HENRI III
De 1574 à 1589.
Aussitôt que Henri III apprit le décès de son frère, il s'évade de la Pologne comme d'une prison , se dérobe à la couronne des Jagellons, qu'il trouvoit trop légère, et vient se faire écraser sous celle de saint Louis. « Quand on lui mit \a couronne sur la tôte,(à « son sacre à Reiras , le 15 février 1575) , il dit assez haut qu'elle w le blessoit, et lui coula pour deux fois, comme si elle eût voulu « tomber. « (L'Estoile.)
On avoit conseillé à Henri IH , à Vienne et à Venise , de conclure la paix avec les huguenots ; il n'écouta point ce conseil ; il détestoit, à l'égal les uns des autres, les protestants et les Guise ; le règne des mignons commença (1574).
La première génération des Guise finit cette année môme avec le cardinal de Lorraine ( 26 décembre 1574). « Le jour de sa mort , « et la nuit suivante, s'éleva en Avignon, à Paris, et quasi par « toute la France , un vent si impétueux , que de mémoire « d'homme il n'ien avoit été ouy un tel. Les catholiques lorrains « disoient que la véhémence de cet orage portoit indice du cour- « roux de Dieu sur la France , d'un si bon , si grand et si sage •» prélat-, et les huguenots, au contraire, que c'estoit le sabbat
« des diables qui s'assembloient pour le venir quérir ; qu'il faisoit « bon mourir ce jour-là pour ce qu'ils étoient bien empochés. Ils « disoient encore que , pendant sa maladie , quand on pensoit lui
« parler de Dieu , il n'avoit en la bouche que des vilainies
« dont l'archevêque de Reims , son neveu , le voyant tenir tel « langage , avoit dit en se riant : Je ne vois rien en mon oncle « .pour en désespérer, et qu'il avoit encore toutes ses paroles et « actions naturelles. » (L'Estoile.) Catherine le crut voir après sa mort.
Le duc d'Alençon se met à la tête des mécontents , et Elisabeth lui envoie des secours. Lesdiguières conduit les protestants du Dauphiné , en place de Montbrun , pris et décapité. Ce partisan avoit coutume de dire que le jeu et les armes rendent les hommes égaux (1576).
Henri , roi de Navarre , s'échappe de la cour, et devient le chef des huguenots; il abjure la religion catholique qu'il avoit embrassée de force. Cinquième paix ou cinquième édit de pacifia cation , qui accorde aux protestants l'exercice public de leur religion. Il leur donnoit, dans les huit parlements du royaume, des chambres mi-parties ; il légitimoit les enfants des prêtres et des moines mariés, et réhabilitoit , par une confusion injurieuse, la mémoire de l'amiral , de La Mole et de Coconas. G'étoit une grande conquête des opinions nouvelles sur les anciennes opinions, et un étrange mais naturel résultat de la Saint-Barthélémy *, ce résultat ne fut pas durable , parceque la révolution n'étoit pas descendue dans les classes populaires. Le cinquième édit de paciQcation amena une réaction qui ftit la Ligue,
L'idée de la Ligue avoit été conçue par le génie des Guise ; elle étoit venue au cardinal de Lorraine au concile de Trente : la mort de François de Guise l'avoit fait abandonner ; elle fut reprise par le Balafré. Les gentilshommes de Picardie et les magistrats de Péronne signèrent , en 1576 , une confédération -, c'est la première pièce oflicielle de la Ligue.
Les gentilshommes du Béarn , de la Guienne , du Poitou , du Dauphiné , de la Bourgogne , étant devenus les capitaines et l'armée des protestants , les gentilshommes de la Picardie et des autres provinces devinrent les capitaines et l'armée des catholiques. Henri III , inspiré par sa mère , qui prenoit des révolutions pour des intrigues, crut déjouer les projets des Guise en se déclarant le chef de la Ligue , il s'associoit à une faction qui le détestoit , et dont son nom légalisa les fureurs.
7i6 ANALYSE RAISONNÉE
Souâ la Ligue , le peuple ne marchoit point à la tête de ses aOaires ; il étoit à la suite des grands ; il n'avoit point formé un gouvernement à part , il avoit pris ce qui étoit ; seulement il se faisoit servir par le parlement, et avoit transformé ses curés en tribuns. Quand Mayenne le jugeoit à propos, il ôrdonnoit de pendre qui de droit, parmi le peuple et les Seize, C!omité du Salut public de ce temps.
Au surplus , la Ligue , quels que furent ses crimes , sauva la religion catholique en France , dans ce sens qu'elle donna des soldats et un chef à de vieux principes et de vieilles idées , qu*attaquoient des principes nouveaux et des idées nouvelles. La royauté se trouvoit combattue et par la Ligue , qui vouloit changer la dynastie , et par les protestants , qui tendoient à dénaturer la constitution de l'Etat. Ce double assaut , qui devoit emporter la couronne, la sauva, lorsque Henri lY, abandonnant les protestants, dont il protégea le culte, se réunit aux catholiques, auxquels il donna un roi.
Sixième édit de pacification moins favorable que le cinquième (1577).
A celte année se rapporte l'expédition de dom Sébastien en Afrique. Ce prince, que quelques montagnards du Portugal attendent peut-être encore, périt dans un combat contre le roi de Maroc. Camoëns, étendu sur son lit de mort , k peine noiuri des aumônes qu'un Qdèle esclave javanois alloit mendier pour lui dans les rues de Lisbonne , s'écria , en apprenant le sort de son roi : « La patrie est perdue ; mais du moins je meurs avec elle ! » Et le Tasse, presque aussi infortuné que le Camoens , félicitoit dans de beaux vers Yasco de Gama d'avoir été chanté par le noble génie iont le vol glorieux avoit dépassé celui des vaisseaux qui retrouvèreni tes régions de Caurore.
