‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 152 sur 201 · AH · texte numérisé non relu

AH

KïlDES

Si ces iniquités et ces folies n'apiiaiteiioient qu'à un seul homme , il n'en faudroil rien conclure des mœurs d'un [»euple ; mais Élaj^abale n'avoit fait que réunir dans sa personne ce qu'on avoit vu avant lui , de[)uis Auguste jusqu'à Commode. Se faut-il étonner ([u'il y eût alors dans les catacombes de ]\ome , dans les sables de la Thébaïde , un autre peuple (|ni , par des austérités et des larmes , appelât la création d'un autre univers? Ces cochers du Cirque, ces prostituées des temples de Cybèle, qui faisoient rougir la lune ' de leurs affreux débordements, ces poursuivants de testaments, ces empoisonneurs , ces Trimalcions , toute cette engeance de ramphithéàtre, toute cette race jugée et condamnée devoit disparoître de la terre.

L'impureté n'étoit pas le fruit particulier de l'éducation des tyrans , nn privilège de palais , une bonne grâce de cour ; elle étoit le vice dominant de la terre [laïenne , grecque et latine. La pudeur comme vertu, non comme instinct , est née du christianisme : si quelque chose pouvoit excuser les anciens, c'est que, ne remontant pas plus haut que le penchant animal , ils n'avoient pas de la chasteté l'idée (jue nous en avons.

Des savants , dans Athénée , examinent doctement quand l'amour pour les jeunes garçons commença. Les mis le font remonter à Jupiter, et les autres à Minos qui devint amoureux de Tiiésée ; les autres à Laïus qui enleva Chrysippe, fils de Pélops son hôte. Hiéronyme, le péripatéticien , loue cet amour, et fait l'éloge de la légion de Thèbes ; Agnon , l'académicien , rapporte que chez les Spartiates il étoit licite à la jeunesse des deux sexes de se prostituer légalement avant le mariage.

Dans le dialogue des Amours, qui n'est vraisemblablement pas de Lucien, l'auteur introduit sur la scène deux personnages, Chariclès et Callicratidas ; ils plaident dans un bois du

amplius, et sic vccladis est: sf'd pleruinfiiie nudas, cum niiduin ill.E tralieicnt. (Lampiîîd. pag. m. ) Scobe

auri porticuni stiavit ut fit de aurosa

arena. (/rf. pag. H2.)

« Inquc vices cqultanl , ar, luiin Ipste, movetitur.

(Jiv., sa(.M.)

tenijïle de Cnide , l'un Tamovu' des femmes , l'autre l'amour des garçons : Lycinus et Théomneste sont juges du débat. Chariclès , attaquant son adversaire après avoir fait l'éloue des feunnes , lui dit : « Ta victime souffre, et " pleure dans tes odieuses caresses ' ; si l'on 'I permet de tels désordres parmi les hommes, » il faut laisser aux Lesbiennes leur stérile vo- " luplé '-. 11

Callicratidas prend la parole ; il repousse quelques-uns des arguments de Chariclès : « Les lions n'épousent pas les lions , dis-tu ? <i c'est que les lions ne philosophent pas ^. » Callicratidas fait ensuite une peinture satirique de la femme : le matin , au sortir du lit , la femme ressemble à un singe ; des vieilles et des servantes , rangées à la file comme dans une procession , lui apportent les instruments et les drogues de sa toilette , un bassin d'argent , une aiguière , un miroir , des fers à friser , des fards , des pots remplis d'opiats et d'onguents fK)ur nettoyer les dents , noircir les sourcils , teindre et parfumer les cheveux ; on croiroit voir le laboratoire d'un pharmacien. Elle couvre à moitié son front sous les anneaux de sa chevelure , tandis qu'une autre partie de cette chevelure Hotte sur ses épaules. Les bandelettes de sa chaussure sont si serrées qu'elles entrent dans sa chair ; elle est moins vêtue qu'enfermée sous un tissu transparent qui laisse voir ce qu'il est censé cacher. Elle attache des perles précieuses à ses oreilles , des bracelets en forme de serpents d'or à ses poignets et à ses bras ; une couronne de diamants et de pierreries des Indes repose sur sa tète ; de longs colliers pendent à son cou ; des talons d'or ornent sa chaussure de pourpre ; elle rougit ses joues impudentes afin de dissimuler sa pâleur. Ainsi parée, elle sort pour adorer des déesses

' Principio quideni dolores ac lacrymne oboriuntur, Tibi per t'inpiis dol(n' aliipiiJ reiui^it, iiihil iiuicquam, ut aiuiit, moleste l'eceris. voluptas autoin ne idia quidein. (LuciANi Amores , pag. 372. Lutetia; Paiisiomm , an. 16)3.)

^ Congrediantur et itiœ inter se mutuo Tribaduni cbsOL-nitatis istius passim ac libeie vagetur. (/d., ihid )

'Non amant sese leoncs, nec enim philosuphantiu'.

Ouz EOMiji i£ovr£ç, ouds yap tpO.oaotpo-jtsi-j.

