‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 40 sur 56 · PHILIPPE VI, DIT DE VALOIS · texte numérisé non relu

PHILIPPE VI, DIT DE VALOIS

De 1328 à 1390.

Jusqu'au règne de Philippe de Valois, les contentions entre la France et l'Angleterre n'avoient annoncé rien d'antipathique et de violent ; mais sous ce règne elles devinrent une rivalité nationale, et cette rivalité divisa le monde : commencée sur la terre, elle s'y perpétua pendant deux siècles pour se prolonger ensuite sur la mer : la terre manqua aux Anglois, et non la haine; ils continuèrent à gronder avec l'Océan contre ces rivages dont nous les avons rejetés.

Les deux peuples se séparèrent sans retour ; les liens de parenté et de famille se brisèrent ; l'Angleterre cessa d'être normande. Edouard III bannit des tribunaux la langue ûrançoise; l'idion&e dédaigné du Saxon vaincu fut adopté par les vainqueurs , en îmmitié de leur ancienne patrie. Le caractère commerçant des insulaires se développa : leurs laines se convertissoient en trésors aux marchés de la Flandre : elles s'améliorèrent encore par les troupeaux que le duc de Lancaster tira de l'Espagne et du Portugal : elles devinrent l'aliment des subsides dont Edouard ni avoit besoin dans la guerre qu'il entretint contre nous. Heureusement la France n'est pas marchandise que l'on troque pour des sacs de laine : à tous les traités de partage du royaume de saint

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Louis, que le prince anglois fit avec son compère Ârtevelle, le brasseur de bière, il ne manqua que la signature de Du GuescUn.'

Le mal que fait un injuste ennemi profite à la nation opprimée, et c'est une belle loi de la Providence ; les premiers symptômes de l'émancipation nationale éclatèrent dans les états réunis à Paris pendant la captivité du roi Jean , les Grandes Compa^ntas et la Jacquerie furent des fléaux qui ajoutèrent néanmoins force au droit. Partout où les hommes ressaisissent leur indépendance naturelle , cette indépendance , en reprenant ensuite le frein des lois , fait faire un pas à la liberté politique. Quand la pensée a été élargie de prison , ne fût-ce que pour un moment , elle en garde le souvenir ; les idées une fois nées ne s'anéantissent plus ; elles peuvent être accablées sous les chaînes , mais, prisonnières immortelles, elles usent les liens de leur captivité.

A mesure que la liberté commune croissoit , le pouvoir régulier croissoit. La justice royale pénétroit dans les justices particulières ; les empiétements de la vie ecclésiastique s'arrêtèrent , et il lui fallut subir Tappel comme d'abus. La guerre nationale détruisit, par la composition des grandes armées , les guerres particulières : on pourroit presque dire que la poudre , en changeant la nature des armes, fit sauter en l'air le vieil édifice de la féodalité.

Mais tous ces progrès de la civilisation , toutes ces révolutions dans les esprits, dans les mœurs, dans les lois, ne s'opérèrent que graduellement au milieu de tous les désastres. Il fallut que les François reçussent les trois leçons de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt , pour apprendre à délivrer leur patrie. Le règne de Philippe VI , dit de Valois , ouvre cette scène de notre histoire.

SOMMAIRE

La venTe de Gharies le Bel accouche d'one fille. — Une assemblée de prélats et de seigneors adjuge la couronne à Philippe de Valois. — Examen des prétentioos d'Edouard UI à la conronne de France. — Premiers actes de radministration de Philippe. — Recherche des financiers.* — Jeanne de France, qui avoit épousé Philippe , comte d'Évreux, est proclamée reine de NaTarre. — La Champagne et la Brie sont abandonnées à Philippe en échange des comtés d'Angouléme et de Mortain, avec deux rentes assignées sur le trésor du ro! et sur les domaines de la couroune. — Sacre du roi. — Philippe est surnommé le Fortuné. — Louis , comte de Flandre , vient rendre foi et hommage à Philippe , et implorer son secours contre les communes de Flandre. — Guerre de Flandre. — Philippe Ta prendre l'oriflamme à Saint-Denis. — Couleurs nationales ; elles n'ont pas toujours été les mêmes; leur histoire ; que le blanc étoltla couleur des Anglois, et le ronge celle des François jus.iu'aa règne de Philippe de Valois. A cette époque , Edouard III «

* prëleudaot à la couronne de France» piit les couleurs françoises , et les Frauçoia abandonnèrent ces couleurs lorsqu'ils les virent portées par les Anglois. — L'oriflamme n'étoit dans l'origine que la l)anniëre de saint Denis; elle disparut sons Cliarles YII, et fut remplacée par la cornette blanche. — Victoire de Cassel. — Edouard est sommé de rendre hommage à Philippe, comme duc de Guienne et comte de Pontliieu. — Il vient à Amiens et prête solennellement cet hommage. — Conflit entre les juridictions seigneuriales et ecclésiastiques. *— Discours de Pierre de Cugnières. — - Edouard confirme l'hommage qu'il avoit rendu au roi à Amiens. — Projet de croisades. — Le pape songe à passer en Italie : le salnt-siége à Avignon étoit un bien pour la France, un mal pour la chrétienté. — Le duc de Normandie, fll» du roi, âgé de quatorze ans, épouse Bonne de Luxembourg, fille de Jean , roi de Bohême. — Le projet de croisade échoue. — Histoire du procès de Robert d'Artois , troisième du nom , et de Mahaud, comtesse d'Artois, sa tante. — Robert , convaincu d'avoir fait forger de faux titres et de s'en être servi , se retire auprès du duc de Brabant. — Il refuse de comparoitre en cour de justice. — Le parlement le condamne à mort; le rof commue la peine en un bannissement perpétuel. — Robert, déguisé en marchand, se réfugie en Angleterre. — David Bruce , roi d'Ecosse, cherche un asile auprès de Philippe. — Communes de Flandre. — Jacques d'Artcvcile. -^ Edouard , qui chcrchoit des torts à Philippe et qui méditoit la guerre, intrigue avec Artevelle. — Les deux monai-ques cherchent des alliés de part et d'antre. — Vœu du héron.

fragments:

VOEU DU UKBON.

Quoique Edouard nourrît depuis longtemps le dessein d'attaquer la France, la grandeur de l'entreprise , les embarras intérieurs de son gouvernement l'effrayoient et Tarrôtoient. Peut-être même ne se fûl-il jamais déterminé à prendre les armes , sans les sollicitations de Robert d'Artois , qui , retiré depuis deux ans en Angles terre , soufDoit au cœur de l'ambitieux Edouard la haine dotit lui , Robert , étoit dévoré : le banni se servit , pour déterminer son hôte , d'un moyen extraordinaire.

A cette époque de nos annales le roman est tellement mêlé à l'histoire , et l'histoire au roman , qu'on les peut à peine séparer : de jeunes bacheliers anglois paroissent à la cour du comte de Hai* naut, un œil couvert de drap, ayant voué enlre dames de leur pays que jamais ne verroienl que d*un œtljusquà ce que ib auroient faitaur cunes prouesses de Leur corps au royaume de France, Messire Gauthier de Mauny avoit dit à aucuns de ses plus privés, quil avoit promis en Angleterre, devant les dames et seigneurs, qu'il servit le premier qui entreroit en France, et quil y prendroit chastelou forte ville, et y /eroii aucunes apertises d'armes. Souvent les barons et les chevaliers juroient par un saint ou par une dame , au pied d'un rempart ennemi, d'emporter ce rempart dans un certain nombre de jours , dût leur serment leur être funeste ou à leur patrie. Ces faits , atte^

tés par toutes les chroniques, ne diflîèrent point de ceux qu'on lit dans les romans ; ils rappellent aussi les serments que foisolent les Barbares du Nord , lorsqu'ils se condamnoient à porter une longue barbe ou un anneau de fer, jusqu'à ce qu'ils eussent tué un Romain. La querelle de l'Angleterre et de la France dans le quatorzième siècle rantma l'esprit chevaleresque ; Tes deux nations descendirent au champ clos , dont elles ne sont plus sorties. Gomme les imaginations étoient remplies des chansons des troubadours et des aventures des Croisades, les mœurs se teignirent de ces couleurs, et les reflétèrent. On sent partout, avec la chevalerie historique , l'imitation de la chevalerie romanesque à laquelle la vie de châteaux, les chasses, les tournois, les croyances religieuses et les entreprises d'amour étoient d'ailleurs extrêmement favorables. U y a tout à la fois quelque chose de vrai et de faux , de naturel et d'artificiel dans les mœurs de ces temps , que l'on doit , si l'on peut , saisir et peindre.

Sainte-Palaye regarde donc le vœu du héron comme un fait réel rimé ^ alors on chantoit encore l'histoire , comme jadis dans la Grèce : nous avons en vers le Combat des Trente et la première Histoire de Du Guesclin. Au commencement de l'automne de l'année 1338 , et comme dit le poëte historien , lorsque l'été va à déclin j que l'oiseau gai a perdu la voix, que les vignes sèchent , que meurent les roses, que les arbres se dépouillent, que les chemins se jonchent de feuilles, Edouard étoit à Londres en son palais, environné de ducs, de comtes, de pages, de dames , déjeunes ^lles et déjeunes hommes; il tenoii kt tête inclinée en pensers d'amours, Robert d'Artois , retiré en Angleterre , étoit allé à la chasse , parcequil se souvenoit du très gentil patjs de France dont il étoit banni. 11 portoit un petit faucon qu'il avoit nourri , et tant vola le faucon par rivières, qu'il prit un héron. Robert retourne à Londres , fait rôtir le héron , le met entre deux plats d'argent , s'introduit dans la salle du festin du roi , suivi de deux maîtres de vielle , d'un qtUstreneus (joueur de guitare) , et de deux pucelles, filles de deux marquis; elles chantoiem accompagnées eu son des vielles et de la guitare. Robert s'écrie : Ouvrez les rangs; laissez passer les preux que l'amour a surpris : Vowi viande à preuX , à ceux qui sont soumis à dames amoureuses qui tant ont beau visage. . . ... Le héron est le plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre. Je donnerai le héron à celui d'entre vous qui est le plus potiron ; à mon avis c'est Edouard, déshérité du noble pays de la France, dont il étoit k'hériâer légitime; mais le cœur lui a failli , et pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume. Edouard rougit de colère et de mal talent, le

cœur lui ft*émit ; il jure par le Dieu du paradis et par sa douce mère qu'avant que six mois soient passés il défiera le roi de Saint- Dems (Philippe).

Robert J6(a un rire et dit tout en basset : A présent y ai mon avis (désir), et par mon héron commencera granl guerre,

Robert reprend le héron toujours entre lès deux plats d'argent^ il traverse la salle du banquet, suivi des deux ménestriers qui vielloient doucement , du joueur de guitare et des deux damoiselïes qui chantoient ces paroles : «« Je vais à la verdure, car Atnour me a l'apprend. »> Robert présente le héron au comte de Salisbury, qui étoit assis de lez amijc qui fut gentille et courtoise et de l)eau maintien 5 elle étoit fille du comte Derby , et Salisbury l'aimoit loyalement. Robert prie le comte de Salisbury de jurer sur le héron. Salisbury répondit : « Pourrai-je tenir un vœu parfaitement? u Je sers la dame la plus belle qui soit au firmament , et si la « Vierge Marie étoit ici, mettant à part sa divinité, je nesaurois « la distinguer de celle que j'aime. Je l'ai requise d'amour^ « mais elle se défend : elle me donne pourtant un gracieux espoir « que j'aurai merci. Je la prie qu'elle me prête un doigt desa main, « et qu'elle le mette sur mon œil droit.— Par ma foi, s'écria la « dame, j'en prêterai deux. — Et lui ferma l'œil droit avec deux « doigts.— Est-il bien clos, belle? dit le chevalier très gracieusew ndent. — Oui, répond-elle.— Adonc, s'écria de bouche et de « cœur Salisbury, je veux et promets à Dieu tout-puissant , et à.sa « douce mère qui resplendit de beauté, que jamais cet œil ne sera « ouvert ou par la longueur de temps , ou par vent , douleur ou « martyre , avant que je ne sois entré en France , que je n'y aie « porté la flamme et combattu les gens de Philippe en aidant

« Edouard. A présent advienne qu'advienne Et quand

« H quens Salebrin (le comte de Salisbury) eut fait son vœu, il « demeura l'œil clos en la guerre. >»

SOMMAIRE

Edouard déclare qu'il va prendre les armes pour se faire rendre îei terres saisies antrefois en Gnienne. -^Philippe emploie les forces destinées pour la croisade à la défense de son royaume. — Premières hostilités d'une guerre qui deTOit durer cent Tingt-six ans.— Trêve. — Édonard , pressé par ArtefeUe, s'embarque à Douvres, arrive à Anvers, où les princes de sa confédération étoient assemblés. -— W achète de Louis de Bavière le titre de vicaire de l'empire. — Déclaration soleihnelle do guerre. — Exploits de Gauthier de Mauny. — Invasion de la Picardie. — Les deui armées se rencontrent à Vironfossc; et se séparent sans combattre. *--

CbeTaliers du Lièvre. — AHeirelle presse le roi d'Aogleterre de prendre le titre de roi de France pour dégager la foi des Flamands. — Seconde campagne dans la Guienne et dans le Hainaut. ~ Combat naval de l'Écluse. — La flotte françotse est détruite.

FRAGMENTS

PERTE DBS FRANÇOIS AU COMBAT NAVAL DE L'ÉCLUSB. GODEMAR DU FAY. CAUSES DES MÉPRISES DANS CES GUERRES DU QUATORZIEME SléCLE.

Notre perte en hommes fut évaluée à trente mille matelots et soldats : les Génois seuls, au nombre de dix mille , demandèrent et obtinrent la vie. Des trois amiraux qui conunandoicnt la flotte, deux moururent glorieusement.

Cette action navale sembla nous prédire l'avenir. Que de sang françois a coulé sur les flots depuis cette bataille à Tembouchure de la Meuse jusqu'au combat livré dans les parages du Nil ! L'Arabe , du milieu de ses sables , le Flamand , du bord de ses marais , ont contemplé nos derniers et nos premiers désastres, nos marins emportés dans des tourbillons de feu ou abîmés dans les eaux. Le caractère des peuples est quelquefois indépendant de leur sol et de leur position géographique; la France, flanquée de deux mers , n'a jamais su régner longtemps sur ces mers. Rome aussi , fille de la mer, ne dut point l'empire à Neptune. Nous n'avons eu de flottes redoutables qu'à de longs intervalles et pour un moment, sous Charlemagne, Louis XIV et Louis XVL Vainqueurs dans les actions particulières où nos capitaines se battent comme dans une affaire d'honneur, nous succombons dans les actions générales où il faut obéissance et discipline : cet esprit d'insubordination et de jalousie, qui semble attaché à notre pavillon , éclate dès notre premier comba^t naval entre les amiraux chargés de s'opposer au passage d'Edouard. Nous n'avons point ou presque point participé à ces grandes découvertes qui ont changé la face du globe et les rapports des nations. Dans nos colonies, nous sommes devenus chasseurs, aventuriers, planteurs, jamais marins. Nous n'avons guère paru sur les flots qu'en chevaliers pour conquérir l'Angleterre et la Palestine , pour donner un monarque à Londres , un roi S Jérusalem , un empereur à Gonstantinople , un duc à Athènes , et un prince à cette Lacédémone que notre dernier triomphe maritime devoit délivrer à Navarin. Si la Méditerranée paroit nous être plus soumise que l'Océan, c'est que cette mer qui baigne des rivages immortels semble nous être dévolue par le droit de notre gloire, t Personne , dans le premier moment , n'a voit osé apprendre à

Philippe la destruction de sa flotte ; il n'en fut instruit que par un de ces misérables qui représentoient alors au pied du trône la liberté sous le travestissement de l'esclave -, hommes qui se sauvoient du mépris par l'insolence, et à qui l'on permettoit de tout dire, parcequ'ils pouvoient tout souffrir : le fou du roi apprit donc par une bouffonnerie la mort de trente mille François. Philippe ne s'emporta point contre la mémoire de sujets aussi Gdèles, et, remettant sa vie entre les mains de Dieu , il songea à la défense du royaume.

Il prévit qu'Edouard attaqueroit Tournay. Cette place avoit pour commandant Godemar Du Fay, écuyer de Tournaisis ou gentilhomme de Bourgogne, que Philippe avoit nommé souverain capitaine et régent de tout le pays dépendant de Douay, de Lille et de Tournay. C'étoit un oflicier brave et expérimenté , qui sauva alors la France pour la perdre au passage de filanche-Taque ; soit qu'il y ait un terme à la fidélité et à l'honneur, soit que les talents s'épuisent, soit que le héros devienne semblable au vulgaire des hommes , quand il ne meurt pas au jour de sa renommée. Philippe augmenta la garnison de Tournay; il y envoya droite fleur de chevalerie; lui-même rassembla sous les murs d'Arras une brillante armée ; il y eut beaucoup de petits faits d'armes et d'aventures. Des méprises déplorables advenoient souvent dans ces rencontres , entre des combattants dont les familles avoient des branches établies en France , dans la Grande-Bretagne et dans les Pays-Bas \ tous ces ennemis étoientdes François. Les Angloisdu quatorzième siècle parloient noire langue , avoient les mômes mœurs et la môme religion que nous; ils n'étoient pas encore assez éloignés du temps de la conquête pour avoir oublié leur origine ; ils se faisoient gloire d'être Normands, de retrouver sur notre sol leurs aînés. Les provinces que la couronne d'Edouard (lui-même fils d'une princesse de France) possédoit enGuienne et en Picardie , multiplioient ces liens des deux peuples; la haine que nos voisins insulaires ont conçue contre nous n'a commencé qu'avec ces guerres, véritables guerres civiles.

SOMMAIRE

Cartel envoyé par Édouanl à Philippe de Valois , et daté de l'an premier de notre règne de France, — Philippe le refuse comme rui, par écrit, et l'accepte Terba- Icmcot comme cbe?aUer. — Jeanne de Valois , sœur du roi de France , négocie une trêve ; elle est prolongée pendant deux ans. —Affaire de Bretagne. — Uiftoire

de cette province. — Le comte de Montfort fait hommage du duché de Bretagne è Edouard. — La cour des pairs adjuge ce duché à Charles de Blois.

FRAGMENTS

GUBRRB DB BBBTAGNB. LBS BRBT0M8.

L'exécution de cet arrêt enveloppa le royaume dan» les destinées d'une de ses provinces, ouvrit la France aux Anglois, et lui donna dans la personne de Du Guesclin un libérateur.

La Bretagne, jusqu'alors peu connue dans notre histoire, formoit, à l'extrémité occidentale de la France, un état diflerent du reste du royaume par le génie , les mœurs et la langue d'une partie de ses habitants. Cette longue presqu'île*, d'un aspect sauvage, a quelque chose de singulier : dans ses étroites vallées, des rivières non navigables baignent des donjons en ruines , de vieilles abbayes , des huttes couvertes de chaume où les troupeaux vivent pôle-môle avec les pâtres. Ces vallées sont séparées entre elles, ou par des forôts remplies de houx grands comme des chônes, ou par des bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin, et paissent des vaches maigres avec de petites brebis. Un voyageur à pied peut cheminer plusieurs jours sans apercevoir autre chose que des landes, des grèves, et une mer qui blanchit contre une multitude d'écueils : région solitaice , triste , orageuse , enveloppée de brouillards, couverte de nuages, où le bruit des vents et des Ilots est éternel.

