CHAPITRE XXIIL
Philosophes modernes. Depuis l'invasion des Bar bares jusqu'à la renaissance des lettres.
-^^'t^ ITALIE, la France, la .^; Grande-Bretagne. étant tombées sous le joug des peuples du Nord, une philosophie barbare s'étendit sur rOccident, en même temps (|ue la haine des sciences régnoit tlans ceux qui auroient pu les proléger. G'étoit alors que des empereurs faisoient des lois pour bannir les maihémaiiciens et les sorciers ' ; que les papes incendioient les bibliothèques de Rome'- ^. On étudioit avec ardeur dans les cloîtres le Triviuin et le Qimdrivlum ^. Un moine '' inventoit les notes de musique sur Wt qneant Iaxis ^ ; et , pour com-
' Cad. ,/î'a7., lii). X , tit. xviii; Cod. Theocl. de Pu gan., pag. 37.
' Sarisbériens. Poliorat, lib. II-VIII, cap. ii-vi.
Grégoire fit brûler la belie bibliothèque du temple d'Apollon, formée par les empereurs romains.
■' C'est fort bien de ne pas vouloir tpi'on brîde les livres; mais pourquoi vouloir mettre au nombre des calamités du temps le nom donné aux notes de musique par Guido Arelin? Quelle est la transition entre l'étude du Tririiim elles, premières syllabes d'une strophe de r Ut tjueani Iaxis ? Et comment les ouvrages d'Aristote ont-ils comblé les maux commencés par ut, re, mi , fa , sol. la ? Je savois tout cela il y a trente ans. (N. Éd.)
5 Alccin., O/j. Fnh. Bibl. Lat. Med., toui. I,pag. 134.
La science duTrivium et Ouadrivium étoit toute renfermée dans ces deux vers fameux :
C.rainm. loquUur , Dia. vera docet, Rliet. verba colorât. Mus, canll,.!»'. uumerat, Geo. pondérât, 4s/.colit astra.
' Guido Aretin. Il trouva l'expression des six notes sur l'hymne de Paul Diacon :
Vt quennt Iaxis Slira geslorum Sol \'c. polhili
Re sonare Obrls Fa mull luorura, Ln b\\ reatum, Siincte Joaiiiies
■' Weizuis in Ueorlologio., pag. 263.
UKVOLiTioNs anc(i:n.m:s.
ble tle maux , vers le douzième siècle reparurent les ouvrages d'Arisloîe. Alors on vit se former cette malheureuse philosophie scolastique , qui se composoit des subtilités de la dialectique péripatéticienne et du jargon mystique de Platon.
Bienlot la nouvelle secte se divisa en nominalistes . albertistes , occcnnistes , rculisies. Souvent les champions en vinrent aux mains , et les papes et les rois preuoient parti pour et contre. Entre les nouveaux philosophes brillèrent Thomas d'Aquin, Albert, Roger Bacon ; et avant eux , Abailard, qu'il ne faut pas oublier. U y a des morls dont le simple nom nous dit plus qu'on ne sauroit exprimer ' '.
* Il faut convenir que c'est accrocher siAtilement une note à un mot. Voici, à propos crAbailartl, u.n assez long morceau de mes l^ot/agex en Jmériqiic. On y retrouve la description de la cataracte de Niagara, description que j'ai transportée dans /V<o/rt. J'entre dans un récit assez circonstancié sur mes projets de découverte dans l'Amérique septentrionale. Ce ne sont donc ni les voyages de Mackeuzie, ni les dernières expéditions des Anglois qui ni 'ont fait dire que j'avois voulu autrefois tenter la découverte du passage dans les mers polaires , an nord-ouest du Canada, découverte que poursuit dans ce moment même le capitaine Francklin. Mon projet avoit précédé toutes ces entieprises; en voilà la preuve consignée dans VEumi pulilié à Londres en 1797, il y a vingt-neuf ans. C'est ainsi que la Providence m'a placé plusieiu'S fois à l'entrée de diverses carrières où j'ai toujours eu en perspective le l;ut le plus difticile et le plus éloigné ; elle m'a mis tour à tour h la main le bâton du voyageur , l'épée du soldat , la plume de l'écrivain et le portefeuille du ministre. (N. Éd.)