Combien auprès du grand navigateur , du grand roi portugais et des deux grands poètes, semblent ignobles et petits ces mignons de la fortune , et ces princes si peu dignes de leur haut rang! Cétoit alors que les duellistes Caylus , Maugiron et Livarot , se battoient contre d'Entragues , Riberac et Schomberg •, qu'Henri III flJsoit élever à Caylus , Maugiron et Saint-Mégrin , des statues et des tombeaux que n'avoient pas dom Sébastien dans les déserts de l'Afrique, Gama sur les rives de l'Inde, les chantres de la Jérusalem et des Lusiades au bord du Tage et du Tibre.
« Or, pour célébrer la mémoire de Caylus , et Maugiron , à cause u des rares et détestables paillardises et blasphèmes estant en eux ,
« Henry de Valois les feit superbement eslever en marbre blanc ; « posez sur une base , à l'entour de laquelle estoient plusieurs u descriptions comme de personnages généreux , dont ceux du u siècle sçavoient bien le contraire , et les catholiques estoient u fort faschez qu'il souillast un lieu sainct (qui estoit l'église de « sairïct Paul à Paris) des eOigies de tels libertins et renieurs de « Dieu. » ( Vie et mort de Henry de Valois.)
Le duc d'Alençon , devenu duc d'Anjou, appelé par les catholiques des Pays-Bas^ s'y montre indigne de la souveraineté qu'on lui vouloit déférer : « Prince , disoit le roi de Navarre , depuis " Henri lY, qui a si peu de courage , le coctir si double et si malin , « le corps si mal basti. » Marguerite de Valois, qui Tavoit beaucoup aimé , dcclaroit que, si l'infidélité étoit bannie de la terre, il la pourroit repeupler (1578).
L'ordre du Saint-Esprit, créé en 1579, ou plutôt renouvelé de l'ordre du Saint-Esprit ou du Droii-Desir de Louis d'Anjou , fut d'abord assez mal accueilli. Henri III , élu roi de Pologne le jour de la Pentecôte , et parvenu à la couronne de France l'anniversaire du même jour, institua son ordre en mémoire de ce double avènement. On a dit que cet ordre avoit une origine plus mystérieuse , indiquée dans l'entrelacement des chiflres. Ces chiffres , prétendoit-on , désignoient les mignons du roi et sa maîtresse , Marguerite sa sœur. Selon Brantôme , Tordre ne se devoit pas soutenir, parcequ't/ étoit allé en cuisine , ayant été donné à Gombaut , premier maître d'hôtel du roi. Les réflexions que nous avons faites à propos de la chevalerie de la Jarretière , s'appliquent également à la chevalerie du Saint-Esprit. Les traces du sang de Louis XVI sont effacées sur le pavé de Paris , les cendres de Napoléon sont cachées sous le roc d'une île déserte , et le ruban d'Henri III a reparu dans ce palais de Catherine de Médicis devant lequel tomba la tête du roi martyr et où reposa celle du vainqueur de l'Europe ; enfin , il couvre encore dans le château des Stuarts le sein de l'exilé, qui, en abdiquant la couronne (comme je l'ai déjà dit dans l'avant-propos de ces Études), a vraisemblablement fait abdiquer avec lui tous ces rois , grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Capets.
Une ordonnance rétrograde , rendue en conséquence des cahiers présentés par les états de Blois de 1576, porte que les « roturiers « et non nobles achetant fiefs nobles , ne seront pour ce anoblis ni « mis au degré des nobles. » La noblesse s'apercevoit que ses rangs étoient envahis. Gomme il arrive toujours à la veille des grandes
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révolutions, on vouloil ressaisir par les actes du pouvoir ce que le temps avoit enlevé.
Le Portugal tombe aux mains de Philippe II , après la mort du cardinal Henri qui avoit succédé à dom Sébastien. Elisabeth , reine d'Angleterre , flatte le duc d'Anjou de l'espoir de l'épouser. Les états de Hollande ôtent la souveraineté des Pays-Bas à Philippe II , et la confèrent au duc d'Anjou. La comté de Joyeuse et la baronnie d'Espernon sont érigées en duchés-pairies pour les deux favoris de Henri HI , qui dépensa 1200 mille écus aux noces du duc de Joyeuse , en lui en promettant 400 mille autres. Les tailles, élevées à 32 millions, dépassoient de 23 millions celles du dernier règne (1680,1581). Le calendrier grégorien est réformé ( 1582). Le duc d'Anjou , jaloux du prince d'Orange, se veut emparer d'Anvers : les François sont repoussés par les bourgeois-, quatre cents gentilshommes et douze cents soldats périrent dans cetle échauffourée. Méprisé et abandonné, le prince françois se relira à Termonde. « Deux jours après ce désastre, comme on discouroit « de la mort du comte de Saint-Aignan , brave officier et fort Adèle « à son service, lequel s'étoit noyé en cette occasion : Je crois, M dit-il, que qui auroit pu prendre le loisir de contempler à cette « heure Saint-Aignan , on lui auroit vu faire une plaisante gri- •« mace. Ce disoit-il, parceque le comte* avoit coutume d'en faire. » Ainsi étoient payés le sang et les services. Le duc d'Anjou mourut l'année suivante, à l'âge de trente ans. Par cette mort, le roi de Navarre devenoit héritier de la couronne , Henri IH n'ayant point d'enfants.