Il faut que ce pays et ses habitants aient frappé de tous temps l'imagination des hommes. Les Grecs et les Romains y placèrent les restes du culte des Druides , l'Ile de Sayne et ses vierges , la barque qui passoit en Albion les âmes des morts au milieu des tempêtes et des tourbillons de feu ; les Franks y trouvèrent Murman , et mirent Roland à la garde de ses marches; enfin, les romanciers du Moyen-Age en firent le pays des aventures, la patrie d'Artus , d'Yseult aux blanches mains , et de Tristan le Léonois. Sur les bruyères et dans les vallées de la Bretagne, vous rencontrez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre, les cheveux longs , épars et hérissés ; ou vous voyez danser au pied d'une croix, au son d'une cornemuse, d'autres paysans portant l'habit gaulois, le sayon , la casaque bigarrée, les larges braies, et parlant la langue celtique.

D'une imagination vive, et néanmoins mélancolique , d'une humeur aussi mobile que leur caractère est obstiné , les Bretons se

distinguent par leur bravoure , leur franchise , leur fidélité, leur esprit d'indépendance, leur attachement pour la religion, leur amour pour leur pays. Fiers et susceptibles , sans ambition , et peu faits pour les cours , ils ne sont avides ni d'honneurs ni de places. Us aiment la gloire, pourvu qu'elle ne gène en rien la simplicité de leurs habitudes ; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un hôte obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille. Dans les lettres , les Brelons^OTlt montré de l'instruction , de l'esprit , de l'originalité , de la grâce , de la finesse, témoin Hardouin, Sévigné, Sainte-Foix, Duclos. Ils ont donné à la France le plus grand peintre de mœurs après Molière, Le Sage; ils ont aujourd'hui l'abbé de Lamennais; dans les sciences, ils revendiquent Descartes-, dans les armes, leurs guerriers ont quelque chose d'à part qui les dislingue au premier coup d'œil des autres guerriers : sous Charles V, Du Guesclin et ses compagnons, Clisson, Beaumanoii", Tinteniac ; sous Charles Vil, Tanneguy-Duchaslel -, sous Henri III, Lanoue, également respecté des ligueurs et des huguenots ; sous Louis Xi V, Duguay-Trouin ; sous Louis XVI , Lamotte-Piquet et Du Coëdic ; pendant la révolution , Charette, d'Elbée, La Rochejacquelein et Moreao. Tous ces soldais eurent des traits de ressemblance -, et, par lin genre d'illustration peu commun , ils furent peut-être encore plus estimés de l'ennemi qu'admirés de leur patrie.

SOMMAIRE

Prise de RcDoes par Charles de Blois.

FRAGMENTS

SIEGE DE nB7lltBB0!«. JEA*f1IB, COIHTRSSB DE IHO^TPORT. ATB.ITURB OB OAUmiBB

DE SIAl'.XT ET DE LA CBRDA.

Charles de Biois , dans l'espoir de terminer promptement la guerre après la reddition de Rennes , se hâta d'investir Hennebon , la plus forte place de la Bretagne , et où Jeanne , comme on l'a dit , s'étoit renfermée. Les assiégeants poussèrent vivement lès attaques. La comtesse de Montfort , armée de pied en cap , chcvauchoit de rue en rue , animoit , prioit , gourmandoit les soudoyers , ordonnoit aux femmes de dépaver les cours et les passages , de porter les pierres aux créneaux , avec des pots de ebaul vive, pour les jeter sur l'cnnenii. Cependant le beffroi sonne. Guillaume Cadôudal , qui s'étoit retiré à Hennebon après la prise de Rennes , Yves de Tréziguidy , le sire de Landremans , le chft-

telain de Guingamp , les deux frères de Guerich , Henri et Olivier de Spineforty soutiennent les efforts des assaillants. La comtesse monte au hautd'un donjon pouf surveiller le combat : elle s'aperçoit que le camp de Charles est désert \ que seigneurs , chevaliers , corn* muniers, étoient tous à l'assaut. Elle descend de la tour, s'élance sur son palefroi , sort par une poterne éloignée avec trois cents lances /et vient mettre le feu aux tentes des ennemis. Ceux-ci , apercevant derrière eux les tourbillons de flammes et de fumée, abandonnent l'escalade et accourent pour éteindre les flammes. La nouvelle Clorinde veut regagner la forteresse ; mais la voie, au retour, lui est fermée : elle pousse son cheval sur le chemin d'Aurai , tenant à la main l'épée et le flambeau , instruments de sa victoire; Louis d'Espagne la poursuit sans pouvoir l'atteindre. Recueillie dans les murs d'.Aurai , Jeanne rassemble cinq ou six cents aventuriers : on la croyoit perdue à Hennebon , quand le cinquième jour, au soleil levant, elle reparoît sous les remparts. Elle heurte avec son escadron à la porte d'une des tours , qu'on lui ouvre ; elle rentre dans la ville assiégée, bannières au vent , trompettes sonnantes , à la confusion des soldats émerveillés.

Charles de Blois divise alors son armée : avec le duc de Bourbon et Robert Bertrand , maréchal de France , il court assiéger Aurai, laissant Louis d'Espagne avec le vicomte de Rohan devant Hennebon.

Louis, de la maison de La Cerda , brave Espagnol qui combattit pour la France sur terre et sur mer, fit venir douze machines de guerre, et commença à battre les murailles du château. Les habitants et les soudoyers s'épouvantèrent et demandèrent à capituler. L'évêque de Léon , renfermé dans la ville, appela son neveu Henri de Léon , qui , après avoir trahi Montfort , servoit dans l'armée du comte de Blois ; ils convinrent de la reddition de la place. En vain la comtesse de Montfort conjuroit les assiégés d'attendre , leur promettant qu'avant trois jours ils recevroient le secours d'Angleterre, espérance qu'elle-même n'a voit pas. Elle passa la nuit dans l'inquiétude et les larmes : elle voyoit perdu le fruit de son courage et de ses sacriPices , .son mari prisonnier, son fils dépouillé , errant , • fugitif; elle se voyoit elle-même livrée à son ennemi, et recevant des fers des mains de celui à qui elle avoit disputé la souveraineté de la Bretagne. Le lendemain l'évêque de Léon fit dire à Henri, son neveu, de s'approcher des portes. Déjà celui-ci s'avançoit pour recevoir la ville au nom de Charles de Blois, lorsque Jeanne, qui regardoit la mer par une fenêtre grillée du château , s'écria dans

un transport de joie : « Voilà le secours! » Deux fois elle jette le même cri. On monte aux créneaux , aux donjons, au beflTroi ^ tous les yeux se tournent vers la mer : elle étoit couverte d'une multitude de grands et de petits vaisseaux qui entroient dans le port à pleines voiles. Le miraculeux secours plonge d'abord la foule dans le silence de l'élonnement; puis elle le salue des plus vives clameurs. L'accommodement est rompu ; l'évoque de Léon seul se retire auprès de Charles de Blois ; Mauny débarque avec son armée.

La comtesse fait tapisser des chambres et des salles , et préparer un festin à ses hôtes. Elle descend du château , s'avance au-devant d'eux à joyeuse chère, et vient baiser messire Gauthier de Mauny et ses compagnons les uns après les autres, deux fois ou trois, comme vaillante dame. Cependant Louis d'Espagne ordonne de redoubler l'attaque : durant toute la nuit qui suivit l'arrivée des Anglois, il frappa les murs avec les plus fortes machines, tandis qu'au dedans on n'entendoit que le bruit delà fête. Le surlendemain , Mauny fit une sortie , brisa les engins , et incendia une partie du camp françois. L'armée s'ébranla pour le repousser. Quand Mauny vit venir la chevauchée, que jamais, s'ccria-t-il , je ne sois baisé de dame, ni de douce amie, si jamais je rentre en chastelou forteresse , jusqu'à tant que j'aie renversé un de ces venants ! Embrassant sa targe , il se précipite l'épée au poing sur les hommes d'armes de La Cerda, les charge , les met en fuite, en fait vei'ser plusieurs les jambes contremont, et rentre dans la forteresse après avoir accompli son vœu de chevalier.

Louis d'Espagne, n'espérant plus pouvoir emporter Hennebon , leva le siège, rejoignit Charles de Blois devant Aurai, et s'empara ensuite de Dinan et de Guérande. Après avoir saccagé cette dernière ville, il monte sur quelques vaisseaux marchands qu'il trouve dans le port , et ravage les côtes de la Basse-Bretagne. Descendu auprès de Quimperlé, il s'avance dans les terres. Mauny accourt, forme trois corps de ses troupes, et marche sur les pas de Louis. Inférieur en forces , Louis veut retourner au rivage, et rencontre le premier corps des Anglois qu'il défait; mais, environné par les deux autres corps et par des paysans bretons qui l'assaillent à coups de fronde, il est blessé. Il se débarrasse de la foule, laissant sur la place un neveu qu'il aimait tendrement, et la plupart de ses soldats. Arrivé presque seul au bord de la mer, il trouve sa flolte entre les mains des archers de Mauny. Il se jette dans une Imrque avec quelques compagnons. Mauny le suit sur la mer, toujours près de le saisir, ne le pouvant jamais atteindre.

Louis s*échoue au port de Rhedoii , saute à terre , emprunte de petits chevaux , et fuit de nouveau. A peine est-il débarqué que Mauny survient et se met à sa poursuite. La Gerda se sauve enQn dans les murs de Rennes avec la réputaiion d'un des meilleun généraux et un des plus aventureux chevaliers de ce siècle.

Mauny regagna ses vaisseaux pour retourner à Ilennebon ; les vents contraires le forcèrent à faire côte au^ environs de la Roche- Prion ; Seigneurs, dit-il à ses amis, tout travaillé (/ue je mis ^j'irais volotuiers assaillir ce fort chastely sifavois conifHignie. Les cticvaliers répondirent: Sire ^ aliez-y hardimem, et nous vous survivons jusqu'à la mort. Gérard de Maulain, qui défendoit la place, soutient l'assaut-, il blesse grièvement Jean de Bouteiiier et Matthieu Dufresnoy, qui avoient eu le plus de part à rafTairc de Quimperlé.

Or Gérard de Maulain avoit un frère , René de Maulain , capitaine d'un autre petit fort, appelé Favety à une lieue de là : René, ayant appris ce qui se passoij à la Roche-Prion , se met en campagne avec quarante hommes pour secourir son frère , rencontre les chevaliers blessés , les enlève, et court les renfermer dans son donjon. Mauny quitte l'assaut pour aller à la recousse; brûlant de délivrer Bouteiiier et Dufresnoy , il essaie d'emporter le fort de Favet : nouveau siège, nouveau combat. Gérard de Maulain sort à son tour de la Roche-Prion , et vient rendre à son frère le service qu'il en avoit reçu. Mauny craint d'être enveloppé, abandonne Favet, et commence sa retraite. Chemin faisant, il aperçoit un autre castel au milieu d'une forèL. L'infatigable chevalier l'attaque , l'emporte , et va retrouver dans Hennebon la comtesse de Montfort , qui le festoya, baisa et accola de grand courage.

Cependant Charles de Blois avoit pris Aurai , Vannes et Garhaix : il assiège de nouveau dans Hennebon sa rivale. La place avoit été fortifiée. Les habitants se moquoient des machines qui d'abord leur avoient fait tant de peur : à chaque pierre qui partoit des balistes, ils essuyoient en gabant sur les créneaux l'endroit où le coup avoit porté. Ils crioient du haut des murs aux assaillants: « Allez chercher vos compagnons qui reposent aux champs de « Quimperlé. »>

Ces railleries rendoient furieux La Cerda , qui , non encore guéri de ses blessures, avoit rejoint Charles de Blois. Louis ctoit Espagnol : ses ressentiments étoient terribles ^ il regrettoit amèrement le neveu qu'il avoit perdu à Quimperlé : résolu de se venger, il prie Charles de Blois, pour seule récompense de ses services, de lui accorder ce qu'il lui demanderoit. Du caractère le plus hu-

main , d'une verlu si éminentc qu*il fut honoré commo un saint après sa mort , Charles n*aimant pas la guerre , quoi()ue né intrépide , poussé seulement aux combats par l'ambition de sa femme , Charles ne pouvoit deviner le gucrdon que Louis alloit requérir : il lui donne imprudemment sa parole devant une foule de seigneurs.

Alors Louis d'Espagne lui dit : Je vous jrrie que vous fassiezicitaniôl venir les deux chevaliers qui sont en voire prison du chaslel de FaveJ ; c'est à savoir messire Jean le Bouleiller et messire Hubert Dufresnoy , et me les donnic:i pour en faire ma volonté. C'est le don que je vous demande. Ils m'ont chassé y déconfit et blessé; ils ont occis monseigneur Alphonse, mon neveu. Si ne m'en sais autrement venger, fors que je leur ferai les têtes couper devant leurs compagnons qui céans sont renfermés,

Messire Charles , qui de ce fut moull ébahij , lui dit : t Ceites , les prisonniers vous donnerai volontiers , puisque demandez les avez , mais ce seroit grand'cruauté et blâme à vous si vous faisiez deux si vaillants hommes mourir, et auroient nos ennemis cause de faire ainsi aux nôtres, quand tenir les pourroient; car nous ne savons ce qui peut nous advenir de jour en jour. Pourquoi , cher sire et beau cousin , je vous prie que vous veuilliez être mieux avisé, >»

Louis déclara que si Charles ne tenoit pas sa parole, il quitteroit à l'instant son service. La parole d'un chevalier étoit inviolable, et Charles, désespéré, fut obligé d'envoyer chercher les deux prisonniers. Il se les fit amener dans sa tente , et chercha encore, mais vainement , à détourner Louis de son dessein.

La nouvelle de ce qui se préparoit dans le camp françois parvint aux assiégés : Mauny fut saisi de douleur. Il assemble aussitôt un conseil : les chevaliers délibèrent ^ ils proposent une chose et puis une autre -, ils ne savent quel parti prendre pour sauver Bouteiller et Dufresnoy. Gauthier parle le dernier : «« Compagnons, dit-il, ce seroit grand honneur à nous si nous pouvioîis délivrer nos frères (t armes. Si nous tentons l'aventure et que nous y succombions, le rai Edouard nous en louera ^ et ainsi feront tous pruds hommes qui pourront à l'avenir entendre parler de nous. Faisons dofw notre devoir, chers seigneurs. On peut bien exposer sa vie pour sauver celle de si vaillants chevaliers, » Alors Mauny explique le projet qu'il a conçu. Tous jurent de l'exécuter.

Il fut résolu qu'une partie de la garnison, commandée par Amaury de Clisson, attaqueroit de front le camp des François, tandis que Mauny avec une troupe d'hommes choisis , pénétrant par derrière jusqu'aux tentes du duc de Bretagne , enlèveroit Bouteiller et Dufresnoy. On prend les armes. Clisson fait ouvrir la principale

porte de la ville avec grands cris et bruits de trompeUcs, et fond sur les assiégeants : ceux-ci appellent au secours; les François se portent au lieu du combat. Cependant Mauny, sorti par une issue secrète , fait le tour du camp et parvient aux pavillons de Charles de Blois; quelques valets qui les gardoient prennent la iliite. Mauny fouille les tentes , et trouve les prisonniers : il les fait monter sur de vigoureux destriers amenés exprès , s'éloigne à to'ute bride, rentre dans Hennebon après avoir mis à fin une des plus nobles et des plus touchantes aventures dont l'amitié , l'honneur et la chevalerie aient conservé la mémoire. On crut que Charles de Blois avoit prêté les mains à Tenlèvement de Bouteiller et de Dufresnoy ; car on soupçonne la vertu d'avoir commis une bonne action, aussi facilement qu'on accuse le vice de s'ôtre rendu coupable d'un crime.

SOMMAIRE

La comtesse de Monlfort envoie des ambaisadenrs solliciter de nooTcaux sccoare en Angleterre. -— Ils troovent Edouard occupé de la guerre d'Ecosse. — Caractère et mœurs des Ecossois. — Robert d'Artoi.s descèud en Bretagne avec la comtesse de Montfort. — n est blessé dans la ville de Vannes qu'il avoit prise , et vient moorir à Londres. — Descente d'Edouard sur les côtes du Morbihan. — Suspension d'armes convertie en trêve. — Trêve prolongée pour trois ans» et rompue presque aussitôt. ~ Tournoi à Toccasion du mariage du second fils de Philippe de Valois. — Glisson et dix autres chevaliers t)retons sont arrêtés sur soupçon de trahison, et mis à mort.

FRAGMENTS

AMOCRS D*ÉDOUARD III BT DB LA COMTESSE DB SALISBURT.

On n'avoit point encore vu le sang de la noblesse couler sur réchafaud, sang que Louis XI et le cardinal de Richelieu répandirent depuis largement. Les gentiishomnnes, qui composoient alors comme cavaliers la force de l'armée, ressentirent pour Philippe un éloignement que son adversité seule put vaincre : à Crécy ils oublièrent raflfront fait à leur corps , ne virent que l'honneur et leur roi malheureux;' s'ils ne vainquirent pas, ils moururent. Philippe, appliquant la loi comme grand-juge sans expliquer ses motifs, parut un tyran , tandis qu'il n'étoit, dans la législation du temps, qu'un prince sévère. Aujourd'hui les tribunaux peuvent seuls ôter la vie aux coupables , et dans les causes criminelles un roi de France ne s'est réservé que le droit de pardonner.

Uu mari outragé fut, comme autrefois dans Rome, l'occasion

d'un événement tragique. Le roi d*Angleterre avôit marié Guillaume de Montagu , qui fut depuis comte de Salisbury, à Catherine, ou Alix, QUe de lord Granfton, une des plus belles femmes de son siècle. Il parott qu'Edouard fût dès lors frappé de la beauté d'Alix, si l'on en juge par le début du poème du Vani du héron. Edouard ne pensait point aux combats, mais en pensers îFamours il tenoù le chef enclin. Les soins de la guerre occupèrent bientôt Edouard : sa passion naissante s'étoit presque éteinte , lorsqu'un événement la réveilla.

Les Ecossois avoient envabi le nord de l'Angleterre. Des chevaliers de Suède et de Norwége , les petits princes des Hébrides et des Orcades, les Highianders conduits par le roi David Bruce , avoient ravagé le plat pays ,, insulté Newcastle , et emporté Durham d'assaut.

Edouard, averti de ces dévastations par Jean de Neville , qui s'étoit échappé de Newcastle, ordonne à tous ses vassaux, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, de prendre les armes , et de venir le trouver sur les frontières du Yorkshire. Après le sac de Durham , David avoit marché le long de la rivière de Thyn , vers le pays de Galles , et s'étoit avoisiné du château de Salisbury. Ce château avoit été donné à Montagu , alors prisonnier en France, en récompense de ses services. La châtelaine sa femme se trou voit enferméfi dans le manoir, où commandoit Guillaume de Montagu, son neveu.

