CHEVALERIE
La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution à l'époque de la première croisade , remonte k une date fort antérieure. Elle est née du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux , lorsque les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtèrent sur les rivages de la Sicile , de l'Italie , de l'Espagne, de la Provence, et dans le centre de la Gaule : cela nous donne une époque à peu près certaine , comprise entre l'année 700 et l'année 763.
Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature sentimentale et fidèle du Teuton , et de la nature galante et merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit et enveloppées de la forme du Christianisme. L'opinion exaltée , qui a tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations modernes , nous vient des Barbares du nord ; les Germains rcconnoissoient dans les femmes quelque chose de divin {inesse quin el'mm sancium aliquld el providtim putant). La mythologie de VEdda et les poésies des Scaldes décèlent le même enthousiasme chez les
Scandinaves ; jusqu'au Soleil , dans ces poésies , est une femme , la brillante Sunna. Les lois gardent ces impressions délicates-, quiconque a coupé la chevelure d'une jeune fille est condamné à payer soixante-deux sous d'or et demi; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme de condition libre , est frappé d'une amende de quinze sous d'or y de trente s'il lui a pressé l'avant-bras, de trente-cinq s'il lui a pressé le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a pressé le sein (si manûUam Mtrinxerii).
De leur côté , les premiers Arabes professoient un grand respect pour les femmes y à en juger par le roman ou le poôme d'Amar, écrit ou recueilli par Asmaï le grammairien , sous le règne du kalife Aroun-al-Rascbed. Antar, comme les chevaliers» est soumis à des épreuves ; il aime constamment et timidement la belle Ibla ; il court mainte aventure et fait des prouesses dignes de Roland ; il a un cheval nommé Abjir, une épée appelée d'Hamy, mais les mœurs arabes sont conservées : les femmes boivent du lait de chamelle , et Antar, qui souffre qu'on le frappe, paît souvent les troupeaux ■ . Saladin étoit un chevalier tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connoît les tournois , les combats et les amours des Maures de Clordoue et de Grenade*.
Mais si Asmaï écrivoit l'histoire d'Antar pour le kalife Aroun-al- Rasched , contemporain de Gharlemagne , Gharlemagne n'a point attendu » comme on l'a cru , le faux Turpin pour être transformé en chevalier lui et ses pairs.
Le roman publié sous le nom de Turpin , archevêque de Reims, fut composé par un certain moine Robert , sur la fin du onzième siècle , au moment de la première croisade. Ce moine se proposoit d'animer les chrétiens à la guerre contre les infidèles , par l'exemple de Gharlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les Anglois ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de la Table Ronde.
Le prétendu Turpin n'étoit lui-même qu'un imitateur, fait qui me semble avoir échappé jusqu'ici à tous les historiens. Soixantedix ans après la mort de Gharlemagne, le moine de Saint -Gall écrivit la vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui d'Antar, N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste a la même époque chez les Franks et les Arabes ?
I Voyez, diDS la Revue /iïinp<H#e de juillet I8S0, un triicle trot ingénieux de V. de rÈcluse, sur Antar. Il parott que le sarant orlenialisle, M. Uammer de Vienne, a Cail une traduction françoiso de ce romau-po(ime, donl Tiroprcssion à Paris serolt confiée aux foins de M. TrébuUen» A qui nouii dcToni les amUi *né^$ du Milie et une ifwtts.
