‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 164 sur 201 · PREMIERE RACE · texte numérisé non relu

PREMIERE RACE

I u'ÉTOiENTclevemiesles trois véritcs de l'ordre social (juand l'empire d'Occident s'écroula ?

La vérité religieuse avoit fait un pas inimense : le polytliéisiue ' cl oit détruit , et avec le dogme d'un Dieu s'établissoient les vérités corollaires de ce dogme.

La vérité pliilosopliique étoit rentrée dans la vérité religieuse comme au berceau de la civilisation.

La vérité politicpie svoit suivi les progrès de la vérité religieuse. Les destructeurs du monde romain étoient libres ; ils trouvèrent sur leur chemin une société organisée dans la servitude: la jeune liberté sa.ivage s'assit d'abord sur cette société , comme le vieux despotisme romain l'avoit fait : des républiques militaires, frankes, burgondes , visigotUes , saxonnes , gouvernèrent des esclaves à l'instar des anciennes républiques civiles, grecques et latines.

Voilà le point où avoient abouti les faits nés du cboc des générations païennes, chrétiennes et barbares , à partir du règne d'Auguste pour arriver à celui d'Augustule.

Maintenant les trois vérités fondamentales, combinées d'une autre façon, vont produire aussi les faits du moyen âge : la vérité religieuse , dominant tout , Oidonneia la guerre et commandera la paix, favorisera la vérité poli-

A?j \LYSE UAISONiNEE

li(jue ( la liberlê ) dans les rangs inférieurs de la société, on soutiendra partiellement le pouvoir dans des intérêts privés ; elle poursuivra avec le fer et le feu la vérité pliilosophique échappée de nouveau du sanctuaire sous l'habit de quelque moine savant ou hérétique. Ainsi continuera lahitte jusqu'au jour où les trois vérités, se pondérant , produiront la société perfectionnée des temps actuels.

J'ai dit que l'empire romain-latin étoit devenu l'empire romain-barbare un siècle et demi avant la chute d'Augustule. Cet empire mixte subsista plus de quatre siècles encore après la déposition de ce prince. Les Franks , les Bourguignons et les Visigoths en Gaule , les Ostrogoths et les Lombards en Italie , furent des possesseurs que les populations connoissoient , qu'elles avoient vus dans les légions , et qui , soumis à leurs lois nationales, laissoient au monde assujetti ses mœurs , seshabitudes , souvent même ses propriétés : une religion commune étoit le lien commun entre les vaincus et les vainqueurs. Ce n'est qu'après l'invasion des Normands , sous les derniers rois franks de la race karlovingienne , que la transformation sociale commence à frapper les yeux.

Il n'y eut jamais de complète barbarie, comme on se 1 est persuadé. On ne peut pas dire qu'un peuple soit entièrement barbare , quand il a conservé la culture de l'intelligence et la connoissance de l'administration. Or, l'étude des lettres , de la philosophie et de la théologie continua parmi le clergé ; l'administration municipale, fiscale, publique et domestique demeura longtemps ce qu'elle avoit été sous l'empire. La science militaire périt dans la discipline , mais l'art de la fortification ne se détériora point , et même les machines de guerre se perfectionnèrent. Il n'y a donc rien de nouveau à remarquer sons les deux premières races ; si ce n'est les mœurs particuhères des familles investies du pouvoir, l'achèvement de la monarchie de l'Église , et les hautes sources qui , comme des écluses , lâchèrent sur l'Europe le torrent des siècles féodaux.

Toutefois , deux observations doivent être faites. Le chef du gouvernement étoit électif sous la race mérovingienne et sous la race karlovingienne , de même qu'il l'avoit été au temps des Césars ; mais auprès du gouvernement des

Franks se trouvoit une institution qui le faisoit différer de l'antiquité romaine : des conseils, composés d'évê([ues et de chefs militaires, décidoient les affaires avec le roi ; des assemblées générales , ou plutôt les grandes revues des mois de mars et de mai , recevoient nne communication assez légère de la besogne traitée dans ces assemblées particulières : celles-ci étoient nées de la tradition des États des Gaules rétablis un moment par Arcade et Honorius ; mais elles s'étoient surtout modelées sur l'organisation des conciles. Si l'on veut avoir une idée juste de ces temps , sans y chercher des nouveautés qui n'y sont pas, il faut reconnoîtrè que la société entière prit la forme ecclésiastique : tout se gouverna pour l'Église et par l'Église, depuis les nations jusqu'aux rois, dont le sacre étoit purement le sacre d'un évêque. Que les laïques fussent admis à siéger avec le clergé , ce n' étoit pas coutume insolite : dans plusieurs conventions religieuses , les empereurs romains présidoient , et les grands officiers de la couronne délibéroient. Nous avons vu des philosophes et des païens même assister au concile de Nicée.

La seconde observation sur cette époque historique est relative aux maires du palais. Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon , qui fut envoyé à Athanaghilde de la part de Sighebert , pour lui demander la main de Brunehilde.

Deux origines doivent être assignées à la m.irjcl'une romaine, l'autre frankeou germanique. Le maire représentoit le magister officiorum ; celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance que le maire obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son origine romaine , la charge de maire du palais fut temporaire sous Sighebert et ses devanciers, viagère sous Khlother, héréditaire sous Khlovigh II : elle étoit incompatible avec la qualité de prêtre et d'évêque. Elle porte dans les auteurs le nom de ma{/isfcrpo/olu,|)rcp/"ec/ttsoHÎ(F, rector aiilœ^ gubernator puJaiii, major domus , rector palatii^ moderator palatii , prœpositus palatii, provisor aulœ reçjue, provisor palatii.

