DE CONSTANTIN A VALENTINIEN ET VALENS
GoMSTÀimN, En entrant dans cette seconde Etude, vous rentrez avec moi
IIAICSLLU8, dans l'unité du sujet. Je ne me trouve plus obligé de séparer les
SîSê; sS^ trois faits des nations païennes , chrétiennes et barbares : ces der-
^^^f^t^^^ nières, ou fixées dans le monde romain , ou préparant au dehors
hiSTc '^ décisive invasion , se sont déjà inclinées aux mœurs et à la nou-
JQ7-137. veiie religion de l'Empire.
D*un autre côté , le christianisme s'assied sur la pourpre ; ses affaires ne sont plus celles d'une secte en dehors des masses populaires; son histoire est maintenant l'hisloire de l'Etat. Bien que la majorité des populations soumises à la domination de Rome est et demeure encore longtemps païenne, le pouvoir et la loi deviennent chrétiens.
Des intérêts nouveaux , des personnages d'une nature jusqu'alors inconnue , se révèlent. Depuis le règne de Néron jusqu'à celui de Constantin , les dissentiments religieux n'a voient guère été , parmi les fidèles , que des démêlés domestiques méprisés ou contenus par l'autorité ^ mais aussitôt que le fils de sainte Hélène eut levé Tétcndard de la croix , les schismes se changèrent en querelles publiques. : quand les persécutions du paganisme finirent , celles des
hérésies commencèrent. A peine Constantin avoit-il pris les rênes du gouvernement, qu'Àrius divisa l'Eglise.
Avec Arius parurent ces grands évêques nourris aux écoles d'Antioche , d'Alexandrie el d'Athènes , les Alexandre , les Athanase , les Grégoire, les Basile, les Ghrysostome , lesquels , renouvelant la philosophie , l'éloquence et les lettres , poussèrent l'esprit humain hors des vieilles règles, le firent sortir des routines où il avoit si longtemps marché sous la domination des anciens génies et d'une religion tombée. Les Pères de l'Église latine , saint Paulin, saint Hilaire , saint Jérôme , saint Ambroise , saint Augustin , conduisirent rOccident à la même rénovation.
Les discours et les actions de ces prêtres attiroient l'attention principale du gouvernement ; les généraux et les ministres furent relégués dans une classe secondaire d'intérêt et de renommée. Les conciles prirent la place des conseils , ou plutôt furent les véritables conseils du souverain, qui se passionna pour des vérités ou des erreurs que souvent il ne comprenoit pas. Le monde païen essayoit de lutter, avec ses fables surannées et les systèmes discrédités de ses sages , contre un siècle qui l'entralnoit.
Le Christianisme avoit eu à supporter les persécutions du paganisme : les rôles changent^ le Christianisme va proscrire à son tour le paganisme. Mais étudiez la différence des pi^incipes et des hommes.
Les païens , comme les chrétiens , ne tinrent point obstinément à leur culte, ne coururent point au martyre : pourquoi? parce que le polythéisme étoit à la fois l'idée fausse et l'idée décrépite , succombant sous l'idée vraie et rajeunie do l'unité d'un Dieu. L'ancienne société ne trouva donc pas pour se défendre Ténergie que la société nouvelle eut pour attaquer.
Jusqu'alors les mouvements du monde civilisé avoient été produits par les impulsions d'un culte corporel , les réclamations de la liberté , les usurpations du pouvoir, enfln par les passions politiques ou guerrières : un autre ordre de faits commence; on s'arme pour les vérités ou les erreurs du pur esprit. Ces subtilités méta^ physiques , obscures , qui léseront toujours, qui firent couler tant de sang, n'en sont pas moins la preuve d'un immense progrès de l'espèce humaine. Plus l'homme s'éloigne de l'homme matériel pour se concentrer dans l'homme intelligent , plus il se rapproche du but de son existence ; s'il ne perdoit pas quelquefois le courage physique et la vertu morale , en développant sa nature divine , il
m ÉTUDES
atteindroit avec moins de lenteur le perfectionnemenl auquel il est appelé.
Avec Constantin se forme YÉglise proprement dite. Alors prit naissance cette monarchie religieuse qui, tendant à se resserrer sous un seul chef, eut ses lois particulières et générales, ses conciles œcuméniques et provinciaux , sa hiérarchie, ses dignités , ses deux grandes divisions du clergé régulier et séculier, ses propriétés régies en vertu d'un droit différent du droit commun , tandis que, honorés des princes et chéris des peu pies, les évoques, élevés aux plus hauts emplois politiques, remplaçoient encore les magistrats inférieurs dans les fonctions municipales et administratives , s'emparoient par les sacrements des principaux actes de la vie civile , et devenoient les législateurs et les conducteurs des nations. Remarquez deux choses peu observées, qui vous expliqueront la manière dont le Christianisme parvint à dominer la société tout entière , peuples et rois.
VÉgl'ue se constitua en monarchie (élective et représentative), et la communauté chréiienne en république : tout étoit obéissance et distinction de rangs dans Tune, bien que le chef suprême fût presque toujours choisi dans les rangs populaires : tout étoit liberté et égalité dans l'autre. De là cette double influence du clergé qui , d'un côté , convenoit aux grands par ses doctrines de pouvoir et de subordination , pt de l'autre satisfaisoit les petits par ses principes d'indépendance et de nivellement évangélique ; de là aussi ce langage contradictoire , sans cesser d'être sincère : le prêtre étoit auprès des souverains le tribun de la république chrétienne, leur rappelant les droits égaux des enfants d'Adam , et la préférence que le Rédempteur de tous accorde aux pauvres et aux infortunés sur les riches et les heureux ; et ce même prêtre étoit auprès du peuple le mandataire de la monarchie de l'Église , préchant la soumission et ordonnant de rendre à César ce qui appartient à César. Jamais la société religieuse ne s'altère que la société politique ne change : je vous ai déjà dit comment Télection de l'empereur passa des camps au palais. Les révolutions se concentrèrent au foyer impérial ; les guerres civiles n'arrivèrent plus que rarement par les insurrections et les ambitions militaires ; elles sortirent des divisions de la famille régnante, comme il advient dans les empires despotiques de l'Orient.
Sous Constantin on voit paroître , avec l'établissement de TKglise, cette espèce d'aristocratie à la façon moderne , qui ne remplaça jamais dans l'Empire le patriciat auquel Rome dut sa première
liberté. Constantin multiplia , s'il n'inventa pas , les titres de nobilissime, de clarissime , d'illustre, de duc, de comte (dans le sens honorifique de ces deux derniers mots). Ces titres , avec ceux de baron et de marquis, d'origine purement barbare, ont passé à la noblesse de nos temps. Ainsi , à l'époque dont nous discourons , une transfusion d'éléments se prépare : au premier autel de Gonstantinople , autel qui fut chrétien . se rattache un des premiers anneaux de la chaîne de la nouvelle société. Si les créations politiques de Constantin ne furent point l'effet immédiat du Christianisme, elles en furent l'effet médiat. Tout tend à se mettre de niveau dans la cité : avancer sur un point, et rester en arrière sur un autre, ne se peut ; les idées d'une société sont analogiques , ou la société se dissout.
Les institutions de la vieille patrie mouroient donc avec le vieux culte. Le paganisme, depuis la disparition de l'âge religieux et de l'âge héroïque, s'étoit rarement mêlé à la politique; il sanctifioit quelques actes de la vie du citoyen ^ il protégeoit les tombeaux ; il présidoit à la dénonciation du serment \ il consultoit le ciel touchant le succès d'une entreprise; il honoroit l'empereur vivant , lui ofTroit des libations, lui immoloit des victimes et couronnoit ses statues ; il l'admettoit après sa mort au rang des dieux > là se bornoit à peu près l'action du paganisme. Les devins , astrologues et magiciens, venus d'Orient , ajoutèrent quelques fourberies aux mensonges des oracles réguliers.
Mais avec le ministre chrétien s'introduisit la sorte de puissance nationale que les brachmanes de l'Inde , les mages de la Perse , les druides des Gaules, les prêtres chaldéens, juifs, égyptiens, tous serviteurs d'une religion plus ou moins allégorique et mystique y avoient jadis exercée. Le sanctuaire réagit sur les idées du pouvoir en raison du plus ou moins d'immatérialité du dieu , et de son plus grand rapprochement de la vérité religieuse. L'idolâtrie auroit mal servi et n'auroit jamais enfanté l'espèce d'aristocratie qu'impatronisa Constantin. Aussi, lorsque Julien essaya de revenir au polythéisme , il dédaigna les titres et le régime nouveau de la cour. Il n'y eut après le règne de ce prince que l'aristocratie de fraîche invention qui se pût soutenir, parce que l'ordre ecclésiastique dont elle dérivoit s'établit : ce qui retraçoit l'ancienne aristocratie disparut : les souvenirs ne surmontent point les mœurs ; en voici la preuve.
Constantin avoit formé dans son autre Rome un patriciat à l'instar du corps fameux qu'inmiortalisèrent tant de grands citoyens.
Cette noblesse ressuscitée acquit si peu de considération qu'on rougissoit presque d'en faire partie. On proposa vainement de soutenii' sa pauvreté par des pensions ■ , de masquer par un langage , par des habits , des us et coutumes d'autrefois , une naissance d'hier : les privilèges ne sont pas des ancêtres ', Thomme ne se peut ôter les jours qu'il a , ni se donner ceux qu'il n'a pas. Les sénateurs de Constantin demeurèrent écrasés sous le nom antique et éclatant de Paires conscriptt , dont on outrageoit leur récente obscurité.
En emlnrassant le Christianisme et fondant l'Église , en fixant les Barbares dans l'Empire , en établissant une noblesse titrée et hiérarchique , Constantin a véritablement engendré ce moyen-âge ' dont on place la naissance , je l'ai déjà dit , cinq siècles trop tard.
Ce prince ne monta point au Capitole après sa victoire sur Maxence , et sembla répudier avec les dieux la gloire de la ville éternelle. Il publia un édit favorable aux chrétiens , et plus tard un second édit pour les confesseurs et martyrs. Il accorda des immunités et des revenus aux églises , et des privilèges aux prêtres ; il ne fit point aux papes la donation inventée au viii* siècle par Isidore , mais il leur céda le palais de Latran , palais de l'impératrice Faust» , et il 7 bâtit l'édifice connu sous le nom de Basilique de Constantin ^
' Nec a slultitia ulla rc honor isle videretur Ac tune quidem et latifundiorum et
pecuniarum auctoramcnlo illecti , munera hvc escain quamdam esse putabant, qua ad illfc flgenduni domiclUum altrabebantur. (TsmiSTn OraU m, pag. 48. Parisiis, 16S4.)
* U faut entendre celte expression dans le sens général : le mofen-âge proprement dit n*a guère commencé qu*à Robert , flls de Hugues Gapet, et il a fini à Louis XI.
3 On croit que GonsUntln fit encore bâtir à Rome six autres églises : Saint-Pierre au Vatican, Saint-Paul hors des murs, Sainte-Croix-de-Jéruaalem, Sainte-Agnès, Saint-Laurent hors des murs, Saint-Marcelin et Saint-Pierre, martyrs. Des domaines en Italie, en Afrique et dans la Grèce, formoient à Téglise de Latran un revenu de 13,934 sous d*or. D'autres églises, à OsUe, i Albe, à Capoue, à Naples, possédolent un reremi de 17,717 sous d*or. Ces églises aroient encore une rederance en aromates dans l'Egypte et TOrieni. L'église de Saint-Pierre étoit propriétaire de maisons et de terres à Antioche, à Tharsc, à Tyr , à Alexandrie, et A Cyr dans la proTlnce de l'Buptarate. Ces terres foumissoient du nard, du baume, du storax, de la cannelle et du tarran, pour les lampes et les enceBsolrs. Toutes ces dotations se composoient des immeubles confisqués sur les martyrs, et dont il ne se trouToit point d*héritiers, du rercnu des temples détruits et des Jeux abolis. Anasuse, le bibliothécaire, des compilations duquel nous tirons ces détails, donne un catalogue des Tases d'or et d'argent employés au senrice de ces égltaet ; le Toici :
Hic fecit in urbe Roma ccelesiam in prsdio qui cognominabatur EquiUus. Patenam argenteara pensantem libras vlginti, ex dono Aug. Constantini. DonaTit autem scyphos argenteos duos, qui pensavenint singuli libras denas ; calicem aureum pensantem libras duas ; calices ministeriales quinque pensantes singuli libras binas; amas argenteas binas pensantes singuls libras denas; patenam argenteam; chrismatem auro clusum pensantem libras quinque; ^ara coronata decem pensantia singula libras octonas; phara serea yiginli pensantia slngula libras denas; eantbara cerosiroU diiodecimsrea pensantia libras trkenai. (Ahast. BWiothec*i de vUis pontificwnrotnan., p. 13.)
Le supplice de la croix fut prohibé > ; la vacation du dimanclie ' et peut-être la sanctification du samedi ou du vendredi ^ devinrent coutumiëres. L'idolâtrie fut condamnée, et toutefois la liberté du culte laissée aux idolâtres ; nonobstant quoi divers temples furent dépoutUés et quelques-uns démolis 4. Hélène renversa à Jérusalem le simulacre de Vénus, découvrit le Saint-Sépulcre et la vraie croix , bâtit l'église de la Résurrection , celle de l'Ascension sur le mont des Olives , celle de la Crèche à Bethléem. Eutropia , mère de l'impératrice Fausta , remplaça par un oratoire chrétien , au chêne de Mambré, un autel profane. Gonstantine, Maium, échelle ou port de Gaza , d'autres villes ou d'autres villages, embrassèrent la religion du Christ^. Se semble-t-on pas entrer dans le monde moderne, en reconnoissant les lieux et les noms familiers à nos yeux et à notre mémoire?
Des lois de Constantin rendent la liberté à ceux qui étoient retenus contre leur droit en esclavage ^^ permettent l'affranchissement dans les églises devant le peuple, sur la simple attestation d'un évoque? : les clercs mêmes avoient le pouvoir de donner la liberté à leurs esclaves, par testament ou par concession verbale, ce qui , sans les désordres des temps , auroit affranchi tout d'un coup une nombreuse partie de l'espèce humaine. D'autres lois défendent les concubines aux personnes mariées ^, ordonnent la salubrité des prisons, interdisent les cachots 9, exceptent de la confiscation ce qui a été donné aux femmes et aux enfants avant le délit des maris et des pères , proscrivent des choses infâmes et les combats de gladiateurs *°. C^ divers règlements n'eurent pas d'abord leur plein effet, mais ils signaient les premiers moments de l'établissement légal du Christianisme , par la condamnation de l'idolâtrie , de l'esclavage , de la prostitution et du meurtre.
Constantin eut â s'ocôuper des hérésies : dans l'Occident, celle des donatistes fut anatbématisée à Arles ^ dans l'Orient , la doctrine d'Arius exigea la convocation du premier concile cecuménique. La
« AuRBL. VicT., pag. 536. — ■ coéL JusL, lib. m^de Fer.
s EusBB., vit. cojuLf iib. ly» cap. xyui; Sozom., lib. i, cap. zvm.
4 En particulier, les temples d*Aphaque sur le mont Liban, d'HéliopoIis en Phénicie, et les temples cTEsculapc et d'Apollon en Cilîcic.
5 SocmAT., lib. I, cap. xrn; Sobom., lib. u, cap. i, tv; Eosbb., vit. const,, lib. iv, cap. xxxvu.
6 cod, Theod,, loin, i, pag. U7.
7 cod. just., lom. xm, lib. i; Cod. Theod., tom. i, pag. 554; Sozoïi., lib. i, cap. ïx. » cod. Just., tom. XXVI, pag. 464. - 9,corf. Theod., tom. ni, pag. 33.
»o cod. Theod., lom. v, pag. 397; Eusbb., vU. Const., lib. iy, cap. xxy ; Socrat., lib. I, cap. XTni.
question théologique intéresse peu aujourd'hui > , mais le concile de Nicée est resté un événement considérable dans l'histoire de l'espèce humaine. On eut alors la première idée et l'on vit le premier exemple d'une société existant en divers climats , parmi les . lois locales et privées , et néanmoins indépendante des princes et des sociétés sous lesquels et dans lesquelles elle étoit placée ; peuple formant partie des autres peuples , et cependant isolé d'eux , mandant ses députés de tous les coins de Tuiiivers à traiter des affaires qui ne concernoient que sa vie morale et ses relations avec Dieu. Que de droits tacitement reconnus par ce bris des scellés du pouvoir sur la volonté et sur la pensée !
Pour la première fois encore depuis les jours de Moïse, émancipateur de l'homme au milieu des nations esclaves de l'ignorance et de la force, se renouvela la manifestation divine du Sinaï; comme autour du camp des Hébreux , les idoles étoient debout autour du concile de Nicée, lorsque les interprètes de la nouvelle loi proclamèrent la suprême vérité du monde : l'existence et l'unité de Dieu. Les fables des prêtres qui avoien t caché le principe vivant, les mystères dans lesquels les philosophes Tavoient enveloppé , s'évanouirent : le voile du sanctuaire fut déchiré avec la croix du Christ; l'homme vit Dieu face à face. Alors fut composé ce symbole que les chrétiens répètent, après quinze siècles, sur toule la surface du globe; symbole qui expliquoit celui dont les apôtres et leurs disciples se servoient comme de mot d'ordre pour se reconnoître : en les comparant, on remarque les progrès du temps et l'introduction de la haute métaphysique religieuse dans la simplicité de la foi.
« Nous croyons en un seul Dieu, père tout-puissant, Créateur « de toutes choses visibles et invisibles, et en un seul Seigneur « Jésus-Christ, fils unique de Dieu, engendré du Père, c'est-à- « dire de la substance du Père , Dieu de Dieu , lumière de lu- « mière , vrai Dieu de vrai Dieu , engendré et non fait , consub- « stantiel au Père , par qui toutes choses ont été faites au ciel et « sur la terre Nous croyons au Saint-Esprit '. »
Le concile de Nicée a fait ces choses immenses ; il a proclamé l'unité de Dieu et fixé ce qu'il y avoit de probable dans la doctrine de Platon. Constantin , dans une harangue aux Pères du concile , déclare et approuve ce que ce philosophe admet : un premier Dieu suprême source d'un second ; deux essences égales en perfections , mais l'une tirant son existence de l'autre , et la seconde exécutant
> rj reriendrai dans le tableau des hérésies. — a FlBuet, hM, eec», Uy« n, pag* 128.
les ordres de la première. Les deux essences n'en font qu'une; l'une est la raison de l'autre , et cette raison étant Dieu est aussi fils de Dieu >.
