LOUIS VL
De 1108 à 1137.
Louis VI , dit le Gros , successeur de son père Philippe , avoit pour tout royaume le duché de France et une trentaine dé seigneuries. Il se battoit contre ses vassaux à Corbeil, à Mantes, à Montlhéry , à Montfort , au Puysaye dont le château lui coûta trois années de siège : c'étoit plus qu'il n'en avoit fallu aux François pour ravager l'Asie et prendre Jérusalem. *
C'est ici l'occasion de remarquer que les noms les plus répétés dans notre histoire n'ont pas pour cela une origine plus ancienne que les autres noms. Les nobles dont les terres se Irouvoient dans
DE L'HISTOmE DE FRANCE. 601
le duché de Paris étoient par cette raison même mentionnés aux chroniques du petit domaine royal; ces chroniques racontèrent les guerres que ces vassaux avoient eues avec la couronne , ou les honneurs qu'ils avoient ohtenus du monarque. Les autres nobles, cantonnés au loin dans leurs châteaux, restèrent ignorés; on ne parla d'eqx qu'à l'occasion de quelques batailles où ils avoient été appelés en vertu des services du fief. Il est arrivé de là qu'une centaine de noms ont rempli les fastes nationaux dans la monarchie féodale; au lieu des annales de France, vous ne lisez réellement que celles du duché de France, et pour ainsi dire des voisins du roi.
Sous la monarchie absolue, Versailles et la cour envahirent à leur tour notre histoire, comme le duché de France l'avoit jadis usurpée : c'est toujours une centaine d'hommes de la banlieue de Paris qui , tantôt chevaliers , tantôt valets décorés , deviennent les personnages de la nation ; héros domestiques dont la gloire avoit le vol du chapon autour des antichambres de leur seigneur. Si l'on veut connoître enfin notre ancienne patrie , il en faut recomposer le tableau général avec les tableaux particuliers des provinces : seul moyen de rétablir le caractère aristocratique que notre histoire doit avoir, au lieu du caractère monarchique qu'on lui a mensongèrement donné.
Au temps de Louis le Gros les quatre frère» Cnerlande et l'abbé Suger firent (aire un pas à la puissance royale, en diminuaut Vantorité des justices particulières , en affranchissant les serfs , en établissant les communes : cet établissement , dont on a fait tant de bruit , doit être entendu avec restriction.
La France, au commencement du onzième siècle, loin d'être homogène , étoit composée de trois ou quatre peuples différents de mœurs , de lois , de langage v U ne faut pas prendre ce qui se passoit dans le duché de Paris , en Picardie , en Champagne , le long du cours de la Marne et de l'Oise , de la Seine et de l'Yonne , pour ce qui se passoit au delà de la Loire et du Rhône , au delà de l'Orne , de la Sarthe et de la Vilaine. Nos rois n'ont pas pu affranchir ce qui n'étoit pas de leur dépendance.
Mais l'histoire , qui n'admet qlie les faits prouvés , en refusant à Louis le Gros l'honneur d'avoir fait naître la classe intermédiaire et libre de la bourgeoisie , ne peut pas non plus recevoir comme une vérité incontestable cet esprit général de liberté dont on pense que les villes furent simultanément saisies au douzième siècle : cette coïncidence n'existe pas. Presque toutes les communes du
midi de la France étoient libres et demeurées libres depuis Tadmi- Distration romaine et visigothe-, quelques privilèges , ajoutés à leur liberté primitive , ne constituent pas des chartes communales de la date du douzième siècle. «
D'une autre part , on ne peut dire que Louis le Gros , en donnant des chartes à sept ou huit communes, n'ait fait que suivre l'impulsion d'un mouvement qu'il n'auroit pu arrêter. Nous voyons les rois étoufTer avec la plus grande facilité les libertés municipales renaissantes , tirer tour à tour de l'argent de la commune qui avoit secoué le joug de son seigneur, et du seigneur qui , à l'aide de la force royale , avoit remis sa commune sous le joug.
