‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 2 sur 201 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

'ai promis de rélmpiirnerr£sAaJ sans y changer un seul mot : à cet égard j'ai poussé le scrupule si loin , que je n'ai voulu ni corriger les fautes de langue, ni faire disparoître 'les héllénismes, latinismes et anglicismes qui lourniillcnt dans VEssal. On a demandé cet ouvrage; ou l'aura avec tous ses défauts. Il y a uue omission dans le chiffre romain du millésime de l'édition de Londres : je l'ai maintenue, mécontentant de la faire remarquer.

h'Essat historique n'a jamais été publié par moi qu'une seule fois: il fut imprimé à Londres en 1796, par Baylis, et vendu chez de Boffe en 17!)". Le titre et l'épigraphe é'toient exactement ceux qu'il porte dans la présente édition. 'L'Essai fornioit un seul volume de C8I pages grand in-S", sans compter l'avis, la notice, la table des chapitres et l'errata; mais, comme je le faisois observer dans l'an-

cien Avis, c'étoit réellement deux volumes réunis en un. J'ai été obligé de diviser en deux cette énorme production dans la présente édition , parce que, avec les notes critiques ' et la préface nouvelle, YEssai, en un seul volume, auroit dépassé huit cents pages.

Dans l'intérêt de mou amour-propre, j'aurois mieux aimé donner l'Essai en un seul tome, et subir à la fois ma sentence , que me faire attacher deux fois au char de triomphe de ceux qui n'ont jamais failli ; mais je ne saurois trop souffrir pour avoir écrit l'Essai.

On a réimprimé cet ouvrage en Allemagne et en Angleterre. La contrefaçon angloise n'est qu'un abrégé fait sans doute dans une intention bienveillante, puisqu'on a supprimé ce qu'il y a de plus blâmable dans l'Essai : la contrefaçon allemande est I calquée sur la contrefaçon angloise. Ces omissions i ne tournent jamais au profit d'un auteur : ou 1 pourroit dire, en faisant allusion au passage de i Tacite , qu'à ces funérailles d'un mauvais livre . les morceaux retranches paroissent d'autant plus qu'on ne les y voit pas. L'Essoi complet n'existe donc que dans l'édition de Londres faite par moi . en 1797, et dans l'édition que je donne aujourd'hui d'après cette première édition.

' Ces notes se distinsucront des nnciennes notes par CCS lettres initiales N. Ki). , Noivei le Édition ; les aiiciennesiiotes sont iiuli(|U(;L's par des clnffrcsAea nouvelles par lies leltn-s ; les notes sur les notes ont pour renvoi un astérisque.

l'RliFACl'.

PRÉFACE

O l/4f \\i/rîil/».ll^l W^Ai^^Ji^ oici l'ouvrage que, depuis longtemps , j'a vois promis de réimprimer ; promesse que des ailles charitables avoient regardée comme uu moyen de gagner du temps et d'imposer silence à nies 0 ^l^i ennemis, bien résolu que j'élois intérieurement, disoit-on, de nejamais tenir ma parole. Avant de porter un jugement rur YEssai, commençons par Qfaire l'histoire de cet ouvrage.

J a vois traversé l'Atlantique avec le dessein d'entreprendre un voyage dans l'intérieur du Canada, ^A{\, pour découvi-ir , s'il étoit passible , le passage au kL r^ nord-ouest du continent américain'. Par le plus grand hasard j'appris, au milieu de mes courses, la fuite de Louis XVI, l'arrestation de ce monarque î'i Varenues, et la retraite au-delà de la Meuse, de la Jloselle et du Rhin, de presque tout le corps des officiers françois d'infanterie et de cavalerie.

Louis XVI n'étoit plus qu'un pi-isonnier entre les mains d'une faction; le drapeau de la monarchie avoit été transporté par les princes de l'autre coté de la frontière : je n'approuvois point l'émigration on principe, mais je crus qu'il étoit de mon honneur d'en partager l'imprudence, puisque cette imprudence avoit des dangers. Je pensai que, portant l'uniforme françois, je ne devois ])as me promener dans les forets du ISouveau-Monde quand mes camarades alloient se battre ''.

J'abandonnai donc, quoiqu'à regret, mes projets, qui n'étoient pas eux-mêmes sans périls. Je revins en France; j'émigrai avec mon frère, et je fis la campagne de 1792.

Atteint, dans la retraite, de cette dyssentcrie qu'on appeloit la maladie des Prussiens, une affreuse petite vérole vint compliquer mes maux.

» J'ai dit cela cent fois dans mes ouvi-ages , et notamment flans l'Essai.

*" Je servois é.ans le régiment de Navarre, infanterie, avec rang de capitaine de cavalerie : c'étoit un aliiis de ce temps ; j'avois obtenu les honneurs de la cour ; or, comme on ne pouvoit monlerdans les carrosses du roi que l'on n'eût au moins le grade de capitaine, il avoit fallu , par une liclion, (|u'un sons-lieutenant d'infanterie devint un capitaine de cavalerie.

On me crut mort; on m'abandonna dans un fossé, oii, donnant encore quelques signes de vie, je fus secouru par la compassion des gens du prince de Ligne, qui me jetèrent dans un fourgon. Ils me mirent à terre sous les remparts de TNamur ,ct je traversai la ville en me traînant sur les mains de porte en porte. Repris par d'autres fourgons, je retrouvai à Bruxelles mou frère, qui rentrôit en France pour monter sur l'écbafaud. Ou osoit à peine panser une Idcssure que j'avois à la cuisse, à cause de la contagion de ma double maladie.

Je voulois cependant, dans cet état, me rendre à Jersey, afin de rejoindre les royalistes de la Bretagne. Au prix d'un peu d'argent que j'empruntai, je me lis porter a Ostende : j'y rencontrai plusieurs Bretons , mes compatriotes et mes compagnons d'armes, qui avoient formé le même projet que moi. Nous nohsàmes une petite barque pour Jersey, et l'on nous entassa dans la cale de cette barque. Le gros temps, le défaut d'air et d'espace, le mouvement de la mer, achevèrent d'épuiser ii:es forces; le vent et la marée nous obligèrent de relâcher à Guernesey.

Comme j'étois près d'expirer, on me descendit à terre , et ou m'assit contre un mur , le visage tourné vers le soleil , pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vintà passer; elle eut pitié de moi; elle appela son mari, qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglois , me transporta dans une maison de pécheur où je fus mis dans un bon Ut; c'est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d'Ostende. Quand nous ancrâmes à Jersey , j'étois dans uu complet délire. Je fus recueilli par mon oncle maternel, le comte de Bédée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort.

Au printemps de 179.3, me croyant assez fort pour reprendre les armes^, je passai en Angleterre , oii j'espérois trouver une direction des princes; mais ma sauté,' au lieu de se rétablir, continua de décliner : ma poitrine s'entreprit; je respirois avec peine. D'habiles médecins consultés me déclarèrent que je trainerois ainsi quelques mois, peut-être même uue ou deux années, mais que je devois renoncer .i toute fatigue, et ne pas compter sur une longue carrière.

Que faire de ce temps de grâce qu'on ra'accordoit? Hors d'état de tenir l'épée pour le roi, je pris la plume. C'est donc sous le coup d'un arrêt di; mort, et, pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai éciit YEssai historique. Ce n'étoit pas tout de connoitre la borne rapprochée de ma vie , j'avois de plus à supporter la détresse de l'émigration. Je travaillois le jom- à des traductions, mais ce travail ne suffisoit pas à mon existence; et l'ou peut voir, dans la première préface

PREFACE

»r.lf a/a, à quel point j'ai souffert, même sous ce rapport. Ces sacrifices, au reste, portoient en eus leur recompense : j'accomplissois les devoirs de la fidélité envers mes princes; d'autant plus heureux dans l'accomplissement de ces devoirs, que je ne me faisois aucune illusion, comme on le remarquera dans XE&saï. sur les fautes du parti auquel je m'étois dévoué.