Et quels étoient les membres de cette convention universelle réunie pour reconnoître le monarque éternel et son éternelle cité ? Des héros du martyre, de doctes génies, ou des hommes encore plus savants par l'ignorance du cœur et la simplicité de la vertu. Spyridion , évoque de Trimithonte , gardoit les moutons et avoit le don des miracles* ; Jacques , évoque de Nisibe , vivoit sur les hautes montagnes, passoit l'hiver dans une caverne, se nourrissoit de fruits sauvages , porloit une tunique de poil de chèvre et prédisoit l'avenir ^ Parmi ces trois cent dix-huit évoques, accompagnés des prêtres , des diacres et des acolytes , on remarquoit des vétérans mutilés à la dernière persécution : Paphnuce, de la haute Thébaïde etdisciple de saint Antoine,avoitrœii droitcrevé et le jarret gauche coupé^ ; Paul de Néocésaréê , les deux mains brûlées^ ; Léonce de Césarée, Thomas de Cyzique , Marin de Troade, Eutychus deSmyrne, s'efTorçoient de cacher leurs blessures, sans en réclamer la gloire. Tous ces soldats d'une immense et môme armée ne s'étoient jamais vus ^ ils avoient combattu sans se connoîtrc , sous tous les points du ciel , dans l'action générale , pour la môme foi .
Entre les hérésiarques se distinguoient Eusèbe de Nicomédie, Théognis de Nicée, Maris de Calcédoine, et Ari us lui-môme, appelé à rendre compte de sa doctrine devant Athanasequi n'étoit alors qu'un simple diacre attaché à Alexandre, évoque d'Alexandrie.
Des philosophes païens étoient accourus à ce grand assaut de l'intelligence. Tous venez de voir que Constantin môme, dans une harangue, s'expliqua sur la doctrine de Platon. Un vieillard laïque, ignorant et confesseur, attaqua l'un de ces philosophes fastueux, et lui dit tout le Christianisme en peu de mots : « Philosophe, au nom de Jésus-Christ, écoute : « Il n'y a qu'un Dieu qui a
> GoNST. Mao. , in oral, ianetor, cœt., cap. ix.
* Hic paslor ovium, etiam in episcopata positus permansil. Quadam vero nocte cum ad caulas fures Tcnissent, et maniu improbas quo aditum educendis ovibus facerenl extendi»sent, inyisibiiibusquibusdam Tinculls restricti, usque ad lucem velut traditi lortoribua permansenint. (Ruff., lib. i, cap. v.)
3 Jacobus enim, episcopus AntiochiœMygdoniff, quam Syri yuigo et Assyri Nisiblm appcllant, plurima fecit miracula. (Thbodor., lib. i, cap. ui, pag. 34.)
4 Paphnutius, homoDci, episcopus ex iEgypti partibus confessor, ex illisquos Maxiniianus, dexteris oculis cflbssis et sinistro poplitc succiso, per metalla dainnaverat.(RuFF.,Iib. i, cap. IV.)
'i Paul IIS vero, cpifcopus Ncocapsarap, ambabus manibus fucrail debUitatus, candente ferro eis admoto. (Thbodor., lib. i, cap. tu, pag. S5.)
u tout fait par son Verbe, Uoutafrermi par son Esprit. Ce Verbe « est le Gis de Dieu; il a pris pitié de notre vie grossière, il a « voulu naître d'une femme , visiter les hommes et mourir pour « eux. Il reviendra nous juger selon nos œuvres*, m
Constantin ouvrit en personne le concile le 19 juin , l'an 325. Il ctoit vêtu d'une pourpre ornée de pierreries : il parut sans gardes et seulement accompagné de quelques chrétiens. Il ne s'assit sur un petit trône d'or au fond de la salle qu'après avoir ordonné aux Pères, qui s'étoient levés à son entrée, de reprendre leurs sièges. Il prononça une harangue en latin , sa langue naturelle et celle de l'Empire; on l'expliquoit en grec. Le concile condamna la doctrine d'Arius malgré une vive opposition , promulgua vingt canons de discipline, et termina sa séance le vingt-cinquième d'août de cette même année 335 .
Transportez-vous en pensée dans l'ancien monde pour vous faire une idée de ce qu'il dut éprouver, lorsqu'au milieu des hymnes obscènes , enfantines ou absurdes à Vénus , à Bacchus, à Mercure, à Cybèle , il entendit des voix graves chantant au pied d'un autel nouveau : « O Dieu , nous te louons ! ô Seigneur , nous te confes- « sons! ô Père étemel, toute la terre te révère ! » La prière latine composée pour les soldats n'étoit pas moins explicite que l'hymne de saint Ambroise et de saint Augustin *.
L'esprit humain se dégagea de ses langes : la haute civilisation , la civilisation intellectuelle, sortie du concile de Nicée, n'est plus retombée au-dessous de ce point de lumière. Le simple catéchisme de nos enfants renferme une philosophie plus savante et plus sublime que celle de Platon. L'unité d'un Dieu est devenue une croyance populaire ; de cette seule vérité reconnue date une révolution radicale dans la législation européenne , longtemps faussée par le polythéisme , qui posoit un mensonge pour fondement de l'édiQce social.
* DialecUci quibiudam sermonum prolusionibus... sese exercobant.. Lalcus quidam, ex conrcssorum numéro, recto acslmplici priedilus sonsu , cum dialecticis congroditur, hisquc illos vcrbUcompclIaviL— Ghristus et apostoli non artem nobU dialecticam, nocinanem ver- Butiam Iradidcrunt, sed apcrtam ac simplicem 8enlcnliam, quœ fidc bonisque actibus eusloditur. Quœ cum dixissct, omnes qui aderant, admiratione percahl, ei aftseiuerunt. (80- CRAT., ffist. erries.^ Ilb. i, cap. viii, p. 19.)
'* Te soluni agnoscimus Dciim, te regem profitemur ; te a^jutorem invoctmus. Tui muneris est quod victorian retulimus, quod hoitos superavimus : tibi ob pr«ttcrita jam bona gratias agimus, et Tuturaa lespcramus. Tibi omnes supplicamus, utque impcratorcm nostrum Constantinuui, une cumpiissimis cjus libcris, incolumcm et victorem diuliMîme nobis serves, rogamus.
Uoc die solis a militarilms numeris Ocri, et hœc vcrba inlcr precaodum ab iis proferri prwcepit. (EusBB. Pampu., de vU. contt., lîb. ir, pag. 443.)
Cependant ( telle est la difficulté de se tenir dans les régions de la pure intelligence !) tandis que le polythéisme et la religion corporelle tendoient à sortir des nations , ils y rentroient par une double voie : les philosophes , pour se rendre accessibles au vulgaire, inventoient les jfénie«; et les chrétiens , pour envelopper dans des signes sensibles la haute spiritualité , honoroient les scùms et les reUques.
On a conservé le catalogue des prélats qui portèrent les décrets du concile aux diverses Églises ', Les Germains et les Goths connoissoient la foi , Frumence Tavoit semée en Ethiopie , une femme esclave l'avoit donnée aux Ibériens, et des marchands de l'Os* roëne à la Perse. Tiridate , roi d'Arménie , professa le Christianisme avant les empereurs romains.
Au surplus Constantin se mêla trop des querelles religieuses^ où l'entraînèrent quelques femmes de sa famille, et les obsessions des évêques des deux partis. Après avoir exilé Arius , il le rappela , et bannit Athanase, qui remplaça Alexandre sur le siège d'Alexandrie. Arius expira tout à coup à Constantinople en rendant ses entrailles, lorsque Eusèbe de Nicomédie s'efforçoit de le ramener triomphant'. Le vieil évèque Alexandre avoit demandé à Dieu sa propre mort ou celle de l'hérésiarque , selon qu'il étoit plus utile à la manifesh tation de la vérité ^
Constantin défit successivement les Sarmates et les Goths , et reçut des députations des Blemmyes , des Indiens , des Éthiopiens et des Perses. Il se déclara l'auxiliaire des Sarmates dans une guerre que ceux-ci eurent à soutenir contre les Gk>ths ; puis il contracta une nouvelle alliance avec les derniers, qui s'engagèrent a lui fournir quarante mille soldats appelés fœderati , alliés 4. Les
I Hosius, eplscopus Gordul», sancUs Dci Ecclestis quœ RomiB sunt, et in Iulia et Hispania tou, et fn reliquis ulterius naliooibus usque ad Oceanum commoranlibus, per eos qui cum ipso erant, romanos pretbyteros Vilooem et Vincenlium. {Gelasii cyzUeni , act. Cov^ cii. Nicœn., lib. m, pag. 807, in ConciL gêner. EccUs. cath,, tom. i, Romœ, 4608.)
> Eu8ebiani8 satellilum imlar eum stipantibus per mediain eiviutem magnifico incedebat. (SocAAT., Bistor. eeeUHatt,, lib. i, cap. xxxtiii, pag. 65.)
s Cum oraaset Alexander ac rogaiael Domlnum, ut aut ipaum auferret... Voiom sancti impletum est... nam Arius... crepuit. ( Epiphan., epise.ConstantiœtOpus contra odoginta hœreset , lib. n, pag. m. Farisib, IS64. )
Petitio Alexandri erat hujusmodi : ut si quidèm reoU easet Arii sententia, ipse diem disceptioni prsstitutum nusquam vidcret ; sîn vera esset fldes quam ipse proflteretur, ut Arius impiotatis poenas lueret. (SocmAT., lib. i, cap. xxxvu, pag. 64.)
4 Nam et dum famosisainiain et Rom» lemulam in suo nomine conderet oivitatem, Go • thorum interruitoperatio, qui, fœdere inito cum iniporatore, xl suorum miilia illi in ao latia contra gentes varias obtuiero ; quorum et numerus, et miilia uaque ad pranens in re publica nominantur, idest*fœderati. (Amm., p. 648; AuR. V., pag. 527; JoRM., (ie rtb.'get., p. 640, cap. aai.)
Sarmates avoient armé leurs esclaves; chassés par ces mêmes esclaves, ils sollicitèrent et obtinrent des terres dans l'Empire ■.
Sapor II , alors assis sur le trône de la Perse , portoit un nom fatal aux empereurs romains. Son père, Hormisdas II, laissa en mourant sa femme enceinte. Les Mages déclarèrent qu'elle accoucheroit d'un fils ; ils mirent la tiare sur le ventre de cette reine, et l'embryon roi , Sapor , fut couronné dans les entrailles de sa mëre^ Ce fut à ce prince que Constantin écrivit une lettre en faveur des chrétiens, lui rappelant la catastrophe de Yalérien puni pour les avoir persécutés. Sapor se put souvenir de cette lettre lorsque Julien marcha contre lui. Le monarque des Perses avoit un frère aine exilé, Hormisdas, que vous retrouverez à Rome.
Glonslantin , heureux comme monarque , n'échappa pas au malheur comme homme. Les calamités qui désolèrent la famille du premier Auguste païen semblèrent se reproduire dans la famille du premier Auguste chrétien.
De Minervine , sa première femme , (Constantin avoit eu Crispus , prince de valeur et de beauté, élevé par Lactance. Soit que le fils de Minervine inspirât une passion à Fausta , sa marâtre \ soit que Fausta fût jalouse pour ses propres enfants des grandes qualités de Crispus , elle l'accusa auprès de son mari % et renouvela la tragique aventure de Phèdre. Constantin fit mourir son fils , ainsi que le jeune Licinius son neveu , âgé de onze ans : Crispus eut la tète trûichée à Pôle , en Istrie 4. Bientôt instruit par sa mère Hélène de l'innocence de Crispus , et des mœurs dépravées de Fausta , Constantin ordonna la mort de cette femme, qui fût étouffée dans un bain chaud ^. Les chrétiens et les gentils jugèrent diversement ces actions : saint Chrysostome en conclut qu'il ne faut ni désirer la puissance , ni chercher d'autre félicité que celle de la vertu et du ciel ^ ^ le philosophe Sopâtre , consulté par Constantin , selon Zo-
■ Eo8., vit. Omst,, p, 599; Ami., pag. 476 ; JomN., pag. «41.
• Qui, cum responderent masculam prolem pariiuram, nihil ultra morali sunt, 8ed, cidari utero Imposita, embrjum rcgem pronuDtiarunt. {AgatMœ schokut,, lib. ir, pag. 435. Paris, 1670.
3 Crispum flUum Ccsaris omatum titulo quod in suspicionem Teniaset quasi cum Fausta norerca consuesceret, nulla ratione juris naturalis habita sustulit. (Zosim., aUtor,^ lib. n, pag. 54. Basiles.)
4 Hua., Ckr. Eut., pag. 588; Amm., lib. xit, pag. S9.
8 Nam cum balneum accendl supra modum Jussisset, eique Faustam inclusissct, mortuam iode eitrazit. ^Zosiii., Hist., lib. u, pag. 34. Basiles.)
^ kurii d^ivûv x^etrwv oux^ <l o^ r^ ^à^i,fi* m/iurtro iv «ovoc^,... AX).à O'JX ^ BocviXcca TMflcvni rôây oypmAv.
Aller Yoro qui ounc rerum potitur, nontic ex quo diadema gestat, perpétue yersatur in
sime, déclara que la religion des Grecs n'avoit point d'expiation pour de pareils crimes *. Cependant l'idolâtrie avoit trouvé des dieux indulgents pour Néron et Tibère.
Est-il vrai que Constantin se repentit, qu'il passa quarante jours dans les larmes , qu'il éleva à Crispus une statue d'argent à tête d'or, avec cette inscription : «< A mon fils malheureux , mais innocent > ? » L'autorité sur laquelle repose ce fait est suspecte. Dieu ne demandoit point à Constantin une statue de Crispus ^ il lui demanda le reste de sa famille.
Constantin ne reçut le baptême que peu d'instants avant sa mort , à Achiron, près de Nicomédie. Il avoit témoigné le désir d'être baptisé dans les eaux du Jourdain , comme le Christ ; le temps lui manqua. Dépouillé de la robe de pourpre pour quitter les royaumes de la terre , et revêtu de la robe blanche pour solliciter les grandeurs du ciel , le premier empereur chrétien expira à midi , le jour de la Pentecôte. Trois cent trente-sept ans s'étoient écoulés depuis que la religion chrétienne étoit née parmi des bergers dans une étable : Constantin la laissoit sur ce trône du monde dont elle n'avoit pas besoin.
Constantin avoit eu trois frères de père, par Théodora, belle- cowstahœ, fille de Maximien-Hercule *, savoir : Dalmatius, Jules Constance, ^^i^vs^^p! Annibalien. Audej. c.
Dalmatius mourut et laissa un fils de son nom, fait césar, et un autre fils , Claudius Annibalien , nommé roi du Pontet de l'Arménie.
J uies Constance eut de Galla, sa première fenmie, 6allus,et de Basiline, sa seconde femme, Julien. On ignore la postérité d'Annibalien , ou l'on n'en sait rien de précis.
Les frères , les neveux et les principaux officiers de Constantin furent massacrés après sa mort, à l'exception des deux fils de Jules Constance. Les causes de cette conspiration spontanée de l'armée et du palais , que rien n'avoit semblé présager, ne sont pas clairement expliquées : l'authenticité de l'écrit posthume de Constantin, et dans lequel il déclaroit à ses trois fils avoir été empoisonné par ses deux firères, est à bon droit suspecte. Constance immola-t-il à la seule fureur de son ambition ses deux oncles , sept
laLoribus, molestiis, calamiuiibus?... At non bujusmodi cœlorum regnum. (S. J. Chrt- 80ST., ad Phelip., hotncL xv, tom. xi, pag. 319.)
< Ad flamines aecedens, admissorum lustrationes poscebat : illis respondenlibus non esse iradilum lustrationis modum qui tam fœda piacula posfet eluere. (ZosiM., Hist., lib. u , p. 31. Basile».)
* Tandem permoltu pœnilentia intègres quadraginU dies illiim luzit, tanu animi «gritu-
de se6 cousins , le patricien Optatus et le préfet Ablavius? Mais il restoit à GoDStance des flràres qui n'étoient pas alors en sa puissance. Julien, saint Athanase, saint Jérôme, Zosime, Socrate, autorités si contraires , se réunissent néanmoins pour charger sa mémoire >. Il est probable que ces meurtres furent le firuit de diverses passions combinées avec la politique du despote, qui enseigne à chercher le repos dans le crime. Le paganisme, l'hérésie, la turbulence militaire , trouvèrent des satisfoctions et des vengeances dans cette extermination de la famille impériale.
L'Empire demeura partagé entre les trois fils de Constantin : Constantin , Constance , et Constant. Constantin et Constant prirent les armes l'un contre l'autre-, Constantin périt auprès d'Aquilée * , dès la première campagne ; Constant , seul maître de l'Occident, flit attaqué par les Franks; et Libanius nous a laissé, à l'occasion de cette guerre, quelques détails sur les mœurs et le caractère de nos ancêtres '.
Magnence , Barbare d'origine et chef des Joviens et des Herculéens , salué auguste par ses amis , obligea Constant à prendre la fuite , et le fit assassiner au pied des Pyrénées. Ce prince ne trouva qu'un seul homme qui voulût s'associer à sa mauvaise fortune : c'étoit un Frank nommé Laniogaise^, plus fidèle au malheur des rois qu'à leur autorité.
L'unique fils de Constantin qui restât alors , Constance , après avoir mal combattu les Perses, après avoir dépouillé Yétranion, usurpateur de la pourpre en Illyrie , après avoir refusé de traiter avec Magnence, vainquit celui-ci à Murza ^ : bientôt après il le réduisit à se tuer.
