‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 142 sur 201 · AMM · texte numérisé non relu

AMM

- Gaudebam plane pr£e meque ferebam , si ab his laudarer quos et vitupérasse posse adverterem , si quiti factum sit secus aut dictuiu. (Jd.)

' Agnosco quem dicilis offendisse me justa de causa ; et silere vos intérim consentaneum est , ùum niihi ininiico potiori faciat satis. (Id.)

* Abi securus ad lares , exutus omni metu , clementia principis, qui ut prudens defiuivit, inimicoruui minui re nuuieruni augereque amicoruna sponte sua contendit ac libens. (Id.)

= Prosequcre, mulier, si quid te laesam existimas : liic enim sic ciiictus est ut expeditius per lutuui incedat : at parum nocere tui.s partibus potest. {Id.)

HISTORIQUES

pouvoir absolu , environné d'une armée de Barbares dévoués à ses ordres, un prince qui pouvoit d'un seul signe faire exterminer ses insolents détracteurs , et qui se contente de tirer raison d'un libelle par un pampblet , est un exemple unique dans l'histoire des peuples et des rois. César, dans YAuii Caio'i , n'eut à se venger que de la vertu , et il ne la put vaincre, même en joignant les armes à la satire.

Les Césars sont encore plus extraordinaires que le Misopogou. Quel souverain a jamais jugé ses prédécesseurs avec autant de rigueur et de supériorité ? Jules César entre le premier au banquet des dieux : Silène avertit Jupiter (|ue ce convive pourroit bien songer à le détrôner, et Jupiter trouve que la tcle de ce mortel ne ressemble pas mal à la sienne. Voient Auguste , dont les couleurs du visage changent comme celles du caméléon ; Tibère , à la minefièreet terrible, et au dos couvert de lèpre ; Caligula , monstre sur-le-champ précipité dans le Tartare ; Claude, pauvre prince qui n'est rien sansPallas, Narcisse et Messaline; Néron, une couronne de laurier sur la tête, nne lyre à la main , et qu'Apollon jette dans le Cocyte ; ensuite des gens de toutes sortes , les Galba, les Othon, les Yitellius , Vespasien qui accourt pour éteindre le feu mis aux temples * ; Titus qu'on envoie à la Vénus publique; Domitien qu'on enchaîne auprès du taureau de Phalaris ; Nerva , à propos duquel Silène s'écrie : « Tous autres dieux , vous laissez « quinze années un monstre sur le trône , et " ce vieillard affable et juste n'a pas régné un <' an entier ! » Jupiter apaise Silène en lui annonçant que des princes vertueux vont suivre Nerva.

Trajan paroît : aussitôt Silène recommande à Jupiter de veiller sur celui qui verse à boire aux immortels. Que cherche Adrien ? son Antinous ? il n'est point dans l'Olympe. Antonin. modéré , excepté en amour, s'arrèteroit à cou7 per en portions égales un grain de cumin. A la vue de Marc-Aurèle, Silène déclare qu'il n'a rien à lui reprocher.

Survient un débat entre Alexandre et César, jonleurs de gloire. César affirme qu'il a effacé

• Allusion à l'incendie du temple de Jérusalem et du Capitule.

les grands hommes ses contemporains , et les grands hommes de lous les siècles et de tous les pays. Que prétend Alexandre avec sa conquête de la Perse? Peut-il opposer quelque chose à la journée de Pharsale ? Quel étoit le capitaine le plus habile de Pom]!ée ou de Darius? Où étoient les meilleurs soldats ? « Toi, " Alexandre , lu as égorgé les citoyens de " Tlièbes , incendié les villes des malheureux » Grecs ; moi , César, j'ai conquis les Gaules , " passé le Rhin , franchi l'Océan , sauté sur le ' rivage des Bretons. Tu as vaincu dix mille <' Grecs : j'ai défait cent cinquante mille Ro- " mains. "

Alexandre, qui commençoit à entrer en fureur, apostrophe Jupiter et lui demande quand enfin ce babillard romain cessera de se donner des éloges. Il a triomphé de Pompée ! Pompée, pauvre homme qui profita des triomphes de Lucullus ! on lui doima le nom de grand par flatterie ; mais pouvoit-on le comparer à -Marius, aux deux Scipion, à Camille? « Tu as " battu Pompée , César ? Pompée , si amoureux « de sa coiffure qu'il ne s'osoit gratter la tête <i que du bout du doigt ! Tu ne soumis les « Gaulois et les Germains que pour asservir " ta patrie : fut-il jamais rien de plus impie et " de plus détestable ! Ne traite [jas avec tant (' de dédain les dix mille Grecs que je me vis " forcé d'accabler. Vous, Romains, qui à peine « avez pu vous rendre maîtres de la Grèce " dans sa décadence, vous qui vous êtes é[)ui- " ses à soimiettre un petit état presque ignoré " aux beaux jours de l'Hellénie , que seriez- « vous devenus s'il vous eût fallu combattre " les Grecs unis et florissants? Il vous sied bien " de parler avec mépris de ma conquête de la " Perse , fameux conquérants qui , après trois I' siècles de guerre , êtes parvenus , à la sueur « de votre front , à vous emparer de quelques « villages au-delà du Tigre ! IMoins de dix ans « ont suffi à Alexandre pour dompter la Perse » et les Indes. » La satire continue de celte manière impitoyable, haute et juste, jusqu'à Constantin, outrageusement traité par le restaurateur de l'idolâtrie : il le livre à la déesse de la mollesse (pii l'embrasse , le revêt d'une robe de femme de diverses couleurs, et le conduit par la main à la Luxure. Auprès d'elle Constantin troiive un de ses fils (Crispus) qui

ETUDES

crioit incessamment : « Corrupteurs de fem- " mes, homicides, sacrilèges, scék-rats, vous « tous qui avez besoin d'expiation , approchez ! « avec un peu d'eau je vous rendrai purs. Si « vous retombez dans vos fautes , frappez-vous « la poitrine, baltez-vous la tète: tout vous <i sera remis ' . »

Ici il y a triple calomnie et haine atroce : on ne reconnoît plus le souverain supérieur (jui condamne les mauvais princes, et le grand iiomme qui juge ses pairs.

Julien étoit musicien et poëte de talent : nous avons de lui deux épigrammes élégantes, l'une contre la bière, l'autre où l'orgue est décrit à pen près tel que nous le connoissons -.

tTCi> iap^Cit àîrof «voj yùp aj-iv tojtoj! t'ji Ookt! Aovjaj , a-j- T>.y.« AaJja.Çii-t . Kâv ;r(i/iv ï-toyij^ Toiq aùrsTç yévîjra! , owaoj ri î^ffo) -z'j a-rrfioi^ ^Xczanrl, xai r/îv xïpocXr.v ;rar«;avTi xKra-

poj yévsjrai. Qiiisquis luulierum coniiptor, quisqiiis lioluiciiiaest, quisciuis piaculo aut exsfcrando scelerese obstrinvit , ficlenter liuc ailito. ttcniin simul atque hac aqna ablutus fucrit, illic > ego euni puruin leddain. Quod si iisdein luisus se flagitiis contaminarit, efficiam uli, tunso pectore et capite percusso expietur. {In Cœ- Ai'/-.,pag. 336. B.)

- Il existe en manuscrit , dit-on, un poème de Julien sur le soleil, et quelques harangues non publiées. U'uue grande quantité de lettres sorties de la plume féconde de Julien, on nen connoit guère plus de soixante-quatre. Vossius a>sure que les Césars étoient intitulés, djns les anciens matiuscriis, tes Salurnales et le Banquet; m.iis Suiiias distingue les Césars des Sa urnalis, et cite de ce dernier ouvrage des choses qui ne se trouvent point dans Us Césars. Suidas indique encore deux ouvrages perdus de Julien, l'un sur li s trois figu- »"e.v, l'autre %\\x l'origine du mal contre les ignorants. Kunape, dans ses Vies des sophistes, parle souvent de Julien; il enavoit écrit l'histoire; peut-être fais lit-elle partie de son Histoire des coipcreurs depuis Alexandre Sévère. On croit que celle-ci se retrouve en partie dans les deux livres deZosime, qui se seroit contenté de retoucher le travail d'Eunape; Calliste , au rapport de Socrate, avoit mis en vers la vie de Julien. On présumoit . dans le dix-septième siècle , que l'histoire politique d'Eunape étoit dans les bibliothèques d'Italie. Le monde littéraire doit au savant M. Boissonade une édition grec(|ue d'Eunape, dont M. Cousin, juge conqjétent , parle ainsi ; son suffrage sera d'un tout autre poids que le mien : « Personne, en effet, n'étolt mieux « préparé à donner une édition critique d'Eunape que « M. Boissonade, qui a déjà si bien mérité de la philoso-

* phieneopl.ttonicienne en publiant une nouvelle édition « de la Vie de Proclus par Marinus, et le coumientaire « inédit de Proclus sur le Cralijle. Et comme si ses

• propres ressources ne lui suffisoient point, sa modes-

Ses lettres sont instructives , quoicpie d'im style peu naturel ' ; en voici une ou il y a troj» de Néréides, de Grâces, de>"ymphes, de lieux conmnms de mythologie, et qui ressemble assez à ces épîtres toutes fleuries de lis et de roses , que le grand Frédéric écrivoit à des gens de lettres la veille d'une bataille ; mais le sujet en est touchant et les descriptions agréables ; elle nous apprend quelque chose d'intime de la vie et de la jeunesse de Julien.

L'aïeule maternelle de Julien lui avoit laissé une petite terre en Bithynie : l'empereur écrit à im ami dont on ignore le nom , pour lui en faire présent. Quel est le roi d'une province de l'Empire romain qui ne croiroit aujourd'hui déroger à sa puissance, démembrer le domaine de sa couronne, et compromettre la dignité de son sang, en offrant d'aussi bonne grâce l'héritage de sa grand'mère à un ami ?

Il La maison n'est pas à plus de vingt stades « de la mer, mais on n'y est point étourdi par « le marchand , ou par le matelot criard ou « querelleur. Cependant on y jouit des pré- « sents des Néréides , et l'on peut y avoir le " poisson frais et palpitant. Si tu montes sur

« tie lui a fait un devoir de se procurer tous les maté- « riaux amassés par ses devanciers. Le spécimen de « Carpzow le uiettoit en possession des notes de Fabri- « cius , et par l'intermédiaire de Schœfer, Erfurt , entre « les mains duquel étoient tombés les travaux inédits " de Wagner , les a obligeamment communiqués à

I M. Boissonade , avec des notes de Reinésius. Pour la a vie de Libanius, il a eu les notes inédites de Valois ; et « deux exemplaires d'Eunape qui avoient appartenu « à Walclvenaer , lui ont fourni quelques corrections n henreuses déposées sur les marges par Walkenaer, ou « par lui recueillies sur l'exemplaire de Vossius con- « serve à la bibliothèque de Leyde ; sans compter les « conjectures de l'illustre évê(iue d'Avranches, Huet .

II que contient un des exemplaires de la bibliothèque de « Paris, et d'autres secours qu'il seroit trop long d'é- « numérer. et qui tous disparoissent devant la vaste « Collection de remartiues de toute espèce dont Wyt- « tenbach a enrichi l'ouvrage de notre savant compa- I triote : de sorte que les deux volumes dont se compose n cette édition d'Eunape pré>entent les travaux des « maîtres de différents pays et de différents siècles , ha- « bilement employés par un des maîtres du siècle pré- « sent. »

* Libanius prétend avoir atteint la perfection du style épistolaire, et il accorde la seconde place à Julien. Pline le jeune offre le modèle de ce bel-esprit élégant et recherché, imité par Julien et les Grecs de son temps.

