‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 45 sur 56 · CHARLES YL · texte numérisé non relu

CHARLES YL

neinoà4ltt.

La minorité de Charles YI ftit en proie aux déprédations et aux îivalités des trois oncles paternels ©t tuteurs de ce prince , les ducs d'Anjou , de Berry et de Bourgogne : le duc de Bourbon , bomme estimable , ne put presque rien pour contre-baiancer les maux d'une administration sans talent et sans justice.

Soulè^ment de Rouen etde Paris; Juffls , fermiers et receveurs , pillés et massacrés ; états où l'on entend parler du peuple et de la nation; guerre civile en Bretagne; désordres occasionnés par le schisme : tel est le prologue de la tragédie dont le premier acte s'ouvre à la folie de Charles VL Le vertueux avocat général , Jean Desmarets, ftit traîné à Téchatoud comme complice des

séditions auxquelles il avoit au contraire opposé l'autorité de sa vertu.

« Maître Jean j lui disoit-on en le menant au supplice , criez « merci au roi à fin qu'il vous pardonne. » Desmarets répondit : « J'ai servi au roi Philippe son grand-aïeul , au roi Jean , et au roi « Charles son père, bien et loyaument ; ne ôncques ces trois rois « ne me sçurent que demander, et aussi ne feroit cestuy s'il avoit « connoissance d'homme : à Dieu seul veux crier merci. » Paroles magnanimes s'il en fut jamais I

Les exécutions nocturnes, commencées sous ce règne, continuèrent ; on ne dérobe pas l'iniquité eu la cachant.

Les corps étoient jetés dans la Seine avec cet écriteaa : « Laisit sez passer la jtafice du rou n Avertissement à la Loire en 1793 , pour laisser passer la juuice du peuple. Les assassinats juridiques datent du gouvernement des Valois : on marchoit vers la monarchie absolue.

Jean , fils du duc de Bourgogne , (lit marié à Marguerite de Hainaut, et Charles YI, Agé de 17 ans, épousa Isabeau, fille d'Etienne, duc de Bavière , Agée de 14 ans. U y a des noms qui sont à eux seuls l'arrêt des destinées (1385) : « Il est d'usage en « France , dit Froissart , que quelque damé , comme fille de haut « seigneur que ce soit, qu'il convient qu'elle soit regardée et « avisée toute nue par les dames pour savoir si elle est propre et « formée pour porter enfants. » Du moins les flancs de cette femme qui devoit être A souvent regardée toute nue devoiadt porter Charles Yll.

Grand projet de descente en Angleterre (1386); quinze cents vaisseaux rassemblés au port de l'Ecluse ; cinquante mille chevaux destinés à être embarqués ; des munitions de guerre et de bouche , parmi lesquelles on remarque des barils de jaunes d'œufs cuits et piles comme de la (hrine. Une ville de bois de trois mille pas de diamètre , munie de tours et de retranchements , étoit composée de pièces de rapport qui se démontoient et remontoient A volonté ; elle pouvoit contenir une armée : nous n'avons pas aujourd'hui , dans notre état perfectionné d'industrie , Tidée d*nn ouvrage aussi gigantesque de menuiserie et de charpenterie ; il est évident , par les boiseries qui nous restent du moyen-Age , que Tart du menuisier étoit poussé beaucoup plus loin que de nos jours. Les vaisseaux de la flotte éloient otHiés de sculptures et de peintures , les mAts couverts d'or et d'argent , magnificence qui rappelle la flotte de QéopAtre. La haute aristocratie étoit descendue

du plus haut point de sa puissance au plus hauC degré de sa rl<cbesse; elle avoit abouti au luxe, comme tout pouvoir, et par conséquent sa force déclinoit : les petits hommes qui faisoient ces grands préparatifs furent écrasés dessous. Les intrigues et les passions du duc de Berry , les vols de toutes les espèces d'agents , le retour de la mauvaise saison , empêchèrent la France de reporter en Angleterre les maux que celle-ci lui avoit faits, et ce fut en vain que les propriétaires furent taxés à la valeur du quart de leur revenu pour une inutile parade (1386).

Ces princes de la première maison de Valois étoient des esprits fastueux, bornés et ingouvernables : ilsavoient rempli leur maison de cette foule de valets décorés, sangsues du peuple et plaies des cours. Cette noble tourbe jouissoit dUmmunités abusives; il n'y avoit pas de surnuméraire de garde-robe qui , en attendant l'exercice de ses fonctions , ne fût exempt des charges publiques.

