PHILIPPE P
De 1060 à 1108.
Les quatre-vingt-une années qui s'écoulèrent de Hugues Capet à Philippe r^ furent des années de conception, de travail , d'éducation première; mais au règne de Philippe I'", la nuit, qui cou* vroit une enfance sociale laborieuse , se dissipe : le moyen-âge paroît dans l'énergie de sa jeunesse , l'ame toute religieuse, le corps tout barbare , et l'esprit aussi vigoureux que le bras.
Guillaume le Bâtard convoque les aventuriers de l'Europe pour aller subjuguer l'Angleterre ^ il triomphe à la bataille d'Hastings, et le roi de France se trouve avoir uu vassal-roi plus puissant que lui.
Cet événement, qui fut bientôt suivi des croisades, donne un nouveau mouvement aux populations. On avoit vu des invasions fortuites , des peuples marchant en avant et au hasard , sans savoir où ils s'arrêteroient , allant plutôt à des découvertes qu'à des con-
quêtes , comme ces navigateurs qui cherchent, des terres inconnues ^ il en est tout autrement de Guillaume et de ses bandes. Pour la première fois un peuple est méthodiquement subjugué : le sol envahi reçoit de nouvelles forêts; les anciennes propriétés sont cadastrées afin d'être imposées ou prises ; la langue et les lois des vaincus sont changées par système •, des espèces de moines armés bâtissent de toutes parts des châteaux moitié forteresses , moitié églises, et chaque soir le peuple conquis se couche au son d'une cloche , comme dans un couvent , grand tableau qui n'est plus à faire dq>uis qu'il a été peint de la main de M. Thierry. Gildas ayoit dit que les Angles (Anglôis) n'étoient ni puissants dans la guerre , ni fidèles dans la paix : Angli nec in belb fortes, nec in pace fidèles; les historiens des Siciliens et des Normands font observer que la Grande-Bretagne et la Sicile changèrent de face et devinrent des pays renommés aussitôt qu'ils eurent reçu la race normande : Jam inde Anglia non minus belli gloria quant humanitalis cuUu inter florentissbnas orbis christiani gentes in primis floruiu (M AL- MESB.) Siculi quod in palrio sob sunl, quod liberi sunt, quod onmes hodie christiani sunt ingenio Normannis acceptum ferunt, (Prosp. Fasel. , de Reb, sic.)
En Italie y un mauvais petit garçon de chétive mine devint d'abord moine de Gluny, ensuite cardinal , et enfin pape , sous le nom de Grégoire VIL Hildibranil dépose Boleslas, roi de Pologne, enlève le titro de royaume à la Pologne môme , ordonne â l'empereur victorieux de Constantinople d'abdiquer, rend les aventuriers normands de la Pouille feudataires du saint-siége, écrit à l'archevêque de Keims que le roi de France est un tyran indigne du sceptre, mande aux princes chrétiens de l'E^Migne que saint Pierre est seigneur suz^ain de leurs petits états, etque la Hongrie est un domaine de l'Église de Rome. Dans^ine lettre au roi Démétrius , Grégoire VU lui dit : « Votre flls nous a déclaré qu'il « vouloit recevoir la couronne de nos mains ; cette demande nous « a paru juste; et nous lui avons donné votre royaume delà part « de saint Pierre. »
On sait comment l'empereur Henri IV ftit déposé par Hifclibrand , comment il fut obligé , pour obtenir son pardon , de se présenter au bas des murailles de la forteresse de Canosse, sans gardes , dépouillé des habits impériaux , nu-pieds et couvert d*un cilice. Après trois jours de jeûne et de larmes, il M admis à baiser humblement la mule du pontife : un retour de fortune rendit l'empire à Henri IV. Après diverses entreprises guerrières où
Ton voit paroîtreGodefroi de Bouillon et un saccagement de Rome, Hildibrand va mourir fugitif, non vaincu, à Salerne, laissant aprài lui un grand nom mêlé à ceux de la comtesse Mathilde et de l'aventurier Guiscard. Une plume habile * nous prépare Tbistoire de ce fameux pontiflcat. La querelle des Investitures ne finit pas avec Henri IV et Grégoire Vil ^ l'esprit de domination populaire et religieuse se perpétua dans les successeurs d'Hildibrand. Mathilde légua ses états au saint-siége.
