I.N. Ku
barbe descendoit à sa ceinture; et, monte sur le cothurne tragique, il tenoit un bâton de frêne à la main. Il se prétendoit un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes '.
Anaxarque , maître de Pyrrhon , étant tomhé dans une ravine , celui-ci refusa gravement de l'en retirer, parce que toute chose est indifférente de soi , et qu'autant valoit demeurer dans un trou que sur la terre -.
Lorsque Zenon marchoit dans les villes , ses amis l'accompagnoient , dans la crainte qu'il ne fiU écrasé par les voitures : il ne se donnoit jms la peine d'échapper à la Fatahté ^. Démocrite s'enfermoit , pour étudier, dans les tombeaux '• ; et Heraclite broutoit l'herhe de la montagne ^.
Empédocle , voulant passer pour une divinité , se précipita dans l'Etna ; mais le volcan ayant rejeté les sandales d'airain de cet impie, sa fourbe fut découverte ^. Cette fable des Grecs est ingénieuse. Ne veut-elle pas dire que les dieux savent punir l'orgueil du philosophe superbe , en le dénonçant à l'humanité , par quelques parties viles et honteuses de son caractère ^ ?
Nos philosophes modernes gardèrent au moins plus de mesure. Spinosa , il est vrai , vivoit avec ses cliiens , ses oiseaux , ses cliats ; et J.-J. Rousseau portoit l'habit arménien^; mais aucun ne s'en est allé dans les faubourgs prêchant la sagesse à la canaille assemblée , et je doute que celui qui auioit voulu se loger dans un tonneau eût été laissé tranquille par la populace de nos villes : tant nos mœurs diffèrent de celles des anciens !
Mais si les sophistes de la Grèce affectèrent rori'j;inalité de conduite , ils ne se distinguè-
' Slid. ; AinEN , lib. IV, pag. t62.
2 LiEiiT., lib. in Pijnhon.
5 Id., lib. VII.
' Id., bb. IX , (il Dom.
' Id., ihid., in lleracl.
« /rf., lib. VIII; Llcian ; Sthab., lib. VI; Hoh., d<- /itt. poet.
^ Décidément j'aime beaucoup la liberté dans VE.ssai. et fort peu les pliilc^soplies .dont je me moque ici peutêtre pas trop mal. ( N. Ed. )
' Rousseau portoit cet habit par nécessité. Il me semble pourtant qu'il auroit pu en choisir un un peu moins remariiual le.
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REVOLUTIONS ANClLNN L!^.
renl pas moins par la chasteté et la pureté de leurs mœurs ". Ils s'occupoient tous des autres exercices des citoyens , et supportoient comme eux les travaux de la patrie. Solon, Socrale, Charondas , et mille autres , furent non-seulement de grands philosophes, mais de grands guerriers. La frugalité, le mépris des plaisirs, toutes les vertus morales brilloient dans leur caractère.
Nos philosophes , bien différents , enfermés dans leur cabinet , broclioient le matin des U- Vres sur la guerre , où ils n'avoient jamais été ; sur le gouvernement , où ils n'avoient jamais eu de part; sur Thomme naturel, ([u'ils n'avoient jamais étudié que dans les sociétés de la capitale ; et , après avoir écrit un chapitre rigide contre le luxe, la corruption du siècle, le despotisme des grands , ils s'en alloient le soir flatter ceux-ci dans nos cercles , corrompre la femme de leur voisin , et partager tous les vices du monde.
« Vieux fou , vieux gueux ! » se disoit Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes , « quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule ^ ? »
« Voici de quoi composer votre paradis , » disoit madame de Rochefort à Duclos : « du pain , du vin , du fromage , et la première venue ^. »
Helvétius, par ailleurs honnête homme et bon homme (mot dont on a trop mésusé , et qu'il faut faire revenir à sa première valeur) , Helvétius marié se faisoit amener chaque nuit une nouvelle maîtresse par son valet de chambre , qui les cherclioit , autant qu'il pouvoit , dans la classe honnête du peuple. Madame de... n'a pas , dit-on , été à l'idjri des caresses du vieillard de Ferney, dont l'immoralité est d'ailleurs bien connue •■' ''?