Avant d'obtenir ce succès , une faute avoit été commise ; elle montre le degré de foiblesse et de misère auquel l'Empire étoit déjà descendu : retenu en Orient par des affaires graves , Constance, lorsqu'il apprit la révolte des Gaules , invita les Allamans à passer le Rhin , afin d'arrêter les forces de Magnence. Les Alla-
dlno, ut nunquam lararet corpus, nec lecto rccumberct. Prœterea ilatuam ei posuit ex argento puro et ex parte inauratam prster caput, quod ex puro auro confectum erat : interiptfs In fronte hit yeraibui : FiHus meut injuria affedut (h kiùt^/u^oç vco«/kov)- Gboko. Godin., éhAnliquiUMbut amstantiuopolitanis , pag. U. Pariiîts, 1650.
* JuiJAN., ad Athen., Ath. adsolit.^ vit. AgenU^ tom. i, p. 856; Hier., CAr.; Zos., HiiL, pag. 698; SocR., Hitt. icdêê.t lib. ui, cap. i, pag. 465.
* EuTR., AUR. VicT., l?p<t.— 3 Liban., OraL^ lu, pag. 458.
4 Zoa., lib. u, p. 693; Vict., EfiU; EuTR., Hiero», chr, ; lOAC., Chr„ an. SSO ; AliM., lib. XT, cap. T. Laniogaiso... solum adfuissc roorituro Gonitanti supra relulimus.
^ Il resta cinquante mille liommes sur le champ de bataille, selon Victor, et il prétend que les Romains ne se relerérent jamais de cette perte*
mans obéirent, et , depuis la source du Rhin jusqu'à son eœbou* chure, ils occupèrent trente lieues de pays en largeur, sans compter celui qu'ils ravageoient.
Les panégyristes affirment que Constance , héritier de tous les États de son père , usa bien de sa victoire \ les historiens assurent qu'il ne put porter sa fortune. Durant ces discordes, on voit des capitaines franks et des corps franks servir différents partis , des évoques aller d'un camp à l'autre en qualité d'ambassadeurs; à la bataille de Murza , l'empereur se retire dans une église pour prier^ il eût mieux fait de combattre ; ce n'est déjà plus le monde antique.
On fixe au règne de Constance le règne des eunuques, jusqu'alors abîmés sous le poids des édits. Ces hommes (excepté trois ou quatre , doués du génie militaire) , en butte au mépris public , se réfugièrent dans les sentines du palais : trop dégradés pour les affaires publiques , ils s'enfoncèrent aux intrigues de cour, et se dédommagèrent par la virilité de leurs vices de l'impuissance de leurs vertus. Eusèbe, eunuque, chambellan et favori de Constance , dans son triple état de bassesse , fit prononcer la sentence de mort de Gallus.
Gallus et Julien, neveux de Constantin et cousins de Constance, avoient le premier douze ans , et le second six, quand arriva le massacre de la famille impériale. Marc, évoque d'Aréthuae, avoit sauvé Julien , qui fut caché dans le sanctuaire d'une église ' : Gallus, épargné comme malade et près de mourir, ne sembla pas valoir la peine d'être tué.
L'enfance de ces deux princes fut environnée de soupçons et de périls ; ils demeurèrent six ans enfermés dans la forteresse de Marcellum, ancien palais des rois de Cappadoce. Gallus à vingtcinq ans, honoré du titre de césar par Constance, épousa la princesse Constantina , fille de Constantin le Grand , et veuve d'Annibalien , roi du Pont et de l'Arménie. Il établit sa résidence à Antioche , d'où il gouverna ce qu'on appeloit alors les cinq diocèses de la préfecture orientale.
Passé de la solitude à la puissance, Gallus transporta l'inquiétude et l'âpreté de la première dans la placidité et la modération nécessaires à la seconde : il devint un tyran bas et cruel , livré aux espions, espion lui-môme. Il s'en alloit déguisé dans les lieux publics : son travestissement ne Tempèchoit pas d'être reconnu , car Antioche étoit éclairée la nuit d'une si grande quantité de lumiè-
' Naz., orat. m, pag. 90 ; Roll., iui ; IUrt., gr., p. 46.
res, qu'on y voyoit comme en plein jour ■ , ce qui rappelle la police des villes modernes. Gonstantina, femme de Gallus, étoit encore plus que lui altérée de sang et de rapine : on Taccusoit de prendre en secret le titre d'augusia ^ , dans l'intention de donner publiquement celui d'auguste à son mari.
Mandé à la cour de Milan après le massacre de deux ministres que lui avoit envoyés l'empereur, Gallus eut l'imprudence d'obéir^. La lettre qui l'appeloit étoit pleine de protestations d'amitié et de services. Il fut arrêté à Pettau , conduit à Flone en Istrie , dépouillé de la chaussure des césars, interrogé par l'eunuque Eusèbe , condamné à mort et exécuté non loin de Pôle , où vingthuit ans auparavant Crispus avoit été décapité 4. Que de têtes, l'effroi des peuples , furent abattues par le bourreau ^ !
Les Isaures et les Sarrasins désoloient l'Asie^; les Franks et les autres Germains continuoient leurs courses transrhénanes ; Rome se soulevoit pour du vin au milieu de ses débauches et de ses spectacles?. Constantin et Constance singulièrement attachés aux Barbares, et les ayant promus à presque toutes les charges de TEtat , il se trouva que Silvain , fils de Bonit , chef frank , commandoit rinfanterie romaine dans les Gaules : c'étoit un homme doux et do mœurs polies, quoique né d'un père barbare ; il savait même souffrir^ dit l'Histoire en parlant de lui. On l'accusa d'aspirer à la pourpre, et il étoit fidèle \ la calomnie en fit un traître : il prit l'empire comme un abri. Yingt-huit jours après son usurpation, obligé de chercher un plus sûr asile , il n'eut pas le temps d'y entrer : il fut tué par ses compagnons lorsqu'il essayoit de se réfugier dans une église^.
Alors les Franks , les AUamans , les Saxons , se précipitèrent de nouveau sur les Gaules, dévastèrent quarante villes le long du
* Ubi pemoctantium luminum elaiitudo dierum solet imitaH fulgorem. (Amm., lib. xiT, cap. I.) De quelle maaiére Antiocbe étolt-clle éclairée? Le texte de rbistorien ne Teiplique pas. Ammien Harcellin, qui décrit minutieusement les machines de guerre, n'a pas cru devoir entrer dans le détail d'un usage journalier. Comme il est sujet à l'enflure du slyle, il ne faut pas prendre trop à la lettre la grande clarté dont il fait ici mention. Saint JérÂme (episU xir) parle des feux qu'on allumoit sur les places publiques, à la lueur desquels on se rassembloit et l'on disputoit sur les intérêts du moment. Dum audUniiam et eiroétum fuminajam in piaUU accensa soheretU, et incondUam ditputtUionem nox intertttmpereU
* Phuostoio., HUt. eceUt., lib. m, cap. ccxxii.
3 Gonstantina mourut en route i Gène , Tillage de Bltbynie. — 4 Ami., lib. xiT,cap. xi. s Quot capUa, quœ horruere genle^^ funeeti carnifices abicidenmL « AMM., lib. xiT, pag. S et seq. — 7 Jd, ibid,
* /d, lib. XT, cap. y ; AuR. Vict., Eplt,; Eirni.,HiBR., C^. Selon Ammien, Silvain étoit déjà retiré dans une petite chapelle chrétienne; on l'en arracha tout tremblant pour le massacrer. sUvanum extractum aedicula, quo exaniinalut confugei'at, ad contentieux tum ritus chtisliani lendentemy densis gladiorum ictilnu truddarunt.
HISTOMQUES. 189
Rhin y se saisirent de Cologne , et la ruinèrent ' . Les Quades et les Sarmates pilloient la Pannonie et la Haute^Mœsie^ *, les généraux de Sapor troubloient la Mésopotamie et l'Arménie : ce fut l'époque de l'élévation de Julien.
Jusqu'à l'âge de quinze ans , Julien reçut sa première éducation d'Eusèbe , évèque do Nicomédie , qui nienoit à la cour l'intrigue arienne, et de l'eunuque Mardonius, personnage grave, Scythe de nation , grand admirateur d'Hésiode et d'Homère. Le futur apostat fut ensuite réuni à Gallus dans la forteresse de Marcellum : il apprit de bonne heure à se contraindre , et parut se plaire aux vérités de la foi. Lorsque Gallus eut été nommé césar , Julien obtint la permission de suivre ses études à Constantinople , sous la surveillance d'Hérébole , d'abord chrétien , puis infidèle avec son élève , puis chrétien encore après la mort de celui-ci ^ Julien visita les écoles de l'Ionie : Constance même favorisoit les exercices de son cousin , dans l'espoir que les livres lui feroient oublier l'Empire ; mais bientôt la supériorité de l'écolier , même dans les lettres, l'alarma.
Après la mort de Gallus , Julien , conduit à Milan , étroitement gardé pendant sept mois, fut enfin relégué à Athènes. U y rencontra , avec saint Basile et saint Grégoire de Nazianze , une foule de rhéteurs qui achevèrent de le gagnei'à leurs doctrines : il prit toutes les allures du philosophe. Universellement instruit , sa mémoire égaloit son intelligence : il pensoit et il écrivoit en grec , mais il se seryoit aussi du latin 4. Les Gaules étant désolées par les Franks et les Allamans , l'impératrice Eusébie décida Constance à créer Julien césar, afin de l'opposer aux Barbares. Le disciple de Platon reçut la lettre qui l'appeloit au rang suprême comme un arrêt de mort : il leva les mains vers ce temple dont les admirables ruines ne semblent avoir été conservées qu'afin d'attester la beauté de l'ancienne liberté grecque à cette liberté renaissante. Julien monte à la citadelle , embrasse les colonnes du Parthénon , les mouille de ses larmes , implore la protection de la déesse. Il s'éloigne ensuite de l'immortelle cité où des déclamateurs et des sophistes fouloient les cendres de Démosthènes et de Socrate , mais où Minerve régnoit encore par le génie de Phidias et de Périclès.
Arrivé à Milan , il traça ces mots pour l'impératrice : « Puisses-
-' Zos., lib. m, pag. 703 ; Amm., lib. xr. — • ZodlM., lib. m , pag. 70â.
3 Amm., Ilb. XT, cap. xn.
4 Episi. IX, LVl, or. m ; Eotrop., lib. xv; EoKAP.i viL Mox.^ lib. or. x ; Socft., Ub. ni.
«< tu âToir des enfants , que Dieu t'accorde ce bonheur et d'autres «< prospérités! mais, je t'en conjure, laisse-moi retourner à mes « foyers'. » G'étoit ainsi que Julien appeioit la Grèce. Le billet écrit, il n'osa l'envoyer, arrêté qu'il fut, dit-il, par les menaces des dieux : l'apostat prit la Toix de l'ambition pour l'ordre duGiel.
Les officiers du palais s'emparèrent de l'étudiant d'Athènes , le dépouillèrent du manteau et de la barbe du philosophe , et le re^ vêtirent de l'habit du soldat. D a peint lui-même sa gaucherie dans ce nouvel accoutrement , son embarras à la cour et les railleries des eunuques *. La dernière partie de l'éducation de Julien avoit été populaire \ il assistoit aux cours des rhéteurs à Gonstantinople , comme les autres élèyes : en se plongeant dans les mœurs publiques, il y puisa des enseignements qui manquent à l'éducation privée des princes.
Constance , le sixième jour de novembre, l'an de Jésus-Christ d3ô, ayant assemblé à Milan les légions, proclama Julien césar. L'orphelin dans la pourpre , au milieu des meurtriers de sa famille , répétoit tout bas un vers d'Homère : « La mort pourprée et son invincible destin l'enlevèrent. »
Après avoir épousé Hélène , sœur de l'empereur, Julien partit pour son gouvernèrent des Gaules , auquel on avoit ajouté la Grande-Bretagne, et peut-être l'Espagne ^ Eusébie lui donna des livres ses conseillers; Constance, des valets ses maîtres 4. Tenu dans une tutelle jalouse , il ne pouvoit ni prendre seul une résolution, ni intimer un ordre, ni changer un domestique; tout étoit réglé dans son intérieur par les ordres de Constance, jusqu'aux mets de sa table; aucune lettre ne lui parvenoit qu'elle n'eût été lue : il se sevroit de la compagnie de ses amis , dans la crainte de les compromettre et de s'exposer lui-même à sa perte. A peine mit-on à sa disposition quelques soldats^. Sa seule consolation, en entrant dans le pays ravagé que Ton confloît à son inexpérience, fut de rencontrer une vieille finnme aveugle , qui le salua du nom de resCaorrateur des temples^.
Durant les cinq années que Julien gouverna les Gaules , il courut d'une ville à l'autre , d'Autun à Auxerre , d'Auxerre à Troyes , de Troyes à Cologne , de Cologne à Trêves , de Trêves à Lyon :
* Ad Ath.— • JcuAif.f ad Atb.
3 AiiM., lib. XX ; ZosiM., lib. m. — * Juuan., ad Ath., or. m. s AiiM., lib. XTii, XX, XXI, xxu; Zosni., lib. in ; Libah., or. xn; Juluh., ad Ath. 0 Tune anuB quedam orba luroinibus, cum, pcrcontando qulnam essek ingrewus, lit* litnum GcMrem comperiMet, exclamarit hune deonim templa reparaturum.
on le voit assiégé dans la ville de Sens ; on le voit passant le Rhin cinq fois , gagnant la bataille de Strasbourg sur les Allamans , faisant prisonnier Ghrodomaire, le plus puissant de leurs rois , rétablissant les cités, punissant les exacteurs, diminuant les impôts, et enGn, ce qui nous intéresse par les liens du sang, soumettant les Gamaves et les Franks Saliens : on commence à vivre avec les Franks au milieu de la future France. Julien avoit écrit ses guerres des Gaules : cet ouvrage , que Ton mettoit auprès des Commentaires de César , est malheureusement perdu \ il auroit jeté une vive lumière sur l'histoire obscure de nos aïeux au quatrième siècle.
Julien passa au moins à Lutèce les deux hivers de 358 et de 359. Il aimoit cette bourgade qu'il appeloit sa chère Lutèce '^ et où il avoit rassemblé , autant qu'il avoit pu au milieu de ses entreprises militaires , des savants et des philosophes. Oribase le médecin , dont il nous reste quelques travaux , y rédigea son Abrégé de Galien : c'est le premier ouvrage publié dans une ville qui devoit enrichir les lettres de tant de chefe-d'œuvre.
On se plaît à rechercher l'origine des grandes cités, comme à remonter à la source des grands fleuves : vous serez bien aise de relire le propre texte de Julien.
« Je me trouvois , pendant un hiver, à ma chère Lutèce » (c'est « ainsi qu'on appelle dans les Gaules la ville des Parisii). Elleoc- « cupe une tle au milieu d'une rivière ; des ponts de bois la joi- «< gnent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue ; « telle elle est en été , telle elle demeure en hiver : on en boit vow lontiers l'eau très pure et très riante à la vue'. Gomme les Pa- « risiihabitentunetle, il leur seroit difficile de se procurer d'autre « eau. La température de l'hiver est peu rigoureuse, à cause, di- « sent les gens du pays, de la chaleur de l'Océan, qui, n'étant .« éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jus- « qu'à Lutèce : l'eau de mer est en effet moins froide que l'eau
* «Diiv Acvxrrùey. caram Lutetiam,
> MIZOnûFON H ANTIOXIROZ. JuLIAN., Op., p. 840. D. Lipsi», 1096.
3 Tout cela s'accorde peu avec ce que nous voyons aujourd'hui , excepté ce qui concerne la salubrité de Teau. Même à l'époque dont parle Julien, les débordements de la Seine étoient assez fréquents. Si Julien étolt né à Rome, ou même s'il eût jamais vu le Tibre, la Seine auroit pu lui paroftre limpide en comparaison de ce fleuve [flavut Tiberintu). Il est vrai que, dans Tlonie, Julien n'avoit rencontré que THermus [turbidtu Hermus) ; il n'avoil trouvé à Athènes que deux ruisseaux; et l'Éridan , d/^8 la Lombardie , laissoit encore l'avantage à la Seine pour la clarté de l'eau. Mais enfln Julien avoit habité les rives du lac de Cosme ; il avoit vu les autres fleuves de la Gaule, les rivières de la Gappadoce ; il écri* voit le Mitopogon aux bords de l'Oronte, et bientôt ses cendres dévoient reposer sur ceux du Cydnus : comment donc la Seine lui paroissoit-elle si limpide? La Marne , comme on l'a cru , couloit-elle au-dessous de Paris ?
K douce. Par cette raison, ou par une autre que j'ignore, les choses u sont ainsi'. L'hiver est donc fort doux aux habitants de cette M terre ; le sol porte de bonnes vignes ; les Parisii ont même « l'art d'élever des Qguiers' en les enveloppant de paille de blé ce comme d'un vêtement, et en employant les autres moyens dont «i on se sert pour mettre les arbres à l'abri de l'intempérie des « saisons.
« Or, il arriva que l'hiver que je passois à Lutèce fut d'une vio- « lence inaccoutumée : la rivière charrioit des glaçons comme des <( carreaux de marbre : vous connoissez les pierres de Phrygie? <t tels étoient, par leur blancheur, ces glaçons bruts , larges, se « pressant les uns contre les autres, jusqu'à ce que, venant à <( s'agglomérer, ils formassent un pont^ Plus dur à moi-même c< et plus rustique que jamais , je ne voulus point souffrir que Ton u échauffât à la manière du pays , avec des fourneaux, la cham- « breoùjecouchois^. »
Julien raconte qu'il permit enCn de porter dans sa chambre quelques charbons dont la vapeur faillit l'étouffer.