( Id., ibii. pag 37C.)

liiSToUIQlKS.

iST

inconnues el fatales à son mari. Ces adorations sont suivies d'initiations mal famées et de mystères suspects ' . Elle rentre el passe d'un bain prolonjîé à une table somptueuse ; elle se i^orjïe d'alimcnls , elle f;oùte à tous les mets du bout du doigt. Un lit voluptueux lallend ; elle s'y livre à un sommeil inexplicable , si c'est un sommeil ; et quand on sort de cette coucbe moelleuse , il faut vite courir aux Ibermes voisins -. »

De cette satire, Callicratidas passe à l'éloge du jeune bomnie : " U se lève avant l'aurore, se plonge dans une eau pure , étudie les maximes de la sagesse, joue de la lyre, dompte sa vigueur sur des coursiers de Tbessalie, et lance le javelot : c'est Mercure , Apollon , Castor. Qui ne seroit l'ami d'un pareil jeune bomme'^? L'amour étoil le médiateur de l'amitié entre Oreste et Pylade ; ils voguoient ensemble sur le même vaisseau de la vie '' : il est beau de s'exciter aux actions béroiques par une triple communauté de plaisirs, de périls et de gloire. L'âme de ceux cpii aiment de cet amour céleste babite les régions divines , et deux amants de cette sorte reroivcnt , après la vie, le prix immortel de la vertu 'K » Callicratidas exprime

' Etiamcoronacaput circumcirca ambit, lapillisiiulicis stell:ita, pretiosa aiitein de cervicibus nionilia dépendent. Impudentes et iain gênas rubefaciiint illilis fucis.

Nenipe slaliin e donio egiessœ, sacrili-

cia taciiint aicana et absqiie \iris suspecta mysteria. (LuciAM /Imorex, pa:;. 57'J.)

■'■ Uonii statim pr.ilixa bahica ac sumptnosa quidcm ne lauta nieiisa. P(jstcai|uani eniin niinis <|iiam repleta; tiierint sua ipsaruni giilositate , sutninis diiçitis vehit iiiseiibentes apposiloruin iinum<iaod(inc dégustant. Et diversoruni corpornni somnos et niulieln-itaie lectnin refertuin, ex qiio suigens st.itim lavacro opus liabet. {Id., ihid.) Ce latin ne rend pas le texte grec.

' Mane surgrns ex lecto, post<|nani residentem in ocnlis somnuni reliiiuuni aqua simplici abstersit. Ilii apta atque sonora lyra. Tliessali equi illi cuiœ sunt, ac breviter jnventuteni domant ac subjugant, in pace niedita-

tnr res beliicas, evii)rando jacula Onomodo

vero, non aniaret iilnin in paUcstris (piidiMn Mercniiuin, inter lyras autem Apollineni , e(jnitatoreni vero Castorem?

* Amor Orestcm et Pyladem conjunxit : atqnc in uno eaîdemqne vitœ navigio simul navigaïunt.

» Etiani ajther post terrain excipil eos (pii hœc seetanlur: illi autem meliori fato niorientes. virtutis pneniiuin Iiuc incorruptibile consequuntur. ( Luciani Antoius, pag. 583.)

ici l'opinion de Plalon , et de Socrate, déclaré le plus sage des bommes !

Licinius juge le procès : il laisse les femmes aux bommes vulgaires , et les petits garçons aux pbilosopbes. Tbéomneste rit de la [«étendue piu'eté de l'amour pbilosopliicpie , et finit par la peintiu'e d'une séduction dont les nudités sont à peine supp(»rtables sous le voile de la langue grecque ou latine.

Les plus grands personnages de la Grèce et les plus liantes renonimées passèrent sous le joug de ces dégradantes passions. Alexandre fit rougir ses soldats de sa familiaritc; avec reunu(|ue Bagoas. Périclès vivoit publiquement avec la fenune de son fils ' ; il défendit devant les tribunaux Cimon accusé d'inceste avec sa sœur Elpinice , et El[)inice devint le prix de l'éloquence tarée du triompbant orateur -. Sopbocle sort d'Atbènes avec un jeune garçon qui lui dérobe son manteau ; Euripide se raille de Sopbocle , et lui déclare (ju'il a possédé pour rien la même créature '^ Sopbocle lui répond en vers : » Euripide , ce fut le " soleil et non un jeune garçon qui me dé- 'I pouilla en me faisant éi»rouver sa cbaleur ; <i l'our toi, c'est Borée (jui t'a glacé dans les " bras d'une femme adultère ''. » Le sale Diogène dansoit avec l'élégante Laïs qui se livroit à lui ; et le voluj)lueux Aristip[)e , amant de Laïs , approuvoit le partage. Sur le tombeau de Dioclès, déjeunes garçons célébroient cbaque année la fête des baisers : le plus lascif obtenoit la couronne ^ : Dioclès avoit été un

' Ati!::\. \\h XIII, cap. v.

■ Ul.,ih.d.

' Sopiioclem venustuni puernm extra mœnia civitatis duxisseut cuni eo coiret, euini|iie Soplioclis piMiula dircpta discessisse. Euripides cacliinnans per linlibrinin dixit illo se atiqnandu pnero usuni fuisse, veruni sibi furlo niliilanussutn. (Athen., pag. GO'*.)

•• Hoc ubi Sophocles audiit, in Euripidem epigramma scriiisit Iiujusniodi :

Sol <iuidein,o Kmipiilt's.non puer, mm me tcpef.ircret Veste iiudavil : tibi vero alleiiuiu Uiorcin osculaiill Intesslt Boreas, elc.

