PHILIPPE IV
De 1285 à 1514.
Au règne de Philippe le Bel commence la monarchie des trois états et la monarchie du parlement.
Sous les rois des deux premières races , le peuple entier (c'està-dire les soldats ou les conquérants) paroissoit aux assemblées de mars et de mai ^ donnoit son suffrage pour la formation des
loiset sa voix pour l'élection des souverains. Il ne faut pas confondre le tiers'éiai, appelé par Philippe, et avant lui par saint Louis , avec ces masses militaires. Le tiers-état se composoit des bourgeois nés dans les villes du moyen-Age , des gens de métiers affranchis , et des anciens magistrats municipaux romain^. Ce furent ces bourgeois qui se soulevèrent dans le douzième siècle , qui devinrent propriétaires collectifs, et par conséquent seigneurs^ obtinrent de Louis le Gros quelques chartes , et prirent le nom de communes, nom nouveau et exécrable, dit un auteur contemporain ^ ce furent ces bourgeois qui , arrivés aux états, commencèrent le peuple françois dans les villes, après la disparition de la peuplade franke et la métamorphose de la servitude en servage.
Ce n'est pas , je l'ai déjà dit , qu'avant le règne de Philippe le Bel on ne trouve des assemblées de notables, des bourgeois de bonnes villes semondrés par nos rois \ mais ce n'est qu'à l'occasion des démêlés de Philippe lY avec le pape Boniface , et surtout à l'occasion d'une taxe générale de six deniers sur les denrées vendues, « qu'Enguerrand de Marigny , surintendant de ses Gnances, mi- « nistre plus célèbre encore par ses malheurs que par son grand « talent dans les aflaircs, pour obvier à ces émeutes, pourpensa tt d'obtenir cela du peuple avec plus de douceur. Dans cette vue « il engagea le monarque à convoquer à Paris les états-généraux « du royaume. On (it dresser un échafaud ; là , en présence du « roi, le surintendant, après avoir loué hautement la capitale, « l'appelant la Chambre royale , où les souverains anciennement « prenoient leurs premières nourritures , exposa avec beaucoup « de force les motifs qu'avoit ce prince d'aller punir la désobéis- « sance desFlamands, exhortant vivement les trois états aie secou- « rir dans cette nécessité publique, où il s'agissoit du fait de « tous. >»(Pasquier.)
Au moment où les trois états prennent siège, le parlement de Paris, qui devoit hériter de la puissance politique de ces états, devient sédentaire \ le môme roi qui constitue ces deux pouvoirs établit en même temps une nouvelle sorte de pairie : trois coups mortels portés à la monarchie féodale.
Les trois états, nommés depuis états-généraux, qui offrirent souvent de grands talents et un haut instinct politique, n'entrèrent cependant jamais bien avant dans les mœurs du pays. D'abord ils n'agissoient pas sur une monarchie homogène : il y avoit des états de la langue d'Oc et de la langue d'Oyle , et des états particuliers de provinces. Les grands vassaux et les petites sei-
gneuries indépendantes ne se soumettoient que selon leur bon plaisir aux décisions des états.
Quant aux trois ordres, la noblesse, minée graduellement par la couronne, ne sentit ni n'aima jamais cet autre pouvoir collectif qu'on lui donnoit dans ces assemblées mêlées du tiers-état et du clergé, en dédommagement de sa puissance aristocratique; elle s'y montra très indépendante quant aux opinions, mais elle ne songea point à reprendre sur la couronne , en entrant dans les intérêts communs de la patrie , l'autorité qu'elle avoit perdue : cette idée abstraitement politique ne pouvoit venir d'ailleurs aux gentilshommes du moyen-âge.
Le clergé , qui avoit ses synodes particuliers et généraux , se soucioit peu de ces réunions mixtes où sa voix ne comptoit que pour un tiers des suffrages. Ses intérêts, défendus dans les conciles , ne l'incitoient point à jouer un rôle important dans les états: il y porta de l'humeur , une opposition factieuse et des talents administratifs que lui seul possédoit alors.
Le tiers-état faisoit entendre quelques doléances , mais il n'éloit guère occupé qu'à se tenir attaché au trône , son abri naturel con* tre les deux autres ordres *, il y étoit encore enclin par le penchant naturel qu'a la démocratie au pouvoir absolu.
