MORT DC ROI
Philippe, étant sur son lit de mort, fit appeler ses fils, le duc de Normandie et le duc d'Orléans. Dans ce moment où toutes les illusions s'évanouissent , où il ne reste que le souvenir du bien ou du mal qu'on a fait , le roi protesta de son bon droit dans la guerre qu'il avoit été obligé de soutenir, et de ses titres légitimes à la couronne. « Mon fils , dit-il au duc de Normandie qui fut son » successeur, défendez donc courageusement la France après ma « mort. Il arrive quelquefois, comme j'en ai fait l'expérience, que « ceux qui combattent pour une chose juste éprouvent des revers \ « mais ils doivent mettre leur espoir en Dieu , qui ne permet pas « que le règne de l'iniquité soit durable. Aimez-vous 9 mes fils, « maintenez la justice et soulagez les peuples. »
Un roi qui craint que ses revers ne le fassent regarder comme coupable , qui se croit obligé de prouver à son successeur la justice de ses droits malgré le peu de succès de ses armes , eût égaj^ ment confessé l'injustice de ces mômes droits et les châtiments mérités d'une ambition criminelle. Et cette confession , à qui élojtelle faite, à qui rappeloit-elle les voies impénétrables de la Provi«dence ? à ce roi Jean , que l'adversité marquoil déjà de son sceau , adversité qui néanmoins ne devoit pas perdre la France ; car Dieu na permet pas que le règne de tiniquUé soit durable.
Le premier des Valois alla , le 22 août 1350 , porler sa cause aux pieds de celui qui donne et retire les royaumes à sa volonté , laquelle n'est autre que le pouvoir étemel et l'infaillible justice.
JEAN IL Depois son ayënement à la oonronne jcuqa'à la bataille de Poitiers.
De 1350 à 1556.
Philippe yi, dit de Valois, laissa le sceptre à son fils Jean , second du nom *, car on compte un fils de Louis X, Jean I , qui ne vécut que cinq jours : Louis XYII, enfant, a pareillement été placé au nombre de nos monarques. La loi salique étoit en ce point d'accord avec le caractère national : en France , l'innocence et le malheur n'excluent pas de la couronne.
Jean avoit reçu une éducation aussi bonne que celle de son père avoit été négligée ; il aima et protégea les lettres autant que Philippe les méprisoit : c'est à ses ordres que nous devotis les premières traductions de Tite-Live, de Salluste, de Lucain , et des Commentaires de César. Il chercha et récompensa le mérite 5 il sentoit par le cœur ce qu'il ne voyoit pas par l'esprit. Il eut à la fois ces défauts et ces qualités propres à perdre les empires : l'impétuosité de caractère et l'irrésolution d'esprit; le courage, qui ne consulte que l'honneur , et la magnanimité , qui sacrifie tout à l'ac* complissement de sa parole. Dans un temps où la justice étoit en France la liberté , il protégea la justice. En amitié , il n'y eut point d'homme plus fidèle; mais on pardonne rarement aux rois d'avoir des amis ou de n'en avoir pas.
A Reims, le 26 septembre 1350, Jean se para de la couronne qui devoit orner son cercueil à Londres. Le jour àe son ^acre , il arma chevaliers des princes et des gentilshommes qui ne dévoient plus remettre dans le fourreau l'épée qu'ils prirent de sa main. La pompe fut superbe , la dépense prodigieuse *, chaque nouveau chevalier reçut, selon l'usage, aux frais du roi , les habits de la cérémonie : fourrures précieuses , double tenture d'or et de soie. Paris s'émut à l'aspect de son monarque. Les rues furent tapissées ; les artisans divisés en corps de métiers , les uns à pied , les autres à cheval , étoient vêtus d'une manière uniforme , mais difierente pour chaque confrérie. Les fêtes durèrent huit jours : une exécution sanglante met fin à ces joies funestes.
Jean fait décapiter le comte d'Eu , connétable de France, nouvellement revenu, sur parole , de sa prison d'Angleterre. Il fut dit, mais sans preuves, que le connétable trahissoit sa patrie à l'exemple de tant de François.
SOMMAIRE
La trè?e conclae avec l'ADgleterre sons le règne précédent esl eooflrmée par let soins da pape ; elle est prorogée à diTerses reprises pendant trois années. — Néanmoins les boslilités ne cessent jamais tont à fait dans la Gnienne et dans la Bretagne. — Combat des trente. — Création de Tordre de l'Etoile. — Surprise dn château de Guines par Edouard , qui disoit que les trè?es étoient marchandes. — Recherches inutiles, par la chambre des comptes, des malversations financières. -^ Jean, pris pour juge dans une querelle d'honneur entre le duc de Brunswick et le duc de Lancaster. — Mort dn pape Clément VI. — Premier crime dn roi de Navarre.
FRAGMENTS
DU aoi DE MATARRB.
Le troisième fléau de sa patrie, Charles le Mauvais, monte sur la scène après Robert d'Artois, déjà disparu, et Geofroy d'Haroourt, qui va disparottre. Il étoit, comme on Ta déjà dit, (ils de Jeanne , fille de Louis le Hutin , reine de Navarre , et de Philippe, comte d'Évreux , prince du sang : par l'héritage maternel , il pos* sédoit un état important vers les Pyrénées ^ par l'héritage paternel , des terres, des villes, des châteaux en Normandie. Sa puissance s'accrut encore : il devint gendre du roi , qui lui donna pour accordée , en attendant mariage, sa fille Jeanne, ftgée de huit ans. Plus Charles s'approchoit du trône , plus ilsembloit l'envier et le haïr. Si la loi salique avoit été rejetée , le roi de Navarre eût eu à ce trône des prétentions mieux fondées que celles d'Edouard , puisqu'il étoit fils d'une fille de Louis le Hutin, et qu'Edouard ne descendoit que d'une fille de Philippe le Bel. C'est ce qui fit qu'Edouard ne secourut Charles qu'autant qu'il le fallut pour désoler la France , pas assez pour le faire triompher.
Charles le Mauvais mérita son nom : esprit inquiet, ame noire, impuissant dans les forfaits comme dans les débauches, ses qualités étoient avortées comme ses vices. L'histoire parle de sa beauté, de sa libéralité , de son éloquence , de sa bravoure , et cela ne le conduisit à rien : les monstres adorés au bord du Nil portoient aussi une parure.
Son caractère est tout à part au milieu des caractères de son siècle : Charles étoit moins un chevalier, qu'un de ces petits tyrans alors oppresseurs des républiques de l'Italie. Il naquit, comme Marcel, pour ces troubles civils qui alloient annoncer l'apparition de la nation dans ses propres affaires, et une révolution dans les mœurs.
La charge de connétable de France avoit été donnée , après
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rexécution du comte d'Eu , à Charles d'Espagne , frère de Louis d'Espagne. Ce jeune étranger, connu sous le nom de La Gèrda , est le premier de cette race de ftyoris qui s'attacha aux Ytlois, flotnme tme branche bfttanle de leur flimille. On accusa La Cerda d^avoir poussé Jean à un acte de rigueur, afin de s'emparer des dépouilles de la victime. Que cette accusation fût fondée ou non, Gharles d'Espagne devint odieux aussitôt qu'il eut pris Tépée de connétable. On pardonne quelquefois à celui qui verse le sang, jamais à celui qui en reçoit le prix.