UAïc^ Y,-/ ojzacç. V.-ofA-wr,, oç, ,7.: -/'urtuM'i , eto.

(■Atiie.>.. r)<iiiiiosupli., pag. l'O/».)

* ^)ui(|ue labra lobrls dulclus applliavcrll,

Is coronls oneialusad suain malrcin reverlltiir.

iTilÉuc, Hljlt; XII. I

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I^TCDKS

infâme. Athénée nous apprend encore le rôie (jue jouoient les courtisanes , et Lucien , les leçons qu'elles se donnoient entre elles : Aspasie , Pliryné, Laïs, Glycère, Flora, Gnathène, Gnatliénion, Manie et tant d'autres, sont devenues des personnages mêlés aux plus graves comme aux plus beaux souvenirs de l'histoire, des arts, et du génie.

Un trait particulier dislingue le dialogue des Courtisanes dans Lucien. L'auteur met souvent en scène une mère et une fille : c'est la mère qui corrompt lafdle, qui cherche à lui enlever tout remords , toute pudeur , qui l'instruit au libertinage , au mensonge , au vol , qui lui conseille de se prostituer au plus rustre , au plus laid , au plus infâme , pourvu qu'il paie bien et qu'on le puisse dépouiller. Quant aux jeunes courtisanes, elles éprouvent presque toujours une passion sincère et naïve ; elles ont recours à des enchantements, comme la magicienne de Théocrite, pour rappeler des amants volages; on les voit occupées à les arracher non-seulement à leurs rivales , mais encore à leurs rivaux, les philosophes. Chélidonion propose à Drosé d'écrire avec du charbon sur la muraille du Céramique : Aristenct corrompt Cliiiias. Cet Aristenet étoit un philosophe qui avoit enlevé Clinias à Drosé. Enfin Ton trouve parmi les Dialogues de Lucien celui de Clonarion et de Léfena , consacré à la peinture des désordres entre les femmes ; ils y sont peints comme les désordres entre les hommes. Léœna est aimée d'une riche femme de Lesbos, Mégille, déjà liée avec Démonasse , femme de Corinthe. Ces deux Saphiennes invitent Léapna à partager leur commune couche. Mégillejette au loin sa fausse chevelure , paroit nue , et la tète rase comme un athlète ' . Léffna entre dans des détails assez étendus avec Clonarion, et refuse de lui donner les derniers ^.

Vous auriez une fausse idée de ces ouvrages, si vous vous les représentiez comme ces mau-

' Megilla coinam ut illjm nctitiani habtbat a capitc icjecit, ipsa autem jaceliat omiiino similis atqiie a-quiparaiiiia gladiatori. alicui vehementcr viiili atijiie roijusto ad ^ ivuni usque cule detonsa.

- Ne qiiacre accuratiusomnia, turpia enimsunt.

(LUCUM dialocji meretricii Clonarium et Leccnn , ad fiiiPin, pag. 970. j

vais livres destinés parmi nous à la dépravation de la jeunesse, mais (jui ne peignent point l'état général de la société. Les Pères de l'Église s'expriment comme Lu(;ien , et coiiune Athénée : Clément d'Alexandrie indique des choses de la même nature (}ue celles rappelées aux dialogues des Amours^ et il cite ailleurs des faits racontés par Lucien lui-même' ; il parle de la Vénus de Cnide souillée dans son temple, et de Philœnis , « à qui , dit Fleury , on attri- « buoit un écrit touchant les impudicilés les (I plus criminelles dont les femmes soient capa- " blés. Il Saint Justin, dans son Apologie, assure que l'ouvrage de Philœnis étoit dans les mains de tout le monde -.

Chez plusieurs nations , un prix étoit décerné au plus impudicpie ^. Il y avoit des villes entières consacréesà la prostitution : des inscriptions écrites à la porte des lieux de libertinage , et la multitude des simulacres obscènes trouvés àPompéi ont fait penser (jue cette ville jouissoit de ce privilège. Des philosophes méditoient pourtant sur la nature de Dieu et de l'homme dans cette Sodome ; leurs livres déterrés ont moins résisté aux cendres du Vésuve que les images d'airain du musée secret de Portici . Caton-le-Censeur louoit les jeunes gens abandonnés au vice que chantoient les poètes ^. Après les repas , on voyoit sur les lits du festin de malheureux enfants (lui attendoient les outrages ^.

Ammien Marcellin a peint les descendants des Cincinnatus et desPublicola au quatrième siècle *^. 'I Ils se distinguent par de hauts chars ;

' ht P(vda<fhj.. lib. U, cap. x; In ProlrcfAko, p;ig. 24 el 38.

^ Un auteur italien trop célèbre a repmduil l'ouvrage de Pliilœnis. Avant lui, un grave et religieux savant du onAièine siècle avoit é^rit un livre de même nature; Brantôme a renouvelé les mêmes histoires ; mais le véritable auteur de l'ouvrage grec n'étoit point la courtisane Philœnis, c'étoit un sophiste nommé Tolycrate, comme nous l'apprend Alhéuée.

' Impios inlamia turpissima .

