LOUIS XL
De 4464 à 4485.
Louis XI vint foire l'essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpitant de la féodalité. Ce prince tout k part , placé entre le moyen -Age qui mouroit et les temps modernes qui naissoient, tenoit d'une main la vieille liberté noble sur l'échafaud , de l'autre jetoit à l'eau dans un sac la jeune liberté bourgeoise : et pourtant celle-ci l'aimoit , parcequ'en immolant l'aristocratie il flattolt la passion démocratique , l'égalité.
Ce personnage , unique dans nos annales , ne semble point appartenir à la série des rois françois : tyran justicier aux mœurs basses , chéri et méprisé de la populace ; faisant décapiter le connétable , et emprisonner les pies et les geais instruits à dire par les Parisiens : « Larron , va dehors; va, PerreUe; » esprit matois opérant de grandes choses avec de petites gens; transformant ses valets en hérauts d'arme» , ses barbiers en ministres , le grandprévôt en compère , et deux bourreaux , dont l'un étoit gai et l'autre triste, en compagnons: regagnant par sa dextérité ce qu'il perdoit par son caractère ; réparant comiw roi les fautes qui lui àcbap^
poient comme homme ; brave chevalier à vingt ans , et pusillanime vieillard ; expirant entouré de gibets , de cages de fer, de chaussetrapes , de broches , de chaînes appelées les fillettes du roi , d'ermites , d'empiriques , d'astrologues ; mourant après avoir créé l'administration , les manufactures , les chemins, les postes; après avoir rendu permanents les offices de judicature, fortifié le royaume par sa politique et ses armes , et vu descendre au tombeau ses rivaux et ses ennemis , Edouard d'Angleterre , Galéas de Milan , Jean d'Aragon , Charles de Bourgogne, et jusqu'à l'héritière de ce duc ; tant il y avoit quelque chose de fatal attaché à la personne d'un prince qui , par gentille industrie , empoisonna son frère , le duc de Guienne , lorsqu'il y pensoit le moins ^ priant la Vierge, sa bonne dame , sa petite mattresse , sa grande amte, de lui obtenir son pardon. (Brantôme. )
Louis XI fit bien autre chose par gentille industrie : « Le barbare , «( après fe traité (deConfians), fit jeter dans la rivière plusieurs M bourgeois de Paris , soupçonnés d'être partisans de son ennemi;
« On les lioit deux à deux dans un sac
« Les grandes âmes choisissent hardiment des favoris illustres, « et des ministres approuvés. Louis XI n'eut guère pour ses confi- « dents et pour ses ministres que des hommes nés dans la fange , «< et dont le cœur étoit au-dessous de leur état. Il y a peu de « tyrans qui aient fait mourir plus de citoyens par les mains des « bourreaux, et par des supplices plus recherchés. Les chroniques « du temps comptent quatre mille sujets exécutés sous son règne , « en public ou en secret
« Le roi voulut que le duc de Nemours fût interrogé dans sa « cage de fer, qu'il y subît la question , et qu'il y reçût son arrêt. « On le confessa ensuite dans une salle tendue de noir. . . .
« On mit sous l'échafaud dans les halles de Paris les jeunes « enfants du duc , pour recevoir sur eux le sang de leur père. Ils « en sortirent tout couverts ; et en cet état on les conduisit à la « Bastille dans des cachots faits en forme de hottes , où la gôno M que leur corps éprouvoit étoit un continuel supplice. On leur
« arrachoit les dents à plusieurs intervalles
« Sous Louis XI pas un grand
« homme. Il avilit la nation. Il n'y eut nulle vertu : l'obéissance « tint lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille, comme les « forçats le sont dans une galère. » (Voltaire.)
