‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 5 sur 56 · III-ISI · texte numérisé non relu

III-ISI

lia ETUDES

tecte qu'à Trajan l'empereur. Voyageur couronné , grand administrateur, ami des arts dont il renouvela le génie, il visita les lieux célèbres de son empire ; l'histoire a remarqué qu'il évita de passer à Italica, son obscure patrie. Il persécuta ses amis, quitta le monde en plaisantant sur son ame ', et laissant aux Romains, dignes du présent , un dieu de plus , Antinous.

Ce prince avoit fait une divinité , et pensa lui-môme être rejeté de l'Olympe : ce fut avec peine qu'Antonin obtint pour lui cette apothéose , par qui les maîtres du monde prolongeoient l'illusion de leur puissance.

Les hérésies se multiplioient : Saturnin , Basilide , Carpocras , les gnostiques avoient paru. La calomnie croissoit contre les chrétiens; ils occupoient fortement le gouvernement et l'opinion publique. Le peuple les accusoit desacriner un enfant , d'en boire le sang, d'en manger la chair, de faire, dans leurs assemblées secrètes , éteindre les flambeaux par des chiens, et de s'unir dans l'ombre, au hasard , comme des bêtes.

Les philosophes, de leur côté, attaquoient le judaïsme et le christianisme , regardant le premier comme la source du second. Alors les Gdèles commencèrent à écrire et à se défendre : Quadrat , évêque d'Athènes , présenta son apologie à Adrien ; et Aristide , autre Athénien, publia une autre apologie. Adrien fit suspendre la persécution. Eusèbe nous a conservé la lettre qu'il écrivit à Minutius Fondatus, proconsul d'Asie ' : «< Si quelqu'un accuse les « chrétiens, disoit-il , et prouve qu'ils font quelque chose contre u les lois , jugez-les selon la faute ; s'ils sont calomniés , punissez «« le calomniateur. »

Adrien établit des colons à Jérusalem , et bâtit parmi ses débris une ville nommée Elea Capitolina. Des Juifs, assemblés dans cette cité nouvelle, se révoltèrent encore, et furent exterminés. La Judée se changea en solitude : on défendit aux Israélites dispersés d'entrer à Jérusalem, ni même de la regarder de loin: tant étoit insurmontable leur amour pour Sion ! Une idole de Jupiter fut placée au Saint-Sépulcre, une Vénus de marbre élevée sur le Calvaire y un bois planté à Bethléem : la consécration à Adonis de la crèche où Jésus étoit né profana ces lieux d'innocence '.

> Animula vagula, blaudula , etc.

• Eus., lib. IV, HUt.y cap. viu et ix.

3 Ab Adriani lemporibus usque ad imperium Gonslanlini , pcr annoscircilercetilum octoglnta, in loco re$urrectionis simulacruin Jovis , in crucis rupc statua ex roarmore Ve*

L'hérésie de Valentin, le martyre de saint Symphorose et de ses sept fils à Tibur, pour la dédicace des jardins et des palais d'Adrien , terminèrent à l'égard des chrétiens le règne de cet empereur.

Antonin fut de tous les empereurs le plus aimé et le plus respecté {^™JJ^ ^^

des peuples voisins de l'Empire. Grand justicier, il eut avec Numa ^""^'.w quelques traits de ressemblance ; son caractère de piété le rendit i39-i«i. ' plus propre au gouvernement que ne l'avoient été les Titus et les Trajan : la science des lois est liée à celle de la religion.

Sous Antonin , les deux hérésiarques Marcion et Apelles parurent; Justin, philosophe chrétien, publia sa première apologie, adressée à l'empereur, au sénat et au peuple romain. Il parla des mystères sans déguisement. Sainte Félicité confessa le Christ avec ses Gis.

Marc-Aurèle aimoit la paix par caractère et philosophie, elMAtc AutkLE, il eut à soutenir de nombreuses guerres avec les Barbares. Les anicet.'so- Quades, qui se perdirent dans la ligue des Franks, menacèrent nfeii.^iîl^. l'Italie d'une irruption 5 les Marcomans, ou plutôt une confédé- ^"«-1»,.^* ration des peuples germains refoulés par les Goths, et d'autres peuples qui pesoient sur eux , cherchèrent des établissements dans l'£n)pire. Ils avoient profilé du moment où les légions romaines étoient occupées à défendre l'Orient contre les Parthes : la grande invasion approclioit , et le monde commençoit à s'agiler. Marc- Aurèle , ayant associé à l'Empire son frère adoptif Marcus Verrus , repoussa avec lui les agresseurs : les Marcomans et les Quades furent vaincus. A la suite de ces guerres , cent mille prisonniers furent rendus aux Romains, et des colonies de Barbares formées dans la Dacie, la Pannonie, les deux Germanies, et jusqu'à Ravenne en Italie. Celles-ci se soulevèrent, et apprirent aux Romains ce qu'ils auroient à craindre de pareils laboureurs. Cent mille prisonniers rendus supposent déjà chez les nations septentrionales une puissance et une régularité de gouvernement auxquelles on n'a pas fait assez d'attention.

Les arts et les lettres brillèrent d'un dernier éclat sous les règnes de Trajan , d'Adrien , d'Antonin et de Marc-Aurèle : c'est le second siècle de la littérature latine, dans laquelle il faut comprendre ce

nerfs a gentibus posiia colebalur, existimantibus persecutionis auctoribus quia tollerent nobis fidem resurreclionis el crucis , si loca sancla pcr idola polluissent...

Bethléem nunc noslram lucus inumbrabat Thamus, id est Adonidis, et inspecu ubi quondam Christus parYuIus vagiit , Vcncris amasiiis plangebatur. (Hikr., ad paulinum, pag. 102. Bâlc , 1537.)

que fournit le génie expirant de la Grèce soumise aux Romains. Alors parurent Tacite, les deux Pline, Suétone, Florus, Gallien^ Sextus Empiricus^ Piutarque, Ptolémée, Arien, Pausanias, Appien , Marc-Aurèle et Épictète , l'un empereur, l'autre esclave ^ et enfin Lucien , qui se rit des philosophes et des dieux.

Marc-Aurèle mourut sans avoir pu terminer complètement la guerre des Barbares, et après avoir été obligé d'étoufTer la ré* yolte des colonies militaires. Il laissa l'Empire à (Commode, son Qls: faute de la nature que la philosophie auroit dû prévenir.

Si les Romains furent longtemps redevables du succès de leurs armes à la discipline, à l'organisation des légions, à la supériorité de l'art militaire , ils le durent encore à cette nécessité où se trou« voit le légionnaire de combattre dans tous les climats , de se nour* rir de tous les aliments , de s'endurcir par de longues et pénibles marches. Les peuples de l'Europe moderne (la nation françoise exceptée, pendant les dernières conquêtes de sa dernière révolution ) , les peuples de l'Europe moderne , divisés en petits Etats , ont presque toujours combattu contre leurs voisins, ou sur le sol paternel , à peu de distance de leurs foyers. Mais l'Empire romain renfermoit dans son sein le monde connu ; ses soldats passoient des rivages du Danube et du Rhin à ceux de l'Euphrate et du Nil, des montagnes de la Galédonie, de l'Helvétie et de laCantabrie, à la chaîne du Caucase, du Taurus et de l'Atlas, des mers de la Grèce aux sables de l'Arabie et aux campagnes des Numides. On entreprend aujourd'hui' do longs et périlleux voyages dans les pays que les légions parcduroient pour changer de garnison : ces entreprises d'outre-mer qui rendirent les croisades si célèbres n'é* toient pour les Romains que le mouvement d'un corps de troupes qui, parti de la fiatavie, alloit relever un poste à Jérusalem. Le général qui se transportoit sur des terrains si divers, qui, forcé d'employer les ressources du lieu , se servoit du chameau et de l'éléphant sous le palmier, du mulet et du cheval sous le chêne, accroissoît son expérience et son génie avec le vol de ses aigles.

Le monde romain n'oifroit point un aspect uniforme^ les peuples subjugués a voient conservé leurs mœurs, leurs coutumes, leurs langues, leurs dieux indigènes, leurs lois locales : au dehors on ne s'apercevoit de la domination étrangère que par les voies militaires , les camps fortifiés , les aqueducs , les ponts , les amphithéâtres, les arcs de triomphe, les inscriptions latines gravées aux monumentsdes républiques et des royaumes hicorporés à l'Empire; au dedans, l'administration civile, fiscale et militaire, les préfets

et les proconsuls, les municipalités et les sénats, la loi générale qui dominoit les justices particulières , annonçoient un commun maître. Les Romains n'avoient imposé à la terre domptée que leurs armes , leur code , et leurs jeux.

Marc-Aurèle, stoïcien, n*aimoit pas les disciples de la croix, par une sorte de rivalité de secte : « Il tout être toujours prêt « à mourir, dit-il dans une de ses Maximes, en vertu d'un juge- « ment qui nous soit propre , non au gré d'une pure obstination , « comme les chrétiens. »» Il y eut plusieurs martyrs sous son règne : Polycarpe à Smyrne , Justin à Rome après avoir publié sa seconde apologie , les confesseurs de Vienne et de Lyon , à la tête desquels brilla Potin, vieillard plus que nonagénaire, remplacé dans la chaire de Lyon par Irénée.

A cette époque les apologistes , tels qu'Athénagore, changèrent de langage, et d'accusés devinrent accusateurs : en défendant le culte du vrai Dieu , ils attaquèrent celui des idoles. D'une autre part, les magistrats ne furent pas les seuls promoteurs des persécutions; les peuples les demandèrent : le soulèvement des masses à Vienne , à Lyon , à Autun , multiplia les victimes dans les Gaules ', ce qui prouve que les chrétiens n'étoient plus une petite secte bornée à quelques initiés, mais des hommes nombreux qui menaçoient l'ancien ordre social, qui armoient contre eux les vieux intérêts et les antiques préjugés. La légion Fulminante étoit en partie composée de disciples de la nouvelle religion -, elle fut la cause d'une victoire remportée en 174 sur les Sarmates, les Quades et les Marcomans , victoire retracée dans les bas-reliefs de la colonne Antonine; selon Eusèbe, Marc-Aurèle reconnut devoir son succès aux prières des soldats du Christ ^

L'évangile avoit fait de tels progrès que Méliton , évêque de Sardis en Asie, disoità Marc-Aurèle, dans une requête: ^ On « persécute à présent les serviteurs de Dieu... Notre philosophie

< ( Epistolarum verbt eorum clûbo : ) BerTi Jesu-Cbrisli , qui Viennam et Lugduniini Galliœ incolunl, fratribus in Asia cl Phrygia... pax , gloria a Dco paire... Magailudinem afflicUouis qui iioc loco ingravcscll, iugens Genliliuni odium , conlra sanclos incitatuin... neqiie exprimi , neque comprchcndi possunl... Ac primutn cruclamenU qu» conteHim eranl,ei Unquam cumulo a multitudine in illos coacerTala... Vociféra Uones, plagia, violentos iraclus, dilaceraliones, lapidum projeclione» , carceres et quidquid denique ab agresll el furiosa multitudine conlra nos, vclul conlra hoslcs et inimicos, fleri solel. (Èu- SBB.f Hist. eccl.^ lib. iv, cap. i, pag. 102.)

