‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 141 sur 201 · TIDES · texte numérisé non relu

TIDES

floltoient , au bout de longues [tiques doroes , des élendaids de pouri>re découpés en forme de drajïous, dont les queues effilées sifiloient dans les vents. Des gardes superbement armés, des cavaliers couverts de fer, ressemblant non à des hommes, mais à des statues polies par la main tle Praxitèle', Tenvironnoient. En approchant de Rome, Constance rencontra les patriciens, le sénat, qu'il ne prit pas, comme Cinéas, pour une assemblée de rois , mais pour le conseil du monde 2; il crut, en voyant les flots de la foule, que le genre humain étoit accouru à Rome •''.

Lorsqu'il eut pénétré jusqu'aux Rostres, il demeura stupéfait au souvenir de l'ancienne puissance du Forum ^. De là l'auguste oriental alla descendre à l'ancien palais d'Octave, (pii n'avoit ni marbre ni colonne, et dans lequel le fondateur de l'Empire, l'ami d'Horace, habita quarante ans la môme chambre hiver et été ^.

Ammien Marcellin, dont ces détails sont empruntés, nous peint ensuite deux clioses considérables : une partie des édifices de Rome, tels (|u'ils existoient de son temps, l'étonnement de Constance à la vue de ces édifices. Que d'événements et oient survenus , que de jours s'étoient écoulés, pour que le maître de l'Empire romain ne fût qu'un étranger dans la capitale de cet Empire ! pour qu'il demeurât muet d'admiration au milieu des ouvrages de tant de génies, de tant de fortunes, de tant de siècles, de tant de Uberté et d'esclavage , comme un voyageur qui rencontreroit aujourd'hui Rome tout en-

* Limbis ferreis cincti, ut Prasitelis manu polita crederes siniulacra, nonviros. fAMM., lib. XVI, cap. x.)

^ Non ut Ciiieas ille, Pynhi legatiis, in unum coactam niultitudineni regura , sed asiliim muiidi totius adesse existimabat, {Ici., ihid.)

' Stnpebat qua celeiitale omne quod ubique est liominum genus contluxerit Romani. (Id-. ibid.)

* Proinde Romain ingressns, imperii virtulumqiie omnium larem, cum venisset ad Rostra, peispectissiuium priscœ polenti;c Forum obstiipuit. (Id.. ihid.)

^ Ammien a seulement in ■paiaiivm reccpius. Je me range à l'opinion de Gibbon, qui veut que ce soit fancien palais d'Auguste, dont Suétone dit :

jEdibus niodicis neque laxitate neijue cultu conspicuis, nt in quibus porticus brèves essent, albanarum columnanim, et sine marmore ullo, aut insigni pavimcnto conclavia, ac per annosamplius qiadraginta eodem cubiculohiemi' et icstate mansit. (G. Sueton. Tbanq. Octar., pag. t09. Antucrpia?.)

tiè-re dans un désert ! Mais ces monuments des mœurs vivantes d'un peuple ne vivent point eux-mêmes ; leurs masses insensibles ne purent s'émerveiller de la petitesse de Constance , comme ils s'ébahissoient de leur grandeur.

Il est un certain travail du temps qui donne aux choses humaines le principe d'existence qu'elles n'ont point en soi ; les hommes cessent, et ne sont rien par eux-mêmes, mais leurs vies mises bout à bout, leurs tombeaux rangés à la file, forment une chaîne dont la force augmente en raison de la longueur. De ces néants réunis se compose l'immortalité des empires. Le nom de Rome étoit la seule puissance qui restât à vaincre aux Barbares. Rome, quoique habitée d'une foule innombrable, n'étoit plus réellement défendue que par les souvenirs de quelques vieux morts. Constance visita curieusement celte cité, dont il empruntoit l'autorité qu'on vouloit bien encore passera sa jiourpre. Il harangua le sénat et le peuple. Qu'eût ré- I londu Marins , s'il eût mis la tète hors de sa tombe?