Pris dans son origine, franke ou germanique , le maire du palais étoit ce duc ou chef de guerre , dont l'élection appartenoit à la nation tout aussi bien que l'élection du roi : Reges ex

DE L HISTOIRE DE FRANCE

nobilitate , duces ex virtuie sumiint. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avoit d'extraordinaire dans cette institution, qui créoit chez un même peuple deux pouvoirs suprêmes indépendants. Il devoit arriver , et il arriva que l'un de ces deux pouvoirs prévalut. Les maires, s'étant trouvés de plus grands hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par abolir les assemblées générales , ils confisquèrent la royauté à leur profit , s'emparant à la fois du pouvoii" et de la liberté. Les maires n'étoient point des rebelles : ils avoient le droit de conquérir, parce que leur autorité éraanoit du peuple ou de ce qui étoit censé le représenter , et non du monarque : leur élection nationale , comme chefs de l'armée , leur donnoit une puissance légitime. Il faut donc réformer ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et détenteurs de leur couronne. Un roi et un général d'armée, également souverains par une élection séparée {reges et duces sumuiit) , s'attaquent; l'un triomphe de l'autre , voilà tout. Une des dignités périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même élection. On n'auroit pas perdu tant de lecture et de recherches à l)lâmer ou à justifier l'usurpation des maires du palais , on se seroit épargné de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop prépondérante , si l'on eût fait attention à la double origine de cette charge, si l'on n'ei'it pas toujours voulu voir un grand-maître de la maison du roi , là où il falloit aussi reconnoître un chef militaire librement choisi par ses compagnons : « Omnes ^ustrasii, cum eligerent <i Chrodinum majorem domus. »

J'ai déjà fait observer qu'il ne seroit pas rigoureusement exact de comparer les nations germaniques et slaves aux iiordes sauvages de l'Amérique. Dans le tableau général que j'ai tracé des mœurs des Barbares, celles des Franks occupent une place considérable ; j'ai donc peu de cliose à ajouter ici. Cependant je dois remarquer que les Franks passoient encore pour le peuple le moins grossier de tous ces peuples ; le témoignage d'Agathias est formel : « Les « Franks , tlit-il , ne ressemblent point aux au- " 1res Barbares qui ne veulent vivre qu'aux « champs et ont horreur du séjour des villes... " Us sont très-soumis aux lois , très-polis ; ils

« ne diffèrent guère de nous que par le lan- « gage et le vêtement : nihiloque a nohis differ- '< re quam solum modo barbarico vestHu et « Wujuœ proprietate. » Longtemps avant le sixième siècle, leurs relations avec les Romains avoient urbanisé leurs coutumes , sinon humanisé leur caractère. Salvien dit qu'ils étoient hospitaliers : ce qui signifie ici sociables. Dans le tombeau de Khildéric I" , découvert en \(io5 à Tournay , se trouva une pierre gravée : l'empreinte représentoit un homme fort beau , portant les cheveux longs , séparés sur le front et rejetés en arrière, tenant un javelot de la main droite ; autour de la figure étoit écrit le nom de Khildéric en lettres romaines; un globe de cristal, signe de la puissance , un stylet avec des tablettes , des anneaux , des médailles de plusieurs empereurs , des lambeaux d'une étoffe de pourpre , étoient mêlés à des ossements : il n'y a rien dans tout cela de trop barbare. On lit aux histoires que les Germains adoucissoient leur rudesse audelà du Rhin parle voisinage des Franks. Selon Constantin Porphyrogénète , Constantinle-Grand fut Fauteur d'une loi qui permettoit aux empereurs de s'allier au sang des Franks, tant ce sang paroissoit noble.

3Iais , quel que fût le degré de sociabilité des Franks , il me semble qu'il n'en faut faire ni un peuple civilisé ni un peuple sauvage , et qu'il faut lui laisser surtout sa perfidie , sa légèreté , sa cruauté , sa fureur militaire , attestées par les auteurs contemporains. Vopiscus , et après lui Procope, accusent les Franks de se faire un jeu de violer leur foi, et Salvien leur reproche le peu d'importance qu'ils attachent au parjure. « Les Franks, dit Nazaire, sur- « passent toutes les nations barbares en féro- « cité. 1) Un panégjTiste anomnne prétend qu'ils se nourrissoient de la chair des bêtes féroces , et Libanius assure que la paix étoit pour eux une horrible calamité.

L'opinion dominante fait des Franks une ligue de quelques tribus germaniques associées pour la défense de leur liberté : c'est encore une de ces opinions sans preuve, qu'aucun document historique n'appuie. Les Franks étoient tout simplement des Germains, comme le témoignent ^int Jérôme, Procope et Agathias. Que nos ancêtres aient reçu leur nom de la li-

ANALYSE RAISONISEE

Lerlé , ou qu'ils le lui aient coa;nuuii(iué , uoti e orgueil national n'a rien à souffrir de Tune ou de l'autre hypothèse. Libanius , altérant le nom de Frauk pour lui trouver une ('tyniologie grecque, le fait dériver de fOKzroi habifcs à se forUfer; d'autres veulent qu'il signifie iudompia'Ae dans une langue nommée liiujua aitica ou hattica , sans nous dire ce que c'est que cette langue. Le savant et judicieux greffier du Tillet, frère du savant évèque de Meaux, avance que le nom de Franh vient de deux mots teutons Freien ansen , libres jeunes hommes , ou libres compagnies , prononcés par synérèse Frausen; il remarque qu'un privilège de marcliand-s octroyé par Louis-le-Gros a retenu le mot anse, société. Une grande autorité (M. Thierry) suppose au mot tudesque Frank ou Fi'rt/c, la puissance du mot latin ferox : nous en restons toujours à la chanson des soldats de Probus pour autorité première. Francus étoitil un sobriquet militaire donné par les soldats de Probus à cette poignée de Germains qu'ils vainquirent dans les environs de Mayence ? Que vouloit dire ce sobriquet? Un savant ' l'explique du mot Fram ou Froifiée, comme si les soldats de Probus avoient entendu les Barbares crier : A la lance ! à la lance ! aux armes ! aux armes ! Mais alors les Germains se seroient tous appelés Franks, puisqu'ils portoient tous la framée : Frumeus (jerxuit angtisto et hrevi ferra , dit Tacite.