Ces détails étoient nécessaires pour expliquer un passage de la Aotire placée à la tète de XEssaï . et cet autre ])assage de YEssai même : « Attaqué <' d'une maladie qui me laisse peu d'espoir , je vois « les objets d'un œil tranquille. L'air calme de la <' tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est 0 plus qu'à quelques journées. " J'étois encore obligé de raconter ces faits personnels, pour qu'ils servissent d'excuse au ton de misanthropie répandu dans VEssai : l'amertume de certaines réflexions uétonnera plus. L'n écrivain qui croyoit toucher au terme de la vie, et qui, dans* le dénûment de son exil, n'a voit pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvoit guère promener des regards riants sur le monde. Il faut lui pardonner de s'être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car le malheur a ses injustices, comme le bonheur a sa dureté et ses ingratitudes. En se plaçant donc dans la position où j'étois lorsque je composai i'EisaJ, un lecteur impartial me passera bien des choses.

Cet ouvrage, si peu répandu en France, ne fut pas cependant tout à fait ignoré en Angleterre et eu Allemagne; il fut même question de le traduire dans ces deux pays, ainsi qu'on l'apprend par la JS'otirc. Ces traductions commencées n'ont point paru. Le libraire de Boffe, éditeur de YEssai, en Angleterre, avoit aussi résolu d'en donner une édition en France ; les circonstances du temps firent avorter ce projet. Quelques exemplaires de l'édition de Londres parvinrent à Paris. Je les avois adressés à MM. de La Harpe, Gingueuc et de Sales, que j'avois connus avant mon émigration. \ oici ce que m'écrivoit à ce sujet un neveu du poète Lcmierrc :

Paris, ce 15 juillet ('97.

«D'après vos instructions, j'ai fait remettre, par " M. Say, directeur de la Décade philosopliirjue liltc- « mire, à M. Ginguené, propriétaire lui-même de ce " journal, la lettre et l'exemplaire (|ui lui étoient des-

" tinés l'ai été moi-même chez

• M. de La Harpe: il m'a parfaitement reçu, a été « vivement affecté à la lecture de votre lettre, et m'a " promis de rendre compte de l'ouvrage avec tout l'in- " térèt et toute l'attention dont l'auteur lui-même paît roissoit digne; mais, sur la demande que je lui ai

« faite d'une lettre pour .vous, il m'a répondu que, « pour des raisons particulières, il ne pouvoit écrire a dans l'étranger.

« M. de Sales a été enchanté de votre omTage ; il « me charge de toutes ses civilités pour vous Le Repu- « hlirain françois' n'a pas été moins satisfait du Uvre, ■' et il en a fait un éloge complet. Plusieurs gens de let- « très ont dit que c'étoit un très-bon supplément à « l' Jnacharsis ; enfui , k quelques critiques près qui « tombent sur quelques citations peut-être oiseuses, et c sur un ou deux rapprochements (|ui ont paru forcés , < votre Essai a eu le flus grand succès. »

Malgré ce grand snrccs dont on flattoit ma vanité d'auteur , il est certain que si l'Essai fut un moment connu en France, il fut presque aussitôt oublié.

La mort de ma mère fixa mes opinions religieuses. Je commençai à écrire, en expiation de VEssai, le Génie du Christianisme. Rentré en France en 1800, je publiai ce dernier ouvrage, et je plaçai dans la préface la confession suivante : « Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été « ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la « nécessité d'nne religion, et en admirant le chris- « tianisme , j'en ai cependant méconnu plusieurs « rapports. Frappé des abus de quelques institu- « fions et des vices de quelques hommes, je suis ■< tombé jadis dans les déclamations et les sophis- « mes. Je pourrois en rejeter la faute sur ma jeu- « ncsse, sur le délire des temps, sur les sociétés « que je fréquentois;, mais j'aime mieux me con- " damner : je ne sais point excuser ce qui n'est « point excusable. Je dirai seulement les moyens « dont la Pro\ idence s'est servie pour me rappeler I à mes devoirs.

'< Ma mère, après avoir été jetée à .soixante- " douze ans dans les cachots, où elle vit périr une -' partie de .ses enfants, expira sur un grabat, où " ses malheurs l'avoient reléguée. Le souvenir do « mes égarements répandit sur ses derniers jours « une grande amertume. Elle chargea, en n:ourant, « une de mes sœurs de me rappeler à cette religion « dans laqiu'lle j'avois été élevé. Ma sœur me « manda les derniers vœux de ma mère. Quand la " lettre me parvint au-delà ^des mers, ma sœur " elle-même n'existoit plus; elle étoit morte aussi ' des suites de son emprisonnement. Ces deux ■' voix sorties du tombeau, celte mort qui ser- « voit d'interprète à la mort , m'ont frai)pé ; je " suis devenu chrétien : je n'ai point cédé, j'en con- « viens, à de grandes lumières surnaturelles; ma " conviction est sojtie du cœur : j'ai pleuré et jai « cru. »

.Tournai du temps.

iO

PRÉFACE

Ce n'étoit point là une histoire inventée pour ine mettre à l'abri du reproche de variation quand l'Essai parvicndroit à la eonnoissance du public. J'ai conservé la lettre de ma sœm-.

Madame de Farcy , après avoir été connue à Paris par son talent pour la poésie, avoit renoncé aux muses; devenue une véritable sainte, ses austérités l'ont conduite au tombeau. J'en puis parler ainsi , car le philanthrope abbé Carron a écrit et publié la vie de ma sœur. Voici ce qu'elle me niaudoit dans la lettre que la préface du Géuie du Christianisme a mentionnée.

Salûi-Servan, l'"^ juilltt )7I)8.

" Mon ami , nous venons de perdre la meilleure des " mères : je t'annonce à regret ce coup funeste ( ici

<■ quelques détails de famille'

" quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, " nous aurons cessé de vivre. iVi Hi savois combien de •' pleurs tes meurs ont fait répandre à notre res- « pectable mère , combien elles pai'oissent déplorables « à tout ce qui pense et fait profession non-seulement « depiété, mais déraison; si tu le savois, peut-être « cela contribueroit-il à l'ouvrir les yeux, à te faire « renoncer à écrire ; et si le ciel touché de nos voeux * permettoit notre réunion , tu trouverois au milieu '• de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la « terre ; tu nous dounerois ce bonheur , car il n'en est « point pour nous tandis que tu nous manques, et que « nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort. »

Voilà la lettre qui me ramena à la foi par la piété filiale.

Tout alla bien pendant quelques années : mon second ouvrage avoit réussi au-delà de mes espérances. ÎN'ayant jamais manqué de sincérité, n'ayant jamais parlé que d'après ma conscience , n'ayant jamais raconté de moi que des choses vraies, je me croyois en sûreté par les aveux mêmes de la préface du Ginic du Christianisme : et VEssai étoit également oublié de moi et du public.