Il y avpit à Lutèce des thermes construits sur le modèle de ceux de Dioclétien à Rome : on croit que Julien et Yalentinien V' y demeurèrent \ Ammien en parle assez souvent. Il est probable que ces thermes étoient bâtis avant l'arrivée de Julien dans les Gaules , peut-être du temps de Constantin ou de Constance Chlore. D'autres ont pensé , mal à propos , que Julien occupoit dans l'ile un palais élevé sur le terrain où fut construit depuis le palais de nos rois. On voygit encore à Lutèce un champ de Mars et des arènes : celles-ci dévoient se trouver du côté de la porte Saint-Victor : c'est ce qui résulte de quelques titres du treizième siècle^. La flotte chargée de garder la Seine étoit stationnée chez les Parisii ^ elle
> L*observalioii des Gaulois^Romains étoit Juste: les hivers sont plus humides , mais moins froids, aux bords de la mer que dans l'intérieur des terres.
* On voit que le climat de Paris n*a guère changé. II y a longtemps que l'on cultive la vigne à Surénc. Julien ne se piquoit pas de se connoltre en bon vin ; il préféroit , dit-il , les Nymphes à Baccbus. Quant aux figuiers, on les enterre cl on les empaille encore à Argcuteuil.
3 Julien peint très bien ce que nous avons vu ces derniers hivers. Les glaçons que la Seine laisse sur ses bords, après la débâcle, pourroient être pris pour des blocs de marbre.
4 Ces fourneaux étoient apparemment des poêles. 11 faudroit aussi conclure du charbon que Julien fit porter dans sa chambre, que Ton n'échaufToit pas les appartements avec du bois, soit qu'il fût rare dans les environs de Paris, ou qu'on préférât Tusage des fourneaux. Les Romains, comme on peut s'en assurer par ce qui nous reste de leurs construclions domestiques, avoient porté l'art d*échauffer leurs maisons au plus haut degré de rafflnemenl.
9 D.-T. DU Pli»., nobuv, Ann, <ie paris } Breul., 4nU de paiis»
avoit vraisemblablement pour bassin l'espace que couvre aujourd'hui la nef gothique de Notre-Dame ■ .
Tandis que Julien habitoit la petite et naissante Lutèce, Constance visitoitla grande et mourante Rome que n'a voit jamais vue cet empereur des Romains.
n existoit sans doute à Rome quelque vieillard à qui , dans son enfance , son aïeul avoit raconté l'entrée d'un prêtre de Syrie , Élagabale, sautant avec la pourpre, au milieu des eunuques et des danseuses , devant une pierre triangulaire consacrée au Soleil : voici venir dans une pompe triomphale pour un succès obtenu sur des Romains % voici venir une espèce d'idole chrétienne , Constance , pareillement environné d'eunuques , mais immobile sur un haut char éclatant de pierreries , les yeux fixes , ne se remuant ni pour cracher , ni pour se moucher , ni pour s'essuyer le front ; baissant seulement quelquefois sa courte stature afin de passer sous de hautes portes^. Autour de lui flottoient, au bout de longues piques dorées, des étendards de pourpre découpés en forme de dragons, dont les queues efiiiées siffloient dans les vents. Des gardes superbement armés, des cavaliers couverts de fer, ressemblant non à des hommes , mais à des statues polies par la main de Praxitèle4 , l'environnoient. En approchant de Rome, Constance rencontra les patriciens, le sénat, qu'il ne prit pas, comme Cinéas, pour une assemblée de rois, mais pour le conseil du monde ^ ^ il crut , en voyant les flots de la foule , que le genre humain étoit accouru à Rome ^.
Lorsqu'il eut pénétré jusqu'aux Rostres , il demeura stupéfait, au souvenir de l'ancienne puissance du Forum 7. De là l'auguste
< Prœfectui elastU Andericianorum ParUHs. Notit. Imper. Mézerai, dont la lecture et la critique doivent être suivies avec précaution, conjecture que cette flotte se tenoit à Andresy, vers le confluent de l*Oise et de la Seine, parce que les matelots qui montoient cette flotte sont nommés dans la notice AndéricieM. On jugera de la force de Targument. {aU^ toire de France avant clovis, liv. ni.) J*ai suivi Topinion de Pabbé DulSos.
• La défaite de Magnence.
3 corpus perhumiie curvabat portas ingrediens eelsas , et veltU eoUo munito rectam aeiem tuminum tendens, nec dextra vuUumy nec lœca flectebat, tanquam figmentum hominis : non eum rota concuteret nuians, nec spuens, aut os aut nasum tergens vel frieans, manumve agiians ffisus est nunquam. (Amm., lib. xti, cap. x.)
4 zÀmbis ferreis cincti, tU PraxiUlis manu poiita crederes simulaera , non viros. (lW ., ibid)
5 Aon ut Cineas iilé, pyrrhi legalus , Ui unum coactam muUUudinem regum, sed asylum mundi totiusadtsie existimabat. (Id., ibid.)
« Mupebat qua celerittUe omne quod ubiquc eU hominum gcnus confluxerit Romam» ( M., ibid.)
7 Proinde Roniani, ingressuSy imperli viilutumqut omnium larem , cum venisset ad Bostifi^ pcisipectissimum prUcœpoteniiœ Forum ohslupuH. (Id., ib.)
oriental alla descendre à Tancien palais d'Octave, qui n'avoit ni marbre, ni colonne, et dans lequel le fondateur de TEinpire, Tami d'Horace , habita quarante ans la môme chambre hiver et été'.
Ammien Marcellin , dont ces détails sont empruntés , nous peint ensuite deux choses considérables : une partie des édifices de Rome, tels qu'ils existoient de son temps , Fétonnement de Ck)nstance à la vue de ces édifices. Que d'événements étoient survenus , que de jours s'étoient écoulés , pour que le maître de l'Empire romain ne fût qu'un étranger dans la capitale de cet Empire ! pour qu'il demeurât muet d'admiration au milieu des ouvrages de tant de génies , de tant de fortunes , de tant de siècles , de tant de liberté et d'esclavage, comme un voyageur qui rencontreroit aujourd'hui Rome tout entière dans un désert ! Mais ces monuments des mœurs vivantes d'un peuple ne vivent point eux-mêmes ^ leurs masses insensibles ne purent s'émerveiller de la petitesse de Constance, comme il s'ébahissoit de leur grandeur.
Il est un certain travail du temps qui donne aux choses humaines le principe d'existence qu'elles n'ont point en soi; les hommes cessent, et ne sont rien par eux-mêmes, mais leurs vies mises bout à bout, leurs tombeaux rangés à la file, forment une chaîne dont la force augmente en raison de la longueur : de ces néants réunis se compose l'immortalité des Empires. Le nom de Rome étoit la seule puissance qui restât à vaincre aux Barbares : Rome, quoique habitée d'une foule innombrable, n'étoit plus réellement défendue que par les souvenirs de quelques vieux morts. Constance visita curieusement cette cité , dont il empruntoit Pautorité qu'on vèuloit bien encore passer à sa pourpre. Il harangua le sénat et le peuple : qu'eût répondu Marius , s'il eût mis la tête hors de sa tombe ?
En parcourant les sept collines couvertes de monuments sur leurs pentes et sommets , l'empereur se figuroit à chaque pas que l'objet qu'il venoit de voir étoit inférieur à celui qu'il voyoit' : le temple de Jupiter Tarpéien , les bains , pareils à des villes de pro-
* Ammien a seulemenl in palatium receptut. Je me range A l'opinion de Gibbon, qui Yeul que ce soit l'ancien palais d'Auguste dont Suétone dit :
^dibus modicis neque laxitatc nequc cuUu conspicuis ut in quibus porticus brèves essent, albanarum columnarum et sine marmore uUo, aut insigni pavimento conclavia, ac per annosamplius quadraginta codem cubiculo hieroe et wstate mausil. (C. Sueton. Tranq. Octav.f pag. 409. Autuerpiie.)
■ Ddnde intra teptem montium culmina , per cwclloitaies planiiiemque posita urbis membra coUustrans et suburbnna , quidquid vide "'t pritnv n , id eminere intei' cwi-ta tperabat. ( Amm, )
yince, la masse de Tamphithéâtre bâli de pierres Uburtines^ et dont les regards se Tatiguoieul à mesurer la hauteur, la voûte da PanlhéoQ suspendue comme le ciel , les colonnes couronnées des statues des empereurs , et dans lesquelles on montoit par dfig degrés, la place et le temple de la Paix , le théâtre de Pompée, l'O: déon, le Stade , magnîGques ornements de la ville éternelle >. Mais au Forum de Trajan Constance s'arrêta confondu , promenant ses regards sur ces constructions gigantesques que, dans leur ineffable beauté, l'historien déclare ne pouvoir décrire \
Le grand roi , le monarque légitime de la Perse, le frère aîné de ce Sapor II si funeste à Julien et à l'Empire romain, HormisdflM» étoit réfugié dans cet Empire : il accompagnoit Constance dans sa visite de Rome. L'empereur, se tournant vers son hôte, lui dit : «< Si je ne puis reproduire en entier ce forum , j'erre du moins M faire imiter le cheval de la statue équestre du prince. » — u Tu « le peux , dit Hormisdas ^ mais bâtis d'abord une semblable « écurie, aûn que ton cheval y soit à l'aise comme celui que nous « voyons ^ »
Ce même exilé , interrogé sur ce qu'il pensoit de Rome : « Ce « qui m'y plaît , répondit-il , c'est que les hommes y meurent H comme ailleurs ^. >»
Hormisdas suivit Julien dans son expédition contre les Perses , et s'entendit appeler traître par un officier de Sapor , lequel Sapor occupoit, contre le droit, le trône de son frère. Hormisdas vit mourir Julien ; il avoit vu passer Constantin et Constance : il laissa un (ils , que Théodose l^^ chargea de conduire une troupe de Goths en Egypte. Le dernier successeur du héros macédonien quî renversa l'ancien empire de Cyrus , Persée détrôné vint mourir greffier parmi ses vainqueurs; l'héritier du nouvel empire des Perses , rétabli sur les ruines de celui d'Alexandre , vint chercher un abri dans les palais croulants des Césars. Au lieu d'assister à l'histoire de son propre pays , Hormisdas ftit un témoin desParfehes ,
I Jovis Tarpeii delubra , quantum Urrenis divina prœceUuni : iavacra in modum prof>inciarum exstructa : ampMtheatri molem solidalam lapidas tibwtini compag0 , ad cujus summitatem œgrt visio humana conse^nâit : PatUheum velul regionetn let'ttem, speàosa ceititudine fot^ilcatam; etatosqueoerticesquitcansiU suggestu con^w-gunt, prioi'um principum imitamenta portantes , et urbis templum , forumque Paciê^ et Pompei theatrum, et Odeum , et stadium , aliaque inter hœc décora urhis txttmœ. ( Amm., lib. XTi,cap. x.)
> Ut opinamur, .. ti€r relatu ineffabUes , i\ec rursus mortaiibus appelendos, ( Id.) ibid.)
3 yinte imperalor stabulum tal^ cmidi jubeto , si vales ; equus quem fabricare dlh poniSt ita late succédât , ut iste quem videmus. (Id. , Ibid.)
4 Jd tantum sibiptacuisse quod didicisset ibi quoque homines moii, { Id., ibid.)
envoyé pour assister à l'inventaire des monaments romains mis à Tencan des nations , et pour certifier véritable la chute de Rome. Tous ne savez pas tout : Hormisdas , nourri par les mages , étoit chrétien. Ainsi vont les choses et les hommes dans Tenchainement des conseils étemels '.
Constance déclara que la renommée, coutumière de mensonge , de malignité, et toujours d'exagération, étoitrestée, danscequ'elle racontoit de Rome , fort au-dessous de la vérité*. Il y voulut laisser quelques traces de son passage ^ mais , sentant sa propre impuissance , il emprunta à la terre des tombeaux une parure funèbre pour la Reine expirante du monde : l'obélisque du temple d'Héliopolis, que Constantin avoit projeté de transporter à Gonstantinople , fut envoyé du Nil au Tibre , et élevé à Rome dans le grand Cirque. Depuis, Sixte-Quint en décora la place de Saint-Jean-de- Latran. On peut voir encore aujourd'hui déboutée monument d'un Pharaon , d'un empereur et d'un pape également tombés ^
Constance, auquel il manquoit, selon Libanius, le cœur d'un prince et la tête d'un capitaine; ce souverain , qui passa son règne dans les transes des discordes civiles et d'une guerre peureuse contre Sapor , se donnoit encore l'embarras des querelles ecclé> siastiques. Sa cour étoit arienne : dans les conciles de Séleucic et de Rimini , il embrassa lui-môme le parti des Ariens. A la sollicitation de Constant, son frère, il avoit d'abord rappelé Athanase de son premier exil ; il le maintint encore sur son siège , après la déposition prononcée au concile arien d'Antioche, mais il l'abandonna au troisième concile de Milan. Il y eut des évoques bannis , intrus, catholiques, ariens, semi-ariens. Le premier concile de Paris ou de Lutèce se tint alors ^ , et se déclara catholique sous la
< J'ai suivi particulièrement Zosimepour l'histoire d'Hormisdas; mataZonare, Agalhias et Albufarage (ex arabica latine reddita aistoiia) difTérent de Zosime en plusieurs points.
* Imperator de fama querebatw ut invalida vel maligna , quod augens omnia semper kl majus , erga hœc explicanda quœ Romœ sunt obsolesdt, ( Amm ., lib. xvi , cap. x.)
3 Constance ayoit voulu faire transporter à Constantinoplc un autre obélisque ; Julien reprit ce projet ; il en écrivit aux Alexandrins , leur proposant , en échange de robélisque , une statue colossale qui venoit d'être achevée , et qui vraisemblablement étoit la sienne. Julien ajoute que des solitaires se tenoient sur la pointe de cet obélisque , que d'autres personnes y dormoient au milieu des immondices, et y commettoient des infamies. 11 veut donc, dit-il, détruire à la fois cette superstition et cette honte : il prétend que les Alexandrins auront un grand plaisir à reconnoitre de loin , en arrivant à Constanlinople , le présent dont ils auront embelli la ville natale de l'Apostat. On croit que cet obélisque, transporté à Gonstantinople par Julien ou par Valens, fut élevé par Théodose dans PHippodrome. L'édition allemande dont je me sers n'a point la fln de celle lettre aux Alexandrins sous len«58. Celle fln, retrouvée par lUuratori, a été transportée des Anecdotes grecques dans la Bibliothrque grecque tie Fabricius.
4 Hier., de Scriptor. eccles. ; Rupik , pro Orig. ; Hilarii Fragmenta a Pithœo Ed.
protection de Julien, qui méditoitau même lieu le rétablissement du paganisme. Saint Hilaire de Poitiers, exilé en Orient, trouva les mêmes désordres en rentrant dans son église. Il écrivit contre Tempereur Constance : « Vous saluez les évêques du baiser par « lequel Jésus-Christ fut trahi *, vous courbez la tête pour recevoir <( leur bénédiction , et vous foulez aux pieds leur foi. » Lucifer de Cagliari, plus hardi encore, menace du glaive de Matathias et de Phinées Constance infldèie. Saint Martin , qui commençoit à paroître, servit d'abord comme soldat dans les troupes de l'Apostat, et donna naissance au premier monastère des Gaules , Lugugiacum ou Ligugé, à deux lieues de Poitiers. Pacôme, Hilarion, Macaire, avoient succédé à saint Antoine et à saint Paul, et saint Basile méditoit déjà la règle qui devoit gouverner dans l'Orient un peuple de solitaires.
La turbulence et la légèreté de Constance ruinoient l'Empire en convocations de conciles, transports d'évêques par les voitures et les chevaux des postes impériales'. Ses profusions augmentoient sa convoitise^ il portoit des sentences injustes, et la torture arrachoit des mensonges qu'il transformoit en vérités \ Au lieu d'employer son autorité à éteindre les disputes religieuses , il les enflammoit par sa manie d'argumenter et par les rêveries mystiques des femmes et des eunuques.
Les papes Jules et Libère s'étoient déclarés successivement à Rome pour saint Athanase , bien que Libère eût d'abord été foible , et que saint Hilaire l'eût anathématisé. Libère , persécuté , se cacha dans les cimetières autour de la ville , fut enlevé , conduit à Milan , où l'empereur l'interrogea. Il défendit Athanase et répondit à Constance , qui l'accusoit de soutenir seul un impie : « Quand je serois seul , la foi ne succomberoit pas ^ >» Exilé à Bérée, dans la Thrace, il refusa l'argent que l'empereur, l'impératrice et l'eunuque Eusèbe lui offroient. « Tu as rendu désertes les églises du <c monde, dit-il au dernier, et tu m'offres une aumône comme à « un criminel ^ ! » Félix , archidiacre de l'Église romaine , devint l'antipape arien.
Le séjour de Constance à Rome eut lieu à l'époque de la plus grande chaleur des partis attachés à Félix et à Libère. Les ma-
> AiiM. Ma,rcsll., lib. XXI, cap. xti. — » Id., ibid,
3 Impcrator Liberio dixit : Quota pars es orbis terrarum, ut lu sdius homini impio suffragari Yclis?.. Llberius dixit : Etiamsi solus sim, ndei causa non idcirco miiniilur. (Pari^ siis, 1685; Thbodob., Hist. eccles,, lib. ii, cap. xvi, pag. 94.)
4 Ecclesias orbis terrarum vacuas ac désertas fccisti, et mihi tanquam noxio eleemo- ^ynam adfers! (/cf., pag. 05.)
trônes romaines catholiques se présentèrent à Tempereur dans la magniGcence accoutumée de leur parure, le suppliant de rendre au troupeau le pasteur absent. L'empereur consentit à rappeler Libère, pourvu qu'il gouvernât l'Église en commun avec Félix. Cette résolution ftit lue dans le Cirque au peuple assemblé : les deux factions païennes , qui se distinguoient par leurs couleurs , dirent , en se moquant, qu'elles auroient chacune leur pasteur; puis la foule chrétienne fit entendre cette acclamation : Un Dieu ! un Christ ! un Évoque' ! Naguère cette môme foule s'écrioit : Les chrétiens aux bêtes ! Au milieu de cette conftision , Constance retourné en Orient % et devenu jaloux des triomphes de Julien , songea à l'affoiblir en lui demandant la plus grande partie de son armée , sous le prétexte de continuer la guerre contre Sapor. Julien pressa ses troupes , ou feignit de les presser de partir. C't»st la première grande scène militaire dont Paris ait été témoin.