SOMMAIRE
Charkt le ItailTais^ jalonx de La Cerda , le fait assattlner. — n passe de l'assassinat è là trabbOD , te Ue atec l'Angleterre , et entratae dans ses projets le comte d'Hareoai et Loats, son frère. ^ Traité hooteax pour le roi Jeai, ooneia à Manies, «I pardon solenel tooordé au roi de Navarre. — Ceini-cise faroaiUede nooTean.— Attire traité eooela à Vatognes , presque aussi honteux que eeiui de Mantes. — La trèTe avec l'Angleterre expire. ^ Edouard aborde à Calais « et entre pour la première fois en France par la porte dont 11 tenoit lesclefli. — H retourne en An- |(letert«, rappelé par une inrasion des Écossois. — Charles le Manrais séduit Gharles le' Dauphin , âgé de dix-tept ans , et qui de?int Charles le Sage. •— m'engage à fuir de la eonr sous prétexte que le roi Jean Ini préféroiiees entras fils. — • Le Dauphin» saisi de remords , ré?èle le secret à son père. — Jean, bien qa'il eût accordé de ooufeUes lettres de grâce au roi de MaTarre» se détermine à se venger de lui. ^ Convocation des États.
FRAGMENTS
LES TftOIS iTATS.
En moiii8 de cinqaante ans , depuis la première «onvocatiom régulière des étais jusqu'à la convocation de ces états sous le roi Jean , les principes politiques se développèrent avec une force et nûeclarté qu'il auroit été impossible de prévoir. Si le royaume eût ^té tm corps compacte ; si des vassaux n'avoient pas exercé la sooiveraineté dans les provinces par eux possédées; si une guerre d'invasion n'avoit pas détourné les esprits de la politique , 'A est probable que les trois états se fussent fondés comme le parlement d'Angleterre. Les états de 1355 et ceux qui les suivirent eurent des idées l)eaucoup plus nettes des droits d'une nation que le parlement britannique n'en avoil alors. On ne sait où des bourgeois à peine émancipéç , où des prélats et des seigneurs féodaux avoient pu puiser des notions si claires du gouvernement repréisentatif au milieu des préjugés du temps, de l'obscurité et du
DE FRANGE. eS»
etiaos des lois : la promptitude de Vesprit françois supplée à Texpérience des siècles.
Il est vrai que des malheurs , ces puissants maîtres de la raee humaine, hâtèrent le développement de la vérité politique sous le règne de Jean et pendant la régence de son fils. Un grand fait se présente partout dans l'histoire : jamais les peuples ne sont entrés en jouissance de leurs droits qu'en passant au travers des maux inhérents aux révolutions combattues. Ces révolutions sont en vain accomplies au fond des mœurs ; en vain elles sont devenues inévitables comme les productions naturelles du temps; les cheb des empires refusent de reconnoître que le moment ^t venu. Les intérêts particuliers font résistance aux intérêts généraux : la lutte commence et devient plus ou moins sanglante , selon le mouve^ ment des passions , le caractère des individus , les hasards et les accidents de la fortune. Déplorons les calamités que tout changement amène , mais apprenons de l'histoire qu'elles sont des nécessités auxquelles les honunes ne se peuvent soustraire. Quand les révolutions s'accompliront-elles sans efforts et sans injustices? Quand les lumières seront-elles assez rendues, la civilisation assez complète , pour que peuples et rois se cèdent mutuellement ce qu'ils ne doivent se dénier ni se ravir? C'est le secret de Dieu.
Les états de la langue d'Oile , c'est-à-dire du pays coutumier , dans lequel on reconnoissoit pourtant le Lyonnois , quoique pays de droit écrit , s'assemblèrent dans la grand*chambre du parlement, à Paris, le 2 décembre (Je l'année 1355. L'archevêque de Rouen , Pierre de Laforest , chancelier de France , ouvrit l'assemblée par un discours qu'il prononça au nom du roi ; il exposa les besoins du royaume ; il déclara que le roi étoit prêt à abandonner Taltération des monnoies , si les états trou voient le moyen de remplacer cette sorte de taxe par un subside équivalent. Fixez au règne des Valois la naissance de l'impôt.
Jean de Graon , archevêque de Reims, au nom du clerjgé; Gauthier de Brienne , duc d'Athènes , au nom de la noblesse ^ Etienne Ma]>tel , prévôt des marchands de Paris , au nom du tierià-état , protestèrent de leur dévouement et de leur fidélité au roi. îlsdemaadèrent la permission de se retirer, afin de délibérer entre eux sur les subsides à accorder et sur la réforme des abus.
Leur première déclaration fut ainsi conçue : Aucun règlement n'aura force de loi qu'autant qu'il sera approuvé par les trois ordres : l'ordre qui aura refusé son consentement ne sera pas lié par le Tote des deux autres. Cette déclaralioù rend tout à coup le tiers^tat
régal da clergé et de la noblesse. La liberté dépasse déjà la limite, de la monarchie coDstitutionnelle ; car la majorité absolue des suffrages est reconnue aujourd'hui bastanle à l'achèvement de la loi : par le décret des états , il sufOsoit d'un ordre corrompu ou factieux pour arrêter le mouvement du corps politique.
Il n'est pas dit que le roi fût appelé à donner sa sanction à ce décret constituant des états de 1355; ainsi le principe du pouvoir de la couronne , tel que nous l'admettons maintenant , étoit ignoré ; mais cela est moins étonnant que la force acquise du tiers-état : il n'y avoit pas deux siècles qu'il étoit encore esclave, et il n'y avoit pas deux siècles que le roi n'étoit rien au milieu des grands vassaux. La liberté revient aux sociétés par tous les canaux , comme le sang remonte au cœur par toutes les veines.
Ce point obtenu , on le paya au roi Jean d'un vote qui niit à sa disposition trente mille hommes d'armes , ce qui devoit composer un corps de quatre-vingt-dix mille combattants : on ne comploit point dans ce nombre les communes, infanterie de l'armée. Un impôt sur le sel, un autre de huit deniers sur toutes les choses vendues , excepté sur les ventes d'héritages , dévoient , pendant l'espace d'une année, fournir une somme de 50,000 liv. par jour, somme jugée équipoUente à l'entretien de trente mille hommes d'armes. Les états se réservoient le choix des personnes commises à la levée et à la régie de l'imposition, dont personne, pas môme le roi et la famille royale, ne devoit être exempt.
Le roi rendit, le 28 décembre 1355, une ordonnance conforme à la délibération des états. Il prom*ettoit de ne point toucher à l'argent levé pour la guerre, de le laisser distribuer aux hommes d'armes par une commission des députés des états , ce qui livroit le pouvoir exécutif au pouvoir législatif. Le roi s'engageoit en outre à fabriquer des monnoies fortes et stables, à renoncer dans les voyages , pour lui , sa maison et les grands ofliciers de bouche et de guerre , aux réquisitions de blé , de vin , de vivres , de charrettes, de chevaux , que les paysans étoient obligés de fournir. Défense à tout créancier de transporter sa dette à une personne privilégiée ou plus puissante que lui. Ordre à toute juridiction de ressortir aux juges ordinaires. Nombre des sergents restreint comme abusif, et injonction auxdits sergents de rien exiger au delà de leur salaire. Commerce interdit à tout juge et officier judiciaire dans quelque espèce de tribunal que ce fût. Toutes les ordonnances en faveur des laboureurs conGrmées.
Quant aux choses militaires , le roi bailloit parole de ne plus
DE PAANCE. 641
Convoquer Tarrière-ban sans une nécessité évidente, et d'après l'avis des états , si faire se pouvoit. Les fausses montres étoient défendues sous des peines rigoureuses : les chevaux |}evoient être marqués pour être reconnus dans les revues, et afin que la solde ne fût pas payée à un homme d'armes deux ou trois fois pour le même cheval. Les capitaines étoient rendus responsables des désordres commis par leurs soldats. Les troupes ne pouvoient s'arrêter plus d'un jour dans les villes sur leur passage-, si elles y demeuroient plus longtemps , on seroit libre de leur refuser l'étape , et de les contraindre à passer outre. Le roi s'obiigeoit enûn à ne conclure ni paix , ni trêve, que d'accord avec une commission des trois ordres des états.