* J'ai liien éprouvé une fois dans ma vie cet effet d'un nom. C'étoit en Amérique. Je partois alors pour le pays des Sauvages, et je me trouvois embarqué sur le pa(|uebot qui remonte de iVeiv-York à Albany par la rivière d'Hudson La société des passagers étoit nombreuse et aimable, consistant enplusieurs femmes et quelcjnesofîiciers américains. L'n vent frais nous coniiuisoit mollement à notre destination. Vers le soir de la première journée, nous nous assemblâmes stu- le pont, pour prendre imc collation de fruits et de lait. Les femmes s'assirent sur le banc du gaillard, et les bommes se mirent à leurs pieds. La conversation Tie fut pas longtemps bruyante : j'ai toujours remarqué qu'à l'aspect (i'un beau tableau d(; la nature on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup je ne sais qui de la conqiagnie s'écria : • C'est auprès de ce lieu que le major André fut exécuté. » Aussitôt voilà mes idées bouleversées; on pria une Américaine très-jolie de cbantcr la romance de l'infdrtuné jeune lionune; elle céda à nus instances, et commença à faire entendre une voi.K timide pleine de volupté et d'émotion. Le soleil se concboit, nous
Cependant Constantinople venoit de passer sous le joug des Turcs , et le reste des philo-
étions alors entre de hautes montagnes. Onapercevoit (■à et là, suspendues sm- des abîmes, des cabanes rares qui disparoissoientet reparoissoient tour à tour entre des nuages, mi-partis blancs et roses, qui filoient horizontalement le long de ces habitations. Lorsqu 'au-dessus de ces mêmes nuages on découvroit la cime des rochers et les souunets chevelus des sapins, on eût cru voir de petites îles flottantes dans les airs. La rivière majestueuse, tantôt coulant nord et sud, s'étendoit en hgne di'oite ilevant nous, encaissée entre deux rives parallèles comme une table de plomb ; puis tout à coup, tournant à l'aspect du couchant , elle courboit ses Ilots d'or autour de quelque mont qni , s'avanrant dans le fleuve avec toutes ses plantes , ressembloit à un gros bouquet de verdure noué au pied d'une zone Ijleue et aurore. Nous gardions un profond silence; pour moi , j'osois à peine respirer. Rien n'interrompoit le chant plaintif de la jeune passagère, hors le bruit insensible que le vaisseau, poussé par une légère brise, faisoit en glissant sur l'onde. Quelquefois la voix se renfloit un peu davantage lorsque nous rasions déplus près la l'ive; dans deux ou trois endroits elle fut répétée par un foible écho : les anciens se seroient imaginé que l'àme d'André, attirée par cette mélodie touchante, se plaisoit à en murmurer les derniers sons dans les montagnes. L'idée de ce jeuni; homme, amant, poète, brave et infortuné, qui, regretté de ses concitoyens et honoré des larmes de \\'ashington, mourut dans la fleur de l'.ige pour son pays, répandoit sur cette scène i'onianti(iue une teinte encore plus attendrissante. Les ofiieiers américains et moi nous avions les larmes aux yeux ; moi , par l'effet du recueillement délicieux où j'étois plongé ; eux , sans doute par le souvenir des troubles passés de la patrie, ijui redoubloit le calme du moment présent. Ils ne ponvoient contempler, sans une sorte d'extase de cœur, ces lieux naguère chargés de bataillons élincelanls et retentissant du bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde, éclairés des derniers feux du jour, décorés de la punipe de la nature , aniuiés du doux sifilement des cardinaux et du roucoulement des ramiers sauvages, et lioiit les simples liabitants, assis sur la pointe d'mi roc, à quelque ciistance de leurs chaumières , regardoient tranquillement notre vaisseau passer sur le fleuve audessous o'eux.
