‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 114 sur 201 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Suite.

Depuis Constantin jusqu'aux Barbares.

A religion chrétienne ne fut pas plus tôt solidement établie, qu'elle se divisa en plusieurs sectes -. On vitalors ce qu'on avoit ignoré jus- (ju'à ce temps, je veux dire un caractère nou-

* Suétone nous apprend comment l'impie Néron en iisoit avec les dieux: fieligionum iisquequaque conlemplor, piœter unius drœSyriœ. f/nnc mox ita sprevit, ni urina co ni a minaret.

" Ces deux derniers cliapllres ont été transportés prpsiiue tout entiers dans le Génie du Christianisme , et ils méritoient cet honneur : c'est l'excuse et l'expiation de tout ce qui va suivre. Quand je suis chrétien ainsi sans vouloir l'être , il y a un accent de \ éiité dans ce que j'écris (jui ne se trouve point au fond de mes radotages philosophicpie-i. Pour tout hotiime de bonne foi, la question est jugée par ces deux chapitres. J'étois chrétien et très-chrttien avant d'être chrétien. (N. Éd).

3 Les ariens , etc.

veau de culte. On vit des hommes se jeter dans tous les écarts de l'imagination, et se persécuter les uns les autres pour des mots qu'ils n'entendoient pas. Les prêtres, durant ces troubles , commencèrent à acquérir une influence que ceux du polythéisme n'avoient jamais eue , et à jeter les fondements de la grandeur des papes.

Julien voulut faire imdernier effort en faveur des dieux de l'Olympe. Il abjura le christianisme ; et , en qualité de guerrier , de poUtique et de philosophe , il avoit une triple raison de s'opposer aux progrès du christianisme. Il sentoit que , partout où une nouvelle religion s'établit , l'état court à une révolution iné\ itable " ; mais il étoit trop tard pour y remédier , et en cela Julien se trompa.

Il ne se contenta pas d'atlaquer le christianisme [lar la force civile , il le fit encore par le sel de ses écrits b- Plusieurs philosophes s'exercèrent aussi sur le même sujet : on opposoitaux miracles de Jésus ceux de divers imposteurs. Les poètes , d'un autre côté , trouvant que Belzébuth et Astaroth entroient mal dans le mètre de Virgile , regrettoient Plutonet l'ancien Tartare.

" Bien qu'il soit plus question, dans cette partie, des révolutions modernes que des bévolijtions À^CIEIVNES , ce dernier titre a dû rester en tête de toutes les pages, en conformité de l'édition de Londres , qui porte les mots RÉVOLUTIONS ANCIENNES en marge jusqu'à la fin.

'' « L'Église, sous l'empereur Julien, fut exposéeàune « persécution du caractère le plus dangereux. On n'em- « ploya pas la violence contre les chréliens, mais on " leur prodigua le mépris. On commença par dépouiller (I les autels : on défendit ensuite aux fidèles d'enseigner I- et d'étudier les lettres Mais l'empereur, sentant l'a- « vantage des institutions chrétiennes , voulut, en les « abolissant , les imiter ; il fonda des hôpitaux et des mo- « nastéres; et, àl'instar du culte évangt'linuc, il essaya " d'unir la morale à la religion , en faisant prononcer Il des espèces de sermons dans les temples.

« Les sophistes dont Julien étoit environné se déic chaiiièrent contre le christianisme; Julien même ne « dédaigna pas de se mesurer avec les Galiléens. L'ou- « vrage qu'il écri> it contre eux ne nous est pas parvenu : « mais saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, en cite « des fragments dans la réfutation (ju'il en a faite , et que « nous avons encore. Lorsque Jidien est sérieux, saint « Cyrille triomphe du philosophe; mais lors(|ue l'em- « pereur a recours à l'ironie, le patriarche perd ses « avantages. » (Géu. du Chr., I" part., liv. l, chap. i.)

(N.Ku.;

R liVOLLTIONS A NG I EN M- S.

Les cîiréliens ne inaïuiuoient pas de champions qui rétississenl à railler les dieux du Panthéon , que Lucien avoit déjà trahies dans la boue. Julien ayant péri dans son expédition contre les Perses , la Croix sortit triomphante.

Mais le moment critique étoit arrivé. Constantin , en divisant Tenipire et réformant les légions , lui avoit porté un coup mortel. Les malheurs de la famille de ce prince ébranlèrent le système romain; les opinions religieuses vinrent augmenter le désordre ; des myriades de Barbares se précipitèrent sur toutes les frontières. Théodose soutint un moment le choc ; le calme avoit reparu , (juand tout à coup le destructeur de l'empire, le Génie des Huns, qui (lu mur de la Chine s'étoit, durant trois siècles, avancé en silence à travers les forêts, jeta un cri formidable dans le désert. A la voix du fantôme, les Goths épouvantés se précipitèrent dans l'empire. Yalens tomba du irône de l'Orient, et peu après un roi d'Italie régna sur le patrimoine des Brutus *.