Telle fut cette ordonnance que l'on a comparée, sous certains rapports , à la grande Charte de cet autre roi Jean d'Angleterre , première source de la liberté britannique : par les choses que cette ordonnance défend , on apprend ce qui avoit été permis. Mais les états de 1355 devançoient en principes politiques et administratifs les lumières de leur siècle *, ils changeoient la nature de la monarchie. Aussi ne resta-t-il rien ,-pour le moment, de ces essais salutaires ^ les temps et les malheurs firent avorter, dans un sol encore mal préparé , ces germes d'une civilisation trop hfttive.
SOMMAIRE
Le roi va à Roaea arrêter de sa propre main le rot de Navarre dans un banquet. — 11 fait exécater devant loi le comte d'Harconrt , le seigneur de Graville, Mauboé de Maioant et Olivier Doublet. — Le roi de Navarre , fait prisonnier, est oondniCà la tour du Louvre on an cbâtean Gaillard , et de là an Gbfttelet.
FRAGMENTS
BATAILLE DB POITIBBS.
Les fautes du roi sont frappantes : sa colère l'aveugle, et passo plus vite que sa bonté , qui revint trop tôt pour épargner le seul coupable qu'il eût fallu punir; il se croit sûr de sa justice , et il est arrêté au milieu de l'exécution par sa miséricorde -, il viole assez les lois pour faire haïr la couronne, pas assez pour la sauver; il prouva qu'un honnête homme ne peut devenir un mauvais roi , et qu'après tout il n'est pas si aisé d'être un tyran. Les erreurs qui , comme celles de Jean , sont sensibles , donnent aux esprits vulgaires l'occasion d'étaler des lieux conmiuns de morale , et aux méchants un sujet de triomphe : les clameurs furent universelles;
Philippe de Navarre, frère de Charles , et Geofroy d'Harcourt, le fameux traître pardonné » oncle du comte décapité , soulèvent la Normandie -^iis se livrent au roi d'Angleterre , le reconnoissent pour roi de France , jurent de le seconder dans la conquête de ce royaume , et lui font hommage de leurs domaines. Edouard , de son côté 9 agit comme il avoit fait autrefois à la mort des seigneurs . bretons *, il envoie à toutes les cours de la chrétienté un manifeste , déclarant : « Que les gentilshommes décapités ou emprisonnés par Jean , se disant roi de France , avoient été traîtreusement ft*appés) qu'ils n'avoient fait aucun traité avec lui , et qu'au contraire lui , Edouard , àvoit toujours regardé le roi de Navarre et ses amis comme les ennemis de l'Angleterre. » Geofiroy d'Harcourt étoit-ii l'ennemi d'Edouard ?
Pour appuyer ce manifeste , le duc de Lancastre descendit en Normandie; les Anglois, réunis aux Navarrois, formèrent une armée de quarante mille hommes d'armes , sans compter les gens de pied. Jean s'avança contre les alliés , qui venoient de prendre et de raser Yerneuii au Perche ; les Anglois se retirèrent dans les forêts de l'Aigle , et Jean mit le siège devant Breteuil , qui n'ouvrit ses portes qu'après deux mois de résistance.
Jean , de retour à Paris , apprend que le prince de Galles , après avoir ravagé l'Auvergne , le Limousin et le Berri , s'approchoit de la Touraine : il fait aussitôt le serment de marcher à lui , et de le combattre partout où il le rencontrera. Il convoque barons, grands vassaux, seigneurs, gentilshommes et chevaliers de son royaume , ordonnant qu'aucun d'eux ne se dispense de se trouver au rendez- vous sur les marches de Blois et de Tours.
On s'assemble dans les plaines de Chartres : Craon , Boucîcault et raermite de Chaumont se portent en avant avec trois cents hommes d'armes pour reconnoître et harceler l'ennemi.
Le prince Noir avoit eu d'abord le dessein de rejoindre dans le Perche l'armée du duc de Lancastre ; mais trouvant les passades de la Loire gardés , et apprenant que le roi de France réonia^it des forces considéràtjles , il reprit le chemin de B(H*deaux par la Touraine et le Poitou : il perdit quelque temps au chftteau de !Roinorantin, dans lequel Boucicault, Craon et i'Hermite de Chaumont s'étoiént rëiîfermés , à la suite d'une affaire d'avant-poste : c'est le premier siège, comme Crécy ftlt la première bataille, où Ton se soit servi de canon. Le prince de Galles avoit donc du canon dans son armée? Il ne l'employa pourtant pas à la bataille de Poitiers; nos grands barons dédaignèrent aussi d'en faire usage à
la bataille d^Azincourt » quoiqu'ils eussent avec eux une artillerie formidable pour le temps. La valeur chevaleresque méprisoit les armes qui pouvoiént être également celles du lâche et du brave.
Le prince de Galles , en s'arrètant devant Romorantin, avoit commis une faute qui le devoit perdre : ce fut cette fliute qui le couvrit de gloire et la France de deuil ; elle laissa à Jean le temps d'atteindre l'armée angloise qui (n'eût été ce siège imprudent) mt rentrée en Guienne sans coup férir.
Les François franchirent la Loire sur différents points.
Le prince [Noir commençoit à manquer de vivres ; il avoit fait un détour pour éviter Poitiers , resté Gdèle à la France. Ce mouvement permit au roi, qui suivoit la ligne la plus courte i de se porter en avant des Anglois.
Or, ceux-ci envoyèrent à la découverte deux cents armures de fer « tous montés sur fleur de courtiers » , et commandés par le captid de Buch. Elles tombèrent dans les troupes du roi , et virent la campagne couverte d'hommes d'armes : elles fondirent sur les traîneurs. Le bruit de l'attaque parvint à Jean au moment même où il alloit entrer dans Poitiers : il retourna sur ses pas avec le gros de son armée.
Les coureurs anglois, ayant rejoint le prince de Galles, lui ra-* contèrent ce qu'ils avoient appris , et combien l'armée françoise étoit nombreuse. Il répondit : « Or, il nous faut savoir à présmt « comment nous la combattrons à notre avantage. » Il prit poste sur un terrain de difficile accès ^ Jean de son côté s'arrôta : la nuit vint et couvrit les deux camps.
Le lendemain dimanche, 18 septembre, le roi fit dianter une messe dans sa tente , et communia avec ses quatre fils, Charles ^ Louis , Jean , Philippe , et les seigneurs des fleurs ^e lis , comme on appeloit alors les princes du sang.
Quand cela fut fait, Jean assembla son conseil : il prqiosa d'at taquer Tennemi, et le conseil fut de l'avis du roi.