HISTORIQUES

JSÔ

<' un tertre peu éloigné de la maison , tu ver- '< ras la Propontide, ses îles et la ville qui " porte le noble nom d'un empereur. Là tu ne '< seras point au milieu des algues, des mousses " et des autres plantes désagréables et incon- <i nues que la mer jette sur ses grèves , mais 'I au milieu des saules , parmi le tbym et les " herbes parfumées. Couché, un livre à la <' main, après une lecture attentive, tu pour- " ras reposer tes yeux fatigués ; la mer et les Il vaisseaux te seront un charmant spectacle. Il Dans mon enfance, ce lieu me plaisoit , parce Il que j'y trouvois des fontaines qui n'étoient 'I pas à mépriser, des bains assez propres. Un Il potager et des arbres. Lorsque je devins Il homme, je désirai ardemment de revoir ce Il lieu ; j'y suis maintes fois retourné en com- II pagnie de quelques amis. Je m'y suis même Il assez occupé d'agriculture pour y laisser, Il comme un monument, une petite vigne qui ■I donne un vin suave et parfumé. ïu verras Il dans mon clos Bacchus et les Grâces : la 'I grappe pendante au cep , ou portée au pres- I' soir , exhale l'odeur des roses ; la liqueur Il dans le tonneau est déjà du nectar , si nous « en croyons Homère. ïu me demanderas •I peut-être, puisque les vignes viennent si bien Il dans ce sol , pourquoi je n'en ai pas planté Il davantage? îMais d'abord je ne suis pas un Il cultivateur bien habile ; ensuite les Nymphes Il tempèrent pour moi la coupe de Bacchus : Il je ne voulois de vin qu'autant qu'il eu fal- 11 loit pour moi et mes convives , dont tu sais 'I que le nombre n'est pas grand. Accepte donc 'I ce présent , ô tète chérie ^ ! Il est petit , sans Il doute ; mais ce qui va d'un ami à un ami , " de la maison à la maison , est très-doux , <■ comme le dit le sage poëte Pindare 2. »

Les discours de Julien ont les défauts de la littérature de son temps ; mais celui qu'il adresse aux Athéniens , en fiartie purgé de ces défauts , montre avec quelle gravité il avoit pu écrire l'histoire des guerres des Gaules et de la Germanie. 11 est fâcheux que l'apostat , dans deux panégyriques , ait si bien loué Constance, son persécuteur, et qu'il ait été si froid

* 4>i;./3 xsfa/v! ! Ocarum raput! Horace a transporté ce tour dans le latin, et Racine dans le franrois. » Episl. XLVI.

dans l'éloge d'Eusébie, sa bienfaitrice, et peutêtre quelque chose de plus *.

Grand admirateur du passé, Julien a voulu faire remonter le vocaljulaire dont il s'est servi aux jours classiques de la Grèce : assez souvent il habille à ranti(|ue des idées modernes : on peut se faire une idée de ce contraste par un exemple en sens opposé. L'auteur des Mes (les (jrauds hommes a écrit en grec dans un idiome complet et vieilli , et il a été traduit en françois dans un idiome incomplet et naissant , d'où il est arrivé une chose assez extraordinaire : le génie de Plularque étoit naïf, et sa langue ne l'étoit plus ; Amyot est venu ; il a donné à Plutarque la langue qui manquoit à son génie ; mais Amyot échoue dans les morales : le gaulois , qui s'étoit si bien prêté aux récits du biographe, n'a pu rendre les idées complexes et les expressions métaphysiques du philosophe.

De grandes imperfections balançoient dans Julien ses éminentes qualités : il gâtoit son caractère original en copiant d'autres grands hommes, et sembloit n'avoir de naturel que sa perpétuelle imitation. Il s'étoit surtout donné pour modèles Alexandre et Marc-Aurèle ; sa mémoire envahissoit ses actions ; il avoit fait entrer son érudition dans sa vie. Lorsqu'il renvoya aux évoques le traité de Diodore de Tarse, en faveur du christianisme, avec ces trois mots : «Hcg/io/i , eynôn , categnôn : 'A;ii- -/vwv, £-/v!ov, xaTi/v-ov : J'ai lu, j'ui compris , j'ai condamné ; il rappeloit mal le veni , vkli , vici de César. Ses actes de clémence étoient peu méritoires, le dédain y ayant plus de part que

* Cette princesse, aussi belle qu'humaine , dit Julien [Poneg. Eus.) , est représentée comme iiiniant les lettres, et pleine de compassion pou;- les malheureux : in culmine iam ccho humona. On la voit protéger .Julien, le défendre contre ses ennemis, lui fournir des livres, prendre pour lui tous les soins de la puissance et de la tendresse ; ensuite on la voit donner un hreuvage à Hélène pour la faire délivrer de son fruit avant terme. Comment Eiisébie, (|ui avoit élevé .Julien à la p urpre, et <iui conséquemment ne sembloit pas craindre son ambilion, vouloit-elie le priver de postérité? Eusébie étoit stérile; Hélène n'étoit pas jeune, mais ele étoit féconde. Ces contradictions s'expliiiueroient par la foiie d'une passion. Dans cette hypothèse, Eusébie auroit flésiré placer Julien sur le trône du monde, mais elle n'aiiroit pu souffrir qu'une feiiime, plus heureuse qu'elle, fut la mère des enfants de Julien.

KllDliS

la générosité. Léger, railleur, péliilant, qiiestlonueur sans dignité, cVune loquacité intarissable , il eût été cruel s'il se fût laissé aller à son penchant ' . Dans des emportements involontaires , il s'abaissoit jusqu'à frapper de la main et du pied les gens du peuple qui se présentoient à ses audiences -. On pourroit soupçonner sa pudicité : bien (pie Manierlin assure (pie son lit éloit plus chaste que celui d'une vestale, il est probable, s'il n'est certain, qu'il eut des enfants naturels''. 'J'elle est la puissance d'un mot : le nom d'Apostat , donné à Julien , suffit pour flétrir sa mémoire, même aujourd'hui que nous sommes séparés de ce prince par quatorze siècles, et que tombent les institutions qu'il proscrivoit.

L'antipathie de Julien pour le culte des chrétiens se fortifia de la haine tpie lui inspira le prince qui massacra son père, livra son frère au bourreau , et menaça longtemps sa vie : les anciens autels étant devenus les autels persécutés, Julien s'y attacha comme un caractère généreux s'attache à la patrie , à la foihlesse et au malheur ; il voulut croire à des absurdités «pie sa raison condamnoit; il employa son génie , comme les philosophes de son temps , à expliquer par des allégories le culte de ces divinités , personnifications des objets de la nature, ou passions matérialis('es. La beauté des cérémonies du paganisme enchantoit son imagination poétique nourrie des songes de la Grèce : à la renaissance des lettres, au seizième siècle , (pielques écrivains de la France et de l'Italie , ravis des belles fables , devinrent de véritables païens, et firent abjuration entre les mains d'Homère et de Virgile. Julien attribuoit son salut à sa piété envers les dieux (pii favoient excepté seul de la juste condamnation prononcée contre la maison impie de Constantin.

Son aversion pour le cliristianisme se put augmenter encore du spectacle qu'offroit la société lorsqu'il parvint à fempire. L'hérésie d'Arius avoit tout divisé et subdivisé : ce n'étoient qu'anathèmes lancés et reçus ; les catho-

* SOCBAT., lib. ni, cap. XXI.

2 Naz., pas. 121.

» JULiAN., epist. X[. Educaior meorum libooi-vm.

liques mêmes ne s'enlendoient plus, les évêcpies se dispuloient des sièges , et le schisme ajoutoit ses désordres à ceux de l'hérésie. Julien avoit remarqué que les chrétiens sont plus cruels entre eux que les bêtes ne le sont aux hommes ' (c'est un auteur païen qui l'affirme) . Athanase fait la même remarque sur les ariens -. Ces querelles dans toutes les villes, dans tous les villages , dans tous les hameaux , affoiblissoient l'Empire au dehors , paralysoient le pouvoir au dedans , rendoient l'adminislralion périlleuse et difficile. Les juges et les gouverneurs n'étoient occupés qu'à réprimer les délits et les séditions des cliiétiens. Le fameux Georges , évêque arien d'Alexandrie, persécuteur des païens et des catholiques , avoit désolé l'Égyple par ses rapines et ses cruautés. Diodore, un de ses adhérents , coupoit de sa propre autorité la chevelure des enfants ; chevelure (pie l'idolâtrie maternelle laissoit croître en l'honneur de quelque divinité prolectrice. Le peuf)Ie lassé se souleva, massacra Georges, pilla sa bibliothèque dont Julien recommanda au préfet d'Egypte de rassembler soigneusement les débris. La folie des Galiléens, dit le même prince dans sa lettre à Artabius, a presque tout perdu ^.

Julien , qui n'auroit pu reconnoître la vérité chrétienne parmi des hommes qui ne s'enlendoient pas sur la nature du Christ, put donc croire qu'il supprimeroit à la fois tous les maux en étouffant toutes les sectes sous l'ancien culte : erreur d'un juge préoccupé qui prit les effets pour la cause ; (pii ne vit que l'extérieur des troubles , qui ne fut frappé que du mouvement à la surface , et n'aperçut pas l'idée immobile reposant an fond de ces troubles. Une révolution étoit accomplie, un changement opéré dans l'espèce humaine.

Cependant l'éducation d'enfance du grand ennemi de la croix avoit été toute chrétienne , il avoit disputé la dévotion à Macellum avec

* Nultjs infestas liominibus bcstias , ut sunt sibi fe-

rales plerique christianorum expertus. (Amm.. lib. XII,

cap. V.)

- Ariani Scylliisipsiscrudcliorcs. (Ath., IJist. Jrian.)

5 Eteniin Galilicoriim amentia propemodutn omiiia

afili.it ac pcrtlidit. (.Iuliak., cpist. VU.)

HISTORIQUES

son frère Gallus ; il paroît même qu'après avoir élé lecteur dans l'Église de Nicomédie, il s'étoit fait tondre pour se faire moine ' ; intention qu'on a voulu attribuer à Ihypocrisie , et qu'il est plus équitable de regarder comme le mouvement d'une âme exaltée. Julien ne pouvoit être ni chrétien , ni philosophe à demi ; la nature ne lui avoit laissé que le choix du fanatisme.

Quoi qu'il en soit , aussitôt que ce prince fut séparé de Gallus , il s'abandonna à la passion de létude , que lui avoit inspirée Mardonius , son premier maître. Il visita à Pergame Édésius , dont l'école jetoit un grand éclat.

Chef du néoplatonisme dont Plotin étoit le fondateur , Édésius , disciple et successeur de Jamblique, étoit un vieillard dont l'esprit vigoureux s'éle\ oit vers le ciel à mesure que son corps se penchoit vers la terre. Julien vouloit en tirer toute la science , mais le vieillard lui dit : (I Aimable poursuivant de la sagesse , mon « corps est un édifice en ruine prêt à tomber : (I interrogez mes enfants \ »

Ces enfants d'Édésius étoient ses disciples : Maxime , Priscus , Eusèbe et Chrysanthe. Julien s'adressa d'abord aux deux derniers. Eusè!)e ne croyoit point à la théurgie , et parloit à Julien contre les opérateurs de prodiges ; il lui raconta que Maxime avoit fait sourire devant lui , au moyen d'un grain d'encens purifié , et d'un hymne chanté à voix basse , la statue de la déesse au temple d'Hécate ; qu'ensuite les flambeaux s'étoient allumés d'eux-mêmes •^. Aussitôt Julien , transporté de curiosité , ne voulut plus écouter les raisonnements d'Eusèbe, et s'empressa d'aller chercher Maxime à Éphèse.

Maxime, d'un âge approchant de la vieillesse, portoit une longue barbe blanche ; son éloquence étoit entraînante ; le son de sa voix se raarioit si bien avec l'expression de ses regards, ([u'on ne lui pouvoit résister *. Pressé par Julien il fit venir Chrysanthe , et tous les deux

* Et ad cutem usque tonsus monasticam vitam simu-

lavit (SOCRAT.)

= EuNAP., ru. Jambl., Fil. Max.

^Ednap., ibid.; Liban., Paneg., »7o.

l'instruisirent. Maxime conduisit le jeune prince dans le souterrain d'un temple : aprè,-; les évocations on entendit un grand bruit , et des spectres de feu apparurent. Julien , saisi de frayeur , fit involontairement et par habitude le signe de la croix : tout s'évanouit. Julienne se pouvoit empêcher d'admirer la puissance du signe des chrétiens , lorsque le philosophe lui ditd'un voix sévère : « Croyez-vous avoir fait « peur aux dieux ? ils se sont retirés , parce « qu'ils ne veulent pas avoir de relations avec « des profanes tels que vous ^ »

On ignore le reste de cette initiation ; mais on assure que Maxime prédit l'empire à Julien , s'il juroit d'abolir le christianisme et de rétablir l'ancien culte.

Au surplus,^ quels que fussent Hes [nuages dont le néoplatonisme environnoit-sa doctrine, on sait qu'il admettoit des puissances subordonnées avec lesquelles on commerçoit par la science de la cabale. Comme les philosophes ne pou voient justifier les fohesdu polythéisme pris dans le sens absolu , ils composoient un système d'allégories dans lesquelles ils renfermoient les vérités de la physique, de la morale et de la théologie. Ils admettoient un Dieu- Principe dont les attributs devenoient des divinités inférieures. Les astres , la terre , la mer , les royaumes , les villes , les maisons , de même que les vertus et les arts , avoient leurs génies : ceux qui tout à la fois rougissoient et se glorifioient des anciennes superstitions, chargeoient ainsi l'imagination d'inventer, pour les justifier, un système digne d'elles.

