PREMIÈRE PARTIE
MOEURS DBS GflRÉTIBNS. AGB HÉROi(H^E.
Arrêtons-nous pour contempler les vastes raines que nous venons de traverser. Ce n'est rien que de connoltre les dates de leur éboulement, rien que d'avoir appris les noms des hommes employés à cette destruction : il faut entrer plus profondément, plus intimement d^ns les mœurs, dans la vie des trois peuples chrétien , paTen et barbare qui se confondirent pour donner naissance à la société moderne. Elle Va parottre, cette société, puisque l'empire d'Occident est détruit : voyons ce que fut le monde ancien dans les quatre siècles qui précédèrent sa mort, et ce qu'il étoit devenu lorsqu'il expira. Commençons par les chrétiens.
Le Christianisme naquit à Jérusalem , dans une tombe que j'ai visitée au pied de la montagne de Sion : son histoire se lie à celle de la religion des Hébreux.
Pendant la durée du premier Temple, tout fût renfermé dans la lettre de la loi de Moïse \ quand le roi , le peuple, ou quelque partie du peuple , se livroit à l'idolâtrie, le glaive les chàtîoit.
Sous le second Temple, la pureté de la loi s'altéra par le mé^ lange des dogmes exotiques : la synagogue se forma.
La conquête d'Alexandre introduisit à son tour la philosophie
grecque dans le système héS>raïque. Des écoles juives se coasUtuèrent ; ces écoles , répandues dans la Médie , rElymaide, l'Asie- Mineure, TEgyple, la Gyrénaïque, Tile de Crète, et jusque dans Rome, subirent l'influence des religions, des lois, des mœurs, et de la langue même de ces divers pays. Les livres des Macbabées se scandalisent de ces nouveautés.
« En ce temps-là il sortit d'Israël des enfieints d'iniquité qui « donnèrent oe conseil à plusieurs : Allons , et faisons alliance « avec les nations qui nous environnent
« Et ils bâtirent dans Jérnsatem un collège à la manière des « nations '.
« Les prêtres même ne Ciisoient aucun état de ce qui étoit
« en honneur dans leur pays et ne croyoient rien de plus grand «« que d'exceller en tout ce qui étoit en estime pamaî les Grecs *. >»
Il se forma bientôt quatre sectes principales : celle des Pharisiens, celle des Sadducéens, celle des Samaritains, celle des Esséniens.
Les Pharisiens altéroient le dogme et la loi en reoooDoissant une sorte de destin impuissant qui n'ôtoit point la liberté à l'homme ; ils se divisoient en sept ordres. Livrés à des imaginations bizarres, ils jeûnoient et se flagelloient ; ils prenoient soin , en marchant , de ne pas toucher les pieds de Dieu , qui ne s'élèvent que de quarant^huit pouces au-dessus de terre. Ils mettoieot surtout un grand zèle à propager leur doctrine.
Ce qui distingue les sectes juives des sectes grecques , c'est précisément cet esprit de propagation. La sagesse hellénique se réduisoit, en général, à la théorie; la sagesse juive avoH pour fim la pratique; l'une 'formoit des écoles, l'autre des aoctéf^. Moïse avoH imprimé une vertu législative au génie des Hébreux ^ et le Christianisme, juif d'origine , retint et posséda au |4us haut degré cette vertu.
Les Sadducéens s'attachoient à la lettre écrite; ils rejetoient la tradition , et cooséquemment la science cabalistique : ne trouvant rien sur l'ame dans les livres de Moïse, ils étoient BMtérialistes, et préféroient Epicure à Zenon.
Les Samaritains n'adoptoient que le Pentateuque, et remoo^ toient à la religion patriarcale.
Les Esséniens de la Judée (qui produisirent les Thérapeutes de l'Egypte , secte plus contemplative encore) repoussoieBt la tradition comme les Sadducéens , et croyoient à l'immortaltlé de l'ame comme les Pharisiens. Ils fuyoient les vilies, vivoient dans les
> Machab.» lib. I, cap. i. — « Id., lib. ii, cap. jt.
campagnes, reiionçoient au commerce, et s'occupoient du labourage. Ils n'avoient point d'esclaves et n'amassoient point de richesses : ils mangeoient ensemble, portoient des habits blancs qui n'appartenoient en propre à personne, et que chacun prenoit à son tour. Les uns demeuroient dans une maison commune, les autres dans des maisons particulières, mais ouvertes à tous. Ils s'abstenoient du mariage , et élevoient les enfants qu'on leur confioit. Ils respectoient les vieillards, ne mentoient point, ne juroient jamais. Ils promelloient le silence sur les mystères : ces mystères n'éloient autres que la morale écrite dans la loi.
Les premiers fidèles prirent des Esséniens cette simplicité de vie , tandis que les Thérapeutes donnèrent naissance à la vie monastique chrétienne.
Mais, d'une autre part, l'essénianisme étoit la seule secte juive qui n'attendît point le Messie et qui condamnât le sacrifice, en quoi les chrétiens ne la suivirent pas. Une opinion commune rcposoit au fond de la société Israélite : le sauveur de la race de David, de tous temps promis, étoit espéré de siècle en siècle, d'année en année, de jour en jour, d'heure en heure; homme et Dieu, roi-conquérant pour les Sadducéens, les Garaïtes ou Scripturalres; sage ou docteur pour les Samaritains. • Il y avoit encore chez ce peuple un fait qui n'appartenoit qu'à ce peuple, je veux dire la grande école poétique des prophètes : commençant auprès du berceau du monde, elle erra quarante ans avec l'arche dans le désert; école que n'interrompirent point la captivité d'Egypte et celle de Babylone, la conquête d'Alexandrie, l'oppression des rois de Syrie , la domination 'romaine, la monarchie des Hérodes qui implantèrent de force et improvisèrent en Judée une civilisation étrangère. Cette école de l'avenir, évoquant le passé et dédaignant le présent, ne manqua de maîtres ni dans la prospérité, ni dans le malheur, ni sur les rivages du Nil, ni sur les bords du Jourdain , ni sur les fleuves de Babylone , ni sur les ruines de Tyr et de Jérusalem. Et quels maîtres! Moïse, Josué, David , Salomon , Isaïe , Jérémie , Ezéchiel , Daniel , et le Christ, en qui s'accomplirent toutes les prophéties , et qui fut lui-mônve' le dernier prophète.
Lorsqu'il eut paru , les Juifs le méconnurent : ils le regardèrent comme un séducteur. Les deux commentaires de la Mishna , le , Talmud babylonien et le Talmud de Jérusalem donnent de singulières notions du Christ '.
> U Mishm est on recueil des traditioi» Jui?ef , foil vers le milieu du seeond tiéele de
« Un certain jour, lorsque plusieurs docteurs étoient assis à la « porte de la ville, deux jeunes garçons passèrent devant eux : « l'un couvrit sa tôte , l'autre passa la télé. découverte. Ëliézer, ce voyant Teifronterie de celui-ci, le soupçonna d'être un enfant a illégitime^ il alla trouver la mère, qui vendoit des herbes au <« marché , et il apprit que non-seulement l'enfant étoit illégitime, « mais qu'il étoit né d'une femme impure '. »
Marie est appelée plusieurs fois dans le Talmud une coiffeuse de femmes.
Des juifs composèrent deux histoires du Christ sous le titre do Sepher ioUlos Jeschu : livre des générations de Jésus. Joseph Pandera , de Bethléem , se prend d'amour pour une jeune coiffeuse nommée Mirjan (Marie), fiancée à Jochanan. Pandera abuse de Mirjan ; elle accouche d'un fils, appelé Jehoscua (Jésus). Jehoscua, élevé par Elchanan , devient habile dans les lettres. Les sénateurs que Jehoscua ne voulut pas saluer à la porte de la ville firent publier, au son de trois cenls trompettes , que sa naissance étoit impure. Il s'enfuit en Galilée , revient à Jérusalem, se glisse dans le temple, apprend et dérobe le nom de Dieu , l'écrit sur une peau % s'ouvre la cuisse sans douleur« et cache son larcin dans cette incision. Avec l'ineffable nom Schemhaméphoras, il accomplit une foule de prodiges. Jehoscua , condamné à mort par le sanhédrin , est couronné d'épines , fouetté et lapidé ; on le vouloit pendre à du bois , mais tous les bois se rompirent parcequ'il les avoit enchantés. Les sages allèrent chercher un grand chou ^ , et Ton y attacha Jehoscua. *
Telle est une des misérables histoires que les juifs opposoient à la majesté du récit évangélique.
La première Église juive se composa des trois mille convertis.
l'ère chrétienne , par le rabbin Juda , fils de Simon , appelé le Saint i cause de la pureté de sa rie, et chef de Técole hébraïque à Tibériade en Galilée.
a Ea omnia sccundum cerla doclrlns capiia disposuil, et in unum volumcn redcgit, cui « nomen hoc Mishna^ hoc est dïvri^^yii , imposuit. » Tela ignea Satanœ. (Wagbmeil, pr., pag. 55.
* Gum aliquando senlores sederenl in porta (urbis) , prsterierunt ante ipsos duo pueri , quorum aller caput lexerat, aller detexerat. Et de co quidcm, qui caput prolerve, et contra bonos mores, texorat, pronuntiavit R. Eiieser, quod essetspurius Abiitergo
ad matrem pueri istius, quam cum yideret seUentero in foro, et vendentem legumina. . . . Unde apparuit puerum istum esse non modo spurlum , sed et menstrualœ fllium.
■ Vcnlt ilaque Jésus Nazarenus, et ingressus lemplum didicit litteras illas , et scripsit in pergameno : deinde scidit carnem cruris sul, et in incisione iila inclusitdictam chartulam, et dicendo nomen , nullum sen&it dolorcro , et rediil cutis continuo sicut ante erat.
3 Ipse quippe per Schemhaméphoras adjuraverat omnia ligna no susciperent eum. Ablerunt iUque , et adduxerunt stipitcm unius caulis qui non est de lignis , 5ed de herbis , et suspenderuDt cum super eum.
Ces convertis éooutoient les instructiofis des apôtres , prioient ensemble , et bisoient dans les maisons particulières la fraction du {Miin. Ils mettoient leurs biens en commun , et vendoient leurs héritages pour en distribuer le prix à leurs frères. Leur vie, tomme je l'ai dit plus haut , étoit à peu près celle des Esséniens.
Cette simplicité se conserva longtemps ; Domitien , ayMit appris que certains chrétiens juife se prétendoient issus de la race royale de David, les fit venir à Rome. Questionnés sur leurs richesses, ils répondirent qu'ils possédoient trente-neuf plèthres de terre, environ sept arpents et demi , qu'ils payoient l'impôt et vivoient de leurs champs ^ ils montrèrent leurs mains endurcies par le travail. L'empereur leur demanda ce que c'étoit que le royaume du Christ; ils répliquèrent qu'il n'étoit pas de ce monde; on les renvoya. Ces deux laboureurs étoient deux évèques. Ils vivoient encore sous Trajan *.
En faisant l'histoire de l'Église on a confondu les temps; il est essentiel de distinguer deux âges dans le premier Christianisme : Tàge héroïque ou des martyrs ; Tâge intellectuel ou l'âge philosophique : l'un commence à Jésus-Christ et finit à Constantin , l'autre s'étend de cet empereur à la fondation des royaumes barbares. Cest de l'âge héroïque que je vais d'abord parler. Je vous le vais montrer tel qu'il s'est peint lui-même et tel que l'ont représenté les païens.
<« Chez nous , dit un apologiste , vous trouverez des ignorants, « des ouvriers, de vieilles fnnmes , qui ne pourroient peutrétre « pas montrer par des raisonnements la vérité de notre doctrine; «( ils ne font pas de discours , mais ils font de bonnes œuvres. Ai- « mant notre prochain comme nous-mêmes , nous avons appris à * ne point frapper ceux qui nons frappent , à ne point foire de pro- « ces à ceux qui nous dépouillent : si l'on nous donne un soufflet, « nous tendons l'autre joue ; si l'on nous demande notre tunique, « nous ofTrons encore notre manteau. Selon la différence des an- •« nées, nous regardons les uns comme nos enfants, les autres « comme nos frères et nos sœurs : nous honorons les personnes « plus âgées comme nos pères et nos mères. L'espérance d'une « autre vie nous fait mépriser la vie présente , et jusqu'aux plaisirs « de l'esprit. Chacun de nous, lorsqu'il prend une femme, ne se
« Nec slbi In pecunla subsisterc , wd In sstimatione icrr» , quod els essel in qnadraginU minus unojiigerîbus constltnU, quam suis manibus cxcolentcs , Tel Ipal alcrenlur vcl tribiila dcpondercnt. SImul cl Icsles ruralis et dlumi oprris , nianus labore rigidas et rallis obduratas pr«»fferebanl. Iiitofrogall tcto de Chrislo , qualc sit regnutn ejns... rf§fMindcriint, quod non hujus mundi rcgnum. (Hbgbsip., ap. Eutéb.^ lib. in, cap. xx.)
« propose quo dTavoir des enfants , et iiDite M tatKmreMit tpii at- «( tend la moisson en patience. Nous avons renoncé à vos specta- « clés ensanglantés, croyant qu'il n*y a guère de dHTérence entre n regarder le meurtre et le commettre. Nous tenons popur homin cides les femmes qui se font avorter, et nous pensons que c'est « tuer un enftmt que de Fexposer. Nous sommes égaux en tout , « obéissant A la raison sans la prétendre gouverner ■. »
Remarquez que ce n'est pas là une école, une secte, mais une êoctété, fondée sur la morale universelle inconnue des anciens.
Les repas se mesuroient sur la nécessité, non sur la sensualité: les frères vivoient plutôt de poisson que de viande, d'aliments crus de préférence aux aliments cuits ; ils ne fiiisoient qu'un seul repas au coucher du soleil , et s'ils mang^ient quelquefois le matin , c'étoit un peu de pain sec. Le vin , défendu aux jeunes gens, étoit permis aux autres personnes, mais en petite quantité. La règle prohiboit les riches ameublements , la vaisselle , les couronnes, les parfums, les instruments de musique. Pendant le repas on chantoit des cantiques pieux : le rire bruyant , interdit , laissoit régner une gravité modeste.
Après le repas du soir on louoit Dieu du jour accordé , puis on se retiroit pour dormir sur un lit dur : on abrégeoit le sommeil afin d'allonger la vie. Les fidèles prioient plusieurs fois la nuit , et Se levoîent ayant l'aube.