• Eadem hisloria apud Gentiles scriplores, qui longe a noslra religione disscnliunl... Noslrorum eliani Apollinarius qui aflirnial Icgionem, cujus precibus miraculum edebalur , lalino scrmone Fulmineam, usque ab illo tempore appellaUm : illudquc nomen rel eventum scile ezprimcns, ab Aurelio Ca?6are ei iribuUim. (Ecsu., aitt, eccLf lib. t, pag. 93. )

« étoit répandue auparavant chez les Barbares ; vos peuples , sous u le règne d'Auguste, en reçurent la lumière, et elle porta « bonheur à votre empire * . »»

Un roi des Bretons, tributaire des Romains , écrivit , Tan 170, au pape Éleuthère, successeur de Soter, pour Lui demander des missionnaires : ceux-ci portèrent la foi aux peuplades britanniques, comme le moine Augustin , envoyé par Grégoire le Grand , prêcha depuis rÉvangile aux Saxons vainqueurs des Bretons.

Marc-Aurèle avoit toutefois trop de modération pour s'abandonner entièrement à l'esprit de haine dont étoient animés les écoles philosophiques : il écrivit , la dixième année de son règne, à la communauté du peuple de l'Asie-Mineure assemblée à Éphèse, une lettre de tolérance. Il alla môme plus loin que ses devanciers , car il disoit : «< Si un chrétien est attaqué comme chrétien, que «< l'accusé soit renvoyé absous, quand même il seroit convaincu « d'être chrétien, et que l'accusateur soit poursuivi'. » Mais il étoit diOicile à la loi de lutter contre la superstition et la philosophie entrées dans une alliance contre nature pour détruire un ennemi commun.

Les Marcionites , les MontanLstes, les Marcosiens jetèrent une nouvelle confcision dans la foi.

Avec Marc-Aurèle finit l'ère du bonheur des Romains sous l'autorité impériale, et recommencent des temps effroyables d'où l'on ne sort plus que par la transformation de la société. Un seul fait de cette histoire la peindra. Commode et ses successeurs jusqu'à Constantin périrent presque tous de mort violente. Quand Marc- Aurèle eut disparu , les Romains se replongèrent d'une telle ardeur dans l'abjection, qu'on les eût pris pour des hommes rend us nouvellement à la liberté : ils n'étoient affranchis que des vertus de leurs derniers maîtres.

Deux effets de la puissance absolue sur le cœur humain sont à remarquer.

11 ne vint pas même à la pensée des bdns princes qui gouvernèrent le monde romain , de douter de la légalité de leur pouvoir et de restituer au peuple des droits usurpés sur lui.

La même puissance absolue altéra la raison des mauvais princes j les Néron, lesCaligula, lesDomitien, les Commode, furent

* Mullo magis te obsecrainus , ne Um aperto latronlcio nos spoliari pcnnittas... Divina quam eicollmus rellgio antca inler Barbares insigniter yiguil : quœ cum apud gentes tuas prsclaro et eilmio Augusll regno... floreret , ipsi Imperio quo pollrls, cumprlmis fausto ac felici prffsidio fuit. ( Eusse., Hitt. eccl., lib. y, cap. ut, pag. 108 et 109.)

» Chron. Alex, ; Eusbb., ffUt., iv, cap. xiii.

de véritables insensés : aHn de ne pas trop épouvanter la terre , le ciel donna la folie à leurs crimes comme une sorte d'innocence.

Commode , rencontrant un homme d'une corpulence extraordi- commod», elD^ naire , le coupa en deux pour prouver sa force et jouir du plaisir pnw. de voir se répandre les entrailles de la victime'. Il se disoit Her- ^»ï!i«. cule ; il voulut que Rome changeât de nom et prît le sien -, de honteuses médailles ont perpétué le souvenir de ce caprice. Commode périt par l'indiscrétion d'un enfant, par le poison que lui donna une de ses concubines, et par la main d'un athlète qui acheva en l'étranglant ce que le poison a voit commencé'.

Sous le règne de Commode paroît une nouvelle race de destructeurs , les Sarrasins, si funestes à l'empire d'Orient.

Pertinax succède à Commode ; il se montra digne du pouvoir \ ^™J*i»"' son ambition étoit de celles qu'inspire la conscience des talents vicroâlptpfc qu'on a, et non l'envie des Uilenls qu'on ne peut atteindre. Le nouvel empereur fit redemander à des Barbares le tribut qu'on leur accordoit, et ils le rendirent : démarche vigoureuse; mais les devanciers de Pertinax, en immolant a leurs foiblesses ou à leurs vices la dignité et l'indépendance romaines, avoient fait un mal irréparable. Pouvoit-on racheter l'honneur d'un État qui alloit être vendu à la criée?

Pertinax étoit un soldat rigide ; les prétoriens le massacrèrent. L'Empire est proposé au plus offrant : il se trouva deux fripiers de tyrannie pour se disputer les haillons de Tibère. Didius Julianus l'emporte sur son compétiteur par une surenchère de douze cents' drachmes ^ Les prétoriens livrent la marchandise de cent vingt millions d'hommes à Didius. Celui-ci ne put fournir le prix de l'adjudication 4, et il fut menacé d'être exécuté pour dettes. Ja-

' Oblunsl oneris pinguem homincm medio vonire dissccuit, ul ejus inteslina subito fùndercntur. {aist. Aug*^ p. 138.)

» Eral aulemCommodo pusio quidam... sumplo in manus, qui supra lectulum jacebat , libello, foras processit... incidit in Marciaro... qus liboUuin pueri manu aufert... Agnita Commodi manu... ubi se primam peli intellcxil... electum accersil... placilura rem veneuo agi... cum evomisset... Terili illi... Narcisso cuidam y audaci strcnuoquc adolescenli , persuaserunt ut Commodum in cubiculo strangularel. (Herodum., viL commod., lib. i, pag. 91-92.)

3 Sed simul ad superiora Ticena sestertia, altéra quina adjecisset , earoque summam magno edilo clamore in manibus ostendissel. (Diom., Hist. rom., lib. Lxxui, pag. 835.)

Sano cum viccna quina miltia militibus promisisset, tricena dédit. {Hist. Aug., pag. 61.)

Pr^terca militibus singulis, plus multo argcnli dalurum quam pelere auderenl , aul accepturos speraverant « nequc in dando murani Tuluram. ( Herodum. , lib. ii, pag. 130 et 131.)

. 4 Sed spes militum fefcllerai , nec implcre.adem promissorum poterat. (Herod., lib. u, pag. 15*.;

dis le sénat avoit proclamé la vente d'un morceau du territoire de la république : c'étoil celle du champ où campoit Annibal.

Le sénat de Didius fut pourtiant honteux; il eut peur surtout quand il apprit le soulèvement des légions; elles avoientélu trois empereurs On se hâta de réparer une bassesse par une cruauté : au bout de soixante-six jours Didius déposé fut condamné à mort : « Quel crime ai-je commis'? » disoit-il en pleurant. Le malheureux n'avoit pas eu le temps d'apprendre la tyrannie-, il ignoroit qu'avoir acheté Icmpire , et n'avoir ôté la vie à personne , étoit une contradiction qui rendoit son règne impossible : homme commun , il étoit au-dessous de son crime.

On ne sait pourquoi Rome rougit de l'élévation de Didius Julianus, si ce n'est par un de ces mouvements de dignité naturelle qui revient quelquefois au milieu de l'abjection. Denys, à C!orinthe , disoit à ceux qui l'insultoient : « J'ai pourtant été roi. » Un peuple dégénéré, qui ne songeoil jamais à se passer de maîtres quand il avoit le pouvoir de s'en donner un , appela à l'empire Pe$cennius Niger, commandant en Orient; mais Scptime Sévère avoit été choisi par les légions d'Illyrie, et Clodius Albinus, par les légions britanniques. Alors recommencèrent les guerres civiles : Sévère , demeuré vainqueur de Niger, en trois combats en Asie , fUtégalement heureux contre Albinus à la bataille de Lyon ^. Sous prétexte de punir lès partisans de ce dernier, il fit mourir un grand nombre de sénateurs . Les fortunes des familles sénatoriales étoient énormes ; on ne les pouvoit atteindre avec l'impôt mal entendu ; le crime de lèse-majesté fut inventé comme une loi de Qiiances ; il entratnoit la confiscation des biens. On voit des princes, en parvenant à l'empire, annoncer qu'ils ne feront mourir aucun sénateur : c'étoit déclarer qu'ils ne lèveroient aucune nouvelle taxe.

septime Si- Sévère étoit né à Leptis sur la côte d'Afrique : il se trquva que vic^u^TzIL' le chef des Romains parloit la langue d'Annibal. Il avoit la cruauté 'Âîd^'/cT' et la foi puniques, et ne manquoit pas toutefois d'une certaine 191^11. grandeur. A l'imitation deYitellius, il cassa d'abord les gardes prétoriennes; ensuite il les rétablit et les augmenta, en les oom-

• Isimbellem miserumquc scnfîm... inter fœdiasimas comploraliones irucidavll. (Hb- BOD., lib. II, pag. 170.)

Nihilque dixil porcussoribus, nisi : Quid ergo peccayi? Quem inlerroci? (DiOM., lib. lxxit, pag. 859.)

Missi tainen a senatu quorum cura per mililem grogarium in palalio idem JuHanus occisus est, Tidcm Ca^saris implor^ins, hoc csl Sovori. {Ffist. Aug., pag. 63.)

* DioH., lib. lxxit; Herod., lib. tu ; Spart., tff5(., pag. 55.

ÎEUSTORIQUES. 119

posant des plus braves soldats des légions d'illyrie : jusqu'alors on n'avoit admis dans ce corps que des hommes tirés de l'Italie» de l'Espagne et de la Norique, provinces depuis longtemps réunies à l'Empire. Les Barbares approchoient de plus en plus du trône ^ nous les verrons s'élever au rang de favoris et de ministres, pour devenir empereurs.

Sévère força les sénateurs à mettre Commode au rang des dieux : « Il leur convient bien, disoit-il , d'être dlQlciles! valent-ils mieux que ce tyran? >» Il importoit à Sévère de ne pas laisser dégrader Commode , puisqu'il vouloit livrer le monde à Caracalla. Les empereurs cherchoient par le biais de l'association , et par les titres d'Auguste et de César, à rendre la pourpre héréditaire^ mais deux corps, l'armée et le sénat, leur opposoient des obstacles : dans l'un de ces corps étoit le fait , dans l'autre le droit ; et le fait et le droit, qui souvent se combattent, s'entendoient pour jouir de ce qu'ils s'étoient approprié en dépouillant le peuple romain.

Après avoir triomphé des Parthes, Sévère, sur la fin de sa vie, passa dans la Grande-Bretagne, battit les Calédoniens et éleva, pour les contenir, la muraille qui porte son nom-, c'est l'époque de la fiction de Fingal.