Au reste, ce voyage que j'entreprenois alors n'étoit que le ])réhuie d'un autre bien [dus imp.)rtanr , dont à mon retour j'avois conununiqué les plans à M. de Malesberlies, qni dcvoit les présenter au gouvernement. Je ne luepropusuis rien moins que de déterminer par terr,la grande questi(în (hi passage de la mer du Sud dans l'Atlantique par le nord. On sait que, malgré les efforts du capitaine Cook, et des na\ igateurs subséquents, il est toujours resté un doute. Un vaisseau marchand, en JVSO, prétendit avoir entré, i)ar les '<8" laf. N , dans une mer intérieure de l'Amérique septentrionale, et que tout ce (|u'ou avoit pris pour la côte au nord de la Californie n'étoit (ju'une longue chaîne d'îles extrêmement serrées. D'une autre part, un voyageur, parti de la baie
RJ- VOLLTIONS ANCII-NM-S.
soplies grecs fugitifs trouvèrent un asile en Italie. Les lettres commencèrent à re\ ivre de
d'Hudson, a vu la mer par les 72° de lat. N. àleiiibouchure de la rivière du Cuivre. On dit qu'il est arrivé l'été dernier une frégate , que l'amirauté d'Angleterre avoit chargée de vérifier la découverte du vaisseau marchand dont j'ai parlé, et que cette frégate confirme la vérité des rapports de Cook : quoi qu'il en soit , voici sommairement le plan que je m'étois tracé :
Si le gouvernement avOit favorisé mon projet , je me serois embarqué pour New-York. Là , j'eusse fait construire deux immenses chariots couverts , traînés par quatre couples de bœufs. Je me serois procuré en outre six petits chevaux, pareils à ceux dont je me suis servi dans mon premier voyage. Trois domestiipies européens et trois Sauvages des Cinq-Nations m'eussent accompagné. Quelques raisons m'empêchent de m'étcndre davantage sur les plans que je comptois suivre : le tout forme un petit volume en ma possession , <iui ne seroit pas inutile à ceux qui explorent des régions inconnues. Il me suffira de dire que j'eusse renoncé à parcourir les déserts de rAniéri([uc, s'il en eût dfi coûter une larme à leurs simples habitants. J'aurois désiré que , parmi ces nations sauvages, l'homme à longue harhe, longtemps a|!rés mon départ , eût voulu dire l'ami , le bienfaiteur des hommes.
Enfin tout étant préparé , je me serois mis en route , mai-chant directement à l'ouest, en longeant les lacs du Canada jusqu'à la source du Mississipi, que j'aurois reconnue. De là , descendant par les plaines de la haute Louisiane, jusqu'au 40^ degré de latitude N., j'eusse repris ma route à l'ouest, de manière à attaquer la côte de la mer du Sud un peu au-dessus de la tète du golfe de Californie. Suivant ici le contour des côtes, toujours en vue de la mer. j'aurois remonté droit au nord, tournant le dos au Nouveau-Mexique. Si aucune découverte n'eût altéré ma marche , je me fusse avancé jusciu'à l'embouchure de la grande rivière de Cook, et de là jusqu'à celle de la rivière du Cuivre, par les 72 degrés de latitude septentrionale. Enfin, si nulle part je n'eusse trouvé un passage, et que je n'eusse pu doubler le cap le plus nord de l'Américiue. je serois rentré dans les États-Unis paila baie d'Hudson, le Labrador et le Canada- Tel étoit l'immense et périlleux voyage que je me proposois d'entreprendre pour le service de ma patrie et de l'Europe. Je calculois qu'il m'eût retenu 'tout accident à part) de cinq à six ans. On ne sauroit mettre en doute son utilité. J'aurois donné l'histoire des trois règnes de la nature , celle des peuples et de leurs mœurs , «lessinéles principales vues, etc., etc.