Les Ecossois, ayant passé une nuit au piea du donjon , décampèrent le lendemain sans l'attaquer; mais le jeune Montagu sortit avec quarante cavaliers, tomba sur l'arrière-garde des ennemis, tua et blessa plus de deux cents hommes , se saisit de six vingts chevaux, chargés du butin fait à Durham, et les conduisit dans ses tours dont il referma les portes. L'armée d'Ecosse revient sur ses pas-, le château est escaladé , les assiégés repoussent les assiégeants. I^ nuit approchant, David ordonne de suspendre l'assaut jusqu'au retour du soleil , et de se loger aux environs. « hors pouvoit-on voir appareiller et frémir et quérir pièce de terre pour loger y les assaillants retraire , les navrés rapporter et rappareillery et les morts rassembler, » Le lendemain , nouvelle attaque plus furieuse que celle de la veille. <« Là était la comtesse de Salisbury ^ qu'on tenait pour la plus belle dame et la plus sage du royaume d'Angleterre, Jcelle com-tesse réconfortait mouU ceux du dedans , et , par le regard £une telle dame et cfe son doux admonestement , tin homme doit bien valoir deux au besoin. » Le second assaut n'eut pas plus de succès que le pre-

micr. Les Écosflois se relirèrrnt au tomber du jour, résolus de fiiire un nouvel eflbrt au lever de l'aube.

f :ependanl les assiégés dans les plus vives alarmes , accablés de fatigues et de blessures, craignoient d'être emportés au dernier assaut. Montagu assemble ses cbevaliers pour prendre conseil ; il savoit, |)ar la déclaration do quelques prisonniers, qu'Edouard étoit arrivé à Warwick ; il auroit désiré l'instruire de l*extréaiité où il étoit réduit , mais comment sortir du château ? Les passages «Hoiriit soigneusement gardés. D'ailleurs tous les chevaliers voiiloieiit rester pour défendre Alix , et , quand ils la r^ardoient liaignée de larmes , aucun d'eux ne se pouvoit résoudre à Va donner.

Le jeune chilclain dit à ses compagnons : «< Seigneurs , je bien votre lojjaulé cl bonne volonté. Je vcux^ pour Caniour de madame et de vous , mettre nion corps en aventure , et faire moh-même le messufic. De cette parole furent madame la comtesse ei le$ comp^ ffnons moult joyeux. »

Montagu , ayant fait ses préparatifs, sortit seul au milieu delà nuit dans le plus grand silence ^ une pluie abondante qui survint le favorisa ; il passa au travers des gardes ennemies sans être aperçu. 11 étoit déjà assez loin, lorsqu'au jour naissant il rencontra deux Ëcossois qui conduisoient deux bœufs et une vache; il tua les bœufs et blessa les deux soldats : <« Allez , dit-il , apprmidre à votre roi que Guillaume de Montagu a traversé son camp, et qu'il va chercheur à Warwick le roi d'Angleterre. » Bruce, ne jugeant pai> à proix)s d'attendre Edouard , leva le siège et se retira.

Edouard arriva à mûli à l'-eudroit môme d'où les Ëcossois éloient partis quelques heures auparavant : pressé peut-être par une passion mal éteinte, il avoit fait une extrême diligence, aGn de secourir la noble dame, qu'il n'a voit pas vue depuis qu'elle s'étoil mariée au comte de Salisbury.

Sitôt qu'Alix ouït la venue du roi , elle fit ouvrir toutes les portes du chftteau, et s'avança hors tant richement vêtue , (lue chacsm s'en émei'veiUait. Et ne se pouvoit-on lasser de la regarder ^ et remuer sa grande tioblesse avec la grande beauté et U gracieux parler et maintien iju'elle avoit. Quand elle fut venue au roi, elle s'inclina jusqu'à terre en le n graciant de son secours, et l'emmena au chastel pour le festoner et l* honorer. Le ivitic se pouvoit tenir de la regarder; et bien luiétoù avis (ju'oïKques n' avoit vu si noble , si frisqucy ni si belle dame. Si le blessa tantôt une étincelle de fine amour au cour , (ftti lui dura par longtemps* Rentrètentauchéteau main à main, et le mena ladamepsemièrennemeH

DE FRANCS. SK

la salle, et puu eu sackambre, qui éiùù si noblement purée ^ii apporte^ tuM à telle dame, El toujours regardoù le rai la gentiUe dame si fort, qu'elle en devenait toute honteuse. Quand U Cent fraante pièce regœrdée, il s'en allaàune fenêtrepour s'appuyer, et commença fort à penser.

La comtesse , ayant tout ordonné pour une fête , revint auprès du roi , qu'eUe trouva plongé dans la même rêverie; elle atuiïua celte tristesse au déplaisir qu'il sentoit d'avoir manqué Tenneoii, et chercha à le consoler. ^AhJ chère dame, dit Edouard, autre chose me touche et me gU au ccsur. Le doux maintien, le parfait sens, te grâce y la grande noblesse, et la beauté que foi trouoées en vous, mfoni si fort surpris, qu'il convient que je sois de vous aimé. » Lors dit la dame : » Haal cher sire, ne me veuillez mie moffuer, ni tenter, ëe ne pourrais croire que si noble et gentil prince conwne vom êtes eût pensé à déshonorer mai et mon mari, qui est si vaiUant chevalier, qui tant vous a servi, et git pour voits en prison. »

Le banquet servi , le roi , après avoir lavé , s'assit à table entre ses chevaliers, dîna peu, et demeura toujours pensif. Après le repas il se retira à l'appartement qu'on lui avoit préparé. Il demeura toute la nuit en grand trouble : tantôt il hiî sembloit odieux de chercher à tromper un gentiibomme qui Tavoit sefvi avec tant de fidélité \ tantôt amour le contraignait si fart , qtfil surmantoit honneur et Loyauté. Le lendemain U dit adieu à la eomtesse , la eonjurant de ne pas prendre de résolution contre lui ; elle , le suppliant d'abaiidonner ses desseins.

Peu de temps après , le eomte de Salisbury , i&eteiigé contre le comte de Moray , Écossoia» revint en Angleterre. Il élDH tranquille , car il igncHTOit la passion du roi , ejpii n'avoit pas encore éclaté. De retour à Londres , Edouard fit publier un tournoi dans l'espoir d'y attirer la comtesse. U demanda an oomte tKamener sa femme à la cowr , et le comte promit d'obéir. « Si avez bien en* tendu, dit Thistorien qui nous racimte si agréablement cette aventure, comsnent le roi (f Angleterre avait siarekmment aimé et par amour la belle et noble dame, madame Alix, eonuesse de Salisbury, Amour l'admonestoà nuit et jour , et tellement lui représentait la beauté et le frisque arroi (telle, qt^il ne s'en sadait conseiller et viy faisait que pen* sei; toujours. » La châtelaine , invitée i se rendre au tonrnel , tt^Ma refuser , dans la <»*ainte de donner à son mari quelque seu]^iE(Mi des desseins du roi. Les fdtes durèrent quinze jours : on y vit brilfer M roi d'Angletenre lui'-même , Guillaume H , eomte de lUftinatit , Jeande Hainaut sou mcle , Itobert d'Artois , les comtes Derby , de Salia)^ , ito Saooorter , de Warwick , de (X)riiottailies et de Stt^

et un grand nombre de chevaliers. Joutes , castilles, pas d'armes, danses de toute espèce , surpassèrent ce qu'on avoit vu jusqu'alors. Malheureusement Jean , flls aîné du comte de Beaumont , fut tué dans un dernier combat à la barrière. Alix parut vêtue d'une simple robe au milieu des dames chargées d'atours; elle n'en étoit que plus belle -, et en voulant éteindre, par cette modestie, l'amour du monarque , elle l'enflamma.

On croit que ce fut à l'une des danses de ces fôtes qu'Alix laissa tomber lei ruban bleu qui rattachoit une espèce d'élégant bas de chausse qu'on portoit alors. Edouard le releva avec vivacité; les courtisans sourirent; le roi se retourna vers eux en disant : Honni soit qui mal y pense. Quelques années après, le roi fit réparer le château de Windsor , que le roi Arthus fit jadis faire et fonder, là où premièrement fut commencée la noble table ronde dont tant de vaillants hommes et chevaliers sortirent, et travaillèrent en armes et en prouesses par tout le monde. L'esprit romanesque et l'ignorance des temps donnant crédit à ces fables , Windsor sembla propre à devenir le chef-lieu de l'établissement de l'ordre qu'Edouard vouloit créer en témoignage de sa passion; il fit bâtir une chapelle dédiée à saint Georges, et institua l* ordre de la Jarretière , qui parut aux chevaliers une chose moult honorable , et oh tout anwur se nourriroit ; il est resté un des cinq grands ordres de l'Europe. Le monument fragile de la galanterie d'un roi d'Angleterre a résisté à toutes les tempêtes qui ont ébranlé le trône britannique. Cromwell fut un moment tenté de vendre ce qu'il est aujourd'hui pour l'honneur de porter un cordon emprunté au genou d'une femme. Qu'est-ce donc que les choses les plus graves de l'histoire , foi des autels, sainteté des mœurs, dignité de l'homme, indépendance, civilisation même, si elles doivent passer plus promptcment que les statuts de la vanité et les Chartres d'un caprice? L'antiquité ignora les femmes dans les fastes des nations , si ce n'est comme épouse , mère et fllle ; elle mêla peu la société à des foiblesses que le christianisme s'eflbrçoit d'avertir de ses leçons; l'antiquité ignora de même ces domesticités décorées de l'aristocratie du moyen-âge , et nous les voyons expirer par le retour des peuples à la liberté.

Edouard a été accusé de n'avoir vaincu Alix que par la violence : quoi qu'il en soit , le comte de Salisbury crut Alix coupable. Clisson et les seigneurs bretons décapités avoient pris des engagements secrets avec la comtesse de Montfort et le roi d'Angleterre. En témoignage de leur foi , ils avoient envoyé leurs sceaux à Edouard , qui les donna en garde au comte de Salisbury.

Le comte , prontant do l'occasion pour se venger du séducteur ou du ravisseur de sa femme , montra les sceaux à Philippe , et Philippe fit trancher la tôte aux traîtres.

La preuve la plus frappante de TinOdélité des seigneurs bretons, c'est le ressentiment qu'Edouard témoigna de leur supplice. Si Clisson avoit toujours été ferme dans le parti du comte de Blois et de la France , pourquoi Edouard aaroit-il été tant ému de sa mort ? Il écrivit au pape pour s'en plaindre , qualifiant les condamnés de nobles attachés à sa personne. Il prétendit punir par une guerre inique une sentence arbitraire; il se déclara le vengeur de ceux dont il n'étoit pas le roi , le réparateur d'un tort dont il n'étoit pas le juge.

SOMMAIRE

C^rroy d'Harcoart, après uoe qnerelle avec le maréchal de Briqnd>ec, passe ea Angleterre et fait hommage à Edouard , comme roi de France, des terres que lui , Geofroy, possédoit en Pïormandie. — Portrait de Geofroy d'Harcourt, homme médiocre dans one haute fortune. — Philippe, trahi de toutes parts, deyient somhro et cruel. — U foit alliance avec le roi de Castille. — Jean de Hainant , comte de Beaumont, lui revient. •— Nouf eaux impôts; gabelle. — Finances sous la troisième race depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe de Valois. — Noms des chefs de la mallôte conserrés par l'histoire avec les noms les plus illustres de la c^eyatérie , pour montrer les larmes des peuples derrière la gloire des armes. •— Edouard demande des secours pécuniaires à son parlement, qui les lui accorde moyennant quelques concessions ; subsides propiMs à l'Angleterre et ftanestes à la France , qui contribuoient à la liberté d'un peuple et à riMAnlaaement de l'autre.

— Hostilités en Gnienne. — Prise d'Aiguillon par les Anglois. - Gauthier de Mauny retrouye le tombeau de son père à La Réole. — Popuesse d'Agos ùuu le cbâteeu de cette yllle. — Reprise des hostilités en Bretagne. — Quimper est emporté d'assaut. — Le carnage ne cesse que lorsqu'on eut trouvé un enfant à la mamelle qui tétoit encore $a pauvre mère morte, — Mort du comte de Montfort.

— Portrait de ce seigneur. •— Montfort ne manqua point à la fortune, mais la fortune lui manqua , et sa femme lui ravit la gloire. — Événements de la Flandre.

FRAGMENTS

COUTE D*ARTBTELLB.

Artevelle, usé dans les troubles populaires, las peut-être de ses orgies démocratiques , qui n'avoient plus pour lui l'attrait de la nouveauté , n'ayant point agi par la conviction d'une opinion forte, mais par Tentratuement d'une petite jalousie plébéienne contre l'inégalité des rangs, Artevelle ne pensoit plus qu'à mettre à l'abri ses trésors -, il auroit pu dire à ses flls : « Cet or sent-il le sang? >• comme Yespasien demandoit à Titus si la pièce de monnoie qu'il

MB HISTOIRE

lui |^ré06Dtoit aentoit l'impôt dont Aile étoit provenue. Mais , pour rire en paix des victimes qu'il ayoit bites et du peuple qu'il atoit trompé, il falloit qu'Artevelle changeit de positimi. II lui restoit deux partis à jprendre : s'emparer du pouvoir suprême , ou descendre de sa puissance tribunitienne et se perdre dans la Ibule. S'emparcar du suprême pouvoir demandoit un génie qu'Artevelle n'avoit pas ; se démettre de la puissanœ tribunitienne , Arievelle ne l'osoit. Il n'y a pas sûreté à abdiquer le crime \ cette oouronne- ]à laisse des marques sur le boni qui l'a perlée \ il en fiiut subir ta terrible légitimité.

Artevelle , ne s'arrétant ni à l'un ni à Tan^ parti , eut recours à un expédient qui montroil ce qu'il y avoit de vulgaire dans la nature de cet homme : après avoir déchaîné la foule , il songea à lui donner un maître , mais non l'ancien prince du pays qu'il haïssoit et qu'il croyoit avoir trop outragé. Il arrive souvent qu'un despote populaire , après s'être livré aux débauches de la liberté , 0e retire à l'abri sous le joug d'un autre tyran , pourvu que ce tyran soit de son choix » et qu'il ait participé à ses excès : Artevelle jeta les yeux sur Edouard qui avoit trempé dans tout ses complots, aervi et approuvé toutes ses f^ireurs. Plus il étoit ignoble pour im monarque , selon les idées du temps , d'avoir été Taillé et le courtisan d'un marchand de bière» plus le monarque devoft entrer dans les projets de ce marchand. Artevelle œaohîM de faire le jeune prince de (Ulles à» des Flamands , comme il avoit fait Edouard roi d^ François.

Pour négocier cette afbire , Edouard débarqua au port de l'Écluse vers le milieu du mois de juin de l'année 1345 ; il menait avec lui son fils et graauk fàùtm éi barm$ eî de ekevaUers. Les députés de Flandre se rendirent de leur côté à l'Écluse avec Artevelle ; Us ignoroient ce qu'on devoit traiter dans cette entrevue. On tint conseil à bord du grand vaisseau que montoit le roi d'Angleterre , et qui s'appeloit Caiherme. Là Artevelle proposa de dés' hériter le comte Louis de Flandre et son jeune flls Louis, et de donner le comté de Flandre sous le nom de duché au prince de Galles , flls d'Edouard.

n y a dans le cœur de l'homme un fonds de justice qui reparolt toutes les fois que les passions ne sont pas émues. Dans ce moment les députés de Flandre étoient de sang-(h)id , ils s'indignèrent à cette proposition qui blessoit l'esprit de bonté des uns et le caractère de loyauté des autres. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient prendre sur euxt^n^ chose aussi pesante qui, au temps à

D£ FRANGE. dW

venir, pourroU toucher à iew pays, et qu'il falloU preudre l'âVis dw Communes de Flaodre ; et ils se retirèrent.

Artevelle , se laissant devancer à Gand par les députés , commit une de ces fautes qui décident du sort d'un honmie : s'il eût parlé le premier, peut-être eût-il entraîné les tiourgeois ^ mais son crédit commençoît à s'aifoiblir. Un rival dangereux, Gérard Denis i chef des tisserands, s'élevoit sur les débris de sa fortune. Soit que ce nouveau tribun fût gagné par Targent de la France , soit qu'il embrasBftt un parti généreux par son pnq>re penchant t soit qu'il agit par esprit d'opposition à Artevelle, il ne manquoit jamais de repousser les propositions de ce dernier. Artevelle sentoit si bien ce que Gérard Denis avoU pour lui de fatal , qu'il étoit résolu de s'en débire.

Les députés , arrivés à Gand , convoquent le peuple à la place du marché; ils rendent compte des conférences de l'Ëcluse. Le peuple, aussi ardent dans le bien que dans le mal, manifeste sob mécontentement par ses murmures; alors Gérard Denis prend la parole:

<t Bonnes geasr, nous avons jusqu'ici combattu pour nos fran- « cbises : Artevelle » qui s'en disoit le défenseur, vous propose au- « jourd'hui de les trahir. Mais , si nous cessons d'être libres, à « l'instant tout nous accuse. Comment nous jusIiOerons-nous? « Que nous rcstera-(-il de n^s sanglantes rébellions ? des crimes « et des chaînes ! Cet hcrnime qui tous a entraînés veut voua li- « vrer à l'Angleterre. Prince pour prince , n'on. avon»-nous pas un « né de notre sang , élevé parmi nous , que nous connwsons, qui «t nous connoît , qui parle notre langoe, pour lequel nous avons « prié , dont nos enfants savent le nooà comme celui de leurs voi- « sios , dont les pères vécurent et nK>ururent avec les nôtres ? Pat- « ceque nous avons réduit nos anciens comtes à être voyageurs, « notre pays san-t-il une propriété forfaite , et doitHl demeurer à « FAnglois par droit d'aubaine? Ah ! pwr Dieu, si nous voulons « un maître , ne soyons pas trouvés en telle déloyauté de déshé- « riter notre attliurel seigneur , pour donner son lit au premier « compagnon qui le demande. »

A de semblables discours , Denis et ses partisans ajoutent ce qui deiBort agir plus immédiatement sur la foute : depuis neuf ans passés qu'Artev^lie gonvernoit la Flandre, il avoit amassé un tr^or, tant des forfaitures et des amendes que des revenus du domaine; cet amour de l'argent , passion des âmes communes , le perdit.