Quoi fiu'il en soit, les Franks habiloient de l'autre côté du Rhin , à peu près au lieu où les place la carte de Peutinger , dans ce pays qui comprend aujourd'hui la Franconie, la Thuringe , la Hesseet la Westphalie. Ils ravagèrent les Gaules sous Gallien; et pénétrèrent jusqu'en Espagne; ils reparurent sous Probus, sous Constance et sous Constantin. Constance transplanta une de leurs colonies dans le pays d'Amiens, de Beau vais, de Langres, deTroyes, et conclut un traité avec le reste. Après cette époque, des Franks entrèrent au service des empereurs. On voit successivement Sylvanus, Mellobald, Mérobald, Ballon, Rikhomer, Carielton, Arbogaste, revêtus des grandes charges militaires de l'empire. Mais d'autres Franks

GiBEIIT.

indépendants, Genoijalde, Markhomeret Sunnon, restèrent ennemis, et firent, du temps de Maxime, une irruption dans les Gaules ; ils paroissoient s'y être fixés pendant le règne d'Honorius , vers l'an 420, et on leur donne pour conducteur le roi Pharamond. Comprenons toujours bien que ce nom de roi ne signifie que c/jef militaire {convuj) dedifférents degrés : sur-roi, sous-roi, demi-roi : ober, un- (ler, halfkonvKj (Tiiierry).

Il n'est pas du tout svir qu'il ait existé un Pharamond , et que ce Pharamond fut le père de Khlodion; mais il est certain queKhlodion. ou plutôt Kiilodion-le-Chevelu, étoit roi des Franks occidentaux en 427 , et qu'il s'empara de Tournay et de Cambrai en 44S. Aëlius le chassa de ses conquêtes en dei;à du Rhin. Khlodion mourut en 447 ou 448.

Les uns lui donnent deux fils, les autres trois , parmi lesquels se trouveroit Auberon , dont on feroit descendre Ansbert, tige de la famille de la seconde race.

On ignore quel fut le père de Mérovée ou Mérovigh , successeur de Khlodion : étoit-il son fils ? avoit-il un frère ahié , lequel implora le secours d'Attila, tandis que Mérovigh se jeta sous la protection des Romains? Il est prouvé que Mérovigh n'étoit pas ce beau jeune Frank qui portoit une longue chevelure blonde qu' Aëtius adopta pour fils , et que Priscus avoit vu à Rome. Les savants ont fort disserté sur tout cela , sans réfléchir que la royauté , ou plutôt la cheftainerie étant élective chez les Franks, il n'y avoit rien de plus naturel que de trouver des chefs successifs qui n'étoient pas fils les uns des autres. Ricoron dit qu'après la mort de Khlodion , IMérovigh fut élu roi des Franks. Frédégiier raconte que la femme de Khlodion, se baignant un jour dans la mer , fut surprise par un monstre dont elle eut Mérovigh : fable mêlée de mythologie grecque et Scandinave.

« Selon un certain poëte, appelé lir(jile. « dit le même auteur , Priam fut le premier <i roi des Franks , et Friga fut le successeur " de Priam. Troie étant prise, les Franks se Il séparèrent en deux bandes ; l'une comman- « dée par le roi Francio, s'avança en Europe, " et s'établit sur les bords du Rhin. » L'auteur des Gestes des liois franks , Paul Diacre, Roricon, Aimoin, Sighebert de Gherablours,

DR L'HISTOIRE DE FRAiNCE.

font le même récit. Anniiis de Viterbe, enchérissant sur ces chroniques , compose une généalogie des rois gaulois et des rois franks ; il donne vingt-deux rois aux Gaulois avant la guerre de Troie. Sous R émus, le dernier de ces rois , arriva la prise de Troie ; et Francus , lils d'Hector, vint épouser dans les Gaules la fille de Rémus. On veut que les Franks qui combat tirent dans r armée romaine, au X champs calalauniques , fussent commandés par Mérovlgh.

Mérovigh eut pour successeur , l'an 430 , Khildérik le'^, son fils. Kliildérik, enlevé encore enfant par un parti de l'armée des Huns, fut délivré par un Frank nommé Yiomade. Kliildérik étoit un chef dissolu que les Franks chassèrent. 11 se retira en Tliuringe, auprès d'un roi nommé Bising. Les Franks se donnèrent pour chef Égidius, commandant les armées romaines. Au bout de huit ans , Khildérik fut rappelé ; V iomade lui renvoya la moitié d'une pièce d'or qu'ils a voient rompue, etquidevoit être le signe d'une réconciliation avec son pays. Le vrai de tout cela , c'est que Khildérik étoit allé à Constantinople , d'où l'empereur le dépêcha en Gaule pour contre-balancer l'autorité suspecte d'Egidius.

Bazine, femme du roi de Thuringe , accourut auprès de son hôte Khildérik , et lui dit : « Je « viens habiter avec toi; si je savois qu'il y (I eût outre-mer quelqu'un qui me fût plus « utile que toi , je l'eusse été chercher pour « dormir avec lui. » Khildérik se réjouit et la prit à femme. La première nuit de leur mariage, Bazine dit à Khildérik : « Abstenons- " nous; lève-toi, et ce que lu verras dans la « cour du logis , tu le viendras dire à ta ser- « vante. » Khildérik se leva , et vit passer des bêtes qui ressembloient à des lions , à des licornes et à des léopards. Il revint vers sa femme, et lui dit ce qu'il avoit vu, et sa femme lui dit : «Maître, va derechef, et ce que tu « verras , tu le raconteras à ta servante. » Khildérik sortit de nouveau , et vit passer des bêtes semblables à des ours et à des loups. Ayant raconté cela à sa fennne , elle le fit sortir une troisième fois , et il vil des bêles d'une race inférieure. Là-dessus Bazine expllcjne à Kliildérik toute sa postérité , et elle engendra un fils nommé Kblovi^h : celui-ci fut grand,

guerrier illustre , et semblable à un lion parm les rois. Voici déjà poindre l'imagination du moyen âge ; elle se retrouve dans l'histoire du mariage de Khlothilde , ou Khrotechilde , fille de Khilpcrik et nièce de Gondebald, roi de Bourgogne.

