‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 123 sur 201 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Du Clergé en Espagne et en Portugal. Voyage aux Açores. Anecdote.

""""^jj^JJsgrS^ E considère les prêtres '^^ espagnols et portugais comme ne formant qu'un seul corps , et je vais raconter un fait dont j'ai été témoin , qui servira plus à faire connoître leurs mœurs que tout ce que je pourrois en dire.

Manquant d'eau et de provisions fraîches, et nous trouvant au printemps de 1791 par la hauteur des Açores , il fut résolu que nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passois alors en Amérique, il y avoit plusieurs prêtres françois qui émigroient à Baltimore , sous la conduite du supérieur de St...., M. N. Parmi ces prêtres se trouvoient quelques étrangers, en particulier M. T., jeune Anglois d'une excellente famille , qui s'étoit nouvellement converti à la religion romaine * .

' Ce qu'il y a de trop positif dans ce texte est corrigé dans la note, où je dis que l'Église subsistera aussi longtemps que la coustitution de l'état. Dans ce cas elle subsistera longtemps. (N. Éd. )

* L'histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n'être pas racontée, surtout écrivant en An-

RÉVOLDTIONS ANCIENÎSES.

Le 6 mai, \ers liuit heures du matin, nous découvrîmes le pic de l'île du même nom, qui,

gleterre , où elle peut intéresser plusieurs personnes. J'invite ie lecteur à la parcourir avant de continuer la lecture du chapitre.

M. T. étoit né d'une mère écossoise et d'un père anglois, ministre, je crois, de AV. (cpioique j'aie fait en vain des démarches pour trouver celui-ci, et que je puisse d'ailleurs avoir ouhlié les vrais noms). 11 servoit dans l'artillerie, où son mérite l'eût sans doute bientôt fait distinguer. Peintre, musicien, mathématicien, parlant plusieurs langues, il réunissoit aut avantages d'une taille élevée et d'une ligure charmante, les talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la société.

M.N., supérieur de Saint..., étant venu à Londres, je crois en 1790 , pour ses affaires, fit la connoissance de T. A l'esprit rusé d'un vieux prêtre, M. N. joignoit cette chaleur d'âme qui fait aisément des prosélytes parmi des hommes d'une imagination aussi vive que celle de T. Il fut donc résolu que celui-ci passeroit à Paris, renverroit de là sa commission au duc de Richmond, embrasseroit la religion romaine , et, entrant dans les ordres, suivroit M. N. en Amérique. La chose fut exécutée, et T., en dépit des lettres de sa mère, qui lui tiroient des larmes, s'embarqua pour le Nouveau-Monde.

Un de ces hasards qui décident de notre destinée m'amena sur le même vaisseau où se trouvoit ce jeune homme. Je ne fus pas longtemps sans découvrir cette âme, si mal assortie avec celles qui l'environnoient; et j'avoue que je ne pouvois cesser de m'étonner de la chance singulière qui jetoit un Anglois, riche et bien né. parmi une troupe de prêtres catholiques. T., de son côté, s'aperçut que je l'entendois : il me recherchoit , mais il craignoit M. N., qui marquoit de moi une juste défiance , et redoutoit une trop grande intimité entre moi et son disciple.

Cependant notre voyage se prolongeoit, et nous n'avions pu encoie nous ouvrir l'un à l'autre. Une nuit enfin nous restâmes seuls sur le gaillard, et T. me conta son histoire. Je lui représentai que, s'il croyoit la religion romaine meilleure que la protestante, je n'avois rien à dire à cet égard ; mais que d'abandonner sa patrie , sa fortune , pour aller courir à l'autre bout du monde avec un séminaire de prêtres, me paroissoit une insigne folie dont il se repentirnit amèrement. Je l'engageai à rompre avec M. N. : comme il lui avoit confié son argent, et qu'il craignoit de ne pouvoir le ravoir, je lui dis que nous partagerions ma bourse, que mon dessein étoit de voyager chez les sauvages aussitôt que j'aurois remis mes lettres de recommandation au général AVashington ; que, s'il vouloit m'accompagner dans cette intéressante caravane , nous reviendrions ensemble en Europe; quejepasserois, par amitié pour lui, en Angleterre, et que j'aurois le plaisir de le remettre moimême au sein de sa famille. Je me chargeai en même temps d'écrire à sa mère , et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T. me promit tout , et nous nous liâmes d'une tendre amitié.

T. étoit , comme moi , épris de la nature. Nous pas-

dit-on, surpasse en hauteur celui de Ténériffe ; hientôt nous aperçûmes une terre plus basse ,

sions les nuits entières à causer sur le pont, lorsque tout dormoit dans le vaisseau, qu'il ne restoit plus que quelques matelots de quart; que, toutes les voiles étant pliées,nous roulions au gré d'une lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'étendoit autour de nous dans les ombres , et répétoit l'illumination magnifique d'un ciel chargé d'étoiles. Nos conversations alors n'étoient peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle que nous avions sous les yeux; et il nous échappoit de ces pensées qu'on auroit honte d'énoncer dans la société, mais qu'on seroit trop heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une de ces belles nuits, qu'étant à environ cinquante lieues des côtes de la Virginie , et cinglant sous une légère brise de l'ouest , qui nous apportoit l'odeur aromati<|ue de la terre, il composa, pour une romance francoise, un air qui exhaloit le sentiment entier de la scène qui l'inspira. J'ai conservé ce morceau précieux; et lorsqu'il m'arrive de le répéter dans les circonstances présentes, il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourroient comprendre.

Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever considérablement dans le nord, nous nous étions trouvés dans la nécessité de faire une seconde relâche à l'île de Saint-Pierre'. Durant les quinze jours que nous passâmes à terre , T. et moi nous allions courir dans les montagnes de cette île affreuse ; nous nous perdions au milieu des brouillards dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon ami se plaisoit à ces scènes sombres et romantiques : quelquefois, errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant les mugissements d'une mer que nous ne pouvions découvrir , égarés sur une bruyère laineuse et morte , au bord d'un torrent rouge qui rouloit entre des rochers, T. s'imaginoit être le barde deCona ; et, en sa quahtéde demi-Écossois, il se mettoit à déclamer des passages d'Os.siaw.pour lesquels il improvisoit des airs sauvages, qui m'ont plus d'une fois rappelé le « 't was like the memory of joys that are Tpast, pleasing and mournful to the sout. » Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de ces chants extraordinaires , qui auroient étonné les amateurs et les artistes. Je me souviens que nous passâmes toute une après-dinée à élever quatre grosses pierres en mémoire d'un malheureux célébré dans une petite épisode à la manière d'Ossian ". Nous nous rappehons alors Rousseau s'amusant à lever des rochers dans son île , pour regarder ce qui étoit dessous ; si nous n'avions pas le génie de l'auteur de l'Emile, noas avions du moins sa simplicité. D'autres fois nous herborisions.

Mais je prévis dès lors que T. ra'échapperoit. Nos prêtres se mirent à faire des piocessions , et voilà mon ami qui se monte la tête, court se placer dans les rangs.