Slais Buonaparte , qui s'étoit brouillé avec la cour de Rome , ne favorisoit plus les idées religieuses : le Génie du Christianisme avoit fait trop de bruit , et commençnit à l'importuner. L'affaire de l'Institut survint ; une querelle littéraire s'alluma, et l'on déterra l'Essai. La police de ce tenqjslà fut charmée de la découverte; et, comme elle n'étoit pas arrivée à la perfection de la police de ce temps-ci , comme elle se piquoit sottement d'une espèce d'impartialité, elle permit à des gens de letres de me prêter leur secours. Toutefois , elle ne vouloit pas, comme je le dirai à l'instant, que ma défense se changeât en triomphe ; ce qui étoit bien naturel de sa part.

Je ne nommerai point l'adversaire qui me jeta

le gant le premier, parce qu'au moment de l:i restauration , lorsqu'on exhuma de nouveau VEssai, il me prévint loyalement des hbelles qui alloient paroître, afin que j'avisasse au moyen de les faire supprimer. N'ayant rien à cacher, et ami sincère de la Uberté de la presse, je ne fis aucune démarche ; je trouvai très-bon qu'on écrivit contre moi tout ce qu'on croyoit devoir écrire.

Un jeune homme, appelé Damaze de Raymond , qui fut tué en duel quelque temps après, se fit mon champion sous l'empire , et la censure laissa paroître son écrit; mais le gouvernement fut moins facile, quand, pour toute réponse à des Extraits de l'Essai, je lui demandai la permission de réimprimer l'ouvrage entier.

Voici ma lettre au général baron de Pomraereul, conseiller d'état, directeur général de l'imprimerie et de la librairie :

« MONSiEi'B LE Baron ,

« On s'est permis de publier des morceaux d'un ou- « vrage dont je suis l'auteur. Je juge d'après cela que « vous ne verrez aucun inconvénient à laisser paroitre « l'ouvrage tout entier.

« Je vous demande donc , monsieur le baron , l'auto- « risation nécessaire pour mettre sous presse , chez Le « Normant , mon ouvrage intitulé : Essat historique , « politique et moral sur les Révolutions anciennes et '< modernes, considérées dnns leurs rapports avec la « Réooluiion française. Je n'y changerai pas un seul n mot; j'y ajouterai pour toute préface celle du Génie « du Christianisme.

« J'ai l'hoiuieur d'être, etc.

« Paris, ce 17 novembre 1812. •

Dès le lendemain , M. de Pommereul me répondit la lettre suivante , écrite tout entière de sa main. En ce temps d'usurpation , on se piquoit de politesse, même avec un homme eu disgrâce , même avec un émigré. M. de Pommereul refuse la permission que je lui demande; mais comparez le ton de sa lettre avec celui des lettres qui sortent aujourd'hui des bureaux d'un directeur général, ou même d'un ministre.

« Paris, ce 18 no\embrc 1812.

« A MONSIEUR DE CUATEAUBRIAND.

« Je mettrai mardi prochain , monsieur , votre de- « mande sous les yeux du ministre de l'intérieur ; mais '< votre ouvrage, fait en (797, est bien peu convenable « au temps présent , et s'il devoit paroitre aujourd'hui » pour la première fois , je doute que ce pût être avec '■ l'assentiment de l'autorité. On vous attaque sur cette « production : nous ne ressemblons point aux journa- 'I listes qui admettent l'attaque et repoussent la défense,

PREFACE

et la Yôtrc ne Uouvera , poui- paroître , aucun obstacle à la direction de la librairie. J'aurai soin , monsieur , de vous informer de la décision du ministre sur votre demande de réimpression. Agréez , je vous prie , monsieur, la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être , etc.

« Signé baron de Pommebeul. »

Le 24 novembre, je reçus de M. de Ponimereul cette autre lettre :

« Paris, le 2'i novembre 18)2.

" A Monsieur de CBàTEAUBauiso.

« J'ai mis aujourd'hui, monsieur, sous les yeux du « ministre de l'intérieur la lettre nue vous m'avez fait « l'honneur de m'écrire le 17 courant , et la réponse que « je vous ai faite le 18. Son excellence a décidé que l'ou- ■I vrage que vous demandez à réimprimer , puis([u'il n'a « point été publié en France, doit être assujetti aux « formalités prescrites par les décrets impériaux con- " cernant la librairie. En consét[uence , monsieur, vous « devez , vous ou votre imprimeur , faire à la direction '< générale de l'imprimerie la déclaration de vouloir " l'imprimer, et y déposer en même temps l'édition « dont vous demandez la réimpression , afin qu'elle « puisse passer à la censm-e.

« Agréez , monsieur , etc.

« Signé biTon de Pommebeijl. »

M. de Potnincreul reconnoît, dans sa première k?Ure, que mon ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent { l'empire), et que , s'il devoit paroitre aujourd'hui (sous Buouaparte) pour la première fois , il doute que ce pût être arec l'assentiment de l'autorité. Quelle justification de V Essai !

Dans sa seconde lettre, M. le directeur de la librairie m'ordonne de me soumettre à la censure si je veux réimprimer mon ouvrage. Il étoit clair que la censure m'auroit enlevé ce que je disois en éloge de Louis XVI, des Bourbons, de la vieille monarchie , et toutes mes réclamations en faveur de la liberté; il étoit clair que V Essai, ainsi dépouillé de ce qui servoit de contrepoids à ses erreurs , se seroit réduit à un extrait à peu près semblable à ceux dont je me plaignois. Force étoit donc ;'i moi de renoncer ù le réimprimer , puisqu'il aui-oit fallu le livrer aux mutilations de la censure.

Après tout , le gouvernement inipçrial avoit grandement raison : V Essai n'étoit, ni sous le rapport des libertés publiques , ni sous celui de la monarchie légitime . un livre qu'on pût publier sous le despotisme et l'usurpation. Lt police se donnoit un air

d'impartialité , en laissant dire quelque chose en ma faveur , et r.ioit secrètement de m'empécher de faire la seule chose qui pût réellement me défendre.

Enfin, le roi fut rendu à ses peuples ; je parus jouir d'abord de la faveur que l'on croit, mal à propos, devoir suivre des services qui souvent ne méritent pas la peine qu'on y pense; mais enfin, en proclamant le retour de la légitimité , j'avois contribue à entraîner l'opinion publique, par conséquent j'avois choqué des passions et blessé des intérêts : je devois donc avoir des ennemis. Pour m'enlever rinfiuence qu'on craignoit de me voiiprendre sur un gouvernement religieux, on crut expédient de réchauffer la vieille querelle de YEssai. On annonça avec bruit un Chateaubrianlana . une brochure du .S'wcerdocc, etc. C'étoient toujours des compilations de l'Essai ^. Il y avoit dans ces nouvelles pomsuites quelque chose qui n'étoit guère plus généreux que dans les premières; j'étois en disgrâce sous le roi , comme je l'étois sous Buouaparte, au moment où ces courageux critiques se déchaînoient contre moi. Pourquoi m'ontils laissé tranquille lorsque j'étois ministre? C'étoit là une belle occasion de montrer leur indépendance.

