‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 178 sur 201 · DE L'IIISIOIIŒ UE FRANCE · texte numérisé non relu

DE L'IIISIOIIŒ UE FRANCE

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d'une jeune épouse : les peuples civilises de Tancienne Europe se sont renouvelés dans le lit des sauvages de la Germanie ; les peuples >auvages de l'Américpie se sont éteints dans les bras des peuples civilisés de l'Europe.

Saint Bernard, Abailard, Scott, 'J'homas d'Aquin , Bonaventure , Albert , Roger Bacon, ilenry de Gand, Hugues de Saint- Cher, Alexandre de Ilallays, Alain de l'ille, Yves de ïriguer , Jac(pies de Yoragines , Guillaume <le INangis. Jean de Mun , Guillaume Duranly, ■Jean Adam, Guillaume Pelletier , Barthélemi Glaunwil et Pierre Berclieur , Albert de Saxe , i'roissard, INicolas Oresme, Jacques de Don- <lis, ?sicolas Flamel , Accurse , Barthole , Graoien , Pierre d'Ailly , INicolas Clcmengis, Jer- .«^on , l'iioinas Connecte , Benoit Gentian , Jean de Courtecuisse , Vincent Ferler , Juvénal (les Ursius, Pic de la Mirandole, Cbartier, iMartuel d'Auvergne, Franijois Villon et Piobert Gaj:uin , forment lu chaîne de ces hommes qui nous amènent des premiers jours du moyen i\ge au temps de la renaissance des lettres. Leur célébrité tut grande, elles surnoms par lesquels on les distingua prouvent l'admiration naïve de leurs siècles. Albert fut surnommé le Grand ; Thomas d'Aquin , l'Ange de l'école ; lloger Bacon , le Docteur admirable ; Henry de Gand , le Docteur solennel ; Henryde Suze, la Sfilendeur du droit; Alexandre de Hallays, le Docteur irréfragable ; Alain de l'ille, le Docteur universel ; Bonaventure, le Docteur séraphique ; Scott , le Docteur subtil ; Gilles de Home, le Docteur très-fondé.

Ces hommes , avec des talents divers, forinoient des écoles , avoient des disciples comme les anciens philosoplies de la Grèce. Albert inventa une machine parlante ; Roger Bacon découvrit peut-être la poudre ' , le télescope et le microscope ; Jacques de Dondis composa une horloge céleste ou une sphère mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un génie tout à fait comparable aux plus rares génies philosophiijues des temps anciens et modernes ; il tient de Platon et de Malebranche pour la spiritua-

' Connue d'ailleurs de la Cliinf, ainsi (}uc la boussole, riniprimerie, le gaz, etc.; (Cs décjuverlcs nialéiidles doivent naluiellement avoir lieu chez une société à longue vie, comme celle des Chinois.

lité , d'Aristote et de Descartes pour la clarté et la logique. Les Scottistes et les Thomistes, les Réalistes et les IN'ominaux ressuscitèrent les deux sectes de la forme et de l'idée. Vers l'an ^030, les écrits d'Aristote avoient été apportés par les Arabes en Espagne , et de l'Espagne ils passèrent en France. Bérenger, Abailard , Gilbert de la Porée, firent revivre la doctrine du Stagyi iste ; mais les Pères grecs et latins ayant depuis longtemps frappé d'anatiième cette doctrine , un concile , tenu à Paris en 120!), condamna au feu les écrits dans lesquels elle étoit renfermée. L'interdiction dura plus de quatre-vingts ans : on se relâcha ensuite, et en 1447 le triomphe d'Aristote fut tel , qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la sienne. Fn siècle après, Ramus, qui osa s'élever contre sa logique , fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi et Descartes pour triompher du précepteur d'Alexandre.

Duranli, Barthole, Âlciat, et plus tard Cujas, furent les lumières du droit. On se fera une idée de l'influence que ces hommes exerçoient sur leur temps , en rappelant les effets de leurs leçons : la classe où Albert-!e-Grand enseignoit ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, il se vit obligé de professer en plein air , sur la place qui prit le nom de Maître-Albert. Foulques écrit à Abailard : " Rome t'en- « voyoit ses enfants à instruire ; et celle qu'on « avoit entendue enseigner toutes les sciences « montroit , en te passant ses disciples , que '< ton .'^avoir étoiî encore supérieur au sien, ^"i '< la distance , ni la hauteur des montagnes , « ni la profondeur des vallées , ni la difficulté » des chemins parsemés de dangers et de bri- « gands , ne pouvoient retenir ceux qui s'em- '■ pressoient vers toi. La jeunesse angloise ne " se laissoil effrayer ni par la mer placée entre " elle et toi , ni par la terreur des tempêtes , '< et à ton nom seul, méprisant les périls , elle " se précipitoit en foule. La Bretagne reculée « t'envoyoit ses habitants pour les instruire; « ceux de l'Anjou venoient te soumettre leur « férocité adoucie. Le Poitou , la Gascogne , « ribérie , la A'ormandie, la Flandre , les Teu- '< tons, les Suédois, ardents à te célébrer, « vantoient et proclamoient sans relâche ton « génie. Et je ne dis rien des habitants de la

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A.NALYSt: RAlSONiMil-:

'< ville de Paris el des parties de la France les « plus éloignées comme les plus rapprochées , <i tous avides de recevoir tes leçons , comme <i si, près de toi seul, ils eussent pu trouver <i renseîjînemenl ' . »

La foule des maîtres et des écoliers de l'Université étoit telle , quand ils alloient en procession à Saint-Denis , que les premiers rangs du cortège entroient dans la basilique de Tabbaye, lorsque les derniers sortoient de Féglise des Mathurins de Paris. Appelée à donner son vote sur la question de l'extinction du schisme, l'Université fournit dix mille suffrages ; elle proposa d'envoyer à un enterrement vingt-cinq mille écoliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand corps ligurer dans toutes les crises politiques de la monarchie , et particulièrement sous les règnes de Charles V, de Charles Y[ et de Charles YIL Factieux ou fidèle, il làchoit ou retenoit des flots populaires, tandis que des esprits novateurs, élevés à ses leçons , agitoient les questions religieuses , poussoient, par la hardiesse de leurs doctrines, *par leurs déclamations contre les vices du clergé et des grands , à ces réformes dont Arnaud de Brescia avoit donné l'exemple en Italie , et Wickleff en Angleterre.

Celle vie des universités el des collèges occupe une place considérable dans le tableau des mœurs générales, (jui me reste à peindre.

MŒURS GEiNEBALES DES XIF, XIII* LT XIV SIÈCLES.

'histoire moderne doit prendre soin de détruire un mensonge, non des chroniqueurs qui sont unanimes sur la corruption des bas siècles, mais de l'ignorance el de l'esprit de des temps où nous vivons : on s'est fique si le moyen âge étoit barbare , du

parti curé

* Celte élégante traduction est d'une femme. OF.uvrcs de madame Gl'izot.

moins la morale el la religion faisoienllecuiilicpoids de sa barbarie ; on se représente les anciennes familles , grossières sans doute , mais assises dans une sainte union à l'àire domestique avec toute la simplicité de l'âge d'or. Rien de plus contraire à la vérité.

Les Barbares s'établirent au milieu de la société romaine déftravée par le luxe, dégradée par l'esclavage , pervertie par l'idolâtrie. Les Franks, irès-peu nombreux, relativement à la population gallo-romaine , ne purent assainir les mœurs; ils étoient eux-mêmes fort corrompus quand ils entrèrent en Gaule.

C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence à l'état sauvage ; tous les appétits de la nature se développent sans contrôle dans cet état: la civilisation seule enseigne les qualités morales. La profession des armes, qui inspire certaines vertus, ne produit point la tempérance : Sainle-Palaye est obligé de convenir que les chevaliers ne se recommandoient guère par la rigidité des mœurs.

Delà société romaine et de la société barbare résulta une double corruption ; on reconnoît très-bien les vices de l'une ou de l'autre société, comme on distingue à leur confluent les eaux de deux fleuves qui s'unissent : la rapine , la cruauté, la brutalité, la luxure animale, éloieni frankes ; la bassesse, la lâcheté, la ruse , la turpitude de l'esprit, la débauche raffinée, étoient romaines.

Et ces remarques ne se doivent pas entendre de (pielques années , de quelques règnes : elles s'appliquent aux siècles qui précèdent le moyen âge, depuis le règne de Khlovigh jusqu'à relui de Hugues Capet; etaux siècles du moyen âge, depuis le règne de Hugues Capet jusqu'à celui de François 1".

Le christianisme chercha, autant qu'il le put, à guérir la gangrène des temps barbares; mais l'esprit de la religion étoit moins suivi que la lettre ; on croyoil plus à la croix qu'à la parole du Christ ; on adoroit au Calvaire ; on n'assistoit point au sermon de la Montagne. Le clergé se déprava comme la foule. Si l'on veut pénétrer à fond l'état intérieur de cette époque, il faut lire les conciles et les chartes d'abolition ( lettres de grâce accordées par les rois ) ; là se montrent à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

les plaintes contre la licence des mœurs , et la recherche des remèdes à y apporter ; les chartes d'abohtion gardent les détai's des jugements et des crimes quimotivoient les lettres-royaux. Les capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de dispositions pour la réformation du clergé.

On connoît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase enfermé vivant avec un cadavre, par la vengeance de l'évèciue Caulin ( Grégoire de Tours ). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sousrépi->copatde saint Perpert, on lit: « II nous a été rapporté que « des prêtres, ce qui est horrible (qund nefas), « établissoient dts auberges dans les églises, (' et que le lieu où l'on ne doit entendre que « des prières et des louanges de Dieu retentit <i du bruit des festins, de paroles obscènes, de " débats et de querelles. »

Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et savant Gherbert , avant d'être pape i-ous le nom de Sylvestre II, et n'étant encore qu'archevêque de Reims, disoit: « Déplorable « Rome ! lu donnas à nos ancêtres les lumières « les plus éclatantes, et maintenant tu n'as

Il plus que d'horribles ténèbres Nous avons

Il vu Jean Octavien conspirer, au milieu de Il mille prostituées, contre le même Othon Il qu'il a voit proclamé empereur. Il est ren- 'I versé , et Léon le Néophyte lui succède. Il Othon s'éloigne de Rome , et Octavien y Il rentre ; il chasse Léon, coupe les doigts , les Il mains et le nez au diacre Jean, et après avoir Il ôté la vie à beaucoup de personnages dislin-

<• gués, il périt bientôt lui-même Sera-t-il

Il possible de soutenir encore qu'une si grande « quantité de prêtres de Dieu , dignes par leur Il vie et leur mérite d'éclairer l'univers, se doi- (I vent soumettre à de tels monstres , dénués 0 de toute connois«ance des sciences divines « et humaines? »

Il nous rote une satire d'Adalbéron, évêque de Laon : c'e.vt un dialogue entre le poète et le roi Robert, n Adalbéron représente les juges " obligés de porter le capuchon ; les évèques 1' dépouillés réduits à suivre la charrue; et les ■1 sièges épiscopaux , quand ils viennent à va- II quer, occupés par des mariniers aides pâtres.