Le duc de Guise saisit cetle occasion pour mettre en mouvement la Ligue, dont il est déclaré le chef; il s'agissoit, selon lui , d'éloigner du trône un prince hérétique : Guise convoitoit cette couronne, et ne l'osa prendre. Le prince d'Orange est assassiné à Delft, par Balthasar Gérard ; les Pays-Bas se veulent donner à Henri IH qui les refuse; la France, par une destinée constante, manque encore l'occasion de porter ses frontières aux rives du Rhin ( 1584 ). Le cardinal de Bourbon, dans un manifeste, prend le titre de premier prince du sang, ^t demande que la couronne soit maintenue dans la branche catholique : le pape et presque tous les princes de l'Europe appuient celte déclaration, qui venoit à la suite d'un traité fait avec le roi d'Espagne pour le soutien de la Ligue. Le roi reste passif au milieu de ces désordres ; la Ligue commence la guerre pour son propre compte contre les huguenots.
Sixte-Quint , qui rnppeloit les grands pontifes des temps passés, avoit succédé à Grégoire Xni : il désapprouve la Ligue et excommunie néanmoins le roi de Navarre, qu'il déclare indigne de succéder à la couronne. Henri IV en appelle au parlement et au concile général , et fait afiîclier cet appel jusqu'aux portes du Vatican. Les Seize commencent à gouverner Paris. Guerre des trois Henris, Henri 01, Henri, roi de Navarre, Henri, duc de Guise (1586, 1586). Marie Stuart , après dix-neuf ans de captivité , a la tête tranchée au chûteau de Fotheringay, le 18 février 1587. Les couronnes n'étoient pas inviolables. « La veille de sa mort, elle beut sur la « fin du souper à tous ses gens , leur commandant de la piéger. <« A quoy obéissants, ilssemirentàgenouil, et mêlant leurs larmes « avecqucs leur vin, beuvent à leur maistresse. Le jour de la mort, «( elle commanda à l'une de ses filles de lui bander les yeux du «« mouchoir qu'elle avoit expressément dédié pour cet effect. Ban- » dée , elle s'agenouille, s'acoudoyant sur un billot , estimant de- « voir être exécutée avecqucs une espée à la françoise -, mais le » bourreau , assisté de ses satellites, luy fit mettre la tête sur ce « billot, et la luy coupa avec une doloire. >» (Pasquier.) Quelles que fussent les années d Elisabeth et de Marie, il est probable qu'une rivalité de femme et une supériorité de talent et de beauté coulèrent la vie à la dernière.
Les Seize songent à s'emparer de la personne du roi et à le faire descendre du trône. La Sorbonne rend un arrêt dans lequel il étoit dit que l'on pouvoit ôter le gouvernement au prince que l'on ne trouvoit pas tel qu'il falloit, comme on ôte Yadministraiion au tuteur quon avoit pour suspect. Les doctrines des temps de l'ancienne monarchie respectoient-clles davantage la majesté des rois et le droit divin que les doctrines de la monarchie constitutionnelle? Henri III se consoloit en recevant l'ordre de la Jarretière et en établissant les Feuillants à Paris.
Henri de Navarre gagne la bataille de Coutras , où le duc de Joyeuse est tué de sang-froid , comme François de Guise devant Orléans, le prince de Condé à Jarnac, le maréchal de Saint-ibndré à Dreux , le connétable de Montmorency à Saint-Denis.J-.e Béariiois, au lieu de profiter de sa victoire, retourne auprès de Corisandre. Maintes fois ce prince joua sa couronne contre ses amours, et ce sont peut-être ses foiblesses, unies à sa vaillance et à ses malheurs, qui l'ont rendu si populaire.
Henri pf, prince de Condé, meurt empoisonné à Saint-Jeand'Angely; Charlotte de la Trémoille, sa .femme, accusée de Tem-
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poisonnement , fut déclarée innocente huit ans après , par arrêt du parlement , sur Tordre exprès de Henri lY. La veuve de Gondé, demeurée grosse , accoucha d'un fils qui fut Henri II du nom , et aïeul du grand Gondé. Cette race héroïque étoit comme une flamme toujours prête à s'éteindre : elle s'est enfin évanouie.
An 1588 : Journée des barricades.
Les Seize s'étant concertés avec le duc de Mayenne, en Tabaence du duc de Guise qui se tenoit éloigné de Paris dans la crainte d'être surpris par le roi , avoient résolu de s'emparer de la Bastille après avoir tué , s'ils le pouvoient , le chevalier du Guet, le premier président , le chancelier, le procureur général , MM. de Guesle et d'Espesses , et quelques autres. Ils comptoient se saisir de l'Arsenal , au moyen d'un fondeur gagné à leur parti, et qui leur en ouvriroit les portes. Des commissaires et des sergents , feignant de mener de nuit des prisonniers, étoient chargés d'occuper le grand et le petit Châtelet. Une autre bande de conjurés se tenoit prête à se jeter dans le Temple , l'Hôtel-de-Ville et le Palaisde-Justice , à l'heure où Ton avoit coutume d'en permettre l'entrée au public. Quant au Louvre, il devoit être assiégé et bloqué à la fois par les rues y aboutissant : les gardes égorgés , on arrêteroit le roi.