• Sur la côte de Terre-Neuve.

*• Il étoit tiré de mes Tableavxde laKature, que quelques gens de lettres ont connus, et qui ont péri comme je le rapporte cl-aprt8.

REVOLUTIONS ANCIENNES

et , entre onze heures elniitU, nous jetâmes l'ancre dans une mauvaise rade , sur un fond de roches, par quarante-cinq brasses d'eau.

L'île Gracioza , sur laquelle nous étions mouillés , se forme de petites collines un peu renflées au sommet , comme les belles courbes des vases corinthiens. Elles étoient alors couvertes de la verdure naissante des blés , d'où s'exhaloit une odeur suave, particulière aux moissons des Açores. On voyoit paroître , au milieu de ces tapis onduleux , les divisions symétriques des champs , formées de pierres volcaniques mi-parties blanches et noires, et entassées les unes sur les autres, comme des murs à hauteur d'appui bâtis à froid. Des figuiers sauvages avec leurs feuilles violettes et leurs petites figures pourprées arrangées comme des

et se met à chanter avec les autres. Jécrivis aussi de Saint-Pierre à la mère de T. Je ne sais si ma lettie lui aura été remise , comme le gouverneur me Tavoit promis ; je désire qu'elle se soit perdue, puisque j'y donnois des espérances qui n'ont pas été réalisées.

Arrivé à Baltimore, sans me dire adieu, sans paroître sensible à notre ancienne liaison, à ce que j'avois lait pour lHi(m'étant attiré la haine des prêtres), T. me quitta un matin, et je ne lai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui parler ; le malheureux étoit circonvenu, et se laissa aller. J'ai été moins touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de son sort : depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines recherches pour découvrir sa famille. Je n'avois d'autre envie que d'apprendre qu'il étoit heureux, et de me retirer; car, quand je le connus, je n'étois pas ce que je suis : je rendois alors des services, et ce n'est i)as ma manière de rappeler des liaisons passées avec les riches, lorsque je suis tombé dans l'infortune. Je me suis présenté chez l'évéque de Londres , et sur les registres ([u'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver le nom du ministre T. llfautqueje l'orthographie mal. Tout ce que je sais , c'est que T. avoit un frère , et que deux de ses sœurs étoient placées à la cour. J'ai peu trouvé d'hommes dont le cœur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T. ; cependant mon ami avoit «lans les yeux une arrière-pensée que je ne lui aurois pas voulue*.

• Il n'y a de passable dans celte noie que mes dcsctipllons comme voyageur. Il lalloit bien, au resle , puisque j'etots plil- Icisopbe, que J'eusse tous les caractères de ma secte : la fureur (lu propayan'.lsme el le pencbant a calomnier les prt^tres. J'ai été plus beureui roinme ambassadeur que Ji! ne lavols éié comme émigré. J'ai retrouvé à Londres, en t822, M. T.; Il ne s'est point fuit prêtre: II est resté dans le monde; il s'est marié; Il est devenu vieux comme moi ; Il n'a plus d'arriéiepensÉe dans lei yeux : son roman , ainsi que le mien , est Oui.

(N.liD.)

nœuds de chapelet sur les branches, étoient semés çà et là dans la campagne. Une abbaye se montroit au haut d'un mont ; au pied de ce mont, dans une anse caillouteuse, apparoissoient les toits rouges de la petite ville de Santa- Cruz. Toute l'île avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de promontoires, répétoit son paysage interverti dans les flots. De grands rochers nus, verticaux au plan des vagues , lui servoient de ceinture extérieure, et contrastoient , par leurs couleurs enfumées , avec les festons d'écume qui s'y appendoient au soleil comme une dentelle d'argent. Le pic de l'île du même nom , par-delà Gracioza, s'élevoit majestueusement dans le fond du tableau au-dessus d'une coupole de nuages. Une mer couleur d'émeraude et un ciel du bleu le plus pur formoient la tenture de la scène, tandis que des goélands , des mauves blanches , des corneiUes marbrées des Açores planoient pesamment en criant au-dessus du vaisseau à l'ancre, coupoienl la surface des vagues avec leurs grandes ailes recourbées en manière de faux , et augmentoient autour de nous le bruit, le moiivement et la vie.

11 fut décidé que j'irois à terre comme interprète avec T. , un autre jeune homme el le second capitaine ; on mit la chaloupe en mer , et nos matelots ramèrent vers le rivage, dont nous étions à environ deux milles. Bientôt nous aperçûmes du mouvement sur la côte, el un large canot s'avança vers nous. Aussitôt qu'il parvint à la portée de la voix, nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en portugais , en italien , en anglois , et nous répondîmes, dans ces trois langues, que nous étions François. L'alarme régnoil dans l'île : notre vaisseau étoit le premier bâtiment d'un grand port qui y eût jamais abordé , et qui eût osé mouiller dans la rade dangereuse où nous nous trouvions ; d'une autre part, notre pavillon tricolore n'avoil point encore flotté dans ces parages, et l'on ne savoit si nous sortions d'Alger ou de Tunis. Quand on vit que nous portions figures humaines , et que nous entendions ce qu'on nous disoit , la joie fut universelle : les moines nous firent passer dans leur bateau , et nous arrivâmes à Santa-Cruz , où nous débarquâmes avec difficulté, à cause d'un ressac assez violent qui se forme à terre.

REVOLUTIONS ANCIENNES

Toute l'île accourut pour nous voir. Quatre ou cinq malheureux , qu'on avoit armés de vieilles piques à la hâte, s'emparèrent de nous. L'uniforme de sa majesté m'attirant particulièrement les honneurs , je passai pour l'homme important de la députation. On nous conduisit chez le gouverneur, dans une misérable maison où son éniinence ', vêtue d'un méchant habit vert autrefois galonné dor, nous donna notre audience de réception. 11 nous permit d'acheter les différents articles dont nous nous faisions besoin .

On nous relâcha après cette cérémonie , et nos fidèles religieux nous menèrent à un hôtel large, commode et éclairé, qui ressembloit bien plus à celui du gouverneur que le véritable.

T avoit trouvé un compatriote. Le principal frère, qui se donnoit tous les mouvements pour nous, éioit un matelot de Jersey, dont le vaisseau avoit péri sur Gracioza plusieurs années auparavant. Lorsqu'il se fut sauvé seul à terre, ne manquant pas d'intelligence, il s'aperçut qu'il n'y avoit qu'un métier dans l'île, celui de moine. Il se résolut de le devenir : il se montra extrêmement docile aux leçons des bons pères , apprit le portugais , et à lire quelques mots de latin; enfin, sa qualité d'Anglois parlant pour lui , on sacra cette brebis ramenée au bercail. Le matelot jersey ois, nourri, logé, chauffé à ne rien faire et à boire du fmjal , trouvoit cela beaucoup plus doux que d'aller ferler la misaine sur le bout de la vergue.

Il se ressouvenoit encore de son ancien métier. Ayant été longtemps sans parler sa langue , il étoit enchanté de trouver enfin quelqu'un qui l'entendît; il rioit, juroit, nous racontoit en vrai marin l'iiistoire scandaleuse du père tel, qui se trouvoit présent, et qui ne se doutoit guère du genre de conversation dont le frère anglois nous régaloit. Il nous promena ensuite dans l'île et à son couvent.