Quanta ce (|ui est des risques du voyage, ils sont grands sans doute; mais je suppose (juc ceux qui calculent tous les dangers ne vont guère voyager chez les Sauvages Cependant on s'effraie trop sur cet article. Lorsque je me suis trouvé exposé en Amérique, le péril venoit toujours du local et de ma propre imprudence, mais presque jamais des hommes. Par exemple, à la cataracte de Niagara, l'écliclle indienne qui s'y trouvoit ja- «lis étant rompue , je voulus . en dépit des représentations de mon guide, me rendre au bas de la chute [lar
toutes parts. Dante et Pétrarque avoient paru. Celui-ci est plus connu par ses Cmzones que
un rocher à pic d'environ deux cents pieds de hauteur. Je m'aventurai dans la descente. Malgré les rngissemeni s de la cataracte et l'abime effrayant qui bouillonnoit au-dessous de moi, je conservai ma tête, et parvins à une quarantaine de pieds du fond. Mais ici le rocher lisse et vertical n'offroit plus ni racines ni fentes où pouvoir reposer mes pieds. Je demeurai suspendu par la main à toute ma longueur, ne pouvant ni remonter, ni descendre, sentant mes doigts s'ouvrir peu à peu do lassitude sous le poids de mon corps , et voyant la mort inévitable : il y a peu d hommes qui aient passé dan» leur vie deux minutes comme je les comptai alors , suspendu sur le gouffre de Niagara. Enfin mes mains s'ouvrirent et je tondjai. Par le bonheur le plus inouï , je me trouvai sur le roc vif, où j'aurois dû me briser cent fois, et cependant je ne me sentois pas grand mal; j'étois à un demi-pouce de l'abime, et je n'y avois pas roulé : mais lorsque le froid de l'eau commença à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étois pas quitte à aussi bon marché que je l'avois cru d'abord. Je sentis une douleur insupportable au bras gauche; je l'avois cassé au-dessus du coude. Jlon guide, qui me regardoit d'en haut , et au(|uel je fis signe, courut chercher quelques Sauvages qui, avec beaucoup de peine, me remontèrent avec des cordes de bouleau, et me transportèrent cliez eux.
Ce ne fut pas le seul risque (jue je courus à Niagara : en arrivant, je m'étois rendu à la chute, tenant la bride de mon cheval entortillée à mon bras. Tandis que je iik; penchois pour regarder en bas , un serpent à sonnettes remua dans les buissons voisins ; le cheval s effraie , recule en se cabrant et en a|)prochant du gouffre ; je ne puis désengager mon bras des renés, et le cheval, toujours plus effarouché, m'ciitraine après lui. Déjà ses pieds de devant quittoicnt 1 1 terre , et , accroupi sur le bord defabinie, il ne s'y tenoit plus que par fore(! de reins. C'en étoit fait de moi, lorscjue l'animal, étoniii' lui-même du nouveau péril , fait un dernier effort , s'abat en dedans par une pirouette, et s'élance à ilix pieds loin du bord.
Lorsque j'ai commencé cette note , je ne comptois la faire que de quebiues ligne» ; le sujet m'a entraîné Puisque la faute est commise, une demi-page de plus ne m'exposera pas davantage à la critique . et le lecteur sera peut-être bien aise qu'on lui dise un mot de cette fameuse cataracte du Canada , l.i plus belle du niondiconnu.
Elle est formée par la rivic c Niagara, qui sort du lac Érié et se jette dans fOutaiio. A environ neuf mille.i de ce tlernier lac se trouve la chute : sa hauteur perpendiculaire peut être d'environ deux cents pieds. Jlais ce qui contribue à la rendre si vi<deute, c'est (jue, depuis le lac Érié jusqu'à la cataracte, le fleuve arrive toujours en déclinant par une pente rapide, dans un cours de près de six lieues ; en sorte ([u'au moment même du saut . c'est moins une rivière (|u'uue mer impétueuse, dont les cent mille torrents se pressent à la bouclie béante <ruu gouffre. La cataracte se divise en deux branches , et se
IIEVOLUTIONS ANCIENNES.