Dans le conseil secret où l'on dressoit le plan de cette insurrection des ligueurs, un des conjurés représenta qu'il y avoit à Paris beaucoup de voleurs , et six ou sept mille ouvriers à qui l'on ne pouvoit faire part de l'entreprise; que ceux-ci s'étant mis une fois à piller, et grossissant comme une boule de neige, feroient avorter le dessein. D'après cette observation, qui parut juste, <Jfi s'arrêta à l'idée d'élever des barricades : elles consistoient à tendre des chaînes à l'entrée des rues , et à placer contre ces chaînes des tonneaux remplis de terre. Les barricades formées, on ne permettroit à personne de les franchir sans prononcer les mots d'ordre , et sans montrer une marque convenue. Quatre mille hommes seulement auroient l'entrée des retranchements , pour aller au Louvre attaquer les gardes du roi , et aux postes où se trouioient les forces militaires. La noblesse logée en divers quartiers de 1^ ville étant égorgée avec les politiques et les suspects, on crieroit : Vive la messe ! ijons les bons catholiques prendroient les )urmes, et le même jour les villes de la Ligue imiteroient Paris. Aussitôt qu'on se seroit rendu maître de Henri, on tueroit les membres du conseil ; on donneroit d'autres ministres au roi en épargnant sa personne , à charge à lui de ne se mêler dorénavant d'aucuae afifaire.
Henri III, averti de ces menées, n'en voulut rien croire, trompé par Villequier, qui lui répétoit que le peuple l'aimoit trop pour rien entreprendre contre sa couronne. La Bruyère , La Chapelle, Rolland, Le Clerc, Crucé, Compan, principaux chefs des Seize, se réunirent de nouveau dans la maison de Santeuil , auprès de Saint-Gervais. Nicolas Poulain , qui redisoit tout au roi, s'y trouvoit aussi ; on lut une lettre du duc de Guise qui promettoit merveille. La Chapelle déploya une grande carte de gros papier , od Paris et ses faubourgs étoient Ggurés : les seize quartiers de la capitale furent réunis en cinq quartiers qui eurent chacun pour chefs un colonel et un capitaine. Le dénombrement fait , on trouva que Ton pouvoit promettre au duc de Guise trente mille hommes bien armés.
Le Balafré envoya de son côté des capitaines expérimentés qui se cachèrent dans Paris ^ la porte Saint-Denis, dont il avoit les clefs , devoit être livrée à d'Aumale, qui s'introduiroit dans la capitale la nuit du dimanche de Quasimodo , avec cinquante cavaliers ; le duc d'Espernon faisoit pour le roi la ronde militaire , depuis dix heures du soir jusqu'à quatre heures du matin : deux de ses gens , vendu aux ligueurs , s'éloient chargés de le dépêcher.
Incrédule comme la foiblesse qui redoute d'agir, Henri auroit pu vingt fois faire arrêter Le Clerc et ses complices , dans les conciliabules que lui indiquoit Nicolas Poulain *, mais il avoit fini par soupçonner ce fidèle serviteur d'être attaché au parti des huguenots et intéressé à grossir le mal : la pusillanimité prend en haine celui qui lui montre le danger.
Le roi ne trouva rien de mieux à faire, au milieu de ces périls, que d'aller paisiblement à Saint-Germain conduire le duc d'Espernon , et de revenir huit jours après. Madame de Montpensier avertit les Seize que la mine étoit éventée, et qu'elle avoit prié Henri III de recevoir le duc de Guise, son frère, qui viendroit seul se justifier auprès de sa majesté des projets dont on Taccusoit à ton, Henri interdit au duc de Guise l'entrée de Paris; l'ordre fût mal donné ou mal exécuté , et l'on ne trouva pas quelques écus au trésor pour faire partir un courrier. A travers ces mille complots, madame de Montpensier avoit remarqué que le roi s'alloit promener presque sans escorte au bois de Vincennes-, vite elle conçoit le projet de l'enlever , de mettre cet enlèvement sur le compte des huguenots , et de procéder aux massacres des polifiquee. Le coup manqua , toujours par les révélations de Poulain.
Le duc de Guise vint à Paris malgré la défense du roi , rassuré qu'il étoit par Catherine de Médicis qui lui promettoit d'arranger tout à son avantage. La reine-mère , négligée de son fils , vouloit reprendre son empire en brouillant les affaires et les intérêts.
L'entrée du Balafré à Paris fut un triomphe ; la foule se précipita sur ses pas , criant : Vive Guise ! vive le pilier de l'Église ! baisant ses habits , et lui faisant toucher des chapelets comme un saint. De toutes les fenêtres les femmes lui jetoient des feuillages et des fleurs. Louise de l'Hospital-Titry , montée sur une boutique dans la rue Saint-Honoré , baissa son masque et s'écria : « Bon prince , puisque tu es ici , nous sommes tous sauves. » Le chef de la Ligue alla descendre à l'hôtel de Soissons, chez la reine-mère. Catherine fut troublée -, mais , bientôt raflermie , elle conduisit son hôte chez le roi. Elle étoit portée dans sa chaise, et le duc marchoit à pied auprès d'elle : arrivés au Louvre, ils trouvèrent la garde doublée, les Suisses rangés en haïe , les archers dans les salles , les gentilshommes dans les chambres. Dans ce moment même Henri III délibéroit s'il ne feroit pas tuer son ennemi à ses pieds : Alphonse Corse, dit Ornano, avoit été mandé, et se proposoit pour exécuteur des hautes œuvres du roi. Le duc de Guise entre avec Catherine dans le cabinet du monarque, qui lui reproche d'avoir violé ses ordres. Le duc balbutie quelques excuses, profite d'un moment d'hésitation de Henri , et se relire sans être arrêté. Une seconde entrevue eut lieu à l'hôtel de Soissons, mais alors Guise étoit gardé par le peuple.