Les hisUniens ont blâmé cette résolution; mais ils n'ont coost^ déré ni les circonstances ni les mœurs. Sans doute il eût été plui sûr d'afibmer les Anglois et de les forcer à se rendre; mais il étoit aussi très possible et plus héroïque de les vaincre. IK Ton n'eût pas perdu un jour ; si le duc d'Orléans ne se fût pas retiré avec un tiers de l'armée à l'abord de l'engagement , il est probable que le prince de Galles eût succombé. El quel juste sujet de ressentiment le roi n'avoîtril pas contre l^Anglois ! Dans ces temps , d'aillews , les batailles n'étoient pluAes oaleuls ; elles étoiei^ le
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fruit du hasard , ou d'une impulsion guerrière -, elles n'avoient presque jamais de grands résultats ^ elles ne changeoient pas la face des empires : c'étoient des actions où Ton décidoît non de l'existence, mais de l'honneur des nations. Aussi les princes s'enyoyoient-ils des cartels pour se rencontrer en tel lieu convenu , comme de simples chevaliers s'appeloient en champ clos. Des hérauts d'armes portoient ces déDs. « Vous irez à Troyes, dit le « comte de Buckingham aux deux hérauts d'armes qu'il envoya « au duc de Bourgogne, sous le règne de Charles V; vous parce lerez aux seigneurs, et leur direz que nous sommes sortis d'An- « gleterre pour faire faits d'armes, et là où nous les croyons « trouver nous les demandons ; et pour ce que nous savons qu'une « partie de la fleur de lis et de la chevalerie Françoise repose là « dedans , nous sommes venus à ce chemin , et s'ils veulent rien « dire , ils nous trouveront sur les champs. » . On poussoit si loin quelquefois cette délicatesse du point d'honneur entre deux armées, qu'on se refusoit à prendre l'avantage du terrain. Souvent les généraux et les rois faisoient serment de combattre leur ennemi partout où ils le trouveroient , comme les dieux d'Homère juroient par eux-mômes de faire des choses qui n'étoient pas toujours raisonnables, ou plutôt comme les vieux Germains s'engageoient à porter une longue barbe ou un anneau de fer jusqu'à ce qu'ils eussent abattu un Romain. Deux nations ainsi descendues dans la lice ne pouvoient pas plus refuser le combat qu'un homme de cœur ne se peut dispenser de tirer Tépée quand il a reçu un afl*ront.
Il fut donc résolu , dans le conseil du roi , de marcher droit à l'ennemi. Aussitôt les ordres sont donnés : les cors de chasse et les trompette^ sonnent haut et clair -, les ménestriers jouent de leurs instruments , les soldats s'apprêtent ; les seigneurs déploient leurs bannières ; les chevaliers montent à cheval et viennent se ranger à l'endroit où l'étendard des lis et l'oriflamme flottoient au vent. On voyoit courir les chevaucheurs, les poursuivants, les hérauts d'armes , les pages, les varlets avec la casaque, le blason et la devise de leurs maîtres. Partout brilloient belles cuirasses, riches armoiries, lances, écus, heaumes et pennons ; là se trouvoit toute la fleur de la France, car nul chevalier ni écuyer n'a voit osé demeurer au manoir. On ehtendoit, au milieu des fanfares, de la voix des chefs , du hennissement des chevaux , retentir les cris d'armes des diflërents seigneurs : Montmorenof au premier chrétien f Chàiillon au mble Ikc, Montjoie au blanc épervier, Montjùie
Bourgogne, Bourbon Notre-Dame.Tous ces cris éloieat dominés par le cri de France , Montjoie Saint-Denis , par des complaintes en l'honneur de la Vierge, et par la chanson de Roland.
Des vassaux , tête nue , sous la bannière de leur paroisse , et portant des colobes et des tabards (espèce de chemise sans manches et de manteau court); des barons en chaperons, en robes longues et fourrées , marchant sous les couleurs de leurs dames ; une infanterie en pelicon ou jaquette , armée d'arcs , d'arbalètes , de bâtons ferrés et de fauchants ; une cavalerie couverte de fer et portant le bassinet et la lance *, des évoques en cottes de mailles et en mitre ; des aumôniers , des confesseurs ; des croix , des images de saints, de nouvelles et d'anciennes machines de guerre; toute cette armée, enOn, présentoit aux feux du soleil un spectacle aussi extraordinaire que brillant et varié.
Les troupes réunies formoient plus de soixante mille combattants : on y voyoit le frère et les quatre fils du roi , la plupart des seigneurs des fleurs de lis , d'illustres commandants étrangers , trois mille chevaliers portantbannières. Tous ces guerriers avoient à leur tète le roi , qui , s'il n'étoit pas le plus grand capitaine de son royaume , en étoit du moins le plus brave soldat et le premier chevalier.
L'armée fut divisée en trois corps ou trois batailles^ comme on parloit alors , par l'avis du connétable Jean de Brienne et des deux maréchaux d'Audeneham et Clermont. Le duc d'Orléans , frère du roi , ayant sous lui trente-six bannières et deux cents pennons , commandoit la première bataille; la seconde avoit pour chef le dauphin Charles, duc de Normandie, qui fût Charles le Sage; ses deux frères Louis et Jean marchoient avec lui : les trois princes étoient sous la garde des sires de Saint-Tenant, de Landas, de Vondenay et de Cervolles, dit l'Archi-Prôtre, depuis célèbre aventurier. Le roi menoit la troisième bataille avec Philippe, le plus jeune de ses fils , tige de 1^ seconde maison de Bourgogne.
Ces trois corps, qui auroient pu envelopper l'ennemi en tournant la position du prince de Galles, furent disposés sur une ligne oblique, un peu en arrière les uns des autres. L'aile gauche, la plus avancée vers l'ennemi , et sous les ordres du duc d'Orléans , n'étoit séparée des Anglois que par un monticule dont on négligea de s'emparer; le dauphin conmiandoit au centre, et le roi, à l'aile droite, la réserve. On jugera de la science militaire de ce temps, quand on saura que ces dispositions se faisoient avant d'avoir reconnu le terrain occupé par le prince de Galles,
Tandis que l'armée franQoise se mettoit en bataille, le roi enyoya Euatache de Ribaumont, Jean de Landas et Riebard de Beaujeu examiner le camp du cbevalier qui avoit gagné ses éperons à Crécy. Cependant Jean , monté sur un cbeval blanc , parcouFoit les lignes et disoit : « Quand vous êtes dans vos bonnes « villes 9 vous menacez les Anglois , et desirez avoir le bassinet M en la tôte devant eux. Or, y étes-vous. Je vous les montre : si te leur veuillez remontrer leurs maltalents, et contre-venger les « dommages qu'ils vous ont faits. » L'armée répondit d'une commune voix : « Sire , Dieu y ait part ! »
Les trois chevaliers envoyés à )a découverte revinrent , et rendÎPent compte au roi de ce qu'ils avoient observé.
L'ennemi s'étoil retranché au milieu d'une vigne > sur une petite hauteur, auprès d'un village appelé Maupertuii; pour aller à lui, il n'y avoit qu'un chemin creux bordé de deux haies épaisses , et si étroit , qu'à peine trois cavaliers y pouvoient passer de front. Le prinee de Galles avoit embusqué des archers derrière ces haies. Parvenu au bout du défilé, on trouvoit l'armée angloise, compoaée en tout de deux mille hommes d'armes , de quatre mille arebm^ et de quinze cents aventuriers. Il n'y avoit guère , sur ces sept à huit mille hommes , que trois mille Anglois ; le reste étoit François et Gascons.
Le prince avoit bit mettre pied à terre à sa cavalerie , qui ne pouvoit agir dans le lieu où elle se trouvoit : le tout formoit , sur }a pente de la colline , un corps d'infanterie pesamment armé , retranché parmi des buissons et des vignes , couvert sur son front par des archers rangés en forme de herse. Cette disposition étoit l'ou- Vrage de James d'Âudeley, chevalier d'une grande expérience.
Si le roi Jean avoit avec lui la fleur de la chevalerie de France , Iftprinee Noir avoit pour compagnons }esplus vaillants guerriers de l'Angleterre et de la Guienne : entre les premiers, on remar-^ quoit Jean lord Ghandos , les coi^tes de Warwick et de Suifolk , Richard Stanfort , James d'Audeley , et Pierre , son frère , sire Basset et plusieurs autres \ entre les seconds on eomptoit le captai de Such , Jean de Chaumont , les irires de Lesparre , ^e Rozem , de llbntferrand , de Landuras, de Prumes, de fiourguenze, d'Aur lirecicourt et de Gbistelles : c'est toujours nommer des Frangois.