Artevelle , en quittaat Edouard à VÉckuse , s'étoit rendu à Bru-

600 mSTOIKE

ges, et ensuite à Ypres, qu'il fit entrer dans ses desseins. De là if revint à Gand. En chevauchant par les rues , accompagné de ses amis et de la garde étrangère qu'Edouard lui avoit donnée , il s'aperçut qu'il se tramoit contre lui quelque chose ^ car ceux qui ayoient coutume de le saluer lui tournoient le dos et rentroient dans leurs maisons. Le peuple murmuroit et disoit : « Voyez celui « qui est trop grand maître, et qui veut ordonner de la comté de- « Flandre. » Arrivé à son hôtel , il en Gt barricader les portes et les fenêtres; car l'habitude qu'il avoit du peuple lui fit , aux premiers signes , prévoir la tempête. A peine s'étoit-il renfermé , que tout le quartier se souleva ; la maison du brasseur est entourée et assaillie. Les serviteurs d'Artevelle lui demeurèrent fidèles , ce qui arrive rarement aux malheureux ; ils se défendirent bien , tuèrent et blessèrent plusieurs hommes ; mais enfin les portes sont brisées, et la foule se répand dans l'intérieur de l'hôtel , en poussant des hurlements. Alors Arteveile paroît à une fenêtre, la tête nue, et en posture de suppliant: « Bonnes gens, que vous faut-il? Qui « vous meut? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi? En quoi « puis-je vous avoir courroucés ? — Où est le trésor de Flandre ? « s'écrièrent les attroupés. — Je n'en ai rien pris, dit Arte- « velle. Revenez demain , je vous satisferai. — Non , non , vous « ne nous échapperez pas ainsi : vous avez envoyé le trésor en « Angleterre , et pour cela il vous faut mourir. »

A cette menace, Arteveile joignit les mains et commença à pleurer. « Seigneu'v? dit-il, je suis ce que vous m'avez fait. Vous « me jurâtes jadis que vous me défendriez contre tout homme , et « maintenant vous prétendez me tuer sans raison. Rappelez-vous « le temps passé , considérez mes courtoisies. Je vous ai gouvernés « en si grande paix que vous avez eu toutes choses à souhait , « blé , avoine , et toutes autres marchandises. Tous voulez me « rendre petit guerdon des grands biens que je vous ai faits. »

II ne toucha point le peuple par des larmes ; c'étoit le cerf pleurant aux veneurs. La foule cria tout d'une voix : « Descendez, et u ne nous sermonnez plus de si haut. » Dans ces paroles , Arteveile ouït son arrêt. Il ferme la fenêtre et se veut sauver par une porte de derrière pour se réfugier dans une église voisine ^ il espéroit trouver un asile aux pieds de celui dont la miséricorde ne se lasse pas comme la pitié des hommes. Mais déjà plus de quatre cents forcenés remplissoient la maison ; Arteveile, tombé au milieu d'eux , est déchiré. Il reçut la mort de la main de Gérard Denis, qui paroissoit agir pour une cause meilleure, et qui ne valoit

peut-être pas mieux que lui. Dans une république , le peuple étant législateur, juge et souverain , peut faire la loi , prononcer l'arrêt » et l'exécuter ^ le massacre par la démocratie est inique , mais légal : Artevelle avoit consenti à un pareil gouvernement.

Edouard apprit à l'Écluse la fin de celui qui étoit , selon Froissart y son grand ami et son cher compère. Il fit voile pour l'Angleterre , menaçant la Flandre , et se déclarant toujours le vengeur de la mort des traîtres. Il n'avoit pas plus d'envie de se brouiller avec les Flamands que les Flamands avec lui. Us allèrent en députation le trouver à Londres. « Cher sire, lui dirent-ils, vou^ ave» de beaux enfants y fils et filles. Le prince de Galles ne peut manquer d'être encore un grand seigneur y sans l'héritage de Flandre. Et vous avez une danwiselle à fille moins atnée y et nous un jeunç damoisel y que nous nourrissons et gardons y et qui est héritier de Flandre; si se pourroii encore bien faire un mariage d'eux deux. » Ces paroles adoucirent la feinte douleur d'Edouard , et Artevelle fut oublié , comme tous ceux dont la renommée n'est fondée ni sur le génie ni sur la vertu.

SOMMAIRE

Jean , doc de Normandie, fib aloé do roi , marche en Goienne, et, après afoir pria Angoulèrae, Yieot mettre le siège derant Aignilloo avec plus de 100,000 hommes. •^ Résistance des assiégés commandés par 1« comte Derby.

FRAGMENTS

INTASIOlf DK LA FRANCB PAR EDOUARD.

Ce siège fut fatal ^ il détermina Edouard à passer en France , et priva Philippe de cent mille hommes qui auroient pu se trouver à la bataille de Crécy. Tout se préparoit alors dans les conseils de Dieu. « Mais , dit le grave historien qui a le mieux connu nos « antiquités y les adversités advenues à la France et les grandes « victoires du roi Edouard ne doivent persuader la justice de sa « querelle , mais être estimées châtiment des vices des François. « La restitution des pertes et conservation de l'état jusqu'à pré- « sent manifestent que ce n'a été ruine. >*

Le duc de Normandie avoit fait serment de ne point abandonner le siège d'Aiguillon que la ville ne fût prise , à moins que son père ne le rappelât. Il ût partir le connétable d'Eu et Tancarville, pour rendre compte à Philippe de la résistance qu'il éprouvoit. Philippe retint auprès de lui ces deux seigneurs , et fit dire à son fils de

continuer le siège jusqu'à ce qu'il obligeât la ville à se rendre par la flgimine, puisqu'il ne la pouvoit emporter de force.

Cependant le roi d'Angleterre , instruit de ce qui se passoit en Guienne, se préparoit à secourir en personne le comte Derby. Il assembla, dans le port de Southampton , mille vaisseauiL, quatre mille hommes d'armes, dix mille archers, seize mille hommes d'infanterie légère , dont dix mille étoient (îallois et six mille Irhindois. Il laissa le gouyernement de l'Angleterre aux archevêques de Cantorbéry et d'York , aux évoques de Lincoln et de Durham , et aux seigneurs de Percy et de Neville ; il donna la garde particulière de la reine au comte de Kent , son cousin. Le vent étant devenu ftivorable, Edouard , vers la fin du mois de juin de Pan 1346, fit voile , avec toute son escadre , pour les côtes dé Gascogne.

• Il avoît auprès de lui , sur son vaisseau , Geofh>y dllarcourt et le jeune prince de Galles, qui entroit dans sa quinzième année. Les autres seigneurs embarqués éloient les comtes d'Hereford , de

. Northampton , d'Arnndel , de Cornouailles , de Warwick , de Huntingdon, de SufTolk et d'Oxford. Parmi les barons et chevaliers, on comptoit Jean Louis et Roger de Beauchamp , Renauld et Cobham, les sires de Mortimer, de Mowbray, de Roos, de Lucy, de Felton , de Bradeslan, de Moulton , de Man , de Basset , de Berkley et deWiltoughby. D'autres combattants ^ qui devinrent dans la suite célèbres, Jean Ghaodos, Fitz^Warren, Pierre et James d'Audelay, Roger de Weltevalle, Barthélémy de Burgherst, Richard de Pembrldge , étoient aussi à bord de la Navée, au simple rang de bacheliers. Il faut eiu^ore compter quelques étrangers, Oulphart de Ghistellé, du pays de Hainaut, et cinq ou six chevaliers d'Allemagne.

Pendant deux jours > 1* vaisseaux firent bonne route vers le port qu'ils cherchoient : slîs eussent entré dans la Gnt)nde, îa France étoit sauvée ^ et la France devoit être perdue. Celui qui commande â la mer fît cesser le vent ^ par qui la flotte semWoît être favorisée^ il en envoya un autre qui la refoula violemment ' sur la Cornouailles ', on jela l'ancre. Edouard attendit, implora le retour de la première brise , ne se doutant pas que la tempête qui soulevoit alors son pavillon le meooit à la victoire.

Nous avons dit que Geofroy d'Harcourt étoit embarqué sur la Nef royale; il n'avoit jamais été d'avis d'attaquer la France du côté de la Guienne, trop éloignée du centre de notre empire, et dé-

. fendue, comme province frontière, par une multitude de châteaux V quelque chose sembioit avoir fait à ce traître la révélation

de te colère du Ciel : rien de plus intelligent que la vengeance et hi haine. Quand Harcourt vit la flotte repoussée aux côtes d'Angleterre , il proflta de cet accident pour ébranler la résolution d'Edouard. « Sire, lui dit-il, je vous ai toujours conseillé et je « vous conseille encore de prendre terre en Normandie. Personne « ne s'opposera à votre descente. Depuis longtemps les peuples «• de ce canton sont sans armes , et ils n'ont jamais vu la guerre. •« Toute Irf noblesse de la province est au siège devant Aiguillon. « Vous trouverez un pays ouvert, rempli de grosses villes non « fermées où vos soldats s'enrichiront pour vingt ans. Je vous • supplie de m'écouter, et je réponds du succès sur ma tête. »

L'oreille du roi s'inclina à ce conseil. Edouard ordonne de lever l'ancre ; lui-ntéme veut servir de pilote \ il passe avec son vaisseau à la tête de la flotte, et feit tourner la proue vers les côtes de la Normandie. Des calamités de cent années furent le fruit de Tinspiration d'un mom^t et du changement des vents dans le ciel.

Les François, qui tant de fois portèrent le ravage dans les contrées étrangères , alloieiit à leur tour sentir l'abomination de la conquête. Depluis l'invasion des Normands , ils n'avoient point vu les ennemis dans le cœur de leur pays ; et voilà qu*après quatre siècles un Normand leur ramenoit la désolation. Les mille vaisseaux anglois parurent devant La Hogue-Saint-Wast en Gotentin. Couvert de ses armes, entouré de ses chevaliers , Edouard, monté sur son grand vaisseau qui précédott tous les autres , déployoit au vent les couleurs de PAngleterre; elles étôleni blanches alors, el nous portions le rouge. Il aborde sans obstacle , cônrnve Geo froy d'Harcourt le lui avoit prédit , au port de La Hogue , le 12 juillet 1346. Près du cap de ce nom, les François, sous le règne de Louis XIV, versèrent leur sang pour remettre un monarque anglois sur le trône de ses pères.

La terre de jSaint-Sauveur, qui appartenoit à Geofroy d*Hareourt, s'étendoit jusqu'à La Hogue. Du bord des Vaisseaux anglois , Harcourt découvroit le lieu même de sa ndlssance » et les rivages reniplis des souvenirs de sa jeunesse. En montrant à Edouard le pays q«i*il altelt ravager, 11 pouvolt lui dire : « Toilà la tour de - réglise où j*ai été baptisé -, voilà le donjon du château où j'ai été « nourri : là vos soldats pourront déshonorer le lit de ma mère; tt ici , déterrer les o^de mes aïeux. »

Quand Geofroy mit le pied sur la grève, comment pùt-il voir sans être ému les paysans fuir devant lui dans ces mêmes champs où il avolt passé son enfance , par ces mêmes chemins qui le con-

duisoient au toit paternel? Un historien représente Rome disant à Manlius Capitolinus : » Manlius , je t'ai regardé comme le plus « cher de mes fils quand tu renversas les ennemis du haut du Gapi- <c tôle ; mais puisque tu déchires mon sein , va , malheureux , et « sois précipité comme ces Gaulois que tu as vaincus. »

La France , percée de coups , les yeux en pleurs , enveloppée dans son manteau déchiré , auroit pu crier à Geofroy d'Harcourt : « Faux et traître chevalier, je t'attends à Crécy sur le corps san- « glant de ton frère fidèle à sa patrie! £n vain tu te repentiras ; «< ton repentir ne durera pas plus que ton innocence. Traître de u nouveau , tu mourras foi-menlie , doublement flétri par ton « crime et par le pardon de ton roi. »

La flotte ayant jeté l'ancre , le débarquement se fit sur un rivage désert , image de ce qu'alloit devenir le sol de notre patrie sous les pas des Anglois. Edouard tomba, dit-on, en mettant le pied sur la grève, comme César en Afrique , comme Guillaume le Bâtard en Angleterre. Le sang lui sortit du nez. Les chevaliers, effrayés du présage, dirent au roi : « Chier sire, retrayez-vous en « votre nef, et ne venez mes huy à terre , car voici un petit signe «« pour vous. » Edouard répondit joyeusement : « C'est un très « bon signe ; cette terre me désire. » Il y a des paroles et des aventures qui sont de tous les conquérants; le môme iilstinct et les mêmes mœurs distinguent les animaux de proie.

A l'endroit du débarquement , le roi d'Angleterre arma chevalier son jeune fils lo prince de Galles : cette terre de France a la propriété do fôire des héros , même parmi ses ennemis. Edouard nomma connétable le comte d'Arundel , et maréchaux Geofroy d'Harcourt et le comte de Warwick.

Le Gotentin forme une presqu'île : Edouard rangea ses soldats selon la nature du terrain qu'il avoit à parcourir : divisés en trois corps , deux de ces corps , c'est-à-dire les deux ailes de l'armée commandées par les deux maréchaux , marchoient l'un à droite , Tautre à gauche , au bord de la mer, en balayant les deux rivages de la presqu'île , tandis que le corps de bataille où se trouvoient Edouard , le prince de Galles et le connétable , s'avançoit au centre par le milieu des terres. Chaque soir les deux ailes se replioient et venoient camper sur les flancs de la chevauchée du roi. Le comte d'Huntingdon , demeuré sur la flotte avec six vingts hommes d'armes et quatre cents archers , avoit ordre de suivre rez les côtes le mouvement des troupes. Par cette belle disposition militaire , l'armée d'Edouard , se mouvant sur une seule et longue

ligne, et embrasant tout devant elle, se dérouloit lentement sur la France comme une mer de feu.

Rien n'échappa , par mer et par terre , aux ravages de ce monarque , qui se disoit roi des François , et qui venoit pour régner sur des François ; par mer , tous les vaisseaux , depuis le plus grand navire jusqu'à la plus petite barque , furent pris et réunis à la flotte angloise ; par terre , toutes les villes et les villages flirent saccagés et brûlés. Barfleur succomba la première; et, quoiqu'elle se fût rendue sans coup férir, elle n'en fut pas moins pillée ; elle perdit or, argent et chers joyaux. Il se trouva si grande foison de richesses, que compagnons n'avoient cure de draps fourrés de vei't. Les habitants, enlevés de la ville , furent entassés sur la flotte angloise. Cherbourg fut incendié ; le château se défendit; Montebourg, Yalognes, Carentan , furent renversés de fond en comble.

Le corps de bataille ne faisoit pas moins de mal au milieu du pays. Geofroy d^Harcourt alloit en avant de la bataille du roi avec cinq cents armures de fer et deux mille archers ; et comme il con^ noissoit bien sa patrie, c'étpit lui qui traçoit le chemin. Il trouva le pays gras et plantureux de toutes choses y les granges pleines de bledi et d^ avoines y les maisons pleines de toutes richesses y riches bourgeois, chars, charrettes, chevaux y pourceaux y moutons, bceufsy qu'on nour^ rissait dans ce pays-là^ et les plus beaux biens du monde. Ceux du pays fuy oient devant les Anglois de tant loin qu'ils en oyoient parler, et lais" soient leurs maisons et leurs granges toutes pleines. Ainsi par les Anglois étoit arse (brûlé), robe, gâté et pillé le bon pays de Normandie. Saint- Lô, où il y avoit alors des manufactures de drap considérables, périt, et les trois corps de l'armée angloise, s'étant réunis, s'avaacèrent dans la plaine de Caen. C*est par le récit des malheurs de la France que nous apprenons le curieux détail de sa culture et de son industrie intérieure à cette époque.

On n'avoit point ignoré à Paris l'armement des Anglois^ mais on n'avoit pu deviner sur quel point tomberoit l'orage ; on n'eut pas plutôt appris qu'il éclatoit au cœur du royaume, que Philippe se hâta d'envoyer à Caen le comte d'Eu , connétable de France , et le comte de Tancarville , nouvellement arrivés du siège d'Aiguillon, Ils se jetèrent dans la ville, accompagnés de quelques hommes d'armes ; ils y trouvèrent Guillaume Bertrand, évoque de Bayeux , qui s'y étoit renfermé avec la noblesse restée au pays. Caen étoit une ville marchande et peuplée , pleine de rîches bourgeois , de nobles dames et de belles églises; mais ses murailles étoient ouvertes en plusieurs endroits , et 3on château , assez fort,

ne défendoit la ville que d'un côté. Trois cents Génois , commaadés par le seigneur de Wargny , en formoient toute la garnisoii. G'étoit déjà un grand progrès en administration que de pouvoir entretenir, comme Philippe le faisoit alors , cent mille hommes en Gascogne -, mais le système des troupes soldées n'étant pas encore établi, le demeurant du royaume se trou voit jsana défenae régulière. Le moyen-âge, qui n'eut point d'armée permanente , étoit dans l'état le plus favorable à la liberté , et , par le défaut de lumières , ce fut un temps de servitude : quand les lumières s'étendirent, les soldats arrivèrent.

La flotte angloise éloit parvenue à l'embouchure de l'Onie, petite rivière qui passe à Caen. Edouard , logé à deux lieues de k ville , s'attendoit à trouver quelque résistance. Le ccMBte de Tancarville vouloit, avec raison , qu'on se contentât de défwàdre le pont sur rOrne , le château , le corps de la ville , et qu'on ebandonnât les faubourgs \ les bourgeois dirent qu'ils se sentoieoi assez forts pour combattre le roi d'Angleterre en rase campagne, ht connétable appuya cette bravade ^ et , par tout ce qui suivit , il se . fit accuser d'incapacité , de lâcheté ou de trahison. Il avoit jadis reçu des grâces et des présents d'Edouard ; pendant sa ciq[>tivité eR Angleterre y les caresses de ce prince achevèrent de le rendre auepect. Il faut des succès sur le trône , et Philippe ne connoiisoit que des revers : le malheur délie les hommes du serment de fidélité.

Edouard , au soleil levant, prêt à exterminer une cité, entendit la messe; peu de temps après , en violant les tombeaux et en massacrant les peuples, il Gt faire un magnifique service aux gentilshommes normands décapités pour la félonie de Geofiroy d'Harcourt.

Cependant les bourgeois de Caen , rangés en bataille , ne tinrent pas ce qu'ils avoient promis. Aussitôt qu'ils virent approcher les bannières des Anglois, et qu'ils entendirent sifiler les Oèchea, ils fuirent. Les ennemis entrèrent péle-méle avec eux dans la ville, car la rivière étoit si basse, qu'on la passoitpartout à gué. Le co»nétable se retira à sauveté avec le comte de Tancarville, sous une porte a l'entrée du pont devant l'église de Saint-Pierre. Quelques chevaliers et écuyers se réfugièrent dans le château. Le connétable , monté aux créneaux , aperçut , en regardant le long de la grande rue , les archers anglois tuant les habitants et n'en recevant aucun à merci. Parmi ces soldats il reconnut un chevalier borgne , Thomas Hollaud, avec lequel il avoit autrefois coatraeté

amitié dans les guerres de Prusse et de Grenade, il l'appela , et se rendit à lui avec le comte de Tancarville et une vingtaine de chevaliers.

Les habitants, voyant qu'on ne leur faisoit aucun quartier, s&^ barricadèrent et commencèrent à se défendre^ ils jetoient par les fenêtres et du haut des toits , sur les Anglois , des meubles , des briques et des pierres. Les Ânglois enfonçoient les portes, se frayoienl un chemin avec le fer et le feu , violoient les femmes au milieu des flammes, et massacroient tout, sans distinction d'âge, de sexe et de condition. Chaque maison étoil l'occasion d'un siège où se répétoient les horreurs accomplies dans une ville prise d'assaut. Plus de cinq cents Anglois avoient péri dans ce tumulte. Edouard , devenu furieux , ordonne qu'on passe tous les François au fll de l'épée , et qu'un vaste incendie couronne l'œuvre. Geofroy d'Harcourt se trouvoit présent lorsque cet ordre fut donné ; pour la première fois , il sentit quelques remords : il représenta au monarque étranger qu'il lui restoit encore un* grand pays à traverser , et Philippe à combattre ; qu'il lui importoit de ménager ses soldats ^ que les bourgeois de Caen , poussés au désespoir , vendroient chèrement leur vie \ que si , au contraire , on usoit de miséricorde , il se chargeoit , lui , d'Harcourt , de réduhre la ville en peu d'heures.