Le 1^' janvier de cette année 1386 vit la un du roi de Navarre, • homme qui aimoit le crime de la môme ardeur qu'il aimoit la débauche : s'il eût connu un moyen d'en ranimer le goût dans son cœur, il s'en seroit servi comme il se servoit du linceul imprégné d'esprit-de-vin , où il se faisoit coudre pour rappeler ses forces épuisées avec les femmes, et dans lequel il fut brûlé.

Il faut placer à l'année 1386 le duel judiciaire de Jean de Carrouges et de Jacques Legris. La dame de Carrouges prétendoit avoir été violée dans le donjon de son château par Jacques Legris, gentilhomme du comte d'Alençon. « Jacquet, Jacquet, dit-elle à « Legrîs , vous n'avez pas bien fait de m'avoir vergondée , mais u le blâme n'en demeurera pas sur moi , si Dieu donne que monte seigneur mon mari retourne. >» Il étoit alors en Ecosse. Legris fut tué, Carrouges passa en Afrique pour combattre les Maures, et ne revint plus.

En 1387 eut lieu l'aventure d'Olivier de Clisson et du duc de Bretagne, aventure racontée partout, et dernièrement encore par un historien qui ne me laisse plus rien à dire (M. de Barante). Bavalan sauva à son maître un crime et des remords. Clisson paya une amende de cent mille livres, et livra quatre places au duc : ainsi les nobles avoient encore des places fortifiées à eux. Les seigneurs de Laval et de Chateaubriand furent cautions .de l'amende. En 1387, Charles VI, devenu majeur, prit les rônes du gouvernement.

En 1389 on célébra un service solennel â Saint-Denis, pour le repos de l'ame de Du Guesclin. L'évêque d'Auxerre fit l'éloge du

DE L'HIStOÎftÈ DE FRANCE. en

bon connétable : la première oraison funèbre fut prononcée pour DuGuescIin , la dernière pour le grand Condé; car, après Bossuet, il ne faut compter personne : nouveau genre d'éloquence inspirée par la gloire de nos armes, et noblement épuisée entre les cercueils de deux grands capitaines.

L'Europe trembla au nom de cette puissance ottomane qui bientôt , maîtresse de Constantinople , alloit opprimer l'ancienne patrie de la civilisation , et qui expire aujourd'hui en rendant la liberté à la Grèce.

Bajazet annouQoit qu'il passeroit en Occident , et feroit manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre , à Rome ; réaction des croisades , comme les croisades elles-mêmes étoient la réaction du premier débordement des nations islamistes sur les pays chrétiens. La guerre d'extermination n'a cessé entre les peuples du Christ et de Mahomet , que quand le principe religieux s'est aiTbibli chez ces deux peuples.

Marchèrent au secours de Sigismond , roi de Hongrie , dix mille François, parmi lesquels on comptoit mille chevaliers et mille écuyers des plus grandes familles de France , commandés par les plus grands seigneurs, ayant à leur tête Jean de Nevers, prince qui fut le second duc de Bourgogne : pour faire tant de mal à la France, il alloit conquérir dans les prisons de Bajazet le surnom de Jean sans Peur. La bataille de Nicopolis perdue contribua , comme je l'ai déjà remarqué , avec les batailles de Crécy , de Poitiers et^ d'Azincourt , à ta dislocation de l'armée aristocratique , et à l'établissement de l'armée nationale. Quand le duc de Bourgogne sortit des cachots de Bajazet, Bajazet entra dans la cage de Tamerlan. Les grandes invasions étoient maintenant en Asie.

Le duc- de Touraine , devenu depuis duc d'Orléans , épousa Valentine de Milan, Glle de Galéas Visconti. Pierre de Craon, favori du duc de Touraine, fut disgracié pour avoir révélé à Va^ lentine de Milan une infidélité de son mari. Craon étoit l'ennemi du connétable deClisson, et parent du duc de Bretagne.

Isabeau commengoit à manifester son penchant au luxe et à la galanterie : la cour d'amour fut instituée sur le modèle des cours de justice. Parmi les officiers de cette cour , on trouve avec les princes du sang et les plus anciens gentilshommes de la France des docteurs en théologie, des grands-vicaires, des chapelains, des curés et des chanoines. C'est à cette époque que les romanciers ont placé les aventures du petit Jehan de Saintré. Les plus terribles vérités n'interrompirent point ces fictions \ on voit mar-

cher, tantôt séparés, tantôt confondus dans ce siècle, les forfaits et les amours , les fêtes et les massacres , l'histoire et le roman , tous les désordres d'un monde réel et d'un monde fictif : l'imagination entroit dans les crimes , les crimes dans l'imagination. Les fureurs du schisme et l'invasion des Angfois compliquèrent les querelles des Bourguignons et des Armagnacs.