L'empereur avoit épousé Julie Domna, née à Émèse en Syrie, femme de beauté , de grâce , d'instruction et de courage : il en eut deux fils, Caracalla et Géta , qui furent ennemis dès l'enfance. Caracalla, pressé de régner, se voulut débarrasser de son père, lorsque celui-ci étoit engagé dans la guerre de la Calédonie. Sévère, rentré dans sa tente , se couche , met une épée à côté de lui et fait appeler son fils. « Si tu veux me tuer, lyi dit-il , prends cette épée, u ou ordonne à Papinien ici présent de m'égorger ^ il t'obéira, car « je te fais empereur ». »

Peu de temps après, Sévère , malade à York , et sentant sa fin venir, dit : « J'ai été tout, et rien ne vaut» ». L'oflicier de gai*de s'étant approché de sa couche, il lui donna pour mot d'ordre : « Travaillons^^ » et il tomba dans le repos éternel.

Les règnes de Commode , de Pertinax , de Julianus et de Sévère virent éclater l'éloquence des premiers Pères de l'Église : parmi

* Si me cupis , ioquit Severus, intcrficere, hic me interflce. Quod si id récusas aut limes tua manu facere, adesl tibi Papinianus prœfectus , cui jubere potes ut ii\c inlerflciat; nam is tibi quidquid prœceperis , propter ea quod sis imperator, efflciot. (Dion., Bi ^ rom., lib. lxxvi, pag. 868.)

> Omnia Tui, et nihil expedit. (Aurbl. Vict.)

3 Laboremus. (Hist. Aug., pag. 364.)

les Pères grecs, on trouve saint Clément d'Alexandrie (le Maitre et les Stromaies sont des ouvrages remplis de faits curieux); parmi les Pères latins , Tertullien est le Bossuet africain. Saint Irénée , bien qu'il écrivît en grec, déclare, dans son Traité contre les hérésies, qu'habitant parmi les Celtes , obligé de parler et d'entendre une langue barbare , on ne doit point lui demander l'agrément et l'artifice du style. Il nous apprend que l'Evangile étoit déjà répandu par tout le monde 3 il cite les Églises de Germanie, de Gaule, d'Espagne, d'Orient, d'Egyptc, de Libye, éclairées, dit-il, de la même foi comme du même soleil '. Il nomme les douze évêques qui se succédèrent à Rome depuis Pierre jusqu'à Eleuthère. Il affirme qu'il avoit connu lui-même Polycarpe, établi évêque de Smyrne par les apôtres, lequel Polycarpe avoit conversé avec plusieurs disciples qui avoient vu Jésus-Christ *. C'est un des témoignages les plus formels de la tradition.

En ce temps-là Pantenus, chef de l'école chrétienne d'Alexandrie, prêcha la foi aux nations orientales : il pénétra dans les Indes; il y trouva des chrétiens en possession de l'Évangile de saint Matthieu , écrit en langue hébraïque, et que cette Eglise tenoit de l'apôtre Barthélémy '.

On voit par les deux livres de Tertullien à sa femme , que les alliances entre les chrétiens et les païens commençoient à devenir fréquentes; mais, selon l'orateur, c'étoit les plus méchants des païens qui épousoient des chrétiennes , et les plus foiblesdes chrétiennes qui se marioient à des païens 4. Ce traité répand de grandes . lumières sur la vie domestique des familles des deux religions.

Le nombre des disciples de l'Évangile s'augmenta beaucoup à Rome sous le règne de Commode, surtout parmi les familles no-

' Etcnim Ecclesia... pcr universum orbcm usquc ad cxiremos IcrriP fines dispersa... Ac iicque hœ qu» in Gernyiniis sit» sunl Ecclesiff, aliter crcdunl aul aliter tradunt, noc qu» in Hispaniis aul Galliis , aut in Oriente , aul in iSgrpto , aul in AMca , aut in Meditcrraneis orbis regionibus sedem babent. Verum ut sol bic a Deo conditus , in universo mundo unus atque idem est. (S. lEJtN., lib. i , cap. x, contra hcBresest p* 49.)

* Et Polycarpus autem , non solum ab apostolis edoctus et conversatus cum multis y ex iis qui Domlnum nostrum videront , sed etiam ab apostolis in Asia , etc. (S. Ieambi , contra hcareses , lib. m , cap. m , n* 4.)

3 Pantenus ille , quem ad IndosdeTexissediximus, ubi (ut fertur) Evangellum Matthsi , quod ante ejus adventum ibi fùerat receptum , in manlbus quorumdam qui in lllis locit Cbristum profitebantur , repcrit: quibus Bartholomsum unum ex apostolis praedicasse, illiaque Matthsi ETangclium , Utteris hebraicis scriptum , reliquisse. (EuSbb., HUL eccl,, lib. T, pag. 05.)

4 Igitur cum quasdam istis diebus nuptias de Ecclesia tolleret... (Tbet., lib. u, cap. ii , pag. 167.)

Solis pejoribus placet nomen christianum... Plcraeque génère nobiles... cum mediocribus... ad licentiamcoiOuDguntar. (/6<d., cap. tui, pag. |71.)

blés et riches. Apollonius, sénateur instruit dans les lettres et dans la philosophie , avoit embrassé le culte nouveau : dénoncé par un de ses esclaves, l'esclave subit le supplice de la croix , d'après redit de Marc-Aurèle qui défendoit d'accuser les chrétiens comme chrétiens '. Mais Apollonius fut condamné à son tour à perdre la. tête, parceque tout chrétien qui avoit comparu devant les tribunaux , et qui ne rétractoit pas sa croyance, étoit puni de mort. Apollonius prononça en plein sénat une apologie complète de la religion.

Le pape Éleuthère mourut, et eut pour successeur Victor, qui gouverna l'Église de Rome pendant douze ans.

L'empereur Sévère aima d'abord les chrétiens , et conGa l'éducation de son fils aîné à l'un d'eux , nommé Proculus ; il protégea les membres du séi^t convertis à la foi ; mais il changea de conseil dans la suite , et provoqua une persécution générale : elle emporta Perpétue, Félicité, et saint Irénée avec une multitude de son peuple. Tertullien écrivit l'éloquente et célèbre apologie où il disoit : « Nous ne sommes que d'hier , et nous remplissons vos « cités, vos colonies, l'armée, le palais, le sénat, le forum : nous « ne vous laissons que vos temples *. » Il publia son Exhoriaiion aux martyrs, ses traités des Speciacles, de l'Idolâtrie, des Ornements des femmes y et son livre des Prescriptions : admirable ouvrage qui servit de modèle à Bossuet pour son chef-d'œuvre des Variations. Tertullien tomba dans l'hérésie des Montanistes qui convenoit à la sévérité de son génie. Ûrigène commençoit à paroitre.

Sous la persécution de Sévère , les chrétiens cherchèrent à se mettre à l'abri à prix d'argent \ cet usage fut continué.

Sévère mort, Garacalla régna avec son frère Géta ; bientôt il le CAiACÀLLà, fit massacrer dans les bras de sa mère. Un mot de Papinien est ztnSt, resté : invité par l'empereur à faire l'apologie du meurtre de ^«îiv?' Géta, le jurisconsulte, moins complaisant que le philosophe Senèque, répondit : « Il est plus facile de commettre un parricide « que de le justifiera »

Avec Garacalla reparurent sur le trône la dépravation et la cruauté : des massacres eurent lieu à Rome, dans les Gaules, à Alexandrie. Cet empereur s'appela d'abord Bassianus , du nom de son aïeul, prêtre du Soleil en Phénicie. Il quitta ce nom, par ordre de Sévère , pour celui de Marc-Aurèle-Antonin. Les vices de Garacalla , en contraste avec les vertus sous le patronage des-

» Ec8BB., in Chron., an. 4M. — ■ Sola relinquimus templa. (Tbrtcl., Apolog.) > Npn Um facile parricidium excusari quani posse fleri. \Hiii Avg., pag. M.)

12i ETUDES

quelles on le youloit mettre , ne servirent qu'à le rendre plus odieux. Le mépris du peuple fit évanouir des surnoms glorieux dans ce nom de Caracalla^ emprunté d'un vêtement gaulois que le fils de Sévère affectoit.

Sévère avoit ébranlé l'État par l'introduction des Barbares dans les gardes prétoriennes ; Caracalla acheva le mal en étendant le droit de citoyen à tous ses sujets : le sang romain fut dégradé de noblesse, et, par une sorte d'égalité démocratique, tout sujet. Barbare ou Romain , fut admis à concourir à la tyrannie. Peu à peu Icâ distinctions de villes libres , de colonies , de droit latin ou droit italique, s'effacèrent. En théorie c'étoit un bien, en pratique un mal : il n'étoit pas question de liberté , mais d'argent ; il s'agissoit, non d'affranchir les masses, mais de faire payer aux individus comme citoyens le vingtième sur les legs et héritages dont ils étoient exempts comme $ujeu. Les Vieilles habitudes et l'homogénéité de la race se perdirent; on troqua la force des mœurs contre l'igiiformité de l'administration '.

Caracalla eut, comme tant d'autres, la passion d'imiter Alexandre : ces copistes d'un héros oublioicnt que la pique du Macédonien fit éclore plus de cités qu'elle n'en renversa. Sur les bords du Rhin et du Danube , Caracalla rencontra par hasard deux peuples nouveaux , les Goihs et les AUamans, Il aimoit les Barbares; ou prétend môme que , dans des conférences particulières , il leur dévoiloit le secret de la foiblesse de l'Empire ; secret que leur épée leur avoit déjà révélé.

Passé en Asie , Caracalla visita les ruines de Troie. Pour honorer et rappeler la mémoire d'Achille , dont il se prétendoit la vraie ressemblance , il voulut pleurer la mort d'un ami \ en conséquence, un poison fut donné à Festus, affranchi qu'il aimoit tendrement; après quoi il lui éleva un bûcher funèbre. Et , comme Achille , le plus beau des Grecs , coupa sa chevelure blonde sur le bûcher de Patrocle, Caracalla , laid , petit et difforme , arracha deux ou trois cheveux que la débauche lui avoit laissés, excitant la risée des aoUlat^ qui le voyoient chercher et trouver à peine sur son front la matière du sacrifice à l'ami qu'il avoit fait empoisonner \

Caracalla étoit malade de ses excès ; son ame souffroit autant

> L*édil de Caracalla , ou un édit semblable , est attribué par quelques glossateurs à Marc-Aurèle. J*ii suivi l'opinion pour laquelle il y a un plus grand nombre d*au((H riléa.

* Quumque csset rarocapillo, oi crincm qunrcret ut imponcret ignihiis, dcridiculo crat omnibifs : caîtorum quos habuit capillos Umcn totondit. ( Uuoiuui. , lii». it , pag. MO-Wi. )

que son corps ; ses crimes lui apparoissoient ; il se croyoit pour* suivi par les ombres de son père et de son frère *. II consulta Es* culape , Apollon , Sérapis, Jupiter Olympien : il ne fut point soulagé : on ne guérit point des remords.

Macrin , préfet du prétoire , menacé par Caracalla , le Gt assas- liAdor, . siner '. On croit que l'impératrice , accusée d'inceste avec Caracalla A^dS. cT' son fils, mourut d'une mort douloureuse , volontaire ou involou- **'"***' taire ^ Il ne resta rien de la famille de Sévère , dont les malheurs, malgré le dire des historiens , frappèrent peu les hommes. Dans les vieilles races, c'est la chute qui étonne^ dans les r^ces nouvelles, c'est l'élévation : les premières, en tombant, sortent de leur position naturelle, les secondes y rentrent.