Ce conseil , auquel Edouard obtempéra, en épargnant quelques maux particuliers , ût un mal général à la France. Au commencement d'une invasion , un exemple de dévouement enflamme les cœurs , les fait palpiter de vertu et de gloire , inspire cet enthousiasme qui rend une nation invincible : les trois cents Spartiates sauvèrent la Grèce aux Thermopyles. Harcourt chevaucha de rue en rue, commandant , de par le roi d'Angleterre » que nul , sous peine de la hari, ne fût ftssez hardi pour mettre le feu aux maisons, violer les femmes , tuer les hommes qui ne feroient point de résistance. Les bourgeois cessèrent aussitôt le combat , et ouvrirent leurs portes. Alors commença une espèce de pillage régulier qui dura trois jours. Edouard se réserva sur la part du butio les joyaux, la vaisselle d'argent, la soie , les toiles et les draps. Il acheta de Thomas de Holland , pour la sonune de vingt mille aobles , le connétable et le comte de Tancarville. Ces deux seigneurs furrat embarqués sur le grand vaisseau de la flotte angloise avec soixante chevaliers prisonniers , et trois cents bourgeois , dont on espéroit tirer rançon quoiqu'ils eussent déjà tout peMu. Le vaisseau porta à Londres les captifii et les dépouilles les plus précieusei. C'étoît

une amorce au reste des Anglois pour accourir au sac de la France.

Gaen renfermoit le tombeau de Guillaume le Bfttard ; le sol où ce tombeau se trou voit placé avoit été jadis disputé aux os de ce prince par un bourgeois nommé Ascelin , lequel disoit que ce sol, propriété de son père, lui avoit été ravi contre toute justice par Guillaume vivant. Les enfants des compagnons que Guillaume avoit menés à la conquête de TÂngleterre revenoient conquérir et profaner ses cendres.

Deux cardinaux légats , qu'Edouard ne voulut point écouter , furent témoins de la ruine de Caen. On a déjà remarqué, et l'on fera remarquer encore les efforts du saint-siége pour arrêter l'effusion du sang dans ces guerres cruelles. Rien n'étoit plus tou* chant que de voir des hommes de miséricorde suivant partout des hommes de sang , essayant de faire tomber les armes de leurs mains, suppliant avant le combat, pleurant après la victoire , toujours rebutés, jamais las, colombes de paix errant de champ de bataille en champ de bataille avec les vautours.

Philippe rassembloit à Saint- Denis une armée. Les princes ses vassaux , ses alUés ou ses amis , se hâtoient de se réunir à lui. Le comte de Beaumont , Jean de Hainaut, depuis peu réconcilié à la France , accourut avec un grand nombre de chevaliers ; le duc de Lorraine amena trois cents lances ; le^ comtes de Savoie , de Salbruges, de Flandre, de Namur, de Blois, toute la noblesse qui ne se trouvoit pas an siège d'Aiguillon , se rendirent à Saint-Denis. Jean , roi de Bohême , ctoit alors dans ses états : son Gis Charles venoit d'être élu empereur ; l'ancien empereur excommunié, Louis de Bavière , inquiétoit le nouvel empereur ; le roi de Bohême avoit perdu la vue \ tant déraisons paroissoient le devoir retenir en Allemagne ; mais, quand il reçut les courriers de Philippe , ses ministres le voulurent en vain arrêter. Ce vieux monarque , qui est devenu le modèle de la loyauté , dit à ses barons : « Ah ! ah ! quoi- M que aveugle , je n'ai mie oublié les chemins de France. Je veux M aller défendre mes chers amis et les enfants de ma Gile , que les <c Angleches veuillent rober. » Jean partit en effet avec son Gis Charles , et vint trouver Philippe.

Edouard avoit quitté Caen. Les seuls titres des chapitres de nos chroniques donnent une idée de sa marche , des maux que les An^ glois firent en Normandie , comment telle ville fut pillée , comment tout le pays fut ars , essilé et robe. Il prit d'abord la route d'Évreux ; mais cette ville étant fermée , il ne l'attaqua pas. Il emporta et in-

DE PKAMCE. 609

cendia Louviers , déjà connue par ses manufactures de draps ; de là il s'avança vers Rouen ^ les comtes d'Evreux et d'Harcourt y commandoient. Geofroy d'Harcourt put voir flotter sur les murs de Rouen la bannière de son flrère.

Philippe avoit fait rompre tous les ponts de la Seine depuis Paris jusqu'à Rouen ; lui-même , descendu de Pai# avec son armée, se trouvoit à Rouen à l'instant où les Anglois se présentèrent de l'autre côté de la Seine. Edouard passa sans insulter la ville, dont la rivière le séparoit ; il épioit l'occasion d'entrer en Picardie pour se retirer dans le Ponthieu , qui lui appartenoit. Il remonta la Seine, continuant ses ravages; Philippe marcboit sur le bord opposé , réglant ses mouvements sur ceux des ennemis : on les suivoit à la trace du sang et à la clarté des embrasements. Us brûlèrent Pont-de-F Arche , Vernon , Mantes et le faubourg de Meulan ; des fourrageurs pénétrèrent dans le pays chartrain. L'armée angloise parvint ainsi jusqu'à Poissy , dont le pont avoit été tdétruit ; malheureusement il en restoit encore les piles et les attaches, ce qui facilita son rétablissement : Philippe arriva à Paris en même temps qu'Edouard à Poissy. La civilisation des temps modernes a fait cesser ces désastres à plaisir de l'ancienne guerre; mais les Barbares eux-mêmes avoient rarement mené une invasion avec une aussi complète absence d'humanité que cette course sanglante d'Edouard.

Des partis anglois se répandirent dans les environs de Poissy. Le château de Saint*Germain-en-Laye , Nanterre , Ruel , Saint- Cloud, Meuilly , furent réduits en cendres. La nuit, à Paris, on apercevoit dans le ciel la réverbération des flammes , et le jour , du tiaut des tours de Notr&-Dame , on découvroit les villages aux grosses fumées qui s'en élevoient. Depuis la descente des premiers Normands , un tel péril n'avoit point approché des Parisiens ; comme les citoyens de Lacédémone avant le temps d'Épaminondas, leurs femmes n'avoient point vu les feux d'un camp ennemi. Aujourd'hui, Paris a reçu l'étranger dans ses murs, et Sparte sort de ses ruines.

Philippe voulut s'aller mettre à la tête de son armée à Saint- Denis. La foule se jeta à ses pieds. « Haa! sire et noble roi, que « vouUz-vous faire? Vous voulez laisser la noble cité de Paris. Les « ennemis sont à deux lieues près. Tantôt seront en cette ville. Quand « vous en serez parti, nous n'aurons personne qui nous défende contre « eux. » Le roi répondit : « Bonnes gens, ne craignez pas les Anglais^ « ils ne vous apprqchfiront pas de plus près. Je vais à Saint-Denis

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ff devers mes gendarmes, car je veux chevaueker coiure tes Angtois et « les combattre. »

Ces paroles calmèrent peu les esprits : les frayeurs du peuple sont presque toujours mêlées de sédition et de folie ; d'un côté on ne voulok pas que le roi s'éloignAt, pareeque Paris étolt sans défense; de Tantre^lDn se reftisoit aux mesures nécessaires pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. Paris n'étoit point enccnre entouré de remparts, ou ceia qu'avoit élevés Philippe-Auguste n'existoient plus : le. roi ordonna de faire des retranchements. Il ftdloit abattre quelques maisons ; les propriétaires s'y opposèrent : remarquez cette force de la liberté civile , dans un temps où la liberté politique n'étoit rien. Le peuple prend le parti des propriétaires ; le roi de Bohême accourt avec cinq cents chevaux pour calmer la sédition : on n'y parvient qu'en d)andonnant Fouvrage.

A ces émeutes y aux mutineries des hommes qui , n'ayant rien à perdre , se réjouissent des calamités publiques, se mèloient d'autres troubles et d'autres conftisions : tout âtoit plein de traîtres payés du prix des rapines d'Edouard ; ces hrattres s'augmentoient du troupeau des foibles , de ces gens sans coeur et sans caractère, alliés naturels des méchants , sorte de traîtres que Ibnt la peur et Tadversité. Plusieurs commençoient à cnûre que le roi d'Angleterre avoit des droits au trône de France , puisqu'il étoit victorieux.

L'intérôt étoit puissant, et grand le spectacle : Edouard à Poissy, au berceau de saint Louis; Philippe à 8aint-Deni8, au tombeau du même roi ; tous deux prêts à s'élancer de ces barrières pour se disputer le sceptre du monarque qui avoit emporté sa couronne dans le ciel.

A en juger par les apparences , le bon droit alloit triompher. Ttmt qu'Edouard n'avmt trouvé aucun obstacle , il s'étoit avancé en abtmant le pays ; mais il lui Mlut songer à la retraite aussitôt que Philippe parut, 'de même que le loup, dit Méz^ay, après avoir fait un grand carnage dans une bergerie , entendant aboyer les mfttfns , ne ttche qu'à se retirer dans le bois. La retraite n'étoit pas (bcite. Edouard n'auroit osé se jeter sur une ville comme Pitiris, appuyée d'une armée de cent mille hommes. Retourner en arrière? il eût été aussitôt poursuivi sur un sol mis à nu. Tenir au premier projet de se cantonner dans le Ponthieu? la Seine, dont les ponts étoient rompus , barroit le chemin au prince anglois ; et même, quand il l'auroit passée, il se trouverait renfermé entre

DE FRANCi. en

les eaux de cette rivière , celles de l'Oise , le cour§ de la Soninie et l'armée françoise à Saint-Denis. G'étoit pourtant le seul plan qui présentât quelque chance de succès.

Il y avoit quatre jours qu'Edouard préparoît en secret les matériaux nécessaires au rétablissement du pont de Poissy -, il répàndoit le bruit que, ne pouvant traverser la Seine dans l'endroit où il cantonnoit , il tenteroit le passage au-dessus de Paris. Le jour de l'Assomption ^ il chôma , à l'abbaye des Dames , la fSte de la Yierge ; il affecta de donner un grand repas ; il y présida v^tu d'un habit sans manches , cle drap d'écarlate fourré d'hermine, comme auroit pu foire saint Louis tranquille au sein de son royaume et au lieu de sa naissance : ses troupes avolent reçu l'ordre de 96 mettre en mouvement pour tourner Paris. Trompé par cette disposition et ces fiiux rapports, Philippe étoit venu camper au pont d'Antony, afin de couper le chemin aux ennemis. Il n'eut pas plutôt quitté Saint-Denis qu'Edouard , exécutant une contre-marche , revint passer la Seine à Poissy sur le pont qui avoit été rétabli avec une diligence merveilleuse. L'avant-garde des Anglois , sous le commandement de Geof^oy d'Harcotirt , étoit à peine de l'autre côté de la Seine qu'elle rencontra les milices d'Amiens , conduites par quatre chevaliers de Picardie : HarCourt attaqua ces communes qui se défendirent vaillamment; mais elles furent défaites, et leurs bagages pris; douze cents bonnes gens demeurèrent sur la place après avoir affronté les premiers les destructeurs de leulr pays. Telles étoient ces communes qui foritioieiit le fbhd de la véritable nation fî*ançoise , et dont notre ancienne hl^ttnre « à sa honte étemelle , ne parla jamais que pour les traiter de tibaudailUi et de pédcûlles.... Ces nobles si hautains étoient-ils plus braves sous leurs corsets et leurs casques de fer , à l'épreuve de la flèche et de la lance, que ces paysans armés d'un bâton ou d'un fkùchardy exposés demi-nus à la charge de ces centaures de bronze ? Le moment n'étoit pas loin où la poudre allumée à Crécy ailoit égaliser les périls^ niveler les rangs sur le champ de bataille , et jpermettrd enfin à la gloire d'inscrire le peuple ihmçois dans ses proprest fastes.

Philippe n'apprit qu'au bout de deux jours la levée des tentes angloises : bien qu'il eût en tête un général plus habile que lui , il avoit un grand courage et ne manquoit point de capacité dans la guerre; on ne peut attribuer une partie de ses incroyables fautes et du succès de ses ennemis, qu'à ce vertige d'infldélité qui av(Ht fUis une partie de ses sujets : tant il est vrai que la loi

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salique n'étoit pas encore évidente à tous les esprits. Il reconnut alors , dit un historien , qu'il étoit environné de traîtres , lesquels le trompoient par de faux rapports , et donnoient avis aux Anglois de toutes ses démarches. Désespéré d'avoir laissé échapper sa proie , il se mit à sa poursuite. Il envoya offrir la bataille à Edouard ou dans la plaine de Yaugirard , s'il y vouloit venir, ou entre Pontoise et Francon ville , s'il se vouloit arrêter et l'attendre. Edouard fit répondre qu'il n'avoit point de conseil à prendre d'un ennemi : il continua sa route.

Arrivé aux champs de Beauvais, il les &ucha comme le reste, passa sous les murs de Beauvais , dont il brûla et pilla les faubourgs ^ la ville fut courageusement défendue par Tévèque. L'abbaye de Saint-Lucien, fondée par Khildérik, étoit, après Saint- Germain-des-Prés , le plus ancien édifice religieux de la France ; Edouard y prit ses quartiers : comme il s'en éloignoit le lendemain, il vit , en regardant derrière lui , les flammes s'élever des tourelles de ses hôtes ^ il fit pendre quelques-uns des incendiaires. 11 s'étoit ravisé par politique, et a voit commandé de respecter les églises; ordres dérisoires qui ne trompèrent point le ciel , et que n'écouta point le spldat.

Ainsi périssoient la patrie , ses cités , ses hameaux , les temples de sa religion , les monuments de ses rois. Crécy alloit couronner tant de désastres , et terminer la marche triomphale d'Edouard au travers des ruines.

De l'abbaye de Saint-Lucien il vint loger à Milly, de Milly à Grand- Villiew 5 11 défila devant Dargies , brûla le château et fourragea le pays d'alentour. La ville de Poix fut trouvée sans défense : il n'étoit demeuré dans ses deux châteaux que deux belles damai'selles, filles du seigneur de Poix : elles auroient été déshonorées sans le sire de Basset et Jean Ghandos , qui les menèrent au roi d'Angleterre. Les bourgeois de Poix se rachetèrent du pillage pour une somme considérable ; mais le lendemain il s'éleva des contestations qui furent suivies du massacre général des habitants. Enfin Iklouard vint camper à Airaines , et il envoya ses maréchaux chercher un passage sur la Somme.

Là auroient dû finir ses succès et commencer ses expiations : Philippe, accouru à marches forcées, étoit prêt à paroître à la tête de cent mille hommes animés, comme leur roi, de la plus juste vengeance.

Les Anglois n'a voient guère plus de trente mille combattants; ils étoient fatigués d'une longue route, et embarrassés de leur

butin : traqués entre la mer, l'armée françoise et la rivière de Somme, dont les ponts étoient rompus ou gardés, ils croyoient toucher au moment de leur perte. Les maréchaux anglois avoient en vain tenté de forcer le pont de Rémy , celui de Long en Ponthieu, et celui de Péquigny. N'ayant pu découvrir aucun passage sur la Somme , ils vinrent rendre compte à Edouard de leurs inutiles recherches. Philippe dans ce moment entroit à Amiens.

Le roi d'Angleterre , se repentant de ses triomphes , envoya proposer une suspension d'armes-, il offroit de rendre ce qu'il avoit pris; mais pouvoit-il rendre la vie aux laboureurs, aux bourgeois paisibles, aux familles innocentes immolées à son ambition ? Tant de calamités devoient-elles être regardées comme jeux de rois, qui ne laissent plus de traces quand il plaît à ces rois de les interrompre? Chef et père de la patrie, le monarque, plein de douleur et de ressentiment , refusa tout. Un historien dit que Philippe , ea n'acceptant pas les propositions d'Edouard, devint injuste et se rendit coupable des malheurs de la France : c'est abuser de l'esprit philosophique , et juger de l'événement par le succès. Philippe devoit obtenir pour ses peuples une réparation solennelle ; il devoît essayer de donner aux étrangers une leçon durable, en leur apprenant quel seroit leur sort , s'il leur prenoit jamais envie de renouveler ces incursions de brigands. Un ennemi d'aussi mauvaise foi qu'Edouard n'auroit pas plutôt échappé au péril , qu'il eût recommencé ses ravages. Mais la bataille de Crécy fut malheureuse. La fortune ne suit pas toujours la justice ; les droits de la seconde ne sont pas moins réels , quoique abandonnée de la première.

Or, le roi et Angleterre y dit Froissart, était moult pensif à Air aines. Si ouït messe avant le soleil levant, lors fit sonner ses trompettes de déUn gement. Il traversa le pays de Vimeu et s'approcha d'Abbeville. Il brûla un gros village aux environs , et vint gîter à l'hôpital d'Oisemont. Philippe, parti d'Amiens, étoit, à une heure de l'aprèsmidi, à Airaines. Il y trouva des pourveances de chair en hastées, pain et pâtes en four, vin en tonneaux et en barils, et moult de tables mises que les Anglois avoient laissées. Les deux maréchaux d'Edouard, descendus le long de la Somme jusqu'à Saint-Yalery, toujours pour s'enquérir d'un passage, revinrent le soir dire à leur maître qu'ils n'avoient pas été plus heureux qu'auparavant. Si Philippe avoit eu seulement l'avance de quelques heures, oa si le gué de Blanque-Taque eût été mieux gardé , c'en étoit fait des Anglois.

Ce monarque et cette armée, qui avoient causé tant d'épou->

êU HISTOIRE

vante, ressentoient à leur tour la terreur qu'ils avoient inspirée. Perdu de réputation comme général , méprisé comme roi , abhorré comme homme , Edouard alloit finir de la fin d'un aventurier et d'un incendiaire. La défaite en faisoit un chef sans mérite , sahs prévoyance , sans courage; le triomphe en fit un capitaine illustre : le succès semble être le génie , un moment sépare la honte de la gloire.

Il étoit nuit; personne; dans le camp «nglois, ne dormoit: ceux-ci regrettoient le butin qu'ils alloient perdre; ceux^à pleuroient leurs femmes , leurs enfants , leur patrie. Les soldats qui «Lvoient exploré la rivitee en faisoient des récits efifrayants ; d'autres croyoient entendre déjà les clameurs de l'armée (rançoise , laquelle s'étoit promis de ne faire aucun quartier à l'ennemi ; serpent que Philippe avoit prononcé dans la colère , et qu'il eût rétracté dans la victoire.

Loscheâ n'étoient pas en de moindres alarmes ; acculé à la mer, ^ retiré sous sa tente comme une béte noire dans sa bauge , Edouard rouloit en silence autour de lui des regards sombres qui a'attendrissoient en tombant sur son fils : ce prince adolescent , destiné à devenir le modèle de la chevalerie, étoit, sans le savoir, à la veille de sa renommée, et déjà comme tout brillant de Taurore de cette gloire qui s'alloit lever pour lui. Son armure noire, donnant une bonne grâce particulière à sa haute taille et à sa Jeunesse , relevoit encore la blancheur de son teint; car il étoit grand et pâle, tel qu'on « représenté depuis le capitaine Bayard, mais il fut plus beau.