En 1392, le duc de Touraine obtint le duché d'Orléans, en échange de celui de Touraine.

Graon assassine le connétable de Clisson , le jour de la fête du Saint -Sacrement 1392 : Clisson ne mourut pas de ses blessures. Charles YI voulut tirer vengeance de Craon réfUgié auprès du duc de Bretagne. L'armée eut ordre de se mettre en marche. Dans la forêt du Mans , une espèce de fantôme enveloppé d'un linceul , la tête et les pieds nus , se précipite d'entre deux arbres sur la bride du cheval de Charles YI, disant : « JRot, ne chevauche plus avant; tetourne^ car tu es trahi. » Le spectre rentre dans la forêt sans être poursuivi. Charles frémissant, et les traits altérés, continue sa route. Un page qui portoit la lance du roi la laissa tomber sur le casque d'un autre page ; à ce bruit le roi sort de sa stupé&ction , tire son épée , fond sur les pages en s'écriant : « Avant I avant sur « ces traîtres ! » Le duc d'Orléans accourt \ Charles se jette sur lui : « Fuyez , beau neveu d'Orléans , lui crie le duc de Bourgo- <c gne , monseigneur vous veut occire : haro ! le grand meschef , M monseigneur est tout dévoyé I Dieu ! qu'on le prenne. » Le roi ne tua ni ne blessa personne , quoi qu'en ait dit Monstrelet. Il fut ramené au Mans sur une charrette à bœufs. Les oncles du roi , le duc de Berry et le duc de Bourgogne , prirent en main le gouvernement. Larivière, Lemercier, Montaigu et Le B^ues de Vilaines , ministres de Charles , eurent ordre de se retirer *, le connétable de Qisson fuit en Bretagne après que le duc de Berry l'eut menacé de lui crever le seul œil qui lui restât. Benoit , le pape de Rome , prétendit que Dieu avoit ôté le jugement au roi , parcequ'il a voit soutenu l'anti-pape d'Avignon ; Clément, le pape d'Avignon , soutenoit que le roi avoit perdu l'esprit , pardequ'il n'avoit pas détruit l'apti-pape de Rome. Le peuple f^nçois plaignit le jeune monarque et pria pour lui , tandis que les grands se réjouissoient de pouvoir conduire à leur gré les affaires de l'état. Georges III , dans une monarchie constitutionnelle , a été privé plusieurs années d'intellig^ce , et c'est l'époque la plus glorieuse de la monarchie angloise ; Charles YI , dans une monarchie absolue, resta à peu près le même nombre d'années dans un état d'insanité, et c'est l'époque la plus

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désastreuse de la monarchie françoise : dans la monarchie constitutionnelle, la raison nationale prend la place de la raison du roi; dans la monarchie absolue , la folie de la cour succède à la Xolie royale.

Le parlement , toutes les chambres assemblées ( 1392) , confirma redit de Charles Y , qui fixe à quatorze ans la majorité des rois. La tutelle des enfants de France fut mise entre les mains de la reine et de Louis de Bavière , firère de la reine; des lettres de régence furent accordées quelque temps après au duc d'Orléans, frère du roi. Il y avoit un conseil de tutelle de douze personnes; il n'y avoit point de conseil de régence assigné. Charles YI fit son testament , et il vécut, après avoir lui-même disposé de tout comme s'il étoit mort.

Et c'est de ce roi mort que l'on entend parler ensuite comme père d'enfants qui naissent au hasard , comme ayant été sur le point d'être brûlé dans un bal masqué où cet insensé figuroit dé* guLsé en sauvage ; comme niant qu'il eût été roi , cooune eCTaçant avec fureur son nom et ses armes ; priant qu'on éloignât de lui tout instrument avec lequel il eût pu blesser quelqu'un , disant qu'il aimoit mieux mourir que de faire du mal à personne ; copjurant au nom de Jésus-Christ ceux qui pouvoient être coupables de ses souffrances de ne le plus tourmenter, et de hflter sa fin ; s'écriant, a l'aspect de la reine : m Quelle est celle femme ? Quon m'en délivre! » ot recevant , dans son lit trompé , la fille d'un marchand de chevaux que cette reine lui envoyoit pour la remplacer : ombre auguste, malheureuse et plaintive, autour de laquelle s'agitoit un monde réel de sang et de fêtes ! spectre royal dont on empruntoit la main glacée pour signer des ordres de destruction , et qui , innocent des actes revêtus de son nom à la lumière du soleil , revenoit la nuit parmi les vivants pour gémir sur les maux de son peuple! Quel témoin nous reste-t-il de cette infirmité d'un monarque que ne purent guérir un magicien deGuienne , avec son livre Simaga^ rad , et deux moines qui fiirent les premiers criminels assistés à la mort par des confesseurs? Quel monument duraUe atteste, «tt milieu de nous, les calamités d'un règne gui s'écoula entre l'apparition d'un fantôme et celle d'une bergère? Une amère dérision de la destinée des empires et de la fortune des hommes : un jeu de cartes.