ÂliÀLYSE RAISOMNEE
L'hésitation étoit dans les maaières de Louis XI , non dans sa tète j où , comme il le disoit , il portoU tout son conseil. Ses lettres font foi de oette vérité ; il écrivoit à SaiotrPierre , grand-sénéchak « Monsieur le grand-sénéchal, je vous prie que remontriez à n M. de Saint-André que je veux ôtre servi à mon proGt et noa « pas à l'avarice, tant que la guerre dure^ et s'il ne veut ûiire te par beau , faites-lui faire par force et empoignez ses prisonniers^
M et les mettez au butin comme les autres «
« Monsieur le grand-sénéchal , je suis bien esbaU
« que les capitaines et M. de Saint-André, ni autres, ne trouvent «c bon l'ordonnance qii« je £kis« que tout soit au butin ^ car, (mot « ce moyen , ils auront tous ces prisonniers les plus gros ipour tt rien qui vaille ; c'est €e que je demande , aCn qu'ils tuent a autre fois tout, et qu'ils ne prennent plus prisonniers , ni che-
« vaux , ni bagage , et jamais nous ne perdrons bataille
« Je vous prie, diies à
« M. de Saint-André qu'il ne vous fasse point du Hoquet, oi du « rétif; car c'est la première désobéissance que j'aie jamais eue « de capitaine. S'il fait semblant de désobéir, mettez-lui vous- « même la main sur la tête et lui ôtez par force les prisonniers, « et je vous jure que lui ôterai bientôt la tête de dessus les « épaules; mais je crois que le traître ne désobéira pas,.car il n'a « le pouvoir. »
Il mandoit au chef de la justice : « Chancelier, vous avez refusé « de sceller les lettres de mon mattre d'hôtel Boutilas ; je sais bien
« à l'appétit de qui vous le foites Tous souvienne, beau sire,
« de la journée que vous prîtes avec les Bretons, et les dépêchez, « sur votre vie. >»
Ne diroit-on pas un homme de la Convention ? Cest qu'en effet Louis XI étoit l'homme de la terreur pour la féodalité.
L'idée des chaînes et des tortures étoit si fortement empreinte dans l'esprit de Louis, que, fatigué des disputes des nominaux et des riulistes , il fit enchaîner et endouer dans les bibliothèques les gros ouvrages des premiers , afin qu'on ne les pût lire. Et ce même homme protégea contre l'université et le parlement les premiers imprimeurs venus d'Allemagne , que Von prenoit pour des sorciers; l'imprimerie, ce puissant agent de la liberté , fut élevée en France par un tyran.
Les caprices mômes de Louis XI avolent le caractère de la domination ; il tcnoit prisonnier Wolfang Poulhain , homme de con- Gance de Marie de Bourgogne; il consentoit à le mettre à rançon^
pourvu qu'on ajoutât au prix convenu les meutes renommées du seigneur de Bossu. Le Bossu ne vouloit point du tout céder ses chiens ^ après maints courriers expédiés des deux côtés, les chiens furent envoyés au roi , qui les garda sans relAcher Poulhain ; il ne lui rendit la liberté que quand on ne la demanda plus.
Ce prince avoit quelque chose des Juifs de son temps : il prétoit sur bons nantissements de provinces et de places , à des souverains de fkmille qui avoient besoin d'argent. Jean d'Aragon lui engagea les comtés de Gerdagne et de Roussillon pour trois cent mille écus d'or; et Marguerite d'Anjou lui avoit hypothéqué la viUedo dotais pour une somme de vingt mille énu». Marguerite étoit femme de Henri YI , roi d'Angleterre , prisonnier dans la Tour de Londres, après avoir été roi de France dans son berceau ; elle étoit fille du bon roi René , qui ne régna guère , mais qui faisoit des vers et des tableaux, qui rédigeoit des lois pour les tournois, qui avoit pour emblème une chaufferette j et qui diminuoit les impôts toutes les fois que la tramontane souQloit sur la Provence. %ené ne ressembloit pas beaucoup à Louis.