CHAPiTIlE XXXVil.

Suite.

Converi^ion des Barl)ares.

I le christianisme avoit trouvé dans les mallieurs des hommes une cause de ses premiers succès ^ celte cause agit dans sa I plus grande force au mo-

jiuBfFi.ju Mil »i<^"^ de l'invasion des

nK^^A lii^S^^^^i^^^^ Barbares. Un bouleversement général de propriétés et de libertés eut lieu en même temps dans tout le monde connu. (Jn écrasoit les hommes comme des insectes : lorsque les Vandales ne pouvoient prendre une

' Vidend. Fleirv, Hisi. Eccles'ias.; HUt. August.; GiBB., fihenndfnllof Iheroman empire ; deGcignes, Uinl. des Huns et des Tartares ; .MOntesqliku , Causes de la grandeur cl de la dccadmced-s liomains.

ville , ils massacroient leurs prisonniers ; et , abandonnant leurs cadavres à l'ardeur du soleil autour de la cité assiégée, ils y conununiquoient la peste ' .

Toute autorité étant donc dissoute au civil , les prêtres seuls pouvoient protéger les peuples. Ce qui restoit encore d'habitants attaciiés à l'ancien culte se rangea sous la bannière du christianisme. Si jamais la religion a paru grande, c'est lorsque, sans autre force que la vertu , elle opposa son front auguste à la fureur des Barbares , et , les subjuguant d'un regard , les contraignit de dépouiller à ses pieds leur férocité native ".

On conçoit aisément comment des sauvages sortis de leurs forêts , n'ayant aucun préjugé religieux antérieur à déraciner, se soumirent a la première théologie que le hasard leur offrit. L'imagination est une faculté active, à la fois écho et miroir de la nature qui l'environne : celle de l'homme des bois, frappée du spectacle des déserts, des cavernes, des torrents, des montagnes , se remplit de murmures , de fantômes, de grandeur. Présentez-lui alors des objets intellectuels, elle les saisira avidement, surtout s'ils sont incompréhensibles ; car la mort de l'imagination , c'est la connoissance de la vérité.

D'autres raisons facilitoient encore la conversion des Barbares au christianisme. A mesure qu'ils émigroient vers le sud , en quittant les régions sombres et tempétueuses du septentrion, ils perdoient l'idée de leur culte paternel, inhérent aux climats qu'ils habitoient. Un ciel rasséréné ne leur montroit plus dans les nuages les âmes des héros décédés ; ils ne traversoient plus, à la pâle lueur de la lune, des bruyères désertes, des vallées solitaires, où l'on entendoit derrière soi les pas légers des fantômes ; des ombres irritées ne saisissoient plus la cime des pins dans leur course ; le météore ne reposoit plus entre les rameaux du cerf, au bord du torrent bleuâtre ; le brouillard du soir avoit cessé d'envelopper les tours ; la

' noBERTSO?i. m.sl of Charles V, vol. I.

" Mais, en vérité, nest-ce p.is là le Génie du Christianisme tout pur, et ne suisjc pas, dans ces paragraplies, fapologiste plutôt que le détracteur de la religion?

(xN. ÉD.)

HLVOLCTIONS ANCII-NNI'S

bouffée de la nuit, de siffler dans les salles abandonnées du guerrier; le venl du désert de soupirer dans riier])e flétrie, et autour des ([ualre pierres moussues de la tombe ' : enfin la religion de ces peuples s'étoit dissipée avec les orages , les nues et les vapeurs du Nord -.

D'ailleurs le nouveau culte qu'on leur offroit n'étoit pas si étranger aux dogmes de leurs pères qu'on l'a généralement cru. Si Jébovab créa Adam et Eve , Odin aussi avoit formé de limon le brave Askus et la belle Emla; Ilenœrus leur donna la raison; et Lo-dur, versant dans leurs veines les flots d'un sang pur, ouvrit leurs yeux à la vie ''.

Enfin les rois barbares, déjà politiques, embrassèrent le cbristianisme pour obtenir des empires ; et les bommes , ayant changé de mœurs , de langage, de religion, ayant perdu jusqu'au souvenir du passé, crurent être nouvellement créés sur la terre ''.

' Les deux Edda ; Maliet, Jnirod. à l'ifhl. du Dan.; Ossixn.