Sous l'année 1395, on remarque l'ordonnance qui donne des confesseurs aux condamnés \ mais le sacrement de l'eucharistie leur étoit encore refusé dans le dernier siècle. Plusieurs conciles

6^6 ANALYSE RAISONNEE

avoient réprouvé cette rigueur, incompatible , en effet , avec la charité chrétienne et avec le principe moral d'une religion qui fait du repentir l'innocence.

Les prisonniers envoyés à -l'échafaud s'arrêtoient deux fois eu chemin ; dans la cour des Filles-Dieu , ils baisoient le cruciGx , recevoient l'eau bénite , buvoient un peu de vin , et mangeoient trois morceaux de pain : cela s'appeloit le dernier morceau du pa-^ Hem. Sauvai remarque que cet usage ressemble au repas que les Juives faisoient aux personnes condamnées à mort, et au vin de myrrhe que les Juifs présentèrent à Jésus-Christ. Ne seroit-ce pas plutôt un souvenir du dernier repas des martyrs , le repoi libre? Les exécutions avoient presque toujours lieu le dimanche et les jours de f6te. Les cordeliers assistèrent d'abord les criminels , et eurent pour successeurs les docteurs en théologie de la maison de Sorbonne : sublime fonction du prêtre , qui commença en 1395 par redit d'un roi de France malheureux, et qui devoit donner en 1793 un dernier consolateur à un roi de France encore plus infortuné.

L'usage étoit aussi d'ofiVir du vin aux juges qui assistôient à la mort du condamné : l'exécuteur des hautes œuvres faisoit les avances du prix de ce vin. Une somme de 12 livres 6 deniers ftit allouée au bourreau en 1477, par le prévôt de Paris, pour avoir fourni du pain , des poires et douze pintes de vin à messieurs du parlement et officiers du roi , étant au grenier de la salle, pendant que le duc de Nemours (Armagnac) se confessoit.

La dernière année du quatorzième siècle vit deux papes renonces, deux rois jugés et déposés par deux assemblées nationales : le roi d'Angleterre Richard II, et Venceslas, empereur d'Allemagne. Ycnceslas , ivrogne et débauché , se soucioit si peu de l'empire , qu'il vendit aux habitants de Nuremberg , après sa déposition , un droit de souveraineté qu'il avoit conservé sur eux , pour quelques pipes de vin. Louis d'Anjou manqua son expédition sur Naples. Le duc de Bourbon voulut surprendre Bordeaux etBayonne pendant les troubles qu'amena la déposition de Richard II ; il ne réussit pas , et la cour de France, ne pouvant dépouiller Henri de Lancastre , s'arrangea avec lui.

Les querelles des maisons d'Orléans et de Bourgogne éclatent. Il y a quelque chose de plus grand dans la maison de Bourgogne, quelque chose de plus attachant dans celle d'Orléans *, on se range malgré soi de son parti ; on lui pardonne la foiblesse de ses mœurs en faveur de son goût pour les arts, de sa fidélité au malheur^ et

de son héroïsme. Par sa branche illégitime , on passe de Dunois aux Longuevilie 5 par sa branche légitime , on arrive de Yalentine de Milan à Louis XII et à François P^

Le premier attentat vint de la maison de Bourgogne. Jean sans Peur, qui avoit succédé à son père Philippe le Hardi , fait assassiner le duc d'Orléans le 23 novembre 1407. Les deux princes s'étoient juré dans le conseil du roi une amitié inviolable; ils avoient pris les épices et bu du vin; ils s'étoient embrassés en se quittant ^ ils avoient communié ensemble ; le duc de Bourgogne avoit promis de dîner chez le duc d'Orléans , qui l'avoit invité ; il n'alla pourtant point chercher au repas des morts, où il l'envoya le lendemain , son convive de Dieu à la sainte table , et son hôte au festin des hommes.

Le duc de Bourgogne nia d'abord son crime, et s'en vanta ensuite : dernière ressource de ceux qui sont trop coupables pour n'être pas convaincus , et trop puissants pour être punis. Le peuple détestoit le duc d'Qrléans, et chansonna sa mort : les forfaits n'inspirent d'horreur que dans les sociétés en repos ; dans les révolutions, ils font partie de ces révolutions mêmes, desquelles ils sont le drame et le spectacle.