La politique de Louis XI a été l'objet dû blâme général des historiens : tous ont dit qu'il avoit manqué pour le dauphin le mariage de Marie de Bourgogne, héritière de Charles le Téméraire^ et celui de Jeanne , fille de Ferdinand et d'Isabelle ; que s'il eût consenti au premier mariage, les Pays-Bas réunis à la France n'auroient point produit ces longues guerres qui firent couler tant de sang; que s'il avoit donné les mains au second mariage, c'està-dire à celui du dauphin et de Jeanne , Bile de Ferdinand et d'Isabelle, Jeanne n'eût point épousé Philippe, flis de Maximilien et de Marie de Bourgogne, et ne seroit point devenue la mère de Gharles-Quint. Par le premier mariage , le dauphin (Charles Vni) auroit annexé les Pays-Bas , l'Artois , la Bourgogne, la Franche- Comté, à la monarchie de saint Louis; par le second, ses enfants seroient devenus maîtres des royaumes des Espagnes , et bientôt des Amériques.
Ce n'est point ainsi qu'il faut juger la politique de Louis XI : le but de ce prince ne fût jamais d'agrandir son royaume au dehors , mais d'abattre la monarchie féodale pour constituer la monarchie absolue. Loin de désirer des conquêtes, il reftisa l'investiture du royaume de Naples et repoussa les avances de Gênes. « Les Gé- « nois se donnent à moi , disoit-il , et moi je les donne au diable. » Mais il acheta les droits éventuels de la maison de Penthièvre sur la Bretagne ; et toutes les fois qu'irtrouyoit à se nanth* pour un peu
688 ANALYSÉ RAtSONNÉE
d'argent de quelque bonne ville dans rintérieur de ses états , il n^y fàisoit faute.
Les seigneurs appauvris brocantoient alors leurs plus célèbres manoirs, et Louis XI, comme un regrattier de vieilles gloires, maquignonnoit à bas prix la marchandise qu'il ne revendoit plus.
Le constant travail de la vie de Louis XI et Uidée fixe qui le domina , furent l'abaissement de la haute aristocratie et la centralisation du pouvoir dans sa personne : ce qu'il fit en bien et en mal vient de cette préoccupation. S'il déclara qu't/ ne seroii donné aucun office s*tl n*étoit vacant par mort , résignation ou forfaiture, principe de l'inamovinnité des juges . ce ne fut pas pour ajouter de l'indépendance à la loi , mais pour lui communiquer de la force : il savoit très bien violer les règlements , changer les juges pour son compte, et nommer des commissions executives. S'il abolit la pragmatique-sanction , ce ne fut pas pour favoriser la cour de Rome , mais en haine de tout ce qui portoit un caractère de liberté. S'il créa des parlements de Bordeaux et de Dijon , et s'il fit de nouvelles divisions de territoire, ce ne fut point par un esprit d'équité et d'ordre général; mais c'est qu'il vouloit détruire l'esprit de province, et avoir partout des gens du roi. S'il songea à établir l'uniformité des coutumes et l'égalité des poids et mesures, ce ne fut point pour faire dispapoltre ces inconvénients de la barbarie, mais pour attaquer les autorités seigneuriales. S'il établit les cent gentilshommes au bec de corbin, origine des gardes du corps \ s'il prit des Suisses à sa solde, et y joignit un corps de dix mille hommes d'infanterie françoise, ce n'est pas qu'il eût en vue de créer une armée nationale , c'est qu'il formoit une garde pour sa personne. Quand il s'humilioit devant Edouard lY et le duc de Bourgogne , ce n'étoit point par une méconnoissance de sa grandeur, mais pour obtenir le loisir de poursuivre dans l'intérieur de la France les seigneurs puissants. Il harcela sans relâche le duc de Bretagne; il attachoit bien plus d'importance à la conquête des états de ce duc qu'à celle du duc de Bourgogne , parcequ'il ne vouloit pas avoir derrière lui une principauté indépendante; porte toujours ouverte sur son royaume par où l'ennemi pouvoit toujours entrer. Il fit ou laissa empoisonner son frère le duc deGuienne, parcequ'il ne vouloit pas plus d'apanagisles que de grands vassaux : l'apanage étoit en effet une sorte de démembrement.