(I Un moine est transformé en soldat; il porte un Il bonnet de peau d'ours ; sa robe , naguère « longue , est écourtée , fendue par devant et Il par derrière ; à sa ceinture étroite est sus- II pendu un arc , un carquois , des tenailles , Il une épée. Il n'y avoit autrefois , parmi les Il ministres du Seigneur , ni bourreaux , ni au- II bergistes, ni gardeursde cochons et de boucs ; Il ils n'alloient point au marché public ; ils ne " faisoient point blancliir lesét.ffes. »

Adalbéron , étendant son sujet , remarque que le nible et le serf ne sont pas soumis à la même loi , que le noble est entièrement libre. Le roi prend la défense de la condition <-ervi!e : Il Cette classe , dit-il , ne possède rien sans l'a- II clieter par un dur travail. Qui pourroit comp- II ter les peines , les courses et les fatigues Il qu'ont à supporter les serfs? Il n'y a aucune Il fin à leurs larmes. » Adalbéron répond « que Il la famille du Seigneur est d visée en trois Il classes : l'une prie , l'autre combat , la troi- II sième travaille. »

Adalbéron avoit vu finir la seconde race et commencer la troisième ; il avoit joué un rôle dans les trahisons qui se pratiquent à la chute et au renouvellement des empires. Peut-être avoit-ilété lié intimement avec Emma, femme de Luther, quoiqu'il fût évêque ; il étoit d'une grande famille de Lorraine ; il avoit étudié sous Gherbert; il n'aimoit pas les moines, et il eutroit dans la querelle des évêques nobles contre les religieux plébéien*. On retrouve en lui c^tte pai tie de la société intelligente qui ne fut jamais barbare.

Saint Bernard ne montre pas p'us d'indulgence aux vices de son siècle ; saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les désordres qui régnoient dans son armée. Pendant le règne de Philippe-le-Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement des mœurs. L'an I3SI les prélats et les ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à Avignon, devant Clément VII. Ce pape , favorable aux moines , apostrophe les prélats: « Parlerez-vous d'humilité , vous, si Il vains et si pompeux dans vos montures et Il vos équipages? Parlerez-vous de pauvreté, Il vous si avides que tous les bénéfices du monde Il ne vous suffiroient pas ? Que dirai-je de votre Il chasteté?.... Vous haïssez les mendiants,

ANALYSE RAISONNEE

« VOUS leur fermez vos portes, et vos maisons Il sont ouvertes à des cycopliantes et à des in- II famés {lenonihus et tniffatoiibus ). »

La simonie étoit générale ; les prêtres violoient presque partout la règle du célibat ; ils vivoient avec des femmes perdues, des concubines et des chambrières; un abbé de Noreïs avoit dix-huit enfants. En Biscaye on ne vouloit que des prêtres qui eussent des commères, c'est-à-dire des femmes supposées légitimes.

Pétrarque écrit à Tun de ses amis : « Avili gnon est devenu un enfer, la sentine de toutes Il les abominations. Les maisons , les palais, les Il églises, les chaires du pontife et des cardi- « naux, l'air et la terre , tout est imprégné de Il mensonge; on traite le monde futur, le juge- II ment dernier , les peines de l'enfer , les joies Il du paradis, de fables al)surdes et puériles. » Pétrarque cite à l'appui de ses assertions des anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Et lui-même, abbé, chaste et fidèle amant de Laure , étoit entouré de bâtards : Ehhe allomioi figliuolo naturelle, e, dopoalcuni a»ini, una fujlmola ; ma protesta che, non ostante queste licenze, ecjH non amô mai altra che Lavra ( Saggi. )

Dans un sermon prononcé devant le pape , en ^564, le docteur Nicolas Oresme prouva que l'Antéchrist ne tarderoit pas à paroilre, par six raisons, tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats, de la tyrannie des chefs de l'Église, et de leur aversion pour la vérité.

Lessirventes, qui n'épargnoienl ni les papes, ni les rois , ni les nobles , ne niénageoient pas plus le clergé que les sermons. « Dis donc, « seigneur évêque, tu ne seras jamais sage Il qu'on ne t'ait rendu eunuque. — Ah ! faux Il clergé, traître, menteur, parjure, débauché ! « Saint Pierre n'eut jamais rentes, ni châteaux, « ni domaines ; jamais il ne prononça excomi< munication. 11 y a des gens d'église qui ne Il brillent que par leur magnificence , et qui « marient à leurs neveux les filles qu'ils ont « eues de leur mie. » (Raynouard, Troubadours. )

« Une vile multitude , qui ne combattit ja- (I mais, enlève aux nobles leur tour et leur Il achastel : leboucattquele loup, o — « Notre •I évêque vend une bière mille sous à ses amis Il décédés. » — « C'est le pape qui règne ; il

Il rampe aux pîeds du monarque puissant, il Il accable le roi malheureux. »

Toute la terre féodale se ressembloit; mêmes censures en Anj^leterre :

An otlier abbai is tber bi, For solh a gret nunnerie, etc.