Le bruit de l'assassinat s'étant répandu dans Paris , la reine , épouvantée, se fît porter en l'hôtel de Saint-Pol \ la femme adultère se mit sous la protection de la royale folie. Bientôt elle est obligée de fuir devant le duc de Bourgogne , et emmène à Tours le roi malade. Yalentine de Milan succombe à sa douleur , sans avoir pu obtenir justice. On l'accusa de sortilèges : les sortilèges de Yalentine étoient ses grâces. Cette Italienne , apportant dans notre rude climat, dans la France barbare, des mœurs polies et le goût des arts , dut paroître une magicienne ; on l'auroit brûlée pour sa beauté, comme on brûla Jeanne d'Arc pour sa gloire.

Le traité de Chartres donna tout pouvoir au duc de Bourgogne; on trancha la tète au sire de Montaigu , administrateur des finances , ce qui ne remédia à rien : on convoqua une assemblée pour réformer Tétat , et l'état ne fut point réformé. Les princes , mécontents, prirent les armes contre le duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans, Qls du duc assassiné, avoit épousé en secondes noces Bonne d'Armagnac, fille du comte^ Bernard d'Armagnac, d'où le parti du duc d'Orléans, conduit par le comte Bernard, prit le nom d'^ rmagnac. On traite inutilement à Bicêtre ; on se prépare de nouveau à la guerre. Les Armagnacs assiègent Paris \ le duc

de Bourgogne arrive avec une année , et en fait lever te siège. A travers tous ces maux , la vieille guerre des Anglois se ranime.

Une sédition éclate dans Parts : les palais du roi et da dauphin 0ont forças; la (kction des bouchers prend le chaperon blanc; le duc de Bourgogne perd son pouvoir et se retire : on négocie à Arras.

Le roi d'Angleterre descend en France. La bataille d'Arincourt , perdue , renouvelle tous les malheurs de Crécy et de Poitiers. Paris est livré aux Bourguignons , après avoir été gouverné par les Armagnacs : les prisons sont forcées , les prisonniers massacrés. Les Anglois s*emparent de Rouen j et Henri Y prend le titre de roi de ftunce.

Un traité de paix est conclu à Ponceau entre le dire de Bourgogne et le dauphin (l4l0). Taine espérance! les inimitiés étoient trop vives : Jean sans Peur est assassiné sur le pont de Montefdau.

Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, s'allie aux Anglois pour venger son père. Henri Y épouse Catherine de France, et Êh^les YI le reconnoît pour son héritier au pr^dice du dauphin. Deux ans après la signature du traité de TroryeS , fienri Y meurt à Yincennes, et Charles YI k Paris.

Le duc de Bedford , revenant des fonèrailles de fienri Y, roi d'Angleterre , ordonne Celles de Chartes Yl , roi de tYance. Cette course entre deux cercueils, entre le cercueil du plus glorieux comme du plus heureux des monarques , et le cercueil du plus obscur comme du plus misérable des souverains, est une leçon aussi sérieuse que philosophique. Qui en profitera? personne.

CHARLES YIL

Del422àU6l.

Le dauphin se trouvoit à Espally, château situé en Yelay; d'autres disent à Mehun-sur-Yèvres en Berrjr , lorsqu^l apfwit la taort de son père. Proclamé roi par le petit nombre de lldètes qui l'en^ vironnoient , il s'habille de noir et entend la mtâse dans la chapelle du château ; puis on déploie la bannière aux fleurs de lis tfot. Une douzaine de serviteurs trimt NoHl et voilà un roi de !ËVance. •

Richemondy Dunois» Xaintraille^ La Hire, soutiennent l'honneUr flrançois sans pouvoir arr&cher la France aux étrangers : leanno paroit et la patrie est sauvée.

Quelque chose de miraculeux dans le malheur, comme dans la prospérité , se mêle à l'histoire de ces temps/ Une vision extraordinaire avoit 6té la raison à Charles YI ; des révélations mystérieuses arment le bras de la Pucelle ; le royaume de France est enlevé à la race de saint Louis par une cause sumalureUe ; il lui est rendu par un prodige.

On trouve dans le caractère de Jeanne d'Arc la naïveté de la paysanne, la foiblesse de la femme, l'inqfiiration de la sainte, le courage de l'héroïne.