Cette suite d'idées le mena à négliger le mariage du dauphin et de Marie de Bourgogne. Le' dauphin étoit un enfant de huit
DE L'HISTOIRE DE FRANCE. 68d
and , laid et mal conformé ^ Marie étoit une belle princesse de vingt ans ; elle eût été obligée d'attendre , dans une espèce de veuvage de diK ans , la croissance d'un avorton dont les dix-huit ans auroient peut-être dédaigné ses trente années. Louis XI avoit trop de jugement pour ne pas calculer ce qui pouvoit arriver pendant la durée de ces longues Tiançailles sans noces , dont le moindre accident pouvoit rompre les foibles liens. Il détestoit en outre les Flamands, et les Flamands le détestoient; l'esprit de liberté qui régnoit depuis trois siècles dans ces communes manufacturières étoit antipathique à son génie. Les comtes de Flandre étoient plutôt les sujets des Flamands que les Flamands n'étoient leurs sujets. C'est dans ce pays resserré , ancien berceau des Franks, que s'est maintenu jusqu'à nos jours ce feu d'indépendance et de courage qui animoit les compagnons de Khlovigh.
Qu'auroit fait Louis XI , tuteur de son fils , de ces bourgeois qui firent exécuter sous les yeux de Marie de Bourgogne ses deux ministres, Hymbercourt et Hugonet? Elever des échafauds, c'étoit attenter aux droits de Louis XI. Il trouva plus sûr et plus court de s'emparer du duct^é de Bourgogne, qui revenoit naturellement à la couronne à la mort de Charles le Téméraire , les apanages ne passant point aux filles. Il s'empara des villes sur la Somme et de plusieurs villes dans l'Artois , sur lesquelles il avoit des prétentions assez fondées; mais, pour éteindre le droit de suzeraineté que l'Artois avoit sur la ville de Boulogne , il transporta et conféra cette suzeraineté à la sainte Yierge , sa petite maîlresse , sa grande amie.
Par le mariage du dauphin et de Marie de Bourgogne , il se seroit commis avec le corps germanique : la Franche-Comté, le Luxembourg, le Hainaut et la Hollande, relevoient de l'Empire; or Louis XI ne vouloit de querelles que quand il se croyoit sûr du succès. Toutes ces considérations le portèrent à préférer le certain à l'incertain , à prendre ce qu'il pouvoit garder , à laisser ce qui présentoit des chances périlleuses. Il ne favorisa pas davantage l'union de Châties d'Angoulême, de la maison d'Orléans, •avec l'héritière de Charles le Téméraire, parceque c'eût été rétablir sous un autre nom la puissance des ducs de Bourgogne. Mais s'il rejeta le mariage du dauphin avec Marie , il rechercha le mariage de ce même dauphin avec Marguerite, fille de Marie et de Maximilien , parceque d'un côté il y avoit proportion d'âge, et que de l'autre on gratifioit Marguerite des comtés d'Artois et de Bourgogne; or cette dot n'oQroit' aucune matière à contestation avec la Flandre et l'Empire. Ce mariage n'eut pas lieu 9 parceque
la dame de Beaojeu , qui suivit la politique de son pète, préféra pour son frère Charles YIII Théritière de Bretagne.