Les guerres civiles et étrangères, les invasions, le soulèvement des peuples , la défiance des rois, les résistances des seigneurs, la confusion qui régnoit dans les attributions politiques , mirent des obstacles à la tenue régulière des états : il y a des temps où ces états, enchevêtrés aux assemblées de notables , aux chambres du parlement de Paris et au conseil du monarque, se peuvent à peine distinguer des pouvoirs auxquels ils étoient réunis.
Un mot à présent sur le parlement.
Lorsque le roi cessa de juger, son conseil jugea pour lui. Ce conseil , sous le nom de parlement , fMrlamenium (vers l'an 1000), succéda aux placita de Grégoire de Tours et de Frédégher et au nuUlum ' imperatoris des Gapitulaires. Le parlement , d'abord ambulant avec le monarque, fut ensuite rendu sédentaire ; il eut des sessions fixes et devint enfln perpétuel : des conseiltars jugeun tirés de la classe de la noblesse et de l'église , des conseillers rapporteurs choisis parmi la classe des clercs et des bourgeois, le composoient. La noblesse d'épée se retira peu à peu du parlement; la noblesse de robe y demeura seule : d'où il arriva que les juges inamovibles ( les nobles) laissèrent le dépôt de la justice aux juges
> C'est du mot mallum qtt*est venu noire mot nudi^ lieu planté d'arbres.
amovibles (les bourgeois). Charles VII , en créant le conseil d'état, acheva de séparer le parlement de la couronne, et chercha k le livrer aux pures fonctions judiciaires. Louis XI donna en 1467 un édit pour la perpétuité des oflices de judicature^ à la vérité il ne tint compte de son édit, parce qu'il n'étoit fidèle qu'à son despotisme de bas aloi. La vénalité des charges , si fâcheuse dans son principe , ramena l'inamovibilité et enfin l'hérédité de la magistrature.
Lorsque le roi , grand justicier de son royaume, venoit à mourir, toute justice cessoit ', parceque toute justice émanoit du roi. Le parlement paroissoit aux obsèques du prince et entouroit le cercueil *, quand le cri de la perpétuité de l'empire s'étoit fait entendre : Le Roi est mort^ vive le Roi! les tribunaux se rouvroient , et la justice renaissoit avec la monarchie.
D'autres parlements furent successivement érigés à l'instar du parlement de Paris dans les différentes provinces. Celui-ci usurpa des droits politiques que n'exerçoient point les trois états dans les longs et irréguliers intervalles de leurs sessions^ les peuples s'accoutumèrent à le regarder comme le défenseur de leurs droits : « Par l'usage d'enregistrer l'impôt , il acquit, selon l'expression « énergique de Pasquier, le droit de vérifier les volontés de nos « princes. » La monarchie parlementaire survécut à celle des états, joua un rôle indépendant au temps de laTronde, disparut dans la monarchie absolue de Louis XIV, fut brisée sous Louis XV, rétablie sous Louis XVI , et servit au rappel des états-généraux de 1789.
Pour la justice civile , le parlement de Paris jugeoit d'après les coutumes des pays qui ressortissoient à son tribunal-, pour la justice criminelle, il employoit le droit royal (les ordonnances) mêlé au droit romain, et au droit canon lorsque la religion étoit incidente au délit ou au crime. Ce furent des personnages comparables à ce qu'il y a de plus grave et de plus illustre dans l'histoire que les Flotte, les L'Hôpital, les de Thou , lesUarlay, lesNicolaï, lesLamoignou, les d'Aguesseau, lesBrisson, les Mole, les Séguier; avec les gens d'église, les clercs, les lettrés, les savants, les artistes et une centaine d'hommes de guerre de terre et de mer, ils forment les grands hommes de la partie plébéienne de l'ancienne monarchie. Néanmoins plusieurs magistrats étoient de familles nobles; quelques parlements étoient nobles, et la haute magistrature s'appela la noblesse de robe.
* Kous verrous ci-aprOs rorigine tile la justice chez les Franks,
DE L*HiSTOIRE DE FRANCE. 513
Une multitude de rois s'en étoient allés à la fois , quand Philippe monta sur le trône ; il commença son règne au milieu des générations renouvelées. Ses querelles avec Boniface YIII sont célèbres : il s'agissoit d*abord de quelques levées de deniers faites ou à faire sur le clergé. Boniface s'emporta ; Philippe repartit qu'il ne se soumeltroit jamais au pape pour les choses temporelles.