Lorsqu'elle eut conduit Charles VU à Reims , et l'eut fait sacrer, elle voulut retourner garder les troupeaux de son père ; on la retint. Elle tomba aux mains des Bourguignons dans une sortie vigoureuse qu'elle fit à la tête de la garnison de Gompiègne. Le duc de Bedford ordonna de chanter un Te Demi , et crut que la France entière étoit à lui. Les Bourguignons vendirent la Pucelle aux Anglois pour une somme de 10,000 francs. Elle fut transportée à Rouen dans une cage de fer , et emprisonnée dans la grosse tour du château. Son procès commença : l'évêque de Beauvais et un chanoine de Beauvais conduisirent la procédure. « Cette fille A shnple, disent les historiens, qtie umi au phu savoU-elle son PatIsr et son AvB , ne se troubla pas un instant , et fit souvent des réponses sublimes. » Condamnée à être brûlée vive comme sorcière , hi sentence ftit exécutée te 30 mai 1431.

Un bûcher avoit été élevé sur la place du Yieux-Marché , k Rouen, en face de deux échabuds oùse tenoientdes jugesséculiers et ecclésiastiques , ou plutôt les assassins dans les deux lois. Jeanne étoit vôtue d'un habit de femme , coiffée d'une mitre , où étoient écrits ces mots : apostate, relapse , tdolêure, hériUque. Jeanne n'avoit pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la soutenoient ; elle étoit garrottée. Les Anglois avoient fait lier par leurs bourreaux ces mains que n'avoient pu enchaîner leurs soldats.

Jeanne prononça k gmfm% une courte pri^ , se recommanda à Dieu , à la pitié des assistants , et parla généreusement de son roi , qui Foublioit. Les juges , le peupto, le bourreau , et jusqu'à l'évoque de Beauvais , pleuroient.

La condamnée demanda un crucifix; un Anglois rompit un bftton dont il fit une croix : Jeanne la prit conmie elle put , la baisa , la pressa contre son sein , et monta sur le bûcher : Bayard voulut expirer penché sur le pommeau de son épée , qui fonHoit une croix de fer.

Le second confesseur de la Pucelle rachetait par ses vertus Tinfamie du premier ; il étoit auprès de sa pénitente. Comme on avoit voulu la donner en spectacle au peuple , le bûcher était très élevé , ce qui readit le supplice plus douloureux et plus long. Lorsque Jeanne sentit que la flamme Talloit atteindre , elle invita le frère Martin à se retirer, avec un autre reUgieux , son assistant. La douleur arracha quelques cris à cette pauvre , jeune et glorieuse fille. Les Angloisétoient rassurés; ils n'en tehdoient plus cette voix que sur le champ du martyre. Le dernier mot que Jeanne prononça au milieu des flammes fut Jésus, nom du consolateur des affligés et du Dieu de la patrie.

Quand on présuma que la Pucelle était expirée , on écarta les tisons ardents , afin que chacun la vit : tout étoit consumé , hors le cœur, qui se trouva entier.

Trois grands poètes ont chanté Jeanne : Shakspeare , Voltaire et Schiller. La Pucelle , dans Shakspeare , est une sorcière qui a des démons à ses ordres \ dans Schiller, c'est une femme divine inspirée du Ciel , qui doit sa force à son innocence et qui perd cette force lorsqu'elle éprouve une passion. La Pucelle de Shakspeare renie son père , simple berger ; elle se déclare grosse pour retarder son supplice : tantôt elle dit que c'est Alençon qui a eu son amour, tantôt que c'est René, roi de Naples, qui a triotnphé de sa vertu; mais Shakspeare , malgré son sang anglois , prête à la Pucelle des sentiments héroïques. Il lui fait dire à Charles Yll , qui hésite à attaquer l'ennemi : «< Conmiandez la victaire , et la victaire est à vous. » Quand elle est prise , elle s'écrie : « L'heure est donc venue où la « France doit couvrir d'un voile son superbe panache, et laisser « tomber sa tète dans le giron de l'Angleterre ! » Lorsque l'héroïne est condamnée , elle prononce ces paroles : « Jeanne d'Arc vécut « chaste et sans reproche dans ses pensées ^ son sang pur, que vos « mains barbares versent injustement, criera vengeance contre « vous aux portes du ciel ". »

Schiller, dans son admirable tragédie , met ces mots dans la bouche de Jeanne inspirée : « Ce royaume doit-il tomber? Cette « contrée glorieuse , la plus belle que le soleil éclaire dans sa

« course, pourroit-elle porter des chaînes? Eh quoi! nous

N n'aurions plus de roi à nous ! de souverain né sur notre sol! Le

« roi qui ne meurt jamais disparoitroit de notre pays! L'é-

N tranger qui veut régner sur nous pourroit-il aimer une terre où « ne reposent pas les dépouilles de ses ancêtres? Notre langage