En parcourant les sept collines couvertes de monuments sur leurs pentes et sommets, l'empereur se figuroit à chaque pas que l'objet qu'il venoit de voir étoit inférieur à celui qu'il voyoit \ Le temple de Jupiter-Tarpéien, les bains, pareils à des villes de province, la masse de l'amphithéâtre, bâti de pierres tiburtines, et dont les regards se fatiguoient à mesurer la iiauteur , la voûte du Panthéon suspendue comme le ciel, les colonnes couronnées des statues des empereurs , et dans lesquelles on montoit par des degrés, la place et le temple de la Paix , le théâtre de Pompée , l'Odéon , le Stade , magnifiques ornements de la ville éternelle ^. Mais au Forum deïrajan, Constance

' Deinde iiitra septein monlimn culmina, per acclivitates plauilieuique posita urbis mcmbra collustrans et siiburbana, quidquid viderai primum, id eminere iuter alia cuncta speiabat. (Amm.)

2 Jovis Tarp: ii dclubra quantum terrenis divina pv<cccllunt : lavacra in niodum provinciarum exstructa : ampliitbeatri inoleui sulidatam lapidis tiburtini compage.ad cujus summitatcma-gre visioliiimanaciMiscendit : Panlheum velut regioncm tcrcîcm, spcciosa celsitndinc fornicatam ; tlatosque veriices qui scansili suggestu con^urgunt, priorum principiim imitameiil.i portantes, et urbis templum, forumque Pacis, et Poni-

HISTORIQUES

s'arrcta confondu promenant ses regai-ds silices constructions gigamesques <iue, dans leur ineffable beauté, l'historien déclare ne pouvoir décrire ' .

Le grand roi, le monarque légitime de la Perse, le frère aîné de ce Sapor II, si funeste à Julien et à l'Empire romain, Hormisdas étoit réfugié dans cet Empire. Il accompagaoit Constance dans sa visite de Rome. L'empereur, se tournant vers son hôte, lui dit : « Si je ne puis " reproduire en entier ce Forum, j'espère du " moins faire imiter le cheval de la statue " équestre du prince. » — « Tu le peux, dit " Hormisdas ; mais bâtis d'abord une sembla- " ble écurie , a(in que ton clieval y soit à l'aise « comme celui que nous voyons '-. "

Ce même exilé, interrogé sur ce qu'il pen- 8oit de Rome : « Ce qui m'y plaît, répondit-il, " c'est (pie les hommes y meurent comme ail- " leurs', n

Hormisdas suivit Julien dans son expédition contre les Perses, et s'entendit appeler traître par un officier de Sapor, lequel Sapor occupoit, contre le droit, le trône de son frère. Hormisdas vit mourir Julien ; il avoit vu passer Constantin et Constance : il laissa on fils, que Théodose l*'" chargea de conduire une troupe de Got'iis en Egypte. Le dernier successeur du héros macédonien qui renversa l'ancien empire de Cyrus , Persée, détrôné, vint mourir greffier parmi ses vainqueurs; l'héritier du nouvel empire des Perses, rétabli sur les ruines de celui d'Alexandre, vint cherclier un abri dans les palais croulants des césars. Au lieu d'assister à l'histoire de son propre pays, Hormisdas fut un témoin des Parthes, envoyé pour assister à l'inventaire des monuments romains misa l'encan des nations, et pour certifier véritable la chute de Rome. Vous ne savez pas tout : Hormisdas, nourri par les mages, étoit chrétien.

pri theatnim, et Odeum, et Sladium, aliaque inter hœc décora uibis a;teriix'. (Amm., lib. XVI, cap. x.)

* L't opinaniur... nec rciatu ineffabiles, nec ruisus mortaiibus appetendos. ^Id., ibid.)

^ Alite , imperator , stabuliim taie condi jiibeto, si va- Ics; e(|uus (piem fabricare di.<ipouis, ita late succédât, ut iste (jucm videnius. ild., ibid.)

' Id tantuin sibi placuisse quod didicisset ibi liuoque lioiiiiiics mûri. ■ Id.. ihid.)

Ainsi vont les choses et les hommes dans l'encliaînement des conseils éternels ' .

Constance déclara que la renommée, coulumière de mensonge , de malignité , et toujours d'exagération, étoit restée, dans ce qu'elle raconloit de Rome , fort au-dessous de la vérité-. Il y voulut laisser quehpies traces de son passage; mais, sentant sa propre impuissance, il emprunta à la terre des tombeaux une parure funèbre pour la reine expirante du monde. L'obélisque du temple d'HéliopoUs, «lue Constantin avoit projeté de transporter à Constantinople, fut envoyé du Xil au Tibre, et élevé à Rome dans le grand cirque. Depuis , Sixte- Quint en décora la place de Saint-Jean-de-Latran. On peut voir encore aujourd'hui debout ce monument d'un Pharaon, d'un empereur et d'un pape également tombés •'.