En tout , Louis XI étoit ce qu'il falloit qu'il fût pour accomplir son œuvre. Né à une époque sociale où rien n'étoit achevé et où tout étoit commencé, il eut une forme monstrueuse, indéfinie, toute particulière à lui , et qui tenoit des deux tyrannies entre lesquelles il paroissoit. Une preuve de son énergie sous cette enveloppe , c'est qu'il craignoit la mort et l'enfer, et que pourtant il surmontoit cette frayeur quand il s'agissoit de commettre un crime. Il est vrai qu'il espéroit tromper Dieu comme les hommes ; il avoit des amulettes et des reliques pour toutes les sortes de forfaits. Louis XI vint en son lieu et en son temps : il y a une si grande force dans cet è-propôs , que le plus vaste génie hors de sa place peut être frappé d'impuissance , et que l'esprit le plus rétréci , dans telle position donnée , peut bouleverser le monde.
Louis XI , vers la fin de sa vie , s'enferma au Plessis-le^Tours , dévoré de peur et d'ennui. Il se tratnoit d'un bout a l'autre d'une longue galerie , ayant sous les yeux pour toute récréation , quand il regardoit par les fenêtres , le paysage , . des grilles de fer, des chaînes, et des avenues de gibets qui menoient à son chAteau : pour seul promeneur dans ces avenues, paroissoit Tristan le grand-prévôt , compère de Louis. Des combats de chats et de rats , des danses de jeunes paysans et déjeunes paysannes qui venoient figurer dans les donjons du Plessis le bonheur et l'innocence champêtres, servoient à dérider le front du tyran. Puis il buvoit du sang de petits enfants , pour se redonner de la jeunesse ; remède qui sembloit tout à fait approprié au tempérament du malade. On faisoit sur lui , disent les chroniques , de terribles et de mervdUetues médecines. Enfin il fallut mourir.* Louis XI porta le premier le titre de roi Très Chrétien , et les protestants jetèrent au vent ses cendres : les excès de la liberté religieuse et politique profanèrent la tombe de celui qui avoit abusé du pouvoir et de la religion.
Les principaux conseillers de ce roi furent Philippe de Gomines , homme complaisant , qui a laissé des Mémoires hardis; et Jean du Lude, homme encore plus souple, que son mattre appeloit Vean des habiletés.
Louis XI laissa deux filles et un fils légitimes ; la dame Anne de Beaujeu , Jeanne , duchesse d'Orléans/ et Charles YIII. Ce vilain homme fit aussi subir à des femmes le despotisme de ses caresses. 11 eut de Marguerite de Sassenage tme fille qui , mariée à Aymar de Poitiers , Ait l'aieole de la bdle Diane de Poitiers.
Quand Louis XI disparolt , l'Europe féodale tombe ; Goudtantinople est prise ; les lettres renaissent ; rimprimerie est inventée , TAmérique au moment d'être découverte ; là grandeur de la maison d'Autriche se fait pressentir par le mariage de rtiéritière de Bourgogne avec Maximilien. Henri VIII , Léon X , François I", Gharles-Quint y Luther avec la Réformation, ne sont pas. loin: vous êtes au bord d'un nouvel univers.
CHARLES VIIL
De 1485 à 4496.
Du Haillant ne veut pas que Charles Y HI soit fils de Louis XI , ou du moins qu'il soit fils de la reine Charlotte de Savoie : il avoit oui dire cela. Ace compte , une foule de rois n'auroient pas été fiU de leur prétendu père , car ces histoires d'enfants supposés sont renouvelées de règne en règne dans tous les pays. Au surplus , l'adultère est toujours un crime , et dans la famille particulière des princes l'infidélité des femmes est affligeante ; mais dans la famille générale des peuples , peu importeroit (n'étoit la violation du droit et le désordre moral) d'où viendroit le royal enfant : s'il devoit à une fiction légale les avantages de l'hérédité et les qualités d'un grand homme , alors , souverain de droit et de fait , il emprunte^ roit à la naissance et au génie une double légitimité. Mais Charles Yin étoit bien fils de Louis XI.