(PIUI.O. rff piccmiiy et pœnU , p g. oî>6, in-l'ul. P.irisiis, Ioj2.;

* IIOKAT.. Kilir., lib. I

' Transeo puerorum infeliciu m grèges quos post transicta convivia alla; cubiculicontumeliaîcx''pectant. (Se- IVEr., epist. !!3.)

6 Les Ilomains, sous le règne de Tra.j.in, d'Antonin-

IIISTOIUQlJliS

{Sî)

ils suent sous le pouls de leur nuinleau , si léger pourtant que le moindre vent le soulève. Us le secouent fréquemment du côlé gauche pour en étaler les franges et laisser voir leur tunique où sont brodées diverses figures d'animaux. Étrangers , allez les voir , ils vous accableront de caresses et de ques lions. Retournez-y, il semble qu'ils ne vous aient jamais vus. Ils parcourent les rues avec leurs esclaves et leurs bouffons... Devant ces familles oisives, marchent d'abord des cuisiniers enfumés, ensuite des esclaves avec les parasites. Le cortège est fermé par des eunuques, vieux et jeunes, pâles, livides, affreux.

(I Envoie-t-on savoir des nouvelles d'un malade, le serviteur n'oseroit rentrer au logis avant de s'être lavé de la tète aux pieds. La populace n'a d'autre abri pendant la nuit que les tavernes ou les toiles tendues sur les théâtres: elle joue aux dés avec fureur, ou s'amuse à faire un bruit ignoble avec les narines ^

« Ceux qui s'enorgueillissent de porter les noms des Reburri , des Faburri , des Pagoni, des Geri , des Dali , des Tarraci , des Perrasi , vont aux bains , couverts de soie et accompagnés de cinquante esclaves. A peine entrés dans la piscine , ils s'écrient : ^ Où sont mes serviteurs? » S'il se trouve quehjue créature jadis uséeau service du public, quelque vieille qui a trafiqué de son corps , ils courent à elle et lui prodiguent de sales caresses. Et voilà des hommes dont les ancêtres admonestoient un sénateur pour avoir donné un baiser à sa femme devant sa fille ! Les prétendez- vous saluer, tels (jue des taureaux qui vont frapper de la corne, ils baissent la tète de côté, et ne laissent que leur genou ou leur main au baiser

de l'humble client

« Au milieu des festins, on fait apporter des

le-Pieux et de Marc-Aurèle , ressemliloient déjà beaucoup aux Romains dont parle Ammieu Marcellin. Lucien qui vivoit sous ces empereurs, nous a laissé dans le Nigrinus un tableau des mœurs romaines dont riiistorien semble avoir emprunté plusieurs traits : le premier s'étend seulement davantage sur ie goût pour les chevaux, sur le luxe, les funérailles, les testaments, etc. ' A>ni. Marcell., lib. MV.

balances pour peser les poissons , les loirs et les oiseaux. Trente secrétaires, lestablettesà la main , font l'énuméralion des services. Si un esclave apporte trop tard de l'eau tiède, on lui administre trois cents coups de fouet. Mais si un vil favori a commis un meurtre : Que voulez-vous? dit le maître; c'est un misérable ! Je punirai le premier de mes gens qui se conduira ainsi,

" Ces illustres patrices vont-ils voir une maison de campagne ou une chasse que d'autres exécutent devant eux ; se font-ils transporter dans des barques peintes par un temps un peu chaud, de Putéoles à Cajèle, ils comparent leurs voyages à ceux de César et d'Alexandre. Une mouche qui se pose sur les franges de leur éventail doré, un rayon du soleil qui passe à travers quelque trou de leur parasol, les désolent ; ils voudroienl être nés parmi les Cimmériens '.

<i Cincinnatus eût perdu la gloire de la pauvreté si , après sa dictature , il eût cultivé des champs aussi vastes (jue l'espace occupé par un seul des palaisde ses descendants -. Lepeu- [)le ne vaut pas mieux que les sénateurs ; il n'a pas de sandales aux pieds , et il se fait donner des noms retentissants; il boit, joue et se plonge dans la débauche; le grand cir([ue est son temple, sa demeure , son forum. Les plus vieux jurent par leurs rides et leurs cheveux gris , que la république est perdue , si tel cocher ne part le premier et ne rase habilement la borne. Attirés par l'odeur des viandes, ces maîtres du monde suivent des femmes qui crient comme des paons affamés, et .seghssent dans la salle à manger des patrons •'. » La mollesse du peuple passa à l'armée : le oldat préféroit la chanson obscène au cri de guerre; une pierre, comme autrefois, ne lui servoit plus d'oreiller sur un lit armé, et il bu-

' Ibi si inter aurata flabc la laciniis sericis insederint musL-;e, vel per foramen umbraculi pensilis radiolusirriiperir solis, ([iicriuitur ([uod non siint ajiud Cinimerins nati. f AMM. M«KCEI,L.. Illi. WVIII . cap. iv, ii.g. '/M. l.ugduni Batavorum, tC'Jô. i

= Quorum mensuram si in agris consul Quiutius pnssedisset. amiserat eliani post dictaturam gioriam paupertalis. (Idem. lili. X.MI. cap. r..)

