PASQUIER
Le roi ayant cessé de parler, un ou deux membres du conseil proposèrent l'emprisonnement légal et le procès en forme ; tous les autres furent d'une opinion contraire, soutenant qu'en matière de crime de lèse-majesté la punition devoit précéder le jugement.
Le roi confirma cette opinion : « Mettre le Guisard en prison , u dit-il , ce seroit mettre dans les filets le sanglier qui seroic plus « puissant que nos cordes. » (L'Estoile.)
On délibéra sûr le jour où le coup seroit frappé; le roi déclara qu'il feroit tuer le duc de Guise au souper que l'archevêque de Lyon lui devoit donner, le dimanche avant la Saint-Thomas. Ensuite l'exécution fut retardée jusqu'au mercredi suivant, jour même de la Saint-Thomas , et enfin renvoyée au 23 , avant-veille de Noël.
Le 22, le duc de Guise, se mettant à table pour dîner, trouva sous sa serviette un billet ainsi conçu : « Donnez-vous de garde ^ «< çn e9i sur le poim de vous jouer un mauvais tour, n II écrivit au bas
au crayon : on noseroit; et il jeta le billet sous la table. Le même jour, le duc d*£lbeuf lui dit qu'on attenteroit le lendemain à sa vie. « Je vois bien, mon cousin, répondit le Balafré, que vous avez M regardé votre almanach, car tous lesahnanachs de cette année sont « farcis de telles menaces, » (L'ESTOILE.)
Le roi avoit annoncé qu'il iroit le lendemain 23 à La Noue , maison de campagne au bout d'une longue allée sur le bord de la forêt de Blois,^fin de passer la veille de Noël en prières. Rassuré par le projet de ce prétendu voyage , le cardinal de i&uise pressa son frère de partir pour Orléans , disant qu'il éLoit assez fort, lui cardinal, pour enlever Henri et le conduire à Paris. Une fois remis aux mains des Parisiens, les étals l'auroient déposé comme incapable de régner, puis confiné dans un château avec une pension de 200,000 écus ; le duc de Guise eût été proclamé roi à sa place : c'étoit le dernier plan , car les plans varioient. Catherine avoit elle-même songé à priver son fils de la couronne , mais en lui donnant dans sa retraite des femmes au lieu d'or, comme chaînes plus sûres ; elle eût alors demandé le trône pour le duc de Lorraine , son petit-fils par sa fille. Deux grands* conspirateurs cherchoient donc à se devancer pour s'arracher mutuellement le pouvoir et la vie ; leurs complots respectifs étoient connus de l'un et de l'autre : le plus dissimulé l'emporta sur le plus vain.
Le 22 , le roi , après avoir soupe , se retira dans sa chambre vers les sept heures; il donna l'ordre à Liancourt, premier écuyer, de faire avancer un carrosse à la porte de la galerie des Cerfs, le lendemain matin, 23 décembre, à quatre heures, toujours sous prétexte d'aller à La Noue. En même temps il envoya le sieur de Marie inviter le cardinal de Guise à se rendre au château à six heures, parcequ'ildesiroit lui parler avant de partir. Le maréchal d'Aumont, les sieurs de Rambouillet, de Maintenon , d'O, le colonel Alphonse Ornano , quelques autres seigneurs et gens du conseil, les quarante-cinq gentilshommes ordinaires, furent requis de se trouver à la môme heure dans la chambre du roi.
A neuf heures du soir le roi mande Larchant , capitaine des gardes du corps; il lui enjoint de se tenir le lendemain , à sept heures du matin , avec quelques-uns des gardes, sur le passage du duc de Guise, quand celui-ci viendroit au conseil; Larchant et les siens présenteroient à ce prince une supplique tendant à les faire payer de ieura appointements. Aussitôt que le duc seroit entré dans la chambre du conseil qui formoit l'antichambre de la chambre du roi, Larchant se saisiroit de l'escalier et de la porte, ne
laisseroit ni entrer, ni sortir, ni passer personne. Vingt autres gardes seroient placés par lui Larchant à Tescalier du vieux cabinet, d'où Ton descendoit à la galerie des Cerfs.