Caracalla eut des temples et des prêtres : Macrin demanda des autels pour son assassiné. Les Romains débarrassés de leurs tyrans, ils en faisoientdes dieux. Ces tyrans jouissoient ainsi de deux immortalités : celle de la haine publique, et celle de la loi religieuse qui consacroit cette haine.

Macrin revôtoit d'un extérieur grave et d'une apparence de cou* rage un caractère frivole et timide ; il désira l'empire , l'obtint , et s'en trouva embarrassé, {l avoit l'instinct du mal , il n'en avoit pas le génie; impuissant à féconder ce mal , quand il avoit commis un crime, il ne savoit plus qu'en faire : c'est ce qui arrive lorsque l'ambition dépasse la capacité , qu'une haute fortune se trouve resserrée dans un esprit étroit et dans une ame petite, au lieu de s'étendre à l'aise dans une large tête et dans un grand cœur. Aprè^ quatorze mois de règne, l'armée ôta l'empire à Macrin aussi faei^ lement qu'elle le lui avoit prêté.

Julie, femme de Septime Sévère et fille de Bassianus , avoit une sœur, Julia Mâesa : colle-ci , mariée à Julius Avitus, en eut deux filles : Sœmis et la célèbre Marnée. Marnée mit au jour Alexandre Sévère , et Sœmis fut mère d'Élagabale , plus cpnnu sous le nom altéré d'Héliogabale. Sœmis avoit épousé Yarig^ Marcellus , m<iU on ne sait si elle n'eut point un commerce secret ^vec Qarac^llA«. et si Eiagabale ne fut point le fruit de ce commerce.

Après la mort de Caracalla , M8esa , sœur de l'impératrice Julie,

* Fuit ffgra corporis valctudine... Sed mente imprimis insant quibusdam Tisis sœpeniimero agitari a paire fratrcque gladios geslantibus, vidcbatur. (DiQK., Hii^. rom. lib. I.)U(T|i, pag. 877. )

Pater ci cum gladio astilil in somnis, et : Vt tu, inquit, fralrem luum interfecisli, iU ego te intcrficiam. (Dion., HUL, lib. lxitiii, pag. 883.)

• Macrinus Anlnninum occidit. {ffisl. Aug.^ pag. 88.)

^ Julia, cognita fllii cœde, ita aflecta est ut se percuteret , ac mortem sibi conscisce^e

se retira à Émëse avec ses deux filles Sœmis et Marnée , toutes deux veuves , et chacune ayant un fils : Eiagabale avoit treize ans, Alexandre neuf. Mœsa fit donner à Eiagabale la charge de grandprôtre du Soleil. Dans ses habits sacerdotaux il étoit d'une rare beauté ; on le comparoit aux plus parfaites statues de Bacchus. Une légion le vit, en fut charmée, et, par les intrigues de Mœsa, le proclama empereur. Qu'on juge du caractère de l'armée : elle choisit Eiagabale parcequ*il étoit beau , et parcequ'elle le crut fils de Garacalla et de Sœmis, c'est-à-dire bâtard d'un monstre et d'une femme adultère.

Macrin dépécha contre la légidh un corps de troupes que commandoit Ulpius Julianus. Celui-ci , abandonné de ses troupes, périt par un assassinat. Un soldat lui coupa la tète, l'enveloppa, en fit un paquet qu'il cacheta avec le sceau de Julianus, et la présenta à Macrin comme la tête d'Élagabale : Macrin déroula le paquet sanglant , et reconnut que cette tète demandoit la sienne. Après avoir perdu une bataille contre son rival qui déploya de la valeur , il s'enfuit, fut arrêté et massacré. Son fils, qu'il envoyoit au roi des Parthes , éprouva le même sort.

ÉLA6ÀBiLLE, Elagabalc régna donc. Il falloit que toutes les passions et tous linua, ca- les viccs passasscut sur le trône, afin que les hommes consentis- ^Al^rcT sent à y placer la religion qui condamnoit tous les vices et toutes les passions.

Rome vit arriver un jeune Syrien, prêtre du Soleil, le tour des yeux peint , les joues colorées de vermillon , portant une liare , un collier , des bracelets , une tunique d'étoffe d'or , une robe de soie à la phénicienne , des sandales ornées de pierres gravées -, ce jeune Syrien, entouré d'eunuques, de courtisanes, de bouffons, de chanteurs , de nains et de naines dansant et marchant à reculons devant une pierre triangulaire, Eiagabale vint régner aux foyers du vieil Horace , rallumer le feu chaste de Yesta , prendre le bouclier sacré de Numa , et toucher les vénérables emblèmes de la sainteté romaine ■.

Au milieu de tant de règnes exécrables , celui d'Elagabale se

conaretur... Inédit coniumpU moritur. Acceleravit et mortem cancer, quemcumjun multo lempore in mamnia babuissct quiescenlem percuuo pcctorc irrilavil. (Dioif., Ub. LXXTiii , pag. 8M.)

> Fuit aulem Helioj^Ii , Tel Jovig, vel Solis sacerdos , atque Anlonini sibi nomen a»cirerat...Vulluniprctercaeodoni, quo Venus pingitur, schcmato flgurabat... Heliogabalum in Palatino monte , JuiU «des imporaloriu , conwcravil , eique lemplum fccit... el VesltB igneni,ct palladium, el ancilla, el omnia Romanis voneranda in illud Iransfert. lii^t.

In penum Veste , quod solos virgincs solique ponliflces adeunt , irrupit , poUutus ipse

distinguo par quelque chose de particulier. Ce que Timagination des Arabes a produit de plus mçrveilleux en fêtes , en pompes , en richesses, ne semble qu'une tradition confuse du règne du prêtre du Soleil ; vous verrez ces détails à Tarlicle des mœurs des Romains. Le vice qui gouverna plus particulièrement le monde sous Élagabalefutrimpudicité: ce prince choisissoit les agents du pouvoir d'après les qualités qui les rendoient propres à la débauche ■ ^ dédaignant les distinctions sociales ou les avantages du génie, il plaçoit la souveraineté politique dans la puissance qui tient le plus de l'instinct de la brute.

11 arriva qu'ayant pris plusieurs maris, il se donna pour maître tantôt un cocher du cirque, tantôt le fils d'un cuisinier*. Il se faisoit saluer du titre de domina et d'impérairice; il s'habilloit en femme, travailloit à des ouvrages en laine. Homme et femme, prostitué et prostituée, il n'auroit pas été plus pur quand il se fût consacré au culte de Gybèle, comme il en eut la pensée ^ Il donna un siège à sa mère dans le sénat auprès des consuls, et créa un sénat de femmes qui délibéroit sur les préséances , les honneurs de cour et la forme des vêtements.

Elagabale n'étoit pas cependant dépourvu de courage. Le pressentiment d'une courte vie le poursuivoit : il avoit préparé pour se tuer, à tout événement, des cordons de soie, un poignard d'or, des poisons renfermés dans des vases de cristal et do porphyre , une cour intérieure pavée de pierres précieuses sur lesquelles il comploit se précipiter du haut d'une tour. Ces ressources lui manquèrent; il vécut dans des lieux infâmes, et fut tué dans des latrines 4 avec sa mère. On lui coupa la tête; son cadavre, traîné jusqu'à un égout, ne put entrer dans l'ouverture trop étroite^;

omni contagione morum , cum iis qui îc poUuerant. {là», pag. 103.) Magonim genus aderat (ib.)

At vero Anloninus, c Syria profectus... cuUum palrii numinis celebrare supervacuis saltationibus , vestitum usurpans luxuriosum , purpura inlextum atqueauro, roonillbusque et armillis redimitus, coronassustinens ad tiarv modum. (Hbrodiam., lib. t , pag. 576-377.)

Amphoras plurimas ante aras profundcbat... chorosquc circum aras agitabat , nullis non organis consonantibus , unaque mulieribus phœnissis cursitantibus in orbem , cymbalaque inter manus habeniibus aut tympana, omni circumstanle senatu et equestri ordine. (Hbrodiam., lib. T, pag. 181.}

< Ad honores reliques promovit commendatos sibi pudibilium enormiiate membroruni. (Hist. Àug., pag. 47*.)

> Nupsit et coit ut et pronubum haberel , clamaretque concide , magire, et eo quidem tempore quo Zoticus «groUbat. {Hisi. Amg. , pag. 47S ; Dit. , lib. lxxix ; Hbroduh. , lib. V. )

3 Jactavit autem capul Inlcr praRcisos fanaticos , et genilalia sibi deviniit.

4 Atquc in latrina , ad quam confugerat , occisus. [HUi. Aug., pag. 478.) ^ DioM., lib. Lxxix; UsRODiAN.Jib. V, llisl. Aug., pag. 478

lié ÉTUDES

ce hasard valut k Élagabale les honneurs du Tibre , d'où il reçut le surnom de TiberinuSy équivoque qui signifîoit le notjê dans te Tibre ou le petit Tibère : ainsi les Romains jouoient avec leur iaflimie. Quand le despotisme descend si bas que sa dégradation lut Me sa Ibrce , les esclavek respirent un moment : dans les temps d'opprobre, le mépris tient quelquefois lieu de liberté. M'oublions pas, aOn d'être juste, qu'Élagabale étoit un enfant; il n'a volt guère que vingt-deux ans quand il fut massacré , et il avoit déjà régné trois ans neuf mois et quatre jours : sa mère, son siècle, et la nature du gouvernement dont il devint le chef, le perdirent.

Les mêmes femmes dont l'ambition s'étoit trouvée mêlée au règne de Caracalla, de Macrin et d'Elagabale, contribuèrent à la chute de ce dernier prince, et amenèrent l'inauguration de son successeur. Sœmis avoit déterminé son fils à créer auguste son cousin Alexandre. Élagabale, jaloux de la vertu d'Alexandre, essaya d'abord de le corrompre \ n'y pouvant réussir, il le voulut tuer; Mamée, pour le sauver, le conduisit au camp des prétoriens. Une réconciliation eut lieu , et dura peu. Élagabale massacré, son cousin reçut la pourpre.

Chaque empereur, en passant au trône, y laissoit quelque chose pour la destruction de l'Empire : le luxe qu'Élagabale avoit exagéré dans les ameublements , les vêtements et les repas, resta. A dater de ce règne , la profusion de la soie et de l'or, les largesses aux légions allèrent croissant. Le prince syrien avoit fait frapper des pièces d'or, les unes doubles cl quadruples des anciennes, les autres ayant dix, cinquante, cent fois cette valeur: il distribuoit cette monnoie aux soldats , à l'exemple de ses prédécesseurs ; mais, comme il comptoit par le nombre et non parle poids des pièces, il ccntuploit quelquefois le prix du présent : or, pour changer les mœurs d'un État , il suilit d'en changer les fortunes.