Le fond de l'ancienne doctrine platonicienne subsistoit : l'intervalle incommensurable qui sépare l'homme de Dieu , étant rempli par des êtres plus ou moins sublimes à mesure qu'ils sont plus voisins de Dieu ou de l'homme, notre âme , selon le degré de sa vertu , remonte cette longue chaîne de héros, de génies et de dieux , et va s'abîmer dans le sein du grand Être , beauté , vérité, souverain bien , science complète.

Plutôt alléché aux mystères que rassasié de secrets, Julien alla chercher jusqu'au fond de

' Theodor. , lib. ni, cap. ui; Grec. Naz., or. III, pag. 71.

ETUDES

la Grèce un vieux prêtre d'Eleusis , qui passoit pour ne rien i;a;norer. Si nous en croyons Eunape , seule autorité pour ce récit , Julien , au moment de rompre avec Constance , appela ce prêtre dans les Gaules et lui fit part du projet qu'il n'avoit révélé qu'à Oribase , son médecin, et à Évhémère, son l)il)liotliécaire.

Julien étoit versé dans la théurgie et les deux divinations : ses croyances se composoient d'un mélange de néoplatonisme et de quelque souvenir de sa première éducation chrétienne , le tout enveloppé dans l'hellénisme, ou les mythes homériques. Le néoplatonisme joignoit à la doctrine de Platon des idées empruntées aux écoles pythagoricienne , stoïcienne et péripatéticienne. En vertu de la loi de la métempsycose , Julien pensoit avoir hérité de l'àme d'Alexandre : superstition naturelle du courage, du génie et de la gloire.

Libanius compare la vérité rentrant dans l'esprit de Julien, purifiée du christianisme, à la statue des dieux replacée dans un temple autrefois profané. Selon le même Libanius , des divinités amies éveilloient le disciple impérial en touchant doucement ses mains et ses clieveux ' ; il distinguoit la voix de Jupiter de celle de Minerve, et ne se tromjioit point sur la forme d'Hercule ou d'Apollon : platonicien par l'esprit, stoïcien par le caractère, cynique par quelques habitudes extérieures,Julienprioit et jeûnoiten l'honneur d'Isis, de Pan ou d'Hécate , comme les Pères du désert , ses contemporains, jeûnoient et prioient aux jours de vigiles et d'abstinence. Si à cette époque la philosophie affectoit des austérités et prétendoit opérer des prodiges, c'est qu'elle avoitété conduite à opposer quelque chose aux vertus et aux merveilles des chrétiens.

En effet, peu de temps après le règne de Julien , une persécution s'éleva contre les hommes accusés de magie : cette magie n'étoit que la réaction et la contre-partie des miracles. Le christianisme avoit forcé l'hellénisme à l'imitation pour maintenir sa puissance. La cérémonie du taurobole ou du criobole , qui se rattachoit dans son principe à la plus haute anti quité, étoit devenue une simple parodie du

* Libàh.. Paneg.

baptême. Au bord d'une fosse couverte d'une pieire percée , le sacrificateur égorgeoit un taureau ou un bélier ; le sang de la victime couîoit au travers des trous , sur le prosélyte placé au fond de la fosse , et les taches de ce pécheur se trouvoient effacées au moins pour vin.'^t ans. Les pliilosophesétoient les solitaires de la religion de Jupiter ; comme les ermites du christianisme, ils s'attribuoient un pouvoir surnaturel. Plotinévoquoit, à l'aide d'un Égyptien, son propre démon ; quand il mourut, un dragon sortit de dessous son lit et traversa une muraille. Jamblique s'élevoit en l'air, et tout son corps paroissoit resplendissant : au son d'une parole il fit un jour sortir les génies de l'amour, Eros et Anteros, du fond d'un bain. Édésius forçoit les dieux à descendre , et il en recevoit des oracles en vers hexamètres ' . Vous venez de voir les jongleries de Maxime et Chrysanthe .Simon le magicien , A pollonius de Tyane, avoient eu les mêmes prétentions aux vertus théurgiques. Celse avoit opposé aux miracles de Jésus-Christ les prestiges d'Esciilape, d'Apollon, d'Aristes et d'Abaris. Les philosophes affectoient un tel air de ressemblance avec les ascètes, que Julien, dans un moment d'humeur contre les cyniques , les compare aux moines galiléens ^ : vous allez bientôt voir ce prince essayant de régler la police des temples d'après la discipline des églises. Enfin, les idolâtres réformés avoient placé une Trinité à la tête de leurs dieux ; vaincu de toutes parts, le paganisme étoit, pour ainsi dire, obligé de se faire chrétien.

Toutefois, dans cette transfusion du sang social, dans l'accomplissement de la plus grande révolution de l'inteUigence , on doit aussi remarquer, afin d'être juste et sincère, ce que le christianisme pouvoit avoir admis de la philosophie et du paganisme.

Le christianisme a-t-il reçu de la philosophie les dogmes de la Trinité, du Logos ou dn Verbe?

J'ai déjà eu roccasion de traiter ailleurs cette matière : j'ai fait observer ^ que la Trinité pou-

* EUNAP., Fit. .S'op/i.; Bhcrer , Hitt. philosoph.; JV' LUB., apud S. Cyril, lib. VI.

' JuLUN , contra iniperito» canes, or. VI. » Génie du Christianisme, tome I, liv. i, chap. m.

IllSTORIOLES

ÎS7

voit avoir été connue des Égyptiens , comme le prouvoit l'inscription grecque du grand obélisque du Cirque-Majeur, à Rome; j'ai cité un oracle de Sérapis, rapporté par Héraclides de Pont et Porpl.yre *, lequel oracle exprime nettement le dogme de la Trinité ^.

« Porphyre appartient au néoplatonisme , postérieur à la prédication de l'Évangile : sous ce rapport , son témoignage est suspect.

' La belle découverte de la lecture des hiéroglyphes a pu jeter de nouvelles lumières sur le système religieux des Égyptiens. Je dois à .M. Charles Le .Normant, <|ui a suivi .M. Champollion enÉgj-pte, la note savante iju'on va lire. L'auteur, en traitant de la triade égyptienne, dit aussi quelques mots du taurobole. (Voyez la Préface de ces Éludes historiques.)

« La triade égyptienne , identiquement semblable à •' la triade indoue , repose sur une croyance pantbéisti- " que : les deux principes fondamentaux (.Arauion-Ka » et Mouth , la grande mère, dans la forme la plus éleo vée) représentent l'esprit et la matière; ils ne sont ■ pas même corrélatifs, car il est dit (|u'Animon est le 0 mari de sa mère ', ce qui veut dire que l'esprit est " une émanation de la matière préexistante , du chaos. >• Dans le Rituel funéraire ". la pièce capitale et le ré- ' sumé de la théologie égyptienne, Ammon dit à Mouth : " Je suis l'esprit, loi, tu es la matière; plus loin, dans •■ la prière adressée à Moitlh , sous la f jrnie secondaire « «le Neitli, on lit ces mots : Ammon est l'esprit divin, >< et toi, lu es le grand corps, Neilli, ijui préside dans « Sais, De leur union provient Chons . la plus haute •i manifestation de l'esprit , la troisième personne de la " triade thébaine. Chons est tellement le même que le • Logos de l'Inde , et même de la Perse , de Platon et

- de saint Jean , qu'à Thèbes, dans le temple (|ui lui est '■ dédié "", il est nommé Chons Thoth, c'est-à-dire pa- « rôle. Cette triple unité de Dieu se retrouve ainsi dans

- toutes les dégradations du théisme égyptien, jusqu'à <• la triple manifestation corporelle de Dieu dans les " personnes d'Osiiis, d'Isis et d'Horus. Puis vient un

• Sur le Pylôneduteaiple de CAonjàKarnak, 'appelé le jrand leinple du Sud, dans le grand ouvrage d'Egypte.

•• Irulsiéme piirtle, secliou III, truductiou commuulqute par M. Cbampulliiin.

"• Le mémeque il-dessus; le di-r- )iicr signe, qui est ribis, est le syiiil)0'e du dli-ii Tolh, et se résiiut piiouetiquirmi'iit daus le tnot. . .

loi, qui (Oiiimcnce tous les disiours «li'S dicui. . . .

parole d'Ammon- ^ ~ ^ n

«a , roi des dieux , ^ r I l\ ' • • • ^^ \ W

etc. ( /teu>elt;ne- «^^^ V / /l ^ZI Y* M /.' ment coiiim.iiil- ^~N >J v/.JZI3L.\ N^ 1

que parM.Chum- ^ ^ 7' '* ' /•

polliou. I

Les mages avoient une espèce de Trinité dans leur Mctris , Oromasis , et Arimanis , ou

0 personnage complémentaire , un résumé des formes « multiples de la Divinité, Ammon-Horus ou Borus- « Ammon , qui réunit les deux anneaux opposés de « cette chaîne immense, et renferme l'unité panthéisli-

• que du monde concentré dans les trois personnes de " l'esprit, de la matière et du verbe. Ammon-Horus est « le Pan des Grecs.

« La trinité chrétienne est fondée sur rexistence d'un « Dieu préexistant à la matière . qui a tiré le monde du « néant : ce Dieu se manifeste incessamment dans son i. fils; l'esprit est l'intermédiaire de cette manifestation. « qui , dans la triplicité , constitue l'unité de Dieu. On ■' voit donc que, pour établir un raj port de cette tri- « nilé à la triade égyptienne, il faudroit supposer dans « cette dernière l'abstraction du principe féminin et la

• lîivision de r<sprit en principe générateur et en esn prit proprement dit. La différence fondamen'ale des « deux doctiines a.pourbase l'opinion différente que les " panthéistes et les chrétiens professent sur l'origine « du mal : l'optimisme panthéistique le plus exalté ne « peut détruire l'inhérence du mal à la matière éter- " nelle, et par conséquent la nécessité du mal ; Nephtis, « la sœur d'Isis, partage sa couche entre Osiiis et Ti- » phon.

< Les premiers apologistes ont aussi attribué au désir « de contre-balancer l'influence des cérémonies cliré- « tiennes l'usage fréquent des sacrifices tam-oboliques , « à compter de la dernière moitié du second siècle de « notre ère. Mais il est plus que probable que ces sacri- « fices avoient une autre source que l'imitation des ri- « tes du baptême, ou même que l'idée de réhabilitation « d'oiila cérémonie baptismale est dérivée. La purifica « tien expiatoire par le sang est universelle dans les <> cultes de l'Orient ; on en retrouve la trace jusque X dans le Lévitique : Et sanguinem qui erat in altari as- » persit super Aaron et vestimenta ejus , et super Dlios ' iUiusac vestes eorum VIII, 30 . Tous les témoignages " anciens s'accordent à rattacher les tauroboles au culte " phrygien de Cybèle. Or, ce culte, bien qu'introduit à ' Rome deux cent sept ans a\aiit Jésus-Christ , ne fut ' longtemps que toléré, et ne passa tout à fait dans la : chose publique que sous le règne d'Antonin. M. de Boze * a très-bien rappelé les causes de la vénération < superstitieuse de cet empereur pour les mystères de ' Cybèle : il a montré en même temps que Faustine la ' mère étoit la première inipératiice (jui eût pris sur les I médailles le nom de mère des dieux- Or, le plus an- ' cien taurobole que nous trouvions constaté par ime ' inscription se rapporte à l'an 160 de Jésus-Christ, et a : été célébré pour la conservation des jours d'Antonin et de sa famille "; la plupart des monuments de ce genre ont, comme le précédent, une couleur politique. Que les idées de régénération répandues par le christiani!^nle daus tout le monde aient contribué à

* lum. Il des ilém. de VAcad. des Intcript. •• v.émoircs profilés.

KTIDES

Mitra , Oromase et Arimane. Platon semble indiquer la trinité dans le Timèe , YÉpinomis; et dans une lelti'e à Denis-le-Jeune , il énonce le Verbe de la manière la plus claire. Selon lui le Verbe très-divin a arrangé l'univers et Ta rendu visible '. Platon avoit emprunté le dogme de la Trinité de Timée de Locres , qui le tenoit de l'école italique. Les pythagoriciens avouoient l'existence du ternaire : le trois n'est point engendré et engendre toutes les autres fractions , d'où il prenoit , dans l'école pythagoricienne, la qualilication démembre sans mère. Les stoïciens professoient la même théologie , ainsi que le témoigne TertuUien qui cite Zenon et Cléanthes *.

Aux Indes et au Tliibet proprement dit, les livres sacrés mentionnent le Verbe et la Trinité. Enfin , les missionnaires anglois croient avoir retrouvé la Trinité jusque dans la religion des sauvages d'Otaïli ^.