Leurs habits blancs, sans mélange de couleurs, ne dévoient point trahier i terre , et se composoient d'une étoffe comrmune : c'étoit une maxime reçue que l'homme doit valoir mieux que ce qui le couvre. Les femmes portoientdes chaussures par bienséance; les hommes alloient pieds nus, excepté à la guerre; l'or et les pierreries- n'en troient jamais dans leurs parures : déguiser sa tète sons une fausse chevelure , se farder, se teindre les cheveux ou la barbe, sembloit chose indigne d*un chrétien. L'usage du bain n'étoît permis que pour santé et propreté.
Cependant quelques ornements étoient laissés aux femmes comme un moyen de plaire à leurs maris. Point d'esclaves , ou le moins possible ; point d'eunuques , de nains , de monstres , aucune de ces bêtes que les femmes romaines nourrissoient aux dépens des pauvres.
Pour entretenir la vigueur du corps dans la jeunesse , les hommes s'exerçoient à la lutte , à la paume , à la promenade , et se livroient surtout au travail manuel : le ménage et le service domestique
' ATiiRXAtt., Apohg.', tiaJ. de Fleury. [HUi. eccl., 1. m, 1. 1, p. 589.}
occupoient les femmes. Les dés et les autres jeux de hasard , les spectacles du Cirque, du Théâtre et de TAmphithéâtre , étoient défendus , comme une source de corruption. On alloit à l'église d'un pas mesuré, en silence, avec une charité sincère. Le baiser de paix étoit le signe de reconnoissance entre les chrétiens; ils évitoient pourtant de se saluer dans les rues, de peur de se découvrir aux inndèles. Toutes ces règles étoient visiblement Taites en opposition avec la société romaine , et établies comme une censure de cette société.
La virginité passoit pour l'état le plus parfait , et le mariage pour être dans l'intention du Créateur. Les vieillards disoient à ce sujet : « Il n'y a point, dans les maladies et dans le long âge , de soins « pareils à-ceux que l'on reçoit de sa femme et de ses enfants. « Attachez-vous à l'ame; ne regardez le corps que comme une « statue dont la beauté fait songer à l'ouvrier et ramène à la beauté « véritable. » On reconnoissoit que la femme est susceptible de la même éducation que l'homme, et que l'on pouvoit philosopher sans lettres , le Grec , le Barbare , Tesclave , le vieillard , la femme et l'enfant : c'étoit l'espèce humaine rendue à sa nature.
Le chrétien honoroit Dieu en tout lieu , parceque Dieu est partout, u La vie du chrétien est une fôte perpétuelle ; il loue Dieu en « labourant , en naviguant , dans les divers états de la société. » Néanmoins il y avoit des heures plus particulièrement consacrées à la prière , comme tierce , sexte et none. On prioit debout , le visage tourné vers l'orient , la tète et les mains levées au ciel. £n répondant à l'oraison finale , on levoit aussi symboliquement un pied comme un voyageur prêt à quitter la terre *.
Dieu, pour les disciples du Sauveur, étoit sans figure et sans nom : quand ils Tappeloient Un, Bon, Esprit, Père, Créateur, c'étoit par indigence de la langue humaine. L'ame seule, qui est chrétienne d'extraction , trouve intuitivement le vrai nom de Dieu , lorsqu'elle est laissée à son libre témoignage : toutes les fois qu'elle se réveille , elle s'exprime de cette façon dans son for intérieur : u Ce qui plaira à Dieu. Dieu me voii. Je le recommande à Dieu: Dieu « me le rendra, » Et l'homme dont l'ame parle ainsi ne regarde pas le Capitole, mais le ciel '.
Le pasteur avoit la simplicité du troupeau \ l'évéque, le diacre
< Clbm. Alex., Ptdag., lib. i, ii, m ; id, in strom.
> Quod Dcusdedorit. Deus vidct, et Deo commendo, el Deus niihi roddct... Deniquo pronunlians hoc non ad CapItoHum, eed ad cttlum respicit (Tbrtull., jépoloçetkuSf cap. XTU, p. M. Parisiis , 1687.)
et le prêtre, dont les noms signifioient président , serviteur et vieillard , ne se distinguoient point par leurs habits du reste de la foule. Médiateurs à l'autel, arbitres aux foyers, il leur étoit recommandé d'être tendres , compatissants , pas trop crédules au mal , pas trop sévères , parceque nous sommes tous pécheurs *. S'ils étoient mariés, ils dévoient n'avoir ou qu'une femme-, ils dévoient être en réputation de bonnes mœurs, de pères de famille exemplaires, et jouir d'une renommée sans tache, môme parmi les païens. « Sous les épreuves, disoit saint Ignace, qu'ils demeurent u fermes comme l'enclume frappée >. » Ce même saint , dans les fers , écrivoit à l'Église de Rome : t* Je ne serai vrai disciple de « Jèsus-Ghrist que quand le monde ne verra plus mon corps. « Priez, afin que je me change en victime. Je ne vous donne pas « des ordres comme Pierre et Paul; c'étoient des apôtres, je ne « suis rien *, ils étoient libres , je suis esclave ^ »
Les évéques étoient choisis dans toutes les conditions de la vie : on voit des évéques laboureurs , bergers , charbonniers. Les diocèses , sortes de républiques fédératives , élisoient leurs présidents selon leurs besoins ; éloquents et instruits pour les grandes cités, simples et rustiques pour les campagnes , guerriers môme , quand il le falloit, pour défendre la communauté. Aussi fuyoit-on ces honneurs à grandes charges ^ c'étoit dans les cavernes , au fond des bois , sur les montagnes , que le peuple chrétien alloit chercher et enlever ces princes de la foi. Ils se cachoient , ils se déclaroient intiignes , ils répandoient des larmes ; quelques-uns môme mouroient de frayeur.
Gérés , petite ville d'Egypte , à cinquante stades de Péluse , avoit élu pour évoque un solitaire nommé Nilammon : il demeuroit dans une cellule dont il avoit muré la porte , et s'obstinoit à refuser l'épiscopat. Théophile , évoque d'Alexandrie, s'efforça de le persuader : « Demain , mon père , dit l'ermite , vous ferez ce qu'il « vous plaira. » Théophile revint le lendemain , et dit à Nilammon d'ouvrir. « Prions auparavant , » répondit le solitaire du fond de son rocher. La journée se passe en oraisons. Le soir on appelle Nilammon à haute voix : il garde le silence ; on enlève les pierres
« s. POLYC., Episl.
• Sla firmus vclut incusqusp vorbcralur. (Ignat. adPolyc.^ p. 206. Geneva», 16S3.) 5 Tune cro vcrus Jcsu Christi (]isci))ulus, cum mundus nec corpus meum yiderit. Dcprecemini Dominum pro me ut per ha>e inslruinenla Dco clTiciar hoslia. Non ut Petruset Pattluf ha^c pra?cipio vobis : illi aposloli Jesu Christi , ego vcro miniinus; illi libcri utpolo •ervi Dei, ego vero ctiamnum servus. ( Igmatii £pij(o/a adRomanos, pag. 247 Genevflp. <6i2S.)
qui bouchoient l'entrée de l'ennitage : le solitaire gisoit mort au pied d'un crucifix *.
Les premières églises étoient des lieux cachés, des forêts, des catacombes, des cimetières, et les i^utels, une pierre ou le tom<beau d'un martyr : pour ornemenU, on avoit des Qeurs , des vases de bois» quelques cierges, quelques lampes, à l'aide desquels le prêtre lisoit l'Évangile dans l'obscurité des souterrains ^ on avoit encore des boites à secret , pour y cacher le pain du voyageur que. l'on portoit au ûdèle dans les mines , dans les cachot^ , au milieu des lions de l'ampbithéAtre.
Tels étoient les chrétiens de l'âge héroïque.
Les païens les considéroient autrement.
Selon eux, ces sectaires grossiers, ignorants, fanatiques, populace demi-nue , prenpient plaisir à s'entourer de jeunes niais et de vieilles folles pour leur conter des puérilités \ lis prétendoient que lesGaliléens ne vouloient ni donner ni discuter les rai^oo^ de leur culte, ayant coutume de dire : «Ne vous enquérez pas^ ; la sagesse de cette vie est un mal , et la folie un bien. » — «« Votre « partage, écrivoit Julien 4, apostrophant les disciples de l'Évan- « gile , est la grossièreté. Toute votre sagesse consiste à répéter « stupidement : Je crois. » La religion du Christ étoit appâtée par les Latins tnsania^y oineHlla^^ demeniiaT , stulûlia, fur'wm o|»i»io*, furoriê insipieniia^. Les Gdèles eux-mêmes étoient surnommés des demirimris, à cause de leurs longs jeûnes et de leurs veilles'*'.
Lucien, ou plutôt un auteur incQpnu antérieur à Lucien, a peint , dans le dialogue satirique PhilopairisjAïne assemblée de ces premiers chrétiens.
Cr'uias» » J'étois allé dans une des rues de la ville : j'aperçus une « troupe de gens qui chuchotoient , et qui , pour mieux entendre , M coUoient leur oreille sur la bouche de celui qui parloit. Je re- « gardois ces hommes , afin d'y découvrir quelqu'un de connois- <« sance \ j'aperçus le politique Graton , avec qui je suis lié dès « l'enfance. »
' Ib oratione spiritum Deo reddidit. {Martyi\, 6 janvier.)
a Qui de uUima tsnx coUectis ioferioribiu et muHerUfiifi creduliiL,. plebem profiuMB conjuralionis instituunt... miseri... ipsi scmi nudi... maxime indocti. (Tubop. y^ti/iocA., 1. II ; MiNDT. Fblix, y^pol.)
3 Nihil perquiras, sed duiii^al creditp... Iiumanam hanc sapieiiUam pro noxia esso liabeDdam;et pro bona ffugique slulliliain ... Malam e&se in vila sapientiam (Orig. cotU, CeU. , lib. I. }
4 Âpud Grbg. Naz — i s. Ctp., lib. ad Demei. — ^ Pum., epUL ad TraJ. 7 Tbrt., Jp., cap. I. — 8 MiMUT. Tel. — 9 yitt. Proc. Mai-t, Scill.
10 Grb«. Naz. cont, Julian,
Tricphon. « Je ne sais qui tu veux dire : est-ce celui qui est « préposé à la répartiUoû des tributs ? Qu'arriva-t-il ? »
Criitas, « Je m'approchai de lui après avoir fendu la presse; et , « rayant salué , j'entr'ouïs un petit vieillard tout cassé , nommé « Garicène , qui commença k dire d'une voix grêle et en parlant « du nez , après avoir bien toussé et craché : Celui dont je viens de M fHurler payera le reste des tributs, acquittera toutes les dettes, tant M fmbUques que particulières , et recevra tout le monde sans s informer ^ lie la profession,
« Garicène ajouta plusieurs autres futilités, également applau- «« dies par ceux qui étoient présents, et que la nouveauté des « choses rendoit attentifs. Un autre frère , nommé Clévocarme , « sans chapeau ni souliers, et couvert d'un manteau en loques, « marnK>ttoit entre ses dents : un homme mal vêtu , venant des
« montagnes , et qui avoit la tête rase , me le montra
u Alors un des assistants , à l'œil farouche , me tira par le man- « teau, croyant que j'étois des siens, et me persuada à la mat- <« heure de me trouver au rendez-vous d6 ces magiciens
«t Nous avions déjà passé le seuil d'airain et les portes de fer^ M comme dit le poète, lorsque, après avoir grimfié au haut d'un « logis par un escalier tortu , nous nous trouvâmes , non dans k « salle de Ménélas , toute brillante d'or et d'ivoire , aussi n'y vimes- « nous pas Hélène , mais dans un méchant galetas : j'aperçus des « gens pâles, défaits, courbés contre terre. Ils n'eurent pas plu- « tôt jeté les regards sur moi, qu'ils m'abordèrent joyeux, me « demandant si je n'apportois pas quelques mauvaises nouvelles; « ils paroissoient désirer des événements fâcheux , et , semblables « aux furies, ils se gaudissoient des malheurs.
« Après s'être parlé à l'oreille, ils me demandèrent qui j'étois, M quelle ma patrie , quels mes parents
« Ces hommes, qui marchent dans les airs, m'interrogèrent « ensuite aur la ville et sur le monde. Je leur dis : — « Le peuple « entier est dans la jubilation , et y sera de môme à l'avenir. » -r- M Eux, fronçant le sourcil, me répondirent qu'il n'en iroit pas ainsi, «< et qu'il se couvoit un mal que l'on verroit bientôt éclore
« Là-dessus , comme s'ils eussent eu cause gagnée , ils commen- «< cèrent à débiter les choses où ils se plaisent : que les afTaires « alloient changer de face ^ que Rome seroit troublée par des divi- « sions ; que nos armées seroient défaites. Ne pouvant plus me « contenir, et tout enflammé de colère, je m'écriai : « O misé- « râbles!... que les maux par vous annoncés retombent sur vos
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M tWes , puisque vous aimez si peu votre patrie !»
Tricphon. « Que répliquèrent ces hommes à tête rase, et qui « ont l'esprit de même? »
Crtiias. « Ils passèrent cela doucement , et eurent recours à leurs « échappatoires ordinaires ; ils prétendirent qu'ils voyoient ces « choses en songe , après avoir jeûné dix soleils et dépensé les «c nuits à chanter leurs hymnes... Alors, avec un faux sourire, « ils se penchèrent hors des lits chétifs sur lesquels ils se report soient*. »
Cette assemblée, peinte par un ennemi , diffère étrangement du concile de Nicée. Les chrétiens étoient si méprisés à Tépoque où fut écrite cette satire , qu'on les mettoit au-dessous des Juifs. G'étoient pourtant ces hommes cachés dans un galetas, ces gueux que Ton tralnoit au supplice aussitôt qu'ils étoient reconnus , ces coupables, non de crime, mais de naissance, ces ci-éatures dégradées à qui l'on ne reconnoissoit pas même le droit des plus vils serfs -, c'étoient ces esclaves mis hors la loi qui dévoient rendis au genre humain ses lois et ses libertés.
L'embarras des chrétiens devant leurs pères païens offre une ressemblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entre les anciennes générations et les générations nouvelles : les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes >. Le Christianisme , véritable liberté sous tous les rapports , paroissoit , aux vieux idolâtres nourris au despotisme politique et religieux, une nouveauté détestable ; ce progrès de l'espèce humaine étoit dénoncé comme une subversion de tous les principes sociaux. <« Dans les maisons particulières on « voit , dit Celse , des hommes grossiers et ignorants , des ouvriers <t en laine qui se taisent devant les vieillards et les pères de famille. « Mais rencontrent-ils à l'écart quelques enfanls, quelques femmes, « ils les endoctrinent*, ils leur disent qu'il ne faut pas écouter ni « leurs pères ni leurs pédagogues ; que ceux-ci sont des radoteurs, « incapables deconnoltre et de goûter la vérité. Ils excitent ainsi « les enfants à secouer le joug *, ils les engagent à se rendre au gy-
« Philopat. , et, dans Bull., MUt. de t'établist, du christ. , tirée des seuls auteurs juifs et paXens, p. 261.