L'évoque de Pamiers , légat de Boniface , insulte le roi en pleine audience ; le roi le chasse de son conseil et le fait accuser de crime de haute trahison : une bulle de Boniface ordonne de livrer l'évéque au tribunal ecclésiastique. Autre bulle qui déclare le roi de France soumis au pape , tant au temporel qu'au spirituel. Le garde des sceaux , Pierre Flotte , adresse au pape de la part du roi une lettre commençant ainsi: « Philippe, par la grâce de Dieu, roi (( des François , à Boniface prétendu pape , peu ou point de salut. « Que votre très grande fatuité sache que nous ne sommes sou- « mis à personne pour le temporel, etc. >»
Survint alors une bulle où sont retracés les principaux torts de Philippe : « Il accable ses sujets d'impôts; il altère les monnoies ; « il perçoit les revenus des bénéfices vacants. En vain il rejetteroit « tous ses torts sur de mauvais minisires, il doit changer ces mi- « nistres à l'admonition du saint-siége. » Si ces reproches étoient déplacés , ils étoient justes , et ces violences mômes étoient utiles. La papauté avoit seule alors le droit de parler , et remplaçoit l'opinion publique pour les nations ; les répliques que les rois étoient obligés de faire dévoiloient les abus de la cour de Home : par les doubles passions de la couronne et de la tiare , les peuples obtenoient une partie des lumières qui sont aujourd'hui le résultat de la liberté de la presse.
Les trois ordres écrivirent à Rome , le clergé en latin , la noblesse , et vraisemblablement le tiers-état , en françois. La lettre du clergé étoit respectueuse, mais ferme; celle de la noblesse violente , et celle du tiers-état , qu'on n'a plus , vraisemblablement aussi vigoureuse que celle de la noblesse , à en juger par la réponse des cardinaux. Le pape traita l'Église gallicane de fille folle, et se plaignit de ce que la noblesse et les communes n'avoient pas même daigné lui accorder le titre de souverain pontife.
Après la tenue d'un consistoire, l'assemblée d'un concile à Rome, et la promulgation de nouvelles bulles , Guillaume de Nogaret, chevalier du roi, dans une assemblée des prélats et des barons (1303) , déclara que Boniface n'étoit point un pape ; qu'il étoit , aux termes de l'Évangile, un voleur et un brigand; qu'il étoit temps
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d'arrêter ce misérable , de le mettre au cachot , d'assembler un concile pour le juger , ce qu'étant fait , les cardinaux éliroient un vrai pape. Boniface lança une bulle d'excommunication contre Philippe , et mit le royaume en interdit : il se trompoit d'époque; le siècle de Grégoire VII étoit déjà loin.
Les deux nonces chargés de porter au roi la sentence papale furent jetés en prison , les bulles saisies , le temporel des ecclésiastiques françois qui s'étoient rendus à Rome conOsqué , les ordres du royaume convoqués au Louvre afln d'aviser au moyen de se venger du pontife. Dans cette assemblée, un procès public fut intenté à Boniface par Guillaume de Plasian ; les principaux articles portoient que le pape nioit l'immortalité de l'ame , qu'il doutoit de la réalité du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie , qu'il étoit souillé du péché infâme , et qu'il appeloit les François Patafins. Le roi , sur les conclusions de Nogaret et de Plasian , en appelle des bulles de Boniface aux conciles futurs et aux papes futurs. Les trois états adhèrent à cette déclaration.
Nogaret se trouvoit alors en Italie ; il fut chargé de signiDer au pape la résolution de l'assemblée générale de France. Le violent pontife , retiré à Anagni , sa ville natale , préparoit de nouveaux foudres. Nogaret avoitreçu l'ordre de l'enlever, de le conduire à Lyon, où il seroit privé des clefs dans im concile général : c'étoient à leur tour les rois qui déposoient les papes.
Nogaret s'entendit avec Colonne , de celte puissante famille romaine que Boniface avoit persécutée. L'entreprise fut conduite avec secret et succès : Nogaret et Colonne , à l'aide de quelques seigneurs gagnés et d'aventuriers enrôlés, s'introduisent dans Anagni , le 7 septembre 1303 , au lever du jour. Le peuple se joint aux assaillants , et force le palais du pape. Les portes de son appartement sont brisées ; on entre : le pontife étoit assis sur un trône , portant sur les épaules le manteau de saint Pierre , sur sa tête une tiare ornée de deux couronnes , symbole des deux puissances , et tenant à la main la croix et les clefis.