Assis sur un tribunal élevé aux portes de Lutèce , Julien invile les soldats à obéir aux ordres d'Auguste : les soldats gardent un silence morne et se retirent à leur camp. Julien caresse les ofli- * ciers, leur témoigne le regret de se séparer de ses compagnons d'armes sans les pouvoir récompenser dignement. A minuit les légions se soulèvent , sortent en tumulte du banquet dotiné pour leur départ , environnent le palais , et , tirant leurs épées k la lueur des flambeaux , s'écrient : Julien auguste^ !
n avoit ordonné de barricader les portes ; elles furent Ibrcées au point du jour. Les soldats se saisissent du césar, le portent à son tribunal aux cris mille fois répétés de Julien auguste! Julien prioit , conjuroit , menaçoit ses violents amis , qui , à leur tour, lui déclarèrent qu'il s'agissoit de la m6rt ou de l'empire : il céda. Une acclamation le salua maître ou compétiteur du, monde. Il ftit élevé sur un bouclier ^ comme un roi 'frank , et couronné comme un despote asiatique : le collier militaire d'un hastaire ^ lui servit de diadème , car il refusa d'user à cette fin (étant chose de mauvais augure) d'un collier de femme ^ ou d'un ornement de cheval que lui présentoient les soldats.
* Unus Deus, unus Christus, unus Episcopus. (Thbodorbt., lib. ii, pag. 96.)
* Je ne parle point de Tautcl de la Victoire que Constance Et ôter chi sénat , et qui y tùi replacé yraiscmbiabloment par Julien. Il en sera question sous Théodose 1er.
3 Auguttwn Jutianum horrendit etamotibus concrepabani, (Ahm., lib. xi, cap. it.)
4 Iinpositusquc scuto pedestri. {rd., ibid.) Libanius s'écrie: O fefix seiUmn , inqno s<yhmnit inatt^rwathnis mù$ p^raetus tut , omni ttbi IribtmnH ronoenientius f
^ Il se nommoit Maunis.
* Le «pxie parle aussi en particulier d'une parure de tète de sa femme : VxorU eatH rel capiUs.
Afln qu'il ne manquât rien d'extraordinaire à l'avènement du restaurateur de l'idolâtrie , Julien écrivit au peuple et au sénat athénien (^d S, P, Q. Ath,) la relation de ce qui s'étoit passé à Lutèce. Il adressa des Jettres explicatives à Constance , lui demandant la confirmation du titre d'auguste. Pour trouver un second exemple d'un empereur proclamé à Paris, il fout passer de Julien à Napoléon. Après des négociations inutiles, Constance rejeta les prières de son rival ; il lui enjoignit de quitter la pourpre , non sans le traiter d'ingrat : « Rappelle-toi que je t'ai protégé alors que « tu étois orphelin. » — « Orphelin! dit Julien dans sa réponse à M Constance ; le meurtrier de ma famille me reproche d'avoir été « orphelin « ! »
Julien rassemble à Lutèce le peuple et l'armée, leur communique les messages venus d'Orient, et leur demande s'il doit abdiquer le titre d'auguste. Un grand bruit s'élève avec ces paroles : •( Sans Julien auguste la puissance est perdue pour les provinces, « les soldats et la république \ »
Le questeur Léonas tut chargé de porter la réponse publique à son mattre , avec une lettre particulière remplie de la colère et du mépris de Julien.
Décidé à marcher sur l'Orient, Julien part avec trois mille soldats ; il étoit à peine suivi de trente mille autres. Tout s*épouvante: Taurus , préfet d'Italie , s'enfuit; Florent, préfet de llUyrie , s'enfuit; Nébridius, préfet du prétoire en. Occident , demeure seul fidèle h Constance -, il perd une main d'un coup d'épée , et Julien refuse de serrer la hoble main qui reste à Nébridius '.
Le nouvel auguste descend le Danube, tantôt côtoyant ses bords , tantôt s'abandonnant à son cours ; Sirmium , capitale de riUyrie occidentale, le reçoit; il se saisit du pas de Suques, entrée de la Thrace , et s'arrête pour attendre son armée ^.
Il tourne alors le visage au passé et le dos à l'avenir ; et , se préparant la triste gloire d'avoir été le premier prince apostat, il abjure publiquement le Christianisme ; il déclare qu'il confie sa vie et sa cause aux dieux immortels , fait rouvrir à grand bruit les portes des temples , eflace l'eau du baptême par la cérémonie du taurobole : une seule des divinités évoquées apparut un moment à la fumée des sacrifices de Julien , la Victoire.
Les soldats qui l'accompagnoient , brandissant leurs épées au-
I JuLiAN., orat. ad s. P. Q. Aihen,; Liban., Orai. parent. .-'Zonar., lib. xiii. « Auguste Juliane ut provincialis, et miles^ et reip, deerevitauctoritas. (Amm., lib.xx, cap. XI.) 3 Ami., lib. XXI. Liban., orat, parent, — 4 Maxebt., Paneg.; Liban., orat.
Mi-i«i.
dessus de leurs têtes , ou tournant la pointe de ces épées contre leurs poitrines , avoient juré de mourir pour lui : cependant plusieurs d'entre eux étoient chrétiens ; mais Julien les avoit trompés. Avant de quitter les Gaules , il étoit entré le jour de l'Epiphanie dans l'église de Vienne , et y avoit fait sa prière. Ammien Marcellin affirme qu'en ce moment môme il professoit secrètement le paganisme ■ : qu'est-ce donc que le parjure avoit dit à Tienne au Dieu des chrétiens ?
Constance se préparoit à repousser l'invasion : il meurt à Mopsucrène en Gilicie, après avoir été baptisé par Euzoïus, de la communion arienne. Le sénat de la nouvelle capitale se range du loun, Mip. côté de la fortune ; Julien entre dans sa ville natale, que Constance, '^ de*j^' dit-il , aimoit comme sa sœur , et que lui Julien aimoit comme sa mère \ Constantinople chrétienne reçoit l'idolâtrie ainsi que Rome païenne avoit reçu l'Evangile.
Une commission établie à Chalcédoine jugea les ministres de Constance: Paul, Apodème et l'eunuque Eusèbe, furent justement punis; d'autres subirent injustement la mort et l'exil.
La cour éprouva une réforme totale : on congédia des milliers de cuisiniers et de barbiers. Un de ces derniers se présente superbement vêtu pour couper les cheveux du successeur de Constance. « Je n'ai pas demandé un trésorier, dit Julien , mais un barbier^ » Les agents, au nombre de plus de dix mille , furent réduits à dixsept; les curieux 9 autres espions, aboi i.
Maintenant il convient de connoître plus intimement l'homme qui a pris dans l'histoire une place tout à part , en opposant son génie et sa puissance à la transformation sociale dont les peuples modernes sont sortis.
> Adhœrere euttui chfiitiano fingebat a quojampridem occulte desciverai. (Lib. xx.) • d fMV yàp OTJnv &ç i^^fïiv iy<it cTIt qj$ finripoi ^icXv, ( JULIAM. , episU 58. ) 3 Ego iion rationatem justi , ted totisorem aeciri.
fflSTORIQUES. 201
SECONDE PARTIE
DE JULIEN A THEODOSE l'r.
Lorsque Julien fût relégué à Athènes par (Constance, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze s'y trouvoient. Le dernier nous a laissé un portrait de l'Apostat où se reconnolt l'inimitié du peintre. <« irétoit de médiocre taille, le cou épais, les épaules larges, « qu'il haussoit et remuoit souvent, aussi bien que la tète. Ses <« pieds n'étoient point fermes , ni sa démarche assurée. Ses yeux <« étoient vifs, mais égarés et tournoyants: le regard furieux, le u nez dédaigneux et insolent , la bouche grande , la lèvre d'en bas a pendante , la barbe hérissée et pointue : il faisoit des grimaces « ridicules et des signes de tôte sans sujet; rioit sans mesure, et u avec de grands éclats ; s'arrôtoit en parlant , et reprenoit ha- « leine^ faisoit des questions impertinentes, et des réponses em- « barrassées l'une dans l'autre qui n'avoient rien de ferme ni de « méthodique*. >»
Ammien Marcellin, qui voyoit Julien en beau, conserve pourtant, dans le portrait de ce prince , quelques traits de celui de Grégoire de Nazianze ' -, et Julien lui-môme , dans le Misopogon^ semble attester la fidélité malveillante du pinceau chrétien.
« La nature , comme je le présume , n'a pas donné beaucoup « d'agréments à mon visage , et moi, morose et bizarre, je lui ai
* Celte traduction n'est pas tout à fait eiacte, et n*a pas surtout Tâpreté de l'original; mais il 7 a quelque chose de si simple , de si naturel , de si grave dans le style de Fleury , que Je n'ai pas eu la témérité d'entreprendre de refaire ce qu'il a fait. Fleury et Tillemont sont deux hommes qui ne permettent pas qu'on retouche ce qu'ils ont touché. Le dernier a du génie à force de savoir, de conscience et d'exactitude, n est en présence des faits et des hommes , comme un chrétien des premiers siècles en présence de la vérité : il aimeroit mieux mourir que de faire un mensonge. Son style incorrect , sauvage et nu , est mêlé de choses qui étonnent. C'est ainsi que , poignant les derniers moments de Julien , Il dit , dans le Tangage des Pères de l'Église: « Il mourut dans la disgrâce de Dieu et des « hommes. »
• Medioci-U eratsiaturœ , capUlis tanquom pexiitei moiUbuêf hirsuta barbain acu* tum dttinenU tesiitut , ventutaU oeulorum mirantium flagrant , qui menfU i^ftM mtgtutias indieabant , superdlUi decoris et naso reetUtinio , orê paulo majore, labro Mferiore demisto , opima et incurva cervke , humeris vastis et UUiê, ab ipto eajtUe usque ttnguium iummiîates Uneamentorum reeta compagine , unde viribus valebat et cursu. ( Amm. , lib. XXT, cap. ly. ) D'après ce portrait , Julien avoit les cheveux doux , les sourcils charmants , le nez tout à hiit grec ; la beauté de ses yeux étincelants annonçoit que son ame éloit mal à Faive dans l'étroite prison de son corps. SiL on Ht argutias au lieu d'onguttias, dans le texte , on retrouveroit les yeux vih-, mais égarés et tournoyants , qu'attribue à Julien saint Grégoire de Nazianze.
« ajouté cette longue barbe pour lui infliger une peine , à cause « de son air disgracieux. Dans cette barbe, je laisse errer des in- M sectes > comme d'autres bétes dans une forêt. Je ne puis boire , u ni manger à mon aise ; car je craindrois de brouter imprudem- « ment mes poils avec mon pain. Il est heureuxque je ne me soucie <« ni de donner , n i de recevoir des baisers
« Tous dites qu'on pourroit tresser des cordes avec ma barbe : M je consens de tout mon cœur que vous en arrachiez les brins \ « prenez garde seulement que leur rudesse n'écorche vos mains « molles et délicates.
« N'allez pas vous figurer que vos moqueries me désolent; elles « me plaisent^ car enfin, si mon menton est comme celui d'un « bouc , je pourrois , en le rasant , le rendre semblable à celui « d'un beau garçon ou d'une jeune fille sur qui la nature a ré- « pandu sa grâce et sa beauté. Mais vous auti^es , de vie efféminée « et de mœurs puériles, vous voulez, jusque dans la vieillesse, « ressembler à vos enfants : ce n'est pas comme chez moi , aux « joues, mais à votre front ridé, que l'homme se fait reconnoltre.
« Cette barbe démesurée ne me suffit pas : ma tête est sale ; rate rement je la fais tondre; je coupe mes ongles rarement, et j'ai « les doigts noircis par ma plume.
« Youlez-vous connottre mes imperfections secrètes? ma poi- « trine est horrible et velue comme celle du lion , roi des animaux. « Je n'ai jamais voulu la peler, tant mes habitudes sont brutes et « abjectes. Je n'ai jamais poU aucune partie de mon corps : firan- « chement, je vousdîrois tout, quand j'aurois même un poireau «I comme Gimon*. »
Et c'est le maître du monde qui parle de lui de cette façon ! Mais cette brutale humilité est l'orgueil de la puissance. Julien avoit des vertus , de Tesprit et une grande imagination :
■ DUemrrtntêi in ea peiUculoi,
• Spanbetan a iraduit le MUopoganf La Bletterie en a donné une autre iraducUoa a?eo celle des césars et de quelques lettres choisies ; le marquis d*Argens a traduit, sous le nom de Déftusê du paganisme t oe que saint Cyrille d'Alexandrie nous a conservé de Touvrage de JullM contre les chrétiens ; enfin, M. Tourlet a publié une traduction complète des œo- Trw de eet empereur. Je me suis aidé des excellents travaux de mes devanciers , sans adopter tout à Csit leur version. La traduction du Misopogon de La Bletterie, que M. Tourlet a eonservée en la corrigeant , eat élégante, mais elle ne dit pu tout Toriginal. La Dlelterie, d'ailleurs homme d*espril, de raison , d'instruction et de talent, est resté dansTironique; il n'a pu osé aborder le sardonique; il a eu peur de Tefllronlerie des niolf : je ne parle pu du collectif messieurs adressé aux habitants d'Antioche, petite politesse de notre bonne compagnie , qu'il éloit aisé de Taire disparoitre. La Bletterie croit que Julien calomnie sa barbe ; je le pense aussi ; il est probable qu'il répéloit les rallleriea des Antiochiens,ou qu'enchérissant lui-même sur ces railleries, llexagéroU ses débuts
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on a rarement écrit et porté une couronne comme lui. Il détestoit les jeux, les théâtres, les spectacles; il étoit sobre, laborieux, Intrépide, éclairé, juste, grand administrateur, ennemi de la calomnie et des délateurs. Il aimoit la liberté et l'égalité, autant que prince le peut : il dédaignoit le tiire de seigneur ou de mattre. Il pardonna dan^s Gaules à un eunuque chargé de l'assassiner.
Un jour on lui signala un citoyen qui , disoit-on , aspiroit à l'empire, parcequ'il feisoit préparer en secret une chlamyde de pourpre. Julien chargeja rofficiëux ami du prince légitime de porter à l'usurpateur une paire de brodequins ornés de pourpre , afin qu'il ne manquât /ien au vêtement impérial'. La loi défendoit, sous peine de mort, de fabriquer pour les particuliers une étoffe de pourpre; un usurpateur étoit réduit, dans le premier moment de son élection , à voler la pourpre des enseignes militaires et des statues des dieux.
Maris , évèque arien de Chalcédoine, insultoit Julien qui sacrifioit dans un temple de la Fortune. Julien lui dit : » Vieillard , le « Galiléen ne te rendra pas la vue. » Maris étoit aveugle. — « Je « le remercie , répondit l'évoque , de m'épargner la douleur de « voir un apostat comme toi *. » L'empereur supporta cet accablant reproche.
Delphidius , célèbre avocat de Bordeaux , plaidoit devant Julien contre Numérius , accusé de concussion dans le gouvernement de la Gaule Narbonnoise ; Numérius nioit les faits. « Qui ne sera
pour tomber de plag haut sur loi vices contraires de ten détracteurs. Nous voyons laHen se baigner dans une maison de campagne , se faire couper les cheveux en arHvani à Gonslantinople ; cela n'annonce pas un homme si indifférent au soin de sa personne. Saint Augustin , dont la philosophie n*étoit pas , il est vrai , colle de Julien , pense que la propreté est une demi- ver tu.
M. Tourlet a réuni plusieurs fragments de Julien qui ne se trouvent pas dans les an^ donnes éditions de ses œuvres. 11 a rendu ainsi un véritable service aux lettres; mais la grande découverte à faire scroil celle de V Histoire des guerres de Julien dans les Goulet, Gel ouvrage eat perdu , tandis que des discours aaaei tnaigntftanUs le tont conservé». Cela Tient en partie de Tesprit du siècle où vivoit Julien : ou attachoit une eitréme importance aux écrits dogmatiques de TApostal pour les admirer ou les combattre , et Pon se souclolt peu de ce qui étoit en dehors des controverses religieuses. G*est ainsi que Gyrille d'Alexandrie, dans ses dix livres pro saneta ehrisUanorum reHçUme adotrtva Hèfùt alhei ftUHm , nous a transmis une grande partie de l'ouvrage de cet empereur contre la religion chrétienne.
* jubet ffericuhsogatTitùri pednm tegmina dari purpurea ad adffertarkim perfgrenda.(Amx.)
• lllum ( Julianum ) graviter objurgavit, impium et apostalam vocans et religionia experlem. At ille ronviciis redd^ens convicia coecum eum appellavit : Ifeque vero, inquit, Deus tous gaiils'us te uiiquam sanaturus est. Graiias^ inquit Maris , ago Deo , qnimelt^ minibus orbatiî nf viderem vmtlum luum qui in tantam proiaptut est impietatem, ( So- CBAT. , Hist. eccles. , lib. il, cap. m , pag. |80. )
« innocent) s'écria l'avocat, s'il suffit de nier? » — « Qui sera in- « nocent, repartit Julien , s'il suffit d'être accusé ■? »
D'autres avocats louoient Julien : u Je me réjouirois de vos « éloges, leur dit-il, si vous aviez le courage de me blâmer». »
Un certain Thalassius étoit dénoncé par le peuple d'Antioche , comme exacteur et comme ancien ennemi de Ga%s et de Juliea. u Je reconnois , dit l'empereur , qu'il m'a offensé ; c'est ce qui doit u suspendre vos poursuites jusqu'à ce que j'aie tiré raison de mon u ennemi. » Il pardonna à l'accusée
Un homme vint se prosterner à ses pieds dans un temple , criant merci pour sa vie. « C'est Théodote , lui dit-on , chef du conseil « d'Hiéraple, qui jadis demandoit votre tête à Constance. » — «Je « savois cela depuis longtemps , répondit l'empereur. Retourne en « paix à tes foyers , Théodote. J'ai à cœur de diminuer le nombre t< de mes ennemis et d'augmenter celui de mes amis 4. »
Une femme plaidoit contre un domestique militaire renvoyé du palais; elle n'avoit osé l'assigner tant qu'il avoit été en faveur. Celui-ci se présente à l'audience impériale avec la ceinture de son emploi; la femme se croit perdue, présumant que son adversaire est rentré en grâce*. « Femme, dit Julien, soutiens ton accusa- « tion; le défendeur n'a mis sa ceinture que pour marcher plus vite u dans la boue; elle ne peut rien contre ton droit ^. »
La publication du Misopogon tient à la même élévation de nature : à part l'orgueil cynique de cet ouvrage, un homme investi du pouvoir absolu , environné d'une armée de Barbares dévoués à ses ordres , un prince qui pouvoit d'un seul signe faire exterminer ses insolents détracteurs , et qui se contente de tirer raison d'un libelle par un pamphlet, est un exemple unique dans l'histoire des peuples et des rois. César, ddins VAnii-Catonj n'eut à se venger que de la vertu , et il ne la put vaincre , même en joignant les armes à la satire.