La moitié de Gracioza, sans beaucoup d'exa-

' Cet habit vert auroit dû tn'avertir que le gouverneur n'étoit pas cardinal , et que je ne devois pas rappeler son Éminence. La faute est peut-être au proie anglois, (jui aura pris une excellence pour une éminence. On ne sait pas trop distinguer ces choses-là en Angleterre. ( N- Éd. )

gération , me sembla peuplée de moines , et le reste des habitants doit aussi leur appartenir par de tendres liens. De cela j'ai non-seulement l'aveu de plusieurs femmes, mais ce que j'ai vu de mes yeux ne peut me laisser là-dessus aucun doute. Je passe plusieurs anecdotes plaisantes ', et je m'en tiens à ce qui regarde le clergé.

Le soir étant venu , on nous servit un excellent souper. Nous eûmes pour échansons de très-jolies filles ; il fallut avaler du fayal à grands flots. On prévoit assez ce qui nous arriva : à une heure du matin pas un convive ne pouvoit se tenir dans sa chaise. A six heures , notre moine de Jersey nous déclara en baUjutiant , et avec un serment anglois très-connu, qu'il prétendoit dire sur-le-champ la messe : nous

' Deux traits peuvent servir à donner aux lecteurs une idée de l'ignorance, de l'oisiveté, de l'espèce d'enfance dans laquelle ces bons moines sont restés à la fin du dix-huitième siècle.

On nous avoit menés mystérieusement à un petit buffet d'orgue de la paroisse, pensantque nous n'avions jamais vu un si rare instrument. L'organiste, d'un air triomphant, se mit à toucher une misérable kyrielle de plain-chant, cherchant à voir dans nos yeux notre admiration. Nous parûmes extrêmement surpris; T. s'approcha modestement, et fit semblant de peser sur les touches avec le plus grand respect ; l'organiste lui faisoit des signes, avec l'air de lui dire : « Prenez garde! » Tout à coup T. déploya l'harmonie d'un célèbre passage de Pleyel. Il seroit difficile d'imaginer une scène plus plaisante : l'organiste en étoit à moitié tombé par terre; les moines , la figure pâle et allongée , ouvroient une bouche béante, tandis que les frères servants faisoient des gestes d'étonnement les plus ridicules autour de nous.

La seconde anecdote n'est pas aussi gaie , mais elle montre le moine. On nous présenta un père, dont l'air réservé et important annonçoit le savantasse de sou cloître. Il tira de sa manche un Cœur dt Jésus, tout barbouillé de grimoires : mes voisins n'y entendoient rien ; la curiosité me parvint à mon tour. Je ne sais pourquoi, un jour, en France, que je n'avois rien à faire, il m'étoit tombé dans la tête qu'il seroit bon que j'apprisse l'hébreu ; je savois donc un peu le lire. Le bon père avoit copié un verset de la Bible ; mais n'en sachant pas davantage , il avoit omis les points (jui , dans certains cas , forment, par leurs positions relatives, les voyelles ; de sorte que c'étoit un assemblage de; consonnes parfaitement indéchiffrables. Je m'en aperçus, et je souris, mais je ne dis rien: pouvoir lire le Cœur de Jésus eût été trop fort, et je ne me souclois pas que l'inquisition se fût mêlée d'une sorcellerie si manifeste. Il en fut ensuite de même du Camoëns, et de quelques livres espagnols que nous explicpiàmes.

REVOLUTIONS ANGIE N NKS.

raccompagnâmes ù l'église, où dans moins de cinq minutes il eut expédié le tout. Plusieurs Portugais assistèrent très-dévotement au saint sacrifice ; et, en nous en retournant, nous rencontrâmes beaucoup de peuple qui baisoit religieusement la manche du père. L'impudence avec laquelle ce matelot, encore épris de vin et de débauche, présentoit son bras à la foule, me divertissoit, en même temps que je ne pouvois m'empècher de déplorer du fond du cœur la stupidité humaine.

Ayant embarqué nos provisions vers le midi, nous retournâmes nous-mêmes à bord, accompagnés de nos inséparables religieux (|ui nous présentèrent un comptcj énorme, qu'il fallut payer; ils se chargèrent ensuite de nos lettres pour l'Europe, et nous quittèrent avec de grandes protestations d'amitié. Le vaisseau s'étant trouvé en danger la nuit précédente, par la levée d'une forte brise de l'est , on voulut virer l'ancre ; mais comme on s'y attendoit , on la perdit. Telle fut la fin de notre expédition.

Je veux croire que ces mœurs du clergé espagnol et portugais ne soient pas générales ; mais on sait qu'elles ne sont pas pures. On en pourroit prédire la chute de la religion , si en même temps le peuple nétoit si avili , si superstitieux, qu'on conçoit à peine où il pourroit trouver assez d'énergie pour se soustraire aux abus qui le rongent. Le christianisme subsistera donc encore longtemps en Espagne , à moins que quelques raisons étrangères ne viennent en hâter la chute. Il est curieux qu'à Gracioza les moines parlassent aussi de réformes qui dévoient avoir lieu dans leurs couvents ; ils avoient ouï dire quelque chose des affaires de France. Quant à la conduite du matelot de Jersey , elle ne manquoit ni d'esprit , ni d'une espèce de philosophie ; il possédoit du moins celle qui consiste à se ranger du côté des fripons plutôt que du parti des dupes. En cela, il étoit toujours siir d'avoir pour lui la voix d'une m;;jorité respectable de la société ".

' Qu'est ce que prouve cette anecdote du m.itelot devenu moine aux Arores? Rien du tout. Qu'est-ce que prouve la licence d'un couvent de moines , placé dans une petite île, loin des regards des supérieurs ecclésiastiques? Rien du tout. Ce récit de mauvais ton , et qui sent son sous-lieutenant d'infanterie, étoit un très-nié-

CIIAPITRE LV.

Quelle sera la religion qui remplacer;) le thrislianisnie.

la fin de cette histoire abrégée du polythéisme et du christianisme, une question se présente :

Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme " ?

■ ,- — ^ j 'J'out intéressante que

soit cette question , elle demeure presque in-

chant argument dans mon système; mais je voulois absolument racontLT, je voulois parler de mes voyages : SI je m'en étois tenu à la description de lile Gracioza , cela auroit suffi.