Constance, auquel il manquoit, selon Libanius, le cœur d'un prince et la tète d'un capitaine; ce souverain, qui passa son règne dans les transes des discordes civiles et d'une guerre peureuse contre Sapor, se donnoit encore l'embarras des querelles ecclésiastiques. Sa cour étoit arienne : dans les conciles de Séleucie et de Rmiini , il embrassa lui-même le parti des

.l'ai suivi paiticulièrenient Zosime pour l'iiistoire d'HormisJas; mais Zonare, Agathias et Albufarage {exarahico latine reddila Histoiia) différeut de Zosiinc ( n plusieurs points.

^ Impei-ator de fama querebatur ut invalida vel maligna . quod augens omiiia semper in majus , erga h;ec cxplicanda quœ Romae suntolisolescit. (Amm., lib. XVI, cap. X.)

- Constance avoit voulu faire transporter à Constantinople un autre obélisque; Julien reprit ce projet; il en écrivit aux Alexiuulrins, leur proposant, en écliange de robélis(iue, une statue coloss;ile qui venoit d'être achevée, et qui vraisemblabl -nient ét(jit la sienne. Julien ajoute que des solitaires se teuoient sur la pointe de cet obélisque , que d'autres personnes y dormoient au milieu des immondices, et y commettoient des inf.jmies. Il veut donc, dit-il, détruire à la fois cette superstition et cette honte : il prétend (jue les Alexandrins auront un grand plaisir à reconnoitre de loin, en arrivant à Constantinoplc , le présent dont ils auront embelli la ville natale de l'apostat. On croit que cet obélisque, transporté à Constantinoplc par Julien ou par Valens, l'ut élevé par Théodose dans l'Hippodrome. L'édition allemande dont je me sers n'a point la fin de cette lettre aux Alexandrins sous le n° S8. Cette fin, retrouvée par Murafori, a été transportée des Anecdotes grecques, dans la Bif/Hothéfiue grecque de Fabricius.

liTUDLS

Ariens. A la sollicitation de Constant , son frère, il avoit d'abord rappelé Athanase de son premier exil; il le maintint encore sur son siéjîe, après la déposition prononcée au concile arien d'Anlioche ; mais il l'abandonna au troisième concile de Milan. Il y eut des évèques bannis, intrus, catholiques, ariens, semi-ariens. Le premier concile de Paris ou de Lulèce se tint alors*, et se déclara catholique sous la protection de Julien, qui méditoit au même lieu le rétablissement du pas^anisme. Saint Hilaire de Poitiers, exilé en Orient, trouva les mêmes désordres en rentrant dans son église. Il écrivit contre l'empereur Constance : « Vous saluez " les évccpies du baiser par leciuel Jésus-Christ " fut trahi ; vous courbez la tète pour recevoir " leur bénédiction , et vous foulez aux pieds « leur foi. » Lucifer de Cagliari, plus hardi encore, menace du glaive de Matathias et de Phinées Constance infidèle. Saint Martin , qui commençoit àparoître, servit d'abord comme soldat dans les troupes de l'apostat, et donna naissance au premier monastère des Gaules , Lugugiacum ou Ligugé , à deux lieues de Poitiers. Pacôme, Hilarion, Macaire, avoient succédé à saint Antoine et à saint Paul , et saint Basile méditoit déjà la règle qui devoit gouverner dans l'Orient un peuple de solitaires.

La turbulence et la légèreté de Constance ruinoient l'empire en convocations de conciles, transports d'éA è([ues par les voitures et les chevaux des postes impériales-. Ses profusions augmentoient sa convoitise ; il portoit des sentences injustes, et la torture arrachoit des mensonges qu'il transformoit en vérités^. Au Ueu d'employer son autorité à éteindre les disputes religieuses, il les enflammoit par sa manie d'argumenter et par les rêveries mystiques des femmes et des eunuques.

Les papes Jules et Libère s'étoient déclarés successivement à Rome pour saint Athanase, bien que Libère eût d'abord été foible, et que saint Ililaire l'eût anathématisé. Libère, persécuté , se cacha dans les cimetières autour de

' HiEB., de Scriptor. eccles.; Rufin., j)ioOngf.; Hi- LAHii Fragmenta a PUIiœo éd.

