‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 177 sur 201 · ANALYSE RAISONNE · texte numérisé non relu

ANALYSE RAISONNE

lie , de l'Espagne , de la Provence , et dans le rentre de la Gaule : cela nous donne une époque à peu près certaine , comprise entre l'année 700 et Tannée 755.

Le caractère de la chevalerie se forma parmi nous de la nature sentimentale et fiilèle du 'J'euton, et de la nature galante et merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit et enveloppées de la forme du christianisme. L'opinion exaltée qui a tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations modernes , nous vient des Barbares du nord ; les Germains reconnoissoient dans les femmes quelque chose de divin {inesse quin etiam sancUirii aliqvid et providum putant). La myihologie ûeYEddi et les poésies des scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves ; jusqu'au soleil, dans ses poésies, est une femme, la brillante A«/i»«. Les lois gardent ces impressions délicates ; quiconque a coupé la chevelure d'une jeune lille , est condamné à payer soixante-deux sous d'or et demi; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme de condition libre est frappé d'une amende de (piinze sous d'or, de trente s'il lui a pressé l'avant-bras , de trente-cinq , s'il lui a pressé le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a pressé le sein {si mamillan stiinxerit ).

De leur côté , les premiers Arabes professoienl un grand respect pour les femmes , à en juger par le roman ou le poëme A'Aiitar, écrit ou recueilli [lar Asmaï le grammairien , sous le règne du kalife Aroun-al-Rached. Antar , comme les chevaliers , est soumis à des épreuves ; il aime constamment et timidement la belle Ibla ; il court mainte aventure et fait des prouesses dignes de Roland ; il a un cheval nommé Abjir, une épée appelée Dhamy, mais les mœurs arabes sont conservées : les femmes boivent du lait de chamelle, et Antar, qui souffre qu'on le frappe, paît souvent les troupeaux '. Saladin éloil un chevalier tout aussi

' Voyez, dans la Hr.vue frauç tixe de iuiWet 1830, un article très-in^tnieiix de M. Delécluse , sur Antar. Il paroit ([ue le savant Driciitaliste. M. Haminer devienne, a fait une traduction françoise de ce roman-poëme, dont l'impression à Paris seroit confiée aux soins de M. Trébutien, à qui nous devons Iis Conles inédits des Mille et Une yuHs.

brave et moins cruel que Richard. On connoît les tournois les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.

Mais si Asniaï écrivoit l'histoire d' Antar pour le kalife Aroun-al-Rached , contemporain de Charlemagne , Charlemagne n'a point attendu , comme on l'a cru , le faux Turpin pour être transformé en chevalier lui et ses pairs.

Le roman publié sous le nom de Turpin , archevêque de Reims , fut composé par un certain moine Robert , sur la lîn du onzième siècle, au moment de la première croisade. Ce moine se proposoit d'animer les chrétiens à la guerre contre les Infidèles , par l'exemple de Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les Anglois ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de la Table Ronde.

Le prétendu Turjiin n'étoit lui-même qu'un imitateur, fait qui me semble avoir échappé jusqu'ici à tous les historiens. Soixante-dix ans après la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall écrivit la vie de Karle-le-Grand, véritable roman du genre de celui d'4»il.(r. N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à la même époque chez les Francks et les Arabes ? Le moine de Saint- Gall tenoit ses autorités , pour la législation ecclésiastique, de Wernbert , célèbre abbé ds Saiut-Gall ; et pour les actions militaires , du père de ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommoit Adalbert, et avoit suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns (Avares), les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement : « Adalbert Il étoit déjà vieux, il m'éleva quand j'étois en- " core très-petit ; et souvent , malgré mes ef- 11 forts pour lui échapper, il me ramenoit et me 1 contraignoit d'écouter ses récits. »

Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns habit oient un pays entouré de neuf cercles. Le premier renfermoit un espace aussi grand que la dislance de Constance à Tours : ce cercle étroit étoit construit en troncs de chênes , de hêtres, de sapins, et de pierres très-dures ; il avoit vingt pieds de largeur et autant de hauteur : il en étoit ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne renverse tout cela ; ensuite il marche contre des Barbares qui ravageoient la France orien-

])ÏL I/niSlU'.UE DE FRANCK.