Je n'ai répondu à ces personnes bienveillantes que par cette note de la préface de mes Mélanges de politique :

« -Si je n'ai jamais varié dans mes principes po- « Htiques , je n'ai pas toujours embrassé le christia- « nisme dans tous ses rapports, d'une manière aussi " complète que je le f lis aujourd'hui. Dans ma pre- < micre jeunesse , à une époque où la génération " étoit nourrie de la lecture de Voltaire et de 1 J. J. Rousseau, je me suis cru un petit philoso- '< phe, et j'ai fait un mauvais livre. Ce livre, je lai « condamné aussi duremeiit que personne dans la " préface du Génie du Christianisme. Il est bizarre " qu'on ait voulu me faire un crime d'avoir été un ■ esprit fort à vingt ans et un chrétien à quarante, « A-t-on jamais reproché à un homme de s'être « corrigé? L'écrivain vr.iment coupable est celui « qui, ayant bien commencé, finit mal; et non pas " celui qui, ayant mal commencé, finit bien. Quoi « qu'il en soit, si je pouvois anéantir l'Essai histo- " riquc, je le ferois, parce qu'il renferme, sous le « rapport de la religion , des pages qui peuvent bles- « ser quelques points de discipline; mais, puisque

" Je ne sais ni les titres, ni le nombre de toutes ces brochures ; je n'en ai jamais lu que ce que j'en ai vu par hasard dans les journaux; mais il y avoit encore: Esprit , maximes et principes de M. de Chateaubriand Itinéraire de Pantin au Mont-Calvnire, M. de. la Maison-Terne, les Persémienrs , etc., et deux ou trois journaux ministériels pour la presse périodique.

PREFACE

« je ne puis l'anéantir, puisqu'on en extrait tous « les'jours un peu de poison , sans donner le con- 1 « tre-poison qui se trouTe à grandes doses dans le « même ouvrage ; puisqu'on l'a réimprimé par « fragments, je suis bien aise d'annoncer à mes " ennemis que je vais le faire réimprimer tout « eotier. Je n'y changerai pas un mot ; j'ajouterai « seulement des notes en'marge.

« Je prédis à ceux qui ont voulu transformer YEs- « sai historique en quelque chose d'épouvantable , « qu'ils seront très-fàchés de cette publication ; elle « sera tout entière en ma faveur (car je n'attache « de véritable importance qu'à mon caractère); mon « amour-propre seul en souffrira. Littérairement " parlant, ce livre est détestable et parfaitement « ridicule ; c'est un chaos où se rencontrent les « Jacobins et les Spartiates , la MarseiUoise et les « Chants de Tyrtée , un Voyage aux Açores et le « Périple d'IIaonon, l'Éloge de Jésus-Christ et la Il Critique des Moines, les Vers Dorés de Pytha- « gore et les Fables de M. de INivernois, Louis X\l, « Agis, Charles P"^, des Promenades sohtaires, « des Vues de la nature, du Malheur, de la Mélan- <i colie, du Suicide, de la Politique, un petit com- « mencement d'Atala , Robespierre , la Conven- « tion, et des discussions sur Zenon, Épicure et « Aristote; le tout en style sauvage et boursouflé", « plein de fautes de langue, d'idiotismes étrangers « et de barbarismes. Mais on y trouvera aussi un « jeune homme exalté plutôt qu'abattu par le mal- « heur, et dout le cœur est tout à son roi, à l'hon- « neur et à la patrie. »

C'est cet engagement solennel de pubUer moimême l'Essai que je viens remplir aujourd'hui.

Telle est l'histoire complète de cet ouvrage , de son origine, de la position où j'étois en l'écrivant, et des tracasseries qu il m'a suscitées. Il faut maintenant examiner l'ouvrage en lui-même et les critiques de mes Aristarques.

Qu'ai-je prétendu prouver dans l'Essai? Qu'il n'y a rien de noureau sous le soleil, et qu'on retrouve dans les révolutions anciennes et modernes les personnages et les principaux traits de la révolution françoise.

On sent combien cette idée, poussée trop loin, a dû produire.de rapprochements forcés, ridicules ou bizarres.

Je commençai à écrire l'Essai en 1794, et il parut en 1797. Souvent il falloit effacer la nuit le

=* Qu'il me soit permis d'être juste envers moi comme envers tout le monde : cette critique du style de l'Essai est outrée. C'est un jugement que j'avois prononcé, ab iiato , sur l'ouvrage avant de l'avoir relu. On va voir bientôt que j'ai modifié ce jugement , et que je l'ai rendu, je crois, plus impartial.

tableau que j'avois esquissé le jour : les événements couroient plus vite que ma plume : il survenoit une révolution qui mettoit toutes mes comparaisons en défaut : j'écrivois sur un vaisseau pendant une tempête, et je prétendois peindre comme des objets fixes les rives fugitives qui passoient et s'abimoient le long du bord ! Jeune et malheureux, mes opinions n'étoient arrêtées sur rien, je ne savois que penser en bttérature, en philosophie, en morale , en rehgion. Je n'étois décidé qu'en matière politique : sur ce seul point je n'ai jamais varié.

L'éducation chrétienne que j'avois reçue avoit laissé des traces profondes dans mon cœur, mais ma tête étoit troublée par les Uvres que j'avois lus, les sociétés que j'avois fréquentées. Je ressemblois à presque tous les hommes de cette époque : j'étois né de mon siècle.

Si l'on m'a trouvé une imagination vive dans un âge plus mûr, qu'on juge de ce qu'elle devoit être dans ma première jeunesse , lorsque demisauvage, sans patrie, sans famille, sans fortune, sans amis, je ne conuoissois la société que par les maux dont elle m'avoit frappé.

Avant d'imprimer des extraits de l'Essai, on colporta l'ouvrage entier mystérieusement , en répandant des bruits étranges. Pourquoi se dounoiton tant de peine? Loin d'enfouir l'Essai, je l'exposois au grand jour , et je le prêtois à quiconque le vouloit lire. On prétendoit que j'en rachetois partout les exemplaires au plus haut prix ^. Et où aurois-je trouvé les trésors que ces rachats m'auroient supposés? J'avois voulu réimprimer l'Essai sous Buonaparte , comme on vient de le voir : je n'en faisois donc pas un secret.

Quoi qu'il en soit, les mains officieuses qui firent d'abord circuler l'Essai historique perdirent leur travail : on s'aperçut que l'ouvrage In de suite produisoit un effet contraire à celui qu'on en espéroit. Il fallut en venir au parti moins loyal, mais plus sûr , de ne le donner que par lambeaux , c'està-dire d'en montrer le mal , et d'en cacher le bien.

On résolut d'ouvrir l'attaque du côté religieux, d'opposer quelques pages de l'Essai à quelques pages du Génie du Christianisme; mais une chose déconcertoit ce plan : c'étoit la préface du dernier ouvrage. Que pouvoit-ou opposer à un homme qui s'étoit condamné lui-même avec tant de franchise ?

Arrêté par cette préface , il vint alors en pensée de détruire l'autorité de mes aveux au moyen d'une calomnie : on sema le bruit que ma mère

° On vint un jorn* me proposer de racheter à une vente un exemplaire de l'Essai pour 300 francs. Je répondis que j'en a vois deux exemplaires que je donnerois pour cent sous.

TRÉFACE.

(^toit morte avant la i)ul)lieation de l'Essai , et qu'ainsi la préface du (je/iie du Christianisme reposoit sur une fable.