^ Amm., Marcell., lib. XXI, cap. xvi.

' Id.Jbid.

la ville, fut enlevé, conduit à Milan, où l'empeleur l'interrogea. Il défendit Atlianase , et répondit à Constance qui l'accusoit de soutenir seul un impie : « Quand je serois seul, la foi ne « succomberoit pas '. » Exilé à Bérée, dans la Thrace, il refusa l'argent que l'empereur, l'impératrice et l'eunuque Eusèbe lui offroient. " Tu as rendu désertes les églises du monde , " dit-il au dernier, et tu m'offres une aumône " comme à un criminel - ! » Félix, archidiacre de l'Eglise romaine, devint l'anti-pape arien.

Le séjour de Constance à Rome eut lieu à l'époque de la plus grande chaleur des partis attachés à Félix et à Li])ère Les matrones romaines catholiques se présentèrent à l'empereur dans la magnificence accoutumée de leur parure, le suppUant de rendre au troupeau le pasteur absent. L'empereur consentit à rappeler Libère, pourvu qu'il gouvernât l'Église en commun avec Félix. Cette résolution fut lue dans le Cirque au peuple assemblé : les deux factions païennes, qui se distinguoient par leurs couleurs, dirent, en se moquant, qu'elles auroient chacune leur pasteur ; puis la foule chrétienne fit entendre cette acclamation : Un Dieu ! un Christ ! un évêque ^ ! Naguère celte même foule s'écrioit : Les chrétiens aux bêtes !

Au milieu de cette confusion. Constance, retourné en Orient ^, et devenu jaloux des triomphes de Julien , songea à l'affoiblir en lui demandant la plus grande partie de son armée, sous le prétexte de continuer la guerre contre Sapor. Julien pressa ses troupes, ou feignit de les presser de partir. C'est la première grande scène militaire dont Paris ait été témoin. Assis sur un tribunal élevé aux portes de

* Imperator Liberio dixit : Quota pars es orbis terraruni, ut tu solus homini impio suffr.ignri velis?... Liberius dixit : Etiainsi sohis siin . fidei causa non idcirco niinuitur. (Parisiis, 16S3; Tueodob , Hist. eccles., lib. II, cap. XVI, pag. 94.)

^Ecclesias orbis terrarum vacuas ac désertas fecisti, et niibi tanquain noxio eleemosynam adfers ! (Id., pag. 93.)

-• Cnus Deiis, unus Christus, unus Episcopus. (Theo- DORET., lib. II. pag. 9f;.)

* Je ne parle point de l'autel de la Victoire que Constance fit ôlcr du sénat, et qui y fut replacé vraist-mhlablement par Julien. Il en sera question sous Tbéodose le^

IIISTOIUQUES.

Liilèce, Julien invite les soldats à obéir aux ordres d'Auguste : les soldats gardent un silence morne et se retirent à leur camp. Julien caresse les officiers , leur témoigne le regret de se séparer de ses compagnons d'armes sans les pouvoir récompenser dignement. A minuit les légions se soulèvent , sortent en tumulte du banquet donné pour leur départ, environnent le palais , et , tirant leurs épées à la lueur des lîambeaux, s'écrient : Julien auguste' !

Il avoit ordonné de barricader les portes , elles furent forcées au point du jour. Les soldats se saisissent du césar, le portent à son tribunal aux cris mille fois répétés de Julien auguste î Julien prioit , conjuroit, menacoit ses violents amis, qui, à leur tour, lui déclarèrent (lu'il s'agissoit de la mort ou de l'empire : il céda. Une acclamation le salua maître ou compétiteur du monde. Il fut élevé sur un bouclier - comme un roi frank, et couronné comme un despote asiatique : le collier militaire d'un bastaire ^ lui servit de diadème , car il refusa d'user à cette fin ( étant ciiose de mauvais augure) d'un collier de femme ^ ou dun ornement de cheval que lui présentoient les soldats.