Une seule phrase est sérieuse dans ce récit, c'est celle où je dis que le christianisme subsistera encore longtemps en Espagne , à moins que quelques causes étrangères ne viennent en hâter Ij chute. Je dis encore que l'on conçoit à peine où le peuple espagnol pourroit trouver assez d'énergie pour se soustraire aux abus qui le rongent. La guerre de l'indépendance d Espagne a prouvé du moins que ce peuple avoit assez d'énergie pour se soustraire au joug étranger. J'ai été meilleur prophète dans le Gc'nie du Christianisme , lorsque j'ai dit : « L'fspagne , séparée des autres nations, présente encore à l'historien un caractère plus original : l'espèce de stagnation de mœurs dans laquelle elle repose lui sera peut-être utile unjour ; et, lorsque les peuples européens seront usés par la corruption, elle seule pourra reparoitre avec éclat sur la scène du monde, parce que le fonds des mœurs subsiste chez elle. » ( Génie du, Christ., m' part., liv. III, ch. v.) Au surplus, je ne sais pas pourquoi je veux absolument confondre les Espagnols et les Portugais dans ce cha^àtre de l'Essni: ces peuples sont fort dilférents l'un de l'autre : depuis l'époque de l'alliance de la maison de Lancastre avec la maison souveraine de Portugal, sous Richard II, les Anglois ont eu avec les Portugais des rapports multipliés , qui ont beaucoup influé sur les mœurs de ce dernier peuple. ( R-. Éd. )

^ Ce chapitre a quelque rapport avec le dernier et peut-être le meilleur chapitre du Génie du Christianisme, ayant pour titre : Quel serait aujourd'hui l'état de la société si le christianisme n'eût point paru sur la terre? Mais dans l'Essai je suppose (très-mal à propos) quel e christianisme va s'éteindre, et dans le Génie du Chiistianisme je suppose que le christianisme n'a point existé. Or, la position de la société ne seroit pas la même dans les deux cas; car si le christia-

REVOLCTIONS ANCIENNES.

soluble d'Bpiès les données communes. Le chiisiianisme tombe de jour en jour, et cependant nous ne voyons pas qu'aucune secte cachée circule sourdement en Europe, et envahisse Tancienne religion : Jupiter ne sauroit revivre; la doctrine de Swedenborg ou des illumines ne deviendra point un culte dominant ; un petit nombre peut prétendre auxins})irations, mais non la masse des individus; un culte moral , où l'on personnilieroit seulement les vertus, comme la sagesse, la valeur, est absurde à supposer.

La religion naturelle n'offre pas plus de probabilité; le sage peut la suivre, mais elle est trop au-dessus de la foule : im Dieu , une âme immortelle, des peines et des récompenses, ramènent le peuple de nécessité à un culte comj.osé; d'ailleurs cette métaphysique ne sera jamais à sa portée.

Peut-on supposer que (pielque imposteur, quelque nouveau Mahomet, sorti d'Orient s'avance la flamme et le fer à la main , et vienne forcer les chrétiens à fléchir le genou devant son idole ? la poudre à canon nous a mis àl'abri de ce malheur'.

iiisme pouvoit être détruit, il resteroit toujours des traces de son passage parmi les Iiommes. sa morale siirvivroit à ses dogmes. 11 faut pourtant conclure de ce cliapitre de V Esuii une chose grave, c'est (jue j'admets rpie la .'ociété ne peut exister sans la religion, et que je m'effraie de la perte de la religion sur la terre. Il y a dans cette idée un principe d'ordre qui fait compi nsation pour toutes les divagations de uiun esprit. ^N. Ed.) » Non pas si les gouvernements chréliens ont la folie de discipliner les sectateurs du Coran. Ce seroit un crime de lèse-ci\ ilisatioii que notre postérité, enchaînée pent-t tre, reprocheroit avec des larmes de sang à quelques misérables honiiues d'état de notre siècle. Ces prétendus politiques auroient appelé au secours de leurs petits systèmes les soldats faiialicpies de Aiahomet, et leur auroient donné les moyens de vaincre en permettant qu'on leur enseignât l'art militaire. Or, la discipline n'est pas la civilisation ; avec des renégats chrétiens pour ofiiciers, les brutes du Coran peuvent apprendre à vaincre dans les règles les soldats chrétiens. Le monde mahométan barbare, a été au moment de subjuguer le monde chrétien barbare ; sans la vaillance de Charles-Martel nous porterions aujourd'hui le turban, le monde mahométau dhcipliné pourroit mettre dans le même perd le monde chrétien discipline. Il ne f.iut pas pour cela autant de temps ([ue l'on se l'imagine : dix ans suffisent pour former une bonne armée ; et puis(iuc les cosaques, sujets du c/.ar, sont bien venus

S'élèvera-t-il parmi nous , lorsque le chri.'rtianisme sera tombé en un discrédit absolu, lui homme qui se mette à prêcher un culte nouveau ? Mais alors les nations seront trop indifférentes en matières religieuses, et trop corrompues pour s'embarrasser des rêveries du nouvel envoyé , et sa doctrine mourroit dans le mépris, comme celle des illuminés de notre siècle. Cependant il faut ime religion, ou la société périt: eu vérité, plus on envisage la question , plus on s'effraie; il semble que l'Europe touche au moment d'une révolution , ou plutôt dune dissolution, dont celle de la France n'est que l'avant-coureur.

Autre hypothèse. Ne seroit-il pas possible que les peuples atteignissent à un degré de lumières et de connoissances morales, suffisant pour n'avoir plus besoin de culte ? La découverte de l'imprimerie ne change-t-elle pas à cet égard tout es les anciennes données ? Ceci tombe dans le système de perfection que j'examinerai ailleurs ; je n'ai qu'un mot à en dire ici.

Lorsqu'on réfléchit que la grande cause qui renouvela si souvent la face du monde ancien a entièrement cessé , que l'irruption des peuples sauvages n'est plus à craindre pour l'Europe, on voit s'ouvrir devant soi un abîme immense de conjectures.

Que deviendront les hommes ?

Deux solutions :

Ou les nations, après un amas énorme de lumières, deviendront toutes éclairées et s'uniront sous un même gouvernement , dans un étal de bonheur inaltérable;

Ou , déchirées intérieurement par des révolutions partielles, après de longues guerres civiles et une anarchie affreuse , elles retourneront tour à tour à la barbarie. Durant ces troubles, quel(iues-unes d'entre elles , moins avancées dans la corruption et les lumières, s'élèveront sur les débris des premières, pour devenir à leur tour la proie de leurs dissensions et de leurs mauvaises mccurs : alors les premièresnations tombées dans la barbarie, en émergeront de nouveau , et reprendront leurs places

des murailles de la Chine se baigner dans la Seine, les nègres de r.4byssinie, esclaves du grand-turc, pourroient très-bien venir aussi se réjouir dans la cour du Louvre. (N. ÉD.)

UEYULLTIONS ANCIF.NNES.

sur le globe ; ainsi de suite clans lUie révolution sans terme.

Si nous jui^eons du futur par le passé, il faut avouer que cette solution convient mieux (jue l'autre à notre foiblesse =■ : si Ton denian- <loil à présent (juels sont les peuples qui se détruiront les premiers, je répondrois, ceux qui sont les plus corrompus. Cependant, il y a des chances et des événements incalculables (}ui peuvent précipiter une nation à sa ruine avant l'époque marquée par la nature. Mais ces visions politiques sont trop incertaines; elles -servent tout au plus à satisfaire ce penchant de notre âme, qui la porte à s'arrêter à des perspecti\es infinies : puisqu'on ne sauroit rien apprendre d'utile, cessons d'interroger des siècles à naître , trop loin pour (pie nous puissions les entendre , et dont la foible voix expire en remontant jusqu'à nous, à travers l'immensité de l'avenir.