Ceux qui disoient ces choses étoient-ils mes amis, mes proches? avoient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets? |iouvoient-ils , par leur témoignage , déterminer l'instant où j'avois lépandu des pleurs? S'ils étoient ('trangers à toute ma vie; s'ils avoieut ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur a voit révélée; s'ils étoient en France, lorsque je languissois daus la terre de l'exil , comment osoientils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils nepouvoient ni savoir ni prouver? Ah! loin de moi la pensée que des hommes qui prétendoient fixer l'époque de mes malheurs , avoient des raisons particulières de la connoitre t

J'ai cité le texte même de la lettre de ma sœur que j'ai entre les mains. Cette lettre est du 1«' juillet 1798. Voici un autre document dont on ne niera pas l'authenticité :

« Extrait du registre des décès de la ville de ► Saint-Servan , 1^^ arrondissement du départe- <■ ment d'Dle-et-Vilaine, pour l'an vi de la répu- " blique , f" 55 , r° , où est écrit ce qui suit :

i Le douze prairial an vi de la république fran- X çoise, devant moi Jacques Bourdasse, oflicier <■ municipal de la commune de Saint-Servan , élu » officier public le 4 Qoréal dernier , sont com- " parus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, «' journalier, majeurs d'âge, et demeurant séparé- " ment en cette commune ; lesquels m'ont déclaré <■ que Apolline-Jeanne-Suzane de Bédée, née en " la commune de Bourseuil, le 7 avril mil sept cent " vingt-six, fille de feu Ange-Annibal de Bédée, i< et de Bénigne- Jeanne-Marie de Raveuel, veuve « de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée « au domicile de la citoyenne Gouyon , situé à la « Ballue , en cette commune , ce jour, à une heure " après Hiidi : d'après cette déclaration , dont je » me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent " acte, que Jean Baslé a seul signé avec moi , Jo- <• seph Boulin ayant déclaré ue le savoir faire, de « ce interpellé.

« Fait en la maison commune, lesdits jour et an.

• Higné Jean Baslé et Bourdasse.

« Certifié conforme au registre , par nous maire

• de Saint-Servan, ce 51 octobre 1812. Signé « Tresvaux-Reselîiye , adjoint.

u Vu pour légalisation de la signature du sieur <■ Tresvaux-Rcselaye, adjoint, par nous juge du !• tribunal civil séant à Saint-^lalo (le président <• empêché). A Saint-Malo, le trente-un octobre ■ 1812. Signé Robiou '. »

' Je prie le lecteur de remarquer mon exactitude. J'a-

La date de la mort de madame de Chateaubriand est du 12 prairial an m de la république, c'est-àdire du 51 mai 1798. La publication de l'Essai est des premiers mois de 1797; elle avoit dû même avoir lieu plus tôt, comme ou le voit par le J'rospertus , qui l'annonçoit pour la fin de 1796 ". Quelle critique que celle qui force un honnête houmie à entrer dans de pareils détitils, qui oblige un fils ii produire l'extrait nsortuairc de sa mère!

Battu par les faits, repoussé par les dates, on n'eut plus que la ressource banale de tronquer des passages pour dénaturer un texte. C'étoit avec des brochures d'une quarantaine de pages que l'on prétendoit faire connoitre un livre de près de 7(!0 pages grand in-8". Des fragments qui ue tenoieut à rien de ce qui les précédoit ou de ce qui les suivoit dans le corps de l'ouvrage pouvoient-ils donner une idée juste de cet ouvrage? Ou transcrivoit quelques phrases hasardées sur le culte , mais ou ne disoit pas que , dans un chapitre adressé aux infortunés, on trouvoit cet éloge de l'I^vangile ; « Un livre vraiment utile au misérable, parce <■• qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce " indulgence, l'espérance plus douce encore, qui " composent le seul baume des blessures de l'àme, " ce sont les Évangiles. Leur divin auteur ne s'ar- » réte point à prêcher vainement les infortunés : " il fait plus, il bénit leurs larmes et boit avec eux ' le calice jusqu'à la lie. »

Cela, ce me semble, n'étoit pourtant pas trop incrédule.

Encore un passage de ce livre qui scandalisoit si fort ces chrétiens de circonstance, lesquels ne croient peut-être pas eu Dieu, et ces hypocrites qui font de la haine, de l'or et des places avec la charité, la pauvreté et l'humilité de la religion: u Si la morale la plus pure et le cœur le plus ten- " dre, si une vie passée à combattre l'erreur et h » soulager les n}aux des hommes, sont les attributs " de la Divinité , (jui peut nier celle de Jésus- <■ Christ? Modèle de toutes les vertus, l'amitié le » voit endormi dans le sein de Jean, ou léguant sa u mère à ce disciple chéri ; la tolérance l'admire " avec attendrissement dans le jugement de la u femme adultère : partout la pitié le trouve bé- " Hissant les pleurs de l'infortuné; dans sou amour « pour les enfants, son innocence et sa candeur

vois dit dans la préface du Génie du Christicniumr, en i 802 , (juc ma mère , aprùs avoir été jetée dans les cachots et vu périr une ])artie de ses enfants, CNjjira sur un grabat où ses malheurs lavoicnt reléguée. La voici qui meurt dans une campagne isolée où deux ouvriers, dont l'un ne sait pas écrire, témoignent seuls de sa mort.

'•' Voyez ce Prospeclvs , à la suite de cette préface.

l'IlEFACi:.

« se décèlent; la force de son âme brille au milieu • des touriuents de la croix , et son dernier soupir '■ dans les angoisses de la mort est un soupir de " miséricorde. » Essai historique, p. 578 de l'édition de Londres.

Quoi I c'est là ce que je disois quand je n'étois pas chrétien! Cet Essai doit être un livre bien étrange l U ne sera pas inutile de faire remarquer que j'ai transporté ce portrait de Jésus-Christ dans le Génie du Cliristianismc , ainsi que quelques autres chapitres de l'Essai, et qu'ils n'y forment aucune disparate.

Telle phrase amphigourique pouvoit faire croire que dans VEssai l'existence de Dieu est mise en doute; on la saisissoit; mais on îaisoit le chapitre sur lllistoire du polijthcisme , qui commence ainsi : 1' U est un Dieu : les herbes de la vallée et les cè- I- dres du Liban le bénissent , etc. L'homme seul !• a dit : il n'y a point de Dieu. Il u'a donc jamais , i. celui-là , dans ses infortunes , levé les yeux vers " le ciel , etc. «

Je rassemble ailleurs, dans l'Essai, les objections que l'on a faites en tout temps contre le christianisme a j on croit que je vais conclure comme les esprits forts, et tout à coup on lit ce passage: " Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, " je répéterai seulement aux incrédules, en ne me ■ servant que de ma foible raison , ce que je leur " ai déjà dit. Vous renversez la religion de votre " pays , vous plongez le peuple dans l'impiété , et " vous ne proposez aucun autre palladium de la " morale. Cessez cette cruelle philosophie : ne ra- » vissez point à l'infortuné sa dernière espérance : " qu'importe qu'elle soit une illusion , si celte illu- ' sion le soulage d'une partie du fardeau de l'exis- " tence , si elle veille dans les longues nuits à son •< chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin elle " lui rend le dernier service de l'amitié en fermant

- elle-même sa paupière , lorsque seul et abandonné

- sur la couche du misérable , il s'évanouit dans la " mort. » Essai, p. 621 , même édition.

Retranchez ce paragraphe, et donnez le chapitre sans sa conclusion , je serai un véritable philoso- ])he. Imprimez ces dernières lignes , et il faudra reconuoître ici l'auteur futur du Génie du Chrisfianisme , l'esprit incertain qui n'attend qu'une leçon pon- revenir à la vérité. En lisant attentivement l'Essai , on sent partout que la uature religieuse est au fond , et que l'ina'édulité n'est qu'à la surface.