\J empereur Élagabale n'étant plus, on renvoya en Syrie le dieu Élagabale, introduit à Rome avec son grand-prêtre. Un décret interdit à jamais l'entrée du sénat aux femmes. Les essais du despote d'Asie n'en avilirent pas moins les antiques institutions : Jupiter Capitolin avoit cédé sa place au Soleil , et une femme avoit siégé dans des sénatus-consultes. La religion est si nécessaire à la durée des États que, même lorsqu'elle est fausse, elle entraine en s'écroulant l'édifice politique. L'ancienne société périt avec le polythéisme ; mais dans son seiu s'étoit élevé un autre culte prêt à remplacer le premier, et à devenir le fondement d'une société nouvelle.

fflSTORIQUES. 127

Âlelandre Sévère, prince économe et dé bon sens, consacra alez. s^viis, presque tout son règne à des réformes: dans les vieux gouverne^ cuÂûVr, ments, l'administration se perfectionne à mesure que les mœurs ""ÏÏTïT'jlT* se détériorent : la civilisation passe de Tame au corps. Malheureu- """"*• sèment Alexandre ne put détruire le mal que le temps avoit fait : les légions , séditieuses et avides , ne pouvoient plus être réfbrméeS que par le fer des -Barbares. Sous la quatrième année du règne de ce prince , on place une révolution en Orient.

Après qu'Alexandre le Grand eut passé , et que les Romains f sans les couvrir, se furent répandus sur ses traces , la monarchie des Par thés se forma. Artaban, dernier rejeton de la dynastie des Arsacides , étoit encore sUr le trône lorsque Alexandre Sévère fUt mis à la tête du monde romain. Artaban avoit été ingrat envers un de ses sujets, qui ne fut pas assez généreux pour pardonnar l'ingratitude : il se révolte contre son maître , le renverse , et s'assied dans sa place». Il se nommoit Artaxerxès; fils adultérin de la femme d'un tanneur et d'un soldat , il prétendit descendre des souverains de Babylone : on ne conteste point la noblesse des vainqueurs ; il fut ce qu'il voulut être. Proclamé l'héritier et le vengeur de Darius, il fit quitter à sa nation le nom des Parthes pour reprendre celui des Perses , établit un empire fatal à Rome , lequel , après avoir duré quatre cent vingt-cinq ans , ftit renversé par les Sarrasins.

Non content d'avoir affranchi sa patrie , Artaxerxès redemanda aux Romains les provinces qu'ils occupoient dans l'Orient : vouloit-il se faire légitimer par la gloire? On ne sait si Alexandre Sévère vainquit Artaxerxès, mais il revint à Rome, et triompha \ De là il se rendit dans les Gaules. Les mouvements des Golhs et des Perses, aux deux extrémités de l'Empire, avoient obligé les Romains à porter leurs principales forces sur le Danube et sur l'Euphrate , et à retirer cinq des huit légions qui gardaient les bords du Rhin.

L'invasion des chrétiens suivoit parallèlement celle des Barbares. Mamée, mère d'Alexandre , professoit peut-être la religion nouvelle : du moins inspira-t-elle à son fils un grand respect pour cette religion. Il adoroit , dans une chapelle domestique, l'image de Jésus-Christ entre celles d'Apollonius de Tyane, d'Abraham

* Dion. , lib. nu ; Herodian. , lib. vu.

* «w«. ^ug. , pa«. 455; HsRODLàH., lib. vi. M. de Sain^Ma^llD, dans ses notes sur VHistoire du Bai-Empire de Lebeau, a jeié un nouveau jour sur rhisloire confuse def rois de Perse et d*Arménie.

et d'Orphée >. A l^exenople de la communauté chrétienne, qui publioit les noms des prêtres et des évéques avant leur ordination, il promulguoit les noms des gouverneurs de provinces % aGn que le peuple pût blâmer ou approuver le choix impérial. Il prenoit pour règle de conduite la maxime : •« Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse ; » il avoit ordonné qu'elle fût gravée dans son palais et sur les murs des édiGces publics. Quand le crieur chàlioit un coupable , il lui répétoit la sentence favorite d'Alexandre ^ : une seule parole de l'Evangile créoit un prince |uste au milieu de tant de princes iniques.

Mais les jurisconsultes placés dans les conseils et dans les charges de l'État, Sabin, Ulpien, Paul, Modestin, étoient ennemis des disciples de la croix ; leur culte paroissoit à ces magistrats, amateurs et gardiens du passé , une nouveauté destructive des anciennes lois 4 et des vieux autels. Ulpien avoit formé le septième livre d'un traité sur le devoir dCun consul , des édits statuant les délits a punir, et les peines à infliger aux chrétiens.

Ulpien, préfet du prétoire, égorgé de la main de ses soldats, avoit été disciple de Papinien. On compte ensuite Paul et Modestin : à ce dernier s'éteint le flambeau de cette jurisprudence dont les oracles furent recueillis par Théodose le jeune et par Justinien. Au surplus , si les belles lois attestent le génie d'un peuple, elles accusent aussi ses mœurs, comme le remède dénonce le mal. Au commencement les Romains n'eurent point de lois écrites : sous leurs trois derniers rois, une quarantaine de décisions furent

> Primum ut si ttcultas eaiet , id 08l«i non cum uxorc cubuinel, matuiinis horii in larario auo, in quo et divos principes , sed opUmoi, eleclos, cl animas sanctiores in queis ApoUonium , et quantum scriplor suonim temponim dicit , Christum , Abrahamum et Orpbeum, et bi^usmodi cœteros babcbaU (Lampbid., in ViL Alex, SeveH , pag. 338.)

« Deniquecum inter miliuret aliquid ageretur, mullonim dicebat et nomina. — De promovendis eliam sibi annotabat, et perlegcbat cuncta pittacia , et sic faciebat, diebus eliam parilor annolatis, et quisel qualis esscl, et quo insinuante promotus. ( Lampbid. , HUL Aug. , pag. S20. )

Ubi aliquos voluisset rectores provinciis darc , vel propo.^iios facere , Tel procuratores , id est rationales, ordinarc, nomina eorum proponcbat, horuns populura , ut si quis quid baberet criminto, probaret maoifeslis rébus : si non proliassel , subiret pœnam capitis : ûicehaitque grave esse , cum idckristiani et Judœi facerent in prœdUowiis sacei-doi^ bus qui oitiinandi sunt , non fierl in provineiai'um rectorlbus , quibus et fortunœ homi" tium commiUfrentur et eaplta. (Lampbid., Hist, Aug. , p. 345. )

3 GlamtlMitque scpius quod a quibusdam sire Judcis, sive christiania, audierat et tcnebat: Idque per prœconem , cum aliquem omendaret, dici jubebai: Quod tibi firri non vis, alteri ne feceris ; quam senlenliam usque adco dileiit , ut et In palatio et in publicis operibus prcacribi juberct. (Lamprid. , Hi*t. Aug, , pag. 550. )

4 At enim puniendi sunt qui deslniunt religiones.... (Lact. , Div, Jnst., lib. ?, pag. 417. )

recueillies sous le nom de code Papirien». Les douze Tables, composant en tout cent cinquante textes (soit qu'elles aient été ou non empruntées à la Grèce et expliquées par l'exilé HermodoreO, suffirenl à la république tant qu'elle conserva la vertu. Vinrent ensuite, toujours sous la république , le droit flavien et le droit aelien. Avec Auguste commença, sous l'Empire, la loi Regia qu'on a niée, et successivement s'entassèrent les diverses constitutions des empereurs jusqu'aux codes grégorien et hermogénien. Alors les Romains corrompus n'eurent plus assez des sénaïus-consuUes, des plébiscites , des édits des princes, des édits des préteurs, des décisions des jurisconsultes et du droit cotitumier, La famille eh vieillissant multiplioit les cas de jurisprudence : l'esprit des tribunaux

1 C'est le plus ancien monument de la Jurisprudence romaine. Sous Tarquin le Superbe, Sextus Papirius rassembla dans un seul volume les lois des rois , quileges regias in unum contulU, dit Pomponius au sujet de la seconde loi du Digeste. Ces lois royales étoient écrites dans la vieille langue latine ou la langue osque, conservée dans l'inscription de la colonne de Duilius, sur U table de Scipion , (Ils de Barbatus , et dans le sénatusconsulte pour l'abolition des Bacchanales. Les voyelles a, e , t , o , u, prenoient un d à la fin d'un mot, quand ce mot surtout étoit à l'ablatif. Ve et Vi se metloient souvent ensemble, ou l'un pour l'autre. L'o remplaçoit l'e, Vu s'écrivoil oti, ou simplement o, ou encore uo, ou enfin oi.Lçd se prononçoit du et s'écrivoit du. La consonne g n'existoit pas, et étoit remplacée par le C; fociunt ou fouciont , ou foiciolnt, pour fugiunt^ montre ces transformations. La consonne m se retranchoit souvent quand elle se trouvoit à la fin d'un mot, ou prenoit une voyelle : urbe pour urbem , lama pour tam. Vr se changeofi souvent en « , ou plutôt elle ne s'employoit qu'à la fin ou au commencement des mots. On a toujours dit roma et non pas soma; mais au milieu des mots, l'r, que l'on surnommott canina , pour exprimer sa rudesse, se prononçoit et s'écrivoit s : asa pour ara ; a*, y, 5, étoient des consonnes inconnues dans la langue osque. Les consonnes ne se rcdoubluicnl point. A l'exemple de Joseph Scaliger, Antoine Terrasson, dans son Histoire de la Jurisprudence romaine, a restitué quinze textes du droit papirien. Voici l'exemple du

premier :

Jeu* papeisianom.

Mensa. Deïcatam. Asai. veice. peasestase. Jous. estod. utei. endo. Templod. Jounonei'. Poploniai. Aucousta. mensa. est.

Lisez :

Jus papirianum.

Mensam dedicatam arv vicem prœstare jus esto , ut in templo Junonis Populoniie augusta mensa est.

* Les anciens glossateurs du droit romain racontent sérieusement que les Grecs, avant de faire part de leurs lois aux députés romains , envoyèrent à Rome un philosophe pour savoir ce que c'étoil que Rome. Ce philosophe , arrivé dans cette ville inconnue, fut rais en rapport avec un fou qui , par de certains signes des doigts , lui indiqua la Trinité. Le philosophe rendit compte de sa mission aux Grecs , et les Grecs trouvèrent que les Romains étoient dignes d'obtenir les lois qui ont fait le fond des doute Tables. Quemdam siullum ad dirpuiandum cum Grœco posuerunt , ut si perderet , tantum derisio esset, Grœcus sapiens nutu disputare cœpU, et elevavit unum digitum , unum Deum signi' ficans. SluHus, credens quod vellet eum uno ocufo exrœcare , eleravU duos, et cum fis éleva vil eliam pollicem , sicut iialuraliter evenit, quasi cœ^me eum veiiei utroque. Grœcus autem credidit quod Trinitalem osUnderct.

se subtil isoit à mesure que s'enchevètroieut les rapports des choses et des individus. Deux mille volumes , compilés par Tribonieo , forment le corps du droit romain sous le nom de Code, de Digeste ou PandecUi, à'InstUuies et de NoveiUs , sans parler du droit grecromain , ou de la paraphrase de Théophile, et des sept volumes in-folip des B<uUique$j ouvrage des empereurs Basile, Léon le Phi- Ipsophé et Constantin Porpbyrogénète ; solide masse qui a survécu 4 Rome , mais qui n'a pu l'arc-bouter assez pour l'empêcher de crouler. La société vit plus par les mœurs que par les lois , et les nations, qui se sauvent avec leur innocence, périssent souvent avec

leur sagesse.