Lardkbr. Jeu^sh and hcathen testhnoniet , etc., tom. ii, p. S66. J*ai conservé la version de Bullel , en faisant disparottre des contre-sens , des négligences et des obscurités de tlyle; le texte est lui-même fort embarrassé, et n'a aucun rapport avec l'ùlcganco do Lucien. Le pMiapatns a été aussi traduit par d'Ablancourt et par Blin de Saint- Maure.
> Tout ceci étoit écrit longtemps avant les journées des 87 , S8 et 39 juillet.
<t nécée, ou dans la boutique d'un foulon , oudanscellc d'un cor- <« donnier , pour apprendre ce qui est parfait '. »
Les vertus, conséquence nécessaire du premier Christianisme, faisoient haïr ceux qui les pratiquoient , parcequ'elles étoient un reproche aux vices opposés. Un mari cbassoit sa femme devenue sage depuis qu'elle étoit devenue chrétienne; un père désavouoit un fils autrefois prodigue et volontaire , transformé par le changement de religion en enfant soumis et ordonné ^ Les accusations portées contre les chrétiens étoient l'histoire même de leur innocence: » J'en prends a témoin vos registres, disoit TertuUien, vous qui jugez les criminels : y en a-t-il un seul qui soit chrétien? L'innocence est pour nous une nécessité , l'ayant apprise de Dieu qui est un maître accompli. On nous reproche d'être inutiles à la vie, et pourtant nous allons à vos marchés, à vos foires, à vos bains, à vos boutiques, à vos hôtelleries. Nous faisons le commerce , nous portons les armes , nous labourons ^ Il est vrai que les trafiquants de femmes perdues, que les assassins, les empoisonneurs, les magiciens, les aruspices, les devins, les astrologues, n'ont rien à gagner avec nous ^. »
On accusoit les chrétiens d'être une faction , et ils répondoient : u La faction des chrétiens est d'être réunis dans la môme religion , « dans la même morale , la même espérance. Nous formons une « conjuration pour prier Dieu en commun , et lire les divines Ëcri- «t tures. Si quelqu'un de nous a péché , il est privé de la commu- « nion, des prières et de nos assemblées jusqu'à ce qu'il ait fait « pénitence. Ces assemblées sont présidées par des vieillards dont « la sagesse a mérité cet honneur. Chacun apporte quelque argent « tous les mois, s'il le veut ou le peut. Ce trésor sert à nourrir et à « enterrer les pauvres , à soutenir les orphelins , les naufragés , les «< exilés , les condamnés aux mines ou à la prison pour la cause « de Dieu. Nous nous donnons le nom de frères; nous sommes « prêts à mourir les uns pour les autres. Tout est en commun entre
' Obig. cont. Cels.
» Uxorcm jam pudicam, maritus non jam zelolypus ejccit. Filium subjcclum paler rétro paliens abdicavit. ( Tertui.l. , ApologrU, cap m, tom ii , pag. 16. Parisiîs, 1648.)
3 Itaque non sine Toro , non sine maccllo, non sine balneis , tabernis, officinis , stabulis , nundinis vestris , cseterisque commerciis cohabitamus hoc seculum. Navigamus et nos vobiscum , et rusticamur et mercamur. ( Tbrtull. , jipologeiic,, pag. 345, cap. xlii, tom. II. )
4 Plane confltebor si forte vere de slerllitate Chrislianorum conqueri possunl. Primi erunt lonones, perductores, aquarioli. Tum sicarii, venenarii, magi. Item aruspices , arioli , mathemalici. His iafructuosos esse magnui Tructus est. (Tbrtull. , Jpologetic* , cap. xLiii , pag. 996.)
« nous , hors les femmes. Notre souper commun s'explique par « son nom d'Agape, qui signifie charité '. »
La congrégation apostolique embrassoit alors le monde civilisé comme une immense société secrète qui s'avançoit vers son but , en dépit des proscriptions et de la folle inimitié de la terre. Dès TAge héroïque du Christianisme, on entrevoit les changements radicaux que cette religion alloit apporter dans les lois : c'étoit la philosophie mise en pratique. En attendant Tabolition de l'esclavage par des transformations graduelles , l'émancipation du sexe féminin commençoit.
Les femmes parurent seules au pied de la croix ; Jésus-Christ pendant sa vie pardonna à leur foiblesse , et ne dédaigna pas leur hommage : il les affranchit dans la personne de Marie, sa divine mère.
Des femmes suivoient les Apôtres pour les servir , comme Madeleine et les autres Mariés avoient suivi le Christ ^ Saint Paul salue à Rome les femmes de la maison de Narcisse.
Les femmes eurent une relation immédiate avec l'Église , en vertu de l'institution des diaconesses. La diaconesse devoil être chaste, sobre et fidèle. Les veuves choisies pour cette fonction ne pou voient compter moins de soixante ans-, elles dévoient avoir nourri leurs enfants , exercé l'hospitalité , lavé les pieds des voyageurs , consolé les affligés ^
Les instructions des apôtres et des premiers pères montrent de quelle importance étoient les femmes à la naissance même de la société chrétienne. TertuUien écrivit deux livres siir leurs ornements et l'usage de leur beauté, u Rejetez le fard, les faux che- M veux, les autres parures*, vous n'allez point aux temples, aux M spectacles, aux fêtes des gentils. Vos raisons pour ^sortir sont M sérieuses : visiter les frères malades, assister au saint sacrifice, « écouter la parole de Dieu 4. Secouez les délices pour ne pas être «' accablées des persécutions. Des mainsaccoutuméesaux bracelets « supporteroient mal le poids des chaînes ^ des pieds ornés de ban-
* TiBTULL., Àpologetic*
• 55. Erant aul«m ibi mulieres multaB a longe , qua MCUt» erant letuoi a GalUea , mi- Biftrantes et
56. Inter quas erat Maria Ma^dalene , et Maria , Jacobi et Joseph mater.... ( Evang. ÉêeunéhHn MaUhœum , cap. xxru , v. 55—56. )
» 9. Vidua eligatur non minus sexaginta annorum, qus Tueril unius viri uxor ;
10. In operibui bonis teslimonium habens si fllios educayit , si hofpilio recepit, si •anetomm pedes layit , si tribulaiionem palientibus suknninistravit. (Epist B.PauHad Timoîh.^ cap. v, t. 9—10.)
4 Nam nec templa circuitis , nec speclacula postulalis , ncc fesloi dioB gentiliiUD nottis.
« delettes s'accommoderoîent peu des entraves; une tête chargée t« de perles et d'^meraudes ne laisseroit pas de place à l'épée. ' »
Les vierges ne dévoient paroître a l'église que voilées jusqu'à la ceinture : une pension leur étoit accordée ainsi qu'aux veuves.
Dans le traité ad Uxorem , on voit paroître la femme toute différente de la femme de l'antiquité , et telle qu'elle est aujourd'hui. C'est en môme temps un tableau véritable dç ce qui se passoit alors dans la communauté générale et dans la famille privée des chrétiens.
TertuUien invite sa femme à ne pas se remarier s'il venoit à mourir, surtout à ne pas épouser un inHdèle. Le Christianisme , conforme à la nature et à l'ordre, condamnoit la polygamie des nations orientales, et le divorce admis par les Grecs et les Romains.
*< La femme chrétienne, dit TertuUien, rendra à son mari païen «i des devoirs de païenne : elle aura pour lui beauté, parure, « propreté mondaine , caresses honteuses. Il n'en e^t pas ainsi «« chez les saints : tout s'y passe avec retenue sous les yeux de « Dieu \
« Comment pourra-t-elle (l'épouse chrétienne) servir le ciel, « ayant à ses côtés un esclave du démon chargé de la retenir ? S'il « faut aller à l'église, il lui donnera rendez-vous aux bains plus « tôt qu'à l'ordinaire ; s'il faut jeûner, il commandera un festin « pour le môme jour; s'il faut sortir, jamais les serviteurs n'auu ront été plus occupés ^ Ce mari souffrira-t-il que sa femme «« visite de rue en rue les frères dans les réduits les plus pauvres? « souflfrira-t-il qu'elle se lève d'auprès de lui , afin d'assister aux « assemblées de nuit? sçuffrira-t-il qu'elle découche à la solennité « de Pâques? la laisseï-a-t-il se rendre à la table du Seigneur, 9i w décriée parmi les païens? Trouvera-t-il bon qu'elle se glisse dans « les prisons pour baiser la chaîne des martyrs, pour laver les «« pieds des saints , pour offrir avec empressement aux confesseurs
NuUa est slrictius prodcundi causa, nisi imbecillis aliquis ex fralribus visitandiu, aut lacrificium ofTerlur, aut Dei Terbum admioislralur. (Tbrtull. , de cuitu feminar.f lib. ii, pag 3H5. Parisiis,1568. }
> Discutiends eoim sunt delici» quarum moUitia et fluxu fidei virlus effémiBari polest. Ca'torum nescio an uiaiius spatbalio circumdarî solita in durilia calens slupescere smlineat. Nescio an crus de periscelip in nervum se paliatur arctari. Tiineo ceryicem , ne margaritarum et smaragdorum laqueis occupa ta , locum spathœ non del. ( id.^ ibid. )
> Tanquam sub oculis Dei modeste et moderatc transigunlur. (Tbetull., ad Vxor,^ lib. II, cap. IV, pag. 532. )
3 Ut staliofacienda est, maritus de die condicat ad balneas. Si jejunia obscrvanda suni, maritus eadem die conviYium exerceat. Si procedeodum erit , uunquam magia tamili» occupatio adveniat. ( id,, UHd. )
M la nourriture • ? S'il vient un frère étranger, comment sera-t-il « logé? dans une maison étrangère? S'il faut donner quelque « chose , le grenier, la cave , tout sera fermé.
M Quand le mari païen consentiroit à tout, c'est un mal d'être « obligé de lui faire conddence des pratiques de la vie chrétienne. « Vous cacherez-vous de lui en faisant le signe de la croix sur « votre lit, sur votre corps, en soufflant pour chasser quelque « chose d'immonde? Ne croira-t-il pas que c'est une opération « magique? ne saura-t-il point ce que vous prenez en secret, •c avant toute nourriture? et, s'il sait que c'est du pain , ne sup- « posera-t-il pas qu'il est tel qu'on le dit ' ?
u Que chantera dans un festin la femme chrétienne avec son « mari païen? elle entendra des hymnes de théâtre : il n'y aura « ni mention de Dieu ^ , ni invocation de Jésus-Christ , ni lec- « ture des Ecritures, ni salutation divine.
« L'Eglise dresse le contrat du mariage chrétien , l'oblation «« le confirme , la bénédiction en devient le sceau , les anges le « rapportent au Père céleste qui le ratifie. Deux fidèles portent M le même joug : ils ne sont qu'une chair, qu'un esprit; ils prient « ensemble \ ils jeûnent ensemble , ils sont ensemble à l'église et (« à la table de Dieu , dans la persécution et dans la paix 4. »
Les femmes chrétiennes devinrent des missionnaires à leurs foyers, des intelligences du ciel au sein des familles païennes. Vous venez de voir qu'elles étoient chargées de soigner les malades et les pauvres : c'étoit surtout dans les temps de persécution qu'elles prodiguoient les trésors du zèle. Elles se glissoient dans les prisons, portoient les messages, distribuoient l'argent, pansoient les plaies des torturés, et mouroient elles-mêmes avec un héroïsme au-dessus de ce qu'on raconte des femmes de Sparte et
' Quis denique in solemnibus Paschff abnoctantem sccurus siistinebit ? Quis ad convi- Yium dominicum illud quod infamat , sine sua suspicione dimillel? Quis in carcerem ad otculanda yincula marlyris repUre palietur ? aquam sanctorum pcdibus offerrc? ( Tbr- TULL , ad Uxor., lib. ii.)
« Il 8*agitde l*euchari8lie,el loujours de l'histoire de ronfant que dévoient manger les cbréliens.
Gum aliquid immundum flatu exspuis, non magin aliquld vldeberis operari? Non idct maritus quid secreto anle omnem cibum gustes? cl si sciveril panem , non illuin crcdet esse qui diciiur ? ( Tertcll., ad Vxor., p. iSSi )
3 Quld maritus suus illa>, vel marito quid llla canUbit T quœ Del meutio? quv Ghristi inTOcalio? ( id,, ibid. )
4 Ecclesia conciliât , et confirmai oblaiio. Obsignalum angeli renunliant , paler rato ha-
***' duo in carne una , ubi et una caro , unus et spiritus.
SImul orant , simul jejunia transigunl. In eccleiia Del pariter, in connubio Del pariler, in •Dgustiis , in refrigeriis. ( /J., ibid. )
HISTORIQUES. Mi
de Rome. Dans leurs vertus, et jusque dans leurs foiblesses, étoit un charme pour adoucir les persécuteurs :.la nourrice de Caracalla et la maîtresse de Commode étoient chrétiennes.
Plus tard, dans l'âge philosophique du Christianisme, les femmes, mères , épouses , et filles d'empereurs , étendirent la puissance évangélique , tandis que d'autres femmes , emmenées en esclavage par les Barbares, convertissoient des nations entières^ ainsi vous Tai-je dit à propos des Ibériens. Vous avez également appris comment les Hélène et les Eudoxie renversèrent des temples et élevèrent des églises.
Plus tard encore, les vierges unies à Dieu dans les monastères se signalèrent par tous les genres de sacrifices et de dévouement. Saint Jérôme nous a fait connoitre Marcelle , Aselle sa sœur, et leur mère Albine; Principia, fille de Marcelle; Paule, amie de Marcelle; Pauline, Eustochie, Léa, Fabiole, qui vendit son patrimoine pour fonder le premier hôpital que Rome ait opposé aux monuments de sang et de prostitution : dans cette maison de miséricorde, les descendantes des consuls servoient les pauvres et les étrangers, avant de venir mourir pauvres et étrangères dans la grotte de Bethléem. Accomplissement des choses ! les femmes, qui adorèrent les premières au fond des Catacombes , remplissent les dernières ces églises où elles amenèrent les pères, où elles ne peuvent retenir les fils. Elles pleurèrent au pied du Calvaire qui vit expirer la grande victime ; elles pleurent encore au pied de ce Calvaire, mais celui qu'elles mirent au tombeau est remonté au ciel : il n'y a plus rien sur la croix , rien au saint sépulcre.