îiQi

laie; il les extermine et fait couper la tète à tous les enfants qui dépassoient la hauteur d'une épée. Charleniagne est trahi par un de ses bâtards, [letit nain bossu, conlinc- au monastère de Saint-Gall. Karle avoit dans ses armées des héros à la manière de Roland : Cisher valoit à lui seule une armée ; on TeiU pu croire de la race Enachim , tant il étoit grand ; il montoit un énorme cheval, et quand le cheval refusoit de passer la Doire enllée par les torrents des Alpes , il letrahioit après lui dans les flots , en lui disant : « Par monseigneur " Gall, de gré ou de force, tu me suivras. " Cisher fauchoit les Bohémiens comme l'herbe d'une prairie. « Que m'importent., s"écrioit-il, " les AVenèdes, ces grenouillettes? j'en porte '■ sept , huit et même neuf enfilés au bout de " ma lance, en murmurant je ne sais cpioi. »

Karle attaqua Didier en Italie. Didier demande à Ogger si Karle est dans l'armée qu'il aperçoit : « Non , dit Ogger : quand vous ver- « rez les moissons s'agiter d'horreur dans les " champs , le sombre Pô et le Tésin inonder (' les murs de la ville de leurs Ilots noircis par « le fer, vous pourrez croire à l'arrivée lie (I Karle. » Alors s'élève au couchant un nuage qui change le jour en ténèbres : Karle , cet homme de fer, avoit la tète couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets de fer ; sa poitrine de fer et ses épaules étoient couvertes d'une armure de fer; sa main gauche élevoit en l'air une lance de fer, sa main droite étoit posée sur son invincible épée ; ses cuissards étoient de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer; son cheval avoit la couleur et la force du fer; le fer couM-oit les champs et les chemins, et ce fer, si dur, étoit porté par un peuple dont le cœur étoit plus dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier : « O fer ! Ah ! que de fer ! » 0 fernim! Heu fernnn!

Une autre fois, Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis , va à la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous , de queues de paons mêlées à la pourpre de Tyr, et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier en lui ceignant l'épée.

Le moine de Saint-Gall, qui se dit bégayant et édenté , mentionne aussi le lion tué par Peppin-le-Bref. Le vétéran Adalbert, redisant les exploits de Charlemagne à un enfant qui devoitles écrire lorstju'à son tour il seroit devenu vieux , ne ressemble pas mal à quelque grenadier de Napoléon, racontant la campa gne d'Egypte à un conscrit : tant la fable et l'histoire sont mêlées dans la vie des hommes extraordinaires!

Ernold Nigel on le Noir, dans son poëme sur Hlovigh-le-Débonnaire , décrit le siège de Barcelone ; et c'est encore un ouvrage de chevalerie. Hlovigh ceint l'épée que Karle-le- Grand portoit à son côté. Les Maures, rangés sur les remparts , défendent la ville ; Zadun , leur chef , se dévoue pour les sauver ; il se glisse le long des murailles pour aller hâter le secours des Sarrasins de Cordoue; il est pris. Mené à Louis, il crie aux siens : « Ouvrez vos " portes ! » et leur fait en même temps un signe convenu pour les engagera se défendre. La ville est forcée : dans le butin envoyé à Karle se trouvent des cuirasses , de riches liabits , des casques ornés de crinières, un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or. L'armure de fer des chevaliers n'est point ( comme on l'a cru encore mal à propos ) du onzième siècle ; elle ne vient nidesFranks. ni des Arabes ; elle vient des Perses , de qui les Romains l'empruntèrent : on a vu la description qu'en fait Ammien IMarcellin en parlant du triomphe de Constance à Rome ; on retrouve pareillement cette armure dans l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.

Les combats singuliers et les fêtes chevaleresques, la construction de ces monuments ajipelés (jothiques, qui dirent prier les chevaliers des croisades , coïncident aussi avec l'avénement des rois de la seconde race. Illovi'ghle-Débonnaire envoie l'évêque Ebbon prêclier la foi chez les Danois. Ebbon amène à ' Illovigii, Ilérold, roi de ces peuples. Tllovigh se rend à Ingelheini aux bords du Rhin : " Là s'élève sur cent colonnes un palais su-

" perbe Non loin du palais est une

« île que le Rhin environne de ses eaux pro- « fondes, retraite tai>issce d'une herbe tou-

ANALYSE lUISONNEK

Il jours verte , et que couvre une sombre loti rêt ; » chasse superbe où Judith , femme de Hlovigh , magnifiquement parée , monte un noble palefroi.