Il Auprès d'une abbaye se trouve un cou- II vent de nonnes, au bord d'une rivière douce 1) comme du lait. Aux jours d'été les jeunes " nonnes remontent cette rivière en bateau, et Il quand elles sont loin de l'abbaye, le diable Il se met tout nu, se couche sur le rivage, et se Il prépare à nager. Agile , il enlève les jeunes Il moines, et revient chercher les nonnes. Il « enseigne à celles-ci une oraison : le moine, Il bien disposé, aura douze femmes à l'année , Il et il deviendra bientôt le père abbé. » Je supprime de grossières obscénités en vieux anglois.

Le credo de Pierre, laboureur (Piter Plowman), est une satire amère contre les moines mendiants :

I fond in a freture a Frère on a benche, etc.

II J'ai rencontré, assis sur un banc, un Frère (I affreux ; il étoit gros comme un tonneau ; Il son visage étoit si plein qu'il avoitl'air d'une Il vessie remplie de vent, ou d'un sac suspen- « du à ses deux joues et à son menton. C'étoit Il une véritable oie grasse qui faisoit remuer Il sa chair comme une boue tremblante. »

Les châtelains et les châtelaines chantoient, aimoient, se gaudissoient, et par moments ne croy oient pas trop en Dieu. Le vicomte de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se sépare de INicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du paradis , rempli de moines fainéants demi-nus , de vieux prêtres crasseux et d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, où les grands rois , les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière ; il y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des jongleurs, amis du vin et de la joie. ( Le Grand d'Aussi , Raynodard, Hist. de Phil.-Aug., Capefi-

Di: L'HISTOIRE DE FRANCE.

GLE, etc. ) Un troubadour demande un pater, pourque Dieu accorde à tous ceux quiainièrent, comme le fils du cliàlelain d'Aupais, le plaisir (ju'il eut une nuit avec Ogine. La dame, comtesse de Die , écrit au troubadour Rambaud , comte d'Orange : « Mon bel ami, viens ce soir « occuper dans ma couche la place de mon " mari. » La comtesse de Die étoit présidente de la cour d'amour. Guillaume, comte de Poitiers, fonda à Niort une maison de débauche, sur le modèle d'une abbaye: chaque jv/i- (jieuse avoit une cellule et formoit des vœux de plaisirs ; une prieure et une abbesse gouvernoient la communauté, et les vassaux de Guillaume furent invités à doter richement le monastère. Il y avoit des maréchaux de prostituées.

On voit un comte d'Armagnac , Jean Y, épouser publiquement sa sœur, et vivre avec elle dans son château, en tout honneur de baronnage. Les fureurs lubriques du maréchal de Rais ne sont ignorées de personne.

Ces nobles de la gaie science n'él oient pas toujours si courtois et si damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands cherainset dans les forêts. Les bourgeois de Laon appelèrent à leur secours Thomas de Coucy, seigneur du château de ]Marne. Thomas , tout jeune encore , pilloit les pauvres et les pèlerins qui se rendoient à Jérusalem, et qui revenoient de la Terre-Sainte. Afin d'obtenir de l'argent de ses captifs , il les accrochoit de sa propre main, iesticidis appendehat proijiia aliquotiens manu (Gliberti , de vitu sua); une rupture s'opérant par le poids du corps, les intestins sortoient à travers l'ouverture. Thomas pendoit encore d'autres malheureux par les pouces, et leur mettoit de grosses pierres sur les épaules pour ajouter à leur pesanteur naturelle ; il se pronienoit en dessous de ces gibets vivants, et achevoit, à coups de bâton , les victimes qui ne possédoient rien, ou qui refusoient de payer. Ayant un jour jeté un lépreux au fond d'un cachot, le nouveau Cacus fut assiégé dans son antre par tous les lépreux de la contrée .

Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d'Auvergnepar un huissier appelé Loup, lui ht couper le poing, disant que jamais loup ne s'étoit présenté à son château

sans qu'il n'eut laissé sa patte clouée à la porte. Regnault de Pressigny, seigneur de Marans près de La Rochelle, rançonneur de bourgeois , voleur de grands chemins , détrousseur de passants , se plaisoit à crever un œil , et à arracher la barbe à tout moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyoit au supplice les malheureux qui refusoient de se racheter, et que ceux-ci en appeloient à la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savoit le latin , leur répondoit en équivoquant sur les mots , qu'ils se plaignoient à tort de ne pas mourir dans les règles , qu'ils mouroient jure out injuria.