par ses trailés De contemptu mvudi ; De sua ij) ius et aliornm iguoiatitia , qnoùiue ce dernier ouvra ji;e vaille mieux que la plupart de ses sonnets. IMais Laure, Vaucluse, sont de doux noms , et les hommes se prennent plus aisément par le cœur que par la tèle. Pic de la Mirandole, Politien, Ficinus et mille autres furent des jn-odiges d'érudition '. Erasme sui- ^•it : ses Leiires et son Élofje de la Folie sont pleins d'esprit et d'élégance. Bientôt les réformateurs de l'Église romaine attaquèrent plus vigoureusement encore la secte scolaslique -. On commença à faire revivre les autres philosopliies de la Grèce. Gassendi renouvela peu après la secte d'Épicure ^, et se rendit célèbre I)ar son génie astronomiipie. Trois hommes j enfin. Jordan Bruno, Jérôme Cardan et Frant;ois Bacon , s'élevèrent en Emope , et , dédaignant de marcher sur les pas des Grecs , se
courbe en un fer à cheval d'environ un dcini-niille de circuit. Eiitie les deux chutes s'avance un énorme rocher creusé eu dessous, qui pend avec tous ses sapins sur le chaos des ondes. La niasse du (Icuve (|ui se précipite au midi se bombe et s'arrondit cjuuue un vaste cylindre au moment qu'elle quitte le bord, puis se déroule in naiipe de neige, et bri.le au soleil de toutes les couleurs du prisme : celle qui toudte au nord descend dans une ombre effrayante comme une colonne d'eau du déluge. Des arcs-cn-ciel sans nombre se courbent et se croisent sur l'abimi-, dont les terribles nmgissements se font entendre à soixante nulles à la ronde. L'onde, frappant le roc ébranlé, rejaillit en tourbillons d'écume, qui. s'élevant au-dessus des forêts , resseud)lcri t aux fumées épaisses d'un vaste embrasement. Des rochers «'élucsurés et gigantesques, taillés en forme de fantômes , décorent la scène sublime; des noyers sauvages , d'un aubier rougeâtre et écaill ux, c;oissent chélivement sur ces squelettes fossiles. On ne voit auprès aucun animal vivant, hors des aigles (|ui, en planant au-dessus <ie la cataracte où ils viennent chercher leur proie, sont entraînés par le courant d'air, et forcés de descendre en tournoyant au fond de l'abîme. Quelque carcnjou tigré , se suspendant par sa longue queue à l'extrémité d'une branche abaissée , essaie d'attraper les débris des corps noyés des élans et des ours que le remole jette à bord ; et les serpents à sonnettes font entendre de toutes parts leur bruits sinistres.
' Faiîr. Biht. Gr., v. fO. pag. 27g; SHF,Lnon>', /livœnitat. Leter.. tom. I, pag. 18; f^'ita uJ. Fr. Pho in Boit s Fel. Select.
' Declaralioncs ad Ho'ide.lbcrcjenses , apud V.erensdorf.
' .SORHiÈBt, de Vil. Goss. Prcpf. Synt. Phil Eiic. ;
liAÏLE.
frayèrent une route nouvelle : en eux commence h philosophie mcderue.
CHAPiTRR XXIV.
Suite.
Depuis Bacon ju.scju'aux cucyrlof-Ldistcs.
E chancelier lord Bacon' , un de ces hommes dont le genre humain s'honore , a laissé plusieurs ouvrages. C'est à son traité On ihe yidvinuemeutofleaniiiKj, et à celui du Aontm Orgtiiiun SciciUimvin , qu'il doit particulièrement son immortalité.
Dans le premier , il examine en son entier le cercle des sciences . classant chaque chose sous sa faculté , facultés dont il reconnoît quatre : l'àme , la mémoire , l'imagination , l'entendement. Les sciences s'y trouvent réduites à trois : la poésie , l'histoire , la philosophie. Dans le second ouvrage , il rejette la méthode de raisonner par syllogisme ; il propose seulement la physi(iue expérimentale pour seul guide dans la nature. C'est ainsi que ce grand homme ouvrit à ceux qui lont suivi le vrai cliemin de la philosopliie ; et que chacun , écoutant son génie , sut désormais où se placer -.
1 andis que Bacon brilloit en Angleterre , Campanella '^ (îorissoit en Italie. Cet l.omme extraordinaire attaqua vigoureusement les préjugés de son siècle , et tomba lui-même dans le vague des systèmes. Plongé vingt-sept ans dans les cachots ^ , il y vécut , comme une salamandre , au milieu du feu de son génie , n'ayant ni pliune ni papier pour lui ouvrir une
' >'é en loCO, mort on IG23.