Ici j'ai rempli la première partie de ma tàclie. On a maintenant sous les yeux une histoire à peu près complète des révolutions de la Grèce, considérées dans leurs rapports avec la Révolution frani;oise. Nous allons maintenant quitter, ponr n'y plus revenir, la terre sacrée des talents; si j'ai fait voyager le lecteur avec un peu d'intérêt , peut-être consentira-t-il à me suivre dans ines nouvelles courses en Italie et chez les peuples modernes ; mais avant de les commencer , ces courses , il faut dire un dernier adieu à Sparte et à Athènes , et lâcher de résumer ce que nous avons appris.

' Non, If progrès des lumières e-t certain; et comme ces lumières ne peuvent plus périr, grâce à la découverte de l'imprimerie , quelque révolulion (|ue vous supposiez, le dépôt des lumières ira toujours s'accroissant. II est impossible de supposer que ces lumières, descendues plus ou moins dans tous les esprits, soient sins effet sur la société en général. Poserez-vou-i l'hypothèse d"une extermination prescpie complète du monde civilisé par la peste ou par la guerre ? Mais l'Amérique s'est civilisée à son tour loin de la vieille tinrope;il faudroit donc admettre la destruction des nations du nouveau ciiulinent en même temps (lue fauéautissement de celles de l'ancien. L'espace que la civilisation occupe aujo:ird'hui sur le glolie est encore un moyen de salut pour elle. Autrefois, renfermée dans la Grèce, elle pouvoit succomber sous une invasion de Barbares; mais ces Uaibare^ iroient-ils la chercher maintenant dans les quatre parties du monde, et jusque dans les îles de l'océan Pac liquc? ( X. Éd. )

CIIAIMTUK LVl.

ROiUIlîG.

AXS la première [lartie de ce premier livre , nous avons étudié la, Révolution répuUicoine de la Grèce, recherché son influence sur les nations contemporaines, et suivi ses ramilications aussi loin que nous avons pu les découvrir.

Dans la seconde partie de ce même li.re, comprise sous le titre ûelièvohdion de thilipiic et d'Alexandre, nous venons de passer en revue les tyrans d'Athènes, Denys à Syracuse, Agis à Sparte , les philosophes grecs , leur influence politique et religieuse, l'histoire de la naissance , de l'accroissement et de la chute du polythéisme ; et pour parallèle nous avons eu la Convention en France, les Bourbons fugitifs, J^uis XVI à Paris, les philosoplies modernes et leur influence sur leur siècle, enfin l'histoire du christianisme et du clergé. La première partie forme un tout compacte qui se lie ; la seconde un assemblage de pièces de rapport, non moins instructif. Ce qui nous reste à faire ici est de reconnoître le point où nous sommes parvenus, et jusqu'àquel degré nous nous trouvons avancés vers le but général de cet Essai.

Nous sommes toujours occupés à la reclierche de ces questions ( et nous le serons encore longtemps ) ; savoir :

^" Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les gouvernements des hommes "? quel étoit alors l'état de la société , et quelle a été l'influence de ces révolutions sur Tàge où elles éclatèrent , et les siècles qui les suiv rent? 2° Parmi ces révolutions en est-il quelques:iines qui, par l'esprit, les mœurs et les lumières des temps, puissent se comparer à la Révolution franroise ?

Il s'ajrii maintenant de savoir si nous avons

Il l; \ 0 1. L J" 1 0 N s A N C 1 E N N i: s .

fait quelques pas vers la solution de ces questions.

Certainement un pas considérable : quolcjne ce volume ne forme qu'une très-petite partie de riramense sujet de cet ouvrage , on peut prononcer hardiment que déjà la majorité des choses qu'on vouloit faire passer pour nouvelles dans la Révolution françoise se trouve presque à la lettre dans l'histoire des Grecs d'autrefois. Déjà nous possédons celte importante vérité , que l'homme , foible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse; qu'il circule dans lui cercle, dont il tâche en vain de sortir * : que les faits mêmes qui ne dépendent pas de lui, qui semblent tenir au jeu de la fortune , sont incessauunent reproduits : en sorte qu'il deviendroit impossiblede dresser une table dans laquelle tous les événements imaginables de l'histoire d'un peuple donné se trouveroient rédu its à une exactitude mathématique; et je doute que les caractères primitifs en fussent extrêmement nombreux , quoique de leur composition résulteroit une immense variété de calculs '.

Mais quel fruit tirer de cette observation pour la Révolution françoise ? Un très-grand.

* Le géiiie de l'homme ne circule point dans \m cercle dont il ne peut sortir. Au contraire (et pour continuer l'image) , il trace des cercles concentriques qui vont en s'élargissant , et dont la circonférence s'accroîtra sans cesse dans un espace infini. Jl'obstinant dans l'fiiAv/i à juger le présent par le passé , je déduis bien les conséquences , mais je pars d'un mauvais principe ; je nie aujourd'hui la majeure de mes raisonnements , et tous ces raisonnements tombent à terre. (N. Éd.)

* Cette table seroit aisée à faire, et ne seroit pasnn jeu frivole. On y poseroit , par exemple", pour principes, deuxsortesde gouvernements: le monarchique et le républicain, l'homme politique et Ihonnne civil setrouveroient rangés sur deux colonnes; sur une troisième seroient marqués les degrés de lumière et d'ignorance ; sur une quatrième, les chances et les hasards. Onmultiplieroit alors tous ces nombres par les différentes passions, comme l'envie, l'ambilion, la haine, l'amour, etc., ([u'on verroit écrites sur une cinquième colonne * : tout cela tomberoit en fractions composées, par les nuances des caractères , etc. Mais donnons-nous de garde de tracer une pareille table : les résultats en seroient si terribles que je ne voudrois pas même les faire soupçonner ici.

* Ingénieui, maJs sans résiillal. Du temps de t.a Calprenède el de mademoiselle de ScudérI, on falsoltdes caries du Tendre qui ne ressemblent pas mal à ma carie du politique. ( N. Éd. )

Premièrement, il s'ensuit qu'un homme bien persuadé qu'il n'y a rien de nouveau en histoire perd le goût des innoAations , goût que je regarde comme un des plus grands fléaux qui aflligent l'Europe dans ce moment. L'enthousiasme vient de l'ignorance ; guérissez celle-ci, l'autre s'éteindra : la connoissance des choses est i.n opium qui ne calme que trop l'exaltation.

Mais , outre ce 'grand avantage, qui ne voit que ce tableau général des causes , des effets , des fins des révolutions , mène par degrés à la solution de la question dernière, proposée pour but de cet ouvrage, savoir : « Si la Révolution françoise se consolidera ? « En effet, si nous trouvons des peuples qui, dans la même position ([ue celle des François, aient tenté les mêmes choses ; si nous voyons les raisons qui firent réussir, ou renversèrent leurs projets, n'est-ce pas un motif d'en conjecturer l'établissement ou la chute de la république en France'? On a déjà pu entrevoir mon opinion" à ce sujet, mais il n'est pas tetnps de la développer : elle doit résulter de l'ensemble des révolutions, et non d'une partie. Quelle qu'elle puisse être , il demeure certain que j'ai pris la seule route ([ui mène à la découverte de cette vérité qui intéresse non-seulement l'Europe, mais encore le reste du monde.

