‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 124 sur 201 · CHAPITRE LVII ET DER^JIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII ET DER^JIER

Nuit chez les sauvages de l'Amérique.

'est un sentiment naturel aux malheureux de ciiercher à rappeler les illusions du bonheur par le souvenir de leurs plaisirs passés. Lorsque j'éprouveTennui d'être, que je me sens le cœur flétri par le commerce deshommes,je détourne i involontairement la tête, et je jette en arrière un œil de regret. Méditations enchantées! charmes secrets et ineffables d'une âme jouis- ^sant d'elle-même, c'est au sein des immenses déserts de l'Amérique que je vous ai goûtés à longs traits ! On se vante d'aimer la liberté , et presque personne n'en a une juste idée. Lorsque, dans mes voyages parmi les nations indiennes du Canada , je quittai les habitations européennes, et me trouvai, pour la première fois, seul au milieu d'un océan de forêts, ayant pour ainsi dire la nature entière prosternée à mes pieds , une étrange révolution s'opéra dans mon intérieur. Dans l'espèce de <lélire qui me saisit , je ne suivois aucune route; j'allois d'arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant en moimême : « Ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, plus de présidents, de républiques, de rois, surtout plus de lois, et plus d'iiommes. Des hommes? si : quel- (|ues bons Sauvages^ qui ne s'embarrassent de moi, ni moi d'eux ; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène , mangent (|uand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît, n Et pour essayer si j'étois enfin rétabli dans mes droits originels, je me livrois à mille actes de volonté, qui fa isolent enrager le grand

' De bons Sauvages qui mangent leurs voisins.

(X. ÉD

Hollahdois qui me servoit de guide , et qui , dans son âme, me croyoit fou.

Délivré du joug tyrannique de la société , je compris alors les charmes de cette indépendance de la nature, qui surpassent de bien loin tous les plaisirs dont l'homme civil peut avoir l'idée. Je compris pourquoi pas un Sauvage ne s'est fait Européen, et pourquoi plusieurs Européens se sont faits Sauvages : pourquoi le subUme Discours sur VJnégaUté des Conditions est si peu entendu de la plupart de nos philosophes. Il est incroyable combien les nations et leurs institutions les plus vantées paroissoient petites et diminuées à mes regards; il me sembloit que je voyois les royaumes de la terre avec une lunette invertie; ou plutôt , moi-même agrandi et exalté , je contemplois d'un œil de géant le reste de ma race dégénérée.

Vous, qui voulez écrire des hommes, transportez-vous dans les déserts ; redevenez un instant enfant de la nature , alors et seulement alors, prenez la plume.

Parmi les innombrables jouissances que j'éprouvai dans ces voyages , une surtout a fait une vive imjjression sur mon cœur K

J'allois alors voir la fameuse cataracte de Niagara, et j'avois pris ma route à travers les nations indiennes qui habitent les déserts à

< Tout ce qui suit, à quelques additions près, est tiré du manuscrit de ces voyages , (jui a péri avec plusieurs autres ouvrages commencés, tels que les Tableaux de la Nature, fhistoire d'une nation sauvage du Canada, sorte de romau , dont le cadre totalement neuf, et les peintures naturelles étrangères à notre climat, auroienl pu mériter l'indulgence du lecteur ". On a bien voulu donner quelque louange à ma ninnière de peindre la nature; mais si l'on avoit vu ces divers morceaux écrits sur mes genoux, parmi les sauvages même, dans les forêts et au bord des lacs de l'Amérique, j'ose présumer qu'on y eût peut-être trouvé des choses plus dignes du public. De tout cela il ne m'est resté que qucl- (|ue8 feudles détachées, entre autres la Nu il . i\n'oo donne ici. J'étois destiné à perdre dans la révolution , fortune, parents, amis, et ce qu'on ne recouvre jamais lorsqu'on l'a perdu, le fruit des travaux de la pensée, seul bien peut-être qui soit réellement à nous.

• Il s'agit Ici des ^atchez. J'ai déjà dit qiie les premières Ébaucliesdes AalcAc^avolenl péri, mais que j'avois retrouve le mauuseril de cet ouMOge èirlt à Londres sur le sou\eiili récent de ces ébauches. J'ai publié sous le nom de Xalchez ce manuscrit, dont j'avois déjà tiré Atala cl René. l.N. Ùo.)

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l'ouest des plantations américaines. Mes guides étoient le soleil , une boussole de poche et le riollandois dont j'ai déjà parlé; celui-ci entendoit parfaitement cinq dialectes de la langue huronne. Notre équipage consistoit en deux chevaux auxquels nous attachions le soir une sonnette au cou , et que nous lâchions ensuite dans la forêt : je craignois d'abord un peu de les perdre , mais mon guide me rassura en me faisant remarquer que , par un instinct admirable, ces bons animaux ne s'écartoient jamais hors de la vue de notre feu.