Le Gaulois Aurélien, déguisé en mendiant, portant sur son dos une besace au bout d'un bâton , est chargé du message : il devoit remettre à Khlothilde un anneau que lui envoyoit Khlovigh, afin qu'elle eût foi dans les paroles du messager. Aurélien , arrivé à la porte de la ville (^ Genève), y trouva Khlothilde assise avec sa sœur Sœdehleuba : les deux sœurs exerçoient l'hospitalité envers les voyageurs, car elles étoient chrétiennes. Khlothilde s'empresse de laver les pieds d' Aurélien. Celui-ci se penche vers elle , et lui dit tout bas : « Maî- « tresse, j'ai une grande nouvelle à l'annoncer, « si tu me veux conduire dans un lieu où je te « puisse parler en secret. » — « Parle , » lui répond Khlothilde. Aurélien dit : « Khlovigh, « roi des Franks , m'envoie vers loi ; si c'est la <i volonté de Dieu, il désire vivement t'épouser, « et, pour que tu me croies, voilà son anneau. » Kldothilde l'accepte, et une grande joie reluit sur son visage ; elle dit au voyageur : « Prends (1 ces cent sous d'or pour récompense de ta « peine , avec mon anneau. Retourne vers ton <i maître ; dis-lui que s'il me veut épouser , il « envoie promptement des ambassadeurs à » mon oncle Gondebald. « C'est une scène de Y Odyssée.

Aurélien part ; il s'endort sur le chemin ; un mendiant lui vole sa besace, dans laquelle étoit l'anneau de Khlothilde; le mendiant est pris, battu de verges, et l'anneau retrouvé. Khlovigh dépèche ties ambassadeurs à Gondebald qui n'ose refuser Khlothilde. Les ambassadeurs présentent un sou et un denier, selon l'usage , fiancent Khlothilde au nom de Khlovigh et l'emmènent dans une baslerne. Khlothilde trouve qu'on ne va pas assez vite; elle craint d'être poursuivie par Aridius , son ennemi , qui peut faire changer Gondebald de résolution. Elle saute sur un cheval, et la troupe franchit les collines et les vallées.

Aridius , sur ces entrefaites , étant revenu de INIarseilIe à Genève, remontre à Gondebald qu'il a égorgé son frère Khilpérik , père de

ANALYSE RAISONNEli

Khlothilde; qu'il a fait attacher une pierre au cou de la mère de sa nièce , et l'a précipitée dans un puits; qu'il a fait jeter dans le même puits les têtes des deux frères de Khlothilde ; que Khlothilde ne manquera pas d'accourir se venger, secondée de toute la puissance des Franks. Gondehald , effrayé , envoie à la poursuit e de Khlothilde; mais celle-ci , prévoyant ce qui devoit arriver , avoit ordonné d'incendier et de ravager douze lieues de pays derrière elle. Khlothilde sauvée s'écrie : « Je te « rends grâces, Dieu tout-puissant, de voir le « commencement de la vengeance que je de- » vois à mes parents et à mes frères ' ! » Véritables mœurs barbares , qui n'excluent pas la mansuétude des mœurs chrétiennes mêlées dans Khlothilde aux passions de sa nature sauvage.

Avant son mariage , Khlovigh, âgé de vingt ans, avoit attaqué la Gaule. Les monuments historiques prouvent que son invasion fut favorisée , surtout dans le midi de la France , par les évêques catholiques , en haine des Yisigoths ariens. Khlovigli battit les Romains à Soissons , et les Allemands à Tolbiak. Il se fil ensuite chrétien : saint Rémi lui conféra le baptême le jour de Noël , l'an 496.

Les Bourguignons et les Visigoths subirent tour à tour les armes de Khlovigh. Les Armoriques ( la Bretagne ) , depuis longtemps soustraites à l'autorité des Romains, consentirent à reconnoître celle du fils de Mérovigh. Anastase, empereur d'Orient, envoya à Khlovigh le titre et les insignes de patrice , de consul et d'auguste.

Ce fut à peu près à cette époque que Khlovigh vint à Paris : Khildérik , son père , avoit occupé cette ville quand il pénétra dans les Gaules.

Khlovigh tua ou fit tuer tous ses parents , petits rois de Cologne , de Saint-Omer, de Cambrai et du Mans.

Le premier concile de l'Eglise gallicane se tint sous Khlovigh à Orléans, l'an ol I. On y trouve les principes du droit de régale, droit (lui faisoit rentrer au fisc les revenus d'un bénéfice laissé sans maître pendant la vacance du

' Hht. Franc, e\tU.

bénéfice. Khlovigh ne comprit sans doute ce droit que comme un impôt que les prêtres lui accordoient sur leurs biens : quelques legs testamentaires du chef des Franks me font présumer qu'il ne parloit pas latin. Il suffit de mentionner ce droit de régale pour entrevoir les abîmes qui nous séparent du passé : étrangers à notre propre histoire, ne nous semblet-il pas qu'il s'agisse de quelque coutume de la Perse ou des Indes ? On fixe à cette même année 5 M la rédaction de la loi salique, la mort de sainte Genovefe ( Geneviève ) et celle de Khlovigh. La bergère gauloise et le roi frank furent inhumés dans l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul , qui prit dans la suite le nom de la patronne de Paris ; on célébroit encore au commencement de la révolution une messe pour le repos de l'âme du Sicambre , dans l'église même où il avoit été enterré. La vérité religieuse a une vie que la vérité philosophique et la vérité politique n'ont pas : combien de fois les générations s'étoient-elles renouvelées, combien de fois la société avoit - elle changé de mœurs , d'opinions et de lois , dans l'espace de 1280 ans! Qui s'étoit souvenu de Khlovigh à travers tant de ruines et de siècles? un prêtre sur un tombeau.

Khlovigh laissa quatre fils : Thierry, fils d'une concubine ; Khlodomir , Khildebert , Khlother , fils de Khlothilde. Le royaume fut partagé selon la loi salique comme un bien de famille ; on en fit quatre lots qui furent tirés au sort : il n'y avoit point de droit d'aînesse ; nous avons vu que les lois des Barbares favorisoient le cadet. La France s'étendoit alors du Rhin aux Pyrénées et de l'Océan aux Alpes; elle possédoit de plus la terre natale des Franks , au-delà du Rhin, jusqu'à la Westphalie ; mais ces limites changeoient à tout moment. Lne section géographique plus fixe avoit lieu : le royaume de ce côté-ci de la Loire se divisoit en oriental et occidental , Oster-Rike et Keoster- Rike ; l'Austrasie comprenoit le pays entre le Rhin , la Meuse et la Moselle ; la Neustrie embrassoit le territoire entre la Meuse , la Loire et l'Océan. Au-delà de la Saône et de la Loire étoit la Gaule conquise sur les Burgondes ou Bourguignons et les Visigoths. Les chroniqueurs et les hagiographes disent souvent la France etla Gaule , distinguant l'une de l'autre.