Le moyen âge offre un tableau bizarre qui semble être le produit d'une imagination puissante mais déréglée. Dans l'antiquité , chaque nation sort pour ainsi dire de sa propre source ; un esprit primitif, qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les institutions et les mœurs. La société du moyen âge étoit composée des débris de mille autres sociétés : la civilisation romaine, le paganisme même, y avoient laissé des traces ; la religion chrétienne y apporloit ses croyances et ses solennités ; les Barbares franks , goths , bourguignons , anglosaxons , danois , normands , retenoient les usages et le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se mèloient , toutes les espùces de lois se confondoient : l'aleu , le fief, la main-niortable , le Code, le Digeste , les lois salique, gombette, wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de liberté et de servitude se rencontroient : la liberté monarchique du roi , la liberté aristocratique du noble , la liberté individuelle du prêtre , la liberté collective des communes , la liberté privilégiée des villes , de la magistrature , des corps de métiers et des marchands ; la liberté représentative de la nation; l'esclavage romain, le servage barbare, la servitude de laubain. De là ces spectacles incohérents , ces «sages qui se paroissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la religion. On diroit des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun maître autour d'un même autel.

Jusque dans son apparence extérieure, la France offroit alors un tableau plus pittoresque

ANALYSE RAiSONNEE

et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos mœurs , nous avons substitué , par nne déplorable affectation de l'architecture hàtarde romaine , des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre ciel , ni appropriés à nos besoins ; froide et servile copie, laquelle a porté le mensonge dans nos arts . comme le calque de la littérature latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank. Ce n'étoit pas ainsi qu'imitoit le moyen âge ; les esprits de ce temps-là admiroient aussi les Grecs et les Romains ; ils recherchoient et étudioient leurs ouvrages ; mais, au lieu de s'en laisser dominer, ils les maîtrisoient , les faronnoient à leur guise, les rendoient franrois, et ajoutoient à leur beauté par cette métamorphose pleine de création et d'indépendance.

Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des temples retournés : le culte païen étoit extérieur, la décoration du temple fut extérieure; le culte chrétien étoit intérieur, la décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice , comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue celles (lu temple , parce que la foule chrétienne s'entassoit sous la voûte de l'église, et que la foule païenne étoit répandue sous le péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres , ils changèrent cette économie , et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices.

L'architecture néogrecque , par une même émancipation de l'esprit humain, se montra en Orient avec le néoplatonisme ; il étoit naturel que les arts suivissent les idées , et surtout les idées religieuses auxquelles ils sont appliqués de préférence chez les peuples. Les premiers essais , ou plutôt les premiers jeux de cette architecture , se firent remarquer dans les temples de Daphné , de Baibek et de Palmyre : elle se développa en Syrie dans les monuments de sainte Hélène ; elle devenoit chrétienne à Jérusalem , à l'époque où le néoplatonisme devenoit chrétien au concile de INicée. Justinien la fit régner en bâtissant, sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance , la

Sainte-Sophie néogreccpie d'Isidore de Milet. De là elle passa en Italie , et déploya son art dans l'église octogone de Saint-Vital à Ravenne : Charlemagne , au huitième siècle , reproduisit ce monument agrandi à Aix-la-Chapelle. « 11 « édifia églises et abbayes en divers lieux , en <i l'honneur de Dieu, et au proufit de son ame. « Aucunes en commença et aucunes en parfit. « Entre les autres fonda l'église de Aix-la-Cha- (I pelle , d'œuvre merveilleuse , en l'honneur de

<i Nostre-Dame Sainte-Marie Divers

« palais commença en divers lieux , d'œuvre coû- « teuse : un en fit auprès de la cité de Mayence, <i de lez une ville qui a nom Ingelheim; un « autre en la cité, sur le Heuve de Vahalam. Si <i commanda dans tout son royaume , à tous « les evesques et à tous ceux à qui les cures « appartenoient, que toutesles églises et toutes « les abbayes qui estoient déchues par vieillesse <i fussent refaicles et restaurées : et pour ce que Il cette chose ne fustmise en non chaloir, il leur " mandoit expressément par ses messages qu'ils Il accomplissent ses commandements. »

Trois siècles plus tard, l'architectonique nouvelle aborda une seconde fois aux rivages latins , et annonça son retour par l'édification de la cathédrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre, et auxquelles la science est obligée de se soumettre : le néogrec, en Italie, fut appelé l'architechire lombarde, et en France , Y architecture (jothique ; et , ni les Lombards, ni les Goths, n'y avoient mis la main ; Théodoric même se contenta d'imiter ou de réparer les masses du Forum et du Champ-de-Mars.

Tandis que l'architecture néogrecque , infidèle au Panthéon abandonné, s'emparoit des édifices chrétiens , elle envahissoit aussi les édifices mahométans. Les Arabes YorientaUsére)}t])Our le calife Aroun et les Hlille et %u\e ?iuits; ils remmenèrent avec eux dans leurs conquêtes ; elle arriva de la mosquée du Kaire en Egypte à celle de Cordoue en Espagne , à peu près au moment où les exarques de Ravenne l'introduisoient en Italie. Ainsi la puînée de ITonie parut dans l'Europe occidentale , portant d'une main l'étendard du prophète , et de l'autre celui du Christ : l'Alhambra à Grenade, et Saint-Marc à Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses cajirices. Plus d'ordres dis-

DE L'HISTOIUE DE FRANCE

GOI

tincts, plus d'architraves ou architraves brisées : au lieu de portique un portail ; au lieu de fronton une façade ; au lieu de frise , de corniche et d'entablement , une balustrade.