'•/f/.. lit). .XXVIII. cp. IV.

liTUDI-S

voit dans des coupes plus pesantes que son épce ' ; il connoissoil le prix de l'or et des pierreries ; le temps n'étoit plus où un légionnaire ayant trouvé dans le camp d'un roi de Perse un petit sac de peau rempli de perles, les jeta, sans savoir ce quec'étoit, et n'emporta que le sac-.

Le soldat romain quitta la cuirasse, abandonna le pilum et la courte épée : alors , nu comme le Barbare et inférieur en force, il fut aisément vaincu. Végèce aUribue les défaites successives des légions à l'abandon des anciennes armes •'.

Les désordres de la police de Rome étoient extrêmes : on en jugera par un événement arrivé sons le règne de Tbéodose I'^^'".

Les empereurs avoienlbàti de grands édifices où se trouvoient les moulins et les fours qui servoient à moudre la farine et à cuire le pain distribué au peuple. Plusieurs cabarets éloient élevés auprès de ces maisons ; des femmes publiques attiroient les passants dans ces cabarets; ils n'y étoient pas plus tôt entrés qu'ils tomboient par des tra{>pes dans des souterrains. Là ils demeuroient prisonniers le reste de leur vie , contraints à tourner la meule , sans que jamais leurs parents pussent savoir ce qu'ils étoient devenus. Un soldat de Tbéodose, pris à ce piège , s'arma de son poignard , tua ses détenteurs, et s'échappa. Tbéodose lit raser les édifices qui couvroient ces repaires ; il fit également disparoître les maisons de prostitution où étoient reléguées les femmes adultères *.

L'anarchie dans les provinces égaloit celle qui régnoit dans la capitale : Salvien déclare (ju'il n'y a point de châtiment que ne méritasseiit les Romains ; il les compare aux Barbares , et les trouve inférieurs à ceux-ci en charité , sincérité, chasteté, générosité, courage. Il fait la description de la Septimanie ; « Vignes, prai- « ries émaiUées de fleurs , vergers , campagnes « cultivées, forêts, arbres fruitiers, fleuves et

* Cum miles cantilciias nieditaretur pro jiibilo molliores : et non saxnm erat ut anti'liac aiMiiato cubilc . . . et graviora gladiis pocul;i, testa cnJm liibere j.iin pudebat. rAniM., lib. XXII, ca;). iv. \

- td.,ib<d.

' lit' re initit.. cap. N.

■• S.'MUiAT., lib. V, cap. \^;i!.

ruisseaux , tout s'y trouve. Les habitants de cette province ne devroient-ils pas remplir leurs devoirs envers un Dieu si libéral pour eux? Eh bien ! le peuple le plus beureux des Gaules en est aussi le plus déréglé ' . La gourmandise et l'impureté dominent partout. Les riches méprisent la religion et la bienséance ; la foi du mariage n'est plus un frein , la femme légitime se trouve confondue avec les concubines. Les maîtres se servent de leur autorité pour contraindre leurs esclaves à se rendre à 1 leurs désirs. L'aliomination règne dans les i lieux où des filles n'ont plus la liberté d'être ' chastes. On trouve des Romains qui se livrent I à tous les désordres , non dans leurs maisons , 1 mais au milieu des ennemis et dans les fers I des Barbares.

« Les villes sont remplies de lieux infâmes , I et ces lieux ne sont pas moins fréquentés par I les femmes de qualité que par celles d'une ( basse condition : elles regardent ce liberti- I nage comme un des privilèges de leur nais- I sance , et ne se pi(iuent pas moins de sur- I passer les autres femmes en impureté qu'en I noblesse-.

« Il n'y a plus personne , continue le nou- I veau Jérémie, pour qui la prospérité d'au- I trui ne soit un supplice. Les citoyens se

I proscrivent les uns les autres : les villes « et les bourgs sont en proie à une foule de pe- (( tits tyrans, juges et publicains. Les pau- « vres sont dépouillés , les veuves et les orphe- (I lins opprimés. Des Romains vont chercher (( chez les Barbares une humanité et un abri

II qu'ils ne trouvent pas chez les Romains; Il d'autres , réduits au désespoir , se soulèvent Il et vivent de vols et de brigandages ; on leur « doime le nom de Bagaudes ^ ; on leur fait un

* In omnibus quippe Gallis sicut divitiis primi fnere , sic vitiis. (Salv., de. Guhern. Dei , lib. XII, pag. 230)

' Apud Aiiuitaiiicas vero quae civitas in locupletissiina ac nobilissiuia sui parte non quasi lupanar fuit? quis poteiitum ac divitum non in Uito libiiJinis vixit? Quis non se barathro sordidissimaî coHnvionis innnerbit? Haud multuiif matro.ia abest a vilitate ancillarum. (Salv. ,rfc Gubern. Dri.lib. VII, pag. 232.)

■' Quoscompn'.imus esse criminosos imputatur liis inft licitas sua : quibus cnim aliis rébus Bagauda; facli suiit nisi iniquitatibus nostris , nisi eornm proscriptionibus et rapiuis qui exaclionis publics in quoestus proprii

iiisïou iQi:i:s.