Ribaumont ayant peint au roi la position des ennemis , Jean lui demanda comment on les devoit attaquer. « Tous à pied , répon- H dit Ribaumont , excepté trois cents armures de ferchoisies enu tre les {dus habiles et les plus chevalereuses ^ elles mireront
« dans le ch^nin creux poar rompre les archers. Elles seront sai- « vies du reiste des hommes d'armes à pied pour donner sur les « hommes d'armes anglois qui sont en bataille sur la hauteur au a bout du défilé , et pour les combattre de la main à la main* »
Jean suivit cet avis, qui lui plaisoit par sa hardiesse : mieux conseillé , il auroit fait attaquer les archers à dos , et les eût chassés des deux haies avant de s'engager dans le défilé. Les maréchaux , d'après le plan adopté , désignèrent les trois cents cavaliers qui dévoient ouvrir le chemin. Le reste des hommes d'armes Alt démonté ; on leur ordonna d'ôter leurs éperons , de tailler leun^ piques , et de les réduire à cinq pieds de long , pour s'en servir avec plus de facilité dans la mêlée. Un corps d'Allemands , commandé par les comtes de Nidau , de Nassau et de Saarbruck , demeura à cheval afin de soutenir , en cas de besoin , les trois cents hommes d'armes à l'attaque du défilé. Le roi, accompagné de vingt chevaliers , se mit au milieu de ces Allemands pour voir de plus près le commencement de l'action. Tout étant ainsi disposé , on donne le signal du combat.
Déjà les trois cents hommes d'armes avoient embrassé leurs targes, quand voici venir un cavalier qui demande à parler au roi : ou reconnut le cardinal de Périgord. Le pape ne cessoit de travailler à la réconciliation de la France et de l'Angleterre ; les deux cardinaux d'Urg^l et de Périgord avoient été envoyés vers les deux armées pour les engager à la paix et traiter de la liberté du roi de Navarre. Le cardinal de Périgord ne s'étoit point rebuté du mauvais succès de ses premières tentatives , et , s'attacbant aux pa$ des princes rivaux , il étoit arrivé à l'instant même où ils alloien^ vider leur querelle.
Il court vers le roi de France ; aussitôt qu'il l'aperçoit, il des^ cend de cheval , s'incline et s'écrie en joignant les mains : « Très M cher sire , vous avez ici toute la fleur de la chevalerie de votre « royaume , réunie contre un petit nombre d'ennemis. Si vous « pouvez en obtenir ce que vous desirez sans combattre , vous <( épargnerez le sang chrétien et la vie de vos sujets. Vous savez H que Dieu tient dans sa main le scHi des armes ; je vous conjure , <( au nom de ce Dieu et de la charité , de me permettre d'aller vei;if « le prince de Galles lui représenter son péril et l'avantage de la « paix. »
Le roi répondit : « H nous plaît que cela soit ainsi : mais retour- « nez vite. M
Le cardinal chevauche au camp angtois : au nom de la rdigiony
les barrières des deux armées s'abaissent et laissent passer son ministre: il trouva le fils d'Edouard au milieu de ses chevaliers, couvert de son armure noire , et portant la devise des princes de Galles , prise de l'écusson du vieux roi de Bohême *, présage qui promettoit à Poitiers le destin de Crécy. « Certes , beau fils , lui dit M renvoyé du pape, si vous aviez examiné l'armée du roi de France, « vous me permettriez d'essayer de conclure avec lui un traité. >» Le prince répondit : « J'entendrai à tout, fors à la perte de mon u honneur et de celui de mes chevaliers. » Le cardinal répliqua : « Beau fils , VOUS dites bien. » Et il retourna en toute hâte au camp françois.
Il supplia le roi de suspendre l'attaque jusqu'au lendemain. «Vos M ennemis, disoit-il , ne peuvent échapper; accordez-leur quel- « ques instants pour apercevoir leur péril. >» Jean s'y refusa d'abord sur l'avis de la plus grande partie de son conseil ; mais , par respect pour le saint-siége, il consentit enfin à ce délai , qui donna le temps aux Anglois de se retrancher , ralentit l'ardeur du soldat , et fut la principale cause de la perte de la bataille.
Le roi fit dresser une belle tente de couleur vermeille dans l'endroit même où il se trou voit. Les troupes déposèrent leurs armes, à l'exception du corps conunandé par le connétable et par les deux maréchaux.
Le cardinal , retourné* au camp anglois , et revenu ensuite au camp françois, rapporta au roi les propositions du prince de Gal- 163. Celui-ci offiroit de rendre les prisonniers qu'il avoit faits , les villes et châteaux qu'il avoit pris depuis trois années ; il s'engageoit , pendant sept ans , à ne point porter les armes contre la France : Yillani ajoute qu'il consentoit à payer deux cent mille nobles ou écus d'or pour les dégâts commis par son armée. Le prince demandoit en mariage une fille du roi , et , pour dot de cette princesse, le seul duché d'Angoulême; enfin , il réclamoit la liberté de Charles le Mauvais , et s'engageoit à faire consentir Edouard aux conditions du traité.
Jean , que les historiens représentent comme an téméraire , n'avoit déjà été que trop modéré en accordant aux Anglois une suspension d'armes ; il alloit donner une nouvelle preuve de son esprit conciliant en acceptant les offres du prince Noir , lorsque Renaud de Chauveau, évêque de Châlons, se leva dans le conseil.
«< Sire , dit-il , s'il m'en souvient bien , le roi d'Angleterre , son « fils , et son frère le duc de Lancastre , vous ont , à plusieurs re- « prises , insulté , et ont rempli votre royaume de meurtres et de
<c ruines. Sur terre, ils ont humilié votre père Philippe et massa- « cré votre noblesse; sur mer, ils ont assailli vos vaisseaux et « brûlé vos ports comme des pirates. Quelle vengeance en avez- « vous tirée? Quoi ! pour prix de ces brigandages , vous donneriez M votre fille à des mains teintes du sang françois ! Dieu vous livre (( votre principal ennemi , ces orgueilleux Anglois , ces Gascons « infidèles, ces lâches qui viennent d'égorger les pâtres et les la- « boureurs , ces incendiaires qui ont porté la flamme dans les ha- « meaux qui fument encore, et vous les laisseriez échapper! Et « croyez-vous qu'ils soient de bonne foi dans ce qu'ils voua piso- M posent? Ne connoissez-vous pas leur perfidie? Sous le prétexte « de faire ratifier les conditions par le monarque anglois , ils gau gneront du temps; Edouard refusera de confirmer le traité con- « clu. Cependant le duc de Lancastre , qui ravage le Perche avec tt son armée , aura rejoint le prince de Galles ; alors la victoire « passera peut-être à vos ennemis. Dieu vous préserve de plus « grands malheurs! Je denriande qu'aucun délai ne soit accordé / u et que votre vengeance cesse d'être suspendue par des proposi- « lions insidieuses et par les lenteurs de votre conseil. »
Ce discours , dont le prélat soutint la vigueur la pique à la main , fit bouillonner dans le sein du roi l'ardeur guerrière -, les barons crièrent: Aux armes! « Allez, dit Jean au cardinal, allez signi- « fier au prince de Galles qu'il ait à se rendre prisonnier, lui M et cent de ses principaux chevaliers; à cette condition je lais- « serai passer son armée. » Le prince, au ouïr de ces paroles, qui lui furent rapportées par le cardinal, répondit: « Mes che- « valiers ne seront pris que les armes à la main; quant à moi, « quelque chose qu'il arrive , l'Angleterre n'aura pas à payer ma « rançon. »»
Ces pourparlers occupèrent toute la journée du dimanche. Pendant la tenue du conseil, divers chevaliers des deux armées chevauchèrent le long des batailles. Dans une de ces courses , le maréchal de Clermont rencontra Jean Chandos : ils portoient tous les deux dans leurs armes le même emblème ; c'étoit une dame vêtue d'une robe bleue , au milieu des rayons d'un soleil. « Chandos , dit « le maréchal , depuis quand avez- vous pris ma devise? » — « Et u vous la mienne? » répliqua Chandos. >» — « Si nos gens, reprit « Clermont, n'étoient au moment de jouer des mains, je vous « prouverois tout à l'heure que vous ne devez pas porter cette « devise. » — • « Eh ! s'écria Chandos , demain nous nous retrouti verons , et je vous prouverai que la dame bleue est plutôt mienne
6^ HISTOmS
u que vôtre. *< Celte qaerdle de chevalerie coûta la vie au mare* cbal, qyi Ait tué par Ghandos.