Afin qu'il ne manquât rien d'extraordinaire à l'avènement du restaurateur de l'idolâtrie , Julien écrivit au peuple et au sénat athénien (Ad S. P. Q. Ath.) la relation de ce qui s'étoit passé à Lutèce. Il adressa des lettres exitlicatives à Constance, lui demandant la confirmation du titre d'auguste. Pour trouver un second exemple d'un empereur proclamé à Paris , il faut passer de Julien à Napoléon. Après des négociations inutiles, Constance rejeta les prières de son rival ; il lui enjoignit de quitter la pourpre , non sans le traiter d'ingrat ; " Kap- « pelle-toi que je t'ai protégé alors que tu étois <' orphelin. » — " Orphelin ! dit Julien dans sa '■ réponse à Constance ; le meurtrier de ma fa-

* Augustum Julianum horrendis clamoribus coucrepaliant. (Amm.. lib. XX, cap. iv.)

' imposifusfjue sculo pedestri. [Id , ibid.) Libanius s'écrie : O felix scutum , in quo soleinnis inauguralionis mosperactus est, oinni tibi tribunal! convenientius 1

' Use nornmoit Maurvs.

* Le texte parle aussi en particulier d'une parure de ti te de sa femme : UxotU colli vel capiiis.

(I mille me reproche d'avoir été orphelin ' ! »

Julien rassemble à Lutèce le peuple et l'armée , leur communique les messages venus d'Orient, et leur demande s'il doit abdiquer le titre d'auguste. Un grand bruit s'élève avec ces paroles : n Sans Julien auguste , la puis- 11 sance est perdue pour les provinces , les sol- Il dats et la république-. »

Le questeur Léonas fut chargé de porter la réponse publique à son maître, avec une lettre particulière remplie de la colère et du mépris de Julien.

Décidé à marcher sur l'Orient , Julien part avec trois mille soldats ; il étoit à peine suivi de trente mille autres. Tout s'épouvante : Taurus, préfet d'Italie, s'enfuit ; Florent, [)réfel de rillyrie, s'enfuit ; Nébridius, préfet du prétoire en Occident, demeure seul fidèle à Constance ; il perd une main d'un coup d'épée, et Jidien refuse de serrer la noble main qui reste à Nébridius •^.

Le nouvel auguste descend le Danube , tantôt côtoyant ses bords , tantôt s'abandonnant à son cours ; Sirmium , capitale de l'illyrie occidentale, le reçoit; il se saisit du pas de Suques, entrée de la Thrace, et s'arrête pour attendre son armée ^.

11 tourne alors le visage au passé et le dos à l'avenir, et, se préparant la triste gloire d'avoir été le premier prince apostat , il abjure publiquement le christianisme ; il déclare qu'il confie sa vie et sa cause aux dieux immortels, fait rouvrir à grand bruit les fiortes des temples, efface l'eau du baptême par la cérémonie du taurobole : une seule des divinités évoquées apparut un moment à la fumée des sacrifices de Julien, la Victoire.

Les soldats qui laccompagnoient , brandissant leurs épées au-dessus de leur tête, ou tournant la pointe de ces épées contre leurs poitrines , avoient juré de mourir pour lui : cependant plusieurs d'entre eux éloient chré-

< JULUN., Orat. ad S. P. Q. Âlhen-, Libam., Urai. prtrenf.;ZoNAE.,lib. XIII.

-Auguste .Iuliane, ut provincialis, et miles, et rciii. decrevit auctoritas. (A mm., lili. XX, cap. xi.,

"• AMM.,lib. XXI; Liban., Oiat, patent.

' .Mamebt.. Paneg.; Libas., Oral.

ETUDES

tiens; mais Julien lesavoit Irompés. Avant de (liiiiter les Gaules, il étoit entré le jour de l'Épiplianie dans l'église de Vienne, et y avoit fait sa prière. Ammien Marcellin afiirine qu'en ce moment même il professoit secrètement le pai^anisme '. Qu'est-ce donc que le parjure avoit dit à Vienne au Dieu des chrétiens?

Constance se préparoit à repousser Tinvasion : il meurt à Mopsucrène, en Cilicie, après avoir été baptisé par Euzoïus , de la communion arienne. Le sénat de la nouvelle capitale se range du côté de la fortune ; Julien entre dans sa ville natale*, que Constance, dit-il, aimoit comme sa sœur, et que lui Julien aimoit comme sa mère 2. Constantinople chrétienne reçoit l'idolâtrie ainsi que Rome païenne avoit reçu l'Evangile.

Une commission établie à Calcédoine jugea les ministres de Constance : Paul, Apodème et l'eunuque Eusèbe furent justement punis ; d'autres subirent injustement la mort et l'exil.

