‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 19 sur 201 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Guerre des émigrés. Fin de la révolution républicaine en Grèce.

EPENDAXT les bannis solliciloicnt au dehors les puissances voisines 1 le les rétablir dans leurs propriétés. Ils firent parler l'intérêt de la religion ^ et celui d'un peuple qu'ils représentoieat (ppiiiiit' par des tyrans. Les Lacédémoniens prirent enfin les armes en leur faveur ''. D'abord repoussés par les Athéniens, un hasard leur donna ensuite la victoire ; les enfants il'Hippias étant tombés entre leurs mains, celui-ci , père avant d'être roi , consentit pour les racheter à abdiquer sa puissance et à quitter en cinq jours l'Atlique. Cette chute-là tire des larmes : on est fâché de voir un tyran finir par un trait dont bien peu d'honnêtes gens seroient capables.

On peut fixer à la retraite d'Hippias l'époque des beaux jours de la Grèce, et la fin de

' TnLCYn.,Iib. VI, c; ■ Hebodot.. 111) V.

" Terrible iroi.i';.

'' Herod.. lib V.

* Id. , ibid.

p Lix; Pm , lib. VII, cap xxui

(N. ÉD

la révolution républicaine ; car , quoiqu'il s'élevât encore quelques factieux à Athènes ', de même qu'après une longue tempête il se forme encore des écumes sur la mer, ils s'évanouirent bientôt dans le calme. ]N "oublions pas cependant que les Lacédémoniens , qui , en s'armant pour les émigrés , n'avoient eu d'autres vues que de s'emparer de l'Attique , voyant leurs espérances déçues , voulurent rétablir sur le trône celui qu'ils en avoient chassé - : tant ces grands mots de justice générale et de philanthropie veulent dire peu de chose! La soif de la liberté et celle de la tyrannie ont été mêlées ensemble dans le cœur de l'homme par la main de la nature : indépendance pour soi seul , esclavage pour tous les autres, est la devise du genre humain ",

La réinstallation du tyran d'Athènes, proposée par les Spartiates au conseil amphictyonique, en fut rejetée avec indignation. Le malheureux Hippias se retira alors à la cour du satrape Artapherne, où bientôt, en attirant les armes du grand roi contre sa patrie, il ne fit que consolider la république qu'il prétendoit renverser.

C'est un des premiers princes qui , descendu du rang des monarques à l'humble condition de particulier , traîna de contrée en contrée ses malheurs , à cliarge à la terre , ayant partout à dévorer l'insolence ou la pitié des hommes ^.

Ici finit, comme je l'ai remarqué plus haut , la révolution populaire en Grèce. Mais , avant de passer aux caractères généraux et à l'in- Ihience de cette révolution sur les autres nations , il est nécessaire de revenir à Sparte.

' MERon , lib. v, cap lxvi.

= Id., ibid.

" Je ne voudrois pas avoir dit ici la vérité : j'espère (ine j'ai calomnié l'espèce humaine ; du moins je sais qu'en réclamant l'indépendance pour mii, je la souhaite également aux autres ( N. Éd. )

^ Si l'on retranchoit de cette histoire des Pi-istratides quehiues phrases relatives à la révolution françoisc et à ses agents, elle ne seroit peut-être pas sans intérêt et sans vues : elle est grave et triste. ( N Eu. )

RhVOLlTlONS ANCItNMiS.

GHAPITRI' XIII.

Sparte. Les Jacoltins.

PAKTE se présente comme un phénomène au milieu ilu momie politique. Là nous trouvoas la cause du jîouvernenieiit répu])licain, non dans les choses, mais dans le pins grand génie qui ail existé. La force intellectuelle d'un seul homme enfanta ces nouvelles institutions doù est sorti un autre univers. Il n'entre pas dans mon plan de répéter ici ce que mille publicistes ont écrit de Lacédémone. Yoici seulement quelques réflexions qui se lient à mon sujet.

Le bouleversement total que les François , et surtout les Jacobins , ont voulu opérer dans les mœurs de leur nation, en assassinant les propriétaires, transportant les fortunes, changeant les costumes, les usages et le Dieu même, ua été qu'une imitation de ce que Lycurgue lit dans sa patrie. Mais ce (jui fut possible chez èun petit peuple encore tout près de la nature, et qu'on peut comparer à une pauvre et nombreuse famille, l'étoit-il dans un antique royaume de vingt-cinq millions d'habitants? Dira-t-on (pie le législateur grec transforma des hommes plongés dans le vice en des citoyens vertueux, et qu'on eut pu réussir également en France? Certes, les deux cas sont loin d'être les mêmes. Les Lacédémoniens avoient l'immoralité d'une nation qui existe sans formes civiles ; immoralité qu'il faut plutôt appeler un désordre qu'une véritable corruption : une telle société , lorsqu'elle vient à se ranger sous une constitution, se métamorphose soudainement , I)arce qu'elle a toute la force primitive, toute la rudesse vigoureuse dune matière qui n'a pas encore été mise sur le métier. Les François avoient l'incurable corruption des lois; ils étoient légalement immoraux, comme tous les anciens peuples soumis dejiuis longtemps à un gouvernement régulier. Alors la trame est usée, el lors(pie vous venez à tendre la toile, elle se décliire de toutes paris.