Edouard , pour prendre une dernière résolution , assemblç aux flambeaux son conseil : inspiré par la mauvaise fortune de la France, il fait amener devant lui des prisonniers du pays de Yimeu et de Ponthieu ; il s'informe s'ils ne connottroient point un gué au-dessous d'Abbeville, promettant à quiconque indiquerott ce gué la liberté et celle de vingt autres captife. Parmi ces malheureux se trouvoit un valet appelé Gobin-Agace ; l'histoire a retenu son nom ignoble , comme celui d'un de ces hommes de perdition que la Providence emploie lorsqu'elle veut châtier les empires.

Ce valet déclara qu'il existoit un gué où douze soudoyers pouvoient passer de front à plusieurs endroits , deux fois par jour, à mer basse. Le fond de ce gué étoit composé d'un gravier blanc et dur, d'où lui étoit venu le nom de Blanque-Taque , ou de Blanche- Tache, ou de Blanche-Gayeux. Le valet ajouta qu'on le pou voit

traveraer avec des chariots , et que les hommes n'y avoimt de Teau que jusqu'au genou. « Omipams, s'écria Edouard transporté de (c îoiej si je trouve vrai ce qiœ tu eUs , je te quitterai ta prison à toi et à « tous tes compagnons y et je te baiUerai ceni écus nobles. » Et Gobin- Agace lui répondit : « Sire, oyle en péril de ma tête. 9

Aussitôt Edouard ordonne à ses capitaines de se tenir prêts. A minuit la trompette sonne -, sommiers sont troussés » ebars chargés ; on prend les armes. Au point du jour les Anglois quittent CNsemont et commencent à défiler : Gobin-Agace servoit de guide ; Harcourt étoit à l'avant-garde : deux François marchoient à la tête de la fuite de nos ennemis. Le soleil se levoit lorsqu'on atteignit le gué. Si la joie des Anglois avoit été grande quand ils s'étoient flattés de franchir la Somme , ils retombèrent dans le désespoir en arrivant sur ses bords : la mer étoit haute; le flux couloit à pleines rives. De l'autre côté du fleuve , on ap^rcevoit douze mille François rangés en bataille , et commandés par ce brave God^nar du Fay qui avoit si vaillamment défendu Tournay. Philippe , prévoyant que l'ennemi découvriroit le gué de Blanche-Tache , avoit détaché de son armée mille hommes d'armes et six mille archers génois. Ce corps, auquel se réunirent les communes d'Abbeville, passa la Somme à Saint-Seigneur, et descendit à Blanche-Tache.

Quatre longues heures s'écoulèrent avant que le gué devint praticable. Le monarque anglois donne alors le signal , commande aux deux maréchaux Warwick et d'Harcourt de traverser la Somme, bannthre au vent, au nom de Dieu ei de ««tni Georges j les plus bachelereux et les mieux montés devant, Edouard , suivi du prince de Galles, se jette dans l'eau l'épée à la main. Les chevaliers françois, au bord opposé, baissent la lance, viennent à la rencontre, et reçoivent chaudement l'ennemi. Un combat s'engage dans le lit même de la rivière. Le péril des Anglois étoit imminent : ils n'avoîent plus que deux heures pour accomplir le passage de leurs troupes , chariots et bagages; le flux revenant lea eût engloutis. Sur la rive qu'ils quittoient , on commençoit à apercevoir les coureurs de l'armée de Philippe. La nécessité double lea forces et le courage des ennemis; leurs archers chassent à coupa de flèches les archers génois qui longeoîent la rive droite de la Somme. Harcourt et Warwick atteignent le bord avec quelques escadrons, chargent lès François, les culbutent, gagnent un terrain où se forme derrière eux l'armée d'Édojiard à mesure qu'eUe sort de l'eau. Alors les milices commandées par du Fay prennent la ftiite , et lui-même est obligé de se retirer.

A peine l'ennemi étoit-il passé , qae l'avant-garde de notre armée entra au campement abandonné des Anglois ; elle s'empcura des chariots et prit trois ou quatre cents traînards. On auroît {ni exercer des représailles sur ces brûleurs de chaumières : on leur accorda la vie. Philippe arrive, voit Edouard de l'autre côté de la; Somme et le veut suivre ; mais , déjà montante , la marée noyoit le gué ; il fallut perdre un jour pour rétrograder et traverser la rivière à Abbeville. Edouard effectua le passage le 24 d'août 1346, jour de Saint-Barthélémy.

Tel est le récit que Froissart, et plusieurs auteurs après lui, font de la rencontre de Blanche-Tache; mais le continuateur de Nangis et l'auteur anonyme de la chronique de Flandre affirment que Godemar du Fay se retira sans combattre. Mézeray ajoute: qu'il étoit parent de Geofroy d'Harcourt, et qu'il se vendit à Edouard; il est certain que Philippe voulut dans la suite le faire pendre comme traître. Mais la colère du roi , excitée par le malheur, et le témoignage de deux historiens qui adoptent tous les bruits populaires , ne suffisent pas pour détruire le récit circonstancié de Froissart , pour déshonorer la mémoire d'un vieux capitaine qui avoit donné tant de preuves de courage et de fidélité. Philippe avoit cent mille combattants ; si , au lieu de douze mille hommes, U en eût envoyé trente mille au gué de Blanche-Tache , nombre égal à celui de l'armée d'Edouard, il est probable que les Ançlois étoicnt perdus.

Edouard , ayant passé le gué , rendit grâces à Dieu , fit appeler Gobin-Agace , le délivra avec tous ses compagnons , lui donna les cent nobles promis et unroussin.

L'ennemi alloit entrer dans des plaines ouvertes où les François ne manqueroient pas de l'atteindre ; il ne pouvoit vivre que de pillage , et ce pillage retardoit sa marche. Si Edouard pressoit sa retraite avec une armée harassée , devant des troupes fraîches et supérieures en nombre, cette retraite ne tarderoit pas à devenir une fuite; il savoit que les communes de Flandre lui envoyoient un secours de trente mille hommes. Ces diverses considérations le déterminèrent à ne rien précipiter, à choisir seulement de fortes positions pour se mettre à l'abri de Philippe , ou le combattre avec avantage.

Dans cette résolution , qui annonçoit les vues et les talents d'un capitaine , il désigna à son premier campement une hauteur qui domine Crécy, village à jamais fameux , au bord de la petite rivière de Maye. Le comté de Ponlhieu avoit été donné en dot à

Isabelle , fille de Philippe le Bel et mère d'Edouard. Le roi d'Angleterre prit à bon augure de se défendre , s'il ëtoit attaqué , sur une terre maternelle qui sembloit devoir l'aimer. Les hommes se trouvent plus forts quand ils peuvent s'autoriser de quelque chose qui ressemble à la justice.

Philippe, qui craignoit de voir encore échapper l'ennemi , ne fit prendre aucun repos à ses troupes ; elles défilèrent sur le pont d'Abbeville. Logé à l'abbaye de Saint-Pierre de cette ville , le roi donna à souper aux princes , dont la plupart firent alors ce que les martyrs chrétiens appeloient le repas libre , le dernier repas avant d'aller mourir. Le 25 août 1346, au lever de l'aurore , l'armée françoise tout entière avoit passé la Somme. A sa tête étoient quatre rois: Philippe le Fortuné, roi de France; Jean l'Aveugle, roi de Bohême ; Charles , son fils, élu empereur, dit roi des Romains, et le roi détrôné de Majorque. On y voyoit encore le comte d'Alençon , frère du roi , qui fut cause de la perte de la bataille ; le comte de Blois , son neveu ; Louis , comte de Flandre , et son jeune fils-, les comtes deSancerre, d'Auxerre-, Jean de Hainaut, comte de Beaumont; les ducs de Lorraine et de Savoie, toute la noblesse qui n'étoit pas au siège d'Aiguillon , et parmi les écuyers et chevaliers , Harcourt , frère aîné de (îeofroy d'Harcourt.

Trompé par un faux rapport en sortant d'Abbeville , Philippe crut que les Anglois avoient abandonné Crécy : il avoit déjà fait deux lieues sur une route opposée , lorsqu'il apprit qu'Edouard gardoit ses premières positions. Il fallut faire halte , changer de chemin, et envoyer reconnoître l'ennemi. Miles Desnoyers, porte-oriflamme, les seigneurs de Beaujeu , d'Aubigny et de Basèle , dit le Moine , furent chargés de cette mission.

L'armée angloise, divisée en trois corps, couvroit la colline de Crécy ; au sommet de cette colline étoit un bois qu'Edouard avoit fait environner d'un fossé , et dans lequel on avoit enfermé les bagages et les chevaux ; Edouard avoit mis à pied les hommes d'armes, excepté quelque douze cents chevaliers jetés sur les deux ailes de l'infanterie. Le bois formoit un dernier retranchement , lequel n'eût pourtant servi que d'abattoir, et non d'abri , auxsoudoyers qui s'y seroient retirés, en cas de défaite. La gauche des Anglois étoit couverte par la forêt de Crécy , la droite par le village de ce nom , des ouvrages de terre et des arbres gisants : leur front demeuroit libre , mais étroit , de sorte que l'armée assaillante y devoit perdre l'avantage du nombre.

Les trois corps échelonnés dessinoient trois croissants parallèles sur la colline \ chacun de ces corps étoit subdivisé en trois lignes : la première y d'archers*, la seconde, d'inGanterie galloise et irlandoise ; la troisième , d'hommes d'armes ou de cavalerie à pied.

Le premier corps , servant d'avant-garde presque au bas de la colline, comploit huit cents hommes d'armes, un tiers d'infanterie et deux mille archers : il étoit commandé par le prince de Galles, ayant auprès de lui Geofroy d'Harcourt, les comtes de Warwick et de Kenfort, Chandos, le sire de Man, et toute la fleur de la chevalerie.

Le deuxième corps, placé au-dessus du premier, étoit fort de huit cents hommes d'armes et de douze cents archers : il avoit pour chefs les comtes de Norlhampton et d'Arundel.

Le troisième corps couronnoit la colline , sous le commandement immédiat d'Edouard ; il se composoit de sept cents hommes d'armes et deux mille archers. C'étoit peut-être au centre de ce corps qu'étoient cachées des machines inconnues.

Ainsi, pour remporter la victoire , Philippe se voyoit forcé de percer, en gravissant une pente, neuf lignes formidables.

Le soir, veille de la bataille, Edouard donna un grand souper à ses comtes et barons : lorsque ceux-ci se furent retirés , il entra dans son oratoire dressé sous une lente , et resta seul à genoux devant l'autel jusqu'à minuit. Sa prière faite , il se jeta sur une peau de brebis , et se releva le 26 à la pointe du jour : il entendit la messe et cojDniunia avec le prince de Galles. La plupart de ses gens se confessèrent , et se mirent en état de parottre devant Dieu : Philippe en avoit fait autant à l'abbaye de Saint-Pierre , à Abbeville. En ce temps-là, la prière prononcée sous le casque n'étoit point réputée foiblesse, car le chevalier qui élevoit son épée vers le ciel demandoit la victoire et non la vie.

Oraison faite et messe ouïe , les trois corps reprirent leurs places les uns au-dessus des autres , ainsi qu'il a été dit , chaque chevalier sous sa bannière , formant sur la colline un spectacle magnifique. Edouard, monté sur un petit palefroi, un bâton blanc à la main, adextré de ses maréchaux , alla tout le pas de rang en rang , odmonestant comtes^ barons, chevatïers, écuyers, soudoyerSy à garder leur honneur el à bien faire la besogne , et disott ces langages en riant si doucement de si liée (joyeuse) chère, que les plus timides étoient rassurés en le regardant. Quand il eut ainsi visité les trois batailles, il se retira à l'heure de haute tierce (environ midi) à celle qu'il commandoit en personne , et d'où il pourroit voir tous les

événements du combat. L'armée but et mangea par ordre des maréchaux , après quoi les soldats s'assirent à terre sans quitter leurs rangs, bacinets et arcs devant eux , attendant l'ennemi,

Le porte-oriflamme, Miles Desnoyers, les seigneurs de Beaujeu , d'AuWgny et de Basèle , envoyés par Philippe à la découverte, trouvèrent les ennemis assis de la sorte , comme des moissonneurs prêts è couper un champ de blé sur une colline ; les Anglois aperçurent les chevaliers françois et les laissèrent tout examiner è loisir : cette supériorité de sang-froid et de confiance annonçoit déjà de quel côté passeroit la fortune. Edouard avoit surtout défendu , sous quelque prétexte que ce fût , de rompre les files. Il comptoitavec raison sur la bouillante ardeur de nos soldats ; on avoit déjà appris A nous vaincre par Texcès de notre courage.

Le tumulte et la confusion de notre armée (brmoient un triste contraste avec le calme et la régularité de Tarmée ennemie ; nous avions mille intrépides capitaines, pas un général. Dès les pre* miers mouvements , on n'avoit point été d'accord sur Tordre à tenir. Les arbalétriers génois étotent derrière la cavalerie , à la queue de la colonne : le roi de Bohême représenta qu'on foisoit trop peu de cas de ces étrangers , qu'il connoissoit leur valeur, et qu'eux seuls dévoient être opposés aux archers anglois. La majesté de ce vieux roi et son expérience dans la guerre persuadèrent Philippe-, il fit passer les Génois à la tête des troupes; mais l'impétueux comte d'Alençon murmura de cette disposition , qui l'empêchoit de se trouver le premier sur Fennemi.

L'armée françoîse , lorsqu'elle avança vers Crécy , se Irouvoît divisée de la sorte : quinze mille arbalétriers , presque tous Génois, commandés par Charles Grimaldi et Antoine Doria, formoient Tavant-garde; Charles , comte d'Alençon et frère du roi , suivoit avec quatre mille hommes d'armes; le roi venoit ensuite conduisant le corps de bataille , également composé de cavalerie , où se trouvoient les rois étrangers et la haute noblesse. Le duc de Savoie, nouvellement arrivé avec mille chevaux, menolt l'arrière-garde conjointement avec le roi de Bohême. Une infanterie innombrable erroit au hasard dans la campagne , obstruant les chemins et gênant les troupes régulières. Chaque homme à cheval étoit accompagné de trois ou quatre fentassins pour le servir, comme de nos jours dans les corps de Mamelouks : nous devions aux guerres des Croisades cette organisation de la cavalerie , Tusage de l'arbalète et de Thabit long.

On vit revenir les quatre chevaliers envoyés à la découvert?.

Philippe leur cria : « Quelles nouvelles? » Ils so regardèrent les uns les autres sans répondre; aucun n'osoit prendre la parole. Philippe ordonna au moine de Basële de s'expliquer. Ce chevalier, suisse ou champenois , étoit au service du roi de Bohême , et passoit pour un des capitaines les plus expérimentés de l'armée. Sire, dit-il , nous avons chevauché; si nous avons vu et considéré le convenant des Anglais. Si conseille ma partie l et sauf toujours le nwilleur conseil, que vous laissiez toutes vos gens ici arrêter sur les champs et loger pour cette journée. Car ainçois (avant) que les derniers puissent venir, et vos batailles soient ordonnées, il sera tard; si seront vos gens lassés et travaillés et sans arroy, et trouveriez vos ennemis frais et nouveaux. Si pouvez le matin vos batailles ordonner plus mûrement et mieux , et par plus grand loisir adviser vos ennemis , et par quel coté on les pourra combattre ; car soyez sttrs qu'ils vous attendront.

Jamais avis plus salutaire n'a voit été donné : depuis plusieurs jours l'armée faisoit des marches forcées \ elle avoit passé la nuit à défiler dans Abbeville ; elle venoit de faire six lieues au trot de la cavalerie; elle étoit hors d'haleine , accablée de fatigue et de chaleur (on étoit dans les jours les plus chauds de l'été); elle n'a voit pris aucune nourriture; enfin un orage, qui grondoit encore avoit trempé hommes et chevaux, mouillé les armes, et rendu les arcs des Génois presque inutiles.

Philippe sentit la sagesse de ce conseil ) il ordonna de suspendre la marche de l'armée ; les deux maréchaux de Montmorency et Saint-Venant conrurtsnt de toutes parts, criant : Bannières, arrêtez ! au nom de Dieu et de saint Denis ; mœurs , usages et langage qui montrent que Dieu étoit dans ce temps le seul souverain maître , et que les maréchaux de France remplissoient des fonctions aujourd'hui laissées aux officiers inférieurs.

Les Génois s'arrêtèrent , déposèrent leurs arbalètes , et commencèrent à préparer leurs étapes ; mais le comte d'Alençon , qui les suivoit avec sa cavalerie, ou n'entendit point l'ordre, ou n'y voulut point obéir. La jeunesse qui l'entouroit se regardoit comme insultée, parceque les Génois dévoient découvrir l'ennemi avant elle ; elle jura qu'elle ne feroit halte que quand les pieds de derrière de ses chevaux tomberoient dans les pas des étrangers qui faisoient la tête de la colonne. Le comte d'Alençon trouve les Génois occupés de leur nourriture, les traite de lAches , et les force de continuer leur chemin. Les derniers corps de l'armée ne veulent point rester en demeure; un mouvement général entraîne le roi et les maréchaux , malgré leurs efforts. Les communiers , dont tous les

champs éloient couverts entre Abbeviiie et Crécy, entendant la voix des chefs , et voyant se hâter la cavalerie , croient que Ton en est venu aux mains : ils brandissent leurs diverses armes et crient tous à la fois : ^ la mort! à la mort! Chaque seigneur se précipite avec ses vassaux pour arriver le premier. Cent vingt mille hommes se heurtent ^ se poussent^ se pressent dans un étroit espace; une éclipse frappe l'imagination, un orage augmente le désordre , et l'on arrive , au milieu des torrents de pluie , au bruit du tonnerre, au cri répété à la mort! à la mort I en face de l'ennemi.

Les Anglois se lèvent en silence : les archers placés à la première ligne font seuls un pas en avant ; l'infanterie irlandoise et galloise au second rang tire sa large et courte épée , et les hommes d'armes au troisième rang dressent tous leurs lances H droites , quelles sembloient un petit bois.

Si Philippe n'avoit pu arrêter son armée lorsqu'elle n'étoit pas encore sur le champ de bataille , cela lui fut bien moins possible devant les Anglois : la vue de l'ennemi produisit sur lui ce qu'elle produit sur tous les François , l'ardeur du combat et la fureur guer-^ rière. Les voilà j s'écria-t-il^ ces brigands qui ont occis mes pauvres' peuples , gâté, ardé et essilé la France, Allons , messeigneurs , barons,, chevaliers , écuyers et bons hommes des communes , vengeons nos tn-^ jures , oublions haines et rancunes passées s* il y en a entre nous , et cour^ tois sans orgueil , portons-nous en cette bataille comme frères et parents^

Quoiqu'il fût déjà trois heures de l'après-midi (26 août 1346), 1^ signal est donné aux arbalétriers génobde commencer l'attaquer; secrètement ofTensés des paroles outrageantes du Trère du roi , il5 demandent un moment de repos; ils représentent qu'ils sont accablés de fatigue et de faim ; que la pluie a détendu les cordes de leurs arbalètes, et qu'ils ne sont mie ordonnés pour faire grand exploiide bataille. Ces paroles étant rapportées au comte d'Alençon, il s'écrie : On se doit bien charger de telle ribaudaille qui faille au besoin t et il marche sur eux. Obligés d'aller au combat, les Génois commencèrent à juper moult épouvantablement pour les Angbis ébahir. Trois fois ils recommencèrent à crier, s'arrètant entre chaque cri, puis courant vers l'ennemi. Au troisième cri, ils lancent leurs flèches, qui tombent sans effet.