Tout étant disposé de la sorte , Henri rentra dans son cabinet avec de Termes; c'étoit Roger de Saint-Lary de Belgarde, si connu depuis. A minuit Valois lui dit : « Mon fils , allez vous cou- « cher, et dites à Duhalde qu'il ne Taille de m'esveiller àquatre « heures, et vous trouvez ici à pareille heure. Le roi prend son « bougeoir et s'en va dormir avec la reine. » (Miron.)
Le duc de Guise veilloit alors auprès de Charlotte de Beaune , petite-fille de Semblangai, mariée d'abord au seigneur de Sauve, et en secondes noces à François de la Trémoille , marquis de Noirmoutiers. Aussi belle que volage, elle alioit, selon l'expression libre du Laboureur, coucher d'un parti chez l'autre. Liée ladis avec le duc d'Alençon et le roi de Navarre , les secrets qu'elle oiéroboit au plaisir, elle les redisoit à Catherine de Médicis et au àuc de Guise. Cette fois elle essaya de l'éclairer sur les dangers "qu'il couroit ; elle le conjura de fuir ; mais il crut moins à ses con- 'seils qu'à ses caresses , et il resta : il ne rentra chez lui qu'à quatre iieures du matin ; on lui remit cinq billets qui tous l'admones-
toîent de se précautionner contre le roi. Le duc mit ces billets sous son chevet. Le Jeune , son chirurgien , et beaucoup d'autres clients qui l'environnoient , le supplioient de tenir compte de cet avis: « Ce ne seroit jamais fini, répondit-il; dormons, et vous, « allez coucher. » (Miron.)
Le 23 , à quatre heures du matin , Duhalde vint heurter à la porte de la chambre de la reine ; la dame de Piolant , premièi*e femme de chambre, accourt au bruit : « Qui est là? >» dit-elle. — « C'est Duhalde , répond celui-ci ; dites au roi qu'il est quatre « heures. >» — « Il dort , et la reine aussi , »> répliqua la dame de Piolant. — « Éveillez-le , dit Duhalde , ou je heurterai si fort que w je les réveillerai tous deux. »
Le roi ne dormoit point , ses inquiétudes étoient trop vives. Ayant appris la venue de Duhalde , il demande ses bottines , sa robe de chambre et son bougeoir ; il se lève , et , laissant la reine tout émue, se rend dans son cabinet où Tattendoient déjà de Termes et Duhalde. Il prend les clefs des cellules destinées aux capucins ; il monte éclairé par de Termes qui porloit le bougeoir devant lui ; il ouvre une cellule , et y enferme Duhalde effrayé ; il redescend ; et , à mesure que les quarante-cinq gentilshommes de sa garde se présentent , il les conduit aux cellules , dans lesquelles
il les incarcère un à un , comme Duhalde. Les personnages convoqués au conseil commençoient d'arriver au cabinet du roi ^ on y pénétroit à travers un passage étroit et oblique qu'Henri avoit fait pratiquer exprès dans un coin de sa chambre à coucher, laquelle précédoit ce cabinet. La porte ordinaire de la chambre avoit été bouchée. Lorsque les ministres et les seigneurs sont entrés , le roi va mettre en liberté ses prisonniers , les ramène en silence dans sa chambre, leur recommandant de ne faire aucun bruit, à cause de la reine-mère qui étoit malade et logée au-dessous.
Ces précautions prises, le roi revient au conseil, et redit aux assistants ce qu'il leur avoit déjà dit sur la nécessité où il se trouvoit réduit de prévenir les complots du duc de Guise. Le maréchal d'Aumonf hésitoit, parceque le roi avoit promis et juré le 4 décembre, sur le saint sacrement de l'autel, parfaite réconciliation et amitié avec le duc de Guise : » Mon cousin, lui avoit-il dit, « croyez-vous que j'aye Tame si meschante que de vous vouloir « mal.? au contraire , je déclare qu'il n'y a personne en mon « royaume que j'ayme mieux que vous , et à qui je sois plus « tenu , comme je le feray paroistre par bons efTects d'icy à peu
« de temps. ' *.
