‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 153 sur 201 · MERCURE · texte numérisé non relu

MERCURE

Ne crains rien, il est apprivoisé.

LE MARCHAND

Ami , de quel pays es-tu ?

DIOGÈNE

De tous pays.

LE MARCHAND

Quelle est ta profession ?

DIOGliNE.

Rlédecin de l'âme, héraut de la liberté et de la vérité.

LE MARCHAND

Maître, si je t'achète, que m'apprendras-tu?

DIOGÈNE

Je t'enfermerai avec la misère, tu ne te soucieras ni de parents ni de patrie; tu quitteras la maison de ton père ; tu habiteras quelque masure, quelque sépulcre , ou , comme moi , un tonneau. Ton revenu sera dans ta besace jjleine de rogatons et de vieux bouquins : tu disputeras de félicité avec Jupiter; si l'on te fouette, tu n'en feras que rire.

LE MARCHAND

11 faudroit que ma peau fût une écaille d'huître ou de tortue.

DIOGÈNE

Toiçi ma doctrine : trouver à redire à tout , avoir la voix rude comme un chien , la mine barbare, l'allure farouche et sauvage , vivre au miheu delà foule comme s'il n'y avoil personne, être seul au milieu de tous, préférer la Vénus ridicule, et se livrer en public à ce que les autres rougissent de faire en secret. Si tu t'ennuies, tu prendras un peu de ciguë et tu t'en iras de ce monde : voilà le bonheur; en veux-tu?

IIISTUP. IQLE5.

Après Diogône , pour lequel on donne clenx oboles, Mercure fait venir Arislippe ; il est ivre et ne peut répondre. ^lercure explicpie sa doctrine : ne se soucier de rien, se serv ir de tout , chercher la volupté nimporle où.

Heraclite et Démocrile, abrégé de la sagesse et de la folie , succèdent à Arislippe : l'un rit , l'autre pleure. Démocrile rit parce que tout est vanité , et que l'homme n'est qu'un concours d'atomes produits du hasard. Heraclite pleure parce que le plaisir est douleur, le savoir ignorance, la grandeur bassesse, la santé infirmité, le monde un enfant qui joue aux osselets, et se tourmente pour un songe. Heraclite regrette le passé , s'ennuie du présent et s'épouvante de l'avenir.

Jupiter fait semondre Socrate.

LN MVRCHA.XP.

Qu'es-tu ?

SOCUATE.

Amateur de petits garçons et maître es arts d'aimer*.

LE MARCHAND

Dans ce cas , mon fds est trop beau pour que je te confie son éducation.

SOCRATE

Je ne suis pas amoureux du corps , mais de l'esprit : quand je dormirois avec ton fils , il ne se passeroit rien de déshonnète.

LE MARCIIA.Xn.

Cela m'est fort suspect . . .

SOCRATE

Je le jure par le chien et le platane.

LE MARCHAND

Quelle est ta doctrine ?

SOCRATE

J'ai inventé une république, et je me gouverne d'après ses lois.

LE MARCHAND

Que fait -on dans ta republique?

SOCRATE

Les femmes n'y appartiennent pas à un seul inari; chaque homme peut avoir commerce avec elles toutes.

• Le texte est plus net :

Tlv.tiepv.Try.i îïju, -/.vÀ a^yp^ç rie ip'jyrixà.

(Ll'C. 7'ilni: ytiirl.. pnj. 19.".)

LE MARCHAND

Les lois contre l'adultire sont-elles donc

abrogées ?

SOCRATE

Niaiseries.

LE MARCHAND

Et qu'as-tu statué pour les beaux et jeunes garçons ?

SOCRATE

Ils deviendront le prix de la vertu , et leur amour sera la récompense du courage.

Socrate est vendu deux talents.

Épicure vient après Socrate : C'est, dit Mercure, le disciple du grand rieur Démocrite, et du grand débauché Ari.stippe ; il aime les choses douces et emmiellées.

Chrysippe le stoïcien, à la barbe longue et aux cheveux courts , est présenté aux criées comme la vertu même, et le censeur du genre humain. Chrysippe est le seul sage, le seul riche, le seul éloquent , le seul beau , le seul juste; il explique au marchand ébahi qu'il y a des choses principales et des choses moins principales , des accidents et des accidents d'accidents ; il lui prétend enseigner les syllogismes . Le moissonneur, le dominant, Vélectra, le masqué; il lui prouve que lui marchand ne connoît pas son père , qu'il est une pierre ou un animal , un animal ou une pierre ' .

Le péripatéticien succède au stoïcien : H sait combien de temps vit un moucheron ; à (luelle profondeur les rayons du soleil pénètrent dans la mer , et quelle est l'âme des huit! es -. Le dialogue se termine à Pyrrhias ( pour Pyrrhon) .

LE MARCHAND

Que sais-tu , Pyrrh.ias ?

LE PHILOSOPHE

Rien"'.

LE MARCHAND

Comment rien?

* Lapis est corpus : nonne et animal corpus est? Tu vcro lapis et animal. (Lccux., Hlnr. /iuct., pag. 197.;

3 Qunm profunde sol radios erniltol In mare : L>eiilr]uequaleni aiilmam baheant ostra.

(M., cag. «08)

5 Ourfav. (Id..ihid.)

ETL'DES

LE PHILOSOPHE

Parce que je ne sais pas s'il y a quelque chose.

LE MARCHAIND.

Est-ce que nous n'existons pas ?

LE PHILOSOPHE

Je ne sais * .

LE MARCHAND

Et toi, n'existes-tu pas ?

LE PHILOSOPHE

Je le sais encore moins ^.

LE MARCHANO.

Je viens de t'acheter : n'es-tu pas à moi ?

LE PHILOSOPHE

Je m'abstiens et je considère ^.

LE MARCHAND

Suis-moi , tu es mon esclave.

LE PHILOSOPHE

Qui le sait ?

LE MARCHAND

Ceux qui sont ici.

LE PHILOSOPHE

Est-ce qu'il y a quelqu'un ici ?

LE MARCHAND

Jeté prouve queje suiston maître. (Il le bat

LE PHILOSOPHE

Je m'abstiens et je considère.

Lucien, dans ÏHermotine ouïes Sectes, achève de ruiner l'écliafaudage de l'orgueil de l'homme.

Ainsi se montroient , flétris et vaincus du temps, ces philosoplies jadis l'honneur de l'humanité, ces sages qui, au milieu des nations souillées et matérialisées , a\ oient conservé les vérités de la science , de la morale et de la religion naturelle , jusqu'à ce qu'ils se corrompissent avec la foule, et par l'infirmité même de la sagesse.

Voilà la société romaine : ses générations étoient mûres ; les Barbares se présentoient comme les faucheurs qui nous viennent des provinces éloignées pour abattre nos foins et nos blés ; les chrétiens et les païens alloient tomber sur les sillons , selon le poids de leur valeur respective. L'homme attaché aux joies

* Ou(?£ TouTO oîoa. (LuciiN., Vitav. Auct., pag. t08.)

' TloX-j iJ.a).Xo-j ETi TO\)T, (xyw(i>. {Id., pag. 109.)

» {ld.,ibid.)

de la vie ne voyoit approcher le Frank, le Goth, le Vandale, qu'avec les terreurs de la mort, tandis que l'anachorète , le prêtre , l'évèque , cherchoient comment ils adouciroient les vainqueurs et comment ils feroient des calamités publiques un moyen d'enrôler de nouveaux soldats sous l'étendard du Christ.

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