Béro et Samilon , deux guerriers de nation gothique , combattent en champ clos devant Hlovigh , auprès du château d' Aix , dans un lieu entouré de murailles de marbre, orné de terrasses gazonnées et plantées darbres. « Les Il champions , d'une haute taille , sont montés Il sur des coursiers rapides , tous deux atten- « dent le signal qui doit être donné par le roi. Il Dans l'arène paroît Gundold , qui se fait ac- II compagner d'un cercueil , selon son usage Il dans ces occasions. » Béro est vaincu ; les jeunes Franks l'arrachent à la mort, et Gundold renvoie son cercueil sous l'appentis d'où il l'avoit lire.

Miratur Gundoldus eniin , feretrumque rcmittit Absiiue onere teclis, venerat unde , suuin *.

L'architecture dite lombarde , de l'époque des Karlovingiens , en Italie , n'étoit que l'invasion de l'architecture orientale ou néogrec- (pie dans l'archhecture romaine. Hakem , au luiitième siècle, bâtit la mosquée de Cordoue , type primitif de l'architecture sarrasine occidentale. Au commencement du neuvième siècle, le palais d'Ingelheim avoit des centaines de colonnes , des toitures de formes variées , des milliers de réduits, d'ouvertures et de portes: centun perjixa columnis.... iectaqiie multimoda: mille aditus , reditus , millenaque claustra domoium. L'église présentoit de grandes portes d'airain , et de plus petites enrichies d'or : Temp/a Dei. . . . (fraii postes ^ aurea osiiola. Hérold, sa femme, ses enfants et ses compagnons contemploient avec ctonnement le dôme immense de l'église : miratur IleroJd, conjunx miratur, et omnes j)>'oles et sorii culmina tania Dei. Voilà donc claire- . ment aux huitième et neuvième siècles les mœurs , les aventures , les chants , les récits , les champions , les nains , les fêtes , les armes ,

* Les savants Bénédictins ne penvent s'empêcher de s'écrier, dans une note , avec toute la joie naïve de l'érudition : « Gratiae sint Nigello qui veterum ritus nobis eiJisceritl »

l'architecture de l'époque vulgaire de la chevalerie ; les voilà en même temps et à la fois d'une manière spontanée , chez les Maures et chez les chrétiens : voilà Charlemagne et le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens conteiuporains , Asmaï et le moine de Saint-Gall.

Les romanciers du douzième siècle qui ont pris Charlemagne, Roland etOgier pour leurs héros , ne se sont donc point trompés historiquement ; mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un corps de chevalerie. Les cérémonies de la réceptiondu chevalier, l'éperon, l'épce, l'accolade , la veille des armes , les grades de page, de daiuoiseau, de poursuivant, d'écuyer, sont des usages et des institutions militaires qui renqjlaçoient d'autres usages et d'autres institutions tombés en désuétude ; mais il ne constituoient pas un corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef dans une môme subordination.

Les ordres religieux chevaleresques ont été la cause de cette confusion d'idées , ils ont fait supi»oser une chevalerie historique collective , lorsqu'il n'existoit qu'une chevalerie historique individuelle. Au surplus cette chevalerie individuelle fut délicate, vaillante, généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la virent éclore ; elle eut le vague et la rêverie du cielnoyé des Scandinaves, l'éclat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La chevalerie historique produisit en outre une chevalerie ronaanesque qui se mêla aux réalités , retentit par un extrême écho jusque dans le règne de François I""^, où elle donna naissance à Bayard , comme elle avoit enfanté Du Guesclin auprès du trône de Charles V. Le héros de Cervantes fut le dernier des chevaliers : tel est l'attrait de ces mœurs du moyen âge et le prestige du talent , que la satire de la chevalerie en est devenue le panégyrique immortel.