« Cet athéiste Henri de Yalois cacheta sa trahison avec une cire « du corps de. Notre Seigneur Jésus-Christ. » {Vie et mort de Henri de Valois.)
On calma les scrupules du maréchal d'Aumont en s'efforçant de lui prouver que le duc de Guise avoit manqué le premier à sa parole.
Le roi passa du cabinet du conseil dans la chambre où étoient assemblés les gentilshommes , et il leur parla de la sorte :
« Il n'y a aucun de vous qui ne soit obligé de reconnoître u combien est grand l'honneur qu'il a reçu de moi, ayant fait « choix de vos personnes sur toute la noblesse de mon royaume, « pour confier la mienne à leur valeur, vigilance et fidélité. Vous «< avez été mes obligés , maintenant je veux être le vôtre en une « urgente occasion , où il y va de mon honneur, de mon état et de « ma vie. Vous savez tous les insultes que j'ai reçues du duc de « Guise , lesquelles j'ai souffertes , jusqu'à faire douter de ma puisci sance et de mon courage , pensant par ma douceur allentir ou « arrêter le cours de cette violente et furieuse ambition. Il est u résolu de faire son dernier effort sur ma personne , pour dis- « poser après de ma couronne et de ma vie. J'en suis réduit « à telle extrémité , qu'il faut que je meuie ou qu'il meure , et
« que ce soit ce matin. Ne voulez -vous pas me servir et me « venger? »>
Tous ensemble s'écrièrent qu'ils étoient prêts à tuer le rebelle ; et Sariac , gentilhomme gascon , frappant de sa main la poitrine du roi, lui dit : Cap de Dtou, sire, iou lou bous rendis mort !
Henri les pria de modérer les témoignages de leur zèle , de peur d'éveiller la reine-mère. « Voyons, dit-il ensuite, qui de vous a « des poignards ?» Huit d'entre eux en a voient : le poignard de Sariac étoit d'Écossé. Ces huit gentilshommes , pourvus de l'arme des assassins, furent particulièrement choisis pour demeurer dans la chambre et porter les premiers coups ; le roi leur adjoignit un autre garde nommé Loignac, qui n'avoit qu'une épée. Douze autres des quarante -cinq furent placés dans le vieuj^ cabinet où le roi devoit demander le duc ; ils reçurent l'ordre de le tuer ou de l'achever de tuer à coups d'épée lorsqu'il lèveroit la portière de velours pour entrer dans le cabinet. Le reste des gardes prit poste à la montée qui communiquoit du cabinet à la galerie des Cerfs. Nambu , huissier de la chambre , ne devoit laisser entrer ni sortir personne que par le commandement exprès du roi. Le maréchal d'Aumont s'assit au conseil pour s'assurer du cardinal de Guise et de l'archevêque de Lyon, après la mort du duc.
Le roi se retira dans un appartement qui avoit vue sur les jardins , ayant tout ordonné avec le sang-froid d'un général qui va donner une bataille décisive-, il ne s'agissoit que d'un assassinat et de la mort d'un homme ; mais cet homme étoit le duc de Guise. Henri , demeuré «eul , ne garda pas cette tranquillité -, il alloit, venoit, ne pouvoit demeurer en place, se présentoit à la porte de son cabinet. Plein d'intérêt et de pitié pour les meurtriers , il les invitoit à bien se prémunir contre le courage et la force de cet autre Henri qu'ils étoient chargés d'immoler. « Il est grand et « puissant, leur disoit-ilj s'il vous- endommàgeoit, j'en serois « marry. »> On lui vint apprendre que le cardinal de Guise étoit entré au conseil ; mais son frère n'arrivoit pas , et le roi étoit cruellement travaillé de ce retard.