L'émancipation de la femme n'est pas encore totalement achevée , surtout en ce qui regarde l'oppression des lois : elle le sera dans la rénovation chrétienne qui commence.
L'ère des martyrs offre un spectacle extraordinaire : chez un même peuple, des hommes et des femmes couroient aux jeux publics dans l'éclat du luxe et de l'enivrement des plaisirs ; et d'autres hommes et d'autres femmes , consacrés à tous les devoirs , faisoient , en répandant leur sang , partie essentielle de ces jeux. L'âge héroïque du paganisme eut ses Hercules guerriers; l'âge héroïque du Christianisme enfanta ses Hercules pacifiques qui domptèrent une autre espèce de monstres, les vices, les passions, les erreurs : héros dont la victoire étoit non de tuer, mais de mourir.
De tous les grands fondateurs de religions , Jésus est le seul qui n'ait point été puissant par la naissance , les armes , la politique , la poésie ou la philosophie; il n'avoit ni sceptre, ni épée, ni plume, ni
lyre -, il fût pauvre , ignoré , calomnié , et le premier martyr de son culte. Ses apôtres souffrirent après lui; leur supplice forma la chaîne qui unit la passion aux passions particulières renouvelées pendant quatre siècles. L'hostie spirituelle étoit venue remplacer l'hostie matérielle ; mais l'eiïïision du sang chrétien (qui étoit le sang même du Christ) ne se dut arrêter que quand l'holocauste païen disparut. Cela explique , d'après les fondements de la foi , la longueur des persécutions : il y eut des victimes chrétiennes à l'amphithéâtre, tant qu'il y eut des victimes païennes dans les temples ; l'immolation des premières continua en proportion de celle des secondes. Constantin et ses fils abolirent le sacriPice , et le martyre cessa ] Julien rétablit le sacrifice, et le martyre recommença.
Rendus habiles par le malheur , les chrétiens avoien t perfectionné l'art de secourir : point de ruses que la charité n'inventAt pour pénétrer dans les cachots , pour corrompre les geôliers , c'est-àdire pour les faire chrétiens et les conduire avec leurs prisonniers à la mort. L'histoire du philosophe Pérégrin , qui se brûla à son de trompe et à jour marqué , nous a transmis une preuve inattendue de l'activité évangélique.
Pérégrin , en voyageant , s'étoit donné comme néophyte ; arrêté en Palestine , les chrétiens se hâtèrent de l'environner. Dès le matin , des femmes, des veuves, des enfants, assiégeoient la prison ; la nuit quelque prêtre s'introduisoit à prix d'argent auprès du philosophe. De toutes les cités de l'Asie aftiuoient des frères qui , par ordre de la communauté , venoient encourager le prisonnier. « C'est une chose inouïe , dit Lucien , que l'empressement u de ces hommes : quand quelques-uns d'entre eux sont tombés «< dans le malheur , ils n'épargnent rien. Ces misérables se figurent « qu'ils vivront après leur vie. Ils méprisent la mort , et plusieurs <c s'abandonnent volontairement aux supplices*. »
Dix batailles générales, les dix grandes persécutions, furent livrées , sans compter une multitude d'actions particulières : les femmes brillèrent dans ces combats. Symphorien étoit conduit au martyre à Autun , dans les Gaules ; sa mère lui crioit du haut des murailles de la ville : « Mon fils, mon fils , Symphorien , élève ton « cœur en haut : on ne te ravit pas la vie ; on te la change pour « une vie meilleure '. »
« LtTClAN. , in Pereg.
a Nale , ntte , Symphoriane Surtum cor suspende , flli ;
bodie libi vila non (olUtur, sed mutatur in melius. {Ad. Martyr, in Symphor. , pag. 72., Parisiis , 1M9. )
Blandine , esclave , fut la dernière couronnée parmi les conresseurs de Lyon : elle subit les fouets, les bêtes, la chaise de fer embrasée; elle alloit à la mort comme au lit nuptial, comme au festin des noces'.
Il y avoit en Egypte une autre esclave d'une rare beauté, nommée Potamienne ; son maître , devenu amoureux d'elle , voulut d'abord la séduire, et ensuite la ravir de force : repoussé par la vertueuse Glle , il la livra au préfet Aquila , comme chrétienne. « Le préfet invita Potamienne à céder aux désirs de son maître ; sur son refus il la condamna à être plongée dans une chaudière de poix bouillante, et la menaça de la faire violer par les gladiateurs. Potamienne dit : « Par la vie de l'empereur, je vous supplie de ne « pas me dépouiller et de ne pas m'exposer nue. Que l'on me « descende peu à peu dans la chaudière avec mes habits. >* Cette grâce lui fut accordée, et Marcelle sa mère subit le supplice du feu\
La dérision qui se mèloit à la cruauté débauchée n'ôtoit rien k la gravité du malheur. Les sept vierges d'Ancyre , abandonnées à l'insolence de quelques jeunes hommes avant d'être noyées , ont eflbcé par un seul mot ce qui se pouvoit attacher d'étrange à l'infortune de leur vieillesse. La plus âgée ôta son voile, et montrant sa tète chenue au jeune homme : » Tu as peut-être une mère « blanchie comme moi. Laisse-nous nos larmes , et prends pour « toi l'espérance ^ >»
Félicité , matrone romaine d'un rang illustre , fut jugée à mort avec ses sept fils qu'elle encouragea à confesser hardiment.
Symphorose , de Tibur , avoit également sept fils; Adrien l'appela devant lui , et l'exhorta à^sacrifier ; elle répondit : « Gétulius, « mon mari, et son firèreAmantius, étoient vos tribuns, et ils ont « préféré la mort à vos idoles.» Symphorose, pendue par le$ cheveux, fut précipitée dans ces cascades qui avoient baigné les courtisanes et rafraîchi le vin d'Horace. Les sept fils suivirent leur mère 4.
Un des quarante martyrs de Sébaste avoit résisté à la double
' Beata yero Blandina ultima omnium... feslinal, exsulUns, OTans , feint ad Ihalamun sponsi inyitaia , et ad nuptiale conviYium. ( Edsbb. , lib. i¥, cap. m , p. S99. )
> Gum venerabili niatrc Marcella ignis suppUciis consumala est. ( Eusbb. , lib. vi , cap. V. )
3 Vélum raptim discerpens osleodcbat ei capiiis sui caniiiem ; et hsc inqull : Reyerore fili , nam et tu forsitan matrem jam canam habes. Et nobis quidem mifleris relinque Ijtcrymas ; libi vcro spem habe. ( yict, Mart. sinrera , pag. 3«0. Parisiis , 1689. )
< Alla vero die jusstt Adrianus imperator 8imul omncs septem fllios ejuf 9ibi prvseotari et ad irochleas exlendi. ( /d., pag. 29. )
épreuve de la glace et du feu : les bourreaux , l'oubliant à dessein et le laissant sur la place , espéroient qu'il abjureroit : sa mère le mit de ses propres mains dans le tombereau : « Va , dit-elle , mon « fils ! achève ton heureux voyage avec tes compagnons , afin que « tu ne te présentes pas à Dieu le dernier '. >»
Il n'est rien de plus célèbre, dans les Actes sincères que le martyre de Perpétue et de Félicité à Carthage. Perpétue , femme noble , étoit âgée de vingt-deux ans ; son père et sa mère vivoient ; elle avoit deux frères-, elle étoit mariée et nourrissoit un enfant : Félicité étoit esclave et enceinte.
Le père de Perpétue , païen zélé , engageoit sa fille à sacrifier. « Après avoir été quelques jours sans voir mon père ( c'est Per- « pétue qui écrit elle-même la relation du commencement de son « martyre), j'en rendis grâce au Seigneur, et son absence me « soulagea. Ce fut dans ce peu de jours que nous fûmes baptisés : « je ne demandai , au sortir de l'eau , que la patience dans les •• peines corporelles. Peu de jours après , on nous mit en prison ^ « j'en fus elTrayée, car je n'a vois jamais vu de telles ténèbres. La « rude journée' ! un grand chaud à cause de la foule! les soldais « nous poussoient. Enfin jemourois d'inquiétude pour mon enfant. « Alors les bienheureux diacres, Tertius et Pompone, qui nous « assistoient , obtinrent , pour de l'argent, que nous pussions sortir « et passer quelques heures en un lieu plus commode dans la <« prison. Nous sortîmes ; chacun pensoit à soi : je donnois à téter « à mon enfant ^jie\e recommandois à ma mère ; je fortifiois mon « frère 5 je séchois de douleur de voir celle que je leur causois : je
« passai plusieurs jours dans ces angoisses
« Le bruit se répandit que nous devions être interrogés. Mon « père vint de la ville à la prison , accablé de tristesse \ il me disoit : « Ma fille, prends pitié de mes cheveux blancs ! aie pitié de moi^ ! « si je suis digne que tu m'appelles ton père , si je t'ai moi-même « élevée jusqu'à cet âge , si je t'ai préférée à tes frères , ne me rends « pas l'opprobre des hommes ! Regarde ta mère , regarde ton fils «• qui ne pourra vivre après toi : quitte cette fierté , de peur de « nous perdre tous; car aucun de nous n'osera plus parler, s'il « t'arrive quelque malheur.
« 0 nate , inquit, perflce cum luis contubernalibui iter beatum, ne unus desis iUorum cboro, ne reliquis serius Domino prssentcris. (Act, tinc, , pag. M9. Veron., 1731.) > O diem asperum ! — 3 Ego infantem laclabam. ( /d., p. 81. ) 4 Miserere, fllia , ctnif meis : miserere patris ! ( id,, p. 89. )]
« Mon père s'exprimoit ainsi par tendresse , me baisant les « mains , se jetant à mes pieds , pleurant , ne me nommant plus sa « fille, mais sa dame \ Je le plaignois, voyant que de toute ma « famille il seroit le seul à ne se pas réjouir de notre martyre. Je « lui dis pour le consoler : «* Sur Téchafaud, il arrivera ce qu'il « plaira à Dieu : car sachez que nous ne sommes point en notre « puissance , mais en la sienne \ » Il se retira contristé.
« Le lendemain , comme nous dînions , on vint nous chercher « pour être interrogés. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les u quartiers voisins, il s'amassa un peuple infini. Nous montâmes
« au tribunal
« Le procureur Hilarien me dit : Épargne la vieillesse de ton père : « épargne l'enfance de ton fils : sacrifie pour la prospérité des « empereurs. — Je n'en ferai rien , répondis- je. — Es-tu chréu tienne? me dit-il. Et je répliquai : Je suis chrétienne ^ Comme u mon père s'efforçoit de me tirer du tribunal , Hilarien com- « manda qu'on l'en chassât, et il reçut un coup de baguette; je « le sentis comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je souffris « de voir mon père maltraité dans sa vieillesse 4. Alors Hilarien « prononça notre sentence, et nous condamna tous à être exposés « aux bêtes. Nous retournâmes joyeux à la prison. Comme mon « enfant avoit été accoutumé de me téter et de demeurer avec u moi , j'envoyai aussitôt le diacre Pompone pour le demander à « mon père : mais il ne le voulut pas donner^, et Dieu permit « que l'enfant ne demandât plus la mamelle, et que mon lait ne K m'incommodât plus. »
La relation de Perpétue finit à la troisième des visions qu'elle eut dans son cachot.
« Félicité étoit grosse de huit mois , et voyant le jour du spec- «i tacle si proche, elle étoit fort aOligée, craignant que son mar- « tyre ne fût difleré, parcequ'il n'étoit pas permis d'exécuter les « femmes grosses avant leur terme. Les compagnons de son sacriu fice étoient sensiblement tristes de leur côté de la laisser seule « dans le chemin de leur commune espérance^. Ils se joignirent « donc tous ensemble à prier et à gémir pour elle , trois jours avant « le spectacle. Aussitôt après leur prière les douleurs la prirent : <« et, comme l'accouchement est naturellement plus difficile dans
• El lacrymis non flliam scd doniinam vocabat.
■■» Scilo enim nos non in nostra polc^iUiic cssc constilutos , sed Dci.
i Chrisliana sum. ( Act. sine, p- 82 et 85. }
4 Sic doliii pro senecta (^us misera I — ^ Sed darc paler noiuil.
6 Ne tain bonani 5ociam quasi comiicm solam in via ejusdem spei relinquerent.
« le huitième mois , son travail fut rude , et elle se plaignoit. « Un des guichetiers lui dit: Tu te plains; que feras-tu, quand « tu seras exposée aux bêtes * ? Elle accoucha d'une fille , qu'une
« femme chrétienne éleva comme son enfant
« Les frères et les autres eurent la permission d'entrer dans la « prison et de se rafraîchir avec eux. Le concierge de la prison « étoit déjà converti. Le jour de devant ië combat on leur donna, « suivant la coutume, le dernier repas, que l'on appeloit le sou- « per libre*, et qui se faisoit en public : mais les martyrs le con- «t vertirent en une agape. Ils parloient au peuple avec leur fer-
« meté ordinaire
« Remarquez bien nos visages, disoient-ils, afin de nous recon- « noitre au jour du jugements
«c Celui du combat étant venu , les martyrs sortirent de la prison M pour l'amphithéâtre comme pour le ciel, gais, plutôt émus de « joie que de crainte. Perpétue suivoit d'un visage serein et d'un « pas tranquille , comme une personne chérie de Jésus-Christ , « baissant les yeux pour en dérober aux spectateurs la vivacité 4. « Félicité étoit ravie de se bien porter de sa couche , pour com- •« battre les bêtes. Étant arrivés à la porte , on les voulut obliger, « suivant la coutume , à prendre les ornements de ceux qui pa- «« roissoient à ce spectacle. C'étoit pour les hommes un manteau « rouge , iMibit des prêtres de Saturne ^ ; pour les femmes une •c bandelette autour de la tête, symbole des prêtresses de Cérès. « Les martyrs refusèrent ces livrées de l'idolâtrie
u Perpétue et Félicité furent dépouillées^t mises dans des filets « pour être exposées à une vache furieuse. Le peuple en eut hor- « reur^, voyant l'une si délicate, et l'autre qui venoit d'accou- « cher : on les retira , et on les couvrit d'habits flottants. Perpétue « fut secouée la première , et tomba sur le dos : elle se mit en son « séant , et voyant son habit déchiré par le côté elle le retira pour « se couvrir la cuisse, plus attentive à la pudeur qu'à la souf- « Avance i. Elle renoua ses cheveux épars , pour ne pas paroltre en « deuil , et voyant Félicité toute froissée , elle lui donna la main « afin de l'aider à se relever «. Elles allèrent ainsi vers la porte Sana-
' Quid Tacies objccla bostiis? ( Act. iinc. , p. 86. )
» nia cœna ullima quam liberam vocant. — 3 Ul oognoscatU nos in die illo judicii.