Les principaux Pères de l'Église, presque tous sortis de l'école platonicienne , ont avoué que leur ancien maître s'étoit quelquefois approché de la pure doctrine : c'est ce qu'on voit dans Origène , dans TertuUien , dans saint Justin , saint Athanase '*, et dans saint Augustin. Ce dernier raconte qu'ayant lu les traités

« étendre l'usage des sacrifices tauroboliques , c'est ce Il qu'il est difficile de nier ; mais les apologistes eux-mê- « mes montroient la différence de principe , et par con- « séquent d'origine , qui existoit entre le baptême et le « taurobole : le sang du taureau , disoit Firmicus*, ne « racbète pas, il souille. C'est qu'effectivement l'idée de « réhabilitalion purifiante et celle d'expiation sanglante « appartiennent à deux systèmes opposés , dont le se- « cond a été aboli par le sacrifice de la grande victime « du christianisme. S'il étoit permis d'assigner une ori- " gine encore plus ancienne que les mystères de Cybèle « au sacrifice taurobolique , nous en retrouverions la « trace dans le mythe persan de Mithra et dans l'immo- ' iation du taureau , qui en est le symbole principal; « or, on sait que la religion de la mère des dieux n'est, « en grande partie, qu'une émanation des doctrines per- « sanes. »

' Plat., tom. II, pag. 986, in Epinomid.

' Tebtlll., A-pologet.

' Génie du Christianisme, tom. I, liv. i, cliap. m.

' S. Jl'stin, /épolog.; Origen. contr. Cels ; Tertcll., Afolog.; Atban., de Incarn. Ferbi Dti, pag. 85.

cité par M. de Boze.

des platoniciens , il y découvrit les vérités de la foi, relatives au Verbe de Dieu, telles qu'elles sont énoncées dans le premier chapitre de l'Évangile de saint Jean. Il fait observer que plusieurs platoniciens ayant entendu parler du christianisme , convinrent que le Messie étoit l'Homme-Dieu , en qui la Vérité permanente, l'immuable Sagesse s'étoit incarnée * . Platon avoit déclaré que , si le Juste venoit sur la terre , il seroit méconnu et crucifié. Une tradition confuse des incarnations du dieu indien s'étoit répandue à travers la Perse jusqu'au fond de l'Occident.

Constantin , dans la barangue que j'ai rappelée , signale Platon comme le premier philosophe qui attira les hommes à la contemplation des choses divines -.

Qu'un homme du génie de Platon ait approché de la vérité révélée par la force de sa pénétration , rien de plus naturel : les vérités de l'intelligence , comme toutes les autres vérités, nous sont plus ou moins accessibles , selon le plus ou le moins de supériorité de notre esprit. Mais la philosophie de Platon est mêlée de tant d'obscurités , de contradictions et d'erreurs , qu'il est difficile d'en tirer le système des chrétiens. Ensuite Aristobule, Josèplie, saint Justin, Origène , Eusèbe de Césarée ^, ont avancé et prouvé que Platon avoit eu connoissance des livres hébreux, qu'il y avoit puisé cette partie de sa philosophie si peu ressemblante à ce qui lui appartient en propre , ou plutôt à Pythagore : les exemplaires des idées et de l'harmonie des sphères.

Mais aucune induction raisonnable ne peut être tirée des doctrines qui ont eu cours après

• AiG., Confess.. lib. vn ; id., epist. CXVm.

- Constant, mag. in Oral Sanctor. cœt., cap. IX.

'Aristorll., apud Euseb.,lih.xm; Prœp. Evang., cap. XII; Joseph., lib. II, contra Jppion.; S. JvsT.,Jp<iloget.; Oric., lib. XII, cont. Cels.; Elser., lib XI, Prœp. Evang. in proœmio La version des Septante est postérieure au voyage de Platon en Egypte : mais il est prouvé par Aristobule {apvd Euseb.. lib. XIII , prœp. Evang., cap. x i , et par Déraétrius {in epist. ad Plorem. Eg. Heg. apud Joseph. Arist. et Euseb., que des parties considérables des livres hébreux étoient traduites en grec longtemps avant la version complète des Septante. (Voyez Défense des SS. Pères accusés de plato7iisme, liv. IV, pag. 618 et suivantes.) Baltus sur ce point a complètement raison contre Leclerc.

ravénement du Christ : le néoplatonisme , au Jieu d'avoir donné aux chrétiens la trinité,la liii auroit plutôt dérobée : Plotin et Porphyre ont rajusté leur système confus de triade sur le système positif et clair de la nouvelle relis'wn. Alors parutledoi^metrinitaire païen plus nettement énoncé, les trois dieux, les trois entendements, les trois rois réunis dans l'unité demiurgique. Les philosoplies avoient une ïrande admiration pour ces premières paroles de l'Évangile selon saint Jean : « Au commenrement âtoit le Verbe, ei le Verhe étoit en Dieu , et le Verbe étoit Dieu; ils disoient qu'il falloit les écrire en lettres d'or au frontispice des temples * ; saint Basile- assure qu'ils étoient allés jusqu'à s'emparer de ces paroles et à les insérer , comme leur appartenant, dans leurs ouvrages. Amélius , disciple de Plotin , est atteint et convaincu par Eusèbe de Césarée , Théodorel et saint Cyrille d'Alexandrie , d'être un plagiaire de l'Evangile de saint Jean, de cet apôtre qu'Amélius appelle dédaigneusement un Barbare ^. Théodoret compare les néoplatoniciens , imitateurs des fidèles ( et en particulier Porphyre ), à des singes et à la corneille d'Ésope ^.

Je ne puis que vous indiquer, dans ces Etudes, des sujets qui demanderoient un développement considérable. II conviendroit d'examiner si , avant le christianisme révélé, il n'y a pas eu un christianisme obscur , universel , répandu dans toutes les religions et dans tous les systèmes philosophiques de la terre ; si l'on ne retrouve pas partout une idée confuse de la Trinité , du Verbe , de l'Incarnation , de la Rédemption, de la chute primitive de l'homme; si le christianisme ne fit pas sortir du fond du sanctuaire les doctrines mystérieuses qui ne se transmettoient que par l'initiation; si, portant en lui sa propre lumière, il n'a pas recueilli

* Solebamus audire aiireis littcris conscribendum et... in locis eminentissiinis propoiiendum esse dicebat. (Al'O., de Civil. Z^d,lib. X, cap. xxix.)

' B&.siL., Hom. J6, in verba illa : In 'principio erat Ferbum.

' EUSEB., Prœ\). Evang., lib. XI, cap. xi\; Tiieod , Sermo XI, ad Grœc; CïRiLL. Alex , lib. VIII, in Julian.

* Tbeodor., Serm. vu. rd Crœc.

toutes les lumières qui pouvoient s'unir à son essence ; s' il n'a pas été une sorte d'éclectisme supérieur ; un choix exquis des plus pures vérités.

II y a longtemps qu'on s'est enquis du degré d'influence que la philosophie a pu exercer sur la doctrine des Pères de l'Église : d'un côté , on a soutenu qu'ils avoient transformé le christianisme moral des apôtres dans le christianisme métaphysique du concile de Kicée ; de l'autre, on a combattu cette assertion'.

Ceux qui vouloient défendre les Pères accusés de platonisme auroient pu faire valoir l'autorité même de Julien , qui prétend prouver la fausseté du système des chrétiens en leur opposant celui du chef de l'Académie : dans un passage d'une grande beauté de style et d'une grande élévation de pensée , il compare la création racontée par Moïse à la création telle que l'a supposée Platon. Le dieu de 3Ioïse, dit-il, n'a créé, ou plutôt n'a arrangé que la nature matérielle, le mon c/e des corps; il n'avoit aucune puissance pour engendrer la nature spirituelle , le monde animé , tandis que le dieu de Platon enfante d'abord les êtres intelligents , les puissances , les anges , les génies , lesquels créent ensuite , par délégation du Dieu suprême, les formes ou la nature visible qui les représente , les cieux , le soleil et les sphères qui sont les vêtements ou les images des puissances, des anges et des génies.

Le principe essentiel de l'âme est un des mystères sur lesquels on s'est fixé le plus tard ; les Pères hésitent et présentent différentes opinions : dans les neuvième , dixième et onzième siècles , le champ des discussions étoit encore resté ouvert sur ce point aux écrivains ecclésiastiques.

Tout ceci ne fait rien à la question fondamentale : fût-il possible de prouver que les doctrines du christianisme ont été plus ou moins connues antérieurement à son ère, il n'auroit rien à perdre à cette preuve. Je vous l'ai déjà dit : des esprits puissants ont pu at-

* Les lecteurs ([ui seroicnt curieux de connoitre à fond ceUe controverse peuvent lire ta Dejense des xaiiils Pères accusés tic ptalonismi' , par Baltiis. 1 vol. in-4", Paris, 17M ; Moshem., ac'.urbata per Plulonicos Ecclesin , ap. Cudworth. , System, intcll., tom. II, Lugd. Datav., 1783.

LïUDKS

teindre à des vérités mères, avant que ces vérités eussent été acquises au genre humain par une révélation directe. Loin de détruire la foi , ce seroit un nouvel et merveilleux argument en sa faveur; car alors il seroit démontré qu'elle est conforme à la religion naturelle des plus hautes intelligences.

Telles sont les relations qui existoient entre la philosophie et le christianisme. Quant au paganisme , le christianisme a pris quelques formules applicables à toute religion, quelques rites, quelques prières , quelques pompes qui n'avoient besoin que de changer d'objet pour être véritablement saintes : l'encens, les fleurs, les vases d'or et d'argent, les lampes, les couronnes , les luminaires , le lin , la soie , les chants, les processions, les époques de certaines fêtes, passèrent des autels vaincus à Tautel triomphant. Le paganisme essaya d'emprunter au christianisme ses dogmes et sa morale ; le christianisme enleva au paganisme ses ornements : le premier étoit incapable de garder ce qu'il déroboit; le second sanctifioit ce qu'il avoitravi.

L'apostasie du cousin de Constance , d'abord soigneusement cachée à la foule , fut donc connue d'un petit nombre de philosophes et de prêtres qui attendoient la réhabilitation des anciens jours , comme des hommes , étrangers au monde oîi ils vivent, rêvent parmi nous l'impossible retour du passé. Cependant, le secret du changement de Julien ne put être si bien gardé , qu'il n'en transpirât quelque chose au dehors. Il nous reste une lettre de Gallus , de l'an 551 ou 552 , dans laquelle le césar fait mention des bruits répandus dans Antioche. « On prétendoit, écrit-il à Julien alors en lonie , que vous aviez abandonné la religion i\e nos ancrtres pour embrasser l'hellénisme , mais j'ai été promplement détrompé. OEtius m'a dit que vous étiez au contraire plein de zèle pour bâtir des oratoires , et que vous vous plaisiez aux tombeaux des martyrs. Gallus appelle le christianisme la religion de ses ancêtres : saint Grégoire de Nazianze le nomme Vancieune reiigioiK Que le monde romain étoit changé ! combien avoit été rapide la conquête de l'Evangile !

Mais si le christianisme avoit fait de pareils progrès extérieurs , le développement de sa

p u issance intérieure n'étoit pas moins étonnan t . Déjà l'on pouvoit reconnoître son caractère universel , non-seulement dans le sens de sa diffusion parmi les peuples , mais dans le sens de sa convenance avec les diverses facultés de l'homme : le voilà expliquant , à l'aide du plus beau langage, les idées les plus sublimes , ce christianisme qui fut prêché par des esprits obtus, de grossiers compagnons sans éducation et sans lettres. Comment Pierre le pêcheur avoit-il produit Grégoire lepoëte, Basile le philosophe, Jean bouche d'or l'orateur ? C'est que Jésus le Christ étoit derrière Pierre l'apôtre , et que le Verbe incréé contenoit la vertu de la parole humaine : fils de Dieu, source de toutes lumières et de tous biens , il les distribuoit à ses serviteurs en proportion des besoins successifs de la société , donnant à propos la simplicité ou l'éloquence, la force des mœurs ou les clartés del'esprit. De cette croix si rude , de ce bois qui ne présenta d'abord à l'adoration de l'univers qu'un gibet et un condamné, découlèrent graduellement les perfections de l'Essence divine.