Ce dernier, par un trait remarquable de sa politique, avoit réglé qu'Anne de France , dame de Beaujeu , sa fille , seroit chargée du gouvernement de la personne du roi. Louis XI s'étoit souvenu des abus de la régence sous Charles YI. Les états de Toui^ de 1484 confirmèrent Anne dans ce gouvernement , malgré Top^ position du duc d'Orléans, qui s'étoit adressé au parlement de Pa-^ ris, lequel déclina sa compétence et renvoya l'afi'aire aux états. Ils nommèrent un conseil de dix personnes où dévoient assistei^ les princes au sang. Le point le plus élevé de la monarchie àes étas se trouve sous le règne de Charles YHI et de Louis XII.
Charles YIII fait mettre en liberté Charles d'Armagnac , frère dô Jean , tué à Lectoure. Tous les Armagnacs sont rendus à la libeirté ou rétablis dans leurs biens. Landois , favori de François II , duÔ de Bretagne, est pendu.
Henri YII d'Angleterre défait et tue Richard III. Henri YII , de la branche de Lançastre , épousa Elisabeth d'York,, et confondit les droits des deux maisons qui s'^toient si longtemps disputé la couronne.
(m ANALYSE BAISONNËE
Le dac d'Orléans , mécontent de la cour, s*étoit retiré en Bretagne : il commence , aidé des Bretons et d'une troupe d*AngIois, une courte guerre civile. Il est défait et pris à la bataille de Saint* Aubin , que gagna Louis n , sire de La Trémoîlle ( 1488 ).
Charles YIII épouse, en 1491 , Anne, héritière du duché de Bretagne ; Marguerite , fiile de Maximilien , qu'il ayoit fiancée et ensuite renvoyée à son père , est mariée à l'infant d'Espagne , Jean d'Aragon , dont elle eut Charles-Quint.
L'an 1492 , chute de Grenade , fin de la domination des Maures en Espagne , et découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Expédition de Charles YIII en Italie. Jusqu'alors lltalie n'a voit vu les François que comme des espèces d'aventuriers : aussitôt que les rois de France eurent brisé le dernier anneau de la chaîne féodale , ils purent marcher hors de leur pays à la tête de leur nation. Les droits de Charles YIII sur la souveraineté de Naples étoient la cession qui lui en avoit été faite par Charles d'Anjou , héritier de son oncle René. Charles YIII arrivé à Rome (1494) y trouva un empire aussi chimérique que le royaume qu'il prétendoit conquérir : André Paléologue , héritier de l'empire de Constantinople qu'il n'avoit pas, céda ses prétentions au roi de France , et le pape Alexandre YI livra à Charles Zizim , frère de Bajazet , exilé dans les états du saint-siége. Charles YIII entra dans Naples le 21 février 1495 avec les ornements impériaux , soit qu'il les portât comme empereur d'Occident ou comme empereur d'Orient. Une ligue conclue à Yenise entre le pape, l'empereur, le roi d'Aragon , Henri YII, roi d'Angleterre, Ludovic Sforce et les Ténitiens, oblige Charles YIII à évacuer l'Italie. Les François repassent les Alpes après avoir vaincu à Fornoue. On admira le service de l'artillerie françoise; pour la première fois une armée régulière de notre nation se montra dans la belle contrée où elle devoit un jour acquérir tant de gloire.
Charles Ym expire au château d'Amboise le 7 avril 1498 : son fils le dauphin étoit mort âgé de trois ans. Une branche collatérale monte sur le trône.
« Charles Ym, petit homme de corps et peu entendu , dit Cote mines, étoit si bon qu'il n'est point possible de voir meilleure « créature. »
LOUIS XIL
De 4498 i 4515.
