‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 28 sur 201 · ODE SUR L'HOMME · texte numérisé non relu

ODE SUR L'HOMME

Que l'homme est bien pendant sa vie Un parfait miroir de douleurs !

Dès qu'il respire , il [ileurc , il crie , Et semble prévoir ses malheurs.

Dans l'enfance , toujours des pleurs ; Un pédant , porteur de tristesse , Des livres de toutes couleurs, Des châtiments de toute espèce.

L'ardente et fougueuse jeunesse Le met encore eu pire état ; Des créanciers , une maîtresse , Le tourmentent comme un forçat.

Dans l'âge mûr, autre combat :

L'ambition le sollicite ; Rieîiesses , honneurs , faux éclat , Soin de famille, tout l'agite.

Vieux , on le méprise , on l'évitel; Mauvaise humeur, infirmité, Toux, gravclle. goutte et pituite , Assiègent sa caducité.

Pour comble de calamité , l'n directeur s'en rend le maître.

Il meurt enlin peu regretté.

C'ctoit bien la peine de naître '!

' P.iel. minor. (iccpc, pag.;4jl.

2 J.-B. Rousseau , tome I , Orf. , hv. l.

Si je cite iiuchiuefois des morceaux qui semblent troii connus, on doit se rappeler qu'il s'agit moins de poésies nouvelles que de saisir ce (|ui peut mener à la comparaison des temps , et jeter du jour sur la révolution : que , par ailleurs , j écris dans un pays étranger.

So'.on et Jean-Baptiste n'ont pas du représenter le niènie lionime : ils se servoient de différents modèles. L'un travaiiloit sur le beau antique; l'autre, d'après les formes gothiques de son siècle. Leurs pinceaux se sont remplis de leurs souvenirs.

lime reste une chose pénible à dire. Le sévère auteur des lois contre les mauvaises mœurs, le restaurateur de la vertu dans sa patrie , Solon enfin , avoit pollué la sainteté du législateur par la licence de sa muse. Le itiu\'.:< a dévoré ces écrits , mais la uunioire s'en est conservée avec soin. Quelques lignes , qui , bien qu'innocentes, declent le goût des plaisirs , ont été avidement recueillies.

«. Pour toi, commande longtemps dans ceslieuï.

Mais que Vénus, au seia parfumé de vioietles, nie fa-se monter sur un vaisseau léger et me renvoie de celte ile célèbre. Qu'en faveur du cuUe que je lui ai rendu elle m'accorde un prompt retour daiis ma patrie.

« Les présents de Vénus et de bacchus me so;:i chers, de même que ceux des muses qui inspireiiî d'aimables folies ' ■'. »

C'est ainsi que l'auteur du Contrat Social tl de lÉuiUe a pu écrire :

« O mourons , ma douce amie ! mourons , la bienaimce de mon c rur ! Qiie faire désormais d une jeunesse insipide dont nous avons épuisé touie.s les délices?

PSou , ce ne sont point ces Irdiisporis que je regreUe le plus

' Poet. minor. Grcec, p.ig. 431-33.

» Ces fragments des poésies de Solon. bien qu'ils soient assurément très-étrangers à la matière , ont un certain intérêt. Cette imbécile opinion moderne, née de l'envie pour consoler la médiocrité, (jue les talents littéraires sont séparés des talents politiiiucs, se trouve encore repoussée par l'exemple de Solon. Le poète n'a rien ôl(' au grand législatenr , pas plus (lu'il n'a ôté à Xénoiihon la science politiiitie , à Cicéron l'éloiiucnce , à César 1 1 vertu guerrière Qui fut plus homme de lettres que lcardinal de Riebcliru? L'auteur de Viïnpiil dis Lois est aussi l'auteur du Temple (le Guide; le grand Fréiiérie employoit plus de le-nps à faire des vers (lu'à gagner des batailles, et le principal nu nistrc d'Angleterre aujourd'hui , M. Canniug, est un poêle. (N. Et). )

'3 '^ Rends-moi celte étroiie uuiondesàiuesque iu m'avois annoucec, et que tu m'as si bien fait goûter; rends-moi cet abattement si doux , rempli par les effusions de nos cœurs; rends-moi ce sommeil enchanteur trouvé sur ton sein; rends-moi ce réveil plus délicieux encore, et ces soupirs entrecoupés, et ces douces larmes , et ces baisers qu'une voluptueuse langueur nous faisoit lentement savourer, et ces gémissements si -tendres durant lesquels tu pressois sur ton cœur ce cœur fait pour s'unir à lui * ! »