Nogaret , étonné , s'approche avec respect de Boniface , accomplit sa mission , et l'invite à convoquer à Lyon le concile général. « Je me consolerai , répondit Boniface , d'être condamné par des « Patarins. » Le grand-père de Nogaret étoit Patarin , c'est-à-dire Albigeois , et avoit été brûlé vif comme hérétique. « Veux-tu dé- « poser la tiare ? » s'écria Colonne. — « Voilà ma tête , répliqua «( Boniface ; je mourrai dans la chaire où Dieu m'a assis. » Pie VI , prisonnier^ à moitié expirant > dépouillé des marques de sa puis-
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sânce, étoit airiré à Yalence; le peuple, entourant ta'maiflcm où il étoit déposé , Fappeloit à grands cris ; le vicaire de JésusOirist se traîne à une fenêtre , ^ , se montrant à la foule , dit : Ecce hotno l Cétoit là tcmte une antre grandeur et toute une autre manière de BMRirir.
Bonifiée , après sa haute réponse à Colonne , se répandit en outrages contre Philippe. Colonne donne un soufflet au pape , et lui auroit plongé son épée dans la poitrine , si Nogaret ne Veut retenu. « Cbétif pape , s'écrie Colonne , regarde de monseigneur le « roi, de France la bonté , qui te garde par moi et te défend de tes « ennemis. » Boniface , eraitrnant le noison , refusa tout aliment ; une pauvre femme le nourrit pendant trois jours avec un peu de pain et quatre œufs. Le peuple , par une de ses inconstances accou* tumées , délivra le souverain pontife , qui partit pour Rome ; il y mourut d'une fièvre frénétique (11 octobre 1303). Quelques auteurs ont écrit qu'il se brisa la tête contre les murs , après s'être dévoré les doigts.
Les troubles de la Flandre , à peine conquise par Philippe le Bel , recommencèrent. Il y eut de grands massacres , principalement à Bruges. Pour reconnoltre les François qu'on vouloit. égorger, on les forçoit de répéter ces mots en bas allemand : Scilt ende wriendt^ bouclier et ami ; le mot deerï avoit ainsi servi d'arrêt de mort aux Vêpres siciliennes. Il y a des mots auxquels les Gaulois et les François ont encore mieux dénoncé leur double race : pour s'épargner l'ennui d'apprendre les langues étrangères , ils ont enseigné la leur, les armes à la main , à toute la terre -, il est probable que ce ne fut pas en latin que Brennus prononça au Capitole le vœ vicûs.
Le massacre de Bruges fttt suivi de la bataille de Courtray ; des paysans et des bourgeois , commandés par le tisserand Pierre le Roy , qui se fit armer chevalier à la tête du camp , remportèrent une victoire signalée sur les plus grands capitaines et la plus haute noblesse de France. Il demeura prouvé que la valeur n'étoit pas exclusivement du côté de la chevalerie \ lumière de plus montrée aux peuples. Quatre mille paires d'éperons dorés furent enlevées h quatre mille chevaliers par les bons hommes de Flandre (1303).
Cette victoire donna lieu à une singulière aventure : quelques Flamands déguisés en mendiants se firent passer pour des seigneurs, françois échappés à la journée de Courtray, ayant juré de demeurer pendant sept ans sous Thabit de pauvres , sans révéler leur naissance i les veuves les prétendirent reconnoître , et les admirent à jouir de leurs .droits.
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Philippe prit sa revanche à la bataille de Mons en Paèle : la consécration de la statue grossière que l'on voyoit encore avant la révolution dans la cathédrale de Paris attestoit cette victoire.
La découverte de la boussole est du règne de Philippe le Bel , et coïncide avec celle de la poudre ; inventions qui ont changé, Tune le globe , l'autre la société matérielle , en attendant la découverte de l'imprimerie , qui devoit transformer le monde de rintelligence* Il n'est pas clair néanmoins que Jean Gira , ou Goya , ou Flavio Jivia d'AmalG , soit l'inventeur de la boussole \ Marc Paul pou voit ravoir apportée de la Chine vers l'an 1260, et un vieux poète, François Guyot , de Provins , décrit exactement la boussole , sous le nom de Marirmua uir pierre marinière , vers la tin du douzième siècle, cinquante ans et plus avant le voyage du Vénitien en Chine. La fleur de lis , qui chez tous les peuples signale le nord sur la rose des vents , semble assurer à la France l'invention ou le perfectionnement de la boussole : cette fleur a de même indiqué bien d'autres gloires, avant l'époque où elle n'a plus marqué que des malheurs. Le mouvement général des esprits , qui fait du quatorzième siècle un siècle à jamais mémorable , amena , en 1308 , l'insurrection des trois cantons de Schweitz , d'Uri et d'UnterwaJden \ la liberté se réveilla au milieu des lacs et des rochers des Alpes : tandis que les communes de Flandre préparoient dans leurs plaines les républiques industrielles des Artavelle , la république agricole et guerrière de Guillaume Tell se fonnoit dans les montagnes de la Suisse.