Cependant le roi fait entrer , le jeudi 4 mai , quatre mille Suisses dans Paris. Le peuple les vit défiler en silence, et paroissoit assez tranquille, lorsqu'un rodomont de cour^ c'est l'expression de Pasquier , se croyant assuré de la victoire , dit tout haut , qu'il ny avait femme de bien qui ne passât par la discrétion d'un Suisse. Ce mot prononcé sur le pont Saint-Michel produit l'explosion , comme l'étincelle qui tombe sur de la poudre : dans un moment les rues sont dépavées , les pierres portées aux fenêtres , les chaînes tendues, renforcées de meubles, de planches, de solives, de tonneaux pleins de terre; le tocsin sonne; les troupes royales, laissées sans ordre , sont renfermées dans les retranchements , et les dernières barricades poussées jusqu'aux guichets du Louvre.
Le duc de Guise ne parut point dans les premières heures : retiré dans son hôtel, il se ménageoit des moyens de retraite. Lorsqu'il apprit le plein succès de l'insurrection , il se montra ; on cria : Vive Guise ! et, Itii, baissant son grand chapeau, disoit : Mes amis,
c^eit asse:^; messieurs, c'est trop; criex vive le roi! Le poste des Suisses au Marché-Neuf, attaqué à coups de pierres et d'arquebuses, eut une trentaine d'hommes tués et blessés. Ces étrangers , dont le sort étoit de jouer un si triste rôle dans nos troubles domestiques , ne se défendirent points ils tendoient les mains à la foule, montroient leurs chapelets, et crioient : Bons catholiques! comme ils auroient crié aux dernières barricades : Bons libéraux ! Le duc de Guise les délivra ; il permit aux soldats du roi de se retirer, faisant ouvrir les barrières qui se refermoient derrière eux. Des négociations entamées par Catherine n'aboutirent à rien. Les prédicateurs déclarèrent qu'il falloit aller prendre frère Henri de Valois dans son Louvre, Sept ou huit cents écoliers et trois ou quatre cents moines se proposaient d'assaillir le palais du côté de Paris, tandis qu'une quinzaine de millQ hommes menaçoient de l'investir du côté de la campagne. Le roi , n'ayant pas un moment à perdre , sortit à pied tenant une baguette à la main. Arrivé aux Tuileries, où étoient les écuries , il monta à cheval avec ceux de sa suite qui eurent moyen d'y monter; Duhalde le botta ^ et lui mettant son éperon à l'envers:- « Cest
tout un y dit le roi , je ne vais pas voir ma maîtresse, »
Etant à cheval , il se retourna vers la ville , et jura de ny rentrer que par la brèche. Il ne vit plus Paris que des hauteurs de Saint-Cloud , et n'y rentra jamais.
Un gardeur de troupeau , devenu pape , faisoit alors réparer SaintJean-de-Latran, et relevoit le grand obélisque des Pharaons : ses courriers lui annoncent que le duc de Guise est entré presque seul dans Paris ; il s'écrie : 0 l'imprudent !V\^ïï\.6i il apprend que Henri a laissé échapper sa proie, et il s'écrie : 0 le pauvre homme ! Henri séjourna à Chartres^ il y reçut en députation une procession de pénitents. «( A la tôte paroissoit un homme à grande «c barbe sale et crasseuse , couvert d'un cillce , et par-dessus un « large baudrier , d'où pendoit un sabre recourbé. D'une vieille « trompette rouillée il tiroit par intervalles des sons aigres et dis-
« cordants Après eux venoit frère Ange de
« Joyeuse Il représentoit le Sauveur monte tant au Calvaire. Il s'étoit laissé lier et peindre sur la figure des « gouttes de sang qui sembloieut découler de sa tète couron- « née d'épines. Il paroissoit ne traîner qu'avec peine une longue <t croix de carton peinte, et se laissoit tomber par intervalles, « poussant des gémissements lamentables.»
L'histoire vivante a rapetissé ces faits de l'histoire morte, si fameux autrefois. Qu'est-ce en effet que la journée des barricades ,
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que la Saint-Barthélémy même , auprès de ces grandes insurrec* tions du 7 octobre 1789, du 10 août*1792 , des massacres du 2, du 3 et du 4 septembre de la même année, de l'assassinat de Louis XYI, de sa sœur et de sa femme , et , enfin , de tout le règne de la terreur? Et, comme je m'oceupois de ces barricades qui chassèrent un roi de Paris , d'autres barricades faisoient disparoître en quelques heures trois générations de rois. L'histoh*é n'attend plus l'historien ^ il trace une ligne , elle emporte un monde.
La journée des barricades ne produisit rien , parcequ'elle ne (ùt point le mouvement d'un peuple cherchant à conquérir sa liberté ; l'indépendance politique n'étoit point encore un besoin commun. Le duc de Guise n'essayoit point une subversion pour le bien de tous , il convoitoit seulement une couronne ; il méprisoit les Parisiens tout en les caressant, et n'osoit trop s'y fler. Il agissoit si peu dans un cercle d'idées nouvelles , que sa famille avoit répandu des pamphlets qui la faisoient descendre de Lother , duc de Lorraine; il en résultoit que la race des Capets n'a voit d'autre droit que l'usurpation ', que les Lorrains étoient les légitimes héritiers du trône, comme derniers rejetons de la lignée carlovingienne. Cette fable venoit un peu tard. Les Guises représentoient le passé; ils luttoient dans un intérêt personnel contre les huguenots révolutionnaires deTépoque, qui représentoient l'avenir; or, on ne fait point de révolution avec le passé.