Il y a plus , les grands changenieats que Lycurgue opéra à Lacédémone furent plutôt dans les règlements moraux et civils , (pie dans les choses politiques. Il institua les repas publics et les lescbcs ' , bannit l'or et les sciences '■^, ordonna des réquisitions d'I.ommes et de propriétés-*, fit le partage des terres, établit la communauté des enfants '' , et presque celle des femmes*. Les Jacobins, le suivant pas à pas dans ces réformes violentes , prétendirent à leu r tour anéantir lecommerce, extirper les lettres", avoir (les gymnases^, des phililies *, des clubs; ils voulurent forcer la vierge, ou la jeune épouse , à recevoir malgré elle un époux " ; ils

* Put., il! Lijc; Palsanus . lili. III, cap.xiv, png. 240. Ct'Ue iiistilutiou, uiiii|ue dans l'antiquité (si l'on en

excepte celte société (J'AlIicnes à laquelle Pliilippe eiivoyoit de l'or ponr l'encourager dans son insouciance des affaires de la [)atriej, est Torigine de nos clubs modernes. Les réquisitions forcées d'esclaves , de clievaux , etc., sont aussi de Lycurgue. Il semble que cet liotume extraordinaire n'ait rien ignoré de ce qui peut toucher les liouimes , qu'il ait embrassé à la lois tous les genres d'iustitulions les plus capables d'agir sur le cœur humain, d'élever leur génie, de développer les facultés de leurs âmes , et de lâcher ou de tendre le ressort des passions. Plus on étudie les lois de Lycurgue, plus on est convaincu que de[)uis on n'a rien trouvé de nouveau en polili(|ue. Lycurgue et Newton ont été deux divinités dans l'espèce humaine. Par l'affreuse imitation des .lacobins . on va voir conmient la vertu peut se tourner en vice dans des vases impurs : tant il est vrai encore que chaque âge , chaque nation a ses institutions qui lui sont propres, et que la constitution la plus sublime chez un peuple pourroit être exécrable chez un antre. Au reste, les leschès avoient toutes les qualités des clubs ; on s'y assendiloit pour y parler de politique.

- Plut., in Lyc; Isocn., Panalh., t. II.

■ Xenoph., de liep. Laced , pag. 681.

'■ Pllt., in Lyc.

■^ Id., ibid.

'■ Le 1^'cteur doit se rappeler les projets de Marat et (le Robespierre, qui se trouvent dans tous les pai iers et les brochures du temps. Sans doute il sait ces faits tout aussi bien ([iie moi , sans que je sois obligé de citer une foule de journaux et de feuilles publiques. Quant à ceux qid ne connoissent pas la révolution , tant pis ou tant mieux pour eux , mais (|u'ils ne me lisent pas.

' Les écoles républicaines.

* Los repas publies de Sparte.

' Ceci est bien connu par les décrets proposés dans la Convention, pour obliger les femmes des émigrés . on les jeunes filles au-dessous d'im certain âge, d'épouser ce (ju'on appeloit des citoyens. Je raconterai à ce sujet ce que je tiens d'un témoin ocidaire , dont je n'ai aucune raison de soupçonner la véracité. Dans le moment le pins violent de la persécution de Robes-

AVANT J.-C. B4o

mirent siirloiit en usage les réquisititins , et se préparoient à promulguer les lois agraires.

Ici finit la ressemblance. Le sage Lacédénionien laissa à ses compatriotes leurs dieux , leurs rois et leurs assemblées du peuple ' , qu'ils possédoient de temps immémorial avec le reste de la Grèce. Il ne fit pas vibrer toutes les cordes du cœur humain en brisant à la fois imprudemment tous les prcju'i'cs; il sut respecter ce qui éloit respectable; il se donna de garde d'entreprendre son ouvrage au milieu des troubles, des guerres qui engendrent toutes les sortes d'immoralités. Il eut à surmonter de grandes difficultés sans doute : il fut même obligé d'employer une espèce de violence-, mais il n'égorgea point les citoyens pour les convaincre de l'efficacité des lois nouvelles ; il chérissoit ceux-là même qui poussoient la haine de ses innovations jusqu'à le frapper ^. C'est j)eut-ctre ici un des plus curieux, de même (pi'un des plus grands sujets commémorés dans les annales des nations. Qu'y a-t-il en effet de plus intéressant que de retrouver dans ce passage le plan original de cet étonnant édifice sur lequel les Jacobins ont calqué la fatale copie qu'ils viennent de nous en donner ? il mérite bien la peine qu'on s'y arrête pour en méditer les leçons. J'opposerai dans les chapitres suivants le tableau des reformations des Jacobins à celui de ces réformations de Lycurgue qui ont servi de modèle aux premières , et que j'ai lirièvement exj»osées ci-tlessus. Sans cette comparaison il seroit impossible de se former une idée juste des rapports et des différences des

pierre, lorsque les sœurs et les épouses des émigrés t'ioient jetées clans des cachots en attendant la mort , on leur envoyoit des brigands, soldats dans l'armée intérieure , qui leur disoient : « Citoyennes , nous sommes fâchés de vous l'apprendre , votre sort est décidé : demain la guillotine;... mais il y a un moyen de vous sauver, épousez-nous , etc. ; » et ils les accahloient des propos les plus grossiers. Si on considère que ces exécrables monstres étoient peut-être les hommes qui avoient assassiné les frères et les maris de ces infortunées , l'atrocité et l'immoralité d'insulter des femmes couchées sur la terre, sans pain , sans vêtemen's, et plongées dans toutes les douleurs de l'âme et du corps , on ne pourra s'empêcher de frémir à la pensée des crimes dont l'espèce humaine est capable.

' Fllt., in Lyc.

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deux systèmes , considérés dans le génie , les temps , les lieux et les circonstances : ce sera alors au lecteur à prononcer sur les causes qui consolidèrent la révolution à Sparte , et sur celles qui pourront l'étalilir ou la renverser en France. Celui qui lit lliisloire ressemble à un homme voyageant dans le désert à travers ces bois fabuleux de l'antiquité qui prédisoient l'avenir \

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