Les Césars sont encore plus extraordinaires que le Misopogon. Quel souverain a jamais jugé ses prédécesseurs avec autant de ri-
> Ecquii innocent esu poterit , si accusas se suffidel ? ( Amm. ) * Gaudebam plane prœ meque fereham ^siahhis laudarer quos et vitupérasse posêû adeerterem , si quid factum sit secus aut dictum. ( Amm. )
3 Açnosco quem dicilis offendisse tnejusta de causa ; et silere vos intérim consenta^ neum est , dum miM ininUco potiori faciat satis. ( Amm. )
4 Abi securus ad lares , exuttés omni metu , clementia principis , qui, ut prudens definivit , inimicorum minuere numerum augereque amicorum sponte sua conlendit ae libens, (Amm.)
^ Prosequere , mulier, si quid le lœsam exisUmas : hic enim sic cinclus est ut expe» ditius ptr lutum incedat • at pai-unt nocere tuis partiltuspotest, ( Amm. )
HISTORIQUES. à05
gueur et de supériorité? Jules César entre le premier au banquet des dieux : Silène avertit Jupiter que ce convive pourroit bien songer à le détrôner , et Jupiter trouve que la léte de ce mortel ne ressemble pas mal à la sienne. Vient Auguste , dont les couleurs du visage changent comme celles du caméléon ; Tibère, à la mine fière et terrible, et au dos couvert de lèpre; Caligula, monstre sur-le-champ précipité dans le Tartare; Claude, pauvre prince qui n'est rien sans Pallas , Narcisse et Messaline ; Néron , une couronne de laurier sur la tête, une lyre à la main, et qu'Apollon jette dans le Cocyte ; ensuite des gens de toutes sortes , les Galba , les Othorf, les Vitellius-, Vespasien, qui accourt pour éteindre le feu mis aux temples ' *, Titus, qu'pn envoie à la Vénus publique ; Domitien, qu'on enchaîne auprès du taureau de Phalaris ; Nerva , à propos duquel Silène s'écrie : « Vous autres dieux , vous laissez « quinze années un monstre sur le trône, et ce vieillard affable « et juste n'a pas régné un an entier ! » Jupiter apaise Silène en lui annonçant que des princes vertueux vont suivre Nerva.
Trajan paroît : aussitôt Silène recommande à Jupiter de veiller sur celui qui verse à boire aux immortels. Que cherche Adrien ? son Antinous? Il n'est point dans l'Olympe. Antonin, modéré, excepté en amour, s'arrôteroit à couper en portions égales un grain de cumin. A la vue de Marc-Aurèle , Silène déclare qu'il n'a rien à lui reprocher.
Survient un débat entre Alexandre et César, jouteurs de gloire. César aflirme qu*il a eOacé les grands hommes ses contemporains et les grands hommes de tous les siècles et de tous les pays. Que prétend Alexandre avec sa conquête de la Perse? Peut-il opposer quelque chose à la journée de Pharsale? Quel étoit le capitaine le plus habile, de Pompée ou de Darius? Où éloient les meilleurs « soldats? Toi , Alexandre , tu as égorgé les citoyens de Thèbes , « incendié les villes des malheureux Grecs ; moi , César , j'ai « conquis les Gaules, passé le Rhin, franchi l'Océan , sauté sur le « rivage des Bretons. Tu as vaincu dix mille Grecs : j'ai défait cent « cinquante mille Romains. »
Alexandre, qui commençoit à entrer en fureur, apostrophe Jupiter et lui demande quand enfui ce babillard romain cessera de se donner des éloges. Il a triomphé de Pompée ! Pompée , pauvre homme qui profita des triomphes de Lucullus ! on lui donna le nom de grand, par flatterie*, mais pouvoit-on le comparer à Marins, aux' deux Scipions, à Camille? »« Tu as battu Pompée, César?
* Allusion à riiiccndie du (emp!e de Jérusalem et du Capitole.
« Pompée , si amoureux de sa coiffure qu'il ne s'osoit gratter la « tête que du bout du doigt ! Tu ne soumis les Gaulois et les Geru mains que pour asservir la patrie : fut^il jamais rien de plus im- M pie et de plus détestable? Ne traite pas avec tant de dédain les H dix mille Grecs que je me vis forcé d'accabler. Tous , Romains , « qui à peine avez pu vous rendre maîtres de la Grèce dans sa dé- « cadence , vous qui vous êtes épuisés à soumettre un petit Etat « presque ignoré aux beaux jours de THelIénie , que seriez-vous « devenus s'il vous eût fallu combattre les Grecs unis et florissants? « Il vous sied bien de parler avec mépris de ma conquête de la « Perse , fameux conquérants qui , après trois siècles de guerre , « êtes parvenus, à la sueur de votre front, à vous emparer de « quelques villages au delà du Tigre ! Moins de dix ans ont suiB «I à Alexandre pour dompter la Perse et les Indes. » La satire continue de cette manière impitoyable, baute et juste, jusqu'à Constantin, outrageusement traité par le restaurateur deTidolàtrie : il le livre à la déesse de la mollesse qui l'embrasse , le revêt d'une robe de femme de diverses couleurs , et le conduit par la main à la Luxure. Auprès d'elle Constantin trouve un de ses Gis (Crispus)qui crioit incessamment : « Corrupteursde femmes, homicides, sacrilé^ « ges, scélérats, vous tous qui avez besoin d'expiation, approchez I u avec un peu d'eau je vous rendrai purs. Si vous retombez dans «t vos fautes, ft*appez-vous la poitrine, battez-vous la tête: tout « vous sera remis '. >»
Ici il y a triple calomnie et haine atroce : on ne reconnoît plus le souverain supérieur qui condamne les mauvais princes , et le grand homme qui juge ses pairs.
Julien étoit musicien , et poète de talent : nous avons de lui deux épigrammes élégantes , l'une contre la bière , l'autre où Torgue est décrit à peu près tel que nous le connoissons ». Ses lettres
> Oaiç fScfiWi, face /&e«C7fovo$i 09tç iwyiki xod j8à)t)kVfMÇ^ ma tfotyà/^v iàxo^mm yàfi uùtbv routwi TW w^rt Xqù^xç , aùrtxa xurxpôit. JLav «àitv ivoxot rôti «vrotç ycvifrocc , Aiiffci TV a%9oi x^^xvtl , x«i rÂv /tfxï^v ««râÇavre xarx^û yivirroit. Quisquis mulienim cormptor, qulsqnis homickia est, quisquis piaculo aul exsecrando sccinrc se obstrimit, fideoter hue adito. Etenim simul atque hac aqua ablutus Tueril , iUico ego eiun ponmi reddam. Quod si iisdem rursuâ se nagiUis couiaminarit , eOiciatii uli , luuso pecLore e capite percusso , expietur. ( in Cœsar. , pag. 3S6. B. )
* n existe en manuscrk, diMMi , un poëme de Julien sur le soleii , et quelques liaraii» gués Don publiées. D^iue gronde quantité de lettres sorties de la plume fécoode de Julien, on n'eu connott gui^re plus de soixante-quatre. Yossius assure que les Césars étoieut intitulés , dans les anciens manuscrits , les saturnales et te Banquet ; mais Suidas distingue les césuars des SaiumcUes, et cite de ce dernier ouvrage des choses qui ne se trouvent point dtns Us césars. Suidas indique encore deux ouvrages perdus de Julien , l'un sur les trnêê figures , l'autre sur l'originedu mal contre les ignorants. Eunape , dans ses Vies des M>-
fflSTOMQUES. 207
sont instructives , quoique d'un style peu naturel ' : en voici une où il y a trop de Néréides , de Grâces , de Nymphes , de lieux communs de mythologie, et qui ressemble assez à ces épîtres toutes fleuries de lis et de roses , que le grand Frédéric écrivoit à des gens de lettres la veille d'une bataille ; mais le sujet en est touchant et les descriptions agréables -, elle nous apprend quelque chose d'intime de la vie et de la jeunesse de Julien.
L'aïeule maternelle de Julien lui avoit laissé une petite terre en Bithynie ; l'empereur écrit à un ami dont on ignore le nom , pour lui en faire présent. Quel est le roi d'une province de l'Empire romain qui ne croiroit aujourd'hui déroger à sa puissance , démembrer le domaine de sa couronne , et compromettre la dignité de son sang » en offrant d'aussi bonne grâce Théritage de sa grand'- *mèreàunami?
« La maison n'est pas à plus de vingt stades de la mer; mais « on n'y est point étourdi par le marchand , ou par le matelot « criard et querelleur. Cependant on y jouit des présents des Né- » réides y et l'on peut y avoir le poisson frais et palpitant. Si tu « montes sur un tertre peu éloigné de la maison , tu verras la
phlsles , parle souyenl de Julien ; il en afoit écrit l'histoire ; peul-étre bUsoil-elle partie de ton NUMre des empereurs depuis Alexandre Sévère. On croit que celle-ci se retrouve en partie dans les deux livres de Zosime , qui se seroit contenté de retoucher le travail d'Eunape; Gallisle , au rapport de Socrate , avoit mis en vers la vie de Julien. On présumoil, dans le dix-septième siècle, que l'histoire politique d'Eunape étoit dans les bibliothèques d'Italie. Le monde littéraire doit au savant M. Boissonade une édition grecque d'Bunape , dont M. Cousin , Juge compétent , parle ainsi ; son suffrage sera d'un tout autre poids que le mien : « Personne, en effet , n'étoit mienx préparé à donner une édi- <( tion critique d'Eunape que M. Boissonade , qui a déjà si bien mérité de la philosophie <c «éopUlon|cienBe en publiant une nouvelle édition de la Vie de Proclus par Marinus, « et le commentaire inédit de Proclus sur le cratyie. Et comme si ses propres ressour- « ces ne lui sufflsolent point, sa modestie lui a hit un devoir de se proeurer tons les « amérlanx amassés par ses devanciers.- Le spécimen de Carpxow le mettoit en possession « des noies de Fabrleius , et par l'intermédiaire de Schœfer , Erfurt , entre les mains du- « quel éloient tombés les travaux inédits de Wagner , les a obligeamment communiqués <f à M. Boissonade , avec des notes de Reinésius. Pour la vie de LIbanius, il a eu tes a notes Inédileade Valois ; et deux exemplaires d'Bunape , qui avoîeni appartenu i Walc- « kenaer, lui ont fourni quelques corrections heureuses déposées sur les marges par « Walckenaer, ou par lui recueillies sur l'exemplaire de Vosslus conservé à H biblioit, thèque de Leyde, sans compter les conjectures de Tillustre évéque d'Avranches , Huet, « que contient un des exemplaires de la bibliothèque de Paris , et d'autres secours qu'il « seroit trop long d'énumérer, et qui tous disparoissent devant la vaste collection de reci marques de toute espèce dont Wyltenbach a enrichi l'ouvrage de notre savant conpa- <f triote : de sorte que les deux volumes dont se compose cette édition d'Eunape présentent « les travaux des maîtres de différents pays et de différents siècles , habilement employés « par un des maîtres du siècle présent. »
I Libanius prétend avoir atteint la perfection du style épislolaire , et II aocorde la seconde place à Julien. Pline le Jeune offre le modèle de ce bel-esprit élégant et recherché, iaiié par Julien et les Grecs de son temps.
u Propontide, ses lies et la ville qui porte le noble nom d'un em- « pereur. Là tu ne seras point au milieu des algues, des mousses » et des autres plantes d^gréables et inconnues que la mer jette (c sur ses grèves , maisau milieu des saules , parmi le thym et les u herbes parfumées. Couché, un livre à la main , après une leo- « ture attentive, tu pourras reposer tes yeux fatigués : la mer et u les vaisseaux te seront un charmant spectacle. Dans mon enu fance , ce lieu me plaisoit , parceque j'y trouvois des fontaines (t qui n'étoient pas à mépriser , des bains assez propres , un pota- « ger et des arbres. Lorsque je devins homme , je désirai ardem- » ment revoir ce lieu ; j'y suis maintes fois retourné en compagnie « de quelques amis. Je m'y suis môme assez occupé d'agriculture » pour y laisser, comme un monument, une petite vigne qui u donne un vin suave et parfumé. Tu verras dans mon clos-Bacu chus et les Grâces : la grappe pendante au cep , ou portée au « pressoir, exhale l'odeur des roses-, la liqueur dans le tonneau « est déjà du nectar, si nous en croyons Homère. Tu me demandeu ras peut-être , puisque les vignes viennent si bien dans ce sol , u pourquoi je n'en ai pas planté davantage ? mais d'abord je ne « suis pas un cultivateur bien habile ^ ensuite les Nymphes temu pèrent pour moi la coupe de Bacchus -, je ne voulois de vin qu*aur « tant qu'il en falloit pour moi et mes convives , dont tu sais que « le nombre n'est pas grand. Accepte donc ce présent , ô tète chéa rie ' ! Il est petit , sans doute ; mais ce qui va d'un ami à un ami , u de la maison à la maison, est très doux, comme le dit le sage « poète Pindare*. »
Les discours de Julien ont les défauts de la littérature de son temps; mais celui qu'il adresse aux Athéniens, en partie purgé de ces défauts , montre avec quelle gravité il avoit pu écrire l'histoire des guerres des Gaulas et de la Germanie. Il est fâcheux que l'Apostat, dans deux panégyriques , ait si bien loué Constance, son persécuteur, et qu'il ait été si froid dans l'éloge d'Ëusébie, sa bienfaitrice, et peut-être quelque chose de plus ^.
> *t>i| xt^oà^ ! O cttrum caputf Horace a transporté ce tour dans le latin, et Racine dans le françois.
> Epist. XLYI.
3 Celte princesse , aussi belle qu*humainc, dit Julien (Pafi<>gr. £fM.], est représentée comme aimant les lettres, et pleine de compassion pour les malheureux : in cvfminetatn ceiso huttuma. On la voit protéger Julien , le défendre contre ses ennemis, lui Tutirnlr det livres, prendre pour Itii tous les soins de la puissance ni de la tendresse; ensuite on la voit donner un breuvage à Hélène pour la Taire délivrer de son fruit avant terme. Comment Eusébic, qui avoit élevé Julien à la pourpre, et qui consôquemmcnt ne sembloit pas craindre son ambition, vouloil-clle le priver de postérité ? Eusébie étoil stérile ; Hélène ii*éloft
Grand admirateur du passé, Julien a voulu faire remonter le vocabulaire dont il s'est servi aux jours classiques de la Grèce : assez souvent il habille à l'antique des idées modernes ; on peut se faire une idée de ce contraste par un exemple en sens opposé. L'auteur des Vies des grands hommes a écrit en grec dans un idiome complet et vieilli , et il a été traduit en françois dans un idiome incomplet et naissant , d'où il est arrivé une chose assez extraordinaire : le génie de Plutarque étoit naïf, et sa langue ne l'étoit plus; Amyolest venu, et il a donné à Plutarque la langue qui manquoit à son génie. Mais Amyot échoue dans les morales : le gaulois, qui s'étoit^i bien prêté aux récils du biographe, n'a pu rendre'les idées complexes et les expressions métaphysiques du philosophe.
De grandes imperfections balançoient dans Julien seséminentes qualités : il gfttoit son caractère original en copiant d'autres grands hommes, et sembloit n'avoir de naturel que sa perpétuelle imitation. Il s'étoit surtout donné pour modèles Alexandre et Marc** Aurèle; sa mémoire envahissoit ses actions*, il avoit fait entrer son érudition dans sa vie. Lorsqu'il renvoya aux évéques le traité de Diodore de Tarse, en faveur du Christianisme , avec ces trois mots : anegnôn , egnôn , categnôn : Avryvwv, eTvwv, xirfyvwv : J^ai lu , fat compris , fai condamné , il rappeloit mal le veni , vidi , vici de César. Ses actes de clémence étoient peu méritoires, le dédain y ayant plus de part que la générosité. Léger, railleur, pétulant, questionneur sans dignité , d'une loquacité intarissable, il eût été cruel s'il se fût laissé aller à son penchant '. Dans des emportements involontaires il s'abaissoit jusqu'à frapper de la main et du pied les gens du peuple qui se présentoient à ses audiences*. On pourroit soupçonner sa pudicité : bien que Mamertin assure que son lit étoit plus chaste que celui d'une vestale , il est probable , s'il n'est certain , qu'il eut des enfants naturels ^. Telle est la puissance d'ua mot : le nom d'Apostat , donné à Julien , suffit pour flétrir sa mémoire , mômeaujourd'hui que nous sommes séparés dece prince par quatorze siècles , et que tombent les institutions qu'il proscrivoit.
L'antipathie de Julien pour le culte des chrétiens se fortifia de
pas jeune, mais elle éioit féconde. Ces coniradictions s'eipliquèroieni par la folle d'une passion. Dans celle hypoihëse, Eusébie aurait désiré placer Julien sur le lr6ne du monde, mais elle n*auroii pu souffrir qu'une femme plus heureuse qu'elle fût la mère des enfanls de Julien.