Julien , parvenu à l'empire , publia un édit de tolérance universelle. Les évêques et les prêtres, à quelque communion qu'ils appartinssent , ariens , donatistes , novatiens , eunomiens, macédoniens , catholiques, furent également protégés par celui qui les méprisoit tous, et quiespéroitles affoibliren les divisant. Néanmoins , il fait lui-même observer qu'il rappela les évêques exilés à leurs foyers , non à leurs sièges. Il assembloit les chefs des sectes , et quand ils s'emportoient , il leur crioit : « Écoutez-moi ! les Franks et les Allamans (I m'ont bien écouté'. » Dans ses lettres il recommande la modération envers les chrétiens , mais c'est en grimaçant qu'il conserve l'impartialité philosophique ; sa haine perce à travers sa tolérance affectée , et lui arrache des mots sanglants.

Athanase , par une préférence méritée , fut excepté de l'amnistie de Julien. « Il seroit dan- « gereux, » dit l'apostat dans sa lettre aux habitants d'Alexandrie, « de laissera la tête du « peuple un intrigant , non pas un homme , « mais un petitavorton sans valeur, qui s'estime

' Audite me , quem Alamani audierunt et Franci.

HISTORIQUES

« d'autant plus grand qu'il appelle plus de « dangers sur sa tPte ' . » Et dans une lettre à Ecdicius, préfet d'Egypte, Julien ajoute : « Les <i dieux sont méprisés. Chassez le scélérat <i Athanase ; il a osé, sous mon règne, confé- « rer le baptême à des femmes grecipies d'une << naissance illustre-. »

Eunape ne nous laisse aucun doute sur la sincérité religieuse de Julien : il suffit d'ailleurs de lire ce qui nous reste des ouvrages de cet empereur, aussi singulier comme homme, qu'extraordinaire comme prince, pour se convaincre qu'il éloit païen de bonne foi. Il avoit pris dans les initiations et les sociétés secrètes un degré d'enthousiasme qui alloit jusqu'à interpréter les songes et à croire aux apparitions.

Au lever et au coucher du soleil, il immoloit une victime à Apollon, sa divinité favorite : il croyoit à la trinité des platoniciens ; le soleil ctoit pour lui le Logos , le fils du Père souverain , le Verbe brûlant qui inspire la vie à l'univers. La nuit , Julien honoroit la lune et les étoiles auxquelles s'unissent les âmes des héros. Dans les grandes solennités, il aimoit à jouer le rôle de sacrificateur et d'aruspice.

« Le beau spectacle que de voir l'empereur « des Romains fendre le bois, égorger les vic- « times, consulter leurs entrailles, soufUer le <i feu des autels en présence de quelques vieil- " les femmes, les joues bouffies, excitant la « risée de ceux-là même dont il désiroit s'atti- « rer les louanges ! » Aux fêtes de Vénus, il jnarchoit entre deux troupes de prostitués de l'un et de l'autre sexe , affectant la gravité au milieu des éclats de rire de la débauche , élargissant ses épaules , portant en avant sa barbe {)ointue , allongeant de petits pas pour imiter la marche d'un géant. Saint Chrysostome * doute que la postérité veuille croire à son récit; il adjure de la vérilé de ses paroles les vieillards qui l'écoutoient, et qui pouvoient avoir été témoins de ces indignités.

' k'XX' &vOfxa7:l(7xoi i-^zX/,i. Quod si nc ille quideni vir c>t. sed conteniptiis lioniuncio. (Jllian., cpist. VI.)

- Qui aususest in meo regno feminas Graîcoruni illustres ad baptismuiii ifnpeilere. fJULiAN., cpist. VI.)

' C'est à Aiitioclie(|ue dirysostome pailoit ainsi. .\minien lui-même dit à peu près la même chose, lib. .\.\II, cap. XIV.

L'empereur faisoit toutes ces choses comme souverain pontife, dignité attachée chez les Romains à la souveraineté politique. 11 épuisoit l'état pour les frais d'un culte que rien ne pouvoit rétablir. Il offroit en holocauste des oiseaux rares , cent bœufs étoient quelquefois assommés à imseulautel dans un seul jour. Les peuples disoientque, s'il revenoit vainqueur des Perses , il détruiroit la race des taureaux. 11 ressembloit en cela , selon la remarque d'Ammien Marcellin , au césar Marcus à qui les bœufs blancs avoient écrit ce billet : « Les « bœufs blancs au césar Marcus , salut : c'est « fait de nous si vous triomphez ' . »

De magnifiques présents étoient prodigués par Julien aux sanctuaires célèbres , à Dodone, à Delphes , à Délos. En arrivant à Antioche , son premier soin fut de sacrifier sur la cime du mont Cassius. Il apprit avec une sainte joie que le gouverneur de l'Egypte avoit retrouvé le bœuf Apis. Il fit déboucher , à Daphné , la fontaine Castalie ; mais , en visitant ce lieu renommé par sa beauté , il eut un grand sujet de douleur : le bois de lauriers et de cyprès n'étoit plus qu'un cimetière chrétien ; Gallus y avoit déposé le corps de saint Babylas « Je me figu- (1 rois d'avance , dit Julien , une pompe magni- '< fique : je ne revois que victimes , libations , 'I parfums , chœurs de beaux enfants , dont « l'âme étoit aussi pure que leur robe étoit « blanche. J'entre dans le temple , je n'y trouve

« ni encens , ni gâteaux, ni victimes J'in-

'< terroge le prêtre , je demande ce que la ville « sacrifiera aux dieux dans cette fête solen- « nelle. » — «Voici une oie que j'apporte de ma " maison, » me répondit-il 2.

Les temples détruits par le temps ou par les chrétiens furent réparés. Julien fut le Luther païen de son siècle; il entreprit la réformation de l'idolâtrie sur le modèle de la discipline des chrétiens. Plein d'admiration pour la fraternité évangélique , il désiroit que les païens se liassent ainsi d'un bout de la terre à l'autre : il vou -

* Le texic de cette plaisanterie et en grec dans Animieu. (Voir la note des savants éditeurs, Amm., in-fol. Liigd. Balav., 1695.) On a appliqué cette épigraniiiic à Marc-Aurèle.

- Misoyognn.

1 oit que les prêtres de riiellénisme eussent la A ertu des prêtres de la croix , qu'ils fussent comme eux irréprochables , que comme eux ils prêchassent la pitié, la charité, l'hospitalitc. II ordonna des prières graves et régulières à heures fixes , chantées à deux chœurs dans les temples ; enfin il se proposoit de fonder des monastères d'hommes et de femmes , et des hôpitaux. " Ne devons-nous pas rougir que les Galiléens, '< ces impies, après avoir nourri leurs pauvres, « nourrissent encore les nôtres laissés dans « un dénùment absolu ' ? » Saint Grégoire de Nazianze remarque que ces imitateurs de chrétiens ne se pouvoient appuyer de l'exem- [»le de leurs dieux , et qu'il y avoit contradiction entre leur morale et leur foi.

Le zèle que Julien avoit pour le paganisme , il l'avoit pour la philosophie : il aimoit un rhéteur de la même tendresse qu'il chérissoit un augure. Lors de sa rupture avec Constance , il s'étoit flatté que Maxime accourroit dans les Gaules. Il revenoit de sa dernière expédition d'outre-Rhin, il demandoit partout, chemin faisant, si quelque philosophe n'étoit point arrivé : il avise de loin un cynique ; il le prend pour Maxime ; il est ravi de joie : ce n'étoit qu'un autre philosophe, ami de Julien-. Ne

* Sed quid est caiisae, cur in hisce, période ac si nihil ampliiis opus esset, conquiescatiius. ac non potius convertamus oculos ad ea, quilnis impla christianorutn leligio creverit, id est, ad benignitatem in peregriiios, ad ciirain ab illis in mortuis sepeliendis positani , et ad

«anctimoniam vitœ quarn simulant Ndin turpe

profecto est,cumnenioexJudaeismendicet et inipii Galilœi non suos modo, sed nostros quoque aiaiit, ut nostri auxilio, quod a nobis ferri ipsis debeat, destituti videantur. (.Iclian., epist. XLIX.)

'Ce détail se trouve dans une lettre au philosopbe Maxime. Julien nous fait connoitre Besançon dans cette lettre, comme Paris dans le Minopogon.

Ad Gallos revertens, circumspiciebam , et percontabar de omnibus qui iliinc venirent , num quis philoso- [tbus, num quis scholasticus, aut paliio penulave indulus, eo appulisset. Cum autemVesontiouem(BizsvT(eova, Besançon) appropinquarem (est autem oppidulum nunc refcctiim , magnum tamen olini , et magnificis templis iirnatum, mœnibiis tirniissimis, et loci natura munitum, pro|iten'a (juod cingitur bubi ( AavovËij, Doubs) : <st(|ue, ut in mari , rupes excdsa, prnpcmoduin ipsis avibus inaccessa, nisi (jua flumcnambieiis tanquam littora quajdam liabet projecta); cum, inquani, prope abessein ab bac urbe, vir quidam cynicus cum pera et baculo mild occiirrit. Eum ego cum cniiniis aspexisscuii.

croit-on pas voir un empereur chrétien humiliant sa pourpre devant un anachorète , ou un chevalier de la croisade baisant la manche de Pierre l'Ermite ?

Mais Julien ne fut pas plus heureux avec les philosophes qu'avec les prêtres : ils se corrompirent à la cour. Maxime et quelques autres sophistes acquirent des fortunes scandaleuses ; ils démentirent par leurs mœurs la rigidité de leurs doctrines : Chrysanthe , Libanius et Aristomène se tinrent seuls dans une louable réserve. Julien avoit eu saint Basile pour compagnon d'études à Athènes ; il essaya de [l'attirer au- {»rès de lui : le philosophe chrétien , dans sa solitude , repoussa l'amitié du philosophe païen sur le trône.

« Aussitôt, dit saint Chrysostome (rudement « traduit par Tillemont) , aussitôt que Julien (I eut publié son édit pour le rétablissement de " l'idolâtrie , on vit accourir , de toutes les « parties du monde, les magiciens, les enchanci teurs , les devins , les augures , et tous ceux « qui faisoient métier d'imposture et d'illusion : " de sorte que le palais se trouvoit plein de « gens sans honneur et de vagabonds. Ceux « qui depuis longtemps étoient réduits à la der- « nière misère , ceux qui pour leurs sorcelleries " et maléfices avoient langui dans les prisons « et dans les minières , ceux qui trahioient à (I peine une misérable vie dans les emplois les " plus bas et les plus honteux ; tous ces gens , <i érigés en prêtres et en pontifes , se trouvoient " en un instant comblés d'honneurs. L'empe- « reur , laissant là les généraux et les magis- <t trats , et ne daignant pas seulement leur par- " 1er, menoit avec lui , par toute la ville , des <• jeunes gens perdus de débauche, et des cour- " tisanes qui ne faisoient que sortir des lieux « infâmes de leurs prostitutions. Le cheval de « l'empereur et ses gardes ne le suivoient que (I de fort loin ; pendant que cette troupe infâme « environnoit sa personne et paroissoit avec le « premier rang d'honneur, au milieu des places « publiques , disant et faisant tout ce qu'on << peut attendre de gens de cette profession. »

teipsum esse putavi: cura accessit propius, a te omnino illum venire suspicatus sum. Est autem mibi quidem ille amicus, multum tamen iiifra expectationein meani. (JuLiAN., epist. XXXVin.)

IJISTORIQCES.

L'apostasie conduisit Julien au fanatisme , et du fanatisuie à la persécution : quand l'homme a commis une faute qu'il suppose irréparable , l'orgueil lui fait chercher un abri dans cette faute même. Julien essaya deux choses difliciles : réchauffer le zèle des idolâtres pour un culte éteint ; provoquer des chutes parmi les chrétiens. Embauclieur de la cupidité et de la foiblesse , il offroit de l'or et des honneurs à l'apostasie : il échoua contre la foi fervente et contre la foi tiède. Lui-même se plaint de ne trouver presque personne disposé à sacrifier ; il avoue que son discours hellénique au sénat chrétien de Bérée , loué pour la forme , n'eut aucun succès pour le fond ; il gourmande les habitants d'Alexandrie d'abandonner les dieux d'Alexandre pour un Yerbe que ni eux , ni leurs pères , n'ont jamais vu'. Chrysanthe usa de modération envers les chrétiens , prévoyant que leur culte ne tarderoit pas à triompher. L'ancien monde et le monde nouveau repoussèrent Julien ; l'un dans sa décrépitude , eût vainement essayé de se redresser comme un jeune homme ; l'autre, adolescent vigoureux, ne se put rabougrir en vieillard.

La mission du césar-âpotre auprès des soldats eut le sort qu'elle devoit avoir dans les camps. Il ordonna aux officiers de quitter la foi ou l'épée : Valentinien déposa la dernière qui lui laissa la main libre pour saisir la couronne. (^)uant aux légions, celles de l'Occident, composées de Gaulois et de Germains, s'accommodèrent fort du vin , des hécatombes et des bœufs gras- ; on laissa aux légions de l'Orient le labarum ; mais on effaça le monogramme du Clirist : l'idolâtrie se trouva cachée dans une confusion lâche et habile des emblèmes de la guerre et de la royauté.