lia nuit étoit venue : les François, abondamment pourvus de vivres y se fiant dans leur nombre et leur valeur» la passèrent à dormir ; les Apglois , manquant de tout , veillèrent et se retranobèrent : autour de leur camp et devant leurs archers, ils creusèrent des fossés profonds , qu'ils revêtirent de palissades ; dans la partie la plus foible de leur poste, ils se couvrirent avec leurs bagages et leurs chariots. Le prince de Galles commanda d'apporter le butin enlevé ; il en fît faire trois monceaux entre son camp et celui des François, et l'on y mit le feu. Ce sacrifice ne laissa plus rien à regretter auxÀnglois ; tandis que les tourbillons de flammes et de fumée qui s*éleyoient , la veille d'une bataille , dans les ténèbres , servirent à masquer les travaux de l'ennemi et à étonner nos soldats.
Le soleil qui devoit éclairer un jour si Aineste à notre patrie se leva , et trouva les cœur^ bercés de fausses espérances ( 19 septembre 1356). Les François se rangèrent dans le même ordre que le jour précédent ; les Anglois changèrent quelque chose à leurs dispositions : instruits, on ne sait comment , de la manière dont ils seroient attaqués , ils placèrent au front de leur ligne un certain nombre de cavaliers pour soutenir le choc des maréchaux ; ils cachèrent , en outre , trois cents hommes d'armes et trois cents archers à cheval derrière une petite colline , au revers de laquelle s'étendoit le corps commandé par le dauphin et ses deux frères. Ces six cents hommes avoient ordre , aussitdt qu'ils verroient l'action engagée , de tourner le mamelon et de prendre en flanc les troupes du dauphin. Le cardinal deiPérigord reparut, mais on lui fit dire de la part des François de se retirer. Il passa alors chez le prince de Galles , dont il étoit sujet , comme natif de Guienne. « Beau fils , lui dit-il , faites ce que vous pourrez ; il vous faut « combattre. » Le prince répondit : « J'y compte , ainsi que mes « chevaliers ; Dieu veuille aider au droit l » Le cardinal alla rejoindre l'autre légat au haut d'une colline , d'où ils élevèrent leurs flMins vers le Dieu de paix , tandis que dans la plaine on invoquoit celui des armées.
Au milieu de ses compagnons d'armes , le prince Noir leur tint ee discours:
« Seigneurs, si nous ne sommes qu'un petit nombre contre « l'armée puissante de nos ennemis, il ne faut pas laisser s'aflFoi- « blir notre courage. Ce n'est pas le soldat , c'est Dieu qui donne
« la victoire. Si nous sommes. vainqueurs, notre triomphe en sera ff plus éclatant \ si nous devons mourir, j'ai un père et deui^ frères ; u vous , vous avez des amis qui nous vengeront ; ainsi ne songeai « qu'à bien combattre. S'il platt à Dieu , vous me verrez aujour^ « d'bui bon chevalier. »
Le prince de Galles garda auprès de lui Gbandos , qui cependant courut au cboc des maréchaux de France : il desiroit aussi retenir d'Audeley ; mais celui-ci avoit fait vœu de combattre au premier rang dans toute af&ire où le roi d'Angleterre, ou l'un de ses fils, se trouveroit en personne. Le prince de Galles lui perniit donn d'accomplir son vœu , et il s'alla plaœr wx tmni de la figne , parmi les hommes d'armes qui soutenoient les archers.
Les François élèvent le cri d'armes : à ce signal les deux maréchaux de France , les comtes d'Audeneham et de Glermpnt entrent dans le défilé à la tôte de trois cents cavaliers commandés pour Arayer le chemin. A peine sont-ils engagés entre les deux haies qui bordent le chemin , que les archers retranchés derrière font pleuvoir sur eux une grêle de flèches. Ges flèches, longues, barbues, dentelées , lancées à bout portant par un ennemi invisible , frappent dans l'épais bataillon. Les chevaux, percés d-outre 6n outre, effrayés et rendus furieux par la douleur, hennissent , ronflent , se cabrent , refusent d'avancer, se tournent de côté , trébuchent et tombent sous leurs maîtres. Les derniers rangs essaient de passer sur les premiers rangs abattus , se renversent, et augmentent le péril et la confusion. Gependant les deux maréchaux , avec quelques chevaliers , surmontent les obstacles et parviennent au front de Tarmée angloise : là ils trouvent une nouvelle ligne d^archers et sire James d'Audeley à la tète de ses hommes d'armes. Ges braves maréchaux , sortis presque seuls du défilé , ne peuvent soutenir un combat trop inégal : Glermont meurt de la main de Ghandos -, d'Audeneham , porté à terre par d'Audeley , est forcé de se rendre.
Bientôt le bruit de celte défkite se répand. Les cavaliers arrêtés au milieu du défilé , entre leurs premiers rangs abattus et les hommes d'armes à pied qui les suivent, ne pouvant ni avancer ni reculer, restent immobiles, exposés aux flèches qui les transpercent et les clouent à leurs chevaux ; des cris et des rugissements sortent de l'horrible mêlée. Les hommes d'armes qui déjà pénétroient dans le chemin se replient sur le corps commandé par le dauphin Ghârles. Au même moment les six cents cavaliers anglois cachés au revers de la colline sortent de leur embuscade , et viennent
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prendre à dos ce même corps. La tej:reur s'empare des soudoyers \ les hommes d'armes démontés se dispersent. Les seigneurs de Landas, de Vondenay, de Saint-Venant, qui avoient la garde d.es trois fils du roi , jugeant trop vite la bataille perdue , les forcent de s'éloigner. Landas et Vondenay, après avoir laissé les jeunes princes entre les mains de Saint-Venant , revinrent avec de l'Angle , Saintré et Cervolles , se ranger auprès du roi.
Les troupes du dauphin s'étant débandées, celles du duc d'Orléans prirent lâchement la fuite avec leur chef; il ne resta sur le champ dé bataille que l'escadron de cavalerie allemande et la division conduite par le rui , à laquoUe se joignirent plusieurs chevaliers qui n'avoient pu se résoudre à abandonner leur maître.
Instruit de la déroute des deux premiers corps françois , le prince de Galles ordonne à ses hommes d'armes de remonter à cheval. Jean Ghandos dit au prince : « Sire , chevauchons avant ; la journée H est vôtre; Dieu sera aujourd'hui dans votre main , marchons au « roi de France. Je sais bien que par vaillance il ne fuira point, « ainsi il nous demeurera. » Le prince répondit : « Allons , Jean ! « vous ne me verrez d'aujourd'hui retourner en arrière. » Il crie aussitôt à sa bannière : « Bannière, chevauchez avant ! au nom de « Dieu et de saint Georges ! » et il descend de la colline avec toute son armée.