Mais je dois faire observer que , pour juger sainement, le lecteur ne sauroit trop se donner de garde de se méprendre : il faut considérer les objets sous leur vrai jour. R est bien moins question de la ressemblance de position en politique et de la similitude d'événements que de la situât ion morale du peuple: les mœurs, voilà le point oii il faut se tenir, la clef qui ouvre le livre secret du sort ''.Que si je me prends à rc-

^ Cette opinion étoit apparemment que la Révolution françoise ne se consolideroit pas. 11 y avoit du vrai et du faux dans cette ojjinion : du vrai , parce que la république devoit se transformer en despotisme militaire ou en monarchie tempérée ; du faux , parce qu'il étoit impossible que la Révolution ne laissât pas de traces après elle. Enfin , ce qu'il y avoit surtout de faux dans cette opinion , cétoit de vouloir conclure de la société ancienne à la société moderne ; de juger, les uns par les autres, des temps et des hommes qui navoient aucun rapport. (N. Éd.)

^ Tout cela étoit vrai pour les peuples anciens , nulle-

REVOFATIONS ANCIENNES.

péter souvent les mœurs, c'est qu'elles sont le centre autour duquel tournent les mondes pulitiques: en vain ceux-ciprétendent s'en éloigner, il faut, malgré eux, décrire autour de ce point leur courbe obligée , ou , détachés de ce foyer commun d'attraction, tomber dans un vide incommensurable.

Le second volume de cet Essai va s'ouvrir avec les Révolutions romaines % sujet peut-être encore plus magnifique que celui (jue nous venons de quitter; on a pu s'apercevoir que je cherche, autant qu'il est en moi, à varier la marche de cet ouvrage : tout sujet d son vice ; le défaut de celui-ci, malgré sa grandeur , est < le tomber dans les répétitions ; je tâcherai donc d'écrire chaque révolution sur un plan différent des autres, comme je l'ai déjà fait à l'égaM des deux parties de ce premier livre.

Après avoir montré ce qui résulte de la lecture de ce volume pour la vérité générale de l'ouvrage, voici quelques vérités particulières qu'on peut en tirer sur la nature de l'homme considéré dans ses rapports moraux et politi- ([ues ; je vais les donner comme je les trouve dans mon manuscrit, en pensées détachées, indiquant seulement le sujet <pii me les a fournies.

L'homme est composé de deux organes différents dans leur essence , sans relations dans leur pouvoir : la tête et le cœur.

Le cœur sent, la tète compare.

Le cœur juge du bon et du méchant, la tête des rapports et des effets.

La vertu découle donc du cœur, les sciences fluent de la tète.

La vertu est la science écoutée et obéie , la science la nature éclairée.

ment pour les peuples modernes. Je répète cette véiUé jiour la niiliièiiie fois. (N. Éd.)

* L'Ksnoine formoit dans l'édition de Londres qu'un gros >olunie de six cent quatre-vingt-une pages. Dans Jédilion actuelle ce seroit aussi le second volume, s'il ponvoit jamais me tomber dans la tête de continuer lui pareil ouvrage : il est pourtant vrai (|ue j'en ai la suite ; mais le feu m'en fera raison , à (pielques pages prés (|ui me serviront pour un autre travail. Je suis saisi d'une espèce d'épouvante à la vue de mon énorme fécondité. Il faut que dans ma jeunesse les jours aient eu pour moi plus de vingt-quatre heures: qm-lque démon allongeoil sans doute le temps que j'employois à ma diaboli lue besogne. tN. Ed.)

Le vice et la vertu, d'après l'histoire, paroissent une souime donnée qui n'augmente ni ne diminue ; les sciences, au contraire, des inconnues qui se dégagent sans cesse. Que devient le système de perfection '? ( Pensées résultantes (le lu considération de luge jihilosophique d'Alexandre, plein de lumières et de corruption ^.)

II n'y a que deux principes de gouvernement : l'assemblée générale du peuple , la non-assemblée générale du peuple.

Dans le premier cas , l'état est une république ; dans le second, une monarchie.

Si le peuple s'assemble partiellement , la constitution demeure monarchique ou un assemblage de petites républiques.

La réunion des suffrages n'est pas alors la voix du peuple , mais un nombre collectif de voix.

Chacune de ces assemblées , ayant en ellemême toutes les propriétés du corps politique , devient une petite république parfaite et vivante dans son tout ; et cette petite république n'a pas plus le droit de soumettre son opinion à celle de la section voisine , qu'elle n'est tenue ellemême à adopter celle de cette autre section. Dici la France, avec ses asseml)lées primaires, n'est point une république.

Et comment ces assemblées primaires representeroient-elles le peuple? N'est-ce pas la lie des villes qui se réunit, et qui, écartant les honnêtes gens, nomme tel ou tel député pour une quantité donnée d'assignats ? N'est-ce pas de cela même que les représentants prennent le prétexte de se prolonger dans leurs fonctions ? En Uvrant leur république à ces hommes sans mœurs, les gouvernants de France semblent ne cherclier qu'une raison légale de la détruire "^ :

' Précisément ma distinction entre la partie morale et la partie intellectuelle de l'homme ne détruit pas ce système. (N. Éd.)

^' Cette parenthèse en italique, ainsi que les parenthè.sis qui suivent , se trouvent imprimées de même dans l'édition de Londres : cela veut dire que les réflexions répandues dans ce chapitre sont suggérées parles différents passages de ï Essai auxquels les parenthèses en italique renvoient le lecteur. (N. Éd.)

*-' Ces réflexions seroient raisonnables, en généial , si je noubliois la forme représentative soit de la république , soit de la monarcl.ie. (N. Ld ;

UEVOLLTIONS ANCIENNES.

cela me rappelle ce tyran de Rome qui , pour sauver la lettre de la loi qui défendoit de mettre une vierge à mort , la faisoit violer auparavant par le bourreau. [Béllexions tirées de l'exaiuen des (jouveincmcnts de la Grèce , oii lit repréientuiion étoii incounvc.)

N'ètes-vous pas étonné des prodiges de la Révolution Françoise, l'Europe vaincue, etc., etc.? Sans doute : j'assiste à ses tours de force , comme dévoient le faire les Romains à la danse des éléphants sur la corde , bien moins surpris de la merveille qu'effrayé de voir un colosse suspendu en l'air sur une base élastique de quelques pouces, et menaçant d'écraser les spectateurs dans sa chute ^ ( Tiré dupcmdléle de la guerre médi(iue et de la guerre républicaine.)

De quoi s'agissoit-il entre Harmodius et Hipparque? D'une affaire, comme nous dirions, tl'étiquelte. Hipparque avoit forcé la sœur d'Harmodius de se retirer d'une procession publique : voilà la guerre médique. La politique est au moral ce que le feu est au pliysique , un élément universel qui se tire de tous les cliocs, naît de toutes les collisions. ( On voit d'où cela est tiré.)