Philippe P% peu de chose par lui-môme , étoit un de ces hommes qui vivent seulement aCn que tout s'arrange autour d'eux : il aimoit les femmes, et répudia la reine Berthe sous prétexte de parenté. Il enleva Bertrade de Montfort, femme de Foulque le Réchcin, comte d'Anjou. De là des excommunications et des guerres dont Philippe triompha par sa fermeté dans le mal. Destiné aux grands spectacles sans y prendre part, Philippe vit la première croisade délibérée et résolue dans son royaume , au concile de Clermont, que présida Urbain II (1098). £n ce môme concile le nom de pape fut attribué exclusivement au souverain pontife.
Les flots des Barbares s'étoient calmés dansle bassin de laFrance où Dieu les avoit versés , et où la main de Karle le Martel et celle de son fils les avoient contenus ^ mais, après deux siècles de stagnation, gonflés par des générations nouvelles, ils se débordèrent. Les croisades furent comme un suavonir ou comme une prolongation de cette invasion générale qui avoit ravagé lo monde -, elles furent en outre des guerres de représailles. Les Sarrasins avoieni menacé TËhrope de leur joug trois siècles avant que l'Europe eût pris les armes contre eux : leur migration, sortant de l'Arabie, conquit la Syrie et l'Egypte, s'avança le long de l'Afrique d'orient en occident jusqu'au détroit de Gade, passa ce détroit, inonda l'Espagne , surmonta les Pyrénées , et ne s'arrêta qu'au milieu des Gaules contre l'épée de Karle le Martel.
Trop occupées alors , les populations chrétiennes remirent à un autre temps la vengeance^ mais , quand ce temps fut venu, elles s'ébranlèrent à leur tour , se portèrent d'occident, en orient par l'Europe , traversèrent le Bosphore , et allèrent attaquer les enfant3 du prophète aux lieux mômes d'où ils étoient partis. Je ne sache pas de plus grand spectacle que ces invasions des peuples de l'Asie et des [peuples de l'Europe marchant en sens opposé , les un» sous l'étendard de Mahomet , les autres sous l'étendard du Christ , autour de cette mer qu'avoit bordée la civilisation grecque et ro-
< M. VUlematiL
maine. Les Portugais et les Espagnols ont seuls reproduit ces merveilles, lorsque les premiers à travers les mers de l'Orient, les seconds à travers les mers de TOccidenl , retrouvoient un monde perdu et découvroient un monde nouveau.
Des mœurs pleines de splendeur et de naïveté , des crimes et des vertus, des croyances ardentes, des faits héroïques, des souvenirs merveilleux , d'immenses résultats matériels et moraux , scientifiques et politiques, voilà ce que présentent les croisades. Les rudes et simples expressions des chroniqueurs relèvent l'éclat des actions ; les ermites sont les historiens des chevaliers ] des moines racontent , avec l'humilité de la religion et la simplicité du langage , l'orgueil de la conquête et la grandeur des exploits guerriers , ces pèlerinages commencés avec le bourdon et continués avec répée. On doit aux croisades la recomposition des armées nationales , décomposées par les petits cantonnements militaires de la féodalité : tant de cheftains éparpillés sur le sol , et étrangers les uns aux autres , apprirent à se connoître à la tête de leurs vassaux^ les serfs recommencèrent le peuple françois dans les camps , comme les bourgeois dans les villes. La chrétienté parut aussi pour la première fois sous la forme d'une immense nation, agissant par l'impulsion d'un seul chef. Et qu'alloit-elle conquérir? un tombeau.
Les derniers croisés, embarques dans le dessein de reprendre Jérusalem sn«' «q soudan ismaélite, prirent Constantinople sur un empereur chrétien ; fin extraordinaire d'une aventure de quatre siècles, d'une chevalerie romanesque ranimée à Rho?es devant Mahomet , évanouie à Malte devant l'homme historique qui devoit lui-même aller toucher la Cité sainte , pour y puiser une autre sorte de merveilleux.