Je ne puis me refuser au plaisir de citer un passage de la dixneuvième lettre sur Y Histoire de France. L'auteur (M. A. Thierry) , après avoir cité les noms des treize bourgeois bannis de la commune de Laon , termine son récit par ces paroles d'une gravité pathétique : « Je ne sais si vous partagerez l'impression que j'é- « prouve en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du « douzième siècle. Je ne puis m'empêcher de les relire et de les « prononcer plusieurs fois , comme s'ils dévoient me révéler le « secret de ce qu'ont senti et voulu les hommes qui les portoient « il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice , et la « conviction qu'ils valoient mieux que leur fortune , avoient aru taché ces hommes à leurs métiers, à leur commerce, à la vie « paisible , fnais sans dignité , qtie des serfs dociles pouvoient u mener sous la protection de leurs seigneurs. Jetés, sans lumières u et sans expérience , au milieu des troubles politiques , ils y porte tèrent cet instinct d'énergie qui est le même dans tous les temps , « généreux dans son principe , mais irritable à l'excès , et sujet à « pousser les hommes hors des voies de l'humanité. I^eut-étre ces a treize bannis , exclus à jamais de leur ville natale , au moment « où elle devenoit libre , s'étoient-ils signalés, entre tous les bour- M geois de Laon , par leur opposition contre le pouvoir seigneu- « rial : peut-être avoient-ils souillé par des violences cette opposiu lion patriotique; peut-être enfin furent-ils pris au hasard pour u être seuls chargés du crime de leurs concitoyens. Quoi qu'il en « soit, je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms et <( cette courte histoire , seul monument d'une révolution qui est u loin de nous , il est vrai , mais qui flt battre de nobles cœurs et u excita ces grandes émotions que nous avons tous , depuis qua- « rante ans, ressenties ou partagées. »
Le bourgeois du moyen-âge , (jui reconstruisit la moyenne pro-
priété dans les cités, n'étoit pas du tout le bourgeois de la monarchie absolue : c'étoit un personnage important, souvent appelé à délibérer sur les plus graves aflaires de la patrie. Il y avoit de grands, de petits et de francs bourgeois : le bourgeois pouvoît posséder certains Gefe. Le nom de bourgeois signifioit quelquefois honime de guerre; il nedérogeoit point à la noblesse. Noble homme, damotseau et bourgeois, sont des qualités données à une même personne dans des titres du quinzième siècle. Les nobles qui étoient bourgeois de certaines villes se trouvoient dispensés de l'arrière-ban . Les bourgeois de Paris s'appeloient les Bourgeois du Roi. u Au regardées non-nobles ils sont en deux manières : dont « les aucuns sont franches personnes, bourgeois du roi ou des « seigneuries sur lesquelles ils demeurent, et les autres sont serfs « et de serve condition. » (Coii/ttwi. gén.)
Cette classe intermédiaire entre le noble et le serf a donné naissance à une portion du peuple. Charles Y accorda des lettres de noblesse à tous les bourgeois de Paris ; Charles YI , Louis XI , François I*' et Henri II , confirmèrent ces lettres de noblesse. Paris ne fût Jamais une commune , parcequ'il étoit franc par la seule présence du roi.
LOUIS YIl
De 1437 i H8d.
Le règne de Louis VII , dit le Jeune , vit beaucoup de choses : le Gode de Justinien retrouvé *, la doctrine d'Abailard condamnée au concile de Soissons; la faction des Guelfes et des Gibelins répandue en Italie -, la seconde croisade prêchée par saint Bernard. Suger et Bernard étoient deux hommes supérieurs , de nature antipathique l'un à l'autre -, mais Bernard , sans être ministre , . gouvemoit le monde en sa double qualité de saint et de moine réformateur.
Louis le Jeune , revenu delà croisade , répudie Éléonore d'Aquitaine pour cause présumée d'adultère avec un jeune Sarrasin : il lui restitue la Guienne et le Poitou. Éléonore se remarie à Henri , comte d'Anjou et duc de Normandie , qui , devenu roi d'Angleterre sous le nom de Henri II , se trouva roi d'Angleterre , duc de Normandie et d'Aquitaine , comte d'Anjou , de Poitou , de Touraine et du Maine. Cette restitution probe, mais impolitique , à laquelle Suger s'étoit opposé, parcequ'il en prévoyoit les résultats, démembra la monarchie , introduisit l'ennemi dans le cœur du pays ,
604 ANALYSE RAISONiNEE
et ravorisa les grandes guerres que l'Angleterre Ot à la France avec des François.
Le douzième siècle est mémorable par de rapides progrès vers d'autres idées. Alexandre 111 , dans le troisième concile de Latran , déclara que tous les chrétiens dévoient être exempts de la servitude : la croix portoit son fruit.
Les écoles se multiplièrent dans les cathédrales et dans les monastères; les collèges s'établirent en dehors de ces monastères; l'Université prenoit de nouvelles forces; les étudiants étrangers égaloient dans Paris le nombre des habitants.
En Angleterre survint le différend fameux entre Henri II et Thomas Becket , relativement aux immunités ecclésiastiques.