Les peuples, de leur côté , ne regardoient le duc de Guise que comme le chef d'une sainte ligue, accouru pour les débarrasser deséditsbursaux, des mignons et des réformés; ils n'étendoient pas leur vue plus loin : le duc de Guise leur paroissoit d'une nature supérieure à la leur , un homme fait pour être leur maitre en place et lieu de leur tyran. Si la Sorbonne , si les curés, si les moines prêchoient la désobéissance à Henri m et les principes du tyrannicide , c'est que l'Église romaine n'avoit jamais admis le pouvoir absolu des rois ; elle avoit toujours soutenu qu'on les pouvoit déposer en certains cas et pour certaines prévarications. Ainsi tout s'opéroit sans une de ces grandes convictions de doctrine politique, sans cette foi à l'indépendance, qui renversent tout ; il y avoit matière à trouble; il n'y avoit pas matière à transformation, parceque rien n*étoit assez édifié , rien assez détruit. L'instinct de liberté ne s'éloit pas encore changé en raison ; les éléments d'un ordre social fermentoient encore dans les ténèbres du chaos ; la création commençoil , mais la lumière n'étoit pas faite.
Même insuffisance dans les hommes ; ils n'étoient assez com^
DE L'fflSTOIRE DE FRANCE. 735
plets ni en défauts, ni en qualités, ni en vices , ni en vertus, pour produire un changement radical dans l'état. A la journée des barricades , Henri de Valois et Henri de Guise restèrent au-dessous dé leur position^ l'un faillit de cœur, l'autre de crime. La partie fût remise aux états de Blois.
Profondément dissimulé comme les esprits de peu d'étendue , le Balafré se servoit , avec le pape , avec le roi d'Espagne , avec le duc de Lorraine, avec le cardinal de Bourbon, d'un langage différent approprié à chacun ; il cachoit bien ses desseins , et , quand tout étoit mûr pour agir , il temporisoit , et ne se pouvoit résoudre à faire le dernier pas. Plus d'orgueil que d'audace, plus de présomption que de génie , plus de mépris pour le roi que d'ardeur pour la royauté , voilà ce qui apparoit dans la conduite du duc de Guise. Il intriguoit à cheval comme Catherine dans son lit. Libertin sans amour , ainsi que la plupart des hommes de son temps , il ne rapportoit du conmierce des femmes qu'un corps àfîoibli et des passions rapelissées ; il avoit toute une religion et toute une nation derrière lui , et des coups de poignard Dreht le dénoûment d'une tragédie qui sembloit devoir Onir par des batailles , la chute d'un trône et le changement d'une race.
La journée des barricades , si infructueuse , lui resta cependant à grand honneur dans son parti. « Mais quels miracles avons-nous « veu depuis dix-huit mois qu'il a faits à l'aide de Dieu ! Qui est-ce « qui peut parler de la journée des barricades sans grande admi-. « ration , voyant un grand peuple , qui jamais n'a sorty des portes « de sa ville pour porter armes, ayant veu à l'ouverture de sa bou- « tique les escadrons royaux, tous armez, dressez par toutes les « grandes et fortes places de la ville , se barricader en si grande « diligence , qu'il rembarra tous ces escadrons jusque dans le Lou- « vre sans grande effusion de sang ? » (Oraison funèbre des duc et cardinal de Guise.)
La ressemblance des éloges et des mots avec ce que nous lisons tous les jours donne seule quelque prix à ce passage oublié dans un pamphlet de la Ligue.
Catherine qui , sans égard à la loi salique , vouloit faire tomber la couronne à sa fille, mariée au duc de Lorraine , hâta à Rouen (11 juillet 1588) l'édit d'union. Cet édit rétablissoit la paix, en accordant d'immenses avantages à la Ligue , en entassant les honneurs et les charges sur le duc de Guise , et en excluant tout prince non catholique de la couronne : le roi le signa en pleurant. Alors Philippe U d'Espagne perdoit son invincible anmda, comme
Henri III de France perdoit son honneur. Mais ce qui advint fit voir que , de la part de Henri , il entroit dans cet abandon de toute dignité moins de lâcheté que de vengeance. Les états se dévoient assembler à Blois au mois d'octobre , pour sanctionner redit d'union. Guise et Henri méditoient, chacun dans led'r cœur, d'y terminer leur querelle.
