LOUIS X
DelM4à4M6.
niiljppe le Bel laissa trois (ils : Louis X , surnommé le Hutin , Philippe V, dit le Long, et Charles IV, dit le Bel. Tous trois moururent vite , tous trois ftirent déshonorés par leurs femmes. Cette succession de trois frères se présente deux autres fois* dans notre histCHre , et toujours à la maie heure : François II , Charles IX , Henri ffl; Louis XVI , Louis XVIII , et Charles X. Marguerite, reine de Navarre , femme de Louis le Hutin , Blanche , fille cadette d'Othon IV, comte palatin de Bourgogne , femme de Charles le Bel , furent enfermées au château Gaillard, bâti par Richard Cœurde4jion , et où l'on racontoit qu'il avoit plu du sang ; on les tondit et rasa , punition de r«dultère : Marguerite fût étranglée avec le linceul de sa bière \ Blanche , répudiée , prit le voile dans l'abbaye de Maubuisson. Jeanne , comtesse de Bourgogne , sœur atnée de Blanche et femme de Philippe le Long , emprisonnée d'abord au ebàtean de Donrdan , acquittée ensuite par arrêt du parlement , rentra dans le lit de Philippe. Les séducteurs de Marguerite et de Blanche étoient deux frères bossus , Philippe et Gaulthier dTAulnay : ils furent écorchés vifs , tratnés dans la prairie de Maubuisson nouvellement fauchée, mutilés, et pendus à un gibet par-dessous les bras :
Qoe Ik tareni ?îfr eieonhlei Puis fu lor natare copée Aax cbieos et aox bestes jetée.
Us ne croyoient pas avoir acheté trop eher leur suppliée.
Eeguerrand de Marigny fut alors poursuivi pour anciennes con-* cmsioDS sous le règne de Philippe le Bel. L'avocat qui plaida contre lui allégua les exemples des serpenté qui desgatokM ta terre de Poikm au temps de monseigneur de scùnt HUatrc, et appliqua et eomparagea les serpents à Enguerrand et à ses parents et affme. On ne permit
pas même à Taccusé de parler : Si ne lui ftu en aucune manière au^ dience donnée de soi défendre. Le comte de Valois persécutoit Marîgny à cause de quelques paroles hautaines proférées au jour de la fortune. On ne put cependant faire condamner cet homme illustre qu'en produisant l'accusation de sorcellerie, dernière ressource de l'injustice et de la délation dans ces temps , comme on employoit l'accusation de trahison dans la république romaine, et de lèse-majesté dans l'empire romain : toutes les consciences se fermoient et se taisoient au seul mot de sorcellerie , et l'innocent devenoit coupable. Le roi déclara qu'il ôtoii sa main de Marigny : Charles I'''' ôta sa main de StrafiTord. Le parlement ne jugea point Marigny, qui fut pendu (30 avril 1315) au gibet de Montfaucon avant le lever du jour, par arrêt d'une conmiission de barons et de chevaliers , convoquée au bois de Vincennes ^ c'est la première commission assemblée dans ce bois; on sait quelle a été la der^ nière. « Montfaucon a apporté tel malheur, dit Pasquier(dansle « chapitre intitulé : Plus malheureux que le bois dont on fait le gibet , « 1. VIII, chap. XL, pag. 742), à ceux qui s'en sont meslez, que « le premier qui le fit bastir (qui fut Enguerrand de Marigny) y u fut pendu; et depuis, ayant esté refaict par le commandement <( d'un nommé Pierre Remy (général des finances sous Charles le « Bel), luy-mesme y fut semblablement pendu (sous Philippe de «« Valois); et , de nostre temps , maître Jean Moulnior, lieutenant <i civil de Paris , y ayant fait mettre la main pour le refaire , la forte tune courut sur luy, sinon de la penderie, conmie aux deux «« autres , pour le moins d'amende honorable , à laquelle il fut « depuis condamné. »
Ici la civilisation rétrograde ; la justice recule et est moins avancée que dans les Établissements de saint Louis , et dans les Règlc^ ments de Philippe le Bel; mais l'exécution de nuit et la corde pour le gentilhonwne ne sont point , comme on l'a pu croire , des inflrac^ tions à la loi des temps. Les Établissemeras de saint Louis stipulent qu'un gentilhomme coupable du déshonneur d'une GUe de famille sera pendu. H y avoit, ce cas échéant, égalité de supplice pour le noble et le roturier ; on supposoit que le crime fàisoit déroger. Depuis , les gentilshommes ont prétendu qu'il y avoit des crimes de race , comme il y avoit une noblesse d'extraction , et ils ont réclamé le privilège de l'échafaud.