Comme ces enfants qu'on est forcé d'enlever à leur mère vicieuse , pour les conlier à un lait plus pur, la liberté, fille de la vertu guerrière, ne sauroit vivr.e qu'elle ne soit nourrie au sein des bonnes mœurs. ( De la considération de l'état d'Athènes après la (juerre médique.)

Pourquoi Agis périt-il à Sparte? pourquoi Denys fut-il chassé de Syracuse? pourquoi Thrasybule erra-t-il loin d'Atiiènes sa patrie? pourquoi , etc.? Parce qu'à Sparte , à Syracuse et à Atiiènes il y avoit des hommes, et qu'avec le cœur de cet incompréhensible bipède on explique tout. (Sparte., Athènes, Syracuse.)

Liberté ! le grand mot , et qu'est-ce que la liberté politique? je vais vous l'exphquer. LTn homme libre, à Sparte, veut dire un homme dont les heures sont réglées comme celles de

^ Louange et critiqnc motivées . puisque 1rs succès de la France n'avoient pas pour base la liberté, et (ju'iis ii'étoieiit enfantés que par le dcspo'isme républicain ou militaire; mais ils produisoient la gloire qui servoit de «■ontre-,Joidsau crime, et(|ui devoitrameneràsontourla liberté. (N.Éd.)

l'écolier sous la férule; qui se lève, dîne, se promène , lutte sous les yeux d'un maître en clieveux blancs qui lui raconte qu'il a été jadis jeune , vaillant et hardi : si les besoins de la nature, si les droits d'im chaste hymen parlent à .son cœur, il faut qu'il les couvre du voile dont on se sert pour le crime ; il doit sourire lorsqu'il apprend la mort de son ami ; et si la douce [)itié se fait entendre à son âme, on l'oblige d'aller égorger un ilote innocent , un ilote son esclave, dans le champ que cet infortuné labouroit péniblement pour son maître.

Vous vous trompez, ce n'est pas là la liberté politique ; les Athéniens ne l'entendoient pas ainsi. — Et comment? — Chez eux il falloit avoir un certain revenu pour être admis aux charges de l'état ; et lorsqu'un citoyen avoit tait des dettes , on le vendoit comme un esclave. Un orateur à la tribune, pourvu qu'il sût enfiler des phrases, faisoit aujourd'hui empoisonner Socrate , demain bannir Phocion , et le peuple libre avoit toujours à sa tète , et seulement pour la forme, Pisistrate, Hippias, ïhémistocle , Périclès , Alcibiade , Philippe , Antigonus ou quelque autre.

Je voudrois bien savoir enfin combien il y a de libertés politiques ; car toutes les autres petites villes grecques possédoient aussi leurs libertés , et n'expliquoient pas le mot dans le même sens que les Atliéniens et les Spartiates. C'est un singulier gouvernement qu'ime république où il faut que tous les membres de la communauté soient des Caton et des Catilina : si parmi les premiers il se trouve un seul coquin, ou parmi les derniers un seul honnête homme, la république n'existe plus \ (Liberté.)

On s'écrie : Les citoyens sont esclaves, mais esclaves de la loi. Pure duperie de mots. Que

' Me louerai-je? J'en ai bien envie. La colère de ces pases m'a amusé; je les avois complètement oubliées. Parlons sérieusement : ce qu'il y a de faux dans mes raisonnements , c'est que je confonds les formes de la liberté a\ec la liberté el!c-mênie. Je ne suis point ré[)ublicain , je ne le serai jamais ; j'ai tor.jonrs préféré par raison, et je préférerai toujours la liberté dans le mode de la monarcliie représentative : je pense que celte liberté est tout aussi pleine , ti.ut aussi enlière dans ce mode que dans 1 1 forme républicaine ; mais je crois (|ne les monarcliics ne sont pas à l'abri des républiques si (lies repoussent l,i liberté. (N. Éd.)

REVOLUTIONS ANCIEISNES.

m'importe que ce soil la loi ou le roi (jui me traîne ù la gnillotine? On a beau se torturer, faire des phrases et du bel esprit, le plus grand mallieur des hommes c'est d'avoir des lois et un gouvernement ".

L'état de société est si opposé à celui de nature, que dans le premier les êtres foibles tendent toujours au gouvernement : l'enfant bat les domestiques; l'écolier veut en montrer à son maître ; le sot aspire aux emplois et les obtient presque toujours; l'hypocondriaque sacrifie son cercle à sa goutte ; le vieillard réclame la première place , et la femme domine le tout.

Dans l'état de nat ure, l'enfant se tait et attend ; la femme est soumise, le fort et le guerrier commandent , le vieillard s'assied au pied de l'arbre et meurt ' . ( Pensées relatives provenantes du même sujet.)

" Miséricorde! j'ai déjà dit cela ailleurs dans l'Essai; c'est une si belle cliose que je ne pou vois trop le répéter. Il paroit que ces Sauvages, que Al. Violet faisuit danser dans une grange auprès d'Albany , m'avoient tourné la tête. (Voyez l'Itinéraire.) (>' Ed.)

' Philippe Le Coq, d'une petite ville de Poitou , passa au Canada dans son enfance , y servit comme soMat , à l'âge lie vingt ans , dans la guerre de <75'i , et, après la prise de Québec , se relira chez les Ciriii Nations , o\<. ayant épousé une Indienne , il renonça aux coutumes de son pays , pour prendre les mœurs des Sauvages. Lùrs(iue je voyageois chez ces peuples , je ne fus pas peu surpris en entendant dire que j'avois un compatriote établi à ([uelque distance dans les bois. Je courus chez lui ; je le trouvai occupé à faire la pointe à des jalons , à l'ouverture de sa hutte, il me jeta un regard ;.sse/, froid , et continua son ouvrage : mais aussitôt que je lui adressai la parole en françois il tressaillit au souvenir de la patrie, et la grosse larme roula dans ses yeux. Ces accents connus avoient reporté soudainement dans le cœur du vieillard toutes les sensations de son enfance : dans la jeunesse nous regrettons peu nos premieis ans ; mais plus nous nous enfonçons dans la vie, [ilus leur souvenir devient aimable : c'est qu'alors chacune de no^ journées est un triste terme de comparaison. Philippe me pria d'entrer ; je k suivis. Il avoit de la peine à s'expriuicr : jele voyois travailler à rassembler les anciennes idéesdei'honimecivil;etj'étudioisavidement cette leçon. Par exemple , j'eus lieu de remarquer qu'il y avoit deux espèces (le choses relatives, absolument effacées de sa tête : celle de la propriété du superllu , et celle de la nuisance envers autrui sans nécessité. Je ne voulus lui faire ma grande (piestion qu'après que quelipies heures de conversation lui eurent redonné une assez grando quantité de mots et de pensées. A la fin je lui dis : « Philippe, êtes- vous heureux?» Une sut d'abord (|ue