" crime de leur malheur ; et pourtant ne sont- " ce pas les proscriptions, les rapines, les con- " eussions des ma^Mstrats, qui ont plonj;é ces <■ infortunés dans un pareil désordre? Les pe- « lits propriétaires , qui n'ont pas fui, se jet- " tent entre les bras des riches pour en être " secourus , et leur Hvrent leurs héritages. '< Heureux ceux qui peuvent reprendre à ferme " les biens qu'ils ont donnés ! Mais ils n'y " tiennent pas longtemps : de malheur en mal- " heur, de l'état de colon où ils se sont réduits " volontairement, ils deviennent bientôt es- " claves ' . »

Ce passage de Salvien est un des documents les plus importants de l'histoire ; il nous apprend comment l'état des propriétés et des personnes changea au sixième siècle , comment le petit propriétaire livra son bien et ensuite sa personne au grand propriétaire pour en recevoir protection. Cet effet violent de la nécessité se convertit en usage , et bientôt en loi : on donna sou aleu au Barbare, qui le rendit en fiej\ moyennant service; et ainsi s'établit la mouvance et la propriété féodale.

Il faut joindre aux causes de la destruction des lois et des mœurs païennes une dernière cause, puissante dans les hauts rangs de la société : la philosophie.

Je vous ai déjà fait observer que les sectes philosophiques étaient au paganisme ce que les liérésies étoient au christianisme , dans le rapport inverse de la vérité à Terreur. La vérité philosophi(iue ne fut dans son origine que la vérité reUgieuse , ou , pour parler plus correctement, la philosophie , qui prit naissance dans les temples , fut d'abord cultivée en secret par les prêtres. La vérité philosophique ( indépendante de l'esprit de l'homme dans la triple science des choses intellectuelles , morales et naturelles) se dut trouver altérée, selon le temps et les lieux. Les hommes placés au berceau du monde , clierchèrent et crurent découvrir les lois mystérieuses de la nature dans la cause la plus agissante sous leurs yeux.

emolnmeiita vertant?(SALV., dd Gub''rn. Dii, \\h. v, pag. 139.)

' Coloni divitutn fiant... in hanc necessitatcm rcdactiutet jus libeitatisaniittaiit. (/Jb GM6e>»i.Z)<'i l..\, cap. V, paj. 169. j

Ainsi les prêtres de la Ghaldée regardèrent la lumière dont ils étoient inondés dans leur beau climat , comme une émanation de l'âme universelle; bientôt ils attribuèrent aux astres qu'ils observoient une influence particulière sur l'homme et sur la nature. La lumière , diminuant de force en s'éloignant de son foyer, créoit, sur sou chemin du ciel à la terre, des êtres dont rintelligence varioit selon le degré de fécondité qui resloit au rayon créateur. Le système des prêtres chaldéens donna naissance à la théorie des génies : les usages et les mœurs s'enchaînèrent à la marche des saisons.

Les mages ne considérant dans la lumière que la chaleur, firent du feu le principe de tout. Et comme il y avoit , selon les mages, une matière brute qui résistoit à l'j.ction du feu , de là les deux principes : l'esprit et li matière , le bien et le mal. Par le feu ou la chaleur se reproduisoient l'àme humaine et les génies de la religion secrète des Chaldéens.

Les prêtres d'Egy[tte se persuadèrent , au bord du Kd, que l'eau étoit l'agent d'une ànie universelle pour la reproductioa des corps. Ayant remarqué qu'il y a dans l'homme un esprit et dans l'animal un instinct , ils en conclurent une intelligence qui tend à s'unir à la matière , cette intelligence voulant toujours produire des choses parfaites, et la matière s'opposant toujours à la perfection. Mais il paroît qu'ils regardoient le bon et le mauvais principe comme également matériels, ce (pii faisoit une doctrine d'athéisme et de matérialisme chez le peuple le plus superstitieux de la terre. Aujourd'hui que les Indes nous sont mieux connues , que leurs langues sacrées sont dévoilées aux savants de l'Europe, nous trouvons dans ces immenses régions des systèmes mélaphysiciues de toutes les sortes , des cultes de toutes les formes , même de la forme chrétienne; nous trouvons trois principes excellents, bien que mêlés de choses extravagantes : l'existence d'un Dieu suprême, l'immortalité de l'àme, et la nécessité morale de faire le bien. Mais cette nécessité morale de la philosophie indienne eut une conséquence aussi inattendue que désastreuse : d'après la nécessité du bien, l'àme de l'homme devoit retourner au sein de Dieu , si elle pratiquoit la vertu , ou s'émit 4ai

i:tl nr-s

prisonner dans d'anires corps sur la terre , si elle s'étoit aban'lonnée aux vices. Ce cercle inévitable de la société religieuse rendit la société politique stationnaire; tout sincrusta dans des castes (pii ne remuoieni pas plus ([ue ces bonzes fixés des jours entiers dans la même altitude, par esprit de sacrifice et de perfection. Ce que le matérialisme opéra en Chine et la superstition en É J:ypte , la philosopliie l'accomplit aux Indes : elle li,u:atura l'homme dans son berceau et dans sa tombe.