Un soir que , par approximation , ne nous estimant plus qu'à environ huit ou neuf lieues de la cataracte , nous nous préparions à descendre de cheval avant le couclier du soleil , pour bâtir notre hutte et allumer notre bûcher de nuit à la manière indienne, nous aperçûmes tians le bois les feux de queUiues Sauvages qui étoient campés un peu plus bas , au bord du même ruisseau où nous nous trouvions. Nous allâmes à eux. Le Hollandois leur ayant demandé par mon ordre la permision de passer la nuit avec eux, ce qui fut accordé sur-lechamp, nous nous mhnes alors à l'ouvrage avec nos hôtes. Après avoir coupé des branches, planté des jalons, arraclié des écorces pour couvrir notre palais , et rempli quelques autres travaux publics , chacun de nous vaqua à ses affaires particulières. J'apportai ma selle, qui me servit de fidèle oreiller durant tout le voyage, le guide pansa mes chevaux; et, quant à son appareil de nuit, comme il n'étoit pas si délicat que moi , il se servoit ordinairement de (juelque tronçon d'arbre sec. L'ouvrage étant fini , nousnous assîmes tous en rond, les jambes croisées à la manière des tailleurs, autour d'un feu immense , afin de rôtir nos quenouilles de maïs, et de préparer le souper. J'avais encore un ilacon d'eau-de-vie, qui ne servit pas peu à égayer nos Sauvages ; eux se trouvoient avoir des jambons d'oursins , et nous commençâmes un festin royal.

La famille étoit composée de deux femmes avec deux petits enfants à la mamelle , et de trois guerriers : deux d'entre eux pouvoient avoir de quarante à quarante-cinq ans , quoiqu'ils parussent beaucoup plus vieux ; le troisième étoit un jeune homme.

La conversation devint bientôt générale :

c'est-à-dire par quelques mots entrecoupés de ma part, et par beaucoup de gestes: langage expressif que ces nations entendent à merveille, et que j'avois appris parmi elles. Le jeune homme seul gardoit un silence obstiné ; il tenoit constamment les yeux attachés sur moi. Malgré les raies noires , rouges , bleues , les oreilles découpées , la perle pendante au nez dont il étoit défiguré , on distinguoit aisément la noblesse et la sensibilité qui animoient son visage. Combien je lui savois gré de ne pas m' aimer ! il me sembloit lire dans son cœur riiistoire de tous les maux dont les Européens ont accablé sa patrie.

Les deux petits enfants , tout nus, s'étoient endormis à nos pieds devantle feu : les femmes les prirent doucement dans leurs bras, et les couchèrent sur des peaux , avec ces soins de mère, si délicieux à voir chez ces prétendus Sauvages : la conversation mourut ensuite par degrés , et chacun s'endormit dans la place où il se trou voit.

Moi seul je ne pus fermer l'œil : entendant de toutes parts les aspirations profondes de mes hôtes , je levai la tète, et , m'appuyant sur le coude, contemplai à la lueur rougeàtre du feu mourant les Indiens étendus autour de moi et plongés dans le sommeil. J'avoue que j'eus peine à retenir des larmes. Bon jeune homme, que ton repos me parut touchant I toi, qui semblois si sensible aux maux de ta patrie, tu étois trop grand , trop supérieur , pour te défier de l'étranger. Européens , quelle leçon pour nous ! Ces mêmes Sauvages que nous avons poursuivis avec le fer et la flamme ; à qui notre avarice ne laisseroit pas même une pelletée de terre, pourcouvrir leurs cadavres, dans tout cet univers jadis leur vaste patrimoine ; ces mêmes Sauvages , recevant leur ennemisous leurs huttes hospitalières , partageant avec lui leur misérable repas , leur couche infréquentée du remords , et dormant auprès de lui du sommeil profond du juste ! ces vertus-là sont autant au-dessus de nos vertus conventionnelles, que l'âme de ces honmies de la nature est audessus de celle de l'homme de la société.

Il faisoit clair de lune. Échauffé de mes idées, je me levai et fus m'asseoir, à quelque distanre , sur une racine qui traçoitau bord du ruisseau : c'étoit une de ces nuits américaines

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que le pinceau des hommes ne rendra jamais, et dont je me suis rappelé cent fois le souvenir avec délices.