Le roi se mit d'abord en mesure d'agir, en congédiant^ses ministres Bellièvre , Cheverny, Villeroy, Pinart et Brulart ; il nomma à leur place Montholon, Ruzé et Revol. On fit peu d'attention à ce changement , qui ne laissoit pourtant dans le conseil aucun homme capable , par sa position ou son expérience , de s'opposer au dessein du maître. La reine-mère arriva malade au château de Blois avec son fils. Les états s'ouvrirent le 16 d'octobre (1588). « Les députés étant entrés et La porte fermée , le duc de Guise, assis en sa chaire^ habillé d*un habit de satin blanc, la cape retroussée à la bigearre, perçant de ses yeux toute l'épaisseur de l'assemblée , pour reconuéittre et distinguer ses seiviteurs, et d'un seul élancement de sa vue les fortifier en l'espérance de l'avancement de ses desseins , de sa fortune et de sa grandeur , et leur dire sans parler, je VOUS VOIS , se leva , et après avoir fait une révérence , suivi de deux cents gentils^ hommes et capitaines des gardes^ alla quérir le roi, lequel entra plein de majesté, portant son grand ordre au col, » ( MATTHIEU. )-
« La harangue du roi^ prononcée avec une grande éloquence et majesté, ne fut guère agréable à ceux de la Ligue; le duc de Guise en changea de couleur et perdit contenance , et le cardinal encore plus, qui suscita le clergé à en aller faire grande plainte à sa majesté, » ( L'Es- TOiLE.) Le roi fut obligé de faire des changements à son discours, avant de le livrer au public. Lorsqu'il le corrigeoit, survint un orage noir qui obligea de recourir à des flambeaux : sur quoi « on dit que Henri venoit de faire son testament et celui de la « France, et qu'on avoit allumé des torches funèbres pour voir « rendre au roi son dernier soupir. »
Les députés des trois ordres étoient presque tous du parti Guise. Henri, dans les lettres qu'il adressa aux souverains étrangers, pour se justifier du meurtre des deux frères, assure: « Qu'en l'assemblée dea trois états, ils n'ont épargné aucuns « moyens par le ministère de plusieurs auxquels ils auroient pra- « tiqué par les provinces de faire tomber les élections, pour ùter « toute autorite et obéissance à sa majesté , et la rendre odieuse a à ses sujets. »
Voici quel éloit le plan du duc de Guise : ofTrir au roi sa dé-
mission de lieuteDant-général du royaume , demander à se retirer afin d'obtenir des états Tépée de connétable ; alors, devenu maître de toutes les forces du royaume, déposer Valois et l'enfermer dans un couvent. Le cardinal de Guise juroit qu'il ne vouloit pas mourir avant d'avoir mis et tenu la tête de ce tyran entre ses jambes pour lui faire la couronne avec la pointe d'un poignard. C'étoit un propos de famille : madame de Montpensier portoit, suspendus à son côté, des^iseaux d'or pour /aire, disoit-eile, la couronne mo^ nacale à Henri, quand il serait confiné dans un cloître. Cette femme ne pardonna jamais à Henri III ou des faveurs offertes et dédaignées , ou quelques paroles échappées à ce monarque sur des infirmités secrètes. Ces petits détails seroient peu dignes de la gravité des fastes de l'espèce humaine , si en France l'histoire de l'amourpropre n'étoit trop souvent liée à celle des crimes'.
Toutes les batteries étoient dressées pour briser le sceptre dans les mains de Henri de Navarre, héritier légitime , mais protestant. Le duc de Guise faisoit très peu de cas du Béarnois, par un souvenir de jeunesse et de l'humble condition où il l'avoit vu. « La veille u de la Toussaint ( 1572), dit L'Estoile , le roi de Navarre jouoit « avec le duc de Guise à la paume, où le peu de compte qu'on ^< faisoit de ce petit prisonnier de roitelet , qu'on galopoit à tous <( propos de paroles et brocards , comme ^n eût fait un simple u page ou laquais de cour , faisoit bien mal au cœur à beaucoup M d'honnêtes hommes , qui les regardoient jouer. »
Reste à savoir si les états auroient adjugé la couronne au duc de Guise *, la reine-mère la vouloit faire passer à la branche aînée de Lorraine -, le vieux cardinal de Bourbon revendiquoit de prétendus droits, et Philippe II méloit ses inirigues et ses armes à loutesces prétentions et à toutes ces discordes.
Quoi qu'il en soit, Henri III, poussé à bout, se réveille pour la vengeance : il se conduisit avec une profondeur de dissimulation qui ne sembloit plus possible dans une ame aussi énervée et un homme aussi avili.
Il commença par habituer le cardinal de Guise à venir fréquemment au château , sous le prétexte de lui parler du maréchal de Matignon. Le roi vouloit maintenir ce maréchal en sa charge de
> Les moqueries d'Henri UI pouYoicnt avoir aussi pour objet quelque imperfeclion ▼isible. Lorsque madame de Montpensier apprit l'assassinat de ce prince, elle dit à ses femmes : « Hé bien , qi*e vous en semble ? ma léle ne tient-elle pas bien à cette heure ? « Il in'est avis qu'elle ne branle plus comme elle branloH auparavant. » Ne pourroiton pas conclure de ces paroles de madame de Montpensier qu*elle ayoit un hochement de lête , qu'elle faisoit allusion à quelque raillerie de Henri Hl ?
lieutenant-général en Guienne ^ le cardinal de Guise , qui desiroit obtenir cette charge pour lui-même^ poussoit les états à demander le rappel de Matignon. Le roi flattoit doublement les passions du cardinal y en s'adressant à lui pour modérer les états , et en lui laissant l'espérance d'obtenir la place qu'il ambitionnoit.
Henri feignit ensuite un redoublement de ferveur ; il fit construire au-dessus de sa chambre de petites cellules , afin d'y loger des capucins, résolu qu'il étoit, disoit-il , de quitter le monde et de se livrer à la solitude. En un temps oh il s'agissait de sa vie et de sa couronne , il paroissoit à vue presque privé de mouvement et de sen^ timcnt. Il écrivit de sa propre main un mémoire pour faire dépêcher des parements d* autel et autres ornements d'église aux capucins. Le duc de Guise fut tellement trompé à ces marques d'une imbécile foiblesse , qu'il ne vouloit croire à aucun projet du roi : // est trop poltron, disoit-il à la princesse de Lorraine; il n'oseroit^ disoit-il à la reine-mère, qui sembloit l'avertir, en conseillant peut-être sa mort.