Le duc dormoit ; il cherchoit dans le sommeil le renouvellement de ses forces épuisées aux voluptés de cette même nuit qui vit préparer sa mort : il alloit entrer dans une nuit plus longue où il auroit le temps de se reposer, prêt à tomber qu'il étoit des bras d'une femme entre les mains de Dieu. Ses valets de chambre ne l'éveillèrent qu'à huit heures, en lui disant que le roi étoit près de
partir. Il se lève à la hâte , revêt un pourpoint de satin gris , et sort pour se rendre au conseil.
Arrivé sur la terrasse du château , il est accosté par un gentilhomme d'Auvergne nommé La Salle, qui le supplie de ne passer outre : « Mon bon ami , lui répond-il , il y a longtemps que je suis « guéri d'appréhensions. »> Quatre ou cinq pas plus loin, il rencontre un Picard appelé d'Aubencourt qui cherche à le retenir; il le traite de sot. Ce matin môme il avoit reçu neuf billets qui lui annonçoient son sort; et il avoit dit, en mettant le dernier dans sa poche : « Voilà le neuvième. » Au pied de Uescalier du château , le capitaine Larchant lui présenta , comme il en étoit convenu avec le roi, une requête, afln d'obtenir le payement des gardes; et c'étoient ces mômes gardes qui alloient assassiner celui dont ils împloroient la bonté : on proQtoit du généreux caractère du duc pour lui ôter les soupçons qu'il eût pu concevoir à la vue des soldats.
Arrivé dans la chambre du conseil , il parut cependant étonné de la présence du maréchal d'Aumont ; car on ne devoit traiter que de matières de finances. Il s'assit,' et dit un moment après : « J'ai froid , le cœur me fait mal , qu'on fasse du feu. » Quelques gouttes de sang lui churent du nez , et quelques larmes des yeux , atToiblissement qu'on attribua plutôt à une débauche qu'à un pressentiment. S'étant établi devant le feu, il laissa tomber son mouchoir, et mit le pied dessus comme par mégarde. Fontenai ou Mortefontaine ; trésorier de l'épargne , le releva ; sur quoi le duc de Guise pria Fontenai de le porter à Péricart, son secrétaire, pour en avoir un autre, et de dire en môme temps à ce secrétaire de le venir promptement trouver. « C'étoit, comme plusieurs ont « cru, dit Pasquier, aûn d'avertir ses amis du danger où il pen- « soit être. »> Saint-Prix , premier valet de chambre du roi , présenta au duc quelques fruits secs qu'il avoit demandés au moment de sa défaillance.
Henri, ayant appris l'arrivée du duc de Guise, envoya Révol l'inviter à lui venir parler dans le vieux cabinet. L'huissier de la chambre, Nambu, refusa, d'après sa consigne, le passage à Révol ; celui-ci revint vers son maître avec un visage effaré : « Mon Dieu! qu'avez-vous? dit le roi; qu'y a-t-il? Que vous M ôtes pâle! Vous me gâterez tout. Frottez vos joues, frottez vos « joues, Révol. » La cause du retour de Révol expliquée, Henri ouvre la porte du cabinet, et ordonne à Nambu de laisser passer Révol.
746 ANALYSE KAISONNEE
Marillac , maître des requêtes , rapportoit une affaire des gabelles , quand Révol parut dans la salle du conseil. « Monsieur, « dit-il au duc de Guise , le roi vous demande ^ il est en son vieux a cabinet ; » et Révol se retire. Le duc de Guise se lève , enferme quelques fruits secs dans son drageoir, répand le reste sur le tapis en disant : <« Qui en veut? » Il jette sur ses épaules son manteau , qu'il tourne , comme en belle humeur, tantôt d'un côté , tantôt de l'autre; il le retrousse sous son bras gauche, met ses gants, tenant son drageoir de la main du bras qui relevoit son manteau. « Adieu , messieurs , » dit-il aux membres du conseil ; et il heurte aux huis de la chambre du roi. Nambu les lui ouvre, sort incontinent , tire et ferme la porte après lui.