L'empereur résolut de rebâtir le temple de Jérusalem , afin de confondre une prophétie sur laquelle les chrétiens s'appuyoient. Des globes de feu , s'élançant du sein de la terre , dispersèrent les ouvriers. L'entreprise fut abandon-

Hlunc verof|uein nciiuevns. neque patres vrstii \i- (lere Jesum Dcuiii esse verbum creditis oportere. (Ju- LUN., epist. LI.j

* Petiilaut(;.s arite omncs et Ci lise... Angebantiir crrcmoiiiarutn ritus iiiiimloife cmu impeusaruiii aiuplitii- Uine ante hac innsitata et gravi. ''Amm.)

née * ; elle étoit peu digne d'un esprit philosophique. Dernier témoin de l'accomplissement des paroles du maître , j"ai vu Jénisalem : ISon reliuqueiur lapis super hq)idem.

Enfin Julien défendit aux fidèles d'enseigner les belles-lettres , c'étoit surtout par les enfants que l'Évangile s'emparoit des pères : « Laissez " les petits venir à moi ! — Ou n'expliquez « point , disoit l'empereur dans son édit , les 'I écrivains profanes , si vous condamnez leurs <i doctrines ; ou , si vous les expliquez , approu-

* Le texte d'Ainmien Marcellin que je vais citer a fort embarrassé Gibbon , et avant lui Voltaire : un miracle affirmé par un païen étoit en effet une cliose fâcheuse ; il a donc fallu avoir lecouis à la physique. « Julien, dit judicieusement Tabbé de LaBletterie, et « les philosophes de sa cour mirent sans doute en œuvre « ce qu'ils savoient de physique pour dérober à la Divi- " nité un prodige si éclatant. La nature sei t la religion « si à propos qu'on devroit au moins la soupçonner de « collusion. » M. Guizot , dans son excellente édition françoise de l'ouvrage de Gibbon, indique aussi quelques lois de la physii|ue par lesquelles on pourroit expliquer, jusqu'à un certain point , l'apparition des feux qui chassèrent les ouvriers de Julien. M. Tourlet, paxun calcul chronologique, établit que le phénomène arrivé à Jérusalem ne fut que le même tremblement de terre qui menaça Constantinople, et dévasta Nicée et Mcomédie pendant le troisième consulat de Julien , en 362. Je suis trop ignorant pour disputer rien aux faits, et n'ai pas assez d'autorité pour les interpréter ou les combattre; je les rapporte comme je les trou\e. Sozomène, Rufin. Socrate, Théodoret , Philostorge , saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome et saint Ambroise, confirment le récit d'Animitn Marcellin. Julien lui-même avoue qu'il avoit voulu rétablir le temple : Templum illitd tnnto interralloa ritinis excilure voluerim. En creusant les fondements du temple nouveau, on acheva de détruire les fondements de l'ancien temple, et l'on confirma les oracles de Daniel et de Jésus-Christ par la chose même qu'on faisoit pour les convaincre d'imposture. Au rapport de Philostorge (liv. VllI , cap. vi), un ouvrier travaillant aux fondements du temple trouva, sous une voûte, au haut d'une colonne environnée d'eau , l'Evangile de saint Jean. Uien de plus positif que le texte d'Ammien ; le voici : Ambitiosum quondaiu apud Ilierosolymani templum , quod post niulta et internée! va cerlamina , obsidente Vespasiauo posteaque Tito, aegre est expugnatum, instaurare sumptibus cogitabat immodicis : negotiumque maturandum Alypio dederat antiocheiisi, qui olim Britanuias curaverat pro priefectis. Cum itaque rei idem fortiter instaret Alypius, juvarettiue provincia; rector. metuendi globi flariunarum prope fundanienta crebris assultibuserumpentes, fecere locum, exustis aliquoties operantibus, inaccessum; hocqiie modo elementodestinatius reiicUente, cessavit inceptuni. (Amm., lib AXIII, cap. I.)

LTCDl-S

« vez leurs sentiments. Tous croyez qii'llo- « mère , Hésiode et leurs semblables sont dans « Terreur : allez expliquer Matthieu et Luc « dans les églises des Galiléens'. »

Les maîtres chrétiens, privés des chaires d'éloquence et de belles-lettres , eurent recours à un moyen ingénieux pour prouver qu'ils n'étoient point des rustres, obligés de se tenir dans la barbarie de leur origine , comme disoit Julien. Ils composèrent (et l'usage en fut continué), sur des thèmes de morale et de théoloi,Me , et sur des sujets tirés de l'histoire sainte , des hymnes , des idylles , des élégies , des odes, des tragédies , et même des comédies. 11 nous reste bon nombre de ces poèmes qui ouvrent des routes nouvelles au talent , appliquent l'art des vers aux aspérités de la haute métaphysique , et plient la langue des muses aux formes des idées, comme elle l'avoii été de tout temps à celles des images 2.

Ce coup fut pourtant rude aux chrétiens : les beaux génies qui combattoient alors pour la foi auroient mieux aimé subir une persécution sanglante : ils ne s'en peuvent taire , ils reviennent sans cesse sur cette iniquité ; et comme le siècle au milieu des Barbares armés étoit philosophique et littéraire , les païens même n'applaudirent pas à l'ordre de Julien; Ammien le traite d'injuste^

Les controverses religieuses ou politiques commencent ordinairement par les écrits, et

< Sin in Deos sanctissimos putant ab illis aiictoribns peccatum esse, eaiit in Gaiilaeoi-nni ecclesias, ibique Mattiiajum et Lucam interpretentur. (Julun., epist. XLII.)

^ Saint Grégoire de Naziaiize seul a composé plus de trente mille vers. Trois ne ses poèmes sont sur la virtjinité, plusieurs sur sa vie et sur les maux qu'il a xoulferlx ; quehpies-uns accusent les mœurs du clergé et le luxe des femmes; d'autres font l'éloge des moines. Les poèmes intitulés : des Calamilés de mon Âme, de. In Grandeur et de la Misère de i Homme, les Secrels de sai7U Grégoire , sont admirables par la bauteur du sujet et la beauté de l'expression : il y a aussi beaucoup «le vers sur le respect dû aux tombeaux. Le< deux Apollinaire, le père et le lils, se signalèrent par leur combat poétique contre l'édit de Julien. La premier mit en vers liéroîques l'histoire sainte jusqu'au règne de Saiil ; il prit pour modèles de ses comédies, de ses tragédies et de SCS odes pieuses, Ménandre, Euripide et Pindare : le second expliqua, dans des dialogues à la manière de l'iiton, les évangiles et la doctrine des apôlri;s.

= Lib. XXII, cap. X.

finissent par les armes ; il en fut autrement lors de la révolution qui a fait voir le premier et l'unique exemple d'un changement complet dans la religion nationale d'un grand peuple civilisé. On tua d'abord les chrétiens dans dix batailles rangées , les dix persécutions générales , et les chrétiens livrèrent leur tète sans essayer de se défendre par la force; mais ils. sentirent de bonne heure la nécessité d'écrire, pour affirmer leur innocence et assurer leur foi. C'est au christianisme que l'on doit la liberté de la pensée écrite ; elle coûta cher à ceux qui en firent la conquête : on dédaigna d'abord de leur répondre autrement qu'avec des griffes de fer et les ongles des lions. Quand l'Évangile eut gagné la foule , le polythéisme, obligé de renoncer à la guerre de l'épée, accepta celle de la plume : l'idolâtrie se réfugia aux deux extrémités opposées de la société, les ignorants et les gens de lettres. Les philosophes, les rhéteurs, les poètes, les grammairiens, tinrent ferme au paganisme avec les hommes rustiques ; les premiers par orgueil de la science, les autres par la privation de tout savoir. Depuis le troisième siècle de l'ère chrétienne jusqu'à l'abolition complète de l'idolàtrie , vous n'ouvrez pas un livre de philosophie, de religion, de science, d'iiistoire, d'éloquence , de poésie , où vous ne trouviez le combat de deux religions. Sous Julien vous rencontrez Libanius , Edésius , Priscus , Maxime, Sopâtre, orateurs et sophistes ; Andronic et Delphide , poètes ; Ammien Marcellin et Aurélius Victor, historiens ; Mamertin , panégyriste ; Oribase, médecin, et Julien luimême , orateur, poète et historien ; tous combattant contre Athanase, Basile, les deux Grégoire de Nysse et de Nazianze , Diodore de Tarse , orateurs , philosophes , poètes , historiens ; César ius, médecin et frère de Grégoire de Nazianze, Prohérésius, rhéteur, lequel aima mieux abandonner sa chaire à Athènes que d'être excepté de l'édit qui défendoit aux chrétiens d'enseigner.

Julien préluda aux persécutions qu'il méditoit par une espèce d'apologie du paganisme : en innocentant ses dieux et en condamnant le Dieu qu'il avoit quitté, il justifioit indirectement son apostasie. Au milieu des soins qu'exigeoit de lui son empire , il trouva le

mSTORlQlI'S.

temps de dicter l'ouvrage dont saint Cyrille nous a conservé une partie dans la réfutation qu'il en a faite.

Julien remonte jusqu'à Moïse, compare son système sur la création du monde à celui de Platon, et donne la préférence au dernier.

Dieu, après avoir fait l'homme, dit : « Il n'est » pas bon que l'homme soit seul : » et il crée la femme qui perd l'iiomme.

Que penser du serpent*^qui parle? dans quelle langue parloit-il? comment se moquer après cela des fables populaires de la Grèce ?

Dieu interdit à nos premiers parents la connoissance du bien et du mal ; il leur défend de toucher à l'arbre de vie dans la crainte qu'ils viennent à vivre toujours : blasphèmes contre Dieu, ou allégories. Alors pourquoi rejeter les mythes philosophiques?

Dieu choisit pour son peuple les Hébreux. Comment un Dieu juste a-t-il abandonné toutes les autres nations ? Chez les Grecs , le dieu créateur est le roi et le père commun des hommes.

Julien remarque qu'il y a peu de nations dans l'Occident propres à l'étude de la philosophie et de la géométrie : les temps sont bien changés.

Vous voulez que nous croyions à la tour de Babel, et vous ne voulez pas croire aux géants d'Homère , qui entassèrent trois montagnes les unes sur les autres pour escalader le ciel !

Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires ; le Dieu des Hébreux est un Dieu jaloux qui n'en souffre point d'autre. Galiléens, vous donnez un prétendu fils à ce Dieu qui ne le connut jamais.

Quel est ce Dieu toujours en courroux, qui, voulant punir quelques hommes coupables, fait périr cent mille innocents'? Comparez le législateur des Hébreux aux législateurs de la Grèce et de Rome, aux grands hommes de l'Egypte et de la Babylonie.

Qu'est-ce que ce Jésus suborneur des plus vils d'entre les Juifs , et qui n'est connu que depuis trois cents ans, ce Jésus qui n'a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n'est de gué-

* Il est curieux de trouver dans les arguments de Julien tous les arguments de Voltaire.

rir quelques boiteux et quelques démoniaques? Esculape est un tout autre sauveur de l'humanité.

L'inspiration divine envoyée par les dieux n'a qu'un temps ; les oracles fameux cessent dans la révolution des âges.

Les Galiléens n'ont pris des Hébreux que leur fureur et leur haine contre l'espèce humaine : ils ont renoncé au culte d'un seul Dieu pour adorer des hommes misérables ; comme la sangsue , ils ont sucé le sang le plus corrompu des Juifs, et leur ont laissé le plus pur.

Jésus et Paul n'ont pu prévoir les chimères que se formeroient un jour les Galiléens; ils ne pouvoient deviner le degré de puissance où ceux-ci parviendroient un jour. Tromper quelques servantes , quelques esclaves ignorants, Paul et Jésus n'avoient pas d'autre prétention.

Peut-on citer sous le règne de Tibère et de Claude des clirétiens distingués par leur naissance ou leur mérite ?

L'eau du baptême n'ôte point la lèpre et les dartres, ne guérit ni la goutte, ni la dyssenterie ; mais elle efface l'adultère , la rapine , et nettoie l'âme de tous les vices.

Si le Verbe est Dieu, venant de Dieu, comment Marie, femme mortelle, a-t-elle enfanté un Dieu?

Ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc, n'ont osé dire que Jésus fût un Dieu ; mais quand dans la Grèce et dans l'Italie un grand nombre de personnes l'eurent reconnu pour tel, qu'elles eurent commencé à honorer les tombeaux de Pierre et de Paul , alors Jean déclara que le Verbe s'étoit fait ciiair, et qu'il avoit habité parmi nous. Cependant quand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout le mal.