Henri régla d'avance tout ce qu'il feroit dans la semaine de Noël , semaine qu'il avoit fixée pour la catastrophe , y compris le vendredi , jour auquel il annonçoit un pèlerinage à Notre-Dame de Cléry. Les plus zélés serviteurs de ce prince , le voyant se livrer à ces soins et le croyant sincère, désespéroient de sa sûreté. De môme que le duc» de Guise recevoit de continuels renseignements des desseins du roi , Henri ne cessoit d'être averti des machinations du duc de Guise : le duc d'Ëspernon lui en mandoit les détails dans ses lettres , et , ce qu'il y a de plus étrange , le duc de Mayenne et le duc d'Aumale étoient au nombre des dénonciateurs : l'un dépécha à Blois un gentilhomme , et le second sa femme , pour instruire le roi de tout. On ne sauroit douter de ce fait, puisque Henri III le relate dans sa déclaration publique du mois de février 1689 contre le duc de Mayenne : il aflïrme que ce duc lui avoit fait dire que , s'il ne venoit pas lui-même révéler le crime projeté de son frère , c'est qu'étant à Lyon il craignoit de ne pouvoir arriver assez tôt; ce fait est encore confirmé par le duc de Nevers dans son Traité de la prise des armes. Et pourtant , malgré la déclaration d'Henri III , la Ligue , faute de mieux , mit Mayenne à sa tête. Ce même Mayenne avoit reftisé d'entrer dans les complots contre la vie du roi, notamment dans celui qui devoit être exécuté le jour du service funèbre de la reine d'Ecosse , et il avoit voulu une fois se battre contre son frère , duc de Guise.
Quant à la duchesse d'Aumale, elle s'étoit engagée, dès la
naissance de la Ligue, à avertir le roi de tout cequisetrameroit contre lui ; malheureusement Villequier, qui trahissoit Henri III, avoit souvent reçu les confidences de cette femme. Le 10 de novembre 1588 , elle écrivit à la reine-mère ; Catherine envoya chercher son fils qui lui dépêcha Miron, son médecin, pour prendre ses ordres. « Dites au roi , répondit-elle , que je le prie de descendre « dans mon cabinet, pour ce que j'ai chose à lui dire qui importe « à sa vie, à son honneur et à son état. » Le roi descendit accompagné d'un de ses familiers et de Miron. Catherine et son fils se retirèrent dans Tembrasure d'une fenêtre. Quand le roi sortit, les deux témoins, qui se tenoient à l'écart à l'autre bout du cabinet, entendirent la reine-mère prononcer distinctement ces paroles : « Monsieur mon fils, il s'en faut dépêcher ^ c'est trop longtemps « attendre; mais donnez si bon ordre que vous ne soyez plus w trompé comme vous le fûtes aux barricades de Paris. » D'autres ont cru que Catherine ignora le projet de Henri , et qu'elle s'y seroit opposée par ce système de contre-poids qu'elle employoit pour conserver son autorité au milieu des factions; mais il faut préférer à cette version le récit d'un témoin auriculaire. (Miron.)
On remarqua que le duc , qui avoit eu connoissance de la conférence, se promena plus de deux heures à pas agités, en donnant des marques d'impatience , au milieu des pages et des laquais , sur la terrasse du donjon du château , appelée la Perche-au-Bretan.
Ce château de Blois étoit joint à la ville par un chemin pratiqué dans le roc , vaste édifice ou étoit empreinte la main de divers siècles , depuis les bâtisses féodales des Châtillons et la tour du Château-Renaud, jusqu'aux ouvrages demi-grecs et demi-gothiques de Louis XÏI , de François I" et de ses successeurs : c'est là qu'eut lieu une des catastrophes les plus tragiques de l'histoire.
Trois jours avant , le Balafi-ë avoit invité à souper le cardinal son frère , l'archevêque de Lyon , le président de Neuilly, La Chapelle-Marteau , prévôt des marchands de Paris , et Mendreville , tous de sa faction. Le duc, par un de ces pressentiments vagues qui avertissent du péril, avoit quelque intention de faire un voyage à Orléans ; il dit à ses convives qu'on l'avertissoit d'une entreprise du roi sur sa personne, et il leur demanda conseil.
L'archevêque de Lyon s'éleva avec force contre tout projet de retraite ; c'étoit , selon lui , manquer une occasion qui ne se retrouveroit jamais, après avoir eu le bonheur d'avoir fait convoquer les états , et d'y avoir réuni tant de membres de la saintc->
740 ANALYSE RAISONNÊE
union \ il âoutint que le duc de Guise disposoit du Uers-état , du clergé et de plus du tiers des membres de, la noblesse. Le président de Neuilly étoit tout alarmé ^ La Chapelle-Marteau prétendoit qu'il n'y avoit rien à craindre \ mais Mendreville déclara , en jurant, que l'archevêque de Lyon parloit du roi comme d'un prince sensé et bien conseillé ; mais que le roi étoit un fou , qu'il agiroit en fou; qu'il n'auroit ni appréhension, ni prévoyance; que s'il avoit conçu un dessein il Texécuteroit mal ou bien ; qu'ainsi il se falloit lever en force devant lui, ou qu'autrement il n'y avoit nulle sûreté.
Le duc de Guise trouva que Mendreville avoit plus raison qu'eux tous; mais il ajouta : « Mes affaires sont réduites en tels « termes que , quand je verrois entrer la mort par la fenêtre , je ne u voudrois pas sortir par la porte pour la fuir. »
Le roi , de son côté , avoit assemblé son conseil , composé des seigneurs de Rieux , d'Alphonse Ornano et des SQcrétàires d'état. « Il y a longtemps, leur dit-il, que je suis sous la tutelle de mesu sieurs de Guise. J'ai eu dix mille arguments de me méfier d'eux , <i mais je n'en ai jamais eu tant que depuis l'ouverture des états, u Je suis résolu d'en tirer raison , mais non par la voie ordinaire de « justice ; car M. de Guise a tant de pouvoir dans ce lieu , que si « je lui faisois faire son procès, lui-même le feroit à ses juges. Je « suis résolu de le faire tuer présentement dans ma chambre , « il est temps que je sois seul roi : qui a compagnon a maître. »