Le roi, faisant serrer les rangs, marche aux Anglois, qui sortoientdu déGlé pour l'attaquer : il se faisoit remarquer au milieu des siens par sa haute taille, son air martial, et par les fleurs de lis d'or semées sur sa cotte d'armes; il étoit à pied, comme le reste de ses chevaliers, et tenoit à la main une hache à deux tranchants, arme des vieux Franks. A ses-côtés étoit son fils le jeune Philippe , à peine âgé de quatorze ans , comme le lionceau auprès du lion. Tous les historiens conviennent que si la quatrième partie de notre armée avoit combattu comme son roi , elle auroit remporté la victoire. Le choc fut rude ; d'un côté c'étoit le prince Noir environné de Ghandos , du captai de Buch , fameux rival de Du Guesclin , de d'Audeley, d'Aubrecicourt , des comtes de Warwick et de Suflblk, maréchaux d'Angleterre; de l'autre, le roi Jean , accompagné de Jacques de Bourbon et de Pierre de Bourbon , père de ce Louis n de Bourbon , dont les vertus annoncèrent celles de Henri IV; des deux princes d'Artois, fils d'un traître , et tous deux fidèles; des comtes de Saarbruck, de Nidau et de Nassau , tous trois Allemands , et dignes d'être François ; de Guichard de Beai^eu , de Guillajume de Nesle, de Guillaume de Mon-
DE FtlANCE. 653
tagu , de Richard de l'Angle , des sires de Ghambly, de la Heuse , de Pons , de Tancarville , de Laval , de Damp-Marie , de La Tour, dTIumières, d'Urfé, de Duras, de Gaucher de Brienne, connétable de France et duc d'Athènes , double titre qui lui imposoit Tobligalion de tomber avec gloire ; de Tévêque de Ghâlons , qui mourut le casque en tête comme Adhémar sur les murs de Jérusalem-, de Geofroy de Charny, le vaillant porte-oriQamme ; d'Eustache de Ribaumont, si célèbre par la couronné de perles qu'Edouard lui donna devant Calais ; de La Fayette et de La Rochefoucauld , noms que les armes ont cédés aux lâttree, enfin de Jean de Saintré , réputé le plus brave chevalier de son temps , et dont les romans gaulois ont consacré le nom.
La cavalerie allemande soutint bien la première charge; mais elle lâcha pied après avoir perdu les comtes de Saarbruck , de Nidau.et de Nassau , qui la commandoient. Les chevaliers françois des diverses provinces , rangés, avec leurs écu y ers, autour des bannières de leurs suzerains, combattoient tantôt par pelotons séparés, tantôt môles et confondus. LS prince de Galles, avec Ghandos, attaqua la division du connélable, et le captai de Buch , avec les maréchaux d'Angleterre j se trouva en face du roi.
Jean le vit approcher avec une joie intrépide : abandonné des deux tiers de ses soldats , il ne lui vint pas môme un moment la pensée de reculer, résolu qu'il étoit de sauver l'honneur françois , s'il ne pouYoit sauver la France. Nos hommes d'armes ayant raccourci leurs piques , le roi ne put les faire remonter à cheval comme le prince de Galles avoit fait remonter les siens. Les Anglois étoient , en outre , accompagnés d'archers qui décidèrent de la victoire , en perçant de loin des fantassins pesants, qui ne pouvoient joindre leurs légers ennemis. L'armée angloise, toute à cheval , seruoit avec de grands cris sur l'armée françoise toute à pied. Les flots des combattants étoient poussés vers Poitiers , et ce fut près de cette ville que se fit le plus grand carnage. Les habi- * tants, craignant que les vainqueurs n'entrassent pôle-môle avec les vaincus, refusèrent d'ouvrir leurs portes.
Déjà les plus braves avoient été tués ; le bruit diminuoit sur le champ de bataille*, les rangs s'éclaircissoient à vue d'œil , les chevaliers tomboieqt les uns après les autres, comme une forôt dont on coupe les grands arbres. Gharny, haussant l'oriflamme , luttoit encore contre une foule d'ennemis qui la lui vouloient arracher. Jean , la tôle nue (son casque étoit tombé dans le mouvement du combat ) , blessé deux fois au visage , présentoit son front sanglant
à l'ennemi. Incapable de crainte pour lui-tnëme , il s'attendrit sur son jeune fils > déjà blessé en parant les coups qu'on portoit à son père *, il voulut éloigner l'enhnt royal , et le cobQa à quelques seigneurs *, mais Philippe échappa aux mains de ses gardes , et revint auprès de Jean ^ malgré ses ordres. N'ayant pas assez de force pour frapper, il veilloit aux jours du monarque en lui criant : « Mon « père, prenez garde! à droite, à gauche, derrière vous, * à mesure qu'il voyoit approcher un ennemi. .
Les cris avoient cessé. Gharny, étendu aux pieds du roi , serroit danis s€& min roidkkfMLr la mort l'oriflamme qu'il n'avoit pas abandonnée ; il n'y avoit plus que les (leurs de lis debout sur le champ de bataille : la France tout entière n'étoit plus que dans son roi. Jean , tenant sa hache des deux mains , défendant sa patrie , son fils, sa couronne et l'oriflamme , immoloit quiconque l'osoit.approefaer. Il n'avoit autour de lui que quelques chevaliers abattus et percés de coups, qui se ranimoient dans la poussière à la voix de leur souverain , faisoient ùtf dernier efibrt , et retwnbolent pour he plus se relever. Mille eftemis essayoient de saisir le roi vivant , et lui di*)îent : « Sire , rendezrvous ! » Jean , épuisé de fatigue , et perdant son sang , n'écoutoit rien , et vouloit mourir.
Un chevalier fend la toule , écarte les soldats , s'approche respectueusement du roi , et lui parlant en françois : h Sire , au nom de « Dieu , rendez-vous ! » Le i:oi , flrappé du son de cette voix , baisse sa hache, et dit : « A qui me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin « le prince de Galles? si je le voyois, je parlerois. » — « 11 n'est u pas ici , répondit le chevalier ; mais rendez-vous à moi , et je « vous mènerai vers lui. » — « Qui étes-vous? » repart le roi. — « Sire, je suis Denis de Morbec, chevalier d'Artois-, je sers le roi « d'Angleterre parceque j'ai été obligé de quitter mon pays pour « avoir tué un homme. »
Jean ôta son gant de la main droite et le Jeta au chevalier en lui disant : « Je me rends à vous. » Du moins le roi de France ne remit son épée qu'à un François.
On ne voyoit plus ni bannières , ni pennons de notre armée dans les champs de Poitiers. Le prince de Galles ignoroit encore toute sa gloire : Chandos lui conseilla de planter sa bannière sur tth buisson , jyour rallier ses troupes et se reposer. On dressa une petite tente rouge : le prince y entra. Les officiers de sa chambre lui détachèrent son casque et lui présentèrent à boire; les trompettes sonnèrent le rappel. Les chevaliers anglois et gascons aciconrent , amenant avec eux un nombre prodigieux de prisonniers -^
il y ayoit tel soldat qui à lui seul eu avoit jusqu'à dix : on les traita avec une générosité extraordinaire : la plupart Airent renvoyés sur parole , et sur la simple promesse d'une rançon qu'on eut soin de ne pas rendre assez forte pour les ruiner.