Guise salue les gardes qui étoient dans la chambre; les gardes se lèvent , s'inclinent, et accompagnent le duc comme par respect. Un d'eux lui marcha sur le pied : étoit-ce le dernier avertissement d'un ami?
Guise traverse la chambre : comme il entroit dans le corridor étroit et oblique qui mencTit à la porte du vieux cabinet, il prend sa barbe de la main droite , se retourne à demi pour regarder les gentilshommes qui le suivoient. Montléry, l'ainé , qui étoit près de la cheminée , crut que le duc vouloit reculer pour se mettre sur la défensive : il s'élance , le saisit par le bras , et lui enfonçant le poignard dans le sein , s'écrie : « Traître , tu en mourras ! » Effranats se jette à ses jambes, Sainte-Maiines lui porte un autre grand coup de poignard de la gorge dans la poitrine ; Loignac lui enfonce l'épée dans les reins.
Le duc , à tous ces coups , disoit : « Eh ! mes amis ! Eh ! mes amis!^* Frappé du stylet de Sariac par derrière , il s'écrie A haute voix : « Miséricorde ! » « Et , bien qu'il eût son épée engagée 4ans son « manteau et les jambes saisies , il ne laisse pourtant de les entrai- « ner , tant il étoit puissant, d'un bout de la chambrée l'autre. » Il marchoit les bras tendus ^ les yeux éteints, la bouche ouverte , comme déjà mort. Un des assassins ne Gt que le toucher , et il tomba sur le lit du roi : jamais lit plus honteux ne vit mourir tant de gloire. Le cardinal de Guise , assis au conseil avec l'archevêque de Lyon , entendit la voix de son frère qui crioit merci à Dieu : « Ah ! « dit-il , on tue mon frère ! » Il recule sa chaise pour se lever; mais le maréchal d'Aumont , la main sur son épée : « Ne bougez pas , « morbleu y monsieur , te roi a affaire de vous. » L'archevêque de Lyon , joignant les mains , s'écria : « Notre vie est entre les mains ^ de Dieu et du roi. » Le cardinal et l'arche vôquc furent d'abord
enfermés dans les ecllules des capucins, et de là transférés à la tour de Moulins.
Henri, informé que la chose etoit faite, sortit de son cabinet pour voir la victime : il lui donna un coup de pied au visage , comme le duc de Guise en avoit donné un à l'amiral de Goligny , lors du massacre de la Saiiit-Barthélemy. Il contempla un moment le Lorrain, et dit : « Mon Dieu , qu'il est grandi il paroît encore « plus grand mort que vivant. » (L'Estoile.) «Derechef, il le poussa du pied, et parlant à Loignac : « Te semble-t-il qu'il soit « mort, Loignac? >» Alors Loignac, le prenant par la teste, répondit à Henri de Valois : « Je croy qu'ouy : car il a la couleur de « mort, sire. » Ainsi, Henri de Valois, traistre, couard et poltron , fait mourir ce magnanime prince Et croy
que si M. de Guise eût seulement respiré, lorsqu'il le poussa du pied , il fût tombé de frayeur auprès de luy. >» ( Vie et mort de Henri III.)
Les courtisans abondoient en moqueries, insultant à l'homme qu'ils avoient flatté ; ils l'appeloient le beau roi de Paris , nom que lui avoit donné Henri.