• ai^tV-e«d0SBAK8PBABB, C0Uect.Gl7UOT,

t< pourroit-il être entendu de son cœur? A-t-il passé ses premières « années au milieu d'une jeunesse françoise, et peut-il être te (t père de nos enfants ' ? »

Et Voltaire , le poète françois , entre le poète anglois et le poète allemand , que fait*il dire à la Pucelle? Reconnoissons-le , à l'honneur du temps où nous vivons , ce crime du génie , cette débauche du talent ne seroit plus possible aujourd'hui; Voltaire seroit forcé d'être François , par ses sentiments comme par sa gloire. Avant l'établissement de nos nouvelles institutions , nous n'avions que des mœurs privées \ nous avons maintenant des mœurs publiques, et, partout où celles-ci existent, les grandes insultes à la patrie ne peuvent avoir lieu : la liberté est la sauvegarde de ces r43nommées nationales qui appartiennent à tous les citoyens. Au surplus, Voltaire, historien et philosophe, est juste, autant que Voltaire, poète et impie, est inique*.

Le traité d'Arras réconcilia le roi de France et le duc de Bourgogne \ Paris ouvrit ses portes au maréchal de l'Isle-Adam (1436), et Charles VU , un an après , y Gt son entrée solennelle. Une trêve avoit été conclue entre la France et l'Angleterre ^ elle expira 00 1448.

Charles VII et ses généraux reprennent toute la Normandie , la Guienne et Bordeaux. Les Anglois sont chassés de France , où , après une si longue occupation et tant de malheurs , ils ne conservent que Calais , première conquête d'Edouard III (1449, 1450, 1451, 1452, 1453). Talbot, le dernier des héros de cet âge dans les rangs anglois , avoit été tué à la bataille de Caslillon.

Alors vivoit Agnès Sorel , dame de beauté , qui régnoit sur le roi et le poussoit à la gloire. Charles VII eut trois QUes d'Agnès Sorel , Ctiarlotte , Marguerite et Jeanne. Monstrelet assure que ce monarque n'entretint jamais qu'un commerce d'ame et de pensées avec sa maîtresse (1445, 1446).

Le dauphin (Louis XI) , cantonné dans le Dauphiné pendant quinze ans, tantôt en révolte ouverte, tantôt en conspiration secrète contre son père , se retire auprès du duc de Bourgogne , où il demeure six ans (1456).

Procès fait au duc d'Alençon, prince du sang. Il est condamné à mort \ la peine est commuée en une prison, d'où Louis XI le délivra pour ry#emettre encore, parcequ'il conspira de nouveau.

Rivalité des maisons d'York et de Lancastre , en Angleterre.

I Théèire aUemwid, coUecl. LaUTOcal. — « yoifVEssai mr ieê mmêrs»

ANALYSE RAISONNÈE

Révolutions et guerre de la rose blanche et de la rose rouge (1457, 1458, 1469, 1460, 1461),

Charles YII se laisse mourir de faim dans la crainte d'être raipcMsonné par son fils. Il expire à Meun , en Berry , le 22 juillet 1461 . On a dit ingénieusement qu'il n'avoit été que le témoin des merveilles de son règne.

Charles YII étoit ingrat, insouciant et léger-, débuts qui lui ftirent utiles dans la mauvaise fortune, parcequ'en la sentant moins il eut l'art de la dominer.

Tingt années de malheurs mûrirent les esprits et leur communiquèrent une activité prodigieuse. Les lois , l'administration , fart militaire , les sciences , les lettres s'éclairèrent des besoins d'une société tourmentée par tous les fléaux de la guerre civile et de la guerre étrangère. La puissance populaire s'accrut de tout ce que perdit la puissance aristocratique; en même temps que la royauté contestée, que la couronne attaquée dans son hérédité, consacrèrent leurs droits légitimes , en étant obligées de recourir à ceux mêmes de la nation.

Les grandes scènes et les grandes causes ne se jugent ni ne se plaident devant les peuples sans que de nouvelles idées ne s'intif^ duisent dans les masses , et que le cercle de l'esprit humain ne s'élargisse. Aussi voyons- nous sous Chartes YI et Charles YII les mouvements populaires succéder aux mouvements aristocratiques, et des excès d\me autre nature se commettre : des massacres de prêtres et de nobles dans les prisons annoncent la renaissance des

i)assions plébéiennes. L'augmentation de la moyenne propriété ; 'accroissement des cités et de leur population ; le progrès du droit civil ; la destruction matérielle du corps des nobles -, la multiplication des cadets de fkmille qm' , presque tous privés d'héritage , n'avoient plus la ressource de vivre commensaux de leurs atnés, et se perdoient par misère dans la roture : voilà les principales causes qui amenèrent , pendant les règnes de Charles VI et de Charles YII , une des grande$ transformations de la monarchie.