Les regrets du roi et du peuple vengèrent Marigny. £n ce tempslà l'imagination des hommes , plus sensible parcequ'il y avoit plus de foi en toute chose , expîoil les fautes des passions : une calamité
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générale qui survcnoil (comme il arriva alors) après une injustice individuelle étoit prise pour un châtiment du Ciel : Dieu , juge en dernier ressort, étabiissoit, pensoit-on , la peine auprès de la prévarication^ grave système qui lioit par la morale les destinées de tout un peuple à l'iniquité accomplie sur un seul homme *, système sans danger qui n'aflbiblissoit point le pouvoir en lui commandant le repentir, parceque Tordre émanoit de la puissance éternelle.
Mais si la civilisation recula dans l'ordre civil à propos du supplice d'Enguerrand , la voici qui avance dans Tordre politique. Louis le Butin publia, le 3 juillet 1315, des lettres qui méritent d*étre rapportées pour l'honneur des rois francs et du peuple franc.
•t Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre , etc. : M Comme selon le droit de nature chacun doit naistre franc; et « par aucuns usages ou coustumes , qui de grant ancienneté ont « esté introduites et gardées jusquescy en nostre royaume , et par « aventure pour le meffet de leurs prédécesseurs, moult de perte sonnes de nostre commun pueple, soient encheûes en lien de « servitudes et de diverses conditions , qui moult nous desplaist. Nous « considérants que nostre royaume est dit et nonmié le royaume « des Francs , et voulants que la chose en vérité soit accordant <« au nom , et que la condition des gents amende de nous en la M venue de nostre nouvel ^vuvemement. Par délibération de nostre « grand conseil, avons ordené et ordenons^ que generaument, par « tout nostre royaume , de tant comme il peut appartenir à nous « et à nos successeurs , telles servitudes soient ramenées à franchises; « et à tous ceux qui de ourine , ou ancienneté , ou de nouvel par M mariage y ou par résidence de lieues de serve condition ^ sont en- « cheûes ou pourroiftnt aschoir en liens de servitudes , franchise «c soil donnée o bonnes et convenables conditions. »
L'esprit philosophique de cette loi , ses considérations générales sur la liberté, qui est un droit de nature , contrastent avec Tenfance du dialecte : les idées sont plus vieilles que la langue.
Des historiens ont pensé que ces lettres ne forent qu'un moyen de finances imaginé dans le but d'obtenir, par le rachat du sei^vage, un argent dont on a voit grand besoin. La remarque de ces historiens fût-elle vraie , je dirois encore : peu importe comment la liberté arrive aux hommes , pourvu qu'elle leur arrive -, toutes les interprétations possibles ne détruisent pas un fait indicateur d'une importante révolution commencée dans l'état social. Mais la remarque tombe à faux :1e roi, en affranchissant ses serfe, gens de eorps, gens de poueste, g^os de morte^nain, dinûnuoit
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ses revenus , car les serfs étoient soumis à certaines taxes ; il étoit donc équitable que la couronne, en accordant la liberté, ne le fît pas aux dépens de sa force ^ c'est ce que l'ordonnance exprime très bien : « Vous commettons (collecteurs , sergents, etc. ) eiman- «< dons pour traitez et accordez avec eus (serfs) de certaines corn- <« positions , par lesquelles soIQsant recompensation nous soit faite « des émoluments qui desdites servitudes povent venir à nous et à « nos successeurs. »
Si les idées étoient plus vieilles que le langage , il se trouve encore que le roi devançoit le peuple : très peu de serfs consentirent à se racheter*, on voit d'autres lettres par lesquelles Louis X déclare que plusieurs n'ont pas connu la grandeur du bienfait qui leur étoit accordé , et ordonne qu'on les contraigne à payer de grosses sommes , c'est-à-dire qu'on les oblige à devenir libres. Toute révolution qui n'est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées échoue : la dégradation qu'amène la dépendance est pour l'être accoutumé à obéir une sorte de tempérament , une nature qui accomplit ses lois dans le dernier ordre de l'intelligence; or, il y a dans les lois accomplies un certain bien-aise. Délivré des soucis de la pensée et des soins de l'avenir, l'esclave s'habitue à son ignominie; sans liens sociaux sur la terre, la servitude devient son indépendance ; si vous l'émancipez tout à coup , épouvanté de sa liberté il redemande ses chaînes. Le génie de l'homme «at comme l'aigle ; lorsqu'il est nourri dans la domesticité , et qu'on le veut rendre aux champs de l'air, il refuse de s'envoler, et ne sait user ni de ses serres , ni de ses ailes.