Louis Xn a obtenu le plus beau surnom des rois de France : il fut tout d'une voix appelé le Père du peuple. Et ici le mot peuple
a une grande valeur et annonce une révolution : ce n'est point un mot banal appliqué à une foule depuis longtemps gouvernée par un maître^ c'est un mot nouvellement introduit dans la langue pour désigner une jeune nation affranchie , formée des débris des serfs et des corvéables de la féodalité. Elle ouvroit les temps modernes y cette nation ^ elle avoit la force et l'éclat qu'elle eut dans sa première métamorphose , lorsque les Franks , transformés en François, entrèrent dans les siècles du moyen-flge.
Louis XII étoit arrière-petit-fils de ce Louis , duc d'Orléans , par qui le sang italien comment à couler dans les veines de nos monarques , et à leur communiquer le goût des arts : race légère et romanesque, mais élégante, brave, intelligente, et qui mêla la civilisation à la chevalerie. On ne sauroit trop rappeler le mot de Louis Xn en parvenant au trône : « Le roi de France ne venge « pas les querelles du duc d'Orléans (1498 ). »
Louis XII épousa la veuve de Charles Yni. La Bretagne fut le dernier grand fief revenu à la couronne. Ainsi périt la monarchie féodale : commencée par le démembrement successif des provinces du royaume, elle finit par la réunion successive de ces provinces au royaume , comme les fleuves sortis de la mer retournent à la mer. Il restoit encore une soumission pour les comtés de Flandre et d'Artois , possédés par l'archiduc d'Autriche ; mais ce n'étoit plus qu'un vain hommage auquel ni celui qui le rendoit , ni celui qui le recevoit , n'attachoit aucune idée d'obéissance ou de supériorité. Les lambeaux de la monarchie féodale traînèrent assez longtemps dans la monarchie absolue , de même que l'on voit aujourd'hui des débris du despotisme impérial flotter parmi les libertés constitutionnelles. Le passé se prolonge dans l'avenir, et une nation ne peut ni ne doit se séparer de ses tombeaux.
La cour de l'Échiquier, en Normandie, fut érigée en parlement : ainsi tomboient tour à tour les pièces de la vieille armure gothique.
Louis XII porta la guerre en Italie : aussitôt que nos querelles cessèrent au dedans , elles commencèrent au dehors \ il falloit une nouvelle issue à l'humeur guerrière de la France. Louis XII prétendoit au duché de Milan par les droits de Yalentine de Milan , son aïeule, et au royaume de Naples par les droits de la maison d'Anjou. Dominoient alors à Rome les abominables Borgia : César Borgia , le héros de Machiavel -, Alexandre VI avec sa fille triplemrat incestueuse , nommée Lucrèce , comme pour offrir à Rome un contraste fhmeox avec Tantique pudeur romaUie. lie Mibnois
694 ANALYSE RAISONNAS
fut conquis dans l'espace de vingt jours , le royaume de Naples en moins de quatre mois ; ce royaume fut occupé de concert avec Ferdinand le Catholique. Bientôt les François et les Espagnols se brouillent pour le partage de cet état (1500, 1501, 1502). D'Aubigny perd la bataille de Seminare le vendredi 21 avril , et le vendredi 28 du même mois, le duc de Nemours est vaincu et tué à Cérignole par Gonzalve de Cordoue, dit le grand capitaine. La maison d'Armagnac finit en la personne du duc de Nemours , et ce duc de Nemours n'étoit rien moins que le dernier descendant de Khlovigh : reste étrange au commencement du seizième siècle I Le parlement d'Aix avoit été créé en 1501.
Cependant Charles - Quint étoit né (1500). Alexandre meurt ( 18 août 1503). Après Pie III, qui n'occupa le siège pontifical que vingt-cinq jours, vient Jules n , dont le nom annonce et le règne des arts , et une révolution dans le genre d'influence que la cour de Rome e^Lerça sur le monde chrétien. Cette cour cessa d'être plébéienne, et, par une double erreur, elle s'attacha au pouvoir aristocratique lorsqu'il expiroit. L'ère politique du christianisme décUnoit.