Le moine de Saint-Gall tenoit ses autorités , pour la législation ecclésiastique , de Wernbert, célèbre abbé de Saint-Gall -, et pour les actions militaires, du père de ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommoit Adalbert, et avoit suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares), les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement : « Adalbert étoit déjà «< vieux , il m'éleva quand j'étois encore très petit ; et souvent , « malgré mes efforts pour lui échapper, il me ramenoit et me « contraignoit d'écouter ses récits. >»
Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns habitoient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermoit un espace aussi grand que la distance de Go^tance à Tours ; ce cercle étroit étoit construit en troncs de chênes , de hêtres , de sapins, et de pierres très dures; il avoit vingt pieds de largeur et autant de hauteur : il en étoit ainsi des autres cercles ; le terrible Gharlemagne renverse tout cela. Ensuite il marche contre des Barbares qui ravageoient la France orientale ; il les extermine et fait couper la tête à tous les enfants qui dépassoient la hauteur d'une épée. Gharlemagne est trahi par un de ses bâtards , petit nain bossu , confiné au monastère de Saint-Gall. Rarle avoit dans ses armées des héros à la manière de Roland : Gisher valoit à lui seul une armée ; on l'eût pu croire de la race Enachim , tant il étoit grand ; il montoit un énorme cheval , et quand le cheval refusoit de passer la Doire enflée par les torrents des Alpes , il le traînoit après lui dans les flots en lui disant : « Par monseigneur « Gall, de gré ou de force, tu me suivras. » Gisher fauchoit les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. « Que m'importent , s*é- « crioit-il, les Wenèdes, ces grenouillettes? j'en porte sept, huit « et même neuf enfilés au bout de ma lance , en murmurant je ne « sais quoi. »
Karle attaque Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est dans l'armée qu'il aperçoit : « Non , dit Ogger : quand vous « verrez les moissons s'agiter d'horreur dans les champs , le sombre « Pô et le Tessin inonder le^ murs de la ville de leurs flots noir- « cis par le fer, vous pourrez croire à l'arrivée de Rarle. » Alors s'élève au couchant un nuage qui change le jour en ténèbres : Karle, cet homme de fer, avoit la tête couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets de fer ; sa poitrine de fer et ses épaules étoient couvertes d'une armure de fer ; sa main gauche élevoit en l'air une lance de fer, sa main droite étoit posée sur son invincible épée ; ses cuissards étoient de fer, ses bottines de fer,
son bouclier de fer ; son ciieval avoit la couleur et la force du fer ; le fer couvroit les champs et les chemins, et ce fer« si dur, étoit porté par un peuple dont le cœur étoit plus dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier : « O fer ! Ah ! que de fer ! » 0 ferruni ! Heu ferrum !
Une autre fois Karle « accoutré d'une casaque de peau de brebis, va à la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux d'oiseaux de Phénicie , de plumes de coucous, de queues de paons mêlées à la pourpre de Tyr et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit Chariemagne , dans l'Histoire , armer son second flls Louis chevalier, en lui ceignant l'épée.
Le moine de Saint-Gall, qui se dit bégayant et édenté, mentionne aussi le lion fué par Pépin le Bref. Le vétéran Adalbert , redisant les exploits de Chariemagne à un enfant qui devoit les écrire loi*squ'à son tour il seroit devenu vieux, ne ressemble pas mal à quelque grenadier de Napoléon racontant la campagne d'Egypte à un conscrit : tant la fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires !
Ernold Nigel ou le Noir, dans son poêm^sur Hlovigh le Débonnaire, décrit le siège de Barcelonne ; et c'est encore un ouvrage de chevalerie. Illovigh ceint l'épée que Karle le Grand portoit à son côté. Les Maures , rangés sur les remparts , défendent la ville ; Zadun , leur chef, se dévoue pour les sauver -, il se glisse le long des murailles pour aller hâter le secours des Sarrasins de Cordoue ; il est pris. Mené à Louis, il crie aux siens : « Ouvrez vos portes ! » et leur fait en même temps un signe convenu pour les engager à se défendre. La ville est forcée : dans le butin envoyé à Karle se trouvent des cuirasses, de riches habits, des casques ornés de crinières , un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or. L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore mal à propos ) du onzième siècle ; elle ne vient ni des Franks , ni des Arabes ; elle vient des Perses , de qui les Romains l'empruntèrent : on a vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe de Constance à Rome^ on retrouve pareillement cette armure dans l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.
Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques, la construction de ces monuments appelés gothiques qui virent prier les chevaliers des croisades, coïncident aussi avec l'avènement des rois de la seconde race. Illovigh le Débonnaire envoie l'évéque Ebbon
prêcher la foi chez les Danois. Ebbon amène à Hlovigh Hérold, roi de ces peuples. Hlovigh se rend à Ingelheim , aux bords du Rhin :
« Là s'élève sur cent colonnes un palais superbe
« Non loin du palais est une île que le Rhin environne de ses « eaux profondes , retraite tapissée d'une herbe toujours verte , et « que couvre une sombre forêt ; » chasse superbe où Judith , femme de Hlovigh , magnifiquement parée , monte un noble palefroi.
Béro et Samilon , deux guerriers de nation gothique, combattent en champ clos devant Hlovigh , auprès du château d'Aix , dans un lieu entouré de murailles de marbre, orné de terrasses gazonnées et plantées d'arbres. » Les champions , d'une haute «< taille , sont montés sur des coursiers rapides ; tous deux atten- «< dent le signal qui doit être donné par le roi. Dans l'arène parotl w Gundold , qui se fait accompagner d'un cercueil , selon son usage « dans ces occasions. » Béro est vaincu -, les jeunes Franks l'arrachent à la mort, et Gundold renvoie son cercueil sous l'appentis d'où il l'avoit tiré :
Miratur Gaodoldiu eoim , feretnimque remittit Absqne ODore tectis, yenerat node, sanm '.
L'architecture dite lombarde, do l'époque des Karlovingiens , en Italie, n'étoit que l'invasion de l'architecture orientale ou néogrecque dans l'architecture romaine. Hakem , au huitième siècle , bàlit la mosquée de Ck)rdoue, type primitif de l'architecture sarrasine occidentale. Au commencement du neuvième siècle , le palais d'Ingelheim avoit des centaines de colonnes, des toitures de formes variées, des milliers de réduits, d'ouvertures et de portes : centum perfixa colunmis,... tectaque muUimoda : mille aditus, redittu, millenaque claustra doniorum. L'église présentoit de grandes portes d'airain, et de plus petites enrichies d'or : Templa Dei..., asrali poste», aurea ostiola, Hérold , sa femme , ses enfants et ses compagnons contemploient avec étonnement le dôme immense de l'église : Miratur Hérold , cênjux miratur^ et omnes proies et socti culmina tanta Dei, Yoilà donc clairement aux huitième et neuvième siècles les mœurs, les aventures, les chants, les récits, les champions, les nains, les fêtes, les armes, l'architecture de l'époque vulgaire de la chevalerie ; les voilà en même temps et à la fois , d'une manière spontanée , chez les Maures et chez les chrétiens :
* Lo9 savants bénédicUns ne peuvent s*empécherdc s'écrier, dans une note, avec tonte la Joie naYve de rérudiiion : oc Gratin sint MiseUo qui veierum ritus noMs ediacerit ! n
voilà Chariemagne et le kalife Aroun , Gisher et Antar» et leurs historiens contemporains, Asmal et le moine de SaintrGall.
Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Chariemagne , Roland et Ogier pour leurs héros , ne se sont donc point trompés historiquement \ mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un corps de chevalerie. Les cérémonies de la récepUoo du chevalier, l'éperon, l'épée, l'accolade, la veille des armes, les grades de page , de damoiseau , de poursuivant , d'écuyer, sont des usages et des institutions militaires qui remplaçoient d'autres usages et d'autres institutions tombées en désuétude; mais ils ne constituoient pas un corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans une même subordination.
Les ordres religieux chevaleresques ont été la cause de cette confusion d'idées ; ils ont fait supposer une chevalerie historique collective , lorsqu'il n'existoit qu'une chevalerie historique tndtvtduelle. Au surplus, cette chevalerie individuelle fut délicate, vaillante , généreuse , et garda l'empreinte des deux climats qui la virent éclore ; elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des Scandinaves , l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque qui se mêla aux réalités, retentit par un extrême écho jusque dans le règne de François I*^, où elle donna naissance à Bayard , comme elle avoit enfanté du Guesclin auprès du trône de Ôiaries Y. Le ; héros de Cervantes fut le dernier des chevaliers : tel est Tattrait de ces mœurs du moyen-fige et le prestige du talent, que la satire de la chevalerie en est devenue le panégyrique immortel.
