‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 33 sur 56 · PHILIPPE IL · texte numérisé non relu

PHILIPPE IL

De 1180 à 1223.

Philippe Auguste , parvenu au trône , réunit à la couronne , par la confiscation féodale, appuyée des armes, la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou; il fit l'acquisition des comtes d'Auvergne et d'Artois; il recouvra la Picardie , grand nombre de places dans le Berry, et divers autres comtés, châtellenies et seigneurie*» ii iticablit la subordination parmi les grands vassaux et nt sentir la monarchie ; il cila Jean Sans-Terre devant la cour des pairs pour y être jugé sur le meurtre d'Arthur commis dans le ressort du royaume : c'est le premier important arrêt politique de cette haute cour.

Philippe fit couronner son fils roi d'Angleterre à Londres. Les Anglois conquirent à cette époque la grande Charte : entre plusieurs articles favorables aux communes et à l'indépendance des tribunaux, le trente-troisième porte que nul homme ne sera arrêté , emprisonné , dépouillé , banni , mis à mort arbitrairement ; que le roi n'agira ou ne fera agir contre qui que ce soit autrement que d'après le jugement légal des pairs de l'accusé, ou d'après la loi du pays. C'est le fondement de toutes les libertés chez tous les peuples.

La bataille de Bouvines est la première où l'on reconnoisse un esprit de nationalité; la transformation est accomplie; les Franks sont devenus François. Philippe n'offrit point avant le combat sa couronne au plus digne, mais en remportant la victoire sur l'empereur Othon il courut risque de la vie. Jeté à bas de son

cheval, « s'il n'eût été protégé, dit Guillaume le Breton, de la « raain de Dieu et d'une excellente armure, il eût été tué. »

Au règne de Philippe Auguste se rattachent deux incidents remarquables : la croisade contre Saladin et la croisade contre les Albigeois; on avoit appris en marchant contre les inGdèlesà marcher contre les chrétiens.

Saladin avoit repris Jérusalem l'an 1187 de Jésus-Christ. Il laissa sortir tous les chrétiens au prix d'une rançon modique. Un historien arabe leur applique ce passage de l'Alcoran : « Oh! com- « bien ils quittèrent alors de jardins et de fontaines, de champs « ensemencés et de nobles demeures qui faisoient leurs délices, « et que nous donnâmes en héritage à un autre peuple! » (BiW. des Crois, ^ par M. Michaud, chron, Arab,)

Les princes d'Ckîcident se croisèrent pour aller une seconde fois délivrer la Ville sainte. Philippe passa en Orient; mais il y (Vit éclipsé par ce Richard Cœur-de-Lion dont l'ombre faisoit tressaillir les chevaux sarrasins , et qui revenoit du combat la cuirasse hérissée de flèches comme une pelote couverte d* aiguilles ( ViNi- SANF) ; de ce Richard que Blondel ne déhvra pas de sa prison par une chanson , mais qui chantoit lui-môme dans la tour en langue romane :

Ja nos boni pris non dira sa raicoo ; Adreitanieot se corn hom dolent non :

Ma per cooort pot il faire chaoson ; Pro a d'amis , mas ponve son li don : Onta i auron se por ma reezon , Sois fait dos yver prison.

La troisième croisade, commencée en 1187, fut suivie delà quatrième, en 1204, et se termina à la prise de Constantinople par les croisés. Baudouin , comte de Flandre , fut élu empereur , et établit cet empire des Latins , qui ne dura que 58 ans.

L'an 1206 ouvrit la croisade contre les Albigeois : Innocent III, saint Dominique, Raymond , comte de Toulouse , Simon , comte de Montfort , sont les personnages de cet abominable épisode de notre histoire.

Le progrès de l'esprit philosophique renaissant par l'hérésie est remarquable dans les opinions diverses des Albigeois. Les principaux chefs ligués contre Raymond VI, leur protecteur, furent Eudes, duc de Bourgogne, Henri, comte de Nevers, et Simon , comte de Montfort. Simon étoit un homme dissimulé et ambitieux, vaillant, du reste, réglé dans ses mœurs, ayant,

comme tous les hommes à part , commandement sur la (brtune.