Les états de Tours de 1506 vous montrent ces assemblées parvenues à leur dernier point de perfection , séparées de la magistrature parlementaire et du pouvoir exécutif. Louis XH les ouvre dans une séance royale , environné des princes du sang et de toute sa cour, ayant à sa droite le chancelier de France : c'est la forme même dans laquelle commencent aujourd'hui les sessions législatives, et ce qui montre que les grands de la cour ne faisoient point ou ne faisoient plus partie des états.
La ligue de Cambray formée contre les Vénitiens se dissipe , comme toutes ces coalitions où des princes ennemis se réunissent dans un intérêt momentané.
Henri VII d'Angleterre meurt , et est remplacé sur le trône par Henri VfflC 1509 et 1510).
Jules II se ligue contre les François en Italie avec Ferdinand, Henri VIII et les Suisses. Le dernier des chevaliers frangois, Bayard , digne de clore l'époque de la chevalerie, se signale à Saint- Félix et à la journée de la Bastide (1511 ). Concile général de Pise, où Jules II est cité par Louis XII. Concile de Latran en opposition au concile de Pise.
- Bataille de Ra venue gagnée le jour de Pâques, 11 avril 1512, sur les confédérés par le duc de Nemours , le chevalier Bayard , Louis d'Aroe et Lautrec. Le duc de Nemours achète la victoire
DE L'HISTOIRE DE FRANCE. Ogft
de sa vie ; il est tué âgé seulement de vingt-trois ans. Ce jeune prince étoit Gaston de Foix, fils de.Marie, sœur de Louis Xn, pour lequel le comté de Nemours avoit été érigé en duché-pairie (1507). Il ne le faut pas confondre avec Armagnac, duc de Nemours, le dernier des Mérovingiens , dont on a parlé.
Le Milanois est perdu pour Louis XII , qui ne conserve en Italie que quelques places, avec le château de Milan. Le concile de Pise est transféré à Milan, ensuite à Lyon. Jules II frappe d'interdit le royaume de France et la ville de Lyon en particulier : méprise de temps; ces foudres, comme la féodalité, étoient épuisés, lea vieilles mœurs n'étoient plus que des usages.
Ferdinand s'empare du royaume de Navarre ; Maximilien Sforce reprend lasouveraineié du Milanois, les Médicis celle de Florence; L'empereur Maximilien P' veut se faire pape. La reine , Anne de Bretagne, meurt. Jules II la suit dans la tombe. Léon X lui succède. Louis XII reprend le Milanois, et le perd enfin à la bataille de Novare. La France est attaquée par Maximilien , Henri YIII et les Suisses. Tout s'arrange au moyen de plusieurs mariages , les uns projetés, les autres accomplis. Louis XII épouse Marie, sœur de Henri YIII , dans les bras de laquelle il trouva la mort. Le comte d'AngouIéme , qui devint François I^' , aima Marie , et s'en éloigna de peur de perdre une couronne. Ce calcul n'étoit guère de son âge et de son caractère : aussi ne céda-t-il qu'au conseil de Grignaux, ou de Gouflier, ou de Duprat (1512, 1513, 1514, 1515).
Louis XII décède le V" janvier 1515 à l'hôtel des Tournelles à Paris. Il réduisit les impôts de plus de moitié ; il avoit une affection tendre pour ses sujets, qui la lui rendirent , malgré ses fautes, dans la politique extérieure; il voulut toutes les franchises dont on pouvoit jouir sous la monarchie d'alors. Il est convenable de remarquer qu'à cette époque, et jusqu'à celle où nous vivons , les peuples régloient leur haine ou leur amour sur le plus ou le moins de taxes dont ils se trouvoient chargés. Aujourd'hui que l'espèce humaine a gagné en intelligence et en civilisation , les nations attachent moins leurs affections à ces intérêts tout matériels : elles accorderoient plus volontiers le nom de père au souverain qui accroîtroit leurs libertés , qu'à celui qui épargneroit leur argent.