Pour être reçu chevalier, dans Torigine , il fiiHoit être noble de père et de mère , et âgé de vingt et un ans. Si un gentilhomme qui n'étoit pas de parage se faisoit armer chevalier, on lui tranchoii les éperons dorés sur le fumier. Les fils des rois de France étoient chevaliers sur les fonts de baptême : saint Louis arma ses frères chevaliers ; du Guesclin , second parrain du second fils de Charles V, le duc d'Orléans , tira son'épée , et la mît nue dans la main de Tenfant nu : Nudo tradidit enseni nûdum. Bayard, sans paour et sans reprouche, conféra la chevalerie à François ï*'. Le roi lui dit : « Bayard , mon ami , je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier
«< par vos mains Avez vertueusement , en plusieurs
« royaumes et provinces, combattu contre plusieurs nations. . . . « Je délaisse la France , en laquelle on vous connott assez. . . . « Dépêchez-vous. >» — Alors prit son épée Bayard et dit : « Sire , «( autant vaille que si eslois Roland , ou Olivier, Gaudefroy ou
u Baudouyn son frère. » — Et puis après si cria haultemeiit , Tespée en la main dextre : « Tu es bien heureuse d'avoir au- « jourd'hui à un si beau et puissant roy donné l'ordre de che- « Valérie. Certes, ma bonne espée, vous serez moult bien comme <t relique gardée , et sur toutes aultres honorée ; et ne vous por- « teray jamais , si ce n'est contre Turcs , Sarrasins ou Mores. » — « Et puis feit deux saults , et après remit au fourreau son espée. >»
Les chevaliers prenoient les titres de don , de sire , de messire et de monseigneur. Ils pouvoient manger à la table du roi ^ eux seuls a voient le droit de porter la lance , le haubert , la double cotte de mailles, la cotte d'armes; J'or, le vair, l'hermine, le petit-gris , le velours , l'écarlate : ils mettoient une girouette sur leur donjon ; cette girouette étoit en pointe comme les pennons pour les simples chevaliers , carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets. On rcconnoissoit de loin le chevalier à son armure : les barrières des lices , les ponts des châteaux s'abaissoient devant lui ; les hôtes qui le recevoient poussoient quelquefois le dévouement et le respect jusqu'à lui abandonner leurs femmes.
La dégradation du chevalier félon étoit affreuse : on le faisoit monter sur un échafaud ; on y brisoit à ses yeux les pièces de son armure; son écu, le blason effacé, étoit attaché et, traîné à la queue d'une cavale , monture dérogeante ; le héraut d'armes ac- :cabloit d'injures l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres, le clergé prononçoit les malédictions du psaume 108. Trois fois on demandoit le nom du dégradé , trois fois le héraut d'armes répondoit qu'il ignoroit ce nom , et n'avoit devant lui qu'une foi-mentie. On répandoit alors sur la tête du patient un bassin d'eau chaude; on le tiroit en bas de l'échafaud par une corde ; il étoit mis sur une civière, transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les prêtres psalmodioient sur lui les prières des morts.
La chevalerie se conféroit sur la brèche , dans la mine et la tranchée d'une ville assiégée , sur un champ de bataille au moment d'en venir aux mains. Le besoin de sofdats s'accroissant à mesure que les nobles périssoient, le serf Ait admis à la chevalerie; des lettres de Philippe de Valois déclarent gentilhomme le fils d'un serf qui avoit été armé chevalier : les François ont toujours attribué la noblesse à la charrue et à l'épée , et placé au même rang le laboureur et le soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les Anglois , on créa tant de chevaliers que ce titre s'avilit. François V ajouta aux deux classes de chevaliers tfékncreis et ta-
652 ANALYSE RAISONNEE
cheUers une troisième classe composée de magistrats et de gens de lettres; ils Turent appelés chevaliers h bis, EnGn , il ne resta de la chevalerie qu'un nom honorifique écrit dans les actes , ou porté par les cadets de famille.
L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation civile dans les siècles dont nous nous occupons.