' Pas Diogêne au moins. ( N. Ed. )
* CHAMP., Pens., Max,
» Id.. ibid.
' .le ne parle point dessales romans sortis de la plume de la plupart de nos philosophes.
^ Puisi|ue j'ai eu le courage d'écrire une pareille page, je suis ohligé d'avouer que les faits ([u'elle corilicut sont au-dessous delà vérité. Tous les Mémoires publiés depuis l'apparition de l'Essai nous montrent les philosophes du dix-Iuiiliéine siècle bien misérables par l's mœurs.
J'ai entendu Chamfort conter une anecdote curieuse sur Jean-Jacques. Il avoit vu ( Cliamfort ) des lettres du philosophe genevois à une fennne, dans lesquelles celui-ci employoit toute la séduction de son éloquence pour prouver à cette même femme que l'adultère n'est pas un crime. <■ Voulez-vous savoir le secret de ces lettres? ajoutoit Chamfort-; l'ami des mœurs étoit amoureux. »
Enfin personne n'ignore que les mains du grand chancelier Bacon n'étoient pas pures: que Hobbes , ce philosophe si hardi dans ses écrits , ne put se résoudre à mourir ' ; et , qu'excepté Fénelon et Catinat , les mœurs des philosophes ' de notre âge diffèrent totalement de celles des anciens sages de la Grèce.
A Dieu ne plaise que je relève la turpitude de ces grands hommes '' par une malignité que je ne trouve point dans mon cœur ! Malgré leurs foiblesses , je les crois les plus honnêtes gens de notre siècle , et il n'y a pas un de nous, qui les blâmons , qui les valions au fond du cœur : mais j'ai été contraint, contre mon goût, de faire apercevoir ces différences, parce qu'elles mènent à des vérités essentielles au but de cet Essai.
Il doit résulter de ce tableau que nos philosoplies modernes , vivant plus dans le monde et selon le monde que les anciens , ont dû mieux peindre la société , et connoître davantage les passions et leurs ressorts. De là il résulte que leurs ouvrages , plus calculés pour
On peut voir ces détails scandaleux dans les écrits de Grimm , de madame d'Épinay , des secrétaires de Voltaire, etc., etc. Les mœurs de nos réformateurs littéraires ne valoient pas mieux que les mœurs de la cour , contre lesquelles ils jetoient de si hauts cris; et les Mémoires de M. de Besenval et de Lauzun n'offrent rien de plus immoral que ceux que je viens de citer. La société tout entière étoit eu décomposition; les philosophes , qui appeloient de leurs vau.\. la Révolution , comme les courtisans qui la redoutoicnt . ne valoient pas mieux les uns que les autres. (N Ed.)
'UiMEsHist. ofEiujland, vol.VII,pag. 346;BA¥LE. Art. Bob.
^ Par (luelle étrange aiierration d'esprit remontai-jc jU5(iu'à Bacon, Fénelon et Catinat , en parlant des philosophes de notre âge ? ( N. Eu. )
"Ces grands hommes! Je ne veux pas parler san.s doute de Diderot et de d'Alembcrt. .le léclame ici contre mon humilité , et je crois valoir tout autant que les plus hoirncles gins de notre siècle. (N. Éd.)
REVOLUTIONS ANCIENNES
kur siècle , ont dû avoir une inliiience plus rapide si:c; leurs contemporains que les livres des Platon et des Arislote. Aussi voyons-nous qu'il s'est écoulé moins d'années entre la subversion des principes en France et le règne des encyclopédistes ^ , qu'entre la même subversion des principes en Grèce et le triomphe des sophistes. Cependant , et les premiers et les seconds parvinrent à renverser les lois et les opinions de leur pays. La recherche de linfluence des philosophes de l'âge d'Alexandre sur leur siècle et de celle des philosophes modernes sur notre propre temps , demande à présent toute l'attention du lecteur.