Enfin, avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives , qui se plut surtout dans les pays de la domination franke , saxonne et germanique ; au-delà des Pyrénées et des Alpes , elle rencontra les préjugés et les chefsd'œuvre de l'architecture mozarabique, du style bâtard romain , et du primitif dorique de la Grande-Grèce. L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de Philippe- Auguste et de saint Louis.

A la colonnette écourtée , aux grosses colonnes à chapiteaux historiés, succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux , ramifiées à leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs délicates nervures qui devenoient comme la fragile charpente des combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier, se substituèrent les ogives , arceaux en forme d'arête dont l'origine est peut-être persane , et le patron la feuille du minier indien , si toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile. L'ogive ne se sépare pas tellement du néogrec qu'on ne l'y retrouve comme cent autres traits.

Le cercle , figure géométrique rigoureuse , ne laisse rien à l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible , se renfle ou se redresse au gré de celui qui l'emploie : l'ogive , dont le foyer n'est que la rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvoit donc élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le plus long ; propriété qui laissoit un jeu immense au goût de l'artiste, et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet ordre ne ressemble à l'autre, et dans chaque monument aucun détail n'est invinciblement symétrique ; l'ornement même est quelquefois calculé pour ne pas produire son effet naturel : de petites figures logées dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes , y sont arrangées de manière qu'on les prendroit pour des arabesques , des volutes, des enroulements , des astragales , et non pour des disposhions de la statuaire.

En imitant les constructions sarrasines , les architectes chrétiens les exhaussèrent et les di-

latèrent, ils plantèrent mosquées sur mosquées , colonnes sur colonnes , galeries sur galeries; ils attachèrent des ailes aux deux côtés du chœur et des chapelles aux ailes. Partout la ligne spirale remplaça la ligne droite ; au lieu du toit plat ou bombé , se creusa une voûte étroite fermée en cercueil ou en carène de vaisseau ; les tours ouvragées dépassèrent en hauteur les minarets.

La chrétienté élevoit à frais communs , au moyen des quêtes et des aumônes , ces cathédrales dont chaque état en particulier n'éloit pas assez riche pour payer la main-d'œuvre , et dont aucune n'est achevée. Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravoienl en relief ou en creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel , les monogranmies sacrés , les vêtements et les choses à l'usage des ministres : les bannières , les croix de divers agencements , les calices , les ostensoirs , les dais , les chapes, les capuchons, les crosses, les mitres , dont les formes se retrouvent dans le gothique , conservoient les symboles du culte en produisant des effets d'art inattendus, assez souvent les gouttières étoient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du moyen âge offroit un mélange du tragique et du bouffon , du gigantesque et du gracieux, comme les poèmes et les romans delà même époque.

Les plantes de notre sol , les arbres de nos bois , le trèfle et le chêne , décoroient aussi les églises , de même que l'acanthe et le palmier avoient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès. Au-dedans une cathédrale étoit une forêt, un labyrinthe doni les mille arcades, à chaque mouvement du spectateur , s'intersectoient, se séparoient, s'enlaçoient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en méandres; celte forêt étoit éclairée par des rosaces à jour incrustées de vitraux peints , qui ressembloient à des soleils brillants de mille couleurs sous la feuillée : en dehors cette même cathédrale avoit l'air d'un monument auquel on auroit laissé sa caLie, ses arcs-boutants et ses échafauds; et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en dépaïassent pas la structure , le ciseau les avoit tailladés ; on n'y voyoit plus que des arches de ponts , des pyramides , des aiguilles et des statues.

ANALYSE RAISONNKE

Les ornements qui n'adhéroient pas à réclifice se marioient à son style : les tombeaux étoient de forme gothique , et la basilique , qui s'élevoit comme un grand catafalque au-dessus d'eux , sembloit s'être moulée sur leur forme. On admire encore à Auch un de ces chœurs en bois de chêne si communs dans les abbayes , et qui répétoient les ornements de Tarcbitecture. Tous les arts du dessin participoient de ce goût fleuri et composite : sur les murs et sur les vitraux étoient peints des paysages , des scènes de la religion et de l'histoire nationale.

Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des losanges d'or, formoient des plafonds semblables à ceux des beaux palais du cinque cento de l'Italie. L'écriture même étoit dessinée ; l'hiéroglyphe germanique , substitué au jambage rectiligne romain, s'harmonioit avec les écussons et les pierres sépulcrales. Les tours isolées qui servoient de vedettes sur les hauteurs; les donjons enserrés dans les bois , ou suspendus sur la cime des l'ochers comme l'air des vautours; les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur les torrents ; les villes fortifiées que l'on rencontroit à chaque pas , et dont les créneaux étoient à la fois des remparts et des ornements ; les chapelles , les oratoires , les ermitages placés dans les lieux les plus pittoresques au bord des chemins et des eaux ; les beffrois , les flèches des paroisses de campagne , les abbayes , les mona.stères , les cathédrales ; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit nombre et dont le temps a noirci , obstrué , brisé les dentelles ; tous ces édifices avoient alors l'éclat de la jeunesse; ils sortoient des mains de l'ouvrier: l'œil, dans la blancheur de leurs pierres, ne perdoit rien de la légèreté de leurs détails , de l'élégance de leurs réseaux , de la variété de leurs guillochis, de leurs gravures , de leurs ciselures , de leurs découpures , et de toutes les fantaisies d'une imagination libre et inépuisable.