' La lune étoit au plus haut point du ciel: on voyoit çà et là , dans de grands intervalles épurés , scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposoit sur un groupe de nuages, qui ressemhloit à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges ; peu à peu ces nues s'allongeoient , se dérouloient en zones diaphanes et onduleuses de satin hlanc, ou se transformoient en légers flocons d'écume , en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paroissoit changée en une grève où l'on distinguoit les couches horizontales , les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer : une bouffée de vent venoit encore déchirer le voile , et partout se fomioient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil qu'on croyoit ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'étoit pas moins ravissante : le jour céruséen et velouté de la lune flottoit silencieusement sur la cime des forêts , et, descendant dans les intervalles des arbres , poussoit des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui couloit à mes pieds, s'enfonçaut tour à tour sous des fourrés de chênes-saules et d'arbres à sucre , et reparoissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit , ressembloit à un ruban de moire et d'azur , semé de crachats de diamants , et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormoit sans mouvement sur les gazons où elle étoit étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt , selon le caprice des brises , se confondoient avec le sol en s'enveloppant de gazes pâles , tantôt se détachoient du fond de

' Ici commence la description d'une nuit, que l'on retrouve dans le Génie du Christianisme , liv. V, chapitre XII, intitulé : iJe^ix Perspeclives de la nature. On peut, en comparant les deux descriptions, voir ce que le goût ma fait changer ou retrancher dans mon second travail. (>'. Éd.)

craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès , tout étoit silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque dun vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte , mais au loin, par intervalle, on entendoit les roulements solennels de la cataracte de Niagara , qui , dans le calme de la nuit, se prolongeoient de désert en désert, et expiroient à travers les forêts solitaires.

La grandeur , l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauroient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés , en vain l'imagination cherche à s'étendre , elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais, dans ces pays déserts, l'àme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts ; elle aime à errer , à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses , à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes , et pour ainsi dire à se mêler , à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime.

Ces jouissances sont trop poignantes : telle est notre foiblesse, que les plaisirs exquis deviennent des douleurs , comme si la nature avoit peur que nous oubliassions que nous sommes hommes. Absorbé dans mon existence, ou plutôt répandu tout entier hors de moi, n'ayant ni sentiment , ni pensée distincte , mais un ineffable je ne sais quoi qui resserabloit à ce bonheur mental dont on prétend que nous jouirons dans l'autre vie , je fus tout à coup rappelé à celle-ci. Je me sentis mal , et je vis qu'il falloit finir. Je retournai à notre ajouppa, où , me couchant auprès des Sauvages, je tombai bientôt dans un profond sommeil.

Le lendemain , à mon réveil , j'aperçus la troupe déjà prête pour le départ. Mon guide avoit sellé les chevaux ; les guerriers étoient armés , et les femmes s'occupoient à rassembler les bagages , consistant en peaux, en maïs, en ours fumés. Je me levai , et tirant de mon porte-manteau un peu de poudre et de balles , du tabac et une boîte de gros rouge , je distribuai ces présents parmi nos hôtes , qui parurent bien contents de ma générosité. Nous

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nous séparâmes ensuite , non sans des marques d'attenclrissement et de regret , touchant nos fronts et notre poitrine , à la manière de ces liommes de la nature, ce qui me paroissoit bien valoir nos cérémonies. Jusqu'au jeune Indien, qui prit cordialement la main que je lui tendois, nous nous quittâmes tous le cœur plein les uns des autres. Nos amis prirent leur route au nord en se dirigeant par les mousses ; et nous à l'ouest, par ma boussole. Les guerriers partirent devant , poussant le cri de marche ; les femmes cheminoient derrière , chargées des bagages et des petits enfants , qui , suspendus dans des fourrures aux épaules de leurs mères, se détournaient en souriant pour nous regarder. Je suivis longtemps des yeux cette marche touchante et maternelle, jusqu'à ce que la troupe entière eût disparu lentement entre les arbres de la forêt.

Bienfaisants Sauvages ! vous qui m'avez donné l'hospitalité, vous que je ne reverrai sans doute jamais , qu'il me soit permis de vous payer ici un tribut de reconnoissance. Puissiez-vous jouir longtemps de votre précieuse indépendance, dans vos belles solitudes,

où mes vœux pour votre bonheur ne cessent de vous suivre ! Inséparables amis , dans quel coin de vos immenses déserts habitez-vous à présent ? Etes-vous toujours ensemble , toujours heureux? Parlez-vous quelquefois de l'étranger de la forêt ? Yous dépeignez-vous les lieux qu'il habite? Faites-vous des souhaits pour son bonheur au bord de vos fleuves solitaires ? Généreuse famille , son sort est bien changé depuis la nuit qu'il passa avec vous : mais du moins est-ce une consolation pour lui, si , tandis qu'il existe au-delà des mers , persécuté des hommes de son pays , son nom , à l'autre bout de l'univers, au fond de quelque solitude ignorée , est encore prononcé avec attendrissement par de pauvres Indiens ".

" C'est à peu près l'apostrophe aux Sauvages qui termine Jlala.

Et moi je termine ici le pénible travail que m'ont imposé mon devoir et ma conscience. Me voilà tout entier devant les hommes tel <jue j'ai été au début de ma carrière, tel que je suis au terme de cette carrière; qu'ils me jugent, si je vaux la peine qu'ils s'occupent de moi : puis viendra sur nous tous l'arrêt suprême qui nous placera comme nous demeurerons. (N. Éd.)

{GTE.

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