= Si je cite Ossian avec d'autres auteurs, c'est (|ue je suis, avec le docteur Blair en Angleterre, M. Goëtlie en Allemagne, et plusieurs autres, un de ces esprits crédules aux(iuels les plaisanteries de .lolinson n'ont pu persuader qu il n'y eût pas quel(|ue chose de vrai dans les ouvrages du barde écossois. Que Johnson , lorsqu'on lui demandoit s'il connoissoit beaucoup d'hommes capables d'écrh-e de pareils poëmes, ait répondu : « Oui , plusieurs hommes , plusieuis femmes , plusieurs enfants, » le mot est gai . mais ne prouve rien. Il me paroit singulier que, dans cette dispute célèbre, on ait oublie de citer la collection du ministre Smitii, qui cote le celte continuellement au l>as des pages, et propose une ( dition de l'original des poëmes d'Ossi.ui . par souscription. On trouve dans cette collection de Smith Uii chant sur la mort de Gaul , oi:i il y a des chosi^s extrêmement touchantes : particulièrement Gaul expirant de besoin sur un rivage désert , et nourri du lait de son épouse '.

' Bartiioliiv. Jnliq. Dan.

Asiiuni et Enilam, omnl conalu deslilulos, Aiilmam iicc possldebanl , ralionem nec liabebant. ^cc Si) iigui liera , ncc sermoiiein , net- faclcm veniiklam Animamdedit Odinus; ralionem dcdit [leiionrus; Lœdur sangiiiiicm addldltet faciem vemislam.

* Damf.t>, Tfiiit. de Franee ; GREG. DE Touii.. lib. i ; IlUME's Wii'. of Enr/L; IlENiiï'S ibid., etc

•Je ne suis plus convaincu del'autlicnllcitodcs poi'mes d'Os- .«iian : au lieu decrulre aujoiinlMiui que le celte d'OssIin a été traduit en nnglols par MncpUerson, je crois, au conlriiire, nue l'anglols de Hacplicrson a été traduit en celte par les bons tcossois amoureux de la gloire de leur pays. (-N. V.\>.)

CriAPlTlŒ XXXVIII.

Depuis la conversion des Barbiires jiisqu'î'i la renaissance des lettres. Le christianisme atteint à son plus haut point de grandeur.

u milieu de ces orages, les prêtres , croissant de plus en plus en puissance , étoient parvenus à s'organiser dans un système presque inéliranlable. Des sectes de solitaires , vivant à l'abri des cloîtres, l'ormoient les colonnes de l'édifice ; le clergé régulier, classé de même en ordres distincts et séparés, exécutoit les décrets du pontife romain, qui, sous le nom modeste de pape, s'étoit place par degrés à la tête du gouvernement ecclésiastique. 1^'ignorance , redoublant «lors ses voiles , servoil à donner à la superstition une apparence plus formidable, et l'Eglise, environnée de ténèbres quiagrandissoient ses formes, marcboit comme un géant au despotisme.

Ce fut après le règne de Cbarlemagne et la division de son empire, (jue le clnislianisme atteignit à son plus baut point de grandeur. Les guerres civiles d'Italie , connues sous le nom des guerres des Guelfes et des Gibelins , offrent un caractère neuf à quiconque n'a pas étudié les bommes. Les papes, attaqués par les empereurs, avoient contre eux la moitié des peuples d Italie, qui les regardoient comme des tyrans et des scélérats; et cependant un édlt de la cour de Home détrônoit tel ou tel souverain , l'obligeoit à venir, jiieds et tête nus, se morfondre en biver sous les fenêtres du pontife, qui daignoit enfin lui accorder une absolution, bumblement demandée à genoux '.

Rome religieuse se trouvoit alors mê!ée dans toutes les affaires civiles, et disposoit des cou-

< DEMN.. ht. d'il.; MACCiil\v.,/i(. Fîor.: Abu. Chion. d'AUcni.; 1Jai\., chion ; GiAN., îsl. d't Nap.

Ri: VOTJ TIOINS ANf.IRlSNRS.

ronnes , comme des hochets de sa puissance. Les croisades , qui suivirent Jjientôt après , forment époque dans riiistoire du christianisuie ' , parce (lu'en adoucissant les mœurs par {'esprit de chevalerie , elles préparèrent la voie au retour des lettres. C'étoit alors (jue les sires deCréqui, emhrassant leur écu, ahaudonnoient leur manoir pour aller en quête de royaumes et d'aventures. Ces hons chevaliers se trouvoient-ils sans armes dans un péril imminent , ils se jetoient tous aux pieds les uns des autres, comme le rapporte le sire de Joinville, en s'entre - demandant naïvement l'ahsolution. .\ voient-ils la lance au poing au milieu des dantiers, ils se disoient en riant : « Biaux sires, et », en fairons moult récits à les damselles. »

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