Pour être reçu chevalier, dans l'origine , il falloil être noble de père et de mère , et âgé de vingt et un ans. Si un gentilhomme qui n'étoit pas de parage se faisoit armer chevalier, on lui tranchoit les éperons dorés sur le fumier. Les lils des rois de France étoient chevaliers sur les fonts de baptême : saint Louis arma ses frères chevaliers ; Du Guesclin , second parrain du second lils de Charles V, le duc d'Or-

bli I/HISTOIRE D1-: FUA>CE.

léans, tira son épée et la mit nue dans la main (le l'enfant nu : A'udo iraclidit eusem uudum. Hayard.SfOiS paour et su-is reprou<]ie , conféra la chevalerie à François I^i". Le roi lui dit : M Bavard , mon ami , je veux qu'aujourd'hui ' sois fait chevalier par vos mains. . . . Avez » Acrtueusement , en plusieurs royaumes et " provinces, combattu contre plusieurs na- " lions. ... Je délaisse la France, en la- 'I (juelle on vous connoist assez. . . . Dépes- ' chez-vous. 1) — Alors prit son espée Bavard, et dit : « Sire, autant vaille que si estois Ro- " land , ou Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn " son frère. » — Et puis après si cria liaultenient, l'espée en la main dexlre : « Tu es '< bien heureuse d'avoir aujourd'hui à un si « beau et puissant roy donné l'ordre de la che- « Valérie. Certes, ma bonne espée , vous serez " moult bien comme relique gardée, et sur " toutes aultres honorée; et ne vous porteray " jamais, si ce n'est contre Turcs, Sarrasins " ou Mores. » — Et puis fait deux saulls , et après remit au fourreau son espée. "

Les chevaliers preuoient les titres de dou , de sire, de messire et de monseigneur. Ils pouvoient manger à la table du roi ; eux seuls avoient le droit de porter la lance , le haubert, la double cotte de mailles , la cotte d'armes , l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le velours, l'écarlate : ils mettoient, une girouette sur le donjon; cette girouette étoit en pointe comme les pennons pour les simples chevaliers , carrée comme les bannières pour les chevaliers bannerets. On reconnoissoit tie loin le chevalier à son armure: les barrières des lices, les ponts des châteaux s'abaissoient devant lui ; les hôtes qui le recevoient poussoient quelquefois le dévouement et le respect jusqu'à lui abandonner leurs femmes.

La dégradation du chevalier félon étoit affreuse : on le faisoit monter sur un échafaud; on y brisoit à ses yeux les pièces de son armure ; son éca , le blason effacé, étoit attaché et (rainé à la queue d'une cavale, monture dérogeante : le héraut d'armes accabloit d'injures l'ignoble chevalier. Après avoir récité les vigiles funèbres , le clergé prononroit les malédictions du psaume U)8. Trois foison demandoit le nom du dégradé , trois fois le héraut d'armes répnndoU qu'il ignoroit ce nom, et n'avoitde-

vaut lui qu'une foi mentie. On répandoit alors sur la tèle du palient un bassin d'eau chaude : on le tiroit en bas de l'échafaud par une corde; il étoit mis sur une civière , transporté à l'église, couvert d'un drap mortuaire, et les prêtres psalmodioient sur lui les prières des morts.

La chevalerie se conféroit sur la brèche, dans la mine et la tranchée d'une ville assiégée, sur un champ ele bataille au moment d'en venir aux mains. Le besoin de soldats s'accroissani à mesure que les nobles périssoient, le serf fut admis à la chevalerie ; des lettres de Philippe de Valois déclai'ent genlihonnne le fils d'un serf qui avoit été armé chevalier : les François ont toujours attribué la noblesse à la charrue et à l'épée , et placé au même rang le laboureur el le soldat. Dans la suite , au milieu des grandes guerres contre les Anglois, on créa tant de chevaliers que ce titre s'avilit. François l^r ajouta aux deux classes de chevaliers Ixnuierels et bacheliers, une troisième classe composée de magistrats et de gens de lettres ; ils furent appelés chevcdiermès lois. Enfin , il ne resta de la chevalerie qu'un nom honorificpie écrit dans les actes , ou porté par des cadets de familles.

L'éducation militaire m'amène maintenant à parler de l'éducation civile dans les siècles dont nous nous occupons.

Éni'CATlO.V.

'ÉnLCATiON chez les Perses , les Grecs et les Romains, étoit persane, grecque et romaine ; je veux dire qu'on enseignoit aux enfants ce (|ui regarde la patrie, on ne les instruisoil que des lois , lies mœurs . de l'histoire et de la langue de leurs aïeux. Lorsqu'à l'époque d'une civilisation avancée des Romains se prirent d'admiration pour la Grèce el vinrent aux écoles d'Athènes, ce n'étoit que la louable curiosité de quehjues patriciens oisifs.