< VIgorem oouiorum dejiciene. ( ^ct. sine., p. 87. )
^ Viri quidem sacerdolum Salurni. — <"• Horruit populus.
? Ad velamcntum remorum adduxit, pudoris potius memor quam doloris.
B Sed manum ei Iradidil , et Bublevavit illam.
« Vivaria , où Perpétue fut reçue par un catéchumène nommé « Rustique. Alors elle s'éveilla comme d'un profond sommeil , et « commença à regarder autour d'elle , en disant : Je ne sais quand «« on nous exposera à cette vache. On lui dit ce qui s'étoit passé : « elle ne le crut que lorsqu'elle vit sur son corps et sur son habit « des marques de ce qu'elle avoit soufTert *. Elle fit appeler son « frère , et s'adressant à lui et à Rustique , elle leur dit : Demeurez « fermes dans la foi ; aimez-vous les uns les autres, et ne soyez
(c point scandalisés de nos souffrances
« Le peuple demanda qu'on les ramenÂt au milieu de i'amphi- « théâtre. Les martyrs y allèrent d'eux-mêmes , après s'être donné « le baiser de paix*^. Félicité tomba en partage à un gladiateur « maladroit qui la piqua entre les os et la fit crier *, car ces exécu- « tions des bestiaires demi-morts étoient l'apprentissage des nou- « veaux gladiateurs. Perpétue conduisit elle-même à sa gorge la « main errante du confecteur^ »
Dans cette môme Carthage qui rappeloit tant d'autres souvenirs , Cyprien remporta la palme due à son éloquence et à sa foi ; ce premier Fénelon eut la tête tranchée : il se banda lui-même les yeux ; Julien , prêtre , et Julien , diacre , lui lièrent les mains -, ses néophytes étendirent des linges pour recevoir son sang.
Longtemps avant lui , Polycarpe , qui gouvemoit l'Église de Smyme depuis soixante-dix ans , et qui avoit été placé par l'apôtre Jean , fit, d'après l'ordre du consul , son entrée sur un âne dans sa ville épiscopale , comme le Christ dans Jérusalem. Le peuple crioit : «1 C'est le docteur de l'Asie , le père des chrétiens , le destructeur « de nos dieux -, qu'on lâche un lion contre Polycarpe ! » Cela ne se put, parceque les combats des bêtes étoient achevés. Alors le peuple cria tout d'une voix : « Que Polycarpe soit brûlé vif! »
Le bûcher préparé , Polycarpe ôta sa ceinture et se dépouilla de ses habits. On le vouloit clouer au bûcher comme son maître à la croix \ il déclara que cette précaution étoit inutile, et qu'il demeureroit ferme; il fut donc simplement attaché : il ressembloit à un bélier choisi dans le troupeau comme un holocauste agréable et accepté de Dieu ^. Le vieillard regarda le ciel , et dit :
■ Qnando, inquit, proilucimur aii vaccam, ncscio.... Non prius credidit iiisi quasdam notas vexationis in corporcel habita suo rccognovisset. ( Act. sine», p. 590.)
■■* 08c*iilali invicem ul inartyriuin per Kolcm'nia pacis oonsuniniarent.
3 Inlercoslas puncta exn!avil .. et erranlem dexteram tirunculi gladialoris ipsa in
jugulum suiim posait. ( Act. sine, pag. 88. )
« Tanqnam arics insignis et immenso grcgc delcctus , ut holocaustum gratum et acceplum Deo.
u Diea de toutes les créatures, je te rends grâces! Je prends « part au calice de la passion de ton Christ, pour ressusciter à la « vie éternelle. Je te bénis , je te glorifie par le Pontife Jésus-Christ, « ton fils bien-aimé, à qui gloire soit rendue, à toi et à TEsprit M saint , dans les siècles à venir ! Amen '. »
Quand il eut dit, le feu fut mis au bûcher; les flammes se déployèrent autour de la tête du martyr comme une voile de vaisseau enflée par le vent ». Ses actes portent qu'il ressembloit à de l'or ou de l'argent éprouvé au creuset ^ , et qu'il exhaloit une odeur d'encens ou d'un parfum vitaH. Le confecteur chargé d'achever les bêtes blessées perça Polycarpe ; il sortit tant de sang des veines du vieillard , qu'il éteignit le feu ^.
Pothin , évoque de Lyon , âgé de plus de quatre-vingt-dix ans , foible et infirme , fut battu , foulé aux pieds , traîné dans l'arène et rejeté dans la prison , où il rendit l'esprit. Ses compagnons de souffrances sembloient, au milieu des supplices, se guérir d'une plaie par une plaie nouvelle ; les exécuteurs, en les tourmentant , avoient moins l'air de bourreaux qui font des blessures que des médecins qui les pansent, tant ces confesseurs étoient joyeux. Plusieurs d'entre eux, du fond des cachots où on les replongea avant de leur donner le coup de la mort , écrivirent en grec le récit de leur martyre. La leltre portoit cette suscription : Les serviteurs de Jésus- Christ, qui demeurent à Vienne et à Lyon, en Gaule, aux frères d* Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance dans la rédemption :paix, grâce et gbire de la part de Dieu le Père, et de Jésus- Christ notre Seigneur ^.
Je ne vous parlerai point du martyre de séduction , employé après l'inutilité des menaces et des douleurs : dignités, honneurs , fortune , voluptés même essayées par de belles femmes , furent sans succès comme les lions et le feu.
> Deus tolius creaturs, tibi gratias ago. In calice passionis Christi tui particeps flam in resurrectionem vil» «terns! Te laudo , le benedico, teglorifico per Jesum Chrisium di- Icciura luiim filium pontiflcem : gloria nunc el in secula seculorum! Amen. (Eusbb. , Eccl. HUt.^ lib. IV, cap. xiv, p. 75. )
» Tanquam vélum navigii ventorum flatibui turgescens, capul marlyris undlque obvallal. (/frid. ) s Tanquam aurum et argentum in camino ignis ardore probalum. ( Ihid, ) 4 Fragranlcm odorem inde bauriebamus, velulex ihure odorifero, aul quam Yilali aromate. ( ihid. ) ' Tanta cruoris copia efiluxit ut igneni prorsus exsUnguerel. ( Jhid., p. 72. ) « Servi J. C. qui Viennam el Lugdunum Gailie incoluol, fralribus in Asia el Phrygia qui eamdem nobiscum rodemptionis fldcm et spem habenl , pax , gralia et gloria , a Deo ' patre et Cbristo Jesu Domino noslro sil vobis. ( /cf., lib. v, cap. i , p. 84. )
Il y a de la puissance dans le sang : ces générations de l'âge héroïque chrétien , qui subjuguèrent les classes industrielles, enfantèrent les générations de Tâge philosophique chrétien , qui conquirent à leur tour les hommes de l'intelligence. Cet âge philosophique n*est pas séparé brusquement de l'âge héroïque; il prend naissance dans celui-ci ; ses premiers génies enseignent et meurent sur l'échafaud , mais leur doctrine règne et triomphe dans leurs successeurs, quand l'ère des confesseurs est passée. Le Christianisme philosophique ne détruisit pas non plus le Christianisme héroïque, mais les sacrifices s'accomplirent d'une autre façon dans les combats contre les hérésiarques, ou sous le fer des Barbares.
SECONDE PARTIE
SUrrB DES MOEURS DES CHRÉTIENS. AGE PHILOSOPHIQUE. HÉRÉSIES.
Dans ce second âge du Christianisme , la grandeur des mœurs publiques et la sublimité intellectuelle remplacent la vertu des mœurs privées et la beauté morale évangéiique. Ce n'est plus l'Eglise militante , esclave , démocratique , dans les cachots et dans le sang; c'est l'Église triomphante, libre, royale, à la tribune et sur la pourpre. Les docteurs succèdent aux martyrs : ceux-ci n'avoient eu que leur foi; ceux-là ont leur foi et leur génie, La partie choisie du monde païen , qui n'avoit cédé ni à la simplicité apostolique ni à l'autorité des bûchers, écoute, s'étonne, et bientôt se rend , en retrouvant dans la bouche des Pères les systèmes des sages plus clairement et plus éloquemment expliqués.
Les hautes écoles chrétiennes ressembloient aux écoles philosophiques; les chaires comptoient une suite non interrompue de professeurs comme à Athènes. Rodon hérite de Tatien , et Maxime , successeur de Rodon , examine la question de l'origine du mal et de l'éternité de la matière '. Clément d'Alexandrie, qui remplace Pathénus, s'étoit nourri des ouvrages de Platon ; il cite, dans ses Stromates , les maîtres sous lesquels il avoit étudié : un en Grèce , un en Italie, deux en Orient : « Mon maître en Palestine, dit-il, « étoit une abeille qui, suçant les fleurs de la prairie apostolique
• Rodon... cruditusa Tatiano, Hbros quam plurimos et contra Marcionisbsrcsira scripsit. (EusEB., Hitt.y Ub. V, c. 13.)
te et prophétique , déposoit dans Tesprit de ses auditeurs un doux « et immortel trésor. »
Dans son Traité du vrai Gnosiique ( celui qui connott ), Clément fait le portrait du sage même des philosophes : « Le gnostique n'est tt plus sujet aux passions; rien dans cette vie n*est fâcheux M pour lui ; il a reçu la lumière inaccessible ; il ne fait pas sortir « son corps volontairement de la vie, parceque Dieu le lui défend, « mais il relire son ame des passions '. Le gnostique use de toutes u les connoissances humaines \ C'est foiblesse de craindre la phi- « losophie des païens; la foi qu'elle ébranleroit seroit bien fra- « gile^ Le gnostique se sert de la musique pour régler les w mœurs; il vit libre, ou, s'il est marié et s'il a des enfants, il « regarde sa femme comme sa sœur, puisque sa femme ne sera « plus pour lui qu'une sœur quand elle sera dans le ciel. Les u sacrifices agréables à Dieu sont les vertus et l'humilité avec la « science. »
La renommée d'Origène étoit répandue dans tout le monde romain , et les polythéistes même admiroient le docteur chrétien. Étant un jour entré dans l'école de Plotin au moment où celui-ci faisoit sa leçon , Plotin rougit, interrompit son discours, et ne le continua qu'à la sollicitation de son illustre auditeur, dont il fit un pompeux éloge en reprenant la parole 4.
Plotin, fondateur du néoplatonisme , n'en étoit pas l'inventeur; c'étoit Ammonius Saccas qui avoit enseigné mystérieusement sa doctrine à Plotin et à Origène : Origène trahit le secret.
Ces Pères de l'Église , la plupart sortis des écoles philosophiques et nés de familles païennes , furent non-seulement des professeurs éloquents, mais encore des hommes politiques : alors brillèrent ces évéques qui bravoient la puissance des empereurs et la brutalité des rois barbares. Alhanase livre ses combats contre les Ariens ; cité au concile de Tyr, déposé à celui de Jérusalem, il est exilé à Trêves par Constantin. Il revient ; les peuples accourent sur son passage ; il rentre eu triomphe dans sa ville épiscopale. Quatrevingt-dix évêques ariens, ayant à leur tête Eusèbe de Niconiédie ,
> Scipsum quidem a vlla non educit , non est enim ci permlssum , sed animam abducit a niotibus et afTeciionlbus. (Clbmbmt. Albiahd. Slromai^m lib. ti, p. 653. LuIetfiB ParUioruni,4641.)
• Sive Judaicas, sive ' pbilosophorum discit scripluras.... coramunem facit veritatem. (/tf., f6id., p. 941.)
s Mulli autem , non secus ac picli larvas, liment graBcam philosophiam , dum verentur ne ces abducat. Veritas enim est insuperabUla, dlssolyilur autem falsa opiiûo. (/(/., p* (K(5.)
4 EcBBB., Hist, ecci,t Hb. yi, c. xix.
le condamnent de nouveau à Antioche ; cent évoques orthodoxes le déclarent innocent dans Alexandrie : le pape Jules confirme cette sentence à Rome. Le prélat remonte sur son siège; il en est chassé par ordre de Constance, qui met à exécution les décrets ariens des conciles d'Arles et de Milan. Athanase célébroit une fête solennelle dfins l'église de Saint-Théon à Alexandrie; comme il chantoit le psaume du triomphe d'Israël sur Pharaon , le peuple répétant à la fin de chaque verset : « La miséricorde du Seigneur « est éternelle, » des soldats enfoncent les portes : le peuple fuit; Athanase reste à l'autel entouré des prêtres et des moines qui le dérobent à la perquisition des soldats. Il se réfugie dans les lieux écartés de l'Egypte ; les religieux qui lui donnent asile sont inquiétés : ce génie enthousiaste s'enfonce plus avant dans la sofitude, comme un glaive ardent dans le fourreau. Un serviteur qui lui reste va chaque jour , au péril de sa vie , chercher la nourriture de son maître. Que fait Athanase parmi les sables? Ti écrit : les sépulcres des princes de Tanis, les puits où dorment les momies des persécuteurs de Moïse , sont les bibliothèques de ce seul vivant ; c'est là qu'il trace les pages qui du fond du désert remuent les passions du monde. A la mort de Constance , Athanase reparoît au milieu de son peuple ; Julien le force à rentrer dans la Thébaïde; il revient quand Julien est passé. Valens le proscrit, et il se cache au tombeau de son père. Enfin il émerge une dernière fois de l'ombre, et, torrent calmé, achève paisiblement sa course. Sur les quarante-six années de l'épiscopat d'Athanase, vingt s'étoient écoulées dans l'exil.
Grégoire de Nazianze , nommé évêque orthodoxe de Constantinople , dont il ne fut d'abord que le missionnaire, eut à soutenir les outrages des Ariens : Théodose, qui l'avoit intronisé à main armée, l'abandonna. Grégoire, obligé de s'arracher à l'Église de sa création et de son amour, lui fit ces adieux pathétiques qui ont retenti jusqu'à nous. Il passa la fin de ses jours dans sa retraite de Cappadoce , chantant, car il étoit poète , l'inconstance des amitiés humaines, la fidélité du commerce de Dieu , et la beauté qui fait oublier toutes les autres , celle de la vertu.