Yeut-on savoir à quel point la France étoit couverte de ces monuments ? les treize volumes de la GaUia Christiana, qui n'est pas achevée , donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf cures , dix-huit mille cinq cent trente-

sept chapelles, quatre cent vingt chapitres ayant églises , deux mille huit cent soixantedouze prieurés , neuf cent trente et une maladreries ; et le pouiUé est fort incomplet. Jacques Cœur comptoit dix-sept cent mille clochers en France , et la Satire Ménippée reproduit le même calcul.

Ce n'est pas trop de donner un château , chastel, ou chastillon, par douze clochers. Tout seigneur qui possédoit trois châtellenies et une ville clause avoit droit de justice : or on comptoit en France soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille étoient titrés (voy. plus haut , page 584). L ne moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix mille fiefs, sept miUe justices hautes ou basses, et suppose par conséquent sept mifle villes clauses ou fortifiées ; somme totale approximative des monuments (tant églises que chapelles , villes , châteaux, etc.), un million huit cent soixantedouze mille neuf cent vingt-six, sans parler des basiliques , des monastères renfermés dans les cités , des palais royaux et épiscopaux, des hôtels de ville, des halles publiques , des ponts , des fontaines , des amphithéâtres , aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la France. Voilà, certes , un sol bien autrement orné qu'il ne l'est aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile et militaire gothique , pyramidoit et attiroit de loin les yeux ; la moderne architecture civile, et la nouvelle architecture militaire appropriée aux nouvelles armes , ont tout rasé : nos monuments se sont abaissés et nivelés comme nos rangs.

Notre temps laissera-il des témoins aussi multipliés de son passage que le temps de nos pères ? Qui bàtiroit maintenant des églises et des palais dans tous les coins de la France? nous n'avons plus la royauté de race , l'aristocratie héréditaire , les grands corps civils et marchands, la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever (jue des bourses , des magasins , des manufactures, des bazars, des cafés, des guinguettes; dans ies villes des maisons économiques , dans les campagnes des chaumières , et partout de petits toml)eaux. Dans cinq ou six siècles , lorsque la religion et la philosophie solderont

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront appartenu, que Tune et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines , de quel côté sera la plus large part de vie écoulée, la plus grosse somme de souvenirs?

La population en mouvement autour des édifices du moyen âge est décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes ; elle égaloit presque la population d'aujourd'hui. J'estime, d'.près des calculs dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse , que la surface du sol françois , tel qu'il existe maintenant , étoit couverte par vingt-cinq millions d'hommes : ce chiffre se déduit des rôles de l'impôt , de la levée des hommes d'armes , du recensement des habitants des villes , et du dénombrement des masses communales quand elles étoient appelées sous leurs bannières.

Le pays étoit riche et bien cultivé; c'est ce que démontrent l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai sommairement indiquées.

Lorsque Edouard III, après avoir rendu hommage à Philippe de Valois , retourna en Angleterre , « la reine Philippe de Hainaut le « reçut, disent les chroniques, moult joyeuse- « ment , et lui demanda des nouvelles du roi « Philippe son oncle, et de son grand lignage de « France : le roi son mari lui en recorda assez, " et du grand état qu'il avoit estruvé , et des (I honneurs qui estoient en France, auxquelles « de faire , ni de l'entreprendre à faire , nul (I autre pays nes'accomparaige.wll est certain que la guerre, quand elle n'extermine pas totalement les peuples, les muhiplie : elle influe sur les institutions plus que sur les hommes : la féodalité , qui dut sa naissance et son pouvoir à la guerre , fut renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois , du roi Jean , de Charles V , de Charles VI et de Charles VII.

Les diverses classes de la société et les différentes provinces , dans le moyen âge , se distinguoient les unes par la forme des habits , les autres par des modes locales : les populations n'avoient pas cet aspect uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à celte heure aux habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse , les chevaliers , les magistrats , les évêques , le clergé séculier , les religieux de tous les ordres , les pèlerins , les pénitents gris,

noirs et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les bourgeois, les paysans, offroient une variété infinie de costume ; nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il s'en faut rapporter aux arts : que peut faire le peintre de notre vêtement étriqué , de notre petit chapeau rond et de notre chapeau à trois cornes?