Alennent après ceci quelques considérations sur le sacrifice d'Abraliam.

Plusieurs choses vous auront frappé dans cet ouvrage tronqué de Julien. Le miracles de Jésus-Christ y sont avoués , les hommages rendus aux tombeaux de saint Pierre et de saint Paul reconnus , le silence des oracles attesté. Saint Jean, y est-il dit, a fait toxit le mal. Cela signifie qu'il a énoncé la doctrine du Verbe et qu'il n'y a pas moyen de soutenir que cette doctrine , établie par le disciple bien-aimé ,

hTCDES

a été empruntée deux siècles plus tard à 1 erole d'Alexandrie : du reste l'attaque est foible. Julien ne veut voir ni ce qu'il y a de sublime dans les livres de Moïse , ni d'ineffable dans rÉvangile ; ses raisonnements tournent à la gloire de ce qu'il prétend ravaler. Comment se fait-il que sous Claude et sous Tibère, à la naissance même de l'ère cbrélienne, le christianisme comptât à peine pour néophytes quelques servantes et quelques esclaves, et qu'immédiatement après, l'apôtre Jean voie la Grèce et l'Italie couvertes de clu'étieus et honorant les tombeaux de Pierre et de Paul? Julien ne s'aperçoit pas qu'il prête , par ce rapprochement, une nouvelle force au miracle de l'établissement du christianisme. La cause humaine de la propagation étonnante de la foi , c'est que la première de toutes les vérités , la vérité qui enfante toutes les autres, la vérité de l'unité d'un Dieu , étoit venue détrôner le premier de tous les mensonges , le mensonge qui engendre toutes les erreurs, le mensonge de la pluralité des dieux. Une fois cette vérité répandue dans la foule après une absence de plusieurs milliers d'années , elle agit sur les esprits avec son essentielle et négative énergie.

Julien , persécuteur d'une nouvelle sorte , affecta de substituer au nom de chrétien celui de Galiléen, dont s'étoient déjà servis Épictète et quelques hérésiarques. Joignant la moquerie à l'injustice, il dépouilloit les disciples de l'Evangile en disant : « Leur admirable loi leur « enjoint de renoncer aux biens de la terre « afin d'arriver au royaume des cieux; et nous, <i voulant gracieusement leur faciliter le « voyage, ordonnons qu'ils soient soulagés du « poids de tous les biens. » Quand les chrétiens s'osoienl plaindre, il répondoit : « La vocation <i d'un chrétien n'esl-elle pas de souffrir? »

Beaucoup d'édifices païens avoient été détruits sous le règne de Constance, d'autres changés en églises. Julien força le clergé de rendre les uns et de relever les autres : les intérêts acquis , se trouvant attaqués, produisirent des désordres. Marc , évèque d'Aréthuse, à la tête de son troupeau , avoit renversé un temple : trop pauvre pour en restituer la valeur, on saisit le prélat en vertu de la loi romaine qui livre aux créanciers la personne du débiteur insolvable. Battu de verges, la barbe

arrachée, le corps nu et frotté de miel, le vieillard, suspendu dans un filet , fut exposé, sous les rayons d'un soleil ardent, à la piqûre des mouches. Marc avoit dérobé Julien enfant aux fureurs de Constance , comme Joad avoit soustrait Joas aux mains d'Athalie : il fut traité de même que Joad , par le prince ingrat envers le pontife et infidèle à Dieu qui l'avoient sauvé.

Décidé à rendre au temple et au bois de Daphné son ancienne pompe, Julien fit enlever les reliques de saint Babylas du cimetière chrétien; le peuple se mutina ; le temple d'Apollon fut brûlé. L'empereur , irrité , ordonna à son oncle Julien, comte d'Orient, et apostat comme lui, de fermer la cathédrale d'Antioche, et de confisquer ses revenus. Le comte mit en interdit les autres églises, souilla les vases sacrés , et condamna à mort saint Théodoret. Gaza, Ascalon, Césarée, Héliopolis, la plupart des villes de Syrie, se soulevèrent contre les chrétiens, non par ardeur religieuse, mais par cupidité, liaine et envie. Après avoir déterré les morts on les tua vivants ; on traîna dans les rues des corps déchirés : les cuisiniers perçoient les victimes avec leurs broches , les femmes avec leurs quenouilles ; les entrailles des prêtres et des recluses furent dévorées par des cannibales, ou jetées mêlées d'orge aux pourceaux. Quelques serviteurs du Christ périrent égorgés sur les autels des dieux'. Mais il est une chose difficile à croire, même sur le témoignage de deux saints et de deux hommes illustres ^ : le lit de l'Oronte, des puits , des caves , des fossés , des étangs demeurèrent encombrés, disent-ils, par les corps des martyrs nuitamment exécutés , ou par ceux des nouveau-nés et des vierges que l'empereur immoloit dans ses opérations magiques. Les premiers chrétiens avoient été accusés de sacrifier des enfants : la calomnie étoit renvoyée à Julien.

Théodoret raconte que Julien, marchant sur la Perse, vint à Carrhes où Diane avoit un temple ; il se renferma dans ce temple avec

< SOZOJIEN., lib. V; THEOdoB., lib. IX; Gbeg. Naz.. or, IX.

' Chrtsost., eonf. gent.; Grec. Xaz., ibid.; TnEOD., ibid.

HISTORIQUES

quelques-uns de ses confidents les plus intimes; lorsqu'il en sortit, il en fit sceller les portes, y mit des gardes, et défendit de laisser pénétrer personne dans l'intérieur de l'édifice jusqu'à son retour : il ne revint point. On rouvrit le temple; qu'y trouva-t-on? Une femme pendue par les cheveux, les mains déployées, et le ventre fendu. Julien, en cherchant l'avenir dans le sein de cette victime, y avoit fait, entrer la mort : elle y resta pour lui'.

Le sincère fanatisme de ce prince et la familiarité des Romains avec le meurtre qu'autorisoit l'ancien droit paternel , le droit de l'esclavage, le pouvoir du glaive, et celui du juge souverain dans le chef ahsolu de l'Eml»ire, donnent de la vraisemblance au récit de Théodoret: Ammien , admirateur de Julien, l'accuse d'avoir été plus superstitieux que religieux. Auguste et Claude avoient défendu les sacrifices humains ; mais , dans la législation du despotisme , ce qui est interdit au peuple est permis au tyran : le prince qui crée le crime , qui fait la loi et l'applique , est audessus de l'un et de l'autre.

Julien méditoit contre les chrétiens un plan de persécution digne d'un sophiste; il en avoit remis l'exécution à son retour de la guerre des Perses : il lui falloit un triomphe pour faire de l'injustice avec de la gloire. Exclusion des Galiléens de tous les emplois, interdiction des tribunaux, nécessité d'offrir de l'encens aux idoles afin de conserver le droit de plaider ou même d'acheter du pain ^ : tel étoit le dessein que la haine philosophique, la jalousie littéraire et l'amour-propre blessé avoient inspiré à l'apostat. Unirait caractéristique de l'histoire du peuple qui nous occupe , est cette privation de la justice toujours ordonnée , comme la plus grande peine qu'on pût infliger à un citoyen. La société, chez cette nation magistrale , étoit pénétrée de la loi , et incorporée avec elle : les fastes de l'Empire étoient un grand recueil de jurisprudence, le monde romain un grand tribunal.

'TnEOU., lib. III, cap. xxi.

' TuEODOK., llb. m, cap. xxui î'ïiozoM. lib. IV; Grec. Naz., or. III.

Julien régna vingt mois seize ou vingt-trois jours depuis la mort de Constance. Enflé de ses succès contre les Franks, fier des ambassadeurs qu'il recevoit des peuples les plus éloignés, tels que ceux de la Taprobane, il refusa la paix que lui offroit Sapor. Ce roi des rois que la tiare avoit coiffé jusque dans la nuit du sein maternel, ce frère du soleil et de la lune ', poursuivoit avec acharnement les chrétiens , peut-être par animosité contre le frère aîné dont il avoit usurpé le trône, Hormisdas l'exilé et le chrétien : on a évalué à deux cent quatrevingt-dix mille le nombre des victimes immolées dans les états de Sapor. Celui qui vouloit détruire les disciples de l'Évangile par la loi , et celui qui les livroit à l'épée, alloient en venir aux mains : la Providence armoit l'apostat contre le persécuteur. Julien se croyoit si sûr de la victoire qu'il refusa l'alliance des Sarrasins : il traita avec hauteur Arsace , roi d'Arménie , dont il réclamoit néanmoins l'assistance; A rsace professoit le christianisme. Une grande famine, augmentée encore par une fausse mesure sur les blés , avoit régné à Anlioche, le rassemblement d'une nombreuse armée accrut le fléau. Quelque chose sembloit pousser Julien ; et , dans une entreprise militaire d'une si haute importance, on ne reconnoissoit plus ses talents accoutumés. Il avoit dédaigné d'attaquer les Goths : c'étoit la Perse qu'il se flattoit de conquérir comme Alexandre ; il n'eut que la gloire d'y mourir comme Socrate : toujours en présence de ses souvenirs, ses actions les plus nobles ne paroissoient que de hautes imitations. Il lioit de grands projets pour l'Empire, et surtout contre la croix y à cette conquête espérée : l'homme , dans ses desseins , oublie de compter l'heure qu'il ne verra pas.

Julien s'avança dans le pays ennemi , et , comme s'il eût craint que sa pliilosophie n'eût fait soupçonner son courage , il s'exposoit sans ménagement. Il se laissa tromper par des transfuges, brûla sa flotte sur le Ti;,'re, hésita sur le chemin (pi'il avoit à prendre, car il vouloit voir la plaine d'Arbelles : bientôt manquant de vivres, harcelé par la cavalerie des Perses, il est

* Fratersolisct liinae.

ETUDES

obligé de commencer la retraite. Près de succomber avec son armée , il donnoit encore à Fétiideet à la contemplation les heures les plus silencieuses de la nuit : dans une de ces heures solitaires, comme il lisoit ou écrivoit sous la tente, le génie de l'Empire, qu'il avoit déjà vu à Lutèce avant d'avoir été salué auguste , se montra à lui : il étoit pâle , défiguré , et s'éloigna tristement en couvrant d'un voile sa tête et sa corne d'abondance'. Julien se lève, s'empresse d'offrir une libation aux dieux : il aperçoit une étoile qui traverse le ciel et s'évanouit -; le pieux serviteur de l'Olympe croit reconnoître dans ce météore l'astre menaçant du dieu Mars. Le lendemain, lorsqu'il combattoit sans cuirasse à la tète de ses soldats, une javeline lui rase le bras, lui perce le côté droit et pénètre dans la partie inférieure du foie : il tombe de cheval , défaille , et quand il rouvre les yeux , il juge, malgré les soins de Ihabile Oribase , que sa blessure est mortelle.

Un général atteint au champ de bataille expire sur des drapeaux , noble lit , mais que l'honneur accorde souvent à ses fidèles. Ici se présente un spectacle sans exemple : Julien , étendu sur une natte recouverte d'une peau , sa couche ordinaire, est entouré de soldats et de sophistes; sa mort est la mort d'un héros, ses paroles sont celles d'un sage. « Amis, dit-il, le <i temps est venu de quitter la vie : ce que la (I nature me redemande, débiteur de bonne « foi, je le lui rends alègrement. Toutes les « maximes des philosophes m'ont appris com- « bien l'âme est d'une substance plus fortunée <| que le corps. Je sais aussi que les immortels " ont souvent envoyé la mort à ceux (jui les « révèrent, comme la plus grande récompense. " Les douleurs insultent aux lâches, et cèdent « aux courageux. Jespère avoir conservé sans

' Vldit squalidius , ut contessus est proxitnis, spociom iUam geiiii publici, ((uam cuin ad augustiuii surgeret culinen corispexit inGalliis. vt'lata cuni capilecormicopia per aulœa tristius discedentem. (Amm., lib. XXV, cap. II.)

» Flagrantissimatnfacem cadcnli similem visam , aeris parle sulcata evanuisse existiinavit : horroretiue perfusus est , ne ita aperte minax Martis apparueiit sidus. (/d., ihid.}

« tache la puissance que j'ai reçue du ciel et « qui en découle par émanation. Je remercie " le Dieu éternel de m'enlever du monde au « milieu d'une course glorieuse. Celui qui dé- « sire la mort lorsque le temps n'en est pas « venu , ou qui la redoute lorsqu'elle est op- (I portune, manque également de cœur...