Basile , archevêque de Césarée , mérita le surnom de grand. Il donna des règles en Orient à la vie cénobitique. On a de lui plus de trois cent cinquante lettres, des homélies et un panégyrique des quarante martyrs. Ces ouvrages nous apprennent une infinité de choses; ils sont écrits d'un grand style : saint Basile est peutêtre , avec saint Éphrem , un des Pères qui s'éloignent le plus du
génie antique et se rapprochent le plus du génie moderne. Il excelle dans les descriptions de la nature. Je ne citerai point, parcequ'elle est trop connue, sa lettre à Grégoire de Nazianze sur la solitude que lui , Basile, avoit choisie dans le Pont ■ : ses neuf homélies sur YHexaméron, ou Tœuvre de six jours, sont une espèce de cours d'histoire naturelle; il les prôchoit pendant le jeûne du carême, le matin et le soir, et, lorsqu'il reprenoit la parole, il renvoyoit ses auditeurs à ce qu'il avoit dit la veille. La physique deVBexaméron n'est pas bonne, mais les détails en sont charmants. L'orateur s'applique à faire sortir de l'histoire des plantes et des animaux les instructions de la morale. Un jour, parlant des reptiles et des quadrupèdes, il passoit sous silence les oiseaux ' ; aussitôt la rustique assemblée de lui indiquer son oubli par des signes. Le naturaliste chrétien , naïvement interrompu , reconnoît son tort ; il change de sujet , et décrit l'instinct des oiseaux avec un bonheur extraordinaire : il tire même un enseignement religieux d'une erreur : selon lui il est des oiseaux chastes qui se reproduisent sans s'unir : de là la virginité de Marie ^
Yalens voulut contraindre Basile à embrasser l'arianisme ; il lui envoya Modeste, préfet d'Orient, avec ordre de l'elTrayer par des menaces. Modeste s'étonna de la fermeté de Basile. « Apparem- « ment, lui dit le saint, que vous n'avez jamais rencontré d'évêu que. » Après sa mort, Basile fut en si grande renommée, qu'on cherchoit à l'imiter jusque dans ses défauts : on affectoitsa pâleur, sa barbe, sa démarche, sa lenteur à parler, car il étoit pensif et recueilli. On s'habilloit comme lui , on se couchoit comme lui -, on se nourrissoit de choses dont il aimoit à se nourrir. Cet évoque universel a fondé les premiers hôpitaux de l'Asie.
Flavien et Jean Chrysostome furent encore plus mêlés que Basile à la politique. Dans la sédition d'Antioche, Chrysostome, alors simple prêtre, sema des consolations par ses discours; et Flavien , malgré son grand âge , se rendit àConstantinople. Arrivé au palais de l'empereur, introduit dans les appartements , il se tint debout sans parler, baissant la tête , se cachant le visage comme s'il eût été seul coupable du crime de son peuple. Théodose s'ap-
« Voyez encore les nouveaux Mélanges hittoi-iques et littéraires de M. Villcmain , p. 322 el suiv. Il en existe aussi deux autres traductions.
« El sermo hujusmodi nobis cum avibus evolaverat. ( S. Ambr., ilexameron , llb. r, p. 90, 1. 1. Parisiis , 4586.)
îimpossibile putatur in Dci matre quod in vuUuribus possibile non negatur. Avis sine masculo parit, et nullus refellil; et quia virgo Maria peperit, pudorlejusquœslioncm faclunt. (/rf., iWrf., lib. y, c. xi,p. «7. )
fflSTORIQUES. 363
prochade lui , et lui représenta Tingratitude des Antiochiens. Alors révéque fondant en larmes : « Vous pouvez en celte occasion « orner votre tête d'un diadème plus brillant que celui que vous « portez. On a renversé vos statues ; élevez-en de plus précieuses H dans le cœur de vos sujets.
«< Quelle gloire pour vous quand un jour on dira ; Une grande H ville étoit coupable-, gouverneurs et juges épouvantés n'osoient « ouvrir la bouche ; un vieillard s'est montré , il a touché le prince ! « Je ne viens pas seulement de la part du peuple, je viens de la « part de Dieu vous déclarer que si vous remettez aux hommes « leurs fautes, votre père céleste vous remettra vos péchés. D'autres « vous apportent de l'or, de l'argent , des présents ; moi je ne vous H offre que les saintes lois, vous exhortant à imiter notre maître; « ce maître nous comble de ses biens, quoique nous l'oflensions « tous les jours. Ne trompez pas mes espérances ; si vous par- « donnez à notre ville , j'y retournerai plein de joie ; si vous la «t condamnez, je n'y rentrerai jamais. »
En entendant ce discours , Théodose s'écria : « Serions-nous «< implacables envers les hommes, nous qui ne sommes que des « hommes, lorsque le maître des hommes a prié sur la croix pour « ses bourreaux *? » Le Christianisme étoit à la fois un principe et un modèle : on ne sauroit croire combien cet exemple du pardon du Christ , incessamment rappelé pendant les siècles de barbarie et de despotisme, a été salutaire à l'humanité.
Saint Chrysostome avoit pratiqué quatre ans la vie ascétique sur les montagnes; il passa deux années entières dans une caverne sans se coucher et presque sans dormir : il avoit fui , parcequ'on avoit songé à le faire évoque. Si dans l'âge héroïque chrétien , quand il s'agissoit d'être le premier martyr, ce n'étoit pas un léger fardeau que l'épiscopat, ce fardeau n'étoit pas moins pesant dans l'âge philosophique du Christianisme : il falloit avoir le talent de la parole , la science de l'homme de lettres , l'habileté de l'homme d'état , la fermeté de l'homme de bien. Plus tard , lors de l'invasion des Barbares, toutes les tribulations des temps tomboient à la charge des prélats. Jean Bouche-d'Or, devenu évêque de Constantinople , corrigea le clergé, gouverna par ses conseils les Églises de la Thrace et de l'Asie , et résista aux entreprises du Goth Gainas. Quelquefois il étoit obligé de quitter l'autel, ayant l'esprit trop agité pour offrir le sacrifice. On conspira contre lui; on l'accusa d'orgueil , d'injustice , de violence , d'amour des femmes : afin de
1 GHRT90ST., Homel,
se justiHer de celle dernière foiblesse, il ofiril d'exposer Télat où Tavoienl réduil les auslérilés de sa jeunesse. Condamné au concile du Chênes, chassé deConslantinople, et bientôt rappelé, il osa braver Eudoxie, qui jura sa morl. Ce fui alors qu'il prononça le fameux discours où il disoil : «< Hérodiade esl encore furieuse, elle « danse encore , elle demande encore la télé de Jean. » Précipité , comme Démoslhènes, de la tribune dont il éloit la gloire, enlevé de l'autel où il avoil donné un asile à Eulrope, Chrysoslome reçoit Tordre de quitter Constanlinople. Il dit aux évêques, ses amis : « Tenez , prions; prenons congé de l'ange de celle église. » Il dit aux diaconesses : « Ma Gn approche \ vous ne reverrez plus mon « visage. >* Il descendit par une roule secrète aux rives du Bosphore pour éviter la foule , s'embarqua , et passa en Bilhynie. Exilé à Cucuse , les peuples , les moines , les vierges accouroient à lui -, tous s'écrioient : « Mieux vaudroil que le soleil perdit ses rayons «c que Bouche-d'Or ses paroles. »
Tout banni qu'il éloit , les ennemis de Chrysoslome le redoutoienl encore , et sollicitèrent pour lui un exil plus lointain. Il fut enjoint au confesseur de se transporter à Pylionte, sur le bord du Pont-Euxin. Le voyage dura trois mois : les deux soldats qui i^onduisoienl Chrysoslome le conlraignoient de marcher sous là pluie ou à l'ardeur du soleil , parcequ'il éloit chauve. Quand ils eurent passé Comane, ils s'arrêtèrent dans une église dédiée à saint Basilisque , martyr. Le saint se trouva mal ; il changea d'habits , se vêtit de blanc, communia (il éloit à jeun), distribua aux assistants ce qui lui resloit, prononça ces mots qu'il avoil ordinairement à la bouche : u Dieu soit loué de tout; « puis , allongeant les pieds, il dit le dernier amen * .
Rien de plus complet et de plus rempli que la vie des prélats du quatrième et du cinquième siècle. Un évêque bapUsoit , confessoit, prèchoil, ordonnoit des pénitences privées ou publiques, lançoit des analhèmes ou levoil des excommunications, visiloil les malades, assistoit les mourants, enterroit les morts, rachetoit les captifis, nourrissoil les pauvres, les veuves, les orphelins, fondoit des hospices et des maladreries , administroit les biens de son clergé , prononçoil comme juge de paix dans des causes particulières, ou arbitroil des différends entre des villes : il publioil en même temps des traités de morale, de discipline et de théologie ,
' Gândidas vestes requirit , exutisque prioribua eas tibi J^unus induit, omnibus ad calccamcnU usquc muta lis, atque reliquas praraentibusdistribuil; etcum dixisaet moreauo: Gloria Deo piopter amnia, cl uliimum.^men ob8ignasscl,extendit pede8.(PALLAD, Duloo. detrit. s. Chrysott., p. <0I.)
fflSTORIQUES. 355
écrivoit contre les hérésiarques et contre les philosophes, s'occupoitde science et d'histoircVdictoit des lettres pour les personnes qui le consultoient dans l'une et l'autre religion, correspondoitavec les Églises et les évoques , les moines et les ermites , siégeoit à des conciles et à des synodes, étoit appelé aux conseils des empereurs, chargé de négociations, envoyé à des usurpateurs ou à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir : les trois pouvoirs religieux, politique et philosophique, s'éloient concentrés dans révéque. Saint Ambroise va en ambassade auprès de Maxime, fait . sortir Théqdose du sanctuaire , réclame les cendres de Gratien , ne peut sauver Valentinien II, et refuse de communiquer avec Eu* gène : au milieu de ces grandes occupations, il compose tous ces ouvrages qui nous restent, introduit la musique dans les Églises d'Occident, et laisse des chants si renommés que, dans les siècles suivants, le mot hymne et le mot Ambrosianum devinrent synonymes. Les travaux de saint Augustin ne sont point surpassés par ceux de saint Ambroise. Quatre-vingt-treize ouvrages en deux cent trente-deux livres, sans compter ses lettres , attestent la fécondité et la variété du génie du fils de Monique. « Si je pouvois, dit-il u dans une lettre à Marcelin , vous rendre compte de mon temps « et des ouvrages auxquels j'ai été obligé de mettre la main , vous « seriez surpris et affligé de la quantité d'affaires qui m'accablent.
u Quand j'ai un peu de relâche de la part de ceux qui ont recours u à moi , je ne manque pas d'autre travail ; j'ai toujours quelque u chose à dicter qui me détourne de suivre ce qui seroit plus de a mon goût dans les courts intervalles de repos que m'accoru dent les besoins ou les passions des autres'. » Augustin écrit contre. les donatistes^ ceux-ci veulent le tuer, il intercède pour eux : il a un démêlé avec saint Jérôme ; il s'occupe d'arbitrage ; il reçoit les fugitifs après le sac de Rome. Son amitié et ses liaisons avec le comte Boniface sont célèbres : la lettre qu'il écrivit à cet homme offensé , pour le rappeler à l'amour de la patrie , lui {ai4 grand lK)nneur. « Jugez vous-même : si l'Empire ronaaia voust « fait du bien , ne lui rendez pas le mal pour le bien ; si l'on vous
« Si auicm raiionem omnium dierum el lucubralioDum aliis necessilalibtts impensamm tibi possem rrddcre, gravUcr conlrislalusrairarerisquanla me dislendanl... Cum enim ab eoriim hominum nécessita libus al iquan lui uni vaco, qui me sic angarianl, non désuni qu» dicUnda propono... Taies ergo mibi nccessilates diclandi aiiquid , quod me ab eis dicUiUonibus impedial quibus magis inardesco, déesse non possunt; cum paululum spalii vix datur inler acervos occupalionum , quibus nos alienœ vel cupiditales vel necessilales augariatœ Irahunt. (AcG., epist., p. 139.)
« a fait du mal , ne rendez pas le mal pour le mal. » Augustin étoit propre, mais simple dans ses vêtements. « Il faut, disoit-il , que « mes habits soient tels que je les puisse donner à mes frères , s'ils M n'en ont point ; il faut qu'ils conviennent par leur modestie à « ma profession , à un corps cassé de vieillesse et à mes cheveux M blancs '. » Il étoit chaussé, et disoit à ceux qui alloient pieds nus : « J'aime votre courage ; souffrez ma foiblesse. » Aucune femme n'entroit dans sa maison , pas même sa sœur ; s'il étoit absolument obligé de communiquer avec des femmes, il ne leur parloit qu'en présence d'un prêtre : il se souvenoit de sa chute. Il mourut dans Hippone assiégée sans faire de testament, car dans son extrême pauvreté il n'avoit rien à laisser à personne.
Saint Jérôme est une antre grande figure de ces temps, mais d'une tout autre nature : orageux , passionné , solitaire, regrettant le monde dans le désert , le désert dans le monde ^ voyageur qui cherche partout un abri et qui se surcharge de travaux comme il se couvre de sable , pour étouffer ce qu'il ne sauroit étouffer : matelot naufragé , pèlerin sauvage et nu qui apporte ses douleurs aux lieux des douleurs du Fils de l'Homme , et qui , courbé sous le poids des jours, peut à peine rester au pied de la croix.
Augustin et Jérôme appartiennent aux temps modernes ; on reconnoît en eux un ordre d'idées, \ine manière de sentir, ignorés de l'antiquité. Le Christianisme a fait vibrer dans ces cœurs une corde jusqu'alors muette ; il a créé des hommes de rêverie , de tristesse , de dégoût , d'inquiétude , de passion , qui n'ont de refuge que dans l'éternité.
Le clergé régulier formoit une partie considérable de l'organisation chrétienne : dans le monde civilisé romain, les moines étoient des hommes de la nature , comme ils furent des hommes de la civilisation dans le monde barbare. On distinguoit trois sortes de religieux : les reclus enfermés dans leurs cellules, les anachorètes dispersés dans les déserts, les cénobites qui vivoient en communauté. Les règles de quelques ordres monastiques étoient das chefs-d'œuvre de législation. Trois causes générales peuplèrent les cloîtres : la religion , la philosophie et le malheur ; on se mit à part de la société, quand elle eut perdu le pouvoir de protéger. Les couvents devinrent par cela même une pépinière d'hommes de talent et d'indépendance.
L'occupation manuelle des cénobites étoit de faire des cordes ,
* Vestes ejus vel Icctiialia ex moderato et compelenti habitu crant, nec nitida nioiirum nec abjecta plurimum. (PosiD'i in vit» Aftg»^ c. xm.)
des paniers, des nattes, du papier; ils transcrivoienL aussi des livres * \ travaux dont saint Ephreni se plaît à tirer des leçons.
Paul ermite, Antoine, Pacôme, Hilarion, Macaire, Siméon Stylite, sont des personnages inconnus à rhellénisme : leurs vêlements, leurs palmiers, leurs fontaines, leurs corbeaux, leurs lions , leurs montagnes, leurs grottes , leurs vieux tombeaux, les ruines où les démons les tentoient, les colonnes qui leur élevoient dans les airs une autre solitude, appartiennent à la puissance de l'imagination orientale chrétienne.