Cette guerre vit naitre l'inquisition , et se distingua par ses aulo-da-fé. On jetoit les femmes dans des puits; on égorgeoit sans merci , et , pendant les massacres ^ les prêtres du comte de Montfort chantoient le Veni , Creator. Béziers fut emporté d'assaut : « Là se Gt ie plus grand massacre qui se fût jamais fait dans le « monde entier ; car on n'épargna ni vieux , ni jeunes , pas même « les enfants qui tétoient ; on les tuoit et faisoit mourir. Voyant « cela , ceux de la ville se retirèrent , ceux qui le purent , tant « hommes que femmes , dans la grande église de Saint-Nazaire. « Les prêtres de cette église dévoient faire tinter les cloches « quand tout le monde seroit mort; maïs il n'y eut son de cloche , « car ni prêtre , vêtu de ses habits , ni clerc ne resta en vie. »

Toulouse, dont toutes les maisons étoient fortifiées, et dont les bourgeois se défendirent de rue en rue , est prise et reprise , inondée de sang , à moitié brûlée.

Longtemps après , les ossements du vieux Raymond , qui ne furent jamais enterrés , se montraient dans un cofflre , tout profanés et à moitii mangés des rau , chez des firères hospitaliers de Saint- Jean de Toulouse. Une simple commune de France , la petite république de Toulouse, brava, pendant vingt ans, les anathèmes des papes , les fureurs de l'inquisition , les assauts de trois rois de France, parmi lesquels on compta Philippe Auguste et saint Louis. Simon de Mont fort introduisit, avec ses François^ la langue picarde, ou le français walbn, dans les villes de Languedoc. La belle langue romane se perdit , et ne subsista plus qu'altérée dans le patois des campagnes.

L'inquisition , née des troubles vaudois, ne se put établir en France , parcequ'elle rencontra une rivale puissante dans la justice parlementaire. « L'inquisition a été quelque temps en France eh quelques endroits; mais elle n'y a proprement feit que des apparitions. Il n'y en reste plus qu'un vestige dans un village nommé Quingey, entre Besançon et Dôle, où un dominicain, qui y vit d'un petit hospice , porte le nom de Pape de Quingey. Tout son pouvoir est , Dieu merci , restreint à donner permission de lire les livres prohibés. Avant la conquête de la Franche-Comté, ce petit pape de Quingey fit briller plus d'une fois par feu clair et vermeil le pouvoir de l'inquisiteur. » {Note sur Boutainvilliers.)

Philippe Auguste fit enclore et paver Paris. « Le bon roi

«< se mit à une des fenêtres de laquelle il s'appuyoit aucunes Ibis

M pour regarder la Seine couler si advint que charrette

« vint à mouvoir si bien la boue et l'ordure que le roi

« sentit cette pueur si corrompue , et s'entouma de cette fenêtre « en grande abomination de cœur. Lbrsjît mander li prévôt et « bourgeois de Paris, et li commanda que toutes les rues fussent « pavées, bien et soigneusement de grès gros et forts. »

Les deux cent trente-six rues de Paris étoient pleines de gens qui crioient :

Seigoears , youlez-TOus baigner.

Entrez donc sans délaler ;

Les bains sont ohaiids, c'est sans mentir.

Le bon Tin fort à trente-denx , A seize, à douze, à dix, à huit.

LOUIS VIIL

De 1223 à 1326.

« Louis YIII, dit du Haillant, fut bon et vertueux prince, et « si peu de temps roi , qu'il n'a autre surnom , sinon de père du tt roi saint Louis. » Du Haillant se trompe: fils d'un grand roi, et père d'un roi plus grand encore, Louis fut surnommé Cœur-de- Lion ou Lion-Pacifique , tout à la fois à cause de son courage et de sa douceur. Il chois'a son (ils aine pour lui succéder, laissante ses autres enfants des apanages; l'accession du premler-n4 à la couronne n'étoit pas encore un droit indépendant de la vobnié paternelle.

Sous le règne de Louis YIII , on remarque l'établissement du premier ordre des moines mendiants. On signale aussi une multitude de lépreux. 11 fut défendu aux femmes amoureuses, filles de joie et paillardes , de porter robes à collets renversés, queue, ni ceinture dorée.

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