La cour éprouva une réforn^e totale : on congédia des milliers de cuisiniers et de barbiers. Un de ces derniers se présente superbement vêtu pour couper les cheveux au successeur de Constance. « Je n'ai pas demandé un Iréso- '• rier , dit Julien , mais un l)arbier •'. » Les «fienis, au nombre de plus de dix mille, furent réduits à dix-sept, les cnrit'u.r et autres espions abolis.

Maintenant il convient de conmiUre plus intimement l'homme qui a pris dans l'histoire une place tout à part, en opposant son génie et sa puissance à la transformation sociale dont les peuples modernes sont sortis.

' Adliœrere cultiii christiano fingcbat a quo jampriileiii occult i dcsciverat. f Lib. XX.) ■ Julien, emp. Dumas, pape. Au de .1.0. 3o0-3j3.

^.IlLU^ , /ipi.st. 58.

' Ego non ratioiiideinjussi, seJ lor.sorein acciri.

SECONDE PAin lE.

UE JUMEN A THEOnOSE T

lORSQiE Julien fut re- ; légué à Athènes par Constance, saint Basile et saint Grégoire ; de Nazianze s'y trouvoient. Le dernier ^ nous a laissé un por-

'u^'?:;^.\""?^ trait de l'apostat où se L'connolt l'inimitié du [leintre. « Il étoit de médiocre taille, le cou épais, les épaules larges, qu'il hanssoit et remuoit^ sou vent, aussi|l)ien que la tète. Ses pieds n'éloient point fermes, ni sa démarche'^'assurée. Ses yeux étoient vifs, mais égarés et tournoyants : le regard furieux, le nez dédaigneux et insolent , la bouche grande , la lèvre d'en bas pendante, la barbe hérissée 'et pointue : il faisoit des grimaces ridicules , et des signes de tète sans sujet ; rioit sans mesure , et avec de grands éclats ; s'arrètoit en parlant, et rejn-enoit haleine; faisoit des questions impertinentes , et des réponses embarrassées l'une dans l'autre (lui n'avoient rien de ferme et de méthcdiijue ' . »

' Cette traduction n'est pas tout à fait exacte , et na pas surtout l'âpieté de l'original; mais il y a quelque chose de si siwple , de si naturel , de si grave dans le style de Fleury, que je nai pas eu la témérité d'entreprendre de refaire ce qu il a fait. Fleury et Tillemunt sont deux hommes qui ne permettent pas qu'on retouche ce qu'ils ont tcuiché. Le dernier a du génie à force desavoir, de conscience et d'exactitude. 11 est en présence des faits et des hommes , comme un chrétien des preuiiers siècles en présence de la vérité : il aimeroit mieux mourir que de faire un mensonge. Son style incorrect, sauvage et nu, est mêlé de choses qui étonnent. C'est ainsi que, peignant lis derniers moments de Julien , il dit , dans le langage des Pères de l'Église : « Il a mourut dans la disgrâce de Dieu et des hommes. »

MISTOUIOCKS.

Ammien Marcellin, qui voyoit Julien en l)eaii , conserve pourtant , dans le portrait de ce prince, quelques traits de celui de Grégoire de Nazianze * ; et Julien lui-même , dans le Mis(ipo(jou , semble attester la fidélité malveillante du pinceau chrétien.

" La nature , comme je le présume , n'a pas " donné beaucoup d'agréments à mon visage, " et moi, morose et bizarre, je lui ai ajouté " cette^longue barbe pour lui infliger une " peine , à cause de son air disgracieux. Dans " cette barbe je laisse errer des insectes -, " comme d'autres bêtes dans une forêt. Je ne '■ puis boire ni manger à mon aise, car je " craindrois de brouter imprudemment mes " poils avec mon pain. Il est heureux que je " ne me soucie ni de donner ni de recevoir " des baisers

" Vous dites qu'on pourroit tresser des cor- " des avec ma barbe : je consens de tout mon " cœur que vous en arraciiiez les brins; pre- " nez garde seulement que leur rudesse n'é- '■ corche vos mains molles et délicates.

(I IN 'allez pas vous figurer (|ue vos moque- <' ries me désolent ; elles me plaisent ; car en- « fin, si mon menton est comme celui d'un " bouc, je pourrois, en le rasant, le rendre " semblable à celui d'un beau gai ron on d'une " jeune fille sur qui la nature a répandu sa <■ grâce et sa beauté. Mais vous autres , de vie » efféminée et de mœurs puériles , vous vou- <i lez, jusque dans la vieillesse, ressembler à « vos enfants : ce n'est pas comme chez moi , " aux joues , mais à votre front ridé , que " l'homme se fait reconnoitre.