Au reste , cet ouvrage est un véritable diaos : chaque mot y contredit le mot qui le suit. On

' J'ai pourtant soin de dire , en rasseiiiMaiil cis objections, (lu'ollcsont été victorieusement réfutées par les meilleurs esprits, et qu'elles ne sont pas tic moi.

pourroit faire de l'Essai deux analyses différentes : on prouveroit par l'une que je suis un sceptique décidé, un disciple de Zenon et d'Épicure; par l'autre , on me feroit connoitre comme un chrétien bigot , un esprit superstitieux , un ennemi de la raison et des lumières. On trouve dans cette rêverie de jeune homme une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour l'Évangile, l'éloge des évéqnes, des curés, et des déclamations contre la cour de Rome et contie les moines : on y rencontre des passages qui seuibleroient favoriser toutes les extravagances de l'esprit humain, le suicide, le matérialisme, l'anarchie; et tout auprès de ces passages , on lit des chapitres entiers sur l'existence de Dieu, la beauté de l'ordre, l'excellence des principes monarchiques. C'est le combat d'Oromaze et d'Arimane : les larmes maternelles et l'autorité de la raison croissante ont décidé la victoire en faveur du bon génie.

La position de ceux qui m'attaquoient sous l'empire étoit extrêmement fausse. Que me reprochoient-ils ? Des principes qui étoienl les leurs ! ils ne s'apercevoient pas qu'ils faisoient mon éloge en essayant de me calomnier; car s'il étoit vrai que VEssai renfermât les opinions dont on prétendoit me faire un crime, que prouvoient-elles ces opinions? quej'avois conservé dans toutes les positions de ma vie une indépendance honorable; que moimême, banni et persécuté, j'avois prêché la monarchie modérée à des gentilshommes bannis, et la tolérance à des prêtres persécutés ; que j'avois dit à tous la vérité; que, partageant les souffrances sans partager entièrement les opinions de mes compagnons d'infortune, j'avois eu le courage, assez rare , de leur déclarer que nous avions donné quelque prétexte à nos malheurs.

Ces principes , en contradiction avec le parti même que j'avois embrassé, prouvoient que j'étois le martyr de l'honneur, plutôt que l'aveugle soldat d'une cause dont je connoissois le côté foible; que je m'étois battu comme Falkland dans les camps de Charles l", bien que je n'eusse pas été aussi heureux que lui.

Ces principes prouvoient encore que ces bannis que l'on représentoit comme de vils esclaves attachés à la tijrannie par am.our de leurs jmvilèges . étoient pourtant des hommes qui reconnoissoient ce qu'il peut y avoir de noble dans toutes les opinions; qui ne i-ejeîoieut aucune idée généreuse; qui ne condamnoient dans la liberté que l'anarchie; qui confessoient loyalement leurs propres erreurs , en sachant supporter leurs infortunes; qui, éclairés sur les abus de l'ancien gouvernement , n'en servoient pas moins leur souverain au péril de leuivie; et qui participoient enfin aux lumières de leur siècle, sacs iiianqucr à leurs devoirs de sujets.

l'RLl"A(.li.

Ne pouvois-je pas encore dire à mes adversaires du temps de l'empire : Ou les principes philosophiques que vous me reprochez sont dans Y Essai , ou ils n'y sont pas. S ils n'y sont pas , vous parlez contre la vérité; s'ils y sont, ces principes sont les vôtres ; j'étois le disciple de vos erreurs ; mes égarements sont de vous; mon retour à la vérité est de moi.

On a supposé des motifs d'intérêt à mes opinions. J'aurois dans ce cas été bien malhal)ile , car j'allois toujours enseignant des doctrines contraires à celles qui menoient à la faveur dans les lieux que j'habitois.

Dans l'étranger, je n'avois, de l'émigration pour la cause de la monarchie, que l'exil et tous les genres de misère , m'obstinant à parler des fautes qui avoient contribué à la chute du trône , et prôriant les libertés publiques.

Dans ma patrie, lorsque j y revins, je trouvai les temples détruits , la religion persécutée , la puissance et les honneurs du côté de la philosophie ; aussitôt je me range du côté du foihle, et j'arbore l'étendard reUgieux . Si je f.nsois tout c:'!a dans des vues intéressées, ma méprise étoit grossière : quoi «le plus insensé que de dire dans deux positions contraires précisément ce qui devoit choquer les hommes dont je pouvois attendre la fortune?

J'avois annoncé dans ce que j'appelois, je ne sais pourquoi , la iN'ofice au lieu de la Préface de l'Essai , l'espèce de persécution que me susciteroit cet ouvrage.

" Que ce livre m'attire beaucoup d'ennemis , dis-

• je dans cette .A'otire , j'en suis convaincu. Si je

• l'avois cru dangereux , je l'eusse supprimé ; je le « crois utile , je le publie. Renonçant à tous les parlis , je ne me suis aitaché qu'a celui de la vérité :

■ l'ai-je trouvée ? Je n'ai pas l'orgueil de le pi'cten- ' drc. Tout ce que j'ai pu faire a été de marcher

en tremblant , de me tenir sans cesse en garde

• contre moi-même , de ne jamais énoncer une

■ opinion sans avoir auparavant descendu dans mon propre sein pour y découvrir le sentiment

' qui me 1" voit dictée. J'ai tâché d'opposer philo-

• Sophie à philosophie, raison à raison, principe à " principe : ou plutôt je n'ai rien fait de tout cela ,

• j'ai seulement exposé les doutes d'un honnête ' homme *. »

Cette prophétie A'un honnête homme date de trente ans.

Enfin d'autres censeurs de Y Essai vouloient bien me croire dégagé de tout intérêt matériel, mais ils m'accusoient de chercher le bruit.

Si dans l'espoir d'immortaliser mon nom j'avois embrassé la cause du crime et défendu des per-

" Voyez cette Notice, en tcle de l'Ess li.

vers , je me reconnoilrois épris dune coupable renommée, ^lais si au contraire j'ai combattu en faveur des sentiments généreux partout où j'ai cru les apercevoir ; si j'ai parlé avec enthousiasme de tout ce qui me paroit beau et touchant sur la terre , la re!i<:;ion, la vertu, l'honneur, la lilicrté, l'infortune , il faudra convenir que ma passion supposée pour la célébrité sort du moins d'un principe excusable: on pourra me plaindre; il sera difficile de me coudamner. D'ailleurs, ne suis-je pas François? quand j'aimerois un peu la gloire, ne pourrois-je pas dire à mes compatriotes: « Qui de vous » me jettera la première pierre ? »

Ainsi donc, sous les rapports religieux, YEssa'' paroîtra beaucoup moins condamnalile qu'on ne l'a supposé , et sous les rapports politiques il sera tout en ma faveur. Loin de prêcher le républicanisme, comme d'officieux ceuteurs l'ont voulu faire entendre, YEssai cherche à démontrer au contraire que, dans l'état des mœurs du siècle , la république est impossible. Malheureusement je n'ai plus la même conviction. J'ai toujours raisonné dans YEssai d'après le système de la liberté républicaine des anciens , de la liberté , fille des mœurs ; je n'avois pas assez réfléchi sur cette autre espèce de liberté , produite par les lumières et la civilisation perfectionnée : la découverte de la république représentative a changé toute la question. Chez les anciens l'esprit humain étoit jeune, bien que les nations fussent déjà vieilles; la société étoit dans l'enfance, bien que l'homme fût déjà cour'ué par le temps. C'est faute d'avoir fait cette distinction , que l'on a voulu, mal à propos, juger les peuples modernes d'après les peuples anciens; que l'on a confondu deux sociétés essentiellement différentes ; que l'on a raisonné dans un ordre de choses tout nouveau , d'après des vérités historiques qui n'étoient plus applicables. La monarchie représentative est mille fois préférable à la république représentative : elle en a tous les avantages sans en avoir les inconvénients; mais, si l'on étoit assez insensé pour croire qu'on peut renverser cette monarchie et retourner à la monarchie absolue , on toraberoit dans la république représentative, quel que soit l'état actuel des mœurs. Ces mœurs sont d'ailleurs loin d'être aussi corrompues qu'elles l'étoient au commencement de la révolution; les scau'ales domestiques sont aujourd'hui presque inconnus, la France est devenue plus sérieuse , et la jeunesse même a quelque chose d'austère.