^ Voyez les ouvrages cités.
' Né en (338, mort en 1659.
* Pour une [trétenduc conspiration contre le roi u Espagne.
REVOLUTIONS ANCIliiNMiS
issue au dehors. Ses écrits étincellent', mais on y remarque une tête déréglée. Au reste , il admettoit lame du monde de Platon , etc.
Ilobbes ^ , contemporain de Bacon , publia j)lusieurs ouvrages : son livre de la Aahite humaine, son traité De corpore poliiico, son Leviathan et sa Disse rtaiioi sui l'Homme , sont les plus considérables. En politique, il trouva à peu près les principes du Coitlrat Sorial de J.-J. Rousseau; mais il soutient les opinions les plus destructives de la société. 11 avance «jue l'autorité , non la vérité , doit faire le principe de la loi ; que le magistrat suprême, qui punit l'innocent, pèche contre Dieu, mais non contre la justice; qu'il n'y a point de proprielés , etc. En morale, U dit que létat de nature est un état de guerre ; que la félicité consiste en im continuel passage de désir en désir '^
Descartes '• fit revivre le pyrrhonisme , et ouvrit les sources du déluge de la philosophie moderne. La seule vérité , selon lui , consistoit en son fameux argument , Je pense , donc j'ej'îsff. Il admettoit les idées innées, l'exislence de la matière. Tl expliquoit l'action de Tàme sur le corps d'après les principes de Platon ''. On connoît ses tourbillons en physique.
Leibnitz publia son système des Monades , l>ar lesquelles il entendoit une simple substance sans parties. Mais cette substance varie en propriétés et relations , et c'est de ces diverses jnodifications apparentes que résultent plusieurs dans l'unité. Cela rentre dans les ^'omhres de Pythagore et les Idées de Platon. Leibnitz" est l'auteur du Culcul difféieniiel''.
Spiuosa ^ rappelle l'athée par excellence. Il
' Entre aiilres les ouvragf's intitulés : PhilDsoplda Jiationalis ; de LihvîsProfrih; Civitas Solin,
- Né en 1388 , mort en 1679.
3 Voyez les ouvrages cités, particulièrement le Leviathan.
* Se en «396, mort en 1630.
» Vid. Priiicip. Phil. Medil. Phil. de Prima Phil.
« Né en 1646, mort en 1701.
' Vid. '1 iiEouiCEA, Calculus Differenlinlin, etc.
Un monument littéraire bien plus précieuv que l.i correspondance des encyclopédistes est celle de Newton, Clarlve et Leii)nitz : par exemple , Leibnitz faisant part à Newton de sa découverte de son Calcul différentiel, et Newton lui demandant son avis sur sa Théorie des marées.
s Né en 1632, mort en 1677.
admettoit une substance universelle , biquelle substance a en elle-même tous les principes de modification : elle est Dieu, l'out vient ainsi de Dieu : le mort et le mourant , le riche et le pauvre , l'homme qui sourit et celui qui ])leure , la terre , les astres , tout cela se passe et est en Dieu '.
Locke- a laissé, dans son traité On human understandin(j, un des plus beaux monuments du génie de l'homme. On sait qu'il y détruit la doctrine des idées innées; qu'il explique la nature de ces idées , les dérivant de deux sources : la sensation et la réflexion •"'.
Grotius ^ , après Machiavel, Mariana, Bodin ^, fut un des premiers à faire revivre en Europe la politique. Son livre rfe Jitre BelJi et rucis manque de méthode , et s'étend au-delà de son titre. Il part d'ailleurs d'une majeure douteuse : la sociabilité de l'homme ^ Au reste, on y trouve du génie et de l'érudition.
Puffendorf '■' a déployé moins de génie que Grolius dans son traité de Jure naturœ et geniivm , mais on y apprend davantage, par lexcellent plan de l'ouvrage. Il y part de la morale pour remonter à la politique ( le seul chemin jiar oii on puisse arriver à la \érité) , considérant l'homme dans ses rapports avec Dieu lui-même et ses semblables ''.