* Mediocris erat staturae , capillis tamiuim pexisset mollilms, hirsuta barba 'in aciitiirn desiiiente vestitus. venustate oculoium niicantiu:ii flagrans, qui mentis ejus anî^ustias. indicabant , suijerciliii decoris et naso rectissimo, ore paulo majore, labro inferiore deniisso. opima et incurva cervice, Inimeris vastis et latis, ab ipso capite usque unguium .suniniitates lineameiitoriim recta compagine, umle viribus valebat et cursu. ^Amh., lib. XXV, cap. IV.; D'après ce portrait, .Fulieri avoit les clieveux doux, les sourcils charmants, le nez tout à fait grec; la beauté de ses yeux étincelants annonroit ipic son àme étoit mal à l'aise dans l'étroite prison de son corps. Si on lit (irgutins au lieu (l'angu.stias , dans le texte, ou retrouveroit les yeux vifs, mais égarés et /Mtr/io2/n«/A-,;(|u'attribue à Julien saint Grégoire de Nazianze.

' Uiscurrentcs in ea pedicnlos.

« Cette barbe déme.surée ne me suffit pas ; ma tête est sale; rarement je la fais tondre; je coupe mes ongles rarement, et j'ai les doigts noircis par ma plume.

« Voulez-vous connoitre mes imperfections secrètes? Ma poitrine est horrible et velue comme celle du lion, roi des animaux. Je n'ai jamais voulu la fieler, tant mes habitudes sont brutes et abjectes. Je n'ai jamais poli aucune partie de mon corps : franchement, je vous dirois tout, quand j'aurois même lui poireau comme Cmion '. »

Et c'est le maître du monde qui parle de lui

' Spanlieim a traduit le Misoj)ngon : La Blette;ie en a donné une autre traduction avec celle des Césars et de quelques lettres choisies ; le marquis d'Argens a traduit, sous le nom de Défrnse du paganistne, ce que saint Cyrille d'Alexandrie nous a conservé de l'ouvrage de Julien contre les chrélicns; enfin. M. Tou;iet a publié une traduction complète des œuvres de cet empereur. Je me suis aidé des excellents travaux de mes devanciers, sans adopter tout à fait leur version. La traduction du Misopugon de La Bletlerie,que M. Tour- Ict a conservée en la corrigeant, es^t élégante, mais elle ne dit pas tout l'original. La Bletterie, ù'ailleiu-s homme d'esprit, de raison, d'instruction et de talent, est resté dans ^ironir[u^• ; il n'a pas osé aborder le sardoriii|ue ; il a eu peur de l'effronterie des mots : je n- parle pas du collectif »H('6Ai("U(i- adressé aux habitants u'Antioclie, petite polite-sc de notre bonne compagnie, qu'il étoit aisé de faire disparoitre. La Bletterie croit que Julien calomnie sa barbe ; je le pense aussi : il est probabbj qu'il répt'toit:les railleries des Antiochiens, ou qu'enciiérissant lui-même sur ces railleries , il exagéroit ses défauts pour tomber de plus haut sur les vices contraires de ses détracteurs. Nous voyons Julien se baigner dans une maison de campagne, se faire couper les cheveux eu arrivant à Constanlinople; cela n'annonce pas un homme si indifférent au soin de sa personne. Saint Augustin, dont la philosophie nétoit pas, il est vrai , celle de Julien, pense que la propreté est une demivertu.

M. Tourlet a réuni plusieurs fragments de Julien qui ne se trouvent (pas dans les anciennes éditions de ses œuvres. Il a rendu ainsi un véritable service aux bttrcs; mais la grande découverte à faire seroit celle de l'f/istuire des guerres de Julien dans les Gaules. Cet ouvrage est perdu, tandis que des discours assez insignifiants se sont conservés. Ctla vienl en partie de l'esprit du siècle où vivoit Julien : on attachoit une extrême import mce aux écrits dogmatiques de l'apostat pour les admirer ou les combattre, et l'on se soucioit peu de ce (pii étoit en dehors des controverses reliijieuses. C est ainsi que Cyrille d'Alexandrie, dans ses dix livres Pro sancla chrislianorum. religionc adversus libros alhei JulianV, nous a transmis une grande partie de

«le cette façon! Mais cette brutale humilité est Torgiieil de la puissance.