Pendant les règnes de Sévère, de Caracalla , de Macrin , d'Ela-

gabale et d'Alexandre , le pape Zéphirin succéda à Victor , martyr ,

Calixte à Zéphirin, Urbain à Calixte, et Pontien à Urbain. Mi-

nutius Félix écrivit son dialogue pour la défense du Christianisme.

Minutius se promène un malin au bord de la mer à Ostie avec

Octavius, chrétien , et Cécilius, attaché au paganisme : les trois

interlocuteurs regardent d'abord des enfants qui s'amusoient à

faire glisser des cailloux aplatis sur la surface de l'eau ; ensuite

Minutius s'assied entre ses deux amis. Cécilius, qui avoit salué

une idole de Sérapis , demande pourquoi les chrétiens se cachent ,

pourquoi ils n'ont ni temples , ni autels, ni images? Quel est leur

Dieu ? d'où vient-il ? où est-il, ce Dieu unique, solitaire , aban«

donné , qu'aucune nation libre ne oonnoit , Dieu de' si peu de

puissance qu'il est captif des Romains avec ses adorateurs? Les

Ramains , sans ce Dieu , régnent et jouissent de l'empire du monde.

Vous , chrétiens , vous n'usez d'aucuns parfums \ vous ne vous

couronnez point de fleurs \ vous êtes pâles et tremblants ; vous ne

ressusciterez point comme vous le croyez , et vous ne vivez pas en

attendant cette résurrection vaine.

Octavius répond que le monde est le temple de Dieu , qu'une vie pure et les bonnes œuvres sont le véritable sacrifice. Il réfute l'objection tirée de la grandeur romaine , et tourne à leur avantage le reproche de pauvreté adressé aux disciples de l'Evangile : Cécilius se convertit. Peu de dialogues de Platon offrent une plus belle scène et de plus nobles discours '.

Origène, fils d'un père martyr, ouvrit à Alexandrie son école chrétienne ; il y enseignoit toutes sortes de sciences. Marnée , mère de l'empereur , le voulut voir ; les païens et les philosophes assis*

« MiMUT. in Octav.

toient A ses cours , lui dédioient des ouvrages , et le vantoient dans leurs écrits. Il avoit appris l'hébreu ; il étudioit encore TEcriture dans la version des Septante , et dans les trois versions grecques d'Aquila , de Théodotion et de Symmaque. Il composa un si grand nombre d'ouvrages , que sept sténographes étoient occupés A écrire chaque jour sous sa dictée ' : on connott sa faute et sa condamnation. Il eut le génie, l'éloquence et le malheur d'Abailard , sans le devoir A une passion humaine ; il n'eut de foiblesse que pour la science et la vertu. C'est dans Origène que s'opéra la transformation du philosophe païen dans le philosophe chrétien : sa méthode étoit d'une clarté infinie, sa parole d'un grand charme. D'autres écrivains ecclésiastiques se firent aussi remarquer alors , en particulier Hippolyte , martyr , et peut-être évoque d'Ostie : il inventa , à l'efFet de trouver le jour de Pâques, un cycle de seize ans qui nous est parvenu'.

Vous avez vu Alexandre partir pour les Gaules , où trois légions seulement étoient restées. Le désordre s'éloit mis dans ces légions ^ l'empereur s'efforça d'y rétablir la discipline-, elles se soulevèrent A rinstigalion de Maximin. Le Ois de Mamée avoit déjà régné treize . ans, et promettoit de vivre ; c'étoil trop : les largesses que les gens de la pourpre faisoient au soldat A leur élection devinrent pour eux une nouvelle cause de ruine. L'Empire étoit une ferme que le prince prenoit A bail, moyennant une somme convenue, mais avec une clause tacite , en vertu de laquelle il s'engageoit à mourir promptement.

Des assassins , suscités par Maximin , tuèrent Alexandre avec sa mère àans le bourg de Sécila , près de Mayence.

L'Empire perdit le reste d'ordre dans lequel nous l'avons vu se survivre jusqu'ici : guerres civiles, invasion générale des Barbares, territoire déniembrë , provinces saccagées , plus de cinquante princes élevés et précipités , tel est le spectacle qu'on a sous les ^

yeux pendant un demi-siècle , jusqu'au règne de Dioclétien , oà le monde se reposa dans d'autres malheurs. Un État qui renferme dans son sein le germe de sa destruction marche encore si personne n'y porte la main ; mais au moindre choc il se brise : la scieDce consiste A le laisser aller sans le toucher.

Maximin remplaça Alexandre :

Voici un premier Barbare sur le trône , et de cette race même maximin, «mp. qui produisit le premier vainqueur de Rome. 11 étoit né en Tbrace \ bien, Vaiês** son père se nommoit Micca , et étoit Goth ^ sa mère s'appeloit ^îsîiîi.^*

« EvSBB., lib. VI, cap. 21, 23 et seq. — « Hier. Script.

Ababa, et descendoitdes Alains. Pâtre d'aboVd, il devint soldat sous Septime Sévère , centurion sous Caracalla, tribun sous Élagabale, qu'il fut au moment de quitter par pudeur > , et enfln conn mandan t des nouvelles troupes levées par Alexandre : cet ambitieux Barbare sacriGa son bienfaiteur.

Il avoit huit pieds et demi de haut; il trainoit seul un chariot chargé, brisoitd'un coup de poing les dents ou la jambe d'un cheval, réduisoit des pierres en poudre entre ses doigts, fendoit des arbres, terrassoit seize, vingt et trente lutteurs sans prendre haleine , couroit de toute la vitesse d'un'cheval au galop , remplissoit plusieurs coupes de ses sueurs , mangeoit quarante livres de viande , et buvoit une amphore de vin dans un jour *. Grossier et sans lettres, parlant à peine la langue latine , méprisant les hommes, il étoit dur, hautain, féroce, rusé, mais chaste et amateur de la justice ; il étoit brave aussi , bien qu'il ne fût pas , comme Alaric, de ces soldats dont l'épée est assez large pour faire une plaie qui marque dans le genre humain. On sent ici une nouvelle race d'hommes, laquelle avoit trop de ce que l'ancienne n'avoit plus assez. Dieu prenoit par la main l'enrôlé dans ses milices pour le montrer à la terre, et annoncer la transmission des empires. Il n'y avoit que treize années entre le règne d'Élagabale et celui de Maximin : l'un étoit la fin , l'autre le commencement d'un monde.

Ainsi une même génération de Romains eut pour maîtres, en moins d'un quart de siècle , un Africain , un Assyrien et un Goth : vous allez bientôt voir passer un Arabe. De ces divers aventuriers , candidats au despotisme, qui allluoient à Rome, aucun ne vint de la Grèce ^ cette terre de l'indépendance se refusoit à produire

* Tum ille, ubi vidil infamcm principcm sic eiorsum^a railitia discessit... Fuitigitur Ifaxiniinus , sub hominc impurissimo, tantum honore tribunatus , sod nunquam ad manum ejus accessit ; nunquam illum salutavil... ut de eo in senatu .verba faceret Severus Alexander talia : Maximinus , patres conscripli, tribunus , cui ego latum-clavum ad- Mi . ad me confurjit gui sub impura illa bellua militare non potuU, ( Hist, Avg. , ptg. S70.)

* Erat prœterea (ul refert Godrus) magnitudino tanla^ul octo pcdes digilo vidcrctur egressus: pollice ila vasto, ut uxoris dextrocherio uteretur pro annulo. Jam Ula pmpc in aure mihi sunt poslta , quod hamaxas manibus atlraherct, rbedam omutam solus movcret : equo si pugnum dedissel, dentés soWeret , si caloem , crura frangeret : lapides tophiciosfriaret, arbores tcncriores scinderctt alii denique eurn Crotoniatem Milonem, alii Herculem , Antœum alii vocarunt... Cum militibus ipse luctam exercebat , quinos, senos, et septenos ad terrani prosternens... Scxdecim lixaa uno sudore devicit... Volens Severus explocarc quantus in currcndo esset , equum admisit multis circuilionibus, et cum uequc Ifaximinus, accurrendo pernmlla spalia dcsisset, ait ei... Bibisse illum sœpe in die ?ini capilolinam amphoram constat : comcdisse et quadraginta libras carnis ; ut autem Codrus dicit, ctiam scxaginta... Sudores MPpe sues cxcipiebat, et in calices vel in yasculum mittebat : lia ut duos vel lrc»s soxtarios sui stidoris oslrnilercl. [Hist. Aug^t pag. 568, 3Ô9, 572.)

des tyrans. En vain les Goths firent périr ses chefs-d'œuvre -, la dévastation et l'esclavage ne lui purent ravir ni son génie, ni son nom. On abattoit ses monuments , et leurs ruinesHi'endevenoient que plus sacrées ; on dispersoit ces ruines , et l'on trouvoit audessous les tombeaux des grands hommes ; on brisoit ces tombeaux , et il en sortoit une mémoire immortelle ! Patrie commune de toutes les renommées! pays qui ne manqua plus d'habitants! car partout où naissott un étranger illustre, là naissoit un enfant adoptif de la Grèce, en attendant la résurrection de ces indigènes de la liberté et de la gloire , qui dévoient un jour repeupler les champs de Platée et de Marathon.

Les Romains , revenus de leur surprise , se soulevèrent ; ils ne supportèrent pas l'idée d'être gouvernés par un Goth devena citoyen en vertu du décret général de Caracalla : comme s'il étoit séant à ces esclaves de montrer quelque Gerté !

Des conspirations éclatèrent , et furent punies : Maximin prétendoit réformer l'Empire de la même façon qu'il avoit rétabli la discipline des légions, par des supplices. A la moindre faute, il faisoit jeter aux bêtes , attacher en croix , coudre dans les carcasses d'animaux nouvellement tués les principaux citoyens.- Il détestoit le sénat , et ces patriciens les plus vils et les plus insolents des hommes; il avoit la foiblesse de rougir de sa naissance devant ces nobles qui oublioient trop lâchement leur origine, pour avoir le droit de se remémorer la sienne. Des amis qui l'avoient secouru lorsqu'il étoit pauvre furent massacrés; il ne leur put pardonner leur souvenir ' : ce n'étoit pas les témoins de sa misère qu'il devoit tuer; c'étoit ceux de sa fortune. Il inspira une telle frayeur aux sénateurs, qu'on fit des prières publiques afin qu'il plût aux dieux de l'empêcher d'entrer dans Rome.

On l'a voit appelé Hercule , Achille ,• Ajax , Milon le Crotoniate ; on le nomma Cyclope , Phalaris, Busiris, Sciron , Typhon et Gygès; peuple retombé par la corruption dans les fables, comme on retourne à l'enfance par la vieillesse.

Maximin battit les Sarmates et les Germains. Il mandoit au sénat : «t Nous ne saurions vous dire ce que nous avons fait , pères « conscrits; mais nous avons brûlé les bourgs des Germains, «< enlevé leurs troupeaux, amassé des prisonniers, et exterminé « ceux qui nous résistoient. » Une autre fois : « J'ai terminé plus " de guerres qu'aucun capitaine de l'antiquité, transporté dans <« l'Empire romain d'immenses dépouilles, et fait tant de cap-

> Hist. Aug., p. \k\ ; Hibodiam., lib. tu, pag. 337.