DE L'IIISTOIUE DE FRANCE

Les quatre rois, pour succéder à la couronne, obtinrent le consentement des Franks. Les quatre royaumes éloient fédéralifs sous une même loi politique , il y avoit une assemblée commune qui délibéroit sur les affaires communes aux quatre états.

Les fils de Kblovigh eurent à soutenir la guerre contre Tbéodoric , roi d'Italie , contre Amalaric, roi des Visigotbs d'Espagne , contre Balric , roi de Tburinge , contre Sigbismond et Gondemar, rois de Bourgogne. La Bourgogne fut subjuguée et réunie à la France : ce royaume des Burgondes avoit subsisté cent vingt ans. Klodomir, roi d'Orléans, fut tué à la bataille de Yéseronce près de Vienne.

11 laissa trois fils : Théodebert , Gonther et Klilodoald , élevés par Khlotbilde , veuve de Kblovigh. Khildebert et Khlolher , pour s'emparer de ces jeunes enfants , députent Arcade à Khlotbilde : c'étoit un sénateur de la ville de Clermont, homme choisi parmi ces vaincus qui ne refusent aucune condition de l'esclave , et qu'on attache au crime comme à la glèbe. Il portoit à Khlotbilde des ciseaux et une épée nue, et il lui dit : a 0 glorieuse reine , tes fils, <• nos seigneurs , désirent connoître ta volonté <' concernant les petits-enfants : ordonnes-tu « qu'on leur coupe les cheveux , ou qu'on les « égorge ?» A ce message , Khlotbilde , saisie de terreur , regardant tour à tour l'épée nue et les ciseaux , répondit : « Si mes petits-enfants « ne doivent pas régner , je les aime mieux voir « morts que tondus. » Arcade ne laissant pas à l'aïeule le temps de s'expliquer plus clairement, revient trouver les deux rois, et leur dit : « Accomplissez votre dessein; la reine étant « favorable se veut bien rendre à votre con- II seil. » Paroles ambiguës qu'on pouvoit expliquer dans un sens divers, selon l'événement. Kblother saisit le plus âgé des enfants, le jette contre terre , et lui enfonce son couteau sous l'aisselle. A ses cris son frère se prosterne aux pieds de Khildebert , embrasse ses genoux , et lui dit tout en larmes : « Secours-moi , mon « très-cher père, afin qu'il ne soit pas fait à « moi comme à mon frère. » Alors Khildebert se prit à pleurer , et dit : « Je t'en prie , mon " très-doux frère , que ta générosité m'accorde " la vie de celui-ci. Ce que tu me demanderas, « je te l'accorderai , pourvu qu'il ne meure

« point. » Kblother obstiné au meurtre dit : « Rejette l'enfant loin de toi, ou meurs pour « lui : tu as été l'instigateur de la chose, et « maintenant tu me veux fausser la foi ! » Khildebert entendant ceci repoussa l'enfant, et Kblother lui perça le côté avec son couteau , comme il avoit fait à son frère ; ensuite Kblother et Khildebert tuèrent les nourriciers et les enfants compagnons de leurs neveux : l'un étoit âgé de dix ans, l'autre de sept. Khlodoald , le troisième fils de Khlodomir, fut sauvé par lesecoursd'hommespuissants^ Klilodoald . devenu grand , abandonna le royaume de la terre , passa à Dieu , coupa ses cheveux , et , persistant dans les bonnes œuvres , sortit prêtre de cette vie (7 septembre S60). Il bâtit un monastère au bourg de Noventium, qui changea son nom pour prendre celui du petitfils de Kblovigh. Et Saint-Cloud vient de voir partir pour un dernier exil le dernier successeur du premier de nos rois !

Dans ces crimes de Kblother et de Khildebert, distinguez ce qui appartient à la civilisation de la barbarie. Le massacre par les propres mains de Khlolher est du sauvage ; le désir d'envahir un trône et d'accroître un état est de l'homme civilisé. Tous les frères de Kblother étant morts , il hérite d'eux : il livre bataille à son fils Khramn qui s'étoltdéjà révolté ; il le défait , et le brûle avec toute sa famille dans une chaumière. Klilother meurt à Compiègne (362).

Ses quatre fils partagèrent de nouveau ses états, toujours avec l'assentiment des Franks ; mais les quatre royaumes n'eurent pas les mêmes limites.

Sighebert épousa Brunehilde, fille puînée d'Athanaghilde, roi des Visigotbs : elle étoit arienne, et se fit catholique. Khilpérik P'' eut pour maîtresse Frédégonde , qu'il épousa lorsque Galswinte, sa femme , sœur aînée de Brunehilde, fut morte.

Les démêlés et les fureurs de ces deux belles femmes amènent des guerres civiles , des empoisonnements , des meurtres , et occupent les règnes confus de Karibert, de Contran, de

' Viros fortes, •'ippellati sunt.

qui postea vulgo baroncs

ANALYSE RAISONNIil^

Sighebert P"" , de Khilpcrik P'- , de Khildebert II, de Klilother II, de Thierry I", de Théodebert II. Khlother II se trouve enfin seul maître du royaume des Franksen 615.

Les Lombards s'étoient établis en Italie (565) seize ans après l'extinction du royaume des Ostrogoths. L'exarchat de lia venue avoit commencé sous le patrice Longin , envoyé de l'empereur Justin. Les maires du palais firent sentir leur autorité croissante dans TAustrasie et la Bourgogne.

Les Gascons ou Wascons , vers l'an 593 , descendirent des Pyrénées et s'établirent dans la Novempopulanie , à laquelle ils donnèrent leur nom ; ils s'étendirent peu à peu jusqu'à la Garonne. Il y eut guerre avec ces peuples : Théodebert II, après les avoir défaits, leur donna pour chef Genialis, qui fut le premier duc de Gascogne.