La haute science fut donc captive dans les collèges sacerdotaux de la Chaldée , de la Perse, desTndesetde l'Egypte. Rendons justice aux Grecs ; ils tirèrent la philosophie du fond des tem[)les , comme le christianisme la lit sortir des écoles philosophiques. Ainsi la philosophie fut pratiquée secrèlemenl par les prêtres : c'est son premier pas ; elle fut étudiée par quelques hommes supérieurs de la Grèce hors des sanctuaires : c'est son second pas; elle fut livrée à la foule par les chrétiens : c'est son troisième et dernier pas.

Les Grecs quidérobèrent les premiers la philosopliie aux initiations , furent des poëtesetdes législateurs , tels que Linus , Orphée, Musée , Eumolpe, Mélampe. Ensuite \ inrent, dans une société plus avancée, Thaïes, Pytbagore,Pliérécide ; voyageurs aux Indes , enPerse , en Chaldée, en Egypte, ils pénétrèrent leurs systèmes des doctrines (pi'ils avoient étudiées chez les prêtres de ces contrées. Thaïes, comme les Égyptiens , admit l'eau pour élément général , et devint le chef de la philosophie expérimentale ; une des branches de son école donna naissance à la philosophie morale personnifiée dans Socrate. Pythagore engendra la philosophie intellectuelle que divinisa Platon. Aristote, esprit positif et universel, supposa une matière éternelle et des formes mathématiques invariables renfermées dans cette matière. Le monde finit par se partager entre les deux écoles de Platon et d' Aristote, entre le système des formes et celui dts idées.

Les conquêtes d'Alexandre répandirent la philosophie grec(iue sur le globe , où elle s'enrichit de nouvelles connoissances.

>i Alexandre commanda à tous les honnnes « vivants d'estimer la terre habitable être leur « pays , et son camp en être le château et le

" donjon ; tous les gens de bien , parents les " uns des autres , et les méchants seuls étran- 'I gers : au demeurant , (pie le Grec et le Bar- " bare ne seroient point distingués par le nian- '< teau , ni à la façon de la targe , ou au cinie- " terre , ou par le haut chapeau ; mais remar- " qués et discernés, le Grec à la vertu et le " Barbare au vice , en réputant tous les ver- II tueux Grecs, et tous les vicieux Barbares.

Il Quel plaisir de voir ces belles

Il et saintes épousailles , quand il comprit Il dans une même tente cent épousées per- " siennes , mariées à cent époux macédoniens Il et grecs , lui-même étant couronné de cha- II peaux de fleurs , et entonnant le premier le Il chant nuptial d'Hyménéus , comme un can- I' ti(pie d'amitié générale ' ! »

Amyot, qui introduit ici , sans le savoir, la langue et le reflet des mœurs de son siècle dans la peinture de l'âge philosophique et poli de la Grèce , n'ôte rien à la vérité des faits , et leur ajoute un charme étranger. Il n'est point de mon sujet d'entrer dans le détail des sectes philosoplîiques - ; mais je dois rappeler que la philosophie de Platon , mêlée aux dogmes clialdéens et aux traditions juives, s'établit à Alexandrie sous les Plolémée : tous les systèmes, toutes les opinions convergèrent à ce centre des lumières et de ténèbres dont le christianisme débrouilla le chaos.

La philosophie des Grecs introduite à Rome, ébranla le culte national dans la ville la plus religieuse de la terre. Le poète satirique Lucile, l'ami de Scipion, s'étoit moqué des dieux de Nunia, et Lucrèce essaya de les remplacer par le voluptueux néant d'Épicure. César avoit déclaré en plein sénat qu'après la mort rien n'etoit , et Cicéron , qui , cherchant la cause de la supériorité de Rome , ne la trouvoit que dans sa piété , disoit , contradictoirement , (pi'à la tombe finit tout l'homme. L'épicu-

' PiLTALQ.. (le la forlimr d' Ji xandrf , trad. d"Amyot.

'^ h'Essni historlive sur les liévolulions contient un aperçu rapide de cis sectes ; on peut consulter, dans cet ouvrage , le tableau synoptique que j'en ai dressé ( Page 183. ). On le pourra corriger à l'aide du Manuel de VliUloire de la philosophie de Teniieinan , traduit cxcclleiiiment par M. Cousin.

HISTOUIQUES.

risme régna chez les Romains durant la majeure partie du premier siècle de lère chrélienne ; Pline , Sénèque , les poètes et les historiens l'attestent par leurs écrits, leurs maximes et leurs vers. Le stoïcisme prit le dessus quand la vertu fut élevée à la pourpre.

Ces diverses philosophies , qui ne descendoient point dans le peuple , décomposoient la société ; elles ne çuérissoient point la superstition des esclaves, et ôtoient la crainte des dieux aux maîtres. Les arts mau^iques plus ou moins mêlés aux dogmes scolastiques , la théurgie et la goétie ramenoient des erreurs tout aussi déplorahles que les mensonges de la mythologie.

Les philosophes, tantôt chassés de Piome, tantôt rappelés , devenoient des personnages importants ou ridicules qui se prètoient complaisamment aux idolâtries, aux mœurs et aux crimes de leurs siècles. On en remarque auprès de tous les tyrans ; on en trouve au milieu des débauches d'Élagabale : il est vrai que, pour l'honneur de la vertu, ceux-ci seAoiloient la tête comme Agamemnon se couvroit le visage au sacrifice de sa fille ' : Plotin même assistoit aux désordres de Gratien.