« tib , qu'à peine leg terres de la république pourroient les con-* « tenir'. »

Mais l'Afrique se soulevoit, et proclamoit augustes les deux Gordiens , le père et le fils.

Gordien le vieux, proconsul d'Afrique, descendoit des Gracques par sa mère , de Trajan par son père , de ce que Rome libre et esclave eut de plus illustre. Son père , son aïeul , son bisaïeul et luimême avoient été consuls ; ses richesses ne se pouvoient compter ; on ciloit ses jeux , ses palais , ses bains , ses portiques ; c'étoit bien des prospérités pour noourir : il est vrai que l'empire l'atteignit malgré lui.

Un receveur du fisc ayant été massacré à Thysdrus en Afrique, les auteurs du meurtre , pour échapper à la vengeance de MaxinÛD, revêtirent Gordien le vieux des insignes de la puissance. 11 les repoussa , se roula par terre en pleurant : résistance inutile ; on le condamna à la pourpre. Gordien le jeune fut salué auguste : awi des lettres , il déploroit les malheurs de sa patrie entre les femaies et les muses.

Le sénat confirma l'élection des deux Gordiens, et déclara Maximin ennemi de la république. L'empereur , à cette nouveUe , se heurta la tète contre les murs, déchira ses habits, saisit son épée , voulut arracher les yeux à son fils , but , et oublia tout. Le lendemain , il assembte ses troupes : u Camarades , les Africains ont u trahi leurs serments ; c'est leur coutume. Ils ont élu pour maî- « tre un vieillard à qui le tombeau conviendroit mieux que l'Emtt pire. Le très-vertueux sénat , qui jadis assassina Romulus et u César , m'a déclaré ennemi de la patrie tandis que je combatlois «. et triomphois pour lui. Marchons contre le sénat et les Africains : «* tous leurs biens sont à vous*. »»

Lorsque Maximin tenoit ce discours , il n'avoit déjà plus rien à oraindre des Gordiens^: Capellien, gouverneur de la Numidie, fidèle à Maximin , gagna une bataille où le jeune Gordien pardi t la vie. Le vieux Gordien s'étrangla avec sa ceinture pour ne pas survivre à son fils, et pourBorbr tilNrenoenl des grandeurs oà il iCoil entré de force.

Le sénat dés^na deux nouveaux empereurs, Maxime Fapien , brave soldat , et Claude BalMn , orateur et poëte ; it les choisit parmi tes vingt commissaires qu'il avoil chargés d^ ta défense de Vltatie. Petit-fils du vieux Gordien , et neveu ou fils du jeune, un

> Hisl. Aug. page 141; IIbroduk., lib. vu, page 237.~> Hbrodiam., lib. vu, HUi.Àwj. i Le vieux Gordien avoit régné lrente-«U jours.

HISTOMQUES. 13S

troisième Gordien , âgé de treize ans , fut en môme temps ph)clamé césar. Des messagers coururent de toutes parts , ordonnant au% habitants des campagnes de détruire les blés , de chasser les troupeaux y de se retirer dans les yilles , et d'en fermer les portes à Maximin.

- Cependant un accident ayoit fait éclater à Home la guerre ciyile *, il y eut des assauts , des combats , des incendies. La présence de l'enfant Grordiên apaisa le tumulte : les dettt partis se calmèrent fl la vue de la pourpre ornée de l'innocence et de la jenneé^ \

L'empereur n'aveit point communk|aé son ardeur à ses soldats ; sa rigueur à maintenir la discipline lui avoit enleyé l'amour 0& légions. Il mit le siège devâdt Âquilée : les habitants se défendirent 5 les femmes coupèrent lem-s cheveux pour en faire des cordes aux machines de guerre. En mémoire de ce sacrifice ^ un temple fut élevé à Vénus la Chauve ». La fertufie se retira de Maximin : on le massacra lui et son fils.

Le couri^ier qui tranérmit à Rome le message de l'armiée trouva le peuple au théâtre ; e^étoit là qu'on étoit toujours sûr de le rencontrer. Ce peiij^e , tourmenté de grandeur et de misère , nourri dans les fetes et les proscriptions , devina la nouvelle avant de l'avoir entendue. Il s'écria : « Maiimin est mort ! » Les |eux finis^ sent, on court aux temples remercier les dieux : tradition et moquerie des grands hommes et ded hauts fkits de la Hberié républicaine. La tète de l'auguste et celle du césar furent dépêchées a# sénat. Le fils du géant Maximin avoit été rftsU'uit dans les lettres^ 1^ goâts , ses manières , sa parure , étoient élégants et recherchés ; beancodp de femmes Tavoient aimé. Au lieu de l'arYnure de fer de sWi pèi'e , il portoit une cuh^sse d'or , u* bouclier d'or , troe lanCé dorée , nn casque enrichi de pierreries ^ AptèS sa mott , son visag€f meurtri , souillé de saïig et de poussière , offiroît encore des traits admirables. Oh avoit jadi^ appliqué au jerniè césar les vers où Virgile compare la beatflé du fib dTivan*e àr l'étoile du ftiâtrn , sor-

> Hbrodun., lib. m\ ifisl. jug.

• Tanu Me A(riiIlèiên0e)s Mnirà HtitïvMtmM pro séfMiM fuerunC , ut tiineê de eapllll^ mulierum Tacerent, cum deessent neryi ad sagittas emiltendas : quod aliqiMindo RoniÀ dicitur factum. Unde in honorem matronarum , templum Yeneri Galw scnatus dicavit {BistAug.,p»g,9aè.)

Laclanc» raeonte 1» Mètàe thoM êcs femmet rountines.

Urbc a Gallis occupala, obsessi in Capitol io Roroani.cuin ex mulierum ofj^ii^ lonneiita fecissent, aedcm Veneri Calvœ cootecrarunt. (Lact., IHî). /fwl., pag. 88, in-49.)

3 Usus est autem idem adoletfcem (Maxfknin. junior) et aurea kiffca , excmplo Ptolemsorum; usas est argentea, ususct ciypeo gemmato inaur]ito,et Kuta Inaura ta.Fecit et spalhas argcnteas, fccit ctiam autets;.. fecit et galcas gemmatas, fecit et bucculas. Qua>dam parcns sua libres homerîcos omties pwrpureos dwlll, aurets n(ieTî«r«êrJ|*tb». [rHit Atr^., pag. 30«.)

tant tout humide du sein de l'Océan '. Son sort attendrit un moment la populace , qui brûla dans le Champ-de-Mars , avec mille outrages , la tête charmante sur laquelle elle venoit de pleurer. Ainsi unirent ces deux Gotbs souverains à Rome avant Alaric, mais par la pourpre et non par l'épée.

Il faut fixer au règne de Maximin le commencement de cette succession d'empereurs militaires nés des circonstances , qui , demi- Barbares , soutinrent l'Empire contre les efibrts des Barbares. Cest aussi à cette époque qu'éclata la rivalité du sénat et de l'armée pour l'élection du prince ; nouvelle cause de destruction ajoutée à toutes celles qui fermentoient dans l'État.

Ce sénat, d'ailleurs si abject, avoit jusque-là conservé, par ses traditions de gloire , par son nom , par la richesse de ses membres

* et les dignités dont ils étolent revêtus, une sorte de puissance inexplicable : c'étoit au sénat que les empereurs rendoient compte de leurs victoires ^ c'étoit le sénat qui gouvernoit dans les interrègnes. Les années se marquoient par consulat \ la Religion et l'Histoire se rattachoient à l'existence sénatoriale. On lisoit partout S. P. Q. R. , lorsqu'il n'y avoit plus ni sénat ni peuple : Rome parloit encore de liberté , comme ces rois modernes qui inscrivent au protocole de leurs titres les souverainetés qu'ils ont perdues.

Jusqu'au règne de Maximin , il y avoit eu sinon intelligence , du moins accord forcé entre les légions et le sénat; mais , pendant les troubles de ce règne, les sénateurs, ayant élu seuls trois mai-

* très , furent si satisfaits de ce retour d'autorité , qu'ils ne se purent empêcher de témoigner l'envie de ,1a garder. Les légions s'en aperçurent , et ne se laissèrent pas dominer. Les empereurs proclamés dans les provinces par les armées s'habituèrent à considérer le sénat comme un ennemi de leur pouvoir, et dont le suffrage ne leur étoit pas nécessaire v ils s'éloignèrent de Rome, où ils ne résidèrent plus que rarement et malgré eux. La ville éternelle s'isola peu à peu au milieu de l'Empire; et tandis qu'on se bat toit autour d'elle , elle s'assit à l'ombre de son nom , en attendant sa ruine.

' Uiiu est magUtro groHïo litteratore Fabilio , ci^iu epigrammaU malta ezatanl, maxime in imaginibiu illius pueri, qui vemu grccos fecit ex illis lalinis Virgilii , corn ipsum pueriun deacriberel :

Qaalis obi OcMni pertaios Lodtar «nda Extallt M Mornm c<b1o, tenabriMiiM reiolTit ; lêhi tral JaT«Bl« primo Mib Donioe citriu *.

( Biil Ang., fWf . SM. )

* OtM ce paaat» dn holUèiM Urre de Yéniiée, il y a un vers reiraadie et an rer* ioierpolè.

Mazimin persécuta la religion. On trouve dans cette persécution la première mention certaine de basiliques chrétiennes : toutefois, il est question d*un lieu consacré au culte du Christ sous le règne d'Alexandre Sévère.

Quelques auteurs ont cru que la persécution avoit eu pour but principal en Orient d'atteindre Origène : le peuple et les philosophes auroient regardé comme un grand triomphe Tapostasie de ce défenseur de l'Eglise*, qui, par l'ascendant de son génie, avoit opéré une multitude de conversions.

D'autres écrivains ont pensé que la persécution prit naissance à l'occasion du soldat en faveur duquel Tertullien écrivit le livre de la Couronne. Je vous ai souvent dit qu'à l'élection d'un empereur l'usage étoit de faire des largesses aux soldats : ceux-ci , pour les recevoir, se couronnoient de lauriers. Lors de l'avènement de Maximin , un légionnaire s'avança , tenant sa couronne à la main ; le tribun lui demanda pourquoi il ne la portoit pas sur la tôte comme ses compagnons : « Je ne le puis , répondit-il , je suis chré- « tien. »

Tertullien approuve le légionnaire *, le couronnement de lauriers lui paroissant entaché d'idolâtrie.

Auprès des élections par le glaive , se continuoient les élections paisibles de ces autres souverains qui régnoient par le roseau. Le pape Urbain étant mort avoit eu pour successeur Pontien , lequel , exilé dans l'île de Sardaigne, abdiqua. Auteros, qui le remplaça, ne vécut qu'un mois , et Fabien fut proclamé évoque de Rome.

La science, au milieu des guerres civiles et étrangères, brilloit " jwTtorw. dans les hautes intelligences chrétiennes. Théodore ou Grégoire de Pons , surnommé le Thaumaturge , paroissoit ; Africain écrivoit son Histoire universelle, qui , conunençant à la création du monde, s'arrêtoit à l'afi 221 de notre ère ^ L'histoire y étoit traitée d'une manière jusqu'alors inconnue \ un chrétien obscur venoit dire à l'Empire éclatant des Césars qu'il étoit nouveau , que ses faits ef* ses fables n'avoient qu'un jour, comparés à l'antiquité du peuple de Dieu et de la religion de Moïse : à cette échelle devoit se mesurer désormais la vie des nations. La Chronique d'Africain ne se retrouve plus que dans celle d'Eusèbe.