( SocRAT., lib. ni, cap. xxi. — ■ Nax., pag. i%i,
i JuLiAN., epist. XL. Educator tneorum liberorum^
SttO ETUBES
la haine que lui inspira le prince qui maflsacra son père , livra son Arère au bourreau , et menaça longtemps $a vie : les anciens autels étant devenus les autels persécutée, Julien s'y attacha comme un caractère généreux s'attache à la patrie » à la foiblesse et au malheur *, il voulut croire à des absurdités que sa raison, condamnoit ; il employa son génie , comme les philosophes de son temps , à expliquer par des allégories le culte de ces divinités , personniQcations des objets de la nature y ou passions matérialisées. La beauté des cérémonies du paganisme enchantoit son imagination poétique, nourrie des songes de la Grèce : à la renaissance des lettres , au seiaième siècle , quelques écrivains de la France et de l'Italie , ravis des belles fables , devinrent de véritables païens , et firent alH juration entre les mains d'Homère et de Virgile. Julien attribuoit son salut à sa piété envers les dieux qui l'avoient excepté seul de la juste condamnation prononcée contre la maison impie de Constantin.
Son aversion pour le Christianisme se put augmenter encore du spectacle qu'offroit la société lorsqu'il parvint à l'empire. L'hérésie d'Arius avoit tout divisé et subdivisé ^ ce n'étoient qu'anathèmes lancés et reçus ; les catholiques mômes ne s'entendoient plus; les évêques se disputoient des sièges, et le schisme ajoutoit ses désordres à ceux de l'hérésie. Julien avoit remarqué que les chrétiens sont plus cruels entre eux que les bètes ne le sont aux hommes * (c'est un auteur païen qui l'affirme). Athanase fait la même remarque sur les Ariens '. Ces querelles dans toutes les villes , dans tous les villages , dans tous les hameaux , affioiblissoient l'Empire au dehors, paralysoient le pouvoir au dedans, rendoient l'admifmstration périlleuse et difficile. Les juges et les gouverneurs nfétotent occupés qu'à réprimer les délits, et les séditions des chrétiens. Le fameux Georges, évéque arien d'Alexandrie, per« sécuteur des païens et des catholiques , avoit désolé l'Egypte par ses rapines et ses cruautés. Diodore , un de ses adhéreois , coupoit de m propre autorité la chevelure des enfante; chevelure que l'idolâtrie maternelle laissoit croître eh l'honneur de quelque dèvinité protectrice. Le peuple lassé se souleva, massacrâ Georges , pilla sa bibliothèque, dont Julien recommanda au préfet d'Egypte de rassembler soigneusement les débris. La folie des Galiléens ,
> Nullas infestas hominibus bestias, ut sunt sibi fcrales plcrique christianorum cxperlus. (Aiui., lib. xn, cap. v.)
> Ariani Scythis ipeis crudeliores. (Atb., HisU Arian*)
HISTORIQUES. tll
dil le Blâme prince dans sa lettre à Artabinft, a presque teul perdu'.
Julien , qui n'auroit pu reeonnottre la vérité chrétienne parmi des kommes qui ne s'enteodoient pas sur la nature du Ghrial, put donc croire qu'il supprimeroit à la fois tous les naiOL en étondOtoi toutesles sectes sous l'ancien culte : erreur d'un joffe préoccupé qui prit les effets pour la cause ; qui ne vit que Intérieur des troubles , qui ne fut frappé que du mouvement à la surfaœ , el n'aperçut pas l'idée immobile reposant au fond de ces troubles. Une révolution étoit accomplie, un changement opéré dan» 1'^* pèce humaine.
Cependant l'éducation d'en&nce du grand ennemi dé la croix avoit été toute chrétienne ; il avoit disputé de dévotion à Maceilun avec son frère Gallus ^ il parolt môme qu'après avoir été lecteHr dans l'église de Nicomédie, il s'étoit fait tondre pour se fiire moine > ; intention qu'on a voulu attribuer à Thypocrisie , et qu'il est plus équitable de regarder comme le mouvement d'une ame exaltée. Julien ne pouvoit être ni chrétien ni philosophe i demi , la nature ne lui avoit laissé que le choix du Eanatisme.
Quoi qu'il en soit, aussitôt que ce prince fut séparé de Galh», il s'abandonna à la passion de l'étude , que hii avoit inspirée Mar* donius j son premier maître. Il visita à Pergame Édéaîus , dont l'é* cole jetoit un grand éclat
Chef du néoplatonisme dont Plotin étoit le fondateur, Édénus, disciple et successeur de JamUique, étoit un vieillard dsntreapril vigoureux s'élevoit vers le ciel à mesure que son corps se penehoit vers la terre. Julien vouloit en tirer toute la science ; mais le vieillard lui dit : u Aimable poursuivant de la sagesse , mon corps est un H édifice en ruine prêt à tomber : interrogez mes enfonts^. »
Ces enfants d'Édésius étoient ses disciples : Maxime, Priscus, Eusèbe et Chrysanthe. Julien s'adressa d'abord aux deux dermersi Eusèbe ne croyoit point à la théurgie , et parloit à Julien contre les opérateurs de prodiges ; il lui raconta que Maxime avoit Hnt 8ù§h rire devant lui au moyen d'un grain d'encens purifié, et d'us hymne chanté à voix basse, la statue de la déesse au temple d'Bécate ; qu'ensuite les flambeaux s'étoient allumés d'eux-mêmes^. Aussitôt Julien, transporté de curiosité, ne voulut plus écouler les
> EUnim Gatilœorum amenHa , propemodum ommia afflixU ac perdédiU (fULiAïf»» epbt. Tn.) » Et (ul cuUm usqne tonsus monoiticam vitam finmtwU^ ( S<h:bat. )
311 ÉtUBES
raiflonnemoits d'Eusèbe , et s'empressa d'aller chercher Maxime à Éphèse.
Maxime , d'un Age approchant de la vieillesse , portoit nne longue barbe blanche; son éloquence étoit entraînante*, le son de sa voix se marioit si bien avec l'expression de ses regards qu'on ne lui pouvoit réfflster *. Pressé par Julien , il fit venir Ghrysanthe , et tous les deux l'instruisirent. Maxime conduisit le jeune prince dans le souterrain d'un temple : après les évocations on entendit un grand bruit, et des spectres de feu apparurent. Julien, saisi de frayeur, fit involontairement et par habitude le signe de la croix: tout s'évanouit. Julien ne se pouvoit empêcher dHidmirer la puissance du signe des chrétiens, lorsque le philosophe lui dit d'une vwx sévère : « Croyez- vous avoir fait peur aux dieux? ils se sont M retirés, parcequ'ils ne veulent pas avoir de relations avec des « INTOfanes tels que vous *. »
On ignore le reste de cette initiation; mais on assure que Maxime prédit l'empire à Julien, s'il juroit d'abolir le Christianisme et de rétablir l'ancien culte.
Au surplus, quels que fussent les nuages dont le néoplatonisme environnoit sa doctrine , on sait qu'il admettoit des puissances subordonnées avec lesquelles on commerçoit par la science de la Cabale. Comme les philosophes ne pouvoient justifier les folies du polythéisme pris dans le sens absolu , ils composoient un système d'allégories dans lesquelles ils renfermoient les vérités de la physique, de la morale et de la théologie. Ils admettoient un Dieu-Principe dont les attributs devenoient des divinités inférieures. Les astres , la terre , la mer , les royaumes , les villes , les maisons , de mtoie que les vertus et les arts, a voient leurs génies : ceux qui tout à la foisrougissoient et se glorifioient des anciennes superstitions, chargeoient ainsi l'imagination d'inventer, pour les justifier, un système digne d'elles.
Le fond de l'ancienne doctrine platonicienne subsistoit : l'intervalle incommensurable qui sépare l'homme de Dieu , étant rempli par des êtres plus ou moins sublimes à mesure qu'ils sont plus voisins de Dieu ou de l'homme , notre ame , selon le degré de sa vertu, remonte cette longue chaîne de héros, de génies et de dieux , et va s'abîmer dans le sein du Grand-Être , beauté , vérité , souverain bien , science complète.
Plutôt alléché aux mystères que rassasié de secrets, Julien alla
I EuKAp., ibid.; Liban., Paneg., 175.
• Thboih>r.t lib. III, cap. lu; Greo. Naz., or. m. pag. 71. -
chercher jusqu'au fond de la Grèce un vieux prêtre d'Eleusis, qui passoit pour ne rien ignorer. Si nous en croyons Eunape , seule* autorité pour ce récit , Julien , au rooment de rompre avec Constance, appela ce prêtre dans les Gaules, et lui fit part du projet qu'il n'avoit révélé qu'à Oribase , son médecin , et à Évhémëre , son bibliothécaire. *
Julien étoit versé dans la théurgie et les deux divinations : ses croyance^ se composoient d'un mélange de néoplatonisme et de quelque souvenir de sa première éducation chrétienne , le tout enveloppé dans l'hellénisme, ou les mythes homériques. Le néoplatonisme joignoit à la doctrine de Platon des idées empruntées aux écoles pythagoricienne, stoïcienne et péripatéticienne. En vertu de la loi de la métempsycose, Julien pensoit avoir hérité de Tame d'Alexandre : superstition naturelle du courage, du génie et delà gloire.
Libanius compare la vérité rentrant dans l'esprit de Julien , purifiée du Christianisme , à la statue des dieux replacée dans un temple autrefois profané. Selon le même Libanius, des divinités amies éveilloient le disciple impérial en touchant doucement ses mains et ses cheveux ' ; il distinguoit la voix de Jupiter de celle de Minerve y et ne se trompoit point sur la forme d'Hercule ou d'Apollon : platonicien par l'esprit, stoïcien par le caractère » cynique par quelques habitudes extérieures , Julien prioit etjeûnoit en l'honneur d'Isis , de Pan ou d'Hécate , comme les Pérès du désert ses contemporains jeûnoient et prioient aux jours de vigiles et d'abstinence. Si , à cette époque , la philosophie affectoit des austérités et prétendoit opérer des prodiges, c'est qu'elle avoit été conduite à opposer quelque chose aux vertus et aux merveilles des chrétiens.
En efTet, peu de temps après le règne de Julien, une persécution s'éleva contre les hommes accusés de magie ; cette magie n'étoit que la réaction et la contre-partie des miracles. Le Christianisme avoit forcé l'hellénisme à l'imitation pour maintenir sa puissance.. La cérémonie du taurobole ou du criobole, qui se rattachoit dans son principe à la plus haute antiquité , étoit devenue une simple parodie du baptême. Au bord d'une fosse couverte d'une pierre percée , le sacrificateur égorgeoit un taureau ou un bélier; le sang de la victime couloit au travers des trous sur le prosélyte placé au fond de la fosse, et les taches de ce pécheur se
trouvoieut eOacées au moins pour vingt ans. Les philosophes
fH ÉTUDES
lètoiaat las ioHtiwre$ de ta réKgioti <ie luf^ter ; comme les ermites *^ CbritUtDîsme , ils s'attribuoîent un pouvoir surnaturel. Plotîn 4froqaoit , à l'aide d'un Egyptien , son propre démon ; quand il fliouriit, un dragon sortit de dessous son lit et traversa une muisaBie. JamUique s'élevoiten l'air, et tout^n corps paroissoit resplendissant : au son d'une parole il Ht un jour sortir les génies ée i'MKMir , Eroa eC Anteros, du fond d'un bain. Édésius forçoit les dieux à descendre , et il en reoevoit des oracles en vers hexa- ■lètres *. Vous venez de voir les jongleries de Maxime et Chry- •ffMithe. Simon le magicien^ Apollonius de Tyane, avoient eu les (attentions aux vertus théurgîques. Gelse avoit opposé mîraeles de létus^hrist les prestiges d'Esculape, d'Apollon , é*àxialjds et d'Abaris. Les philosophes afTectoient un tel air de resiemblaDoe avec les ascètes, que Julien, dans un moment d'humeur contre les cyniques, les compare aux moines galiléens» : MUS aUez bienUM voir ce prince essayant de régler la police des 4oo^des d'après la diseipline des églises. Enfin , les idolâtres réfoi^ fliés aw»îeat plaeé «ne Trinité à la tête de leurs dieux : vaincu éb toutes fMrCs , le paganisme étoit , pour ainsi dire , obligé de ie foire chrétien.
TooteftHS , dans cette transAision dn «ang social , dans f aecompUafiemeat de la plus grande révolutkm de rkrteHigence ; on doit «ttssi remarquer, «fin d'être juste et sineère , ce que le Ghristia- Mme fouwît avoir admis de la philosophie et du paganisme.
Le âiristianiame a4-ii reçu de la philosophie les dogmes de la IVriiMlé , du Logos ou du Verbe ?
l'ai déjà eu f occasion de traiter ailleurs c^te matière : f ai fait ébserver ' que la Trinité pouvoit avoir été connue des Égyptiens , comme le prouvoit l'inscription grecque du grand obélisque du €irque<j^fqeur, à Kome ; j'ai cité un oracle de Sérapis, rapporté par Héraclide de Font et Porphyre 4, lequel oracle exprime nettement le dogme de la Trinité ^.
* Eihiapm ^^* soph,f Bhukbb., rrUt. pMiosoph,; Jfjukn.t apud S. Gjril., lib. ti.
• iuLuif ., contra iiiiperhos canes, or. ti. èiÇémiêdu ùkristUmhme^ tome i, liv. t, cbap. IH. 4 Porphyre ig;>parUent au néoplalonisme, postérieur i la prédioation de l'ÉrangUe : sous
ce rapport, son témoignage est suspect.
« La Mie découverte de la lectare des hiéroglyphes a pu Jeter de nouvelles lumières sor 1« sy«l4iDe Beli«içus des Sgyptieis. Je dois i M. Charles Le Normanl, qui a suivi M. ChamppUion en igypte , la note savante qu'on va lire. L'auteur , en traiUut de la triade égyptienne, dit aussi quelques mots du taurohole. (Voyez la PréfSice de ces l$(tMie« hUto-
rlfUii. )
« La triade i^gyptienne , ideiiliquemcnl semblable à la triade hindoue, repose sur une « croyance panthéistique: les deui principes fondamentaux (Ammon-Ra 9iitnmthy la
HISTORIQUES. tl6
4j€8 mages avoient ane espèce de Trinité dans leur Metris , Oromasis et Arimanis , ou Mitra , Oromase et Arimane. Platon semble '
« grande mère, dans la forme la plus élevée] rcprésentcnl l'espril et la maliére; ils ne sont « pas mi^me corrélatirs , car il est dit qu'Amnion est te maH de sa mère *, ce qui veut dire « que l'esprit est une émanation de la matière préeiistante , du chaos. Dans le Bituel f%nnéraire**^ la pièce capitale et le résumé de la théologie égyptienne , Ammon dit A « Mouth : Je suis Vcsprit ,tùHues la maliére ; plus loin, dans la prière adressée à Mtmth, « sous la fbrme secondaire de Neith, on lit ces mots : Ammon est l'espiit divin, et toi^ tu « 6sle grand corps, iVelM, qui résidr.danM Sais. De leur union provient chons, la plus (c haute manifestation de l'esprit, la troisième personne de la triade Ihébaine. Gbons est (c tellement le mémo que le Logos de Tlnde, et même de la Perse , de Platon et de saint « Jean , qu'à Thèbes, dans le temple qoi hii est dédié **% il est nommé ^hons Toth , c*est- « è-dire ptirote. Cette triple unité de Dieu se retrouve ainsi dans toutes les dégradations <f du théisme égyptien , jusqu'à la triple manifestation corporelle de Dieu dans les person- « nés d'Osiris, d'Isis et d'Horus. Puis vient un personnage complémentaire , un résumé des « formes multiples de la Divinité, ^mmon-^ofta ou fforus-Ammon , qui réunit les deux (C anneaux opposés de cette chaîne immense , et renferme l'unité panthéistique du moode « concentrée dans les trois personnes de l'esprit , de la matière et du verbe ; Ammon-Ho- « rus est le Pan des Grecs.
(f La trinité chrétienne est fondée sur l'existence d'un Dieu préexistant à la matière, qui « a tiré le monde du néant ; ce Dieu se manifeste incessamment dans son flis; l'esprit eit (f Tintermédiaire de cette manifestation, qui, dans la triplicité, constitue l'unité de Dieu, ff On voit donc que , pour établir on rapport de ceRe trinité à la triade égyptienne , Il ftm- <f droit supposer dons cette dernière l'abstraction du principe féminin et la division ée a l'esprit en principe générateur et en esprit proprement dit. La différence fondamentale (C des deux doctrines a pour base l'opinion différente que les panthéistes et les chrétiens « professent sur l'originedu mal : Toptimisme panthéistique le plus exalté ne peut détruire « l'inhérenoedu hmI i la matière éternelle, et par conséquent la nécessité du mal ; Nephtto, « la sœur d'Isis, partage sa couche entre Osiris. et Typhon.
(( Les premiers apologistes ont aussi attribué au désir de contre-balancer Finfluence des « cérémonies chrétiennes l'usage fréquent des sacrifices tauroboliques, à compter de la « dernière moitié du second siècle de notre ère. Mais il est plus que probable que ces sa- « criflces avoient Une autre source que l'imitation des rites du baptême, oumèmequo c( l'idée de réhabilitation d'où la cérémonie baptismale est dérivée. La purification expia- « toire par le sang est universelle dans les cultes de l'Orient; on en retrouve la trace jus- « que dans le Lévitique : Et sanguinem qui ernt in allari uspersit super jiaron et vtstir- « fnmta ejus^ et super filios iltitu, ac vestes eorurnlVIU, 30) .Tous les témoiguages anciens ce s'accordent à rattacher les taurobolesau culte phrygien de Gybèle. Or,ce culte, bien qu'in « troduiltà Rome deux cent sept ans avant JésusChrisi,ne fut long-temps que toléré,et ne passa
* Sar le Pylooe du tmopla de Ckon$ à Karnak, appelé le grand temple du Sud , dans le grand oo-
vrage d^rypt« • ** Troisième partie, sectton m, tradnetttni communiqué» par H. ChampolHon.
'** Le ortme qoe d-doMOs ; le dernier signe, qui «>t l'IbU, eti le symbole du diea r<»f*, et se rèioat phoné-
UtniemeDt dans le moi n^^^^,^A OU
fo(, qoi commence Ions les discours des dieux. ... parole (Timmon-Aa , rai de» dieiue, §U.