Lyon, en 1310, fut réuni à la couronne. Cette même année vit la conquête de l'île de Rhodes par les chevaliers' de Saint-Jean de Jérusalem.
Le concile de Vienne, 1311 , termina le démêlé de la couronne de France et de la tiare -, car Philippe avoit poursuivi la mémoire même de Boniface. Ce concile traita aussi de l'abolition de l'ordre des Templiers : elle remplit la fin du règne de Philippe.
Neuf gentilshommes françois établirent, en 1118, l'ordre des Templiers à Jérusalem. Cet ordre acquit d'immenses richesses, et devint suspect aux peuples et aux i-ois. Les Templiers étoient accusés de se vouer entre eux à d'infâmes voluptés , de renier le Christ, de cracher sur le crucifix, d'adorer une idole à longue barbe, aux moustaches pendantes, aux yeux d'escarboucle, et recouverte d'une peau humaine; de tuer les enfants qui naissoient d'un Templier , de les faire rôtir, de frotter âe leur graisse la barbe et les moustaches de l'idole *, de brûler les corps des Templiers décédés , et de boire leurs cendres détrempées dans
un philtre. On peut toujours deviner les siècles au genre des calomnies historiques : brutales et absurdes dans les temps de grossièreté et de foi , raflinées et presque vraisemblables dans les temps de civilisation et de doute.
L'abolition de Tordre des Templiers ne fut pas cependant une pure afTaire de finances : il parolt assez prouvé que les chevaliers appartenoient à la secte des Manichéens , et que Philippe se montra plus jaloux de leur autorité qu'avide de leurs trésors. Quoi qu'il en soit , l'humanité et la justice furent également violées dans ce procès : la nature des accusations fut si bien calculée pour frapper l'esprit de la foule, que l'opinion vulgaire a transformé en monstres ces moines-chevaliers qui n'étoient vraisemblablement coupables que de passions et d'erreurs. Ce n'est qu'au con^ mencement du dix-neuvième siècle qu'un savant et un poëte a vengé leur mémoire (M. Raynouard). Il faut descendre presque jusqu'à nos jours pour trouver, dans l'abolition de l'ordre des Jésuites ( la différence des époques admise) , quelque chose de l'appareil et du fracas qu'excita dans le monde catholique l'abolition de l'ordre des Templiers.
Le ministre de Philippe le Bel, Enguerrand de Marigny, fut; dans le règne suivant , victime de cette même iniquité des hommes qu'il avoit soulevée contre les Templiers ^ il expia par une injuste mort le supplice injuste de Jacques de Molay : Bleu patient et vengeur suspend quelquefois son bras , mais ne détourne jamais les yeux.
Si l'on en croit une vieille chronique , les chevaliers du Temple, sur le bûcher, citèrent Philippe le Bel et Clément V à comparoitre dans l'an et jour au tribunal suprême -, et le prince et le pontife se présentèrent dans le délai légal à la barre de l'éternité. Ferdinand lY, roi de Gastille, mandé de même à l'audience de Dieu par deux gentilshommes qu'il avoit fait mourir, expira juste au terme de l'assignation ; d'où lui resta le terrible surnom de Ferdinand l'Ajourné. Ces récits ne sont point sans dignité morale; l'hfstoire se plaît aux choses graves et tragiques : on ne doit point écarter les faits qui peignent les croyances , les mœurs , la disposition des esprits , et qui donnent de salutaires leçons. Dans tous les cas , il sera toujours vrai que le Ciel entend la voix de l'innocence et du malheur, et que l'oppresseur et l'opprimé paroltront tôt ou tard aux pieds du même juge.
Philippe le Bel ouvrit im des siècles les plus féconds en transformations aociales , et ce prince lui-même fut une açuveauté :
il connut la raison d'état , et commença la conver^on du vassal en sujet. Mais si d'un côté la liberté religieuse , politique et civile , fit un pas considérable sous son règne par le choc de la puissaqce temporelle et de la puissance spirituelle, par la convocation des trois états , par l'établissement du parlenient sédentaire ; d'un autre côté , Philippe donna naissance à l'esprit de la monarchie absolue et montra dans l'avenir des rois tels que la France ne les devoit pas longtemps supporter.