‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 1 sur 201 · Oeuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand · texte numérisé non relu

Oeuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand

I j'avois été le maître de la Fortune,. je n"aurois jamais publié le recueil de mes ouvrages.

L'avenir (supposé que |p)^l Tavenir entende par

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<'^^^V^f^Y^.^'^.^ qu'il auroit voulu. Plus d'un quart de siècle passé sur mes premiers écrits sans les avoir étouffés ne m'a pas fait présumer une immortalité que j'ambitionne peut-être moins qu'on ne le pense. C'est donc contre mon penchant naturel , et aux dépens de ce repos, dernier besoin de l'homme, que je donne aujourd'hui l'édition de mes OEuvres. Peu importe au public les motifs (iema détermination , il suffit qu'il sache ( ce qui est la vérité) (|ue ces motifs sont honorables.

J'ai entrepris les Mémoires de ma vie : celte vie a été fort ajcitée. J'ai traversé plusieurs fois les mers ; j'ai vécu dans la hutte des sauvafîes et dans le palais des rois, dans les camps et dans les cités. Voyageur aux ciiamps de la Grèce, pèlerin à Jérusalem, je me suis assis sur toutes sortes de ruines. J'ai vu passer le royaume de Louis XVI et l'empire de P>uonaparte; j'ai partagé l'exil des Bourbons, et j'ai annoncé leur retour. Deux poids qui semblent

attachés à ma fortune la font successivement monter et descendre dans une proportion égale : on me prend , on me laisse ; on me reprend dépouillé un jour, le lendemain on me jette un manteau , pour m'en dépouiller encore. Accoutumé à ces bourrasques , dans quelque port que j'arrive, je me regarde toujours comme un navigateur qui va bientôt remonter sur son vaisseau , et je ne fais à terre aucun établissement solide. Deux heures m'ont suffi pour quitter le ministère, et pour remettre les clefs de l'hôtellerie à celui qui devoit l'occuper.

Q)uil faille en gémir ou s'en féliciter, mes écrits ont teint de leur couleur grand nombre des écrits de mon temps. Mon nom, depuis vingt-cinq années , se trouve mêlé aux mouvements de l'ordre social : il s'attache au règne de Buonaparte, au rétablissement des autels , à celui de la monarchie légitime , à la fondation de la monarchie constitutionnelle. Les uns repoussent ma personne , mais prêchent mes doctrines, et s'emparent de ma politique en la dénaturant; les autres s'arrangeroient de ma personne si je consentois à la séparer de mes principes. Les plus grandes affaires ont passé par mes mains. J'ai connu presque tous les rois, presque tous les hommes, ministres

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ou autres, qui ont joué un rôle démon temps. Présenté à Louis XVI, j'ai vu Washington au début de ma carrière , et je suis retombé à la lin sur ce que je vois aujourd'hui. Plusieurs fois Buonaparte me menaça de sa colère et de sa puissance , et cependant il étoit entraîné par un secret penchant vers moi , comme je ressentois une involontaire admiration de ce qu'il y avolt de grand en lui. J'auroistont été dans son gouvernement si je l'avois voulu; mais il m'a toujours manf|ué pour réussir une passion et un vice : l'ambition et l'hypocrisie.

De pareilles vicissitudes , qui me travaillèrent presque au sortir dune enfance malheureuse , répandront peut-être (pielque intérêt dans mes Mémoires. Les ouvrages que je publie seront comme les preuves et les pièces justificatives de ces Mémoires. On y pourra lire d'avance ce que j'ai été , car ils embrassent ma vie entière. Les lecteurs qui aiment ce genre d'études rapprocheront les productions de ma jeunesse de celles de l'âge où je suis parvenu : il y a toujours quelque chose à gagner à ces analyses de l'esprit humain.

Je crois ne me faire aucune illusion, et me juger avec impartialité. Il m'a paru, en relisant mes ouvrages pour les corriger , que deux sentiments y dominoient : l'amour d'une religion charitable, et un attachement sincère aux libertés publiques. Dans l'Essai historique même, au milieu d'innombrables erreurs, on distingue ces deux sentiments. Si cette remarque est juste , si j'ai lutté, partout et en tout .temps, en faveur de l'indépendance des hommes et des principes religieux , qu'ai-je à craindre de la postérité? Elle pourra m'ou])lier, mais elle ne maudira pas ma mémoire.

Mes ouvrages , qui sont une histoire fidèle des trente prodigieuses années qui viennent de s'écouler, offrent encore auprès du passé des vues assez claires de l'avenir. J'ai beaucoup prédit , et il restera après moi des preuves irrécusables de ce que j'ai inutilement annoncé. Je n'ai point été aveugle sur les destinées futures de l'Europe ; je n'ai cessé de répéter à de vieux gouvernements , qui furent bons dans leur temps et qui eurent leur renommée , que force étoit pour eux de s'arrêter dans des monarchies constitutionnelles , ou d'aller se perdre dans la république. Le despotisme mili-

taire, qu'ils pourroient secrètement désirer , n'auroit pas même aujourd'hui une existence de quelque durée.