Ces sages s'attribuoient des dons surnaturels : depuis Apollonius , qui se transportoil par l'air où il vouloit , jusqu'à Proclus, qui conversoit avec Pan , Esculape et Minerve , il n'y a pas de miracles dont ils ne fussent capables. L'affectation des allures de leur vie rendoit suspect le naturel de leurs principes. Ménédus de Lampsaque paroissoil en pril)lic vêtu d'une rube noire, coiffé d'un chapeau d'écorce où se voyoient gravés les douze signes du zodiaque; une longue barbe lui descendoit à la ceinture, et, monté sur le cothurne, il tenoit un bâton de frêne à la main ; il se prétendoit un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes -.

Anaxarque , maître de Pyrrhon , étant tombé dans une ravine, Pyrrhon refusa de l'en retirer, parce que toute chose est indifférente

' Erant amici improbi , et scncs i|uiclam et spccie philosoplii, qaicaputreticulo componerent. (LtMPuiD., in vil, Hdiugab., pag. 103. )

' SUID. ; ATUE.>., lib. IV, pag. 162.

de soi , et qu'autant valoit demeurer dans un trou que sur la terre '.

Lorsque Zenon marclioit dans les villes, ses amis Taccompagnoient de peur qu'il ne fût écrasé par les cliars : il ne se donnoit pas la peine d'échapper à la fatalité -. Diogène faisoit le chien dans un tonneau; Démocrite s'enfermoit dans un sépulcre^; Heraclite broutoit l'herbe de la montagne^; Empédocle, voulant passer pour une divinité , se précipita dans l'Etna; le volcan rejeta les sandales d'airain de l'impie, et la fourbe fut découverte ^.

Ces sophistes, de même que les hérésiarques, se livroient à toutes sortes de folies; des platoniciens se tuoient comme les circoncellions , et des cyniques bravoient la pudeur comme les priscilliens. Dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie , les maîtres mèloient le peuple à leurs factions; leurs disciples couroient au-devant des nouveaux venus pour les attirer à leur doctrine, criant, sautant , frappant , à l'instar des furieux.

Lucien représente IMénippe affublé d'une massue, d'une lyre et d'une peau de lion , et s' écriant : « Je te salue, portique superbe, en- « trée de mon palais ! » Ensuite Ménippe raconte à Philonide que, fatigué de l'incertitude des doctrines , il s'adressa à un disciple de Zoroastre. Ce magicien par excellence , appelé Mithrobarzanes, avoit de longs cheveux et une longue barbe. 11 prit Ménippe , le lava trois mois entiers dans l'Euphrate , en suivant le cours de la lune et marmottant une longue prière ; il lui cracha trois fois au nez , le plongea de l'Euphrate dans le Tigre, le purifia avec de l'ognon marin, le ramena chez lui à reculons, l'arma de la massue, de la lyre, de la peau du lion , et lui recommanda de se nommer à tout venant, Ulysse, Hercule ou Orphée. L'initiation achevée, Ménippe descendit aux enfers conduit par Mitlirobarzanes. Là, Tirésias lui conseilla de quitter les chimères philosophiques, en lui disant : « La meilleure vie est la " plus commune. ■>

' Laeht., lib. in Pyrrhon.

■ Id.. lib. VII.

' Id., lib. l.\, in Dem.

* Id., in Hcvdcl.

' /(/., lib. VIII ; Llcia\.: Sthab., lib. vr.

ETL'DKS

Les Sectes à Veucun offrent le tableau conil)letdes diverses sectes. Jupiter fait préparer des sièges; Mercure, investi de la charge d'huissier, appelle les marchands pour acheter toutes sortes de vies pliilosophiques ; on fera crédit pendant une année, moyennant caution. Jupiter ordonne de commencer par la secte italique.

MERCLRE.

Holà, Pythagorei descends et fais le tour de la place. Voici une vie céleste : qui rachètera? qui veut être plus grand que riionmie ? qui veut connoître Tharmonie des sphères et revivre après sa mort?

us MARCHAND.

D'où es-tu ?

PYTIIAGORE.

De Samos.

LE MARCHAND

OÙ as-tu étudié?

PYTHAGORK.

En Egypte, chez les sages.

LE 3IARCHAi\D.

Si je t'achète, que m'apprendras-tu ?

PYTHAGORE

Je te ferai souvenir de ce (jue tu sus autrefois.

LE MARCHAND

Comment cela?

PYTHAGORE

En purifiant ton âme.

LE MARCHAND

Comment l'instruiras-tu?

PYTHAGORE

Par le silence. Tu seras cinq ans sans parler.

LE MARCHAND

Après?

PYTHAGORE

Je t'enseignerai la géouiétrie, la musique et l'arithmétique.

LE MARCHAND

Je sais ceUe-ci.

PYTHAGORE

Comment comptes-tu ?

LE MARCHAND

Un , deux , trois , quatre.

P1THAG0RE.

Tu te trompes : quatre est dix , le triangle parfait et le serment , etc.

( On désliabille Pythagore et l'on trouve qu'il a une cuisse d'or. Trois cents marchands rachètent dix mines. )

(On appelle Diogène.)

UN MARCHAND

Que pourrai-je faire de cet animal , sinon un fossoyeur ou un porteur d'eau ?

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