Les ascètes erroient en silence sur le Sinaï comme les ombres du peuple de Dieu. Ces aspirants du ciel exerçoient un grand pouvoir sur la terre : les empereurs les envoyoient consulter. Constantin adresse une lettre à saint Antoine et l'appelle son père ; saint Antoine assemble ses moines et leur dit : « Ne soyez pas surpris qu'un «« empereur nous écrive, ce n'est qu'un homme; étonnez-vous «« plutôt de ce que Dieu ait écrit une loi pour les hommes '. » Antoine se refuse à toute réponse \ ses disciples le pressent ; alors il mande à Constantin et à ses deux fils : « Méprisez le monde , son- « gez au jugement dernier, souvenez- vous que Jésus-Christ est le « seul roi véritable et éternel ; pratiquez l'humanité et la justice ^»
Dans la sédition d'Antioche , les moines descendirent de leurs montagnes , et s'établirent à la porte du palais , implorant la grâce des coupables. Un d'entre eux , Macédonius , surnommé le Critophage , rencontre dans la ville deux commissaires de l'empereur ; il en saisit un par le manteau , et leur ordonne à tous deux de descendre de cheval : la hardiesse de ce petit vieillard couvert de haillons indigne les commissaires -, mais , ayant appris qui il étoit , ils lui embrassent les genoux. « Amis, s'écrie l'ermite, intercédez <( pour le sang des coupables \ dites à l'empereur que ses sujets «< sont aussi des hommes faits à l'image de Dieu \ que s'il s'irrite « pour des statues de bronze, une image vivante et raisonnable » est bien préférable à ces statut. Quand celles-ci sont détruites , •« d'autres peuvent être faites : mais qui donnera un cheveu à
' Funiculos elBcis...? In mente habeto illos qui per marc navigant. Sporlulas exiguas operaris?Quœ nuncupalur mallaccia cogita... Pulchrc et eleganter scribis? Odiorum tebricatores cogita. {S. pattit Ephrcem. Syri ParcenesU quadragetima teptima , p. 557. Anttierpis, 1619.)
s Ne mircminisi ad nosscribat imperator, homo cuni ait; sed miramini potius quod Icgem hominibus scripserit Deus. (S. AnastasH arehiepiteop,. S, Anionii vHa , t. u, p. 856. Parisiis , 1698.)
3 Sed potius diei judicii recordarentur , scirentque Christuni solum et œternum esse imperatorem . Rogabat ut humanitati studerent ac curam jusiitic pauperumque gérèrent (/d., iMd.)
« rhomme qu'on a fait mourir • ? » Ainsi renaissoient la liberté et la dignité de l'homme par le Christianisme : ces ermites, exténués de jeûnes , retrouvoient dans l'indépendance et le mépris de la vie les droits que la société avoit perdus dans le luxe et l'esclavage.
Les leçons n'étoient pas épargnées aux empereurs : Lucifer, de Caliari , apostrophe Constance au sujet d'Athanase : « Si tu étois « tombé entre les mains de Mathatias ou de Phinées, ils t'auroient « frappé du glaive 5 et moi , parceque je blesse de ma parole ton « esprit trempé du sang chrétien , je te fais injure! Que ne te w venges-tu d'un mendiant? Devons-nous respecter ton diadème , « tes pendants d'oreilles , tes bracelets , tes riches habits, au mé- « pris du Créateur? Tu m'accuses d'outrages : à qui t'en plaindras- « tu? A Dieu , que tu ne connois pas! A toi-même, homme morw tel qui ne peux rien contre les serviteurs de Dieu! Si tu nous « fais mourir, nous arriverons à une meilleure vie. Nous te de- « vous obéissance , mais seulement pour les bonnes œuvres, non « pour les mauvaises et pour condamner un innocent \ »
Lucifer étoit légat du pape Libère : on voit déjà poindre l'esprit véhément et dominateur des futurs Grégoire VIL
Des vices s'étoient glissés à travers les vertus : les passions privées se nourrissent dans le silence de la retraite ; les passions publiques naissent au bruit du monde. Saint Grégoire de Nazianze , saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin , Salvien, plusieurs autres Pères, se plaignent de l'ambition des prélats, de la cupidité des prêtres et des mœurs des moines. Vous avez déjà vu des exemples à l'appui de ces reproches , et j'ai rappelé les lois qui s'opposoient aux empiétements du clergé : que l'homme triomphe par les vertus ou par les armes\ la victoire le corrompt. Ce fut surtout dans les sectes séparées de l'unité de l'Église qu'eurent lieu les plus grands désordres : les hérésies furent au Christianisme ce que les systèmes philosophiques furent au paganisme, avec cette différence que les systèmes philosophiques étoient les vérités du culte païen , et les hérésies les erreurs de la religion chrétienne.
Les hérésies sortoient presque toutes des écoles de la sagesse
• Ad principes ipsos accedcutes cum ûducia loquebanlur pro rcis, et oinnes sanguineni eflUnderc parati craiit , et capita deponere, ut captos ab eispcctalis Iribulalionibus eripe-
rent Statu» quidcm defect» rursum ereclA Tuerunt; h\ auloiu vos Dci
imagiheni occiderciis, quomodo rursum poterilis peremptum revoctre? (S. J. CHHYftosT., Hom, XVII, p. 173, t. II. Parisiis, 1718.)
a Subdilos nos dcbere esse in huais opcribus, non in malis. An bonum est opus si eum quem innocentem scimus... iuterimauius... (De non ptrcendo in Deura deliaquenlibus.— Luciferl, episcopi calaiitani , ad constaniium, Constantinl magnl Imp. Aug, OpêU" ^uia , p. S99. Parisiis , 1568.)
humaine. Les philosophies des Hébreux , des Perses, des Indiens, des Égyptiens , des Grecs, s'étoient concentrées dans l'Asie sous la domination romaine : de ce foyer allumé par l'étincelle évangélique , jaillit cette multitude d'hérésies aussi diverses que les mœurs des hérésiarques étoient dissemblables. On pourroit dresser un catalogue des systèmes philosophiques , et placer à côté de chaque système l'hérésie qui lui correspond. TertuUien l'a voit reconnu : « La philosophie , dit-il , qui entreprend témérairement de « sonder la nature de la Divinité et de ses décrets , a mspiré « toutes les hérésies. De là viennent les Éones et je ne sais quelles « formes bizarres, et la trinité humaine de Valentin, quiavoit été « platonicien ; de là le Dieu bon et indolent de Marcion , sorti des « stoïciens : les épicuriens enseignent que l'ame est mortelle. « Toutes les écoles de philosophie s'accordent à nier la résurrection « des corps. La doctrine qui confond la matière avec Dieu est la « doctrine de Zenon. Parle-t-on d'un Dieu de feu, onsuitHéra- « dite. Les philosophes et les hérétiques traitent les mêmes su- ** jets, s'embarrassent dans les mêmes questions: D'où viemte « mal , et pourquoi est-il ? (Coù vient Ckommey et comment ? et ce que « Valentin a proposé depuis peu : Quel est le principe de Dieu? A « l'entendre , c'est la pensée et un avorton * . »
Saint Augustin comptoit de son temps quatre-vingt-huit hérésies , en commençant aux Simoniens et Gnissant aux Pélagiens, et il avoue qu'il ne les connoissoit pas toutes. Comme l'esprit ne fait souvent que se répéter, il n'est pas inutile de remarquer que le mot hérésie signifie choix , et c'est aussi ce que veut dire le mdt éclectisme si fort en vogue aujourd'hui : l'éclectisme est l'hcrésle des hérésies ou le choix des choix philosophiques.
Ainsi, au moment de la destruction de l'Empire romain en Occident , le Christianisme marchoît avec douze persécutions générales ^, les persécutions de Néron , de Domitien , de Trajan , de Marc-Aurèle , de Sévère , de Maximin , de Décius , de Valérien , d'Aurélien , de Dioclétien , de Constance ( persécution arienne), de Julien -, avec trois schismes de l'Église romaine, les schismes des antipapes Novatien , Ursien et Eulalius ; avec plus de cent hérésies. Par schisme il faut entendre ce qu'on entendûît alors , te dissentiment sur les personnes ; par hérésie , les différences dlioB les doctrines.
» Prœscript. conl, hœret. Flburt.
* Les Jetés des Apâtres démontrent qaMl y avoil eu des pertécirtioM |MnrUcQlièréS', même avant la persécution de Néron. S. Luc en fait foi, et les Actct (te* ^pd(}'M, quoi qu*on en ait dit , sont authentiques.
Les hérésies du premier siècle furent de trois sortes : les premières appartenoieut à des fourbes qui prétendoient être le véritable Messie, ou lout au moins une intelligence divine ayant la vertu des miracles ; les secondes sortirent de ces esprits creux qui recouroient au système des émanations pour expliquer les prodiges des apôtres ; les troisièmes furent les imaginations de certains rêveurs qui voyoient en Jésus-Christ un Génie sous la forme d'un homme , ou un homme dirigé par un Génie : ils disoient encore que Jésus-Christ avoit enseigné deux doctrines , Tune publique, l'autre secrète; ils mutiloient les livres du Nouveau-Testament, composoient de faux évangiles et fabriquoient des lettres des apôtres. Dans ces trois classes d'hérésiarques on trouve Simon, Dosithée, Ménandre, Théodote, Gorthée, Ciéobule, Hymenée, Philète, Alexandre , Hermogènes , Cérinthe, les Ebionistes et les Nazaréens. Presque toutes les hérésies du premier siècle furent juives d'extraction.
Au second siècle les hérésies devinrent grecques et orientales. Plusieurs philosophes de l'Asie avoient embrassé le Christianisme ; ils y apportèrent les idées spéculatives dont ils s'étoient nourris : la doctrine des deux principes , la croyance des génies, les émanations chaldéennes , en un mot tout l'abstrait de l'Orient modifié par la philosophie grecque, pétrie et repétrie dans l'école d'Alexandrie. Il y eut aussi des réformateurs du Christianisme qu'ils tfou- Yoient déjà altéré : Montan , Praxéas, Marcion, Saturnin, Hermias, Artemon, Basilide, Hermogènes, Apelle, Talien, Héracléon, Gerdon, Sévère, Bardesanes, Yalentin, furent les plus célèbres hérétiques de cette époque.
Praxéas, de l'hérésie de Montan, soutenoit que Dieu le père étoit le même que Jésus-Christ, et qu'en conséquence il avoit aouflTert. Les disciples de Praxéas furent appelés Pairopassiens, parcequ'ils attribuoient au Père comme au Fils la passion et la croix*.
Yalentin , suivant le génie grec qui personnifloit tout , transformoit les noms en personnes : les siècles qui dans l'Ecriture portent le nom d'Eones ou d'Aiones , devenoient des êtres ayant chacun leur nom. Le premier Éone se nommoit Proon, préexistant, ou Byihos, profondeur : il avoit vécu longtemps inconnu avec Ennoia^ la pensée , ou Charis , la grâce , ou Sigé , le silence. Bythos engendra avec Sigé Nous ou l'intelligence , son fils unique. iVotis devint le père de toutes choses. Nous enfanta deux autres Éones, Logos et Zoé , le verbe et la vie : de Logos et de Zoé naquirent Anihropos
*^Afpend, ad TerUU. PrœscHp,, in fin.
et Ecclesia , l*homme et l'église. Enfin après trente Eones qui formoient le Pleroma ou la plénitude, se trouyoit la vertu du Pieromay Horos ou Stauros^ le ternne ou la croix*. Cette théologie s'étendoit beaucoup plus loin ^ mais l'esprit humain a des folies trop nombreuses pour les suivre dans toutes leurs ramifications.
Au troisième siècle , la philosophie grecque continua ses ravages dans le Christianisme : les hommes qui passoient incessamment des écoles d'Athèaes et d'Alexandrie à la religion évangélique cherchoient à rendre celle-ci naiurcUe, c'est-^à-dire qu'ils s'efforçoient d'expliquer les mystères , afin de répondre aux objections des païens. Cette fausse honte de l'esprit produisit les erreurs de Sabellius, de Noët, d'Hiérax, de Bérylle, de Paul de Samosate : on compte aussi celles des Ophites, des Caïnites, des Sethiens et des Melchisédéciens.
Manès , dont l'hérésie éclata vers l'an 277, étoit un esclave appelé Coubric , surnommé Manès , ce qui signifioit en persan l'art de la parole^ Manès prétendoit y exceller. Il eut pour disciple Thomas, et rapporta de la Perse l'ancienne doctrine des deux Priïicipes : le bon Principe est la lumière ; le mauvais Principe , les ténèbres. Le monde étoit l'invasion du mauvais Principe , ou du principe ténébreux, dans le bon Principe ou le principe lumineux. Manès infiltroit sa doctrine dans le Christianisme par l'histoire de la tentation de l'homme produite de Satan , et par la mission de Jésus-Christ envoyé du bon Principe pour détruire l'action de Satan ou du mauvais Principe >.
Les hérétiques cherchoient assez souvent à rentrer dans le sein de l'Église ; on ne s'y refusoit pas , mais on difiéroit sur les conditions de leur réintégration : autre source de schismes au troisième siècle ; celui des Novatiens est un des plus connus.
Le quatrième siècle se distingue par la grande hérésie d'Arius. Le monde philosophique à cette époque étoit devenu néoplatonicien; le néoplatonisme ne trouvoit plus de contradicteurs, et se rapprochoit de la théologie chrétienne , à laquelle il s'étoit assimilé. La puissance politique ayant passé du côté des chrétiens, les hérésies affectèrent le caractère de la domination et les mœurs du palais; elles voulurent régner, et montèrent en effet sûr le trône avec Constance : elles servirent de marchepied au paganisme pour reprendre un moment la pourpre avec Julien. Con-
■ TsETUL. adv, valent.
» BBAU90BIII, JlistiOire du Manich-i Hkebklot, TnBOOOft. Bœret,$ Aeta dUpui. Areh,; Monument, eccLt S^^ ^^ I^t*» op. yaies, et D. Cet.
istance ayant divisé la doctrine orthodoxe par Tarianisme , il parut tout simple que la religion changeât dans Julien comme elle avoit changé dans Constance , et que l'un forçât ses sujets d'adopter sa communion , ainsi que l'autre lœ y avoit obligés.