Les personnages historiques sont en général jugés impartialement dans l'Essai. Il y a pourtant quelques hommes que j'ai traités avec trop de rigueur. Je les prie de pardonner à ces opinions sans autorité, nées du malheur et de l'inexpérience. La jeunesse est tranchante et présomptueuse; ses

arrêts sont presque toujours sévères. En vieillissant, on apprend à excuser dans les autres les choses dont on s'est soi-même rendu coupable; on ne transforme plus les foiblesscs en crimes, et l'on aime moins à compter les fautes que les vertus. C'est surtout pour ces jugements irrclléchis que je regrette de n'avoir pu cor:iger l'Essai; mais je me suis trouvé dans la dure nécessité de reproduire mes erreurs, et de me montrer au public avec toutes mes infirmités.

Je sais parfaitement que cette préface et les notes rritiqnes de Y Essai ne changeront point l'opinion de la génération présente. Ceux qui aiment l'Essai tel qu'il est seront pi'ut-être contrariés par les notes; ceux qui trouvent l'ouvrage mauvais ne seront point désarmés. Ces derniers regarderont mes aveux comme non avenus , et reproduiront leurs accusations avec une bonne foi digne de leur charité.

Au fond, ces prétendus chrétiens ne disent pas ce qui leur déplaît. Ne croyez pas que ce soit le philosophisme de l'Essai qui les blesse : ce qu'ils ne peuvent me pardonner, c'est l'amour de la liberté qui respire dans cet ouvrage. Sous ce rapport, les notes ne feront qu'aggraver mes torts. Loin d'être rentré dans le giron de Y absolutisme, je me suis endurci dans ma faute constitutionnelle. Qu'importe alors que je me sois amendé comme chrétien? Soyez athée, mais prêchez l'arbitraire, la police , la censure , la sage indépendance de l'antichambre, les charmes de la domesticité, l'humiliation de la patrie, le goût du petit, l'admiration du médiocre, tous vos péchés vous seront remis.

Aussi, en écrivant les notes, je n'ai point espéré réformer le sentiment de mes contemporains; mais la postérité viendra, et si j'existe pour elle, elle prononcera avec impartialité sur le livre et sur le commentaire. J'ose espérer qu'elle jugera YEssai comme ma tète grise l'a jugé ; car , en avançant dans la vie, on prend naturellement de l'équité de cet avenir dont on approche.

Cependant des personnes prétendent qu'il ne seroit pas impossible que l'Essai fût reçu du public avec une faveur a laquelle je ne devrois pas m'attendre : j'avoue que les raisons présumées de cette faveur, si elle a lieu, m'attristent autant qu'elles m'effraient. Il me paroît certain à moi-même que, si je publiois le Génie du Christianisme aujourd'hui pour la première fois, il n'obtiendroit pas le succès populaire qu'il obtint au commencement de ce siècle ; il est certain encore que , si j'avois donné en 1801 l'Essai historique au lien du Génie du Christianisme, il eût été reçu avec un murmure dimprobatiou générale. Comment se fait-il maintenant (jue ce même Essai soit plus près des idées du jour sous la légitimité qu'il ne l'eût été sous l'usurpa-

tion ? Et comment arrive-t-il que le Génie du Oiristianisme est moins dans l'esprit de ce moment qu'il ne l'étoit à l'époque où je l'ai fait paroître?

Quelles causes menaçantes ont pu produire dans l'opinion un effet si contraire à l'ordre naturel des temps et des événements ? Par quelle fataUté l'Essai seroit-il devenu le livre du présent, et le Génie du Christianisme le Uvre du passé? Les oppresseurs et les opprimés auroient-ils changé de place? Quelles fautes ont été commises , quelle route de perdition a-t-on suivie pour arriver à un pareil résultat? Se seroit-on trompé sur les moyens de rendre c'i la religion son éclat et sa véritable puissance? Auroit-on cru que cette religion éclairée el généreuse ne pouvoit prospérer que par l'extinction des lumières et îa destruction des Ubertés publiques? Scroit-on parvenu à inquiéter les hommes les plus paisibles , les esprits les plus calmes , les plus modérés, en nous menaçant d'un retour à des choses impossibles , en hvrant le pouvoir à une petite coterie hypocrite qui amèneroit une seconde fois , et pour toujours , la ruine du trône et de l'autel ?

Qu'on y prenne garde : s'il y a encore une cause de destruction pour la monarchie, elle se trouve là où je l'indique. Ce n'est pas avec des doctrines de calomnie et d'intolérance que la religion trouvera des hommes capaWes de la défendre. De foibles mains, qui ne sentent pas même le poids du fardeau qu'elles ont à soulever, le laissent à terre sans pouvoir le déranger d'une seule ligne. Où sont les talents qui jadis venoient au secours des principes religieux et monarchiques quand ils étoient attaqués ? Repoussés , ils se retirent , et laissent le combat à l'intrigue et à l'incapacité.

La France vouloit l'union dans la religion, la monarchie légitime, les libertés publiques, et l'on s'est plu à la désunir, à l'alarmer sur les objets de ses vœux. Le discrédit total du pouvoir administratif, la lassitude de tout, le mépris ou l'indifférence de l'opinion sur les choses les plus graves, voilà ce qui reste aujourd'hui de tant d'espérances. Derrière nous, une jeunesse ardente attend ce que nous lui laisserons pour le modifier ou le briser selon sa force, car elle ne continuera pas nos destinées.

Dans cette position, tout homme sage doit songer à lui ; il doit se séparer de ce qui nous perd , pour trouver un abri au moment de l'orage.

C'est une triste chose que d'en être aux professions de foi , aux controverses religieuses , à ces querelles déplorables que l'on n'auroit jamais dû tirer de l'oubli; mais, enfin, puisqu'on nous a menés là, il faut prendre son parti. Placé entre l'Exsai et le Génie du Christianisme, pour éviter toute fausse interprétation , je dois dire à quelles limites

PREFACE

je me siiis arrêté, afin qu'on ne me cherche ni en dedans ni en dehors de ces limites. Cette confession publique aura du moins l'avantage de montrer ce qui me paroissoit utile à faire pour le triomphe de la religion, sous le règne du fils de saint Louis.

Je crois très-sincèrement : j'irois demain pour ma foi d'un pas ferme à Téchafaud.

Je ne déments pas une syllabe de ce que j'ai écrit dans le Génie du Christianisme ; jamais un mot n'échappera à ma bouche, une ligne à ma plume, qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j'ai professées depuis vingt-cinq ans.

Voilà ce que je suis.

Voici ce que je ne suis pas.

Je ne suis point chrétien par patentes de trafiquant en religion : mon brevet n'est que mon extrait de baptême. J'appartiens à la communion générale , naturelle et publique de tous les honmies qui , depuis la création, se sont entendus d'un bout de la terre à l'autre pour prier Dieu.

Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes foiblesses, sans me donner pour modèle , sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins.

Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien , qui propose l:i religion comme un frein utile j'.us peuples. Je n'explique point l'Évangile au profit du despotisme, mais au profit du n)alheur.