Il ne faut croire ni tout le bien que Fortunat, Grégoire de Tours et saint Grégoire , pape, ont dit de Brunehilde, ni tout le mal qu'en ont raconté Frédégher , Airaoin et Adon qui d'ailleurs n'étoient pas contemporains de cette princesse : c'étoit à tout prendre une femme de génie , et dont les monuments sont restés. Si elle fut mise à la torture pendant trois jours, promenée sur un chameau au milieu d'un camp , attachée à la queue d'un cheval , déchirée et mise en pièces par la course de cet animal fougueux , ce ne fut pas pour la punir de ses adultères, puisqu'elle avoit près de (juatre-vingts ans. Si elle avoit fait mourir dix rois (ce qui est prouvé faux), il eiîl été plus juste de lui faire un crime des princes qu'elle avoit mis au monde, que de ceux dont elle avoit délivré la France.

Klilother décéda l'an 628. Il eut deux fils : Dagobert et Karibert. Karibert mourut vite , et Dagobert donna du poison à Khildérik , fils ahié de Karibert. Fn autre fils de ce prince , Bogghis, se contenta de l'Aquitaine à titre de duché héréditaire.

Le roi Dagobert menoii iovjours avec lui grande iourhe de coucidrines , c'est-à-dire des meschines qui pas u'étoieiit ses épouses , saus autres qu'il avait aiitre part, qui avaient et nom et oornement de roijnes. {Mer desllist. et chron.) Grégoire de Tours cite trois reines : Nanthilde , Vulfgunde et Berthilde ; il se dis-

pense de nommer les concubines , parce qu'elles sont, dit-il, en trop grand nombre. Les trésors de Dagobert et de saint Eloi sont demeurés fameux. En chasses le roi se déportait acoustumément. {Mer des Hist.) Il y a une belle et poétique histoire d'un cerf qui se réfugia dans une petite chapelle bâtie à Catulliac par sainte Genovefe , sur les corps de saint Denis et de ses compagnons. Ce fut là que Dagobert jeta les fondements de ce Capitole des François • où se conservoient leurs chroniques avec les cendres royales , comme les pièces à l'appui des faits. Buonaparte fit reconstruire les souterrains dévastés , et leur promit sa poussière en indemnité des vieilles gloires spoliées : il a déçu sa tombe. Louis XVII I occupe à peine un coin obscur des caveaux vides , avec les restes plus ou moins retrouvés de Marie- Antoinette , de Louis XVI, et quelques ossements rapportés de l'exil. Puis s'est venu cacher auprès de son père le dernier des Condé , devant le cercueil duquel Bossuet fût demeuré muet. Et enfin le duc de Berry attend inutilement son père, son frère et son iils dans ces sépulcres d'espérance. Que sert-il de préparer d'avance un asile au néant, quand l'homme est chose si vaine qu'il n'est pas même sûr de naître ?

Les deux fils de Dagobert , Sighebert II ou III , roi d'Austrasie , Khlovigh II, roi de Bourgogne et de Neustiie, gouvernèrent l'empire des Franks. Peppin-le-Vieux avoit été maire du palais sous Dagobert; il continua de l'être sous Sighebert.

Suit l'histoire confuse de Dagobert II et III, de Khlother III, de Khildérik II, de Thierry III. La puissance royale avoit passé aux maires du palais après les sanglants démêlés de Grimoald, d' Arkembald , de ré\ êque Léger , et d'Ébroïn. Ébroïn est assassiné; plusieurs maires du palais sont élus : Berlher est le dernier. Peppin de Héristal, duc d'Austrasie, petit-fils de Peppîn- le -Vieux, père de Karle -le-Martel , aïeul de Peppin-le-Bref , et trisaïeul de Charlemagne , fait la guerre à Thierry , auquel il donnoit toujours le nom de roi. Thierry est battu , et Peppin , au lieu de le détrôner , règne à côté de lui sous le nom de maire du palais. Peppin fait rentrer dans l'obéissance les peuples qui s'étoient soustraits à l'autorité des Franks.

DE L UISTOIUK DE FRANCE

A Thieriy III commence la série des rois surnommés faiimnits. L'âpre sève de la première race s'affadit promptement , et les Dis de Khlovigh tombèrent vite du pavois dans un fourijon traîné par des l)œufs.

Peppin continua de régner sous Khlovigh III, Khildebert III , fils de Thierry, et sous une partie du règne de Dagohert III, fils de Khildebert III (de 692 à 714 ) . Peppin meurt et paroît, avant de mourir, ou méconnoîlre les grandes qualités de son fils Karle (Martel), ou n'oser le faire élire à sa place , parce que Karle n'éloit que le fils d'une concubine, Alpaïde : il lui substitua son petit-fils Theudoalde. Un enfant devint maire du palais sous la tutelle de Plectrude, son aïeule, comme s'il eût été un roi héréditaire. Karle , qui ne portoit pas encore son surnom , est emprisonné au désir de Pleclrude. Les Franks se soulèvent : Theudoalde fuit; Karle se sauve de sa prison; les Austrasiens le reconnoissent pour leur duc.

Les Sarrasins appelés par le comte Julien chassoient alors les Visigoths et envahissoient l'Espagne. Les peuples du Nord se ruoient sur la France.

Dagobert meurt et laisse un fils nommé Thierry ; mais les Franks choisirent Daniel , fils de Kliildérik II , qui régna sous le nom de Khilpérik II.

Il combattit Karle, duc d'Anstrasie, qui le vainquit. Celui-ci fit nommer roi Khlother IV. Ce Khlother mourut tôt . et Khilpérik II , retiré en Aquitaine , fut rappelé par Karle , qui se contenta d'être son maire du palais.

Thierry IV , dit de Chelles , fils de Dagobert III, succède à Khilpérik II (720 . C'est sous ce règne que Karle-le-Martel déploya ces talents de victoire qui lui valurent ce surnom. Les Sarrasins avoient déjà traversé l'Espagne , jjassé les Pyrénées , et inondé la France jusqu'à la Loire. Karle-le-^larlel les écrasa entre Tours et Poitiers , et leur tua plus de trois cent mille liommes (732). C'est un des plus grands événements de l'histoire : les Sarrasins victorieux, le monde étoit mahométan. Karle abattit encore les Frisons, les fit catholiques, hongre malgré, et réunit leur pays à la France.

Karle vainquit Eudes, duc d'Aquitaine, et força Herald , fils d'Eudes, à lui faire hommage des domaines de son père.