Origène publia l'ouvrage qui lui avoit coûté vingt-huit ans de recherches.^ : c'étoit une édition de l'Écriture à plusieurs colonnes,

» Obos., Ub. TU , cap. xtt. — » Tbrtul., de cor.

^ EusBB., Ub. Ti, aUL, cap. xxxu ; Phot., Bibl., cod. xxxiv.

4 Eus., lib. VI, Hitt.f cap. xti ; Epipii., de mens.f n. 18, 19.

138 ETUDBS

et qui prit le nom d'Hexapk, d*Oaaple, et de Tetraple, selon le nombre des colonnes. Dans les Hexaples, la première colonne contenoit le texte hébreu en lettres hébraïques ; la seconde , le même texte en lettres grecques ^ la troisième , la version grecque d'Aquila; la quatrième , celle de Symmaque ; la cinquième , celle de» Septante ; la sixième, le texte hébreu de Théodotion.

Les Octaples avoient deux colonnes de plus , composées de deux versions grecques , l'une trouvée à Jéricho par Origène lui^môme , l'autre à Nicopoli en Épire. L'idiome des maîtres du monde n'étoit pas employé dans cet immense travail. Quelques versions latines , faites sur la version des Septante , suifisoient aux besoins de YÉh glise de Rome et des autres Églises d'Occident. Les Grecs s'obstinoient à regarder la langue de Cicéron comme une langue barbare.

Les conciles se muUiplioient , soit pour les besoins de la commu- Banté chrétienne , sent pour régler la discipline et les mœurs, soit pour combattre l'hérésie. Cyprien, jeune encore, faisoit entendre sa voix à Carthage *, homme dont l'éloquence fleurie devoîi inspirer l'éloquence de Fénelon , comme la parole de TertuUien animer la parole de Bossoet.

Tout s'agitoit parmi les Barbares : les uns s'assembknent sur les firontières , les antres s'introduisoient dans l'Empire , ou cmnme vainqueurs , on comme prisonniers , ou comme auxiliaires. Les chrétiens aagmentoteut égalenient en nombre , et étendoient leurs conquêtes parmi les conquérants.

Maxime M Bal- Maxime et BslMn se trouvèrent empereurs après la mort de rÂnnr^î%f. Maximin -, le premier étoit environné d'un corps de Germains qui ab dt I. • <M« J^j ^{oient attachés comme les Suisses et les gardes éeossoises i nos rois. Les prétoriens en prirent ombrage ; ils n'appronvoient pomC une éleeûoù uniquement due au sénat. Ils txmtmeM aux imnes dansle temps que la ville étoit occupée des jéirx capitotins : les empereurs , arrachés de leurs palais , furent égorgés avec les %Qtniges jadis prodigués à Yitellius : il y avoit dans les archives de FÉtaf des précédents pom* tontes les espëess de mmnrtres et de viees. Maxime, fils d'un serrurier ou d'un diantMi y étoit un homme tfrave , Imbi le dans la guerre , modéré , et si sérieux ^u'en l'avoit surnommé le triste, Balbin , ^une fanviRe qui passoit pour noble , sans être aneieiine, étoit doux et affable : on disoit du premier q«i*il Ausoit accordisr ce qui étoit dû ; et du second, qu^il donnoit au delà. Le troisième Gordien , petit-fîls de Gordien le vieux , avoit déjà été nommé césar ; les prétoriens le sahièrent auguste ; le sénat et le peuple le reconnurent.

Ce prince régna trop peu : il eut pour beau-père son maître de rhétorique, Mysitliée , qui Tarracba aux mains des eunuques ■ : Gordien fit de Mymthée son préfet du prétoire et son ministre. Mysitbée avoit été un homme obscur avant de prendre les rênes de l'État ; condition nécessaire pour parvenir lorsqu'on est né avec des talents : dans la carrière politique, on ne monte point an pouvoir avec une réputation faite.

La guerre , sous Gordien III , ne Ait pas considérable ; mais elle offrit de grands noms : Sapor, fils d'Artaxerxès y fniiatqua l'Empire en Orient, et lesPranks se montrèrent dans les Gaules. Auréfien, depuis empereur, comroandoit alors une légion ; il battit les Franks près de Mayenee, en tua sept cents, et en fit trois cents prisonniers. Cela passa pour une victoire si importante que les soldats improvisèrent deux méchants vers qui sont restés :

Mille Francos , mille Sarmatas semel 0€Gidimiis ; Mille, mille « mille Persas qnsrimus*.

Ainsi le nom de nos pères se trouve pour la premère fois dans une chanson de soldat, qui exprime à la fois leur valeur et la frayeur des Romains.

Gordien III se prépare à repousser Sapor ; avant de aoilir de Rome il ouvre le temple de Janus -, c'est la dernière fois qu'il est question de cette cérémonie dans l'Histoire. On présume que le temple ne se ferma pluâ : ce fut comme un présage des destinées de l'Empire . Gordien , passant par la Mœsie et par la Thraee , défii les Goths , et fut moins heureux contre les Alains. Il remporta quelques avantages sur Sapor. Il dut son succès à Mysitbée, 4I1IQ le sénat honora du nom de tuteur de la république ; Gordieik eut la candeur d'en convenir eo rendant compte de ses victoires aub sénat 3 : c'est être digne de la gloire que de la rendre k celui qui, nous la donne.

Rome caduque ne portoit qu'en souQjrant un grand citoyen : quand par hasard elle en produisoit un , comme^ une mire épuisée elle n'a voit plus la force de lé Bourrir. Mysitbée> mourut , peut-ètie empoisonné par Philippe., qui lui succéda dans la charge de préfei du prétoire. Dès ce moment le bonheur abandonna Gordien : it j a des esprits iaits pour paroitre ensenible,. et (|ui so&ileur eimtr plément mutuel. Les sociétés , à leur naissaBce , réparwl âieil^ ment la perte d'un homme habile ; mai» quand elles touchent à

« nist. Juij., pan. 461. — ■ Vopisc, fn vit. Aurelian,; HUi. Aug.

5 HiSt. Âltg-, AURKL. VlÇT.

PnuPFE , eaip,

FAimif pap*.

An dm J. G.

leur terme , si les gens de mérite qui leur restent viennent à manquer, tout tombe.

Le nouveau préfet du prétoire étoit Arabe et Gis d'un chef de brigands : Philippe , d'abord associé à Gordien , finit par l'immoler. Gordien s'abaissa à demander successivement le partage égal du pouvoir, le rang de césar, la charge de préfet du prétoire , le titre de duc ou de gouverneur de province , enfin la vie : le meurtrier lui refusa tout, excepté de petites funérailles. Le dernier descendant des Gracques comptoit à peine vingt-trois années : l'humble tombeau du jeune empereur romain s'éleva loin du Tibre, au confluent du Chaboras et de l'Euphrate , à quelque distance des ruines de cette Babylone qui vit pleurer Israël auprès des sépulcres des grands rois.

Philippe , proclamé auguste , et son fils césar, conclurent la paix avec Sapor, et vinrent à Rome. Jugez de l'état où Rome étoit parvenue : on ne sait si l'on doit placer à l'époque de l'avènement de Philippe l'existence de deux empereurs, un Marcus, philosophe de métier , et un Severus Hostilianus. On ne connolt que les noms de ces deux titulaires du monde-, on ignore même s'ils ont régné.

C'est aussi à compter de cette époque qu'on nomme tyrans , pour les distinguer des empereurs, les prétendants à l'Empire, lesquels, élus par les légions , n'étoient pas avoués du sénat. Il n'y avoic pourtant entre ces hommes également oppresseurs que l'inégalité de la fortune : on donnoit au succès le titre que l'on rcfusoit au malheur.

On est encore dans le doute sur la vérité d'un fait grave : Philippe étoit-il chrétien? les preuves sont foibles, et nous aurons dans la suite d'assez méchants princes de la Foi , sans revendiquer celui-ci; mais c'est une marche historique à signaler que la coïniCidence de Télévation à l'Empire d'un Goth dans Maximin , et peut-être d'un chrétien dans Philippe.

Philippe célébra les jeux séculaires (248 an. 21 avril) : Horace les avoit chantés sous Auguste; jeux mystérieux solennisés pendant trois nuits à la lueur des flambeaux au bord du Tibre ' , et qu'aucun homme ne voyoit deux fois dans sa vie : ils accomplissoient alors une période de mille ans pour l'ancienne Rome ; ils furent interrompus. Plus de mille autres années s'écoulèrent avant qu'un prince de la Rome nouvelle les rétablît sous le nom de jubilé , l'an 1300 de l'ère vulgaire. BonifaceVIII officia avec les ornements impériaux ; deux cent mille pèlerins se trouvèrent réunis

< ZonUm Hb. II.

à la fête. Clément VI, Urbain VI et Paul II fixèrent saccessivemenl le retour du jubilé , le premier à la cinquantième , le second à la trente- troisième , le dernier à la vingt-cinquième année ^ Clément, en consMération de la brièveté de la vie^ Urbain, en mémoire du temps que Jésus-Christ a passé sur la terre ; Paul , pour la rémission plus prompte des fautes. Les esclaves et les étrangers n'assistoient point aux jeux séculaires de Rome idolâtre : les infortunés et les voyageurs étoient appelés au jubilé de Rome chrétienne.

Philippe fit la guerre aux Carpiens , peuples habitants des monts Carpathes dans le voisinage des Goths : ces derniers avoient commencé , dès le règne d'Alexandre Sévère , à recevoir un tribut des . Romains \ les Carpiens voulurent obtenir la même faveur, et furent vaincus.

Tout à coup s'élèvent deux nouveaux empereurs, Saturnien en Syrie , Marinus en Moesie.^ Dèce, dont le nom rappelle la première grande invasion des Barbares , étoit né de parents obscurs -, élevé au consulat ou par ses talents ou par les révolutions qui faisoient % surgir indistinctement le mérite et la médiocrité, le vice et la vertu , Dèce se trouva chargé de punir les partisans de Marinus : ils le forcèrent de prendre sa place, de marcher contre Philippe et de lui livrer bataille. Les crimes étoient tombés dans le droit commun, et les guerres civiles formoient le tempérament de rÉtat. Philippe fut vaincu et tué à Vérone » , son fils égorgé à Rome.

On raconte de ce jeune homme que depuis l'âge de cinq ans il n'a voit jamais ri ^ il ne monta point au trône , et perdit les joies de l'enfance : il les eût gardées s'il fût resté sous la tente de l'Arabe. bans ces temps, un prince ne périssoit presque jamais seul; ses enfants étoient massacrés avec lui. Cette leçon répétée ne corrigeoit personne : on trouvoit mille ambitieux , pas un père.

Tel étoit l'état des hommes et des choses à l'avènement de Dèce ; tout hâtoit la dissolution de l'État. Les Barbares n'avoient rien devant eux, sau f le Christianisme, qui les attendoit pour les rendre capables de fonder une société en bénissant leur épée.

s Z08IM., Ub. i; ZoNAR., lib« xn.

SECONDE PARTIE

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