L'Europe , pressée entre un nouveau monde tout républicain et un ancien empire tout militaire, lequel a tressailli subitement au milieu du repos des armes , cette Europe a plus que jamais besoin de comprendre sa position pour se sauver. Qu'aux fautes politiques intérieures on mêle les fautes politiques extérieures, et la décompo>ition s'achèvera plus vite : le coup de canon dont on refuse quelquefois d'appuyer une cause juste, tôt ou tard on est obligé de le tirer dans une cause déplorable.

Vingt-cinq années se sont écoulées depuis le commencement du siècle. Les hommes de V ingt-cinq ans qui vont prendre nos places n'ont point connu le siècle dernier , n'ont point recueilli ses traditions , n'ont point sucé ses doctrines avec le lait , n'ont point été nourris sous l'ordre politique (jui l'a régi ; en un mot , ne sont point sortis des entrailles de l'ancienne monarchie, et n'attachent au passé que l'intérêt que l'on piend à l'histoire d'un peuple qui n'est plus. Les premiers regards de ces générations cherchèrent en vain la légitimité sur le trône , emportée qu'elle étoit déjà depuis sept années par la révolution. Le géant qui remplissoit le vide immense que celte légitimité avoit laissé après elle, d'une main touchoit le bonnet de la liberté , de l'autre la couronne : il alloit bientôt les mettre à la fois sur sa tête , et seul il étoit capable de porter ce double fardeau.

Ces enfants qui n'entendirent que le bruit des armes , qui ne virent que des palmes au tour de leurs berceaux, échappèrent par leur âge à l'oppression de l'empire : ils n'eurent que les jeux de la victoire dont leurs pères portoient les chaînes. Race innocente et libre , ces enfants n'étoient pas nés quand la révolution commit ses forfaits ; ils n'étoient pas hommes quand la restauration multiplia ses fautes ; ils n'ont pris aucun engagement avec nos crimes ou avec nos erreurs.

Combien il eût été facile de s'emparer de l'esprit d'une jeunesse sur laquelle des malheurs qu'elle n'a pas connus ont néanmoins répandu une ombre et quelque chose de grave .' La restauration s'est contentée de donner «

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celte jeunesse sérieuse des représenlatiuns théâtrales des anciens jours, des imitations du passé qui ne sont plus le passé. Qu"a-t-on fait pour la race sur qui reposent aujourd'hui les destinées de la France? Rien. S'est-on même aperçu qu'elle existoit ? >'on ; dans une lutte misérable d'ambitions vulgaires , on a laissé le monde s'arram^er sans guide. Les débris du dix-huitième siècle , qui tlotlent épars dans le dix-neuvième, sont au moment de s'abîmer ; encore quelques années , et la société religieuse , philosophique et politique appartiendra à des lils étrangers aux mœurs de leurs aïeux. Les semences des idées nouvelles ont levé partout ; ce seroit en vain (pi'on les voudroit détruire : on pouvoit cultiver la plante naissante , la déu'ager de son venin , lui faire porter un fruit salutaire ; il n'est donné à personne de l'arracher.

Une déplorable illusion est de supposer nos temps épuisés, parce (juil ne semble plus possible qu'ils produisent encore , après avoir enfanté tant de choses. La foiblesse s'endort dans cette illusion ; la folie croit qu'elle peut surprendre le genre humain dans un moment de lassitude, et le contraindre à rétrograder. Voyez pourtant ce qui arrive.

Quand on a vu la révolution françoise , dites-vous , que peut-il survenir qui soit digne d'occuper les yeux? La plus vieille monarchie du monde renversée , l'Europe tour à tour conquise et conquérante , des crimes inouïs , des malheurs affreux recouverts d'une gloire sans exemple : qu'y a-l-il après de pareils événements ? Ce qu'il y a ? Portez \ os regards

au-delà des mers. L'Amérique entière sort républicaine de cette révolution que vous prétendiez Unie, et remplace un étonnant spectacle par un spectacle plus étonnant encore.

Et l'on croiroit que le monde a pu changer ainsi , sans que rien ait changé dans les idées des hommes ! on croiroit que les trente dernières années peuvent être regardées comme non avenues-, que la société peut être rétal)lie telle (pi'elle existoit autrefois ! Des souvenirs non partagés , de vains regrets , une génération expirante que le passé appelle, que le présent dé\ore, ne parviendront point à faire renaître ce qui est sans vie. Il y a des opinions qui périssent comme il y a des races qui s'éteignent , et les unes et les autres restent tout au plus un objet de curiosité et de recherche dans les champs de la mort. Que, loin d'être arrivée au but , la société marche à des destinées nouvelles ; c'est ce qui me paroît incontestable. Mais laissons cet avenir plus ou moins éloigné à ses jeunes héritiers : le mien est trop rap[)roché de moi pour étendre mes regards au-delà de l'horizon de ma tombe.

O France , mon cher pmjs et mon premier amour! un de vos fils, au bout de sa carrière, rassemble sous vos yeux les titres qu'il peut avoir à votre bienveillance maternelle. S'il ne peut plus rien pour vous , vous pouvez tout pour lui , en déclarant que son attachement à votre religion , à votre roi , à vos libertés, vous fut agréable. Illustre et belle patrie, je n'aurois désiré un peu de gloire que pour augmenter la tienne.

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