Les deux maréchaux d'Angleterre arrivèrent auprès du ffls d'Edouard » qui leur demanda des nouvelles du roi de France. « Sire , « répondirent-ils , nous ne savons ce qu'il est devenu , mais il « faut qu'il soit mort ou pris , car il n'a pas quitté l'ost. » Chandos avoit déjà jugé que Jean , par vaillance, ne fuiroit point; Warwick déclare qu'il est mort ou pris, car a ^'n^t^^-cesse dé combattre ; nous allons voir le prince'de Galles proclamer Jean le plus brave gentilhomme de son armée : un monarque fjnançois , dont la valeur est si haut^ftient reconnue même de ses eânemis , peut être vaincu sans cesser de régner \ les rois chevelus ne perdirent que sur la pourpre la coUtt)nne qu'ils âvoient reçue sur un bouclier.
Le prince Noir dit à Warwick et à Gobham : « Allez ^ je vous « prie , et chevauchez si loin , que vous me puissiez apprendre « nouvelle du roi de France. » Warwick et Gobham partirent , et tout en chevatichaht montèrent sur un tertre , afin de regarder autour d'eux. Ils découvrirent une troupe d'hommes qui marchoient lentement et s'arrétoient à chaque pas. Les deux barons descendirent aussitôt de la colline et piquèrent de ce côté. IIS s'écrièrent en approchant de la troupe : « Qu'est-ce cy ! >» On leur répondit : « G'est le roi de France qui est pris : il y a phis de dix « chevaKers et écuyers qui se le disputent. »
Jean , au milieu de ces soldats , menant son fils par la main , étoit exposé au plus^and péril : les Angtois et lès Gascons s'arrachoient tour & fonr la proie ; ils l'avoient enîeVée à Denis de Morbec. Ghacun crioit en parlant du rôi : « Je l'aï pHs, Je l'ai pris. » Jean disoit : « Menez-moi courtoisement , et mon fils aussi , devant « le prince de Galles, mon cousin. Ne vous querellez point pour « ma prise-, car je suis assez grand seigneur pour vous faire tous « riches. » Ges paroles apaisoient un moment les hommes d'arlÉnes , mais ils n'avoient pas fait un pas qu'ils recommeriçôient leur contention. Warwick et Gobham se jettent dans la foùlè, écartent les soldats, leur défendent sous peine de vie d'approcher du roi, descendent de cheval , saluent le monarque et son fils , et lés mènent à la tente du prince de Galles.
Déjà averti de l'approche du roi , le fils d'Edouard sortit pour recevoir le grand prisonnier, s'inclina devant lui jusqu'à terre , l'accueillit de paroles courtoises , le pria d'entrer dans sa tente ,
commanda d'apporter le vin et les épices , « et les présenta lui-^ « même à Jean et à son fils, disent les chroniques , en signe de fort « grand amour. » Ainsi sont écrites au ciel les défaites et les vie* toires; ainsi s'élèvent et tombent les empires! Huit siècles auparavant, le premier roi frank triompha des Yisigoths presque au même lieu où Jean devint prisonnier des Anglois^ et Gharny succomba en défendant l'oriflamme dans les champs où , quatre cents ans aprè3 lui , La Rochejaquelein devoit mourir pour le drapeau blanc.
La nuit vonuA , le princc Noir fit dresser dans sa tente une table abondamment servie , où s'assirent avec le roi et son ûls les plus illustres prisonniers, Jacques de Bourbon, Jean d'Artois, les comtes de Tancapville , d'Estampes , de Damp-Marie , de Graville, et le seigneur de Parthenay. Les autres barons et chevaliers françois, compagnons des périls et des malheurs de leur maître, étoient placés à d'autres tables. Le prince de Galles servoit luimême ses hôtes ; il refusa constamment de partager le repas du roi , disant qu'il n'étoit pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d'un si grand prince et d'un si vaillant homme. « Cher <c sire , disoit-il à Jean , ne vous laissez abattre , si Dieu n'a pas M voulu faire aujourd'hui ce que vous desiriez ; monseigneur mon « père vous traitera avec tous les honneurs que vous méritez , et « traitera avec vous à des conditions si raisonnables, que vous en « demeurerez pour toujours amis. Vous devez certainement vous « réjouir, quoique la journée n'ait pas été vôtre , car vous avez u acquis le haut renom de prouesse \ vous avez surpassé tous ceux « de votre côté. Je ne dis mie cela , cher sire , pour vous consoler, «c car tous mes chevaliers qui ont vu le combat s'accordent à vous «c en donner le prix et la couronne. »
Jusque-là , Jean avoit supporté son malheur avec magnanimité; aucune plainte n'étoit sortie de sa bouche , aucune marque de.foiblesse. n'a voit trahi l'homme: mais quand il se vit traiter avec cette générosité; quand il vit ces mômes ennemis qui lui refusoient sur le trône le titre de roi de France le reconnoître pour roi dans les fers, alors il se sentit réellement vaincu. Des larmes s'échappèrent de ses yeux et lavèrent les traces de sang qui restoient sur son visage. Au banquet de la captivité, le roi très chrétien put dire comme le saint roi : Mes pleurs se sont mêlés nu vin de ma coupe.
Le reste des prisonniers se prit à pleurer en voyant pleurer le roi : le festin fut un moment suspendu. Les guerriers françois, si bons juges eu nobles actions, regardoient avec un murmure d'admira^
tîon leur vainqueur, à peine âgé de vingt-six ans. « Quel monar- « que il promet à sa patrie, disoient-ils, s'il peut vivre et perse- « vérer dans sa fortune ! »
Les paroles des malheureux sont prophétiques : si le prince de Galles entendit celles de ses prisonniers , il put avoir, à la vue des inconstances du sort , un pressentiment de ses propres destinées. Ce prince vécut peu de jours. Son fils , qui monta sur le trône d'Angleterre , trahi par ces mêmes nobles qui avoient combattu à Poitiers , obligé de recourir à la protection de l'héritier du roi Jean , déposé par un parlement ingrat, enfermé dans une tour; son fils, dis-je , condamné à mourir de faim , lutta plusieurs jours contre la mort ; désirant en vain à son dernier soupir les mieltes de ce repas que son père, victorieux, servit à un monarque infortuné. La gloire même du vainqueur de Poitiers a péri dans les champs où elle jeta une si vive lumière.
Au-dessus de l'ancienne abbaye de Touillé et du village de Beauvoir en Poitou , sur le haut d'une colline couverte de joncs marins, on croit trouver les vestiges d'un vieux camp. Vers le milieu de ce camp , on remarque l'ouverture d'un puits à demi comblé : c'est tout ce qui atteste le passage d'un héros. Le village de Maupertuis a disparu \ personne dans le pays ne se souvient qu'il ait existé. Par une autre bizarrerie du sort , le lieu où l'on voit les traces du camp anglois s'appelle aujourd'hui Carthage: comme si la fortune , pour se jouer des hommes, s'étoit plu à eflacer un nom fameux par un nom plus fameux encore , une ruine par une ruine , une vanité par une vanité «.
' Voyez, sur ce mot de Car thage,V Essai de dissertation sur te Campus Vocladembis, dans les Dissertations de Lbbobuf. Voyez encore les Vies dei capitaines illustres au Moyen-Age, par M. Mazas. On trouve dans ce consciencieux ouvrage des renseignements sur les batailles de Crécy, de Poitiers et d*Aiincourt. J*ai dans mon récit corrigé les noms propres misérablement estropiés par nos historiens qui ont suivi Froissart et les Chroniques de Flandre. L'édition de Froissart, par M. Buchon , m'a beaucoup servi pour ces corrections, bienque Je n'adopte pas entièrement toutes les lectures. J'ai reçu aussi de Poitiers, sur la bataille de ce nom , des plans et des documents.
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DE
DEPUIS LA BATAILLE DB POITIERS. SOUS LE ROI JEAN, EN 1856 , JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE 1789.