L'universel scepticisme de Bayle ' se fait apercevoir dans ses écrits. U y détruit tous les systèmes des autres sans en élever un luimême*'. Tl passe avec raison pour le plus grand dialecticien qui ait existé.
Mabbranclie'-* a laissé un nom célèbre. Les deux opinions les plus extraordinaires qui aient
< Tractât. Thcolog. Pvlitic, Or. pro Chr., BaïI.. Spi\.
* Né en 1632, mort en (704.
' F.s.\a]] on Innn. undcrst.
' Né en 1383, mort en '643.
= Siilney écrivit quelciue temps après. 11 ne faut pas confondre ce Sidiiey , écriv;iiii d'un cxcelli'nt Traité .sur le gouvernement , avec le .Sidney auteur de l'Jrcadir.
^ i:li bien ! vais-je nier aussi li sociabilité de l'homme ?
• Né en 1631 , mort en 1^9i.
" J"avois du moins étudié (iuel.[ue chose de mon métier avant d'être ambassadeur. ( N. Éd.) ■ Né en 16^*7, mort en 1706.
" iHct. ries)ions.ad Pror.incial. Qiiend. •■ Né en It38, mort en 1713.
'. i;vur.iTio>s a.N(:ii:nm:.s.
peul-Olrc jamais t'té avancées par aucsin pliilosoplie , se Irouvent clans sa licchenhe de la Vérilé. Il y affirme que la pensée ne se produit pas de l'entendement , mais découle immédiatement de Dieu ; et que l'esprit humain communique directement avec la Divinité , et voit tout en elle '.
Rappeler ces grands hommes, qui travailloient cnlncme temps à l'histoire naturelle , seroit trop long , et hors du sujet de cet ouvrage. Copernic , qui rendit à l'univers son iy^^^«.j vrai système-, perdu depuis Pythagore; Ga- ^^^" lilce , qui inventa le télescope , découvrit les W^^0 satellites de Jufiiter, l'anneau de Saturne, etc.''; enfin l'immortel Newton, qui traça le chemin ^ux comètes, vit se mouvoir tous les mondes, pénétra dans le principe des couleurs, et vola pour ainsi dire à Dieu le secret de la nature '' ; tous ces hommes illustres précédèrent les encyclopédistes, dont il me reste à parler.
CIIAPITKE XXV.
Los Eacyclopédistes ^
L seroit impossible d'entrer dans le détail de la philosophie des encyclopédistes ; la plupart sont d«jà oubliés, et il ne reste d'eux que la Révolution françoise ''. Traiter de leurs livres n'est pas plus facile; ils n'y ont point exposé de sys-
' Uecherches de la Vérilé.
- De. Oibium ccrtesl. Revol, 1 ' ViMWt, nt. Gai.; .-jct. Phil.; Sijstema Co.tm'iaim . ' ■• Pbiloaopliiœ Naluralis Principin mnlhemnlico.
On ne sait lequel admirer le plus des trois grands liommes (jue je viens de nommer , lorsiiu'on les voit s'élever les uns après les autres de merveillps en merveilles. Je ne puis m'empëclier d'observer qu'on doit à Galilée les vérités importantes : que l'espice parcouru dans la chute des corps est en raison du carré des temps ; <iue le mouvement des projectiles se fait dans la courl)e paraboli |uc ".
!> Je.comprends sous ce nom non-seulement les vrais encyclopédistes, mais encore les philosophes qui les ont suivis jusqu'à notre tenqjs.
' Qu il soit bii'n entendu qu'ils n'en sont pas la
•Toujours mes cbèrcs maitièmutlqiKs : cela prouve du moins
ttnies conq>lets. Nous voyons seulement , par plusieurs ouvrages de Diderot, qu'il admettoil le pur athéisme, sans en apporter (pie de mauvaises raisons ' ^ Voltaire n'enlendoit rien en métaphysique : il rit, fait de beaux vers , et distille l'immoralité. Ceux qui se rapprochent encore plus de nous ne sont guère plus forts en raisonnement. Heh étius a écrit des livres d'enfants, remplis de sophismes que le moindre grimaudde collège pourroit réfuter. J'évite de I>arler de Condillac et de Mably , je ne dis pas de Jean-Jacques et de Montesquieu , deux hommes d'une trempe supérieure aux encyclopédistes.