Thierry étant décédé , Karle régna seul sur toute la France comme duc des Franks , depuis 737 jusqu'à 741 . Il contint les Saxons soulevés de nouveau , chassa les Sarrasins de la Provence. Grégoire III lui proposa de se soustraire, lui pape , à la domination de l'empereur Léon, et de le proclamer, lui Karle, consul de Rome : commencement de l'autorité temporelle des papes.

Karle meurt (741). Karloman et Peppin, ses fils , se partagent l'autorité royale. Peppin, élu chef de la ÏS'eustrie , de la Bourgogne et de la Provence, proclame roi Khildérik Ilf , fils de Khildérik II, dans cette partie du royaume; Karloman reste gouverneur de l'Autrasie, puis se retire à Rome et embrasse la vie monastique.

Quand le voyageur franrois regarde le Soracte à l'horizon de la campagne romaine , se souvient-il qu'un Frank , fils de Karle-le-Martel , frère de Peppin-le-Eref , et oncle de Charlemagne , habitoit une cellule au haut de cette montagne ?

Khildérik III est détrôné, tondu et enfermé dans le monastère de Sithiu ( Saint-Bertin). Il mourut en 754. Son fils Thierry passa sa vie à l'ombre des cloîtres dans le couvent de Fontenelle , en Normandie. Les Mérovingiens avoient régné deux cent soixante-dix ans.

Si les Études qui précèdent sont fondées sur des faits incontestables , le lecteur ne s'est point trouvé en un pays nouveau dans le royaume des Franks ; c'est toujours Yempire harbareromain , tel qu'il existoit plus d'un siècle avant l'invasion de Khlovigh. Seulement le peuple vainqueur, qui s'est substitué à la souveraineté des Césars , parle sa langue maternelle , et se distingue par quelques coutumes de ses forêts ; le fond de la société est demeuré le même. Au lieu de généraux romains , on voit des chefs germaniques qui se font gloire de jeter sur leur casaque étroite et bigarrée la pourpre consulaire qu'on leur envoie de Constantinople , mais à laquelle ils n'éloient pas étrangers. Tout éloil romain, religion, lois, administration : les Gau les , et surtout le Lyonnois , l'Auvergne , la Provence , le Languedoc , la Guienne , étoieni couverts de temples, d'amphithéâtres , d'aque ducs, d'arcs de triomphe, et de villes ornées de Capitoles ; les voies militaires existoient par-

ANALYSE RAISONNEE

tout; Briineliilcle les fit réparer. 11 est vrai que les rois de la première race et les maires du palais les plus fameux , entre autres Karle-le- Rlartel , saccagèrent des cités qu'avoient épargnées les précédents barbares. Avignon fut détruit de fond en comble ; Agde et Béziers éprouvèrent le même sort. C'est encore Karlele-Martel qui renversa Nîmes (758) ; il y ensevelit ces ruines que nous essayons d'exhumer.

La nature des propriétés ne changea pas davantage sous la domination des Franks ; l'esclavage étoit de droit commun chez les Barbares comme chez les Romains , bien qu'il fût plus doux chez les premiers. Ainsi la servitude (pie Ton remarque en Gaule devenue franke n'étoit point le résultat de la conquête ; c' étoit tout simplement ce qui existoit parmi le peuple vainqueur et parmi le peuple vaincu , l'effet de ces lois grossières nées de la rude liberté germanique , et de ces lois élaborées , écloses du despotisme raffiné de la civilisation romaine. Les Gaulois, que la conquête franke trouva libres , restèrent libres ; ceux qui ne l'étoient pas portèrent le joug auquel les condamnoit le Code romain, les lois salique, ripuaire, saxonne, gombette et visigothe. La propriété moyenne continuoit à se perdre dans la grande propriété, par les raisons qu'en donne Salvien : De Guh. (Voyez VÉiude cinquième, troisième pcuiie.)

Quant à l'état des personnes, le tarif des compositions annonce bien la dégradation morale de ces personnes , mais ne prouve pas le changement de leur état. Les noms seuls suffisent pour indiquer la position des hommes : presque tous les noms des évoques et des chefs des emplois civils sont latins de ce côté-ci de la Loire , dans les premiers siècles de la monarchie , et presque tous les noms de l'armée sont franks ; mais en Provence , en Auvergne , et de l'autre côté de la Loire , jusqu'aux Pyrénées , presque tous les noms sont d'origine latine ou gothique dans l'armée, l'Eglise et l'administration. Lorsque les chefs franks commencèrent à entrer eux-mêmes dans le clergé , et que le soldat devint moine , l'évèque et le moine se firent à leur tour soldats. On voit , dès la première race , l'évèque d'Auxerre , llaincmar, combattre avec Karle-le-Martel contre les Sarrasins, et contribuer puissamment à la victoire {Uist. épis. Aiitis.)

Les sciences et les lettres furent, à cette époque , dans les Gaules , ce qu'elles étoient dans le monde romain , selon le degré d'instruction et le plus ou moins de tranquillité des diverses provinces de l'empire. Fortunat , Frédégher, Grégoire de Tours, Marculfe, saint Rémi , une foule d'ecclésiastiques et quelques laïques lettrés écrivoient alors.

Sous le rapport politique, nous voyons le dernier des Mérovingiens tondu et renfermé dans un cloître : ce n'est point encore là une nouveauté; l'usage remontoit plus haut; on rasoit les derniers empereurs d'Occident pour en faire des prêtres et des évêques.

Mais il ne me semble pas certain que Khilpérik devînt moine , bien qu'on lui coupât les cheveux et qu'on le confinât dans un monastère. Couper les cheveux à un Mérovingien , c'étoit tout simplement le déposer et le reléguer dans la classe populaire. On dépouilloit un roi frank de sa chevelure comme un empereur de son diadème. Les Germains, dans leur simplicité, avoient attaché le signe de la puissance à la couronne naturelle de l'homme.