SousCharlesYIIexpirèrent les lois delà féodalité, dont il ne demeura que les habitudes. La conquête étrangère ayant obligé à la défense commune , on se donna naturellement au chef militaire autour duquel on s'étoit rassemblé ; or , cela n'arrive jamais sans que des libertés périssent. L'impôt levé pour% solde des compagnies régulières ne fut point et ne put être consenti par la nation pendant les troubles de l'état \ il resta de ces troubles , à la couronne , un impôt non voté* et une armée permanente , les deux

piyotfl de la monarchie absolue. Les mœur» derhirent demi-chevaleresques , demi-soldaiësques ] le chevaUer se métamorphosa en cavalier y et le pétUùlle en fantassin. Les frères Bureau fondèrent Fartillerie : tout le itionde à cette époque , bourgeois et gens de plume , avoit porté les armes,

Charles y II institua le conseil d'état , qui devint le conseil exécutif. Le parlement, ne faisant plus partie du conseil du roi, vit mieux les limites de ses fonctions judiciaires , en même temps qu'il garda les fonctions politiques dont il s'étoit emparé , car , vers la fin du quatorzième siècle, les états aboient presque cessé d'être convoqués.

L'histoire des idées commence à se môler à l'histoire des (hits. Les spectacles modernes prennent naissance , ou do moins , étant déjà nés, ils se développent. Aux combats d'animaux, aux mimes de la première et de la seconde race , succédèrent , sous la troisième, les troubadours elles trouvères, les jongleurs , les mènestriers, l'association de la Mère folle , les Confrères de la Passion , les . Enfants sans souci, les Coqueluchiers ^ les Comards^ les Moralités jouées par les clercs de la basoche , la Royauté des fous par les écoliers , et enfin les Mystères , plaisirs grossiers sans doute , enfance de l'art où tout se trouvoit confondu , musique , danse , allégorie, comédie , tragédie , mais scènes pleines de mouvement et de vie , et dont nous aurions tiré une littérature bien plus originale et bien plus féconde , si notre génie , sous Louis XIY , ne s'étoit fait grec et latin. Les Enfanu sans souci jouoient particulièremeoi la comédie; leur chef s'appeloit le prince des jou, et portoit un capuchon surmonté de deux oreilles d'Ane. Les Comards avoient pour chef Yabbé des Comards. Je ne sais si jamais l'on a remarqué que les premières éditions de la Mer des histoires et chroniques de France sont ornées de très belles majusculoB et de vignettes qui représentent le prince des sots et des scènes peu chastes. Le mariage , ehei les anciens, n'a jamais étb comme chez les moderoes, et surtout «omme chez les François , un sujet de raillerie ; cela tient à ce ^w les femmes n'étoient pas mêlées à la soeiété antique ainsi qu'dies )e sont A la sobîété nouvelle. La comédie naissante n'épargna ni tes choses ni les personnes ; elle fut Itcencieiise k l'exemple des moeurs qu'elle avolt sous les yeux , hardie ée mêoM que les guerres civiles au milieu desquelles elle surgit. La tragédie prit aon plus grand esscH* pendant les troubles de la Fronde.

La fureur de ces spectacles devint si grande que tout le monde voulut être acteur i des princes , des militairee , des m«|^0trtts , des

évéques , se faisoient agréger à ces troupes comiques dont la profession étoit libre. L'esprit passoit par degrés des plaisirs nuatériels à ceux de l'intelligence. Le Christianisme , ayant porté la morale dans les passions , avoit combiné et modifié ces passions d'uae manière toute nouvelle : le génie pouvoit fouiller cette mine, non encore exploitée , dont les filons étoient inépuisables.

Du point où la société étoit parvenue sous Charles YII, il étoit loisible d'arriver également à la monarchie libre ou à la monarchie absolue : on voit très bien le point d'intersection et d'embranchement des deux routes ; mais la liberté s'arrêta et laissa marcher le pouvoir. La cause en est qu'après la confusion des guerres civiles et étrangères , qu'après les désordres de k féodalité , le penchant des choses étoit vers l'unité du principe gouvernemental. La monarchie en ascension devoit monter au plus haut point de sa puissance; il falloit qu'en écrasant totalement la tyrannie de l'arislocratie , elle eût commencé à faire sentir la sienne , avant que la liberté pût régner à son tour. Ainsi se sont succédé en France, dans un ordre régulier, l'aristocratie, la monarchie et la république, le noble, le roi et le peuple : tous les trois, ayant abusé de la puissance, ont enfin consenti à vivre en paix dans un gouvernement composé de leurs trois éléments.

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