L'un des secrétaires d'état , Beaulieu , eut ordre de fouiller le duc : il lui trouva autour du bras une petite clef attachée à des chaînons d'or, dans les poches de son haut-de-chausses une bourse qui contenoit douze écus d'or, et un billet sur lequel étoient écrits ces mots de la main du duc ; « Pour entretenir la guerre en France, il faut 700 tnille livres tous les mois. » Un cœur de diamants fut pris par d'Entragues à son doigt. (Miron.) « Les quarante-cinq lui « ôtèrent son épée, ses pendants d'oreilles et anneaux fortpré- « cieux qu'il avoit aux doigls. *y (Vie et mort de Henri III, )BeSiUlievL ayant achevé sa recherche , et s'apercevant que l'illustre massacré respiroit encore : « Monsieur , lui dit-il , cependant qu'il vous « reste un peu de vie , demandez pardon à Dieu et au roi. » C'étoit le roi qui auroit dû demander pardon à Dieu et au duc de Guîse; l'homme le lui eût accordé. « Alors le prince de Lorraine , sans « pouvoir parler , jetant un grand et profond soupir comme d'une « voix enrouée , il rendit l'ame, fut couvert d'un manteau gris, « et au-dessus mis une croix de paille. » (Miron.)
On trouve dans un pamphlet du temps une anecdote peu connue. Il est dit que le roi, ayant fait arrôter les principaux seigneurs catholiques, commanda de les amener en sa présence, leur montra le corps du duc de Guise, et leur dit : « Messieurs, voilà votre , « roi de Paris habillé comme' il le mérite Cela
748 ANALYSE RAISONNEE
« faict, Ton ameine le jeune prince de Ginville (Joînville), au- (c quel semblablement le roi monstre le corps mort estendu sur la « place, dudict sieur de Guise : laquelle veûe saisit tellement le « cœur du jeune prince , qu'il cuida tomber pasmé sur le corps de w son père , quand le roy le retint; et à l'instant le jeune prince , « ne pouvant baiser son père pour lui dire le dernier adieu , corn- « mence à vomir une infinité de paroles injurieuses contre les « massacreurs de son père : occasion que le roy commanda que « Ton le mist à mort, ce qui eust été exécuté, si Charles Monsieur, « présent, qui ayme naturellement ledict prince de Ginville, ne « se fust jeté à genoux devant le roy , le priant de lui vouloir don- « ner en garde ledict prince , à la charge de le représenter quand « il en seroit requis. » (Les cruautés sanguinaires exercées envers feu monseigneur le cardinal de Guise, etc»)
Deux heures après , le corps du duc de Guise fut livré à Richelieu , prévôt de France , aïeul de ce cardinal qui n'épargna pas les grands, mais qui les Gt mourir par la main du bourreau.
Le lendemain , le cardinal de Guise fut tué dans la tour de Moulins à coups de hallebarde. Il se mit à genoux , se couvrit la tète , et dit aux meurtriers : « Faites votre commission. » Ils étoient quatre , au salaire de cent écus chaque. Les bons des Septembriseurs étoient de cinq francs : le prix de main-d'œuvre avoit baissé. Le cardinal de Guise étoit plus méchant , avoit plus de résolution et autant de courage et d'ambition que le duc; mais il l'avoit mise au service de son aîné. Quinze jours auparavant, la duchesse de Guise étoit allée à Paris pour y faire ses couches; elle y avoit été suivie de madame de Montpensier.
Richelieu , accompagné de ses archers , se transporta dans la salle du tiers-état, se saisit du président de Neuilly , de Marteau, prévôt des marchands, de Compans et de Cotteblanche , échevins de Paris ; mais il n'avoit point reçu l'ordre de faire sauter l'assemblée par les fenêtres.
Henri avoit épuisé ce qui lui restoit de vigueur dans l'assassinat des deux frères : il n'appela point son armée de Poitou pour marcher immédiatement sur Paris, et ne se saisit point d'Orléans. Quand il alla voir sa mère après le meurtre , et qu'il lui dit : « Ma- ' « dame , je suis maintenant seul roi , je n'ai plus de compagnon, » elle lui répondit: «Que pensez-vous avoir fait? Avez-vous donné « ordre à l'assurance des villes? C'est bien coupé, mon Ois, mais « il faut coudre. »» Catherine étoit mouraate; elle expira le 6 de janvier 1589, « à Blois , où elle étoit adorée et révérée comme la
kt Junon delà cour. Elle n'eut pas plutôt rendu le dernier soupir, « qu'on n'en Gt pas plus de compte que d'une chèvre morte. »