(Renseignement communiqué par M. Champollion.)
V te>'^
indiquer la Trinité dans le Timée , l'Épinomis ; et, dans une lettre à Denys le jeune , il énonce le Yerbe de la manière la plus claire. Selon lui le Yerbe très divin a arrangé l'universet l'a rendu visible*. Plalon avoit emprunté le dogme de la Trinité de Timée de Locres, qui le tenoit de l'école italique. Les pythagoriciens lYOUoient l'excellence du ternaire : le trois n'est point engendré et engendre toutes les autres fractions , d'où il prenoit , dans l'é- Gole pythagoricienne, la qualification de nombre sans mère. Les stoïciens professoient la même théologie , ainsi que le témoigne TertuUien , qui cite Zenon et jCléanthes > .
Aux Indes et au Thibet proprement dit , les livres sacrés mentionnent le Yerbe et la Trinité. Enfin, les missionnaires anglois croient avoir retrouvé la Trinité jusque dans la religion des sauvages d'Otaïti 3.
Les principaux Pères de l'Église , presque tous sortis de l'école platonicienne , ont avoué que leur ancien maître s'étoit quelquefois approché de la pure doctrine : c'est ce qu'on voit dans Origène, dans Tertullien, dans saint Justin , saint Athanase4, et dans saint Augustin. Ce dernier raconte qu'ayant lu les traités des platoniciens, il y découvrit les vérités de la foi, relatives au verbe de Dieu , telles qu'elles sont annoncées dans le premier chapitre de l'Évangile de saint Jean. Il fait observer que plusieurs platoniciens, ayant entendu parler du Christianisme , convinrent que le
« lonl à tàii dans la chose publique que sous le rogne d*AnU)nln.M. de Boie * a très bien rap- « pelé lescausesde la vénération superstitieuse de cet empereur pour les mystères de Cybèle: « il a montré en même temps que Faustine la mère étoit la première impératrice qui eût tf pris sur les médailles le nom de mère des dieux. Or, le plus ancien taurobole que uous « trouvions constaté par une inscription se rapporte i Tan leo de Jésus-Christ, et a été ce- « lébré pour la conservation des Jours d*Antonin et de sa famille ** ; la plupart des mo- « numents de ce genre ont , comme le précédent, une couleur politique. Que les idées de « régénération répandues par le Christianisme dans tout le monde aient contribué i éten- « dre l'usage des sacrifices tauroboUques, c'est ce qu'il est diflBcile de nier; mais les apo- « logistes eux-mêmes munlroient la différence de principe , et par conséquent d'origine, « qui existoit entre le baptême et le taurobole : Le sang du Uureau, disolt Firmicus***, « ne rachète pas, il souille. C'est qu'efléctivemenl l'idée de réhabilitation purifiante et celle « d'expiation sanglante appartiennent à deux systèmes opposés, dont le second a été aboli « par le sacrifice de la grande victime du Christianisme. S'il étoit permis d'assigner une « origine encore plus ancienne que les mystères de Cybèle au sacrifice taurobolique , « nous en retrouverions la trace dans le mythe persan de Mitbra et dans l'immolation du « taureau, qui en est le symbole principal ; or, on sait que la religion de la mère des dieux « n'est, en grande partie, qu'une émanation dés doctrines persanes. » ' Plat., tom. n, pag. 966, in Kpinomid. — * Tbrtvll., Àpologet,
3 GéttU du chritUanisme , tom. i, liv. i, chap. |U.
4 S.Ju8Tni, jipolog.i Obigbn. contr. Gels.; Tbrtdll., Apohg»-, Athàn., de Incam, verbi Dd,pag. 83.
* Ton. II de* Mim. i$ VÀ994. tfss iMtripL — ** Ménoire prédt*. - *•* Cité par M. de Boie.
Messie étoit rhomme-Dieu , en qui la Yérité permanente , l'immuable Sagesse, s*éloit incarnée*. Platon avoit déclaré que, si le Juste venoit sur la terre , il seroit méconnu et crucifié. Une tradition confuse des incarnations du dieu indien s'étoit répandue à travers la Perse jusqu'au fond de l'Occident.
Constantin , dans la harangue que j'ai rappelée , signale Platon comme le premier philosophe qui attira les hommes à la contemplation des choses divines *.
Qu'un homme du génie de Platon ait approché de la vérité révélée par la force de sa pénétration , rien de plus naturel : les vérités de l'intelligence, comme toutes les autres vérités, nous sont plus ou moins accessibles, selon le plus ou le moins de supériorité de notre esprit. Mais la philosophie de Platon est mêlée de tant d'obscurités, de contradictions et d'erreurs, qu'il est difficile d'en tirer le système des chrétiens. Ensuite Aristobule , Josèphe, saint Justin , Origène , Eusèbe de Césarée^ ont avancé et prouvé que Platon avoitPeu connoissance des livres hébreux, qu'il y avoit puisé celte partie de sa philosophie si peu ressemblante à ce qui lui appartient en propre, ou plutôt à Pythagore : les exemplaires des idées et de l'harmonie des sphères.
Mais aucune induction raisonnable ne peut être tirée des doctrines qui ont eu cours après l'avènement du Christ : le néoplatonisme, au lieu d'avoir donné aux chrétiens la Trinité, la lui auroit plutôt dérobée : Plotin et Porphyre ont rajusté leur système confus de triade sur le système positif et clair delà nouvelle religion. Alors parut le dogme trinitaire païen plus nettement énoncé , les trois dieux, les trois entendements, les trois rois réunis dans l'unité demiurgique. Les philosophes avoient une grande admiration pour ces premières paroles de l'Évangile selon saint Jean: c Au commencenieru étoit le Verbe, et le Verbe éioit en Dieu^ et le Verbe étoit Dieu ; » ils disoientqu'ilfalloit lesécrireenlettresd'orau frontispice des temples^;
> AvQ, , Confeu. t Ub. ni; Id. , epitt. cxtiii.
> Constant, mag. , in Otxit. sanetor. cœl. , cap. ix.
) Aristobdl. apudEuub. , Ub. xiu; Prœp. Eoang., cap. xu; Josbph. , lib. n , contra j4ppùm.; s. JusT., ApoiogfX.', Orig., Ub. xii, cont. Gels.; Evsbb., Ub. xi, Prœp.Evang, in proœmio. Là yenïon 6es Septante est postérieure au voyage de Platon en Egypte; mais il est prouvé par Aristobule [apud Euseb. , lib. xin ; Prœp. Evafig,^ cap. xu), et par Démétrius ( in epitt- adorent, Eg. Reg. Papud Joseph Arist, et Euseb, ) , que des parties considérables des livres hébreux étoient traduites en grec longtemps avant la version complète des Septante. ( Voyez Défense des SS. Pères , accusés de platonisme , liv. IV, pag. 618 et suivantes. ) Baltus sur ce point a^romplétement raison contre Leclerc.
* Xolebamus audire aureis litleris conscribendum ef ... fn locis eminentisiimis proponendutn essedicebat. ( AvG. , de civit, Dei , Hb. x, c ap. xxix. )
saint Basile ■ assure qu'ils étoient allés jusqu*à s'emparer de ces paroles et à les insérer, comme leur appartenant, dans leurs ouvrages. Amélius , disciple de Plotin , est atteint et convaincu par Eusèbe de Césarée, Théodoret et saint Cyrille d'Alexandrie, d'être un plagiaire de rÉvangile de saint Jean , de cet apôtre qu'Amélius appelle dédaigneusement un Barbare >. Théodoret compare les néoplatoniciens, imitateurs des fidèles (et en particulier Porphyre), à des singes et à la corneille d'Ésope ^.
Je ne puis que vous indiquer, dans x^es Études , des sujets qui demanderoient tm développement considérable. Il conviendroit d'examiner si , avant le Christianisme révélé , il n'y a pas eu un christianisme obscur, universel, répandu dans toutes les religions et dans tous les systèmes philosophiques de la terre ; si l'on ne retrouve pas partout une idée confuse de la Trinité , du Verbe , de rincamation, de la Rédemption, de lachute primitive de l'homme^ si le Christianisme ne fit pas sortir du fond du sanctuaire les doctrines mystérieuses qui ne se transmettoient que par l'fhitiation ; si , portant en lui sa propre lumière , il n'a pas recueilli toutes les lumières qui pouvoient s'unir à son essence •, s'il n'a pas été une sorte d'éclectismesupérieur, un choix exquisdespluspures vérités.
Il y a longtemps qu'on s'est enquis du degré d'influence que la philosophie a pu exercer sur la doctrine des Pères de l'Église : d'un côté , on a soutenu qu'ils avoient transformé le Christianisme moral des apôtres dans le Christianisme métaphysique du concile de Nicée ; de l'autre , on a combattu cette assertion^.
Ceux qui vouloient défendre les Pères accusés de platonisme auroient pu faire valoir l'autorité môme de Julien , qui prétend prouver la fousseté du système des chrétiens en lui opposant celui du chef de l'Académie : dans tm passage d'une grande beauté de style et d'une grande élévation de pensée , il compare la création racontée par Mofse à la création telle que l'a supposée Platon. Le dieu de Moïse , dit-il , n'a créé , ou plutôt n'a mroMgé que la nature matérielle, le monde des corps; il n'avoit aucune paissanoe pour engetidrer la nature spirituelle, le monde animé; tandis que le
* RàâiL., Hom» 46. in v&'ba illa t m pHndpio erai rerbvSm.
• EosEB., Prœp* Evang, , lib. n, cap. xix ; Tdbodor. , Jermo xi, ad Grœc. ; Cranx., âiJDU , Hb. TUI , in Julian,
3 TsioooR. , Serui. yn, ad Grœr,
4 Les lecteurs qui seraient curieux de connotire à fond cette conlrovene peuvent lire in Défenêe de* SainU Pères accusés de platonisme , par Baltus , 4 vol. in-4o , Paris , 1744; MosHiM., de iurbataper plaUmieos Ecclesia^ ap. Gudworth* , Bjstem. intell., tom. II, Lugd. Batav. , 4783.
die» de Platon enflante d'abord les êtres intelligents , les Puissances, les Anges, les Génies, lesquels créent ensuite, par délégation du Dieu suprême, les Formes ou la Nature yisible qui les représentent, les cieux , le soleil et les sphères, qui sont les vêtements ou les images des Puissances, des Anges et des Génies.
Le principe essentiel de Tame est un des mystères sur lesquels on s'est fixé le plus tard ; les Pères hésitent et présentent différentes opinions : dans les neuvième , dixième et onzième siècles, le champ des diseussions étoit encore resté ouvert sur ce point au^ écrivains ecclésiastiques. -^
Tout ceci ne fait rien à la question fondamentale : fût-il possible de prouver que les doctrines du Christianisme ont été plus ou moins connues antérieurement à son ère , il n'auroit rien à perdre à cette preuve. Je vous l'ai déjà dit : des esprits puissants ont pn atteindre à des vérités mères , avant que ces vérités eussent été acquises au genre humain par une révélation directe. Loin de détruire la toi , ce «eroit un nouvel et merveilleux argument en sa faveur ; car alors il seroit démontré qu'elle est conforme à la religion naturelle des plus hautes intelligences.
Telles sont les relations qui existoient entre la philosophie et le Christianisme. Quant au paganisme , le Christianisme en prit quelques formules applicables à toute religion, quelques rites, quelques prières, quelques pompes qui n'avoient besoin que de changer d'objet pour être véritablement saintes : l'encens , les fleurs , les vases d'or et d'argent , les lampes, les couronnes , les luminaires, le lin , la soie , les chants , les processions , les époques de certaines fêtes, passèrent des autels vaincus à Tautel triomphant. Le paganisme essaya d'emprunter au Christianisme ses dogmes et sa morale ; le Christianisme enleva au paganisme ses ornements : le premier étoit incapable de garder ce qu'il déroboit; le second sanctifioit ce qu'il avoit ravi.
L'apostasie du cousin de Constance , d'abord soigneusement cachée à la foule, fut donc connue d'un petit nombre de philosophes et de prêtres qui attendoient la réhabilitation des anciens jours, commedeshommes,étrangersaumondeoùils vivent, rêvent parmi nous l'impossible retour du passé. Cependant, le secret du changement de Julien ne put être si bien gardé , qu'il n'en transpirât quelque chose au dehors. Il nous reste une lettre de Gallus , de l'an 351 ou352,danslaquellelecésarfbitmentiondesbruitsrépandus dans Antioche. <« On prétendoit, écrit-il à Julien alors en «< Ion ie, que vous aviez abandonné la religion de nos ancêtres pour
« embrasser rhellénisme, mais j'ai été promptement délrompé. « OEtius m'a dit que vous étiez au contraire plein de zèle pour bâtir « des oratoire^, et que vous vous plaisiez aux tombeaux des mar- « tyrs. » Gallus appelle le Christianisme la religion de ses ancêtra : saint Grégoire de Nazianze le nomme Vancienne religion. Que le monde romain étoit changé! combien avoit été rapide la conquête de l'Évangile.
Mais si le Christianisme avoit fait de pareils progrès extérieurs, le développement de sa puissance intérieure n'étoit pas moins étonnant. Déjà l'on pou voit reconnoitre son caractère universel , non-seulement dans le sens de sa diffusion parmi les peuples , mais dans le sens de sa convenance avec les diverses facultés de l'homme : le voilà expliquant, à l'aide du plus beau langage, les idées les plus sublimes, ce Christianisme qui fut prêché par des esprits obtus, de grossiers compagnons sans éducation et sans lettres. Gomment Pierre le pêcheur avoit-il produit Grégoire le poète, Basile le philosophe , Jean Bouche-d'or, l'orateur? C'est que Jésus le Christ étoit derrière Pierre l'apôtre, et que le Verbe incréé contenoit la vertu de la parole humaine : fils de Dieu, source de toutes lumières et de tous biens, il les distribuoit à ses serviteurs en proportion des besoins successif de la société, donnant à propos la simplicité ou l'éloquence, la force des mœurs ou les clartés de l'esprit. De cette croix si rude, de ce bois qui ne présenta d'abord à l'adoration de l'univers qu'un gibet et un condamné , découlèrent graduellement les perfections de l'Essence divine.
Julien, parvenu à l'empire, publia un édit de tolérance universelle. Les évêques et les prêtres, à quelque communion qu'ils appartinssent, ariens , donatistes , novatiens,eunomiens, macédoniens , catholiques , furent également protégés par celui qui les méprisoit tous, et qui espéroit les affoiblir en les divisant. Néanmoins, il fait lui-même observer qu'il rappela les évêques exilés à leurs fo^ert , non à leurs mqtt. Il assembloit les chefs des sectes , et, quand ils s'emportoient , il leur criolt : « Écoutez-moi! les Franks « et les Allamans m'ont bien écouté •. » Dans ses lettres il recommande la modération envers les chrétiens , mais c'est en grimaçant qu'il conserve l'impartialité philosophique^ sa haine perce à travers sa tolérance affectée , et lui arrache des mots sanglants.
Athanase, par une préférence méritée, fUt excepté de l'amnistie de Julien. «« Il seroit dangereux, dit l'Apostot dans sa lettre aux « habitants d'Alexandrie, de laisser à la tête du peuple un intri-
< Aud\it me quem Mamani audiet-unt et tranci. ( Amm. }
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N gant , non pas un homme , mais un petit avorton sans valeur <« qui s'estime d'autant plus grand qu'il appelle plus de dangers « sur sa tête '. » Et dans une lettre à Eedicius , préfet d'Egypte , Julien ajoute : « Les dieux sont méprisés. Chassez le scélérat « Âthanase; il a osé, sous mon règne, conférer le baptême à des (t femmes grecques d'une naissance illustre >. »
Eunape ne nous laisse aucun doute sur la sincérité religieuse de Julien : il suffit d'ailleurs de lire ce qui nous reste des ouvrages de cet empereur , aussi singulier comme homme qu'extraordinaire comme prince , pour se convaincre qu'il étoit païen de bonne foi. Il avoit pris dans les initiations et les sociétés secrètes un degré d'enthousiasme qui alloit jusqu'à interpréter les songes et à croire aux apparitions. •
Au lever et au coucher du soleil , il immoloit une victime à Apollon , sa divinité favorite : il croyoit à la trinitédes platoniciens^ le soleil étoit pour lui le Logos , le flls du Père souverain , le Verbe brûlant qui inspire la vie à l'univers. La nuit , Julien honoroit la lune et les étoiles auxquelles s'unissent les âmes des héros. Dans les grandes solennités , il aimoit à jouer le rôle de sacrificateur et d'aruspice.
« Le beau spectacle que de voir l'empereur des Romains fendre « le bois , égorger les victimes , consulter leurs entrailles , souffler « le feu des autels en présence de quelques vieilles femmes , les « joues bouffies , excitant la risée de ceux-là qiême dont il desiroit « s'attirer les louanges! » Aux fêtes de Vénus il marchoit entre deux troupes de prostitués de l'un et de l'autre sexe, aflectant la gravité au milieu des éclats de rire de la débauche, élargissant ses épaules , portant en avant sa barbe pointue , allongeant de petits pas pour imiter la marche d'un géant. Saint Ghrysostome ^ doute que la postérité veuille croire à son récit ; il adjure de la vérité de ses paroles les vieillards qui l'écoutoient , et qui pouvoient avoir été témoins de ces indignités.
L'empereur faisoit toutes ces choses comme souverain pontife, dignité attachée chez les Romains à la souveraineté politique. Il épuisoit l'État pour les frais d'un culte que rien ne pouvoit rétablir. Il offi^it en holocauste des oiseaux rares : cent bœufs
' Àà^ M/MKimtoi ivvùU. Quod si ne Ule quidem vir est, sed cofUemplus komuncio. ( JiTLUif . , episl. LI. ) • Qui ausus est in meo regno feminas Grepcoruin illustres ad baptismum impellere. (JU"
LIAN. , epist. VI. )
3 C'est à Antioche que Ghrysostome parloit ainsi. Ammien luinnéme dit à peu près la même chose , 1. xxii , cap. xiv.