Sabellius avoit établi la distinction des personnes trinitaires ^ Marcion et Cerdon reconnoissoient trois substances incréées -, Arius voulut concilier ces opinions en faisant de la Trinité trois substances ; mais , posant en principe que le l^ère seul étoit incréé , le Verbe devenoit une créature : Macédonius nia depuis la divinité du Saint-Esprit. Le mot comubstantiel fut inventé pour écarter les subtilités des Ariens \ mot latin qui ne traduisoit pas exactement le fameux mot grec komoousiosj employé par les Pères de Nicéc. Eusèbe et Théognis usèrent de supercherie en souscrivant le symbole * ; ils introduisirent un iota dans le mot komoousios ,et écrivirent homoiousios, semblable en substance, au lieu de même substance. On chicana sur cet iota qui causa bien des persécutions et fit couler beaucoup de sang. Saint Hilaire, avec la droiture et la raison des peuples occidentaux, admit les deux expressions, disant que rien ne pouvolt être semblable selon la nature qui no fût de môme nature *. L'arianisme divisé en plusieurs branches , eusébien, demi-arien, etc. , passa des Romains auxGoths^ son caractère se mélangeoit de faste , de violence et de cruauté. Arius , son fondateur, étoit pourtant un homme doux quoique obstiné : l'antagoniste (T Arius fut , vous le savez , le fameux Athanase.
Avec Arius, dans le quatrième siècle, vinrent aussi des réformateurs qui attaquèrent la discipline de l'Église et le culte de la Vierge : par l'austérité des mœurs , ils arrivoient à la dépravation. On compte Helvidius, Bonose , Audée , Collathe , Jovinien , Pfîscillius et plusieurs autres.
Le cinquième siècle vit les hérésies placées dans les prélats : celle du violent Nestorius, évéquedeConstantinople, éclata. Il nia l'union hypostatique, admettant toutefois l'incarnation du Christ , mais disant qu'il n'étoit pas sorti du sein de la Vierge. L'Orient se divisa; il y eut conciles contre conciles, anathèmes contre ana thèmes , persécutions , dépositions , exils. Après le concile d'Ephèse , le nestorianisme triompha ^ bientôt Eutychès vint combattre Nestorius et remplacer une erreur par une erreur. Le nestorianisme snpposoit deux personnes dans Jésus-Christ ; Eutychès , par un autre excès , prétendoit que les deux natures de l'Homme-Dieu , la nature humaine et la nature divine, étoient
< PhILOST., 1. I, C. IX. — a SULP, Sbv., I. XIII.
lellcmcnt unies qu'elles n'en faisoient qu'une. Les moines avoient soutenu contre les Nestoriens la maternité de la Vierge ; ils s'enrôlèrent presque tous sous les bannières d'Eutychès. L'empire ^ d'Orient, berceau de toutes les hérésies, continua de s'engloutir dans ces subtilités déplorables. Les patriarches de Gonstantinople acquirent une puissance qui leur permettoit de disposer de la pourpre. Après Eutychès, des moines scythes, dans le sixième siècle, posèrent en principe qu'une des personnes de la Trinité avoit souffert. Dans le septième siècle , autres chimères -, dans le huitième , Léon Isauricn donna naissance à la secte des Iconoclastes^ et enfin, vers le milieu du neuvième siècle, s'établit le grand schisme des Grecs.
L'Occident , ravagé par les Barbares au cinquième siècle , enfanta des hérésies qui sentoient le malheur; des chrétiens opprimés cherchèrent une cause aveugle à des souffrances en apparence non méritées : Pelage, moine breton qui avoit beaucoup voyagé, fut l'auteur d'un nouveau système; il disoit l'homme capable d'atteindre le plus haut degré de perfection par ses propres forces. De cette hauteur stoïque , il étoit aisé de glisser à cette rigueur du destin qui écrase le juste sans Tabatlre. Entraîné de conséquences en conséquences, tout en ayant l'air d'admettre la nécessité de la grâce, Pelage se voyoit obligé de nier cette nécessité, de rejeter la contrainte du péché originel, laquelle auroit détruit la possibilité de la perfection sans la grâce. Julien, évoque d'Éclane , succéda à Pelage. Des semi-pélagiens engendrèrent la prédestination : ils soutenoient que la chute d'Adam a suspendu le libre arbitre , et que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous : le résultat étoit la damnation éternelle et la salvation éternelle forcées par la prescience de Dieu. Cette hérésie dura * ; elle parvint jusqu'à Gohcscale, et même jusqu'à Jean Scot Étigène.
Dans les sixième , septième, huitième et neuvième siècles , l'unité croissante de l'Église catholique et l'autorité de Charlemagne diminuèrent les hérésies dogmatiques -, mais il se forma des hérésies d'imagination : elles eurent leur source dans une nouvelle espèce de merveilleux né des faux miracles , des vies des saints, de la puissance des reliques, et du caractère crédule et guerrier prêt à procréer le moyen-âge. La lumière classique jeta un rayon perdu à travers les ténèbres du neuvième siècle , et fit éclore une superstition , du moins excusable : un prêtre de Mayence prouva que Cicéron et Virgile étoient sauvés. L'étude de l'Écriture amena
' NoRis., Hisl relag.f I. ii; Ducbbsnb^ i*rœdist.i 4nn. Be^iedkt., t. ii, an. 8S9.
des discussions subtiles, sur le nom de Jésus, sur le mol Chérubin, sur FApocalypse , sur les nombres arithmétiques , sur les couches de la Vierge. Tel fut ce long enchaînement de mensonges, de folies ou de puérilités.
Des doctrines passons aux hommes , du tableau des croyances à la peinture des mœurs , de Thcrésie à Thérésiarque : il est rare que la fausseté de l'esprit ne fasse pas gauchir la droiture du cœur, et qu'une erreur n'engendre pas un vice.
Marc , disciple de Valentin , séduisoit les femmes en prétendant leur donner le don de prophétie^ il s'en faisoit aimer passionnément; elles le suivoient partout. Ses disciples ■ possédoient le môme talisman , et des troupes de femmes s'altachoient à leurs pas dans les Gaules. Ils se nommoient Parfaits; ils se prétendoient arrivés à la vertu inénarrable. Selon eux le dieu Sabaoth avoit pour fils un diable, lequel avoit eu d'Eve Gain et Abel.
Les Docites maudissoient l'union des sexes, disant que le fruit défendu étoit le njariage , et les habits de peau la chair dont l'homme est vêtu *.
LesCarpocratiens, disciples de Carpocras, tenoient que l'ame étoit tout , que le corps n'étoit rien , et qu'on pouvoit faire de ce corps ce qu'on vouloit. Epiphane prôchoit la même doctrine : de là pour ces hérésiarques le rétablissement de l'égalité et de la communauté naturelles. Ils prioient nus comme une marque de liberté : ils avoient le jeûne en horreur; ils festinoicnt, se baignoient , se parfumoient. Les propriétés et les femmes appartenoient à tous : quand ils recevoient des hôtes, le mari ofiroit sa compagne à l'étranger. Après le repas ils éteignoient les lumières et se plongeoient aux débauches dont on calomnioit les premiei-s chrétiens; mais ils arrètoient autant que possible la génération, parceque le corps étant infâme, il n'étoit pas bon de le reproduire \
Montan couroit le monde avec deux prophétesses , Prisca et Maximilla. Il se disoit le Saint-Esprit et le continuateur des prophètes. Les pratiques des Montanistes étoient d'une rigueur excessive.
' Irbn., iib. I, cap. tiii et ix; Tbbodor., aœr,^ Ub. i, cap. x et xi.
• Clbm. lU^strom.
3 Nudi toto corpore precantur , tanquam per hujusmodi operationem inyeniant dicendi apud Deum libertatem ; corpora autem sua tum muliebria tum virilia noctu acdiu curant UDgueniis, balneis, epulalionibus, concubitibusque et ebrictalibus yacantes, et dctesuntur Jejunantem. Atque humanae carnis esu peraclo... Non ad generandani sobolem corruptio apud ipsos inslituta est, sed voluptatis gratia, diabolo illudenie Ulibus, et seductam errorc Dei creaturam subsannante. (Epipu., episcop. con^/atUfor, c<mtrahœre*es\ p. 7f . Luteli» PariBionim , f 612.)
Paul de Samosate se créa une immense fortune par le débit de ses erreurs. Dans les assemblées ecclésiastiques , il s'asseyoit sur un trône ; en parlant au peuple , il se frappoit la cuisse de sa mstin, et Ton cntonnoit des cantiques à sa louange.
Au milieu des Donatistes, en Afrique , se formèrent les Circoncellions, furieux qui pilloient les cabanes des paysans, apparoissoient au milieu des bourgades et des marchés, mettoient en liberté les esclaves et délivroient les prisonniers pour dettes. Ils assommoient les catholiques avec des bâtons qu'ils appeloient des israéliies , et commençoient les massacres en chantant : Louange à Dieu! Comme certains disciples de Platon ^ saisis de la frénésie du suicide, ils se donnoient la mort ou se la faisoient donner à « prix d'argent. Hommes, femmes, enfants s'élançoient dans des précipices ou dans des bûchers ' .
Plusieurs conciles, et entre autres celui de Nicée, prononcent des peines contre les eunuques volontaires. A l'imitation d'Origène , il s'étoit formé une secte entière de ces hommes dégradés ; on les nommojt Yalésiens : ils mutiloient non-seulement leurs disciples, mais leurs hôtes*; ils guettoient les étrangers sur les chemins pour les délivrer des périls de la volupté. Ils habitoient au delà du Jourdain, à l'entrée de l'Arabie ^
Les Gnostiques parlageoient l'espèce humaine en trois classes : les hommes matériels ou hyliqucs, les hommes animaux ou psychiquiques, les hommes spirituels ou pneumatiques. Les Gnostiques se subdivisoient eux-mêmes en une multitude de sectes : celle des Ophites révéroit le serpent comme ayant rendu le plus grand service à notre premier père, en lui apprenant à connoître l'arbre de la science du bien et du mal .Ils tenoient un serpent enfermé dans une cage \ au jour présumé de la séduction d'Eve et d'Adam , on ouvroit la porte au reptile qui glissoit sur une table et s'entortilloit au gâteau qu'on lui présentoit : ce gâteau devenoit l'eucharistie des Ophites *.
Des Gnostiques d'une autre sorte croyoient que tout étoit êtres sensibles, et ils se laissoient presque mourir de faim dans la crainte de blesser une créature de Dieu. Quand enfin ils étoient obligés
* AUorurn monlium cacuminibus viles animas projicientes, se prœcipi tantes dabant. (Op- - TATi Afri, NiUr'Uani epitcopi^de schismaie Donaiistarumf 1. m, p. 59. Lutetis Parisiorum . 1700.)
> Non soluni proprios hoc modo perflciunt, scd Sffpe etiam peregrinos acccdenles, et .idhuc apud ipsos hospiiio exccptos : abripiunl enim Ules intus et vincuUs iliigalos per vîm castrant, ut non amplius sînl in voluptatis pcriculo impulsi.
s In Bacaiiiis.regione Ptiiladeipbina ultra Jordanem. (Epiph., epitcop, Contt.t advertut hœreses^ lviii, p. 407.)
4 Orig. cont, Celt.
de prendre un peu de nourriture , ils disoient au froment : « Ce M n'est pas moi qui t'ai broyé; ce n'est pas moi qui t'ai pétri; ce « n'est p^s moi qui t'ai mis au four, qui t'ai fait cuire. » Ils prioient le pain de leur pardonner, et ils le mangeoient avec pitié et remords.
Les Priscilliens , dont la doctrine étoit un mélange de celle des Manichéens et des Gnosliques , cassoient les mariages en haine de la génération , parceque la chair n'étoit pas l'ouvrage de Dieu, mais des mauvais anges ; ils s'assembloient la nuit ; hommes -et femmes prioient nus comme les Carpocratiens, et se livroientà mille désordres toujours justifiés par la vileté du corps' . L'Espagne, . infestée de cette secte, devint une école d'impudicité.
L'Église faisoit tête à toutes ces hérésies ; sa lutte perpétuelle donne la raison de ces conciles , de ces synodes , de ces assemblées de tous noms et de toutes sortes que l'on remarque dès la naissance du Christianisme. C'est une chose prodigieuse que l'infatigable activité de la communauté chrétienne : occupée à se défendre contre les édits des empereurs et contre les supplices , elle étoit encore obligée de combattre ses enfants et ses ennemis domestiques. Il y alloit, il est vrai, de l'existence môme de la foi : si les hérésies n'avoient été continuellement retranchées du sein de l'Église par les canons , dénoncées et stigmatisées dans des écrits,^ les peuples n'auroicnt plus su de quelle religion ils étoient. Au milieu des sectes se propageant sans obstacles, se ramifiant à l'infini , le principe chrétien se fût épuisé dans ses dérivations nombreuses, comme un fleuve se perd dans la multitude de ses canaux.
Il résulte de cet aperçu que les hérésies s'imprégnèrent de l'esprit des siècles où elles se succédèrent. Leurs conséquences politiques furent énormes; elles afiqiblircnt et divisèrent le monde romain : les moines ariens ouvrirent la Grèce aux Goths, les Donatistes l'Afrique aux Vandales ; et , pour se dérober à l'oppression des Ariens , les évèques catholiques livrèrent la Gaule aux Franks. Dans l'Orient, le nestorianisme refoulé sur la Perse gagna les Indes , alla s'unir au culte du Lama , et constituer sous un dieu étranger la hiérarchie et les ordres monastiques de l'Eglise chrétienne : il fit naître aussi l'espèce de puissance problématique et fantastique du prêtre Jean. D'un autre côté une foule de sectes variées, que proscrivoit le fanatisme grec, se réfugièrent pêlemêle en Arabie : de la confusion de leurs doctrines, professées ensemble dans l'exil et travaillées par la verve orientale , sortit le
lemble dans l exil et travai
> ScLP. Sbt., lib. m ; Aco., Hœres.f
mahométanismc , hérésie judaïque -chrétienne, de qui la haine aveugle contre les adorateurs de la croix se compose des haines diverses de toutes les infidélités dont la religion du Coran s'est formée. A voir les choses de plus haut dans leurs rapports avec la grande famille des nations, les hérésies ne furent que la vérité philosophique, ou l'indépendance de l'esprit de l'homme, refusant son adhésion à la chose adoptée. Prises dans ce sens , les hérésies pro« duisirent des effets salutaires : elles exercèrent la pensée, elle» prévinrent la complète barbarie , en tenant l'intelligence éveillée dans les siècles les plus rudes et les plus ignorants \ elles conservèrent un droit naturel et sacré , le %roit de choisir. Toujours il y aura des hérésies, parceque l'homme né libre fera toujours des choix. Alors môme que l'hérésie choque la raison , elle constate une de nos plus nobles facultés, celle de nous enquérir sans contrôle et d'agir sans entraves.