11 arriva que l'inégalité des rangs se glissa , par cette coutume , dans la nation. Pour que les chefs fussent distingués des soldats , il fallut bien que ceux-ci se coupassent les cheveux : le simple Frank portoit les cheveux courts par flerrière et longs par devant (Sidoine). Khlovigh et ses premiers compagnons , en revenant de la conquête du royaume des Yisigoths , offrirent quelques cheveux de leur tète à des évêques. Ces Samsons leur laissoient ce gage comme un signe de force et de protectiou. Un pêcheur trouva le corps d'un jeune homme dans la Marne; il le reconnut pour être le corps de Khlovigh II, à la longue chevelure dont la tête étoit ornée , et dont l'eau n'avoit pas encore déroulé les tresses (Greg. Tlr., lib. viii). Les Bourguignons, à la bataille de Véseronce , reconnurent au même signe qu'un chef frank, Khlodomir, avoit été tué. « Ces « chefs, dit Agathias, portent une chevelure « longue ; ils la partagent sur le front et la lais- '< sent tomber sur leurs épaules ; ils la font fri- « ser; ils l'entretiennent avec de l'huile ; elle « n'est point sale, comme celle de quelques .1 peuples , ni tressée en petites nattes , comme « celle des Goths. Les simples Franks ont les

DE L'HISTOIRE DE FKANCE

« cheveux coupés en rond , et il ne leur est pas '< permis de les laisser croître. »

On prètoit serment sur ses cheveux.

A douze ans on coupoit pour la première fois la chevelure aux enfants de la classe commune : cela donnoit lieu à une fêle de famille appelée capiiolutoria.

Les clercs étoient tondus comme serfs de Dieu : la tonsure a la même origine.

On condamnoit les conspirateurs à s'inciser mutuellement les cheveux.

LesYisigoths paroissent avoir attaché aux cheveux la même puissance que les Franks : un canon du concile de Tolède , de l'an 028 , déclare qu'on ne pourra prendre à roi celui qui se sera fait couper les clieveux.

Quand les cheveux repoussoient , le pouvoir revenoit. Thierry III recouvra la dignité royale , qu'il avoit perdue en perdant ses cheveux {Qiutm nuper tonsoraius amisentt, recepil difjmUitem]. Klilovigh avoit fait couper les cheveux au roi Khararik et à son flls. Khararik pleuroit de sa honte ; son fils lui dit : « Les « feuilles tondues sur le bois vert ne se sont « pas séchées ; elles renaissent promptement. » {In viridi U(juo lue frondes succisœ sunt, nec omnino arescunt; sed velociter emergunt.)

La couronne même de Charlemagne n'usurpa point sur la chevelure du Frank l'autorité souveraine. Lolher se vouloit saisir de Karle , son frère , pour le tondre et le rendre incapable de la royauté ; la nature avoit devancé l'inimitié fraternelle , et la tèle de Karlele-Chauve offroit l'image de son impuissance à porter le sceptre.

Mais , vers la fin du tixième siècle , il y avoit déjà des Gaulois-Romains qui laissoient croître leur barbe et leurs cheveux : les Franks toléroient celte imitation, pour cacher peut-être leur petit nombre. « Grégoire de Tours remar- « que que le bienheureux Léobard n'étoit pas <i de ceux qui cherchent à plaire aux Barbares " en laissant fiotter épars les anneaux de leurs " cheveux. » ( Dimissis capillonim lUifjelUs fiarharum plaudebat. De Vit. Patrum.) Le précepteur de Dagobert , Saudreghcsil , avait une longue barlje , puisque Dagobert la lui coupa. Enfin , dans le douzième siècle , les rois abrogèrent la loi (lui défendoit aux serfs de porter les cheveux lonçs. Celte abrogation fut obte-

nue à la sollicitation de Pierre Lombard , évèquede Paris, et de plusieurs autres prélats. Les ecclésiasticjues , en envoyant leurs serfs à la guerre , et les donnant pour ciiampions , exigèrent qu'ils eussent l'extérieur des ingénus contre lesquels ils combat toient. Voilà comment la longue chevelure a marqué parmi nous une grande époque historique , comment elle a servi à signaler le passage de l'esclavage à la liberté , et la transformation du Frank en François. H faut toutefois remarquer qu'il y avoit des Gaulois appelés Capillctti , Crinosi , une Gaule chevelue, G«//Jrt fomf(f«;queles Bretons portoient les clieveux longs connne les Franks (Frédégher;; que dans les vies de plusieurs sainls gaulois, on voit ces saints arranger leur chevelure. Est-il probable que les Franks , en se fixant au milieu de leurs conquêtes , aient forcé tous les peuples qui reconnoissoienl leur domination à quitter leurs usages? C'est donc particulièrement de la nation victorieuse qu'il faut entendre tout ce qui est dit concernant les cheveux dans notre histoire.

Je ne m'arrêterai point à l'examen de cette seconde invasion des Franks, qu'on place à l'avènement des maires de la race karlovingienne, laquelle invasion auroit donné la couronne à celle race : qu'il y eut des guerres civiles continuelles entre les Franks de l'Auslrasie et les Franks de la ]Neuslrie, rien n'est plus vrai ; que ces guerres conférèrent la puissance à ceux ([VU avoient le génie , et qu'elles mirent les Karlovingiens à la place des Mérovingiens , rien n'est encore [dus exact; mais , dans tout cela, il le faut dire , il n'y a pas trace d'invasion nouvelle. En attendant des preuves qui jusqu'ici ne se trouvent point , je ne puis penser comme des hommes habiles , dont je me plais, d'ailleurs, à reconnoîtreloul le mérite ^

11 y eut sous la première race, et jusque sous la seconde, dans les familles souveraines barbares un désordre qui n'exista point dans les familles souveraines romaines. Les princes franks avoient plusieurs feumies et plusieurs concubines , et les partages avoient lieu entre les enfants de ces femmes, sans distinction de droit d'aînesse , sans égard à la bâtardise et à la légitimité.

Voyez la l'iéfacc des Etudes historiques.

ANALYSE RAISONNI-E

En résumé, la société , dans sa décomposition et sa recomposition lente et graduelle , fut presque immobile sous les Mérovingiens : une transformation sensible ne se manifesta que vers la fin de la seconde race. Il n'y a donc rien d'important à examiner dans les cinq cents premières années de la monarchie , si ce n'est la marche ascendante de l'Église vers le plus haut point de sa domination. Les bas siècles furent tout entiers le règne et l'ouvrage de l'Église : je montrerai bientôt sa position, (juand nous serons arrivés à l'entrée même de cette autre espèce de barbarie qu'on appelle le moyen Age; barbarie d'où sont sorties, par la fusion complète des peuples païen , chrétien et barbare, les nations modernes.

Page 1