" Je n'ai plus la force de parler. Je m'abs- (I tiens de désigner un empereur , dans la « crainte de me tromper sur le plus digne, ou « d'exposer celui que j'aurois jugé le plus ca- « pable si mon choix n'étoit pas suivi : en fils « tendre et en homme de bien, je souhaite que " la république trouve après moi un chef intè- (' gre *. I)

Après avoir ainsi parlé d'une voix tranquille, il disposa de ses biens de famille en faveur de ses intimes, et s'enquit d'Anatolius, maître des ofiices. Le préfet Salluste répondit qu'Anatolius étoit heureux- : Julien comprit qu'il avoit été tué, et il déplora la mort d'un ami , lui si indifférent à la sienne! Ceux qui l'entouroient fondoient en larmes. Julien les réprimanda, disant qu'il ne convenoit pas de pleurer une âme prête à se réunir au ciel et aux astres. On lit silence, et il continua de discourir de l'excellence de l'âme avec les pliilosophes Maxime et Priscus. Sa blessure se rouvrit ; il demanda un peu d'eau froide, et expira sans efforts au milieu de la nuit ^. Il n'étoit âgé que de trente-trois ans ; il avoit été vingt ans chrétien ■'.

S'il est vrai , comme on l'a voulu faire entendre, et comme le caractère de l'homme porteroit à le soupçonner, que Julien , calculant les événements de sa vie , avoit préparé d'avance son discours de mort , on n'a jamais si bien répété un si grand rôle ; l'acteur égaloit le personnage qu'il représentoit. Les deux religions, en présence, luttèrent de prodiges dans les versions opposées des derniers moments de l'empereur. Théodoret, Sozomène, le compila-

* AMM.,lil). XXV, cap. Ul.

- Beatum fuisse... inteilexitoccisura. (Amm., lib. XXV, cap. III.1

» Medio noctis horrore vita f'acilius est absolutus. (AMM., lib. XXV, cap. III.)

* JULUN., eiiist. Li. La Bletlorie ne lui en donne qne trente et un , et se trompe avec Thistoricn Socrate.

HISTORIQUES

teur des actes du martyre de saint Théodoret, prêtre d'Antioche, disent que Julien blessé reçut son sang dans ses mains , et le lança vers le ciel en s'écriant : « Tu as vaincu , Galiléen ' ! » D'autres prétendent qu'il se vouloit précipiter dans une rivière, afin de disparoître comme Romulus, et de se faire passer pour un dieu. D'après les actes de Théodoret , ce ne furent point des Perses, mais des anges sous la figure des Perses , qui combattirent Julien -. La manière dont il périt devint encore un objet de controverse : les Komains assuroient que la javeline avoit été lancée par un Perse , les Perses par un Piomain. Libanius avance , dans un de ses ouvrages , que l'empereur fut tué en trahison comme Achille^ ; dans un autre il semble accuser le chef des chrétiens, qui, selon Gibbon, ne pouvoit être que saint Athanase * . La vie de saint Basile et la Chronique d'Alexandrie contiennent l'iiistoire d'une vision de ce saint , de laquelle il résulteroit que Mercure , martyr de Cappadoce , avoit frappé Julien par ordre de Jésus-Christ^. Didyme,

* Aiunt illum , xTilnere accepte , statim haustum manu sua sanguinemincalumjecisse, lia;c dicentem : Vicisti, Galilaee ! (Soz., lib, ni, cap. xxv , pag. 147.)

^ Et cuin omnia se obtinuisse putasset , subito ci irruit multitudo exercitus angelorum. (Passion. S. Theodor. presbyt.)

' Dolo enim mortuus est, sicut Achilles. (Lib. pro Templis , pag. 2'<. Genevae , 1634.)

* Gibbon suit l'opinion de La Blctterie : le dernier remarque qu'on avoit, d'après une phiase de Libanius, soupçonné saint Basile et saint Grégoire de Niizianze , mais que cette phrase désigueroit plutôt saint Athanase. Seize ans après la mort de Julien , Libanius ne craignit point de renouveler une accusation qui, d'ailleurs, étoit sans preuve . dans un discours adressé à l'empereur Théodose. Sozomène (lib. VI, cap. il j fait honneur à quelques chrétiens zélés de la mort de Julien , et compare ces héros inconims à ces Grecs généreux qui se dévouoient autrefois pour la pairie. Libanius est si peu d'accord avec lui-même, (pi'ildit positivement, dans un autre discours (orat. H, pag. 238 , ([ue Julien avoit été tué par un Aquemeuide, un Perse.

' Per nocturnam speciem , Basilius, C-esarciE episcopus , vidit cfrlos apertos et Christuni Salvatorem in solio pro tribunal! sedentem magnoque clamore vocantem :tMerrurl, abi, occide Julianum imperatorem, illum hostem christianorum. • Sanctus ergo Mercurius stan» coram Domino , lorlcam ferream indutus , accepto a Domino mandate evanult ! rursus visus adstare ad tribunal Domini exclamavit : «Julianusimperatorexpi-

célèbre aveugle, Julien Sabbas , fameux solitaire, eurent des révélations de la même natme. Didyme aperçut en songe des guerriers montés sur des chevaux blancs courant dans lair et qui s'écrioient : » Dites à Didyme « qu'aujourd'hui, à cette heure même, Julien « a été tué '. » Sabbas entendit une voix qui prononçoit ces mots : « Le sanglier sauvage (I qui ravageoit la vigne du Seigneur est « étendu mort 2. ,, Libanius , demandant à un chrétien d'Antioche : « Que fait aujourd'hui le « fils du charpentier? ■> — « Un cercueil, » répondit le chrétien ^.

La plupart de ces faits sont contestés et très-contestables; mais il s'agit moins de la critique historique à cette époque, que de la peinture du mouvement des esprits.

Les païens furent consternés en apprenant la fin prématurée du restaurateur de l'idolâtrie. (I Je me souviens, dit saint Jérôme, qu'é- " tant encore enfant et étudiant la grammaire, « lorsque toutes les villes fumoient des feux « des sacrifices , la nouvelle de la mort de Ju- « lien se répandit tout à coup. Un philosophe (I s'écria : Les chrétiens déclarent que leur " Dieu est patient , et rien n'est plus prompt " que sa colère'' ! »

Grégoire de Nazianze commence et termine ses invectives contre Julien par une sorte

ravit uti imperasti , Domine ». {Chronicon Alexandrinum, pag. 693-69 '<.)

* Equos candidos per aerem discurrentes sibi videre visus est, virosque ipsisinsidentes, ita clamantes audire: « Nuntiate Didymo , hodie Julianum hac ipsa hora perenqjtum esse. » (SozOM.. HLloi: ecdes.^ lib. VI, cap. 11, pag. 318.)

^ Suem agrestem, vastatorem vineaî Domini mor-

tuiim jacere. (Theodob., lib. III, cap. xxix, pag. 637. Lutetia; Parisiorum , 1642.)

" Iste fabri filius arcam ei ligncam parât ad tumuluni. fSozosiEN., Hist. eccles.; Jllun. , cap. 11, pag. 319.) L'histoire de saint Mercure , dont on a fait un chevalier Mercure , est devenue le sujet d'un drame du moyen âge.

■• Dum adhuc essem puer, et in grammaticae ludo exercerer, omnesque urbes victimarum sanguine poliuerentur, ac subito in ipso persecutionis ardore Juliani nuntiatus esset interitus, eleganter unus de cthnicis : aQuomodo. iu(|uit, chrislianidicunt Deum suuni esae patienicm... niliil iracundius, nihil hoc furore prisentius ! » (S. HiEROi't., Comment., lib. II , cap. m, in Habacuc, pag. 243-244.)

cVh)Tnne où respire une joie aussi féroce qu'éloquente :

« Peuples , écoutez ! soyez attentifs , vous tous qui habitez l'univers ! j'élève de ce lieu , comme du haut d'une montagne , un cri immense. Écoutez, nations! écoutez, vous qui êtes aujourd'hui, et vous qui viendrez demain ! Anges, puissances , vertus, écoutez ! La destruction du tyran est votre ouvrage. Le dragon, l'apostat, le grand et redoutable génie, l'ennemi du genre humain, qui répandoit partout la terreur, qui vomissoit des blasphèmes contre le ciel , celui dont le cœur étoit encore plus souillé que la bouche n'étoit impure, est tombé ! Cieux et terre, prêtez l'oreille au bruit de la clîute du persécuteur.

« Venez aussi, généreux athlètes, défenseurs de la vérité , vous qui avez été donnés en spectacle à Dieu et aux hommes ! approchez , vous qui fûtes dépouillés de vos biens ; accourez , vous qui , injustement bannis de votre patrie terrestre , avez été arrachés des bras de vos femmes et de vos enfants; enfin , je convoque à ces réjouissances tous ceux qui confessent un seul Dieu , souverain maître de toutes choses. C'est ce Dieu qui a exercé un jugement si éclatant, une vengeance si prompte ; c'est le Seigneur qui a percé la tête de l'impie. Dans les saints transports qui m'animent, il n'est point de paroles qui répondent à la grandeur du bienfait. Nous verrons un jour combien les supplices de Julien damné sont au-dessus de ce que l'esprit humain se peut figurer de tourments. O homme, qui te disois le plus prudent et le plus sage des hommes, voilà l'oraison funèbre que Grégoire et Basile prononcent sur ton cercueil ! O toi, qui nous avois interdit l'usage de la parole, comment es-tu tombé dans le silence éternel * ? »

Si Antioche se réjouit par des festins et des danses ; si la victoire de la croix fut non-seulement célébrée dans les églises , mais sur les théâtres; si l'on s'écrioit : Où sont vos oracles, insensé Maxime ^ ? à Carrhes, le courrier por-

* Greg. Naz., Or. cont. Julian. Ce beau mouvement, Venez aussi , généreux athlètes , a été visililement imité parBossuet clans l'admirable apostrophe qui termine l'Oraison funèbre du grand Condé.

» Nec in ecclesiis solum ac martyriis , cuncti tripudia-

teur du fatal message fut lapidé ' ; quelques villes placèrent l'image de Julien parmi celles des dieux , et lui rendirent les honneurs divins 2.

Libanius se voulut percer de son épée ^ , et se résolut à vivre pour travailler à l'apologie d'un prince dont Grégoire de Nazianze devoit écrire la satire : la louange est plus à l'aise que le blâme sur im tombeau. Tel est l'emportement du fanatisme, qu'un saint, un Père de l'Église, un homme supérieur par ses talents , n'a pas craint d'avancer que Julien avoit fait empoisonner Constance.

Le corps de Julien , transporté à Tarse , fut enterré en face du monument de Maximin- Daïa : le chemin qui conduit aux défilés du mont Taurus séparoit les sépulcres des deux derniers persécuteurs des chrétiens ■*.

Les funérailles eurent lieu selon les rites du paganisme : des bouffons chantoient des airs funèbres; un personnage représent oit le mort , et les baladins prenoient plaisir, au milieu de leurs danses et de leurs lamentations, à se moquer de la défaite et de l'apostasie de l'ennemi des théâtres'.

Le chrétien Grégoire de Nazianze plaint la ville de Tarse, condamnée à garder la poussière de l'adorateur des démons; poussière qui s'agitait, et que la terre rejeta®.

bant . sed iu ipsis etiam theatrisvictoriam crucisprsdicabant... Omnes siquidem juneti simul clamabant : Ubinam sunt vaticinia tua, Maxime stulte? (Tbeodoh., lib. m, cap. XXVIII, pag. 147-t48.)

^ Et Carrheni tantum pereepere dolorem morte Juliani nunliata , ut eum qui nuntium hoc adtulerat , lapidibus obnierent. iZosiM., lib. III, pag. 39. Basileae.)

- Pleroe(|iieurbes illumdeorumfigurisrepraesentarunt. atque ut divos honorant. (Lib., Orat, x, tom. 1 , p. 530. Lutetic-e.ies?.)

' In ensem ociilos conjeci , quasi vita acerbior omni jugulatione mihi futura esset. (Lib.. Fif., pag. 43.)

^ Porro cadaver Juliani , cum Merobandes , et qui cum illo erant , in Ciliciam déportassent , non consulto , sed casu quodam e regione sepulchri in quo Maximini ossa erant condita deposuerunt , via publica duntaxat loculos eorum a se invicem séparante, (Poilostobg., Bist. ecdesiast., lib. vm, pag. 3U. Parisiis, 1673.)

^ Mirai et bistriones eum ducebant probris a scenapetitis, ac ludibriis incessebant, eique fidei abjurationem et cladem vitx-que finem exprobrantes. (S. Gregor., Theologi. oratio v, tom. i , pag. 139. Lutetiae, 1778.)

6 Ut miiii quispiam narravit nec ad sepulturam as-

IIISTORIQLI'S.

Page 1