Louis rappela les Juifs chassés par Philippe le Bel (28 juillet 1315). Il leur fut défendu de prêter sus vessel ou aournements d'église j ne sus gages sanglants \ ne sus gages mouillés franchement ; il leur étoit ordonné de porter le signely là rà ils Cavoient accoutumé ^ et sera large d'un blanc tournois d'argent au plus^ et sera d'autre couleur que la robe^ pour être mieus et plus clerement apparent >. Les Juifis étoient gens de poueste à perpétuité ; si leurs enfants avoient une nourrice chrétienne , les clercs la pouvoient excommunier : Sed benevolunt quod nutrices Judœorum excommunicemuTy dit un Établie' sèment de Philippe Auguste. Un commentateur croit qu'on peut lire meretrices pour nutrices ^ (prostituées au lieu de nourrices). Que
> Cet article se trouve dans une charte latine de Philippe Auguf te (février 1SI8).
• Ce signe étoit une rouelle Jaune ou moitié blanche et rouge , que le JuifdeToit porter en yertu du chapitre LXTin du concile de Latran, de Tan IMS : tit omni temjpore inmeâto pectorit rotam portent , i^oute un statut de Téglise do Hhodei.
* Bmuwbl, (roct. tf« c^m /hid., 1. 1, p. 585.
veulent dire tant de dédains pour ce peuple vivant à part dans tous les temps ; isolé au milieu de tous les autres peuples ; ne cbangeant jamais ; n'ayant passé , comme les races renouvelées , ni par la barbarie , ni par la civilisation ; toujours au même degré de sociabilité ^ jamais conquis, parcequ'il Ta été une fois et pour toujours; jamais libre, parceque toutes les nations le regardent oomme un esclave qui leur est dévolu de droit , ccnune s*il y avoit pour lui une origine mystérieuse, fatale, incontestée, de servitude I Est-ce Dieu qui avoit mis sur la poitrine des Juib, dans le mo7efi4ge, le mgnel de sa main? 11 leur étoit défendu de prêter sur gages sanglants ou sur vêuments mouillés : on les soupçonnoit donc de profiter de la dépouille de l'assassiné et du noyé? Ne sembloient-ils pas poursuivis par le souvenir de cette robe tirée au sort, et vendue au prix de trente deniers? EnQn, leurs enfants ne paroissoient pas dignes d*ètre abreuvés d'un lait légitime ; la nourrice chrétienne qui prenoit i son sein Tenfant d'un Juif tomboit dans la réprobation éternelle dont étoit frappée l'innocente créature que la pitié avoit mise dans ses bras.
Après din-neuf mois de règne, Louis X mourut Agé de vingtquatre ou vingt-six ans. Il avoit continué la guerre malheureuse de Flandre. Ce jeune prince eut des qualités : il conQrma d'utiles ordonnances pour la prot«o(iun des laboureurs -y personne , êous peme de fumdmpte et d'infamie , ne pouvant s emparer de leurs biens. R vouioit Mer aux seigneurs le droit de battre monnoie , il ne le put \ la royauté n'avoit point encore détrAné Taristocnitie. Louis X aima les sciences, les lettres et les arts, et se laissa bien conseiller par la clergie ta^ue.