadienne^ dont M. Lenormant s'occupe , comprendra le passage des traditions orientales en Grèce, dans leur forme la plus pure et la moins altérée. Le savant archéologue Panofka unit son travail à celui de M. Lenormant.
M. Ampère, fils de l'illustre académicien à qui la science doit des découvertes que le monde savant admire, m'a fait part avec une complaisance infinie de quelques-unes de ses traductions et de ses études Scandinaves. Ces études sont extraites d'un grand ouvrage auquel M. Ampère a consacré ses loisirs ; ouvrage qui sera l'histoire de la poésie chez les divers peuples , de la poésie prise dans l'essence même du mot , et comme étant la portion la plus réelle , et certainement la plus vivante, de l'intelligence humaine. M. Lenormant et M. Ampère appartiennent l'un et l'autre à cette jeunesse sérieuse qui surveille aujourd'hui la fille de nos malheurs et l'esclave de notre gloire , la liberté : qu'elle la garde bien !
J'ai eu communication, sur les écoles de l'Allemagne, des notes instructives de M. Barchoux, et je me suis hâté d'en profiter.
J'ai rencontré, dans HM. les directeurs de nos bibliotbèqoes et de nos archives nationales , cette urbanité , cette complaisance qui ne se lasse Jamais et qui les rend si recommandables à leurs compatriotes et aux étrangers.
Enfin , M. Daniello a recherché les manuscrits , les livres , les iMssages que je lui indiquois dans le cours de mon travail : je lui dois ce témoignage public , et , en me séparant de lui comme du reste du monde , J'ose le signaler à quiconque auroit besoin de l'aide d'un littérateur instruit et laborieux.
Qu'ai-je encore à dire ? Rien , sinon cet adieu que la bonhomie de nos auteurs gaulois disoit autrefois au lecteur dans leurs préfaces. J'imiterai leur exemple ; mes longues liaisons avec, le public Justifieront cette intimité. Ainsi , m'adressant à la France nouvelle : « Adieu , ami Lecteur. Il vous reste à yous votre jeunesse, « un long avenir et tout ce qui entoure une existence qui commence ; il me reste « à moi des heures flétries et ridées , un passé au lieu d'un avenir , et la soli- « tude qui se forme autour d'une existence qui finit. Tu Lector, vale , et juvan- • tem aut cerle volentem, ama, »
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