Les archers anglois découvrent leurs arcs, qu'ils avoîent tenus dans leur étui pendant la pluie, courbent ces arcs jusqu'aux empennons des flèches , et en décochent à la fois un si grand nombre , qu'elles ressembloient , disent les historiens , à de la neige ou à une grande ondée descendant sur les Génois. Ces Italiens se ren-

versent sur les hommes d*armes du comte d'Alençon -, Grimaldi et Itoria se font tuer en essayant de rallier leurs gens.

Philippe aperçut Péchaufiburée, et, toujours poursuivi de l'idée âe trahison , il s'écrie ! « Tuez, tuez celte ribaudaille qui nous empêche « le chemin ! » Le comte d'Alençon fait sonrifer la charge , et passe ^ avec sa cavalerie , sur le venbie des Génois : percés des flèches angloises , foulés aux pieds par nos hommes d'armes , ils coupent les cordes de leurs arbalètes , et se dispersent dans toutes les directions *, les archers ennemis tirent dans le plus épais de cette mêlée, et les cavaliers tombent abattus de loin avec leurs chevaux.

Le comte d'Alençon s'ouvre un passage à travers les archers génois en fuite et les archers anglois avançant , heurte la seconde ligne des troupes commandées par le jeune fils d'Edouard , perce encore cette infanterie, et se trouve en face des chevaliers du prince de Galles, qui le chargent à leur tour. Le comte de Flandre, avec son fits le dauphin Viennois et le duc de Lorraine , se détachant du corps de hsXàitte françois , accourent au partage de la gloire et des périls du comte d'Alençon. Les lances se croisent ; les épées remplacent lés lances brisées. I^ous ces rois , comtes , ducs , barons et chevaliers , au lieu de donner ensemble , combattent les uns après les autres. L'indépendance barbare dominoit encore tous les esprits avec les idées romanesques ; on ne cherchoit qu'à se faire une renommée particulière de vaillance , sans s'inquiéter du succès général. Jamais on ne vit plus de courage et moins d'habileté. La sérénité étoit revenue dans le ^icl , mais au désavantage des François, car ils avoie^^t le vent et le soleil au visage. A mesure qu'ils trébuehoient , ils étoient égorgés à terre par les Gallois et les Irlandois.

Philippe , apercevant le comte d'Alençon au plus épais de la seconde division des Anglois , est saisi de crainte pour son frère. Il se tourne vers ses gens et leur dit : Allons ! et s'ébranle avec le corps de bataille. Auteitôt la seconde division ennemie descend de la coUïne, afin de soutenir le prince de Galles et d'arrêter le roi de France. La bataille se ranime.

Le prince de Galles, assailli par lie comte d'Alençon, est au mo- Dfient de succomber; Warwick et Geofroy d'Harcourt, qui avoient la garde du fils d'Edouard , envoient demander du secours à son père. « *St , dit Edouard au messager, mon fils est-il fnart, ou à terre , ou blessé (ju' il ne puisse s'aider? Le chevalier répondit : Nenny, sire, si Dieu plaît. Le roi dit : Or, retmrnez devers lui et devers ceux qui wm ont envoyé, et leur dites d/e par moi qu'ils ne m'enwyent nrnhujf

quérir pour adventure qui Leur advienne tant que mon fils soit en vie, et leur dites que je leur mande qu*ils laissent à C enfant gagner s0s éperons. Je veux, si Dieu l'a ordonné , que la journée soit sienne, »

Cette réponse ; où la naïveté chevaleresque se mêle à la fènneté d'un vieux Romain , ranima le courage des deux maréchaux anglois. Harcourt devoit être puni de la victoire qu'il remportoit sur sa patrie, ainsi qu'il arrive à ceux qui s'obstinent à ces longues vengeances qui n'appartiennent qu'à Dieu. On avoit dit à Geofroy que la bannière du comte son frère avoit été vue; il le cherchoit pour le sauver; mais le comte n'avoit point voulu survivre é la honte du triomphe de Geofroy ; il s'étoit fait tuer par les ennemis de la France.

Le roi de Bohême étoit à l'arrière-garde avec le duc de Savoie. On lui rendit compte des événements : Et oii est monseigneur Charles, mon fils ? dit-il. On lui répondit qu'il combattoit vaillamment , en criant : Je suis roi de Bohême! qu'il avoit déjà reçu trois blessures.

Le vieux roi, transporté de paternité et de courage, presse le duc de Savoie de marcher au secours de leufs amis ; le duc part avec l'arrière-garde. On -n'alloit point assez vite au gré du momarque aveugle, qui disoitàses chevaliers: <« Compagnons, nous « sommes nés en une même terre, sous un même soleil, élevés et nourris u à même destinée; aussi vous proteste de ne vous laisser aujourtfhui « tant que la vie me durera. » Quand on fut près de joindre l'ennemi, il dit à sa suite : « Seigneurs ^ vous êtes mes amis; je vous requiers que « vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d'épée, » Les chevaliers répondirent que volontiers ils le feroiem. Et à donc , afin qu'ils ne le perdissent dam ta presse, ils lièrent son cheval aux frein» de leurs chevaux, et mirent le roi tout devant, pour mieux accomplir son désir, et ain^ s'en allèrent ensemble sur leurs ennemis.

Le roi de Bohême , conduit par ses chevaliers ^ pénétra jusqu'au prince de Galles. Ces deux héros , dont l'un commençoit , et dont l'autre Gnissoit sa carrière, essayèrent plusieurs passades de lance», pour illustrer à jaDiais leurs premiers et leurs deniers coups. La foule sépara ces deux chuniHons , si difiérents d'âge et d'aveûr^ si ressemUanIs de noblesse , de générosité et de vaiHanee. Le txfi de Bohême alla si avcmt qt^il féru un coup de son épée, veire plus de quatre j et recombattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux de sa compagnie; et si avant s'y boutèrent sur les Angtois, que tous y demeurèrent, et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur sei^ gneur, et tous leurs chevaux liés ensemble; vrai diiracle de fldélité et

d'honneur. Les Muses, qui sortoient atos du long tmaaMtéd ta

barbarie , s'empressèrent , à leur réveil , d'immortaliser le vieux roi aveugle; Pétrarque le chanta , et le jeune Edouard prit sa devise , qui devint celle des princes de Galles ; c'étoient trois plumes d'autruche avec ces mots tudesques écrits à l'entour : In riech, je SBRS. Il n'appartenoit qu'à la France d'avoir de pareils serviteurs.

Cependant le combat continuoit ; mais le comte d'Alençon et le comte de Flandre ayant été tués , les hommes d'armes de ces princes commencèrent à plier : le frère de Philippe expioit par une fin digne de sa race les malheurs dont il étoit la cause première.

Tout à coup nos soldats croient entendre éclater la foudre , et se sentent frappés d'une mort invisible : Dieu lui-même semble se déclarer en faveur de leurs ennemis et lancer le tonnerre au milieu de la bataille. Pour la première fois le bruit du canon frappoit Toreille des François ; ils frémirent. Ils eurent l'instinct des victoires nouvelles qu'ils dévoient obtenir un jour par celte arme ; un nuage de fumée , déchiré par des feux rapides , couvroit leur gloire et leur malheur. Cette obscurité guerrière devoit envelopper désormais ces hauts faits, ces grands combats, ce spectacle de sang , qui plaisoient tant au soleil et aux chevaliers.

Edouard avoit placé six pièces de canon sur la colline : la poudre étoit déjà connue , mais on ne l'avoit point encore employée dans une bataille. La guerre antique et la guerre moderne , le génie de Du Guesclin et c&iui de Turenne , se rencontrèrent aux champs de Cràoj. La lance , la flèche et le boulet atteignent à la fois le cheval et le cavalier; ToriOamme, l'étendard royal, les bannières diverses , hachés par le sabre , sont aussi traversés par ces blocs de fer qui percent aujourd'hui les drapeaux. De si grands monceaux d'armes, de cadavres et de chevaux s'élèvent , que ce qui est encore vivant reste assiégé , bloqué et immobile dans ces barricades mortes.

Tout expire, rois, princes , chevaliers, hommes d'armes, communiers. Au milieu de ce massacre, Philippe ne cherchoit luimême que le coup qui devoit mettre fin à sa vie. Dès la première charge , son cheval avoit été tué sous lui : on vit tomber le monarque ; un cri s'éleva : « Sauvez le roi ! » Dernière ressource des François , dernier sentiment qui les animoit quand ils a voient tout perdu. Ce cri d'honneur , de dévouement, de tendresse et de douleur , fut entendu des ennemis ; il augmenta chez eux l'espoir de la victoire. Jean de Hainaut, qui étoit auprès de Philippe, par-

vint à grand'peine à le faire monter sur un autre cheval. Il rengagea vainement à se retirer ; Pliilippe , voulant toujours secourir son frère déjà abaltu, s'enfonce, sans rien écouter, dans les bataillons ennemis; il reçoit deux blessures, l'une à la gorge, l'aulre à la cuisse. Déjà le soleil étoit couché : le roi s'obstinoit à mourir pour les François morts pour lui ^ Jean de Hainaut fut obligé de lui faire violence. II saisit le cheval du monarque par le frein, et entraînant Philippe : <^Sire, s'écria-t-il , reirayezrvom^ « xi est temps; ne vous perdez mie si simplement. Si vous avez perdu à M cette fois , vous recouvrerez à une mUre. »

La nuit , pluvieuse et obscure , favorisa la retraite de Philippe. Ce prince, entré sur le champ de bataille avec cent vingt mille hommes , en sortoit avec cinq chevaliers : Jean de Hainaut , Charles de Montmorency , les sires de Beaujeu , d'Aubigny et de Montsault. Il arriva au château de Broyé ^ les portes en étoient fermées. On appela le commandant ^ celui-ci vint sur les créneaux , et dit : u Qui est-ce là , qui appelle à cette heure ? *> Le roi répondit : « Ouvrez : c'est la fortune de la France \ » parole plus belle que celle de César dans la tempête , confiance magnanime , honorable au sujet comme au monarque , et qui peint la grandeur de Tun et de l'autre dans cette monarchie de saint Louis. Du château de Broyé y Philippe se rendit à Amiens.

II y avoit déjà deux heures qu'il faisoit nuit \ les Anglois ne se tenoientpas encore assurés du triomphe; ils n'apprirent toute leur victoire que par le silence qu'elle répandit sur le champ de bataille. Inquiets de ne plus rien entendre, ils allumèrent des falots , et entrevirent à cette pâle lueur les immenses funérailles dont ils étoient enU)urés. Quelques mouvements muets indiquoient des . restes d'une vie sans intelligence \ quelques blessés , sans parole et sans cri , élevoient la tête ou les bras au-dessus des régions de la mort : scène indéfinie et formidable entre la résurrection et le néant.

Edouard , qui pendant toute cette journée n'avoit pas même mis son casque, descendit alors de la colline vers le prince de Galles , et lui dit en le serrant dans ses bras : « Dieu vous doins « (donne) persévérance ! vous êtes mon fils. » Le prince s'inclina et s'humilia en honorant son père. Les luminaires élevés par les soldats éclairoient ces embrassements au milieu de tant déjeunes hommes privés pour jamais des caresses paternelles. Le fils et le potit-fils de la fille de Philippe le Bel avoient dans leurs veines de ce sang françois qui souilloit leurs pieds*, ils pouvoient aller racon-

636 fttSTOIRE

ter à leur mère y qfdî vivoit eiieofe , ce qu'ils avoient tti dans la yaste chambre ardente où gîsoient les corps de ses parMts et de ses amis.

Quand vint le jour , il fiiisoit un brouillard si épais, qu'on voyoit à pefhè A quelques pas devant Soi. Les communes de Rouen et de Beauyais , ^né antre ttaixpe comthandée par les délégués de Tarebevêque dé Rouen et du grand-prieur de France , mille lances conduites par le duc de Lorraine , ignorant ce qui s'étoil passé , s'avançoient au secours de Philippe. Les Anglois plantèrent sur un lieu élevé les bannières tombées entre leurs mains : attirés par Ces enseignes de la patrie , les François vendent se ranger autour d'elles, et ils étoient égorgés ; le duc de Lorraine, l'archevêque de Rouen et le grand-prieur de France périrent avec leurs gens.

Edouard voulut connottre l'étendue de son succès : Regnault de Cobham et Richard de Stanfort furent dépêchés pour compter les morts , avec trois hérauts pour reconnottre les armoiries , et deux clercs pour écrire les noms : ils revinrent le soir apportant le rôle fionèbre.

Dans ces fastes de l'honneur , on trouvoit inscrits , selon Froissart , onze cents chefs de princes , quatre-vingts bannerets , douze cents chevaliers d'un écu ( servant de leur seule personne ) , et trente mille hommes d'autres gens. Quelques histori^is disent qu'il périt trente mille hommes le jour de la bataille , et soixante mille le lendemain ; exagération tisiUe : on oublie toujours , dans ces calculs des anciennes batailles , le temps matériel qu'il falloit pour tuer quand on n'employoit pas les nnldiines de guerre , et alors surtout qu'on ignoroit cette artillerie des temps moderfaes qui emporte des nies de soldats à la fois. Trente mille Anglois (car U faut compter presque pour rien l'eflRst de six pièces de canon tirant un moment vers le soir , et vraisemblablement mal serties) , trente ihille Anglois aurdient tué quatre-vingt mille François dans cinq ou six heures à coups de Qèches , de lances et d'épées : et c'est ne pas assez dire, car la divtsicm de l'armée ennethîe commandée par Edouard en personne ne fût pas méthe engagée. Une lettre de Michel Northburgh , témoin oculaire , rms a été conservée par Robert d'Avesbury , dans son histoire d'Edouard III *. Cette lettre réduit le nombre des hommes d'armes tués le jour de la bataille, à quinze cent quarante-deux, sans y comprendre communes et pédailles (gens de pied) , et le lendemain à deux mille et plus. Northburgh nomme , ainsi qu'il suit , les

> Voyex celte lettre dans rcxccllente édition de Faois^àrt, pv M. Buchon.

principauK chefs tués dans les diverses actions : « Furent morts : « le roi de Bohème , le duc de Lorraine , le comte d'Alençon, le « corn te de Flandre, le comte d'Harcourt et ses deux fils (p«r(tcMu Irrité remarquable) , le comte d'Aumale , le comte de Nevers et « son frère le seigneur de Thouars , l'archevâque de Sens , Tarit chevéquede Nîmes, le haut-prieur de l'bâpital de France, le a comte de Savoie, le seigneur de Mortes, le seigneur de Guyes, le « sire de Saint- Venant (maréchat) , le sire de Rosingburgh , six « comtes d'Allemagne , et tout plein d'autres comtes et barons « et autres gens et seigneurs dont on ne peut encore savoir les « noms. Et Philippe de Yalois , et le marquis qui est appelé l'élu u des Romains {Charles de Luxembourg j élu roi des Romaim)y échap- « pèrent navrés {blessés). » Cette lettre est datée devant Calais, le quatrième jour de septembre , neuf jours seulement après la bft* taille.

A ces illustres morts il faut ajouter le roi de Majorque , le comte de Blois , neveu du roi de France , les comtes de Sancerre et d'Auxerre, le duc de Bourbon et les deux chefe des Génois, Grn maldi et Doria.

Les corps de ces seigneurs ayant été relevés par ordre d'Edouard, il les fit inhumer en terre sainte au monastère de Mainteney près Crécy. Knighton et Walsingham assurent que les Anglois ne perdirent qu'un écuyer , trois chevalins et très peu de soldats : la victoire ne compte pas ses morts \ qui triomphe n'a rien perdu.

La grande aristocratie françoise a éprouvé trois grandes débites par les Anglois : Crécy , Poitiers , Azincourt , comme la grande aristocratie romaine pcHrdit contre les Carthaginois les batailles de la Trébîe , de Trasimène et de Cannes. Ces désastres qui nous ôtèrent du sang , non de la gloire , tournèrent en dernier résultat au profit de notre civilisation et de nos libertés. Il fut ouvert au champ de Crécy une blessure dans le sein de la haute noblesse de France; blessure qui, élargie à Poitiers, à Azincourt, et à Nicopolis, épuisa le corps aristocratique. Bientôt parut , après les déroutes de Philippe de Yalois et de Jean , son fils , une noblesse dont on n'avoit presque point entendu parler, et qui succéda à la première, de même que la seconde noblesse franke s'étoit montrée après l'échec de Lother à la bataille de Fontenay. On avoit méprisé la pauvreté des gentilshommes de province ; on fut heureux de trouver leur épée : les Chamy, les Ribaumont, les Du Guesclin, les La Trémoille , les Boucicault , les Saintré , furent suivis des Pothon et des La Hire, et perpétuèrent cette race héroïque jusqu'à

628 HISTOthË

Bayard et au capitaine La Noue. Celte chevalerie seconde , non moins illustre , substituée aux grands barons , forma la transition entre Tannée aristocratique et Tarmée plébéienne. Du Gués- Clin commença l'art militaire moderne et la discipline ^ la Jacquerie et les grandes compagnies apprirent aux paysans qu'ils se pouvoient battre aussi bien que leurs seigneurs. Le ban et l'arrière-ban remplacèrent peu à peu la levée en masse des vassaux \ ce ban et cet arrière-ban devinrent inutiles , quand les troupes régulières s'établirent sous le règne de Charles Yn. La royauté , ainsi que l'armée nationale , accrut an (brce de l'aflbiblissement môme du corps aristocratique-militaire : l'ancienne constitution de l'état s*altéra dans sa partie virtuelle , et la société marcha , par ce qui sembloit un malheur , vers ce degré de civilisation où nous la voyons aujourd'hui. On peut dire que la couronne de France et la nation françoise furent trouvées sôus les morts du champ de bataille de Créby.