Le monde moderne a présenté un p'.iéno-

ANALYSE liAISONiNlîE

mène dont il n'y a ancun exemple dans le monde ancien : les enfants des Barbares se scparèrenl de leur race par l'educalion ; confinés dans des collèges, ils apprirent des langues que leurs pères ne parloient point , et qui cessoient d'être parlées sur terre; ils étudièrent des lois qui n'étoient pas celles de leur nation ; ils ne s'occupèrent que d'une société morte , sans rapport avec la société \ivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre sang et perpétuant le souvenir de ce qu'ils a voient été, renfermèrent avec eux les fils de leurs vain- (jueurs comme des otages.

Il se forma au milieu des générations brutes un peuple d'intelligence hors de la sphère où se mouvoit la communauté matérielle , guerrière et politique. Plus l'esprit autour des écoles étoit simple, grossier , naturel , illettré, plus dans l'intérieur de ces écoles il éloit raffiné , subtil , métaphysique et savant. Les Barl)ares avoient conmiencé par égorger les prêtres et les moines ; devenus chrétiens , ils tombèrent à leurs pieds. Ils s'empressèrent de contribuer à la fondation des collèges et des universités : admirant ce qu'ils ne comprenoient pas , ils crurent ne pouvoir accorder aux étudiants trop de privilèges. Une véritable république, ayant ses tribunaux , ses coutumes et ses libertés , s'établit pour les enfants au centre même de la monarchie des pères.

L'Université de Paris, fille aînée de nos rois , bien qu'elle ne descendît pas de Charlemagne, n'étoit pas la seule en France ; vingt autres existoient sur son modèle ; celle de Montpellier devint célèbre ; on y professa le droit romain aussitôt que les exemplaires des Paudectes furent devenus moins rares par la découverte et les copies du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'Ecosse , l'Irlande, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, possédoient les mêmes corps enseignants. On voit dans les hagiograplies et les chroniqueurs que le même écolier , afin d'embrasser les diverses branches des sciences , étudioit successivement à Paris , à Oxford , à Mayence , à Padoue , à Salaman- ([ue , à Coimbre. L'Université de Paris avoit une poste à son usage, longtemps avant que Louis XI eût fait un pareil établissement.

On sent quelle activité les institutions universitaires, dégagées des lois nationales, de-

voient donner aux esprits , combien elles dévoient accroître le trésor commun des idées : or , tout arrive par les idées ; elles produisent les faits , qui ne leur servent que d'enveloppe.

Une multitude de collèges s'élevèrent auprès des universités. Sous Philippe-le-Bel , qui fonda l'université d'Orléans , on vit s'établir le collège de la reine de Navarre , celui du cardinal Le Moyne , et celui de Montaigu , archevêque deNarbonne. Depuis le règne de Philippe de Valois jusqu'à la fin du règne de Charles V , on compte l'érection du collège des Lombards pour les écoliers italiens, des collèges de Tours, de Lisieux, d'Autun, de VAve Maria, de Mignon ou Grandmont , de Saint - Michel , de Cambrai, d'Auljusson ,deBonnecour, de Tournay, de Bayeux, des Allemands, de Boissy, de Dainville, de Maître-Gervais , de Beauvais. {lUst. de VUniv.^ t. III, \i\. ô, Aiiiiq. de Paris Très, des Ch.) A François I<"" est dû l'établissement du Collège royal , avec les trois chaires de langues hébraïque , grecque et latine : on avoit commencé à enseigner le grec dans l'Université de Paris sous Charles VIII; on y expliquoit alors les dialogues de Platon. Henri II, Charles IX, Henri III, augmentèrent les ciiaires savantes d'une chaire de pliilosophie grecque et latine , d'une chaire de langue arabe et d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV ajoutèrent au Collège royal des chaires pour l'étude du droit canon , pour celle des langues syriaque, turque et persane, pour l'enseignement de la littérature françoise,de l'astronomie, de la mécanique, de la chimie , de l'anatomie , de l'histoire naturelle , du droit de la nature et des gens. Le collège des Quatre-Nations rapi elle le nom de Mazarin. Tout se formoit par grandes masses ou grands corps dans l'ancienne monarchie: clergé , noblesse , tiers-état , magistrature , éducation.

Ces universités et ces collèges furent autant de foyers où s'allumèrent comme des flambeaux les génies dont la lumière pénétra les ténèbres du moyen âge : nuit féconde , puissant chaos dont les flancs portoient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la civilisation , elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse ; quand, au contraire , la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse stérile ; c'est un vieillard auprès

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