Du douzième au quatorzième siècle, le paysan et l'homme du peuple portèrent la jaquette ou la casaque grise liée aux flancs par un ceinturon. Lesayon de peau ou\e peUron , dont est venu le surplis , étoit commun à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue orientale enveloppoient le chevalier quand il quitloit son armure; les manches de cette robe couvroieut les mains ; elle ressembloit au cafetan turc d'aujourd'hui : la toque ornée de plumes , le capuchon ou chaperon , tenoient lieu du turban. De la robe ample on passa à l'habit étroit, puis on revint à la robe qui fut blasonnée sous Charles V. Leshauts-de-cliausses , si courts et si serrés qu'ils en étoient indécents, s'arrêtoient au milieu de la cuisse ; les deux bas-dechausses étoient dissemblables ; on avoit une jambe d'une couleur et une jambe de l'autre. Il en étoit de même du hoqueton mi-partie noir et blanc, et du chaperon mi-partie bleu et rouge. « Et si estoient leurs robes si estroites à vestir <i et à despouiller, qu'il sembloit qu'on les ecor- « chast. Les autres avoient leurs robes relevées « sur les reins comme femmes : si avoient (1 leurs chaperons découpés menuement tout en <i tour. Et si avoient leurs chausses d'un drap " et l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs Il cornettes et leurs manches près de terre , et Il sembloient mieux estre jongleurs qu'autres Il gens. Et pour ce ne fut pas merveilles si Dieu 'I voulut corriger les mesfaits des François par Il son fléau. » L'étalage du luxe est odieux sans doute au milieu de la misère publique ; mais le goiit de la parure distingua notre nation alors même qu'elle étoit encore sauvage dans les bois de la Germanie. Un François met ses plus beaux habits pour marcher à léchafaud ou à l'ennemi comme pour aller à un festin ; ce qui l'excuse, c'est qu'il ne tient pas plus à sa vie ([u'à son vêtement.

Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachoit un manteau tantôt court,

GOJ

ANALYSE RAISONNEE

tantôt long. Le manleau de Richard !<=■■ étoit fait d'une étoffe à raies, semé de globes et de demi-lunes d'argent, à l'imitation du système céleste (Wimsauf). Des colliers pendants servoient également de parure aux hommes et aux femmes.

Les souliers pointus et rembourrés à la j)otilaine furent longtemps en vogue. L'ouvrier en décou[)oit le dessus comme des fenêtres d'église ; ils étoient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de cornes, de griffes. ou de figures grotesques ; ils s'allongèrent encore, de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évèques excommunièrent les souliers à la poulaine, et les traitèrent de péché contre nature ; Charles V déclara qu'ils étoient contre les bonnes mœurs, et inventés en dérision du Créateur. En Angleterre, un acte du parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes varioient autant que de nos jours; on connoissoit le chevalier ou la dame qui le premier ou la première avoit imaginé une hali- (jote (mode) nouvelle : l'inventeur des souliers àlapoulaine étoit le chevalier Robert-le- Cornu ( W. Mamlsbdry).

Les gentilfames usoient sur la peau d'un linge très-fin; elles étoient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoiriées à droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille. Tantôt elles portoient leurs cheveux ras , lissés sur le front et recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans; tantôt elles bàtissoient en pyramide haute de trois pieds ; elles y suspendoient ou des barl>ettes, ou de longs voiles , ou des banderoles de soie tombant jusqu'à terre et voltigeant au gré du vent : au temps de la reine Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes pour donner passage aux coiffures des châtelaines (Mons- TRELET . Ces coiffures étoient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice : du haut de la corne, du côté dx'oit, descendoit un tissu léger que la jeune femme laissoit flotter, ou qu'elle ramenoit sur sou sein comme une guimpe, en l'entortillant à son

bras gauche. Une femme en plein esbatemeni étaloitdes colliers, des bracelets et des bagues; à sa ceinture enrichie d'or , de perles et de pierres précieuses, s'attachoit une escarcelle brodée : elle galopoit sur un palefroi, portoit un oiseau sur le poing, ou une canne àlamain. (I Quoi de plus ridicule, » dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1566, « que de « voir les hommes le ventre sanglé ! en bas, de « longs souliers pointus; en haut, des toques « chargées de plumes ; cheveux tressés allant « de ci , de là , par derrière, comme la queue (I d'un animal , retapés sur le front avec des « épingles à tète d'ivoire ! » Pierre de Biois ajoute qu'il étoit du bel usage de parler avec affectation. Et quelle langue parloit-on ainsi? la langue du Wallace et du roman de Rou, de Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissard.

Le luxe des habits et des fêtes passoit toute croyance ; nous sommes de mesquins personnages auprès de ces Barbares des treizième et quatorzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus d'une robe uniforme de soie nommé cointise , et le lendemain ils parurent avec un accoutrement nouveau aussi magnifique (Matthieu Paris). Un des habits de Richard II , roi d'Angleterre , lui coûta trente mille marcs d'argent (Knyghtox). Jean Arundel avoit cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or (HOLLINGSHED ChRO.V.)-

Une autre fois , dans un autre tournoi , défilèrent d'abord un à un soixante superbes chevaux richement caparaçonnés , conduits chacun par un écuyer d'honneur et précédés de trompettes et de ménestriers ; vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois, superbement vêtues, chacune menant en lesse , avec une chaîne d'argent , un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique faisoient partie de ces baudors (rt^ouissances). Le roi , les prélats , les barons , les chevaliers , sautoient au son des vielles , des musettes et des chif fouies.

Aux fêtes de Noël arrivoient de grandes mascarades : l'infortuné Charles YI , déguisé en sauvage et enveloppé dans un linceul imprégné de poix , pensa devenir victime d'une de ces folies : quatre chevaliers masqués comme lui furent brûlés.

Les représentations théâtrales commençoient

DE L'IJlSTOlllE DE FRANCE.

COo

parlout : en Ânglelerie , des niarcliands drapiers représentèrent la Création ; Adam el Eve otoienl tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge : la femme de rsoé , qui refusoit d'entrer dans l'arche, donnoit un soufiîet à son mari. {IHsloire de la poésie anghise , Wuau-

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