La dernière apparition des nobles comme soldats eut lieu à la bataille d'Ivry , dans ce corps de deux mille gentilshommes armés à cru depuis la tête jusqu'aux pieds. Vers la On du règne de Henri lY , la fureur des duels affoiblit ce qui restoit de la seconde aristocratie. Enfin sous Louis XIII et sous Louis XIY les gentilshommes ou servirent dans des corps privilégiés réputés nobles , ou devinrent les officiers de l'armée nationale. Dans cette nouvelle position, ils ne manquèrent point à leur renom : les batailles livrées par Condé et par Turenne attestent que si le gentilhomme avoit changé de fortune, il n'a voit pas dégénéré de valeur. Aux champs de Clostercamp et à ceux de Fontenoi sous Louis XY, dans la guerre d'Amérique sous Louis XYI , la France n'eut point à rougir des d'Assas et des La Fayette. Quand , au commencement de la révolution , il ne resta plus au pauvre gentilhomme y redevenu Frank , que son épée , il l'alla porter aux pieds de ceux qui , selon ses idées , avoient le droit d'en requérir le service ; il laissa la victoire pour le Doalheur. Si ce fut une faute, ce fUt celle de l'honneur^ et puisque la noblesse devoit périr, mieux valoit qu'eUe trouvAt sa fin dans le principe même qui lui avoit donné la vie. Peu après éclatèrent les merveilles de l'armée plébéienne. Aujourd'hui, isi la France parvient à généraliser le système des gardes nationales, elle détruira celui des armées permanentes; elle rétablira les anciennes levées en masse des communes ; les convocations du ban et de l'arrière-ban plébéiens remplaceront les convocations du ban et de l'arrière-ban nobles ^ la démocratie ferci ce qu'avoit fait rari3^

tocratic. Les hommes tournent dans un cercle, et reproduisent incessamment les mêmes institutions dans un autre esprit, et spus des noms divers.

SOMMAIRE

Philippe, arrivé à Amiens, essaie inutilement de rassembler de noareanx soldats pour livrer une seconde bataille. — II veut faire pendre Godemar du Fay^ et il est détouraé de ce dessein par Jean de Rainant. — Geofroy d'Harconrt vient, la touaiîle an con , se jeter anx pieds de Philippe , qui lui pardonne. — - Edouard met le siège devant Calais ; le dnc de Normandie lève celui d'Aiguillon. — Les Angloia de la Gulenne envahissent tout le pays jusqu'à la Loire. — Continuation de la guerre en Bretagne. — Héroïsme de Geofroy du Pontbianc dans Lannion. — Charles de Blois est fait prisonnier au siège de la Roche-de-Rieu. — Mort dn vicomte de Rohan, des seigneurs de Chateaubriand et de Roye, des sires de

: Laval, de Toumemine, de Rien, de Boisboissel, de Machecou, de Rostemer« de Loheac, et de la Jaille. — Bataille de Neville, où David Bruce , roi d'Ecosse , est fait prisonnier par la reine d'Angleterre. — Accroissement des taxes. — Augmentation et altération des monnoies. — Multitude de pensions assignées sur le trésor en qualité de flefo. — Aventure de Louis de Maie, comte de Flandre, flb de Louis, tué à la bataille de Crécy. — Gauthier de Manny ol)tieat on sauf-conduit pour traverser la France et se rendre de la Gulenne au eamp d'Edouard, qui assiégeoit Calais. — Caractère du temps : la foi religieuse se fait sentir dans la foi politique; ce n'est pas la civilisation intellectuelle de l'espèce , mais la civilisation de l'individu. La politesse du haut rang fait disparottre la barbarie , et le fanatisme de l'honneur chevaleresque tient lieu de la vertu du citoyen. — Philippe marche au secours de Calais, qui ressentolt les horreurs de la famine. — Joie des Calaisiens lorsque, du haut de leurs remparts, ils aperçoivent l'armée de Philippe marchant la nuit en ordre de bataille an clair de la lune. — Leur douleur quand elle s'éloigne sans les avoir pu secourir. *

FRAGMENTS

mBDDrnoM db calais.

Les habitants de la ville abandonnée aperçurent du haut de leurs remparts la retraite du roi ; ils poussèrent un cri comme des enfants délaissés par leur père : « Ils étaient en si grande douleur et « détresse que le plus fort d^ entre eux se pouvait à peine soutenir. » Conyaincus qu'il n'y avoit plus de secours à attendre , ils allèrent trouver Jean de Vienne , et le prièrent d'ouvrir des négociations avec Edouard.

Le gouverneur monte aux créneaux des murs de la ville , et fait signe aux ennemis qu'il desiroit pourparlers de quoi le roi d'Angleterre étant instruit , il envoya Gauthier de Mauny et sire Basset ouïr les propositions de Jean de Vienne. Quand ils furent à portée de la voix : « Chers seigneurs, s'écria le vieux capitaine ^

Oao HI^T(»RE

vous êtes tnûulx vaUlams ehemliers en fait (f armes. Vous savez que le rot de France, que nous tenons à seigneur, nous a ici envo^pour garder cette ville et châtel : nous avons fait ce que nous avons jpu. Or, tout secours nous a manqué. Nous n'avons plus de quoi vivre, il faudra que nous mourions tous de faim, si le gentil roi, votre seigneur, n'a merci de nous. Laquelle chose lui veuillez prier en pitié, et qu'il nous laisse aller tout ainsi que nous sommes, i « — Jean, répondit Gauthier de Mauoy , ce n^est mie l'entente de

monseigrufur Ik ivi que trous voua on puùsioa aller ainsi. Son intention esique vous vous mettiez tous à sa pure volonté , pour rançonner ceux qu'il lui plaira , ou pour vous faire mourir. » Le gouverneur repartit*: « Gauthier, ce serait trop dure chose pour 190US. Nous sommes céans un petit nombre de chevaliers et écuyers qui loyalement avons servi le roi de France, notre souverain sire, comme votts feriez le vôtre en pareil cas. Nous avons enduré maint mal et mésaise, maù nous sommes résolus à souffrir ce qt^oncques gens dormes ne souffrirent plutôt que de consentir que le plus petit garçon de la viUe eût autre mal que le plus grand de nous. Nous vous prions donc par votre httmilité et aller devers le roi (t Angleterre. Nous espérons en lui tant de gentillesse, qtfà la grâce d& Dieu son propos changera. » Les deux chevaiiers anglois retournèrent vers leur maître , et loi rapportèrent les paroles du gouverneur. Edouard, irrité de la longue résistance de la place , et remémorant les avantages que les habitants de Calais avoient obtenus sur les Anglois dans les combats de mer, vmiloit tous les mettre à mort. Mauay, aussi généreux qu'il étoit brave , osa représenter au roi que , pour avoir été loyaux serviteurs envers leur prince , ces François ne méritoient pas d'être ainsi traités ; que Miîlîppe , quand il prendroit quelque ville, pourroit user de représailles. « Enfin, ijouta-t-il , «c vous pourriez bien , monseigneur , avoir tort \ car vous nous tt donnez un très mauvais exemple. » Les barons et les chevaliers anglois qui étoient présents furent de l'opinion de (jauthier. « Eh « bien, seigneurs ^ s^écria Edouard , je neveux mie être seul contre « vous tous. Sire Gauthier^ allez dire au capitaine de Calais qu^U me t livre six des plus notables bourgeois de la ville ; qu'ils mennem la tête « nue» les pieds déchaussés, la hart au cou, tes clefs de la ville et du 1 ëhéteaudamlewrs mains: jeferaiitewaàmavoUmté,jepref^

t resteàmem. »

Mauny porta cette réponse à Jean de Vienne, qui étoit resté appuyé aux créneaux. Jean pria Mauny de l'atteiulre pendant qu'il alloit instruire les bourgeois de la proposition d'Edouard. Il fait

âoaner le beffroi; hommes, femmes, entàniâ, vieilliras » se rassemblent aux balles. Le gouverneur leur raconte ce qu'il a fait; et queUe est la dernière volonté du roi d'Angleterre.

Un silence profond règne d'abord dans l'assemblée : tous lei; yeux cherchenl les six victimes qui doivent racheter de leur sang la vie du reste des citoyens. Bientôt les sanglots éclatent dans cette foule à moitié conpMmée par la Mm j « lors commencèretu à ff plorer toute manière de gens , et à mçnfir tel deuil qtfU n*est si dur c cœur qui n'en eût pài4 , et mêmcnusij^ mpiùre Jchcui ( le vieux gW* « verneur ) en larmoyoù tendremnf. » U falloit une prompte ré* ponse, le temps m^cordé s'écouloit; un homme se lève; le lecteur l'a déjà nommé : Eustache de Saint-pierre. Sa grande fortune , I9 considération dont il jouissoit, le rendoient notable^ et lui donnoient les conditions requises pour mourir. L'histoire nous a transmis son discours , paroles saintes auxquelles on ne doit rien changer : « Seigneurs, grands et petits, grand* pûié et grand méchef serait de laisser mourir un tel peuple qui cyest, par famine ou autrement, quand of^ y peut trouver aucun moyen, et serait gra^ aumône et grand* grâce envers Notre Seigneur qui ds tel mèche f lu pourrait garder. J'ai si grande espératace cP avoir pardon de Notre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que veux être Le premier, et mettrai. volontiers eu chemise à nu chef et la hart au cou, en la merci du roi d^ Angleterre. 9 « Quand sire Eustache eut dit' ces parokis , chacun alla Cadarer de pitié , et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds en pUh rant tendrement. • La ver^tu est contagieuse comme le vice : à peine Eostaehe eut^ il cessé de parler, que Jean d'Aire^ qui «voit deux beUes demoiselleg à filles, déclara qu'iY ferait compagnie à son compère. Jacques et Pierre de Wissant , frères , dirent à leur tour qu'ils feraient compagnie à leurs cousins, Eustache de Saint-Pimre et Jean d'Aire; aussi ma^r gnanimes qu'Eustacfae dans leur sacrifice , car s'ils n'en eurent pas la première pensée, ils se dévouoienti une mort àoat lui seul devoit recueillir 14ionneur. £n «effet les noms de Jean d'Aire , de Pierre et Jacques de Wissant, sont presque ignorés, et tout !• monde sait ceiaî d^Euetadie de Saint-Pierre. Et c'est pour cela que , parmi les «ix victimes , les àmui seqles qui n'ont pas de désignation dans nos cbioniques doivent 6tre réputées les plus illustres \ tout François deit leur tenir compte de fouW ^de d'histoire ; tout François doit -rendre un tribut dïiommagas.i ces inH mortels sans noms , comme les anciens élevoient des nutela aihc dieux îBocMura^.

Les annales de Calais assurent que les deux derniers candidats pour la mort furent tirés au sort parmi plus de cent qui se proposèrent après les quatre premiers, et un écrivain conjecture que ce grand nombre de concurrents est peut-être ce qui a empêché les noms des deux derniers bourgeois de parvenir jusqu'à nous ; ils se seront perdus dans la gloire commune de ces Décius. Une autre version , sans autorité, veut qu'Edouard eût demandé huit personnes , quatre chevaliers et quatre bourgeois.

Récemment blessé, accablé par les ans, les infirmités, la douleur et la fatigue , Jean de Vienne , se pouvant à peine soutenir, monte sur une petite haquenée , et escorte les six bourgeois jusqu'aux portes de la ville. Ceux-ci marchoient en chemise , la tète et les pieds nus , la hart au cou , ainsi que l'avoit exigé Edouard , et tels que les prêtres , à cette époque , s'avançoient suivis du peuple dans les calamités publiques , pour offrir un sacrifice expiatoire. Eustache et ses compagnons portoient les clefs de la ville ; « cha- € cun en tenait une poignée. Les femmes et les enfants (ficeux tordoierit c leurs mains et citent à haute voix très amèrement. Ainsi vinrent « eux jusqu'à ta porte y convoqués en plaintes , en cris et pleurs : » spectacle que n'avoit point vu le monde depuis le jour où Régulus sortit de Rome pour retourner à Carthage. Le gouverneur remit Eustache de Saint-Pierre , Jean d'Aire , Pierre et Jacques de Wissant et les deux inconnus entre les mains du sire de Mauny, les recommandant à sa courtoisie : « Messire Gauthier, je vous délivre ' « comme capitaine de Calais, par le consentement du pauvre peuple « de cette ville, ces six bourgeois..,. Si vous prie, gentil sire, que vous « veuilliez prier pour eux au roi d'Angleterre , que ces bonnes gens ne « soient mis à mort. »

A donc^ fut la barrière ouverte , et les six bourgeois furent conduits à Edouard à travers le camp ennemi. Selon Thomas de la Moore et Knighton , le gouverneur de Calais accompagna , avec une partie de la garnison , les prisonniers , et remit lui-même les cleGs de la ville au roi d'Angleterre. Les comtes , les barons et les chevaliers qui environnoient le roi d'Angleterre , saisis d'admiration au récit de Gauthier de Mauny, invitoient par un murmure Edouard à égaler la générosité de ces citoyens. Le monarque demeure inflexible : ^11 se tint tout coi et regarda moult fellement (cruel- « lement) les bourgeois, car moult haïssait les habitants de Calais pour c les grands dommages et contraires qtiau temps passé sttt* mer lui c avaient faùs. •

II ordonna de couper la tête aux prisonniers. < Akl gentil sère.

« s^écria Gauthier* de Mauny, veuillez refréner votre courage! Si

a vous n'avez pitié de ces gens y toutes autres gens diront que ce sera « grande o-uauté, que vous fassiez mourir ces honnêtes bourgeois qui se « sont mis en votre merci pour les autres sauver. »

IL A ce point grigna (grinça) le roi les dents y ei dit : Messire GaU" « thier, souffrez-vous (taisez-vous); et il ordonna de faire venir le « coupe-tête. »

La reine d'Angleterre se trouvoit alors dans le camp \ elle étoit enceinte , et elle pleuroit si tendrement de pitié qu'elle ne sepouvoit soU" tenir. Si se jeta à genoux pcar-devant le roi son seigneur ^ et dit : « jih ! « gentil sire , depuis que je repassai la mer en grand péril ^ je ne vous ai « rien requis ni demandé. Or vous prié-je humblement que, pour le « fils de sainte Marie et pour l'anumr de moi, vous veuilliez avoir de ces « six hommes merci. »

I>e roi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme qui pleuroit à genoux moult tendrement. Si lui amollia le coeur et si dit: « j4h ! dame, j' aimerais trop mieux que vous fussiez autre part que cy... « Tenez , je vous les donne : si en faites votre plaisir. » La bonne dame dit : « Monseigneur, très grands merdes. »

Lors se leva la reine et fit lever les six bourgeois et leur ôtoit les che*' vestres (cordes) (fentour leur cou, et les emmena avec elle dans sa chambre, et les fit revêtir et donner à dîner toute aise, et puis donna à chacun six nobles, et les fit conduire lujrs de l'ost àsauveté^

Edouard prit possession de Calais. // y chevaucha à grande gloire avec les barons et les chevaliers axyec si grand foison de ménestriers , de trompes, de tambours, de chalumeaux et de musettes, que ce serait merveille à recorder. On ne retint dans la ville que trois François , un prêtre et deux autres anciens hommes bons coutumiers des lois et ordonnances de Calais; et fut pour enseigner les héritages, voulant le roi repeupler la ville de purs Anglais. Ce fut gramf pitié quand les grands bourgeois et les nobles bourgeoises et leurs beaux enfants furent contraints de guerpir (quitter) leurs beaux hôtels, leurs héritages, leurs meubles et leurs avoirs, car rien n'emportèrent.

On croit lire une page de Thistoire* des plus beaux temps de la république romaine , placée par aventure, et comme par méprise, au milieu de l'histoire de la chevalerie. Les vertus civiles d'Eu5tache de Saint-Pierre , de Jean d*Aire et des deux Wissant contrastent avec les vertus militaires des Ribaumont, des Charny et des Mauny:deux sociétés opposées se présentent ensemble , et toutes les deux font honneur à l'espèce humaine.

Calais fut repeuplé d'Anglois. Edouard y établit trente-six fa-

milles bourgeoises des plus riches , et trois cents autres perso&nes de moindre état. Les franchises accordées à cette ville y attirèrent une foule d'habitants. Edouard donna les meilleures maisons de la cité à quelques-uns de ses chevaliers , tels que Mauny, Gobham , Stanfbrt et Barthélémy de Burghersb : la reine Philippe eut , pour sa paK , l'héritage de Jean d'Aire. Quelques Françoii^ obtiai^nt aussi des propriétés à Calais. Eustache de Saint-Pierre rentra dans la possession d'une partie de ses biens y et <d)tint de plus une pension considérable.

Un esprit de désÂgrement se répandît parmi aous vers la fin du dernier siècle ; on se piaisoit à rabaisser le^ actions héroïques ; de Hiénaie qu'on ne vouloit plus de la religion de nos aïeuz , on étoit incrédiûe à leur gloire* On n'eut pas plutôt découvert qu'Eustache de Saint-Pierre avoit reçu une pension d'Edouard , qu'on triompha de eette découverte ; on remarqua que les historiens anglois gardoient le silence sur les bits racontés par Froissart au sujet de la reddition de Calais, et Ton voulut douter de ces faits. Mais n'avoit^on pas vu tout le siècle d'Auguste se taire sur Gicé* ron ? Les largesses d'Edouard pour Eustache de Saint-Pierre ne sont-^es pas un nouvel hommage rendu au dévouement de ce grand citoyen? L'estime qu'd inspira aux ennemis de la France doit-cdle diminuer ceHe que nous lui <levons ? Malheur à qui va chercher dans la vie privée d'un homme des raisons de moins admirer ses actions publiques ! A eoup sûr, ce ravaleur .des vertus fie fera jaBiaia kii-nvtaie des actions dij^aes d'être racontées.

Une injustice de la même nature avoit commencé (dus tôt pour Philippe de Yalois : Froissart et le continuateur de Nangis avoient assuré que les habitttits de Calais errèrent dans la France sans vécompeow et aansasile, en^^eBdiant le pain de ta chai«té. Phi* lippe ne fut poîfitooiipable daoette ingratitude ; dettxordompoces de ce #oi , et d'auéresordonnanûes de Jean et dedharles, ses.suc^ eesseurs immédiats , accordent aux Calaisiens des places , flasprlviléges et des propriétés. L'ordonnance du 8 septembre 1347 men?* tionne «ne conces»on remarquable ; Philippe livre aux Galai^ens jcteisés de leurs foyera tous les biens et héritages qui pourroient lui échoir par quelque raison que ce fût ; ainsi le monarque donr •fioit i -ses sujets ses propres biens en échange des Hem qu'ils «voient perdus : ee talion qu'il s'imposoit , non pour le crime , mais pour le malheur, est dans un esprit touchant d'égalité et de justice. Calais ne devoit être rendu à la France qu'en 1558 , par François de Guise , homme destiné à foire diaparoitre la

trace des maux qu'Edouard avoit faits à la France , et à en commencer de nouveaux.

SOMMAIRE

Trères continnées à diverses reprises jusqu'à la mort de Philippe. ~ Famina et peste générale. —Massacre des Juifs. — Flagellunts. — Tentatke sur Galaii. — Combat singulier d'Edouard et d'Eustacbe de Ribaumont. — ^LeDauphio d'Auvergne abandonne ses étals à Philippe : le Roussillon , la Cerdagne et la seigneurie de Montpellier lui aToient déjà été cédés par Jacques, roi de Majorque. — Le pape achète ÀTignon de la reine Jeanne de Naples. — Philippe ëpoote en secondes noces Blanche, fllle de Philippe, roi de Navarre , qu'il atoit d'abord destinée à son fila Jean, due de Normandie, devenu veuf. -- Philippe meurt eomme Louis XII, victime de sa passion pour la jeune reine , qui, prolongeant sa vie Jusqu'à un âge très avancé, vit la désolation de la France commencer loos le roi Je^ ^ pnir soui Charles Y, et recommencer sons Charles VI.

FRAGMENTS

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