Quel fut donc l'esprit de cette secte? La destruction. Détruire , voilà leur but ; détruire, leur argument. Que vouluient-ils mettre à la place des choses présentes? Rien. C'étoit une rage contre les institutions de leur pays , qui à la vérité, net oient pas excellentes ; mais enfin quiconque renverse doit rétablir '' , et c'est la chose difficile , la chose qui doit nous mettre en garde contre les innovations. C'est un effet de notre foililesse que les vérités négatives sont à la portée de tout le monde , tandis que les raisons [losilives ne se découvrent qu'aux grands liommes. Un sot vous dira aisément une bonne raison contre , presque jamais une bonne raison pour.
Ayant à parler ailleurs des encyclopédistes- ,
seule cause, mais une grande cause. La révolution françoise ne vient point de tel ou tel homme , de tel ou tel livre, elle vient des choses. Elle étoit inévitable ; c'est ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient surtout du progrès de la société à la lois vers les lumières et vers la corruption: c'est pourquoi on remarque dans la révolution françoise tant d'excellents principes et de conséquences funestes. Les premiers dérivent d'une théorie éclairée; les secondes de la corruption des mœurs. Voilà le véritable motif de ce mélange incompréhensible des crimes entés sur un tronc philosophi.jue ; voilà ce que j'ai cherché à démontrer dans tout le couis de cet Ksnai '.
' Cela n'est pas vrai de tous ses ouvrages, mais résulte de leur ensemble ; il est mènie déiste en plusieurs endroits de ses éci'its : il est difficile d'être consé(|uent.
* San.'! en apporter que de inaiivai.srs va Lions. Comme j'arrangeois la langue! Quel barbare! N. Éd.)
'' C'est du bon sens.
- A l'article du Christianisme.
^N. ED
que Je n'avois pns la mauvaise habitude d'écrire avant d'-Tvolr lu, habitude Irop commune dans ce siècle. I.N. Éd.)
•SI J'ai ociil quelquechose de bon dans ma vie. Il faut y comprendre ci'tle noie. (.\. Éd. )
R L; \ 0 L U T 1 0 N s A N C i I •: N NES.
je nuirai ici leur article, après avoir remarciué que , si l'on trouve que je parle trop durement de ces savants , estimables à beaucoup d'autres égards, et moi aussi je leur rends justice de ce côté-là \ Mais j'en appelle à tout homme impartial : qu'ont-ils produit? Dois-je me passionner pour leur athéisme ? Newton , Locke, Bacon , Grotius, éloieul-ils des esprits i'oibles , inférieurs à l'auteur de Jacques h Fataliste, à celui des Contes de inon Cousin TVtf/é .' N'entendoient-ils rien en morale , en physique , en métaphysique, en politique? J.-J. Rousseau étoit-il une petite àme? Eh bien, touscroyoient au Dieu de leur patrie , tous prêchoient religion et vertu. D'ailleurs, il y a une réilexion désolante : étoit-ce bien l'opinion intime de leur conscience que les encyclopédistes publioient? Les hommes sont si vains , si foibles , (pie souvent l'envie de faire du bruit les fait avancer des choses dont ils ne possèdent pas la conviction ^ ; et après tout je ne sais si un homme est I parfaitement sûr de ce qu'il pense réellement"'. Avant de parler de l'inHuence que les beaux esprits du siècle d'Alexandre et ceux du nôtre eurent sur leur âge respectif, nous allons les présenter au lecteur rassemblés. Nous choisirons les plus aimables , pour donner une idée jde leurs ouvrages et de leur style : de là nous ;passerons au tableau de leurs mœurs ; et nous 'aurons ainsi une petite histoire complète de la philosophie et des philosophes.