Soyons homuies, c'est-à-dire libres; apprenons à mépriser les préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever au-dessus des grands et des rois, à honorer l'indigence et la vertu ; donnons de l'énergie à noire âme, de l'élévation à notre pensée ; portons partout la dignité de notre caractère, dans le bonheur et dans l'infortune; sachons braver la pauvreté et sourire à la mort : mais, pour faire tout cela, il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines , de quelque génie qu'elles soient. ISoiis n'apercevons presque jamais la réalité des choses , mais leurs images rétléchies faussement par nos désirs ; et nous passons nos jours à peu près comme celui qui, sous notre zone nuageuse, ne verroit le ciel qu'à travers ces vitrages coloriés qui trompent l'a il en lui présentant la sérénité d'une plus douce latitude. Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères , le temps ^ oie , et la tombe se ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant et y retournent : la mort est un grand lac creusé au milieu de la nature ; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s'y engloutir ; et c'est de ce même lac que s'élèvent ensuite d'autres générations qui, répandues sur la terre, viennent également après un cours plus ou moins long , se perdre à leur source. I^rofitons donc du peu d'instants que nous avons à passer sur ce globe, pourconnoîtreau moins la vérité. Si c'est la vérité politique que nous ci:erchons, elle est facile à trouver. Ici un rai-

répondre.— «Heurpux? dit-il en réfléchissant; heureux, oui;... oui , heureux depuis (pie je suis sauvage. — tt comment passez-vous votre vie ?» repris-je. Il se mil à rire. «J'entends, dis-je; vous pensez que cela ne vaut pas i,ne réponse. iMais est-ce que vous ne voudriez pas reprendre votre ancienne vie, retoin-ner dans votre pays? — .Mon pays , la France ? Si je n'étois pas si vieux . j'aimerois à le revoir... — Et vous ne voudriez pas y rester? ajoutai-je. Le mouvement de tète de Philippe m'en dit assez. « Et qu'est-ce ([Ui vous a déterminé à vous faire . c^iumie vous le dites , Sauvage ? — Je n'en sa s rien , l'instinct. » Ce mot du vieillard mit fin à mes doutes et à mes questions. Je restai deux jours clnz Pliilippe pour l'observer, et je ne le vis jamais se démentir un seul instant : sou âme, libre du combat des passions sociales , me sembla , pour m'exprimer dans le style des Sauvages , « calme cuinine le champ de bataille, apiès que les guerriers ont fumé ensemble le culumct de piix. >

REVOLUTIO^S ANCIENNES.

nistre despote me bâillonne, nie plonge au fond des cachots , où je reste vinp;t ans ' sans savoir pourquoi : échappé de la Bastille, plein d'indignation, je me précipite dans la démocratie ; un anthropophage m'y attend à la guillotine. Le républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé, déchiré par une populace furieuse, s'applaudit de son bonheur-; le sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses de son maître. O homme de la nature , c'est toi seul qui me fais me glorifier d'être homme! Ton cœur ne connolt point la dépendance ; tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une cour ou de caresser un tigre populaire. Que t'importent nos arts, notre luxe, nos villes? As-tu besoin de spectacle, tu te rends au temple de la nature , à la religieuse forêt : les colonnes moussues des chênes en supportent le dôme antique ; un jour sombre pénètre la sainte obscurité du sanctuaire, et de foibles bruits, de légers soupirs, de doux murmures , des chants plaintifs ou mélodieux circulent sous les voûtes sonores. On dit que le Sauvage ignore la douceur de la vie. Est-ce l'ignorer que de n'obéir à personne, que d'être à l'abri des révolutions, que de n'avoir ni à avilir ses mains par un travail mercenaire, ni son âme par un métier encore plus vil, celui de flatteur? N'est-ce rien que de pouvoir se montrer impunément toujours grand, toujours fier, toujours libre? de ne point connoître les odieuses distinctions de l'état civil? enfin, de n'être point obligé , lorsqu'on se sent né avec l'orgueil et la noble franchise d'un homme, de passer une partie de sa vie à cacher ses sentiments , et l'autre à

' Tel que ce malheureux que M. de Malesherbcs délivra.

2 On dit que les orages de la démocratie valent mieux que le calme du despiitisme. Cette phrase est harmonieuse , et voilà tout. On ne me persuadera jamais que Je repos n'est pas la partie essentielle du honhcm-. Je remarque même quo c'est le hut vers lequel nous tendons sans cesse : on travaille pour se reposfr ; on marche , pour goûter un sommeil plus doux; on pense, pour délasser ensuite sa pensi'e ; un ami repose son cœur dans le cœur d'un ami: l'amour a placé de môme le comble de ses voluptés dans le repos: enfin le malheureux qui a perdu la tranquillité sur la terre aspire encore à celle delà tombe, et la nature a élevé l'idée de la mort à l'extrémité des chagrins , comme Hercule ses colonnes an bout du monde.

être témoin des vices et des absurdités sociales?

Je sens qu'on va dire : Vous êtes donc de ces sophistes qui vantent sans cesse le bonheur du Sauvage aux dépens de celui de l'homme policé? Sans doute , si c'est là ce que vous appelez être un sophiste, j'en suis un; j'ai du moins de mon côté quelques beaux génies. Quoi ! il faudra (jue je tolère la perversité de la société , parce qu'on prétend ici se gouverner en république plutôt qu'en monarchie; là, en monarchie plutôt qu'en république? Tl faudra que j'approuve l'orgueil et la stupidité des grands et des riches ; la bassesse et l'envie du pauvre et des petits ? Les corps politiques , quels qu'ils soient , ne sont que des amas de passions putréfiées et décomposées ensemble ; les moins mauvais sont ceux dont les dehors gardent encore de la décence, et blessent moins ouvertement la vue ; comme ces masses impures destinées à fertiliser les champs, sur lesquelles on découvre quelquefois un peu de verdure ^

Mais il n'y a donc point de gouvernement , point de liberté ? De liberté ? si : une délicieuse , une céleste , celle de la nature ''. Et quelle est-elle cette liberté que vous vantez comme le suprême bonheur ? Il me seroit impossible de la peindre ; tout ce que je puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne passer une nuit avec moi chez les Sauvages du Canada , peut-être alors parviendrai-je à doimer quelque idée de cette espèce de liberté. Cette nuit aussi pourra délasser le lecteur de la scène de misères à travers laquelle je l'ai conduit dans ce volume : elle en sera la conclusion. On fermera alors le livre dans une disposition d'âme plus calme et plus propre à distinguer les vérités des erreurs contenues dans cet ouvrage , mélange inévitable à la nature humaine, et dont la foiblesse de mes huuières me rend plus susceptible qu'un autre.

' Il faut pardonner à un exilé, à un malheureux , à un jeune homme qui se croit prêt à mourir , celte boutade contre la société : elle est sans conséquence, et les sentiments exprimés ici par ce jeune homme ne sont cependant ni sansélévaiion, ni sans générosité. (N. Ed).

'' M'y voilà ! faisons-nous Sauvages ! (N. Ed.)

RÉVOLUTIONS ANGIENNRS.

Page 1