Julien avoit des vertus , de l'esprit et une grande imagination : on a rarement écrit et porté une couronne comme lui. Il détestoit les jeux, les théâtres, les spectacles; il étoit sobre, laborieux, intrépide, éclairé, juste, grand administrateur, ennemi de la calomnie et des délateurs. Il aimoit la liberté et l'égalité autant <[ue prince le peut ; il dédaignoit le titre de seigneur ou de maître. Il pardonna dans les Gaules à un eunuque chargé de l'assassiner.

Un jour on lui signala un citoyen cpii , disoit-on , aspiroit à l'empire , parce (pi' il faisoit préparer en secret une chlamyde de pourpre. Julien chargea l'officieux ami du prince légitime de porter à l'usurpateur une paire de brodequins ornés de pourpre, afin qu'il ne manquât rien au vêtement impérial ' . La loi défendoit, sous peine de mort, de fabriquer pour les particuliers une étoffe de pourpre ; un usurpateur étoit réduit, dans le premier moment de son élection , à voler la pourpre des enseignes militaires et des statues des dieux.

Maris, évéque arien de Calcédoine, insultoit Julien qui sacrifioit dans un temple de la Fortune. Julien lui dit : « Vieillard, le Ga- « liléen ne te rendra pas la vue. » Maris étoit aveugle. — « Je le remercie , répondit l'évê- 'I que , de m' épargner la douleur de voir un « apostat comme toi '-. » L'empereur supporta cet accablant reproche.

Delpliidius, célèbre avocat de Bordeaux, plaidoit devant Julien contre Numérius , accusé de concussion dans le gouvernement de la Gaule Narbonnoise ; Numérius nioit les faits.

l'ouvrage de cet empereur contre la religion chrélienne.

* Jubi't periculoso garritoii peduni tegmina dari purl>urea ad adversarium perferenda. (Amm.)

2 lUiini (Julianiun) graviter oUjurgavit . inipium et apostatam vocans et rdigionis expertem. At ille conviciis reddtns convicia caecum eum appcllavit : Neque vero, in(|uit, Ueus tuus galilœus te umiuam sanaturus est. (iratias, inquit Maris, ago Deo , qui me liiminilius orbaoil ne vidèrent vuituni luum, qui in tanlam vrolavsiis es impictatim. ( SociUT. , IJist. eccles. , \i\). II, caj). XII, pag. 130.)

« Qui ne sera innocent, s'écria l'avocat, s'il " suffit de nier?» — « Qui sera innocent, repar- " tit Julien, s'il suffit d'être accusé ' ? »

D'autres avocats louoient Julien : « Je me (I réjouiroisde vos éloges, leur dit-il, si vous « aviez le courage de me blâmer ^. »

Un certain Thalassius étoit dénoncé par le peuple d'Antioche , comme exacteur et comme ancien ennemi de Gallus et de Julien. « Je « reconnois , dit l'empereur, qu'il m'a offensé; « c'est ce (jui doit suspendre vos poursuites <' jusqu'à ce que j'aie tiré raison de mon en- <i nemi. » Il pardonna à l'accusé ^.

Un homme vint se prosterner à ses pieds dans un temple, criant merci pour sa vie. « C'est Thcodote, lui dit-on, chef du conseil " d'Hiéraple, qui jadis demandoit votre tête à <i Constance. » — « Je savois cela depuis long- (' temps, répondit l'empereur. Retourne en " paix à tes foyers, Théodote. J'ai à cœur de " diminuer le nombre de mes ennemis et <i d'augmenter celui de mes amis ''. »

Une femme plaidoit contre un domestique militaire renvoyé du palais, elle n'avoit osé l'assigner tant qu'il avoit été en faveur. Celuici se présente à l'audience impériale avec la ceinture de son emploi ; la femme se croit perdue, présuinant que son adversaire est rentré en grâce : " Femme, dit Julien, soun tiens ton accusation ; le défendeur n'a mis « sa ceinture que pour marcher plus vite dans « la boue ; elle ne peut rien contre ton droit ^. »

La publication du Misopo<jon tient à la même élévation de nature : à part l'orgueil cynique de cet ouvrage , un homme investi du

* Ecquis innocens esse poterit, si accusasse sufticiet ?

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