Si je n'étois pas chrétien, je ne me donnerois pas la peine de le paroître : toute contrainte me pèse , tout masque m'étouffe ; à la seconde phrase , mon caractère l'emporteroit et je me trnhirois. J'attache trop peu d'importance à la vie pour m'ennuyer à la parer d'un mensonge.

Se conformer en tout à l'esprit d'élévation et de douceur de l'Evangile, marcher avec le temps, soutenir la liberté par l'autorité de la religion, prêcher l'obéissance à la Charte comme la soumission au roi , faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent , quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l'ardeur de la charité, voilà, selon moi, ce qui pou\oit rendre au clergé la puissance légitime qu'il doit obtenir : par le chemin opposé, sa ruine est certaine. La société ne peut se soutenir c|u'en s'appuyaut sur l'autel; mais les ornenifuts de l'autel doivent changer selon les siècles , et en raison des progrès de l'esprit humain. Si le sanctuaire de la divinité est beau a l'ombre , il est encore plus beau à la lumière : la croix est l'étendard de la civilisation.

Je ne redeviendrai incrédule que quand on m'aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté; alors je cesserai de regar-

der comme véritable une religion opposée à la dignité de l'homme. Comment pourrois-je le croire émané du ciel , un culte qui étoufferoit les sentiments nobles et généreux, qui rapetisseroit les âmes, qui couperoit les ailes du génie, qui raaudiroit les lumières au lieu d'en faire un moyen de plus pour s'élever à l'amour et à la contemplation des œuvres de Dieu? Quelle que fût ma douleur, il faudroit bien rcconnoîlre malgré moi que je me repaissois de chimères : j'approcherois avec horreur de cette tombe où j'avois espéré trouver le repos, et non le néant.

Mais tel n'est point le caractère de la vraie rehgion ; le christianisme porte pour moi deux preuves niîmifestes de sa céleste origine : par sa morale , il tend à nous délivrer des passions; par sa politique, il a aboli l'esclavage. C'est donc une religion de liberté : c'est la mienne.

En vain les hommes qui combattent la monarchie constitutionnelle nous disent qu'elle nous mènera au protestantisme , que le protestantisme , à son tour, nous conduira à la république , parce que L' protestantisme , qui est l'indépendance en matière de religion, produit le républicanisme, qui est l'indépendance en matière de politique : cette assertion est repoussée par les faits. L'Allemagne est-elle républicaine parce qu'elle est en partie protestante"? Les gouvernements les plus absolus ne se rencontrent-ils pas en Allemagne, tandis que plusieurs cantons de la Suisse sont catholiques ? Venise et Gènes n'étoient-elles pas caiholiques? La population catholique des États-Unis n'augnientet-elle pas dune m nière incroyable sans troubler l'ordre établi? Toutes les nouvelles républiques espagnoles ne sont-elles pas catholiques, et le clergé de ces républiques, à quelques exceptions près, ne s'est-il pas montré plein de zèle dans la cause de l'indépendance ?

Il n'est donc pas vrai que la religion protestante soit plus favorable à la cause de la liberté que la religion ci.tholique. Croire que notre liberté ne sera assurée que quand nous serons protestants, espérer (pie la monarchie r.b.'olue revicndroit si l'on rendoit au clergé catholique son ancien pouvoir politique, c'est une égale erreur. Les uns, à leur grand étonnement, pourroient voir la Franco protestante sous telle constitution despotique empruntée de telle principiinté d'Allemagne, et les autres pourroient se réveiller républicains avec un clergé catholique, des moines mendiants, et des ordres religieux de toutes jes sortes.

Laissons donc là les théories pour ce qu'elles valent ; en histoire comme en physique, ne prononçons que d'après les faits. Ts"e calo-miions ni les protestants ni les catholiques; n'allons pas supposer que les premiers sont animés d'un esprit révo-

lutionnaire , les seconds abrutis par uu esprit de servitude. Renfernions-nous dans cet axiome : Il n'y a point de v?érital)le religion saus liberté, ni de véritable liberté sans religion.

La querelle n'est point , après tout , entre les protestants et les catholiques, comme les habiles d'un parti voudroient le faire supposer; elle est entre le philosophisme et le fanatisme.

Deux espèces d'hommes sont aujourd'hui le fléau de la société : d'une part, ce sont ces vieux écoliers de Diderot et de d'Alembert , qui se plaisent encore aux moqueries sur la Bible, aux déclamations de l'athéisme, aux insultes au clergé; de l'autre , ce sont ces esprits bornés et violents , qui disent la religion en péril , parce que nous avons une Charte, parce que les divers cuUes chrétiens sont reconnus par l'état , et surtout parce que nous jouissons de la liberté de la presse. Les premiers nous ramèneroient les misérables mœurs du siècle de Louis XV, ou les persécutions irréligieuses de la fin de ce siècle; les seconds nous replongeroient dans la crasse et dans l'ignorance du bon vieux temps; ceux-là extermineroient philosophiquement les prêtres; ceux-ci briileroient charitablement les philosophes. Ces impies et ces fanatiques acharnés à se détruire, s'ils étoient les maîtres, ne s'arréteroient qu'au dernier bourreau et à la dernière victime, faute de pouvoir occuper à la fois le dernier échafaud et le dernier auto-da-fé.

Je termine ici cette trop longue préface. Les ISotes critiques, dont j'ai accompagné le texte de l'Essai, achèveront de montrer ce que je pense de cet ouvrage. Je me suis loué quelquefois; on voudra bien me pardonner cette impartialité , dont je n'ai pas, d'ailleurs , abusé : la brutalité de ma censure expiera la modération de ma louange. J'ose dire que je me suis traité avec une rigueur qui déliera la sévérité de la plus rude critique. Ce ne sont point de ces concessions auxquelles un auteur se résigne pour mettre à l'abri son amour-propre, pour se donner un air de franchise et de bonhomie , pour se glorifier en se rabaissant ; ce sont de ces aveux que la vanité ne fait jamais, et qui coûtent à la nature humaine.

Si je ne parle point du style de l'Essai , c'est qu'il ne m'appartient pas de le juger : je dirai seulement qu'il est plus incorrect que celui de mes autres ouvrages, qu'il rend avec moins de précision ce qu'il veut exprimer, mais qu'il a la verve de la jeunesse , et qu'il renferme tous les germes de ce qu'on a bien voulu traiter avec quelque indulgence dans mes écrits d'un âge plus mûr. Il y 0 même un progrès sensible des premières pages de l'Essai aux dernières : les trois ans que je mis à élever cette tour de Babel ra'avoient profité comme écrivain.

Un dernier mot. Si les préfaces de cette édition complète de mes Œuvres tiennent de la nature des mémoires , c'est que je n'ai pu les faire autrement. J'écris vers la fin de ma vie : le voyageur prêt à descendre de la montagne jette malgré lui un re gard sur le pays qu'il a traversé et le chemin qu'il a parcouru. D'ailleurs mes ouvrages, comme je l'ai déjà fait observer, sont les matériaux et les pièces justificatives de mes Mémoires : leur histoire est liée à la mienne de manière qu'il est presque impossible de l'en séparer. Qu'aurois-je dit dans des préfaces ordinaires ? que je donnois des éditions revues et corrigées? On s'en apercevra bien. Aurois-je pris occasion de ces réimpressions particulières pour traiter quelque sujet général? Mais de tels sujets entrent plus naturellement dans des espèces de mémoires qui peuvent parler de tout , que dans un morceau d'apparat amené de loin , et fait exprès. C'est au lecteur à décider : si ces préfaces l'ennuient, elles sont mauvaises; si elles l'intéressent, j'ai bien fait de laisser aller ma plunie et mes idées.

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