Bon jeune homme , (ini lis ceci , et dont les yeux brillent de larmes à cet exemple de la fragilité humaine , cultive cette précieuse sensihihté , la martpie la plus certaine du génie. Pour toi, homme parfait, que je vois dédaigneusement sourire , descenfis dans ton inté- *^|^rieur , applaudis-loi seul , si tu peux , de ta sii- ^'périorité : je ne veux de toi ni pour ami, ni ^'; pour lecteur ^.

j CHAPITRE XXIH.

^/ Poésie à Sparte. Tremier chant de Tyrtéc; Le- ^^^^' /^ brun. Second chant de Tyrtée ; Ilynuie des Marseillois. Chœur Spartiate; Strophe des Enfants. Chanson en l'honneur d'IIarmodius ; Kpitnphe de Marat.

Axni.s que Pisistrate et ses fils cherchoient , par les beaux-arts , à corrompre les Atiiéniens , pour les asservir , les mêmes talents servoient à maintenir les moeurs de Laci'démone. C'est Vj^):;^ ainsi riue le vice et la vertu savent faire un \ J-^'I^ différent usage des présents du ciel. 'K^^y^^ ' Les vers de Tyrtée , qui commandoient au- • :^^^' '^''^f^''' ''"* victoire , étoient encore redits par les ^^©cy ç Spartiates. Us méritent toute la réputation '(î) Sr; dont ils jouissent. Piien de plus beau , de plus

' Xouv. fiel., tome II , i « pai-tie, page 1 17. ^>- ' Ne croiroit-on pas lire une de ces apostroplics gro-

fps jucs que Diderot introduisoit dans l'His'o'ne des

deux Indes , sons le nom de l'abhé Ravnal ? « O rivaso

<ji;y ■■,~i- d'Adjinga , tu n'es rien ! mais tu as donné naissance

Elisa , etc

-r-.cr^

noble, que îes fragments qui nous'en restent . Je m'empresse de les donner au lecteur.

•.K^IIEU CilANT GUERitlEU

" Celui-la est peu propre à la guerre qui ne peut d'un oil serein voir le sang couler , et ne bi-ùle d'approcher l'ennemi. La vertu guerrière reçoit la couronne la plus éclatante; c'est celle qui illustre un héros. Vraiment utile à son pays est le jeune homme qui s'avance fièrement au premier rang, y reste sans s'étonner, bannit toute idée d'une fuite honteuse, se précipite au-devant du danger, et, prêt à mourir , fait face à l'ennemi le plus proche de lui : vraiment excellent , vraiment utile est ce jeune homme. Les i)halanges rciloutables s'évanouissent devant lui : il détermine par sa valeur le torrent de la victoire. ]Mais si, le bouclier perce de mille traits, si, la poitrine couverte de mille blessures, il tombe 'sur le champ de bataille, quel honneur pour sa patrie ! ses concitoyens ! son père ! Jeunes et vieux, tous le pleurent. Il emporte avec lui l'amour d'un peuple entier. Sa tombe, ses enfants , sa poster té même la plus reculée, attirent le respect des hommes. Non, il ne meurt point , le héros sacrifié à la patrie : il est immortel * I

Ce morceau est sublime. 11 n'y a là ni fausse chaleur , ni torture de mots , ni toute cette enflure moderne dont Voltaire commençoit déjà à se plaindre 2, et que les La Harpe, et après lui plusieurs littérateurs distingués •'' , cherchèrent en vain à contenir. Les François ont aussi célébré leurs combats. Voici comment M. Lebrun a chanté les victoires de la république.

CHANT DU BANQUET RÉl UBLICAIN.

POCn LA FÊTE DE LA VICTOinE.

O jour d'éternelle mémoire.

Endiellis-toi de nos lauriers !

Siècles! vous aurez peine à croire Les prodiges de nos guerriers.

' Poet. minor. Giœc, pag. 434.

2 Voltaire, Lettres à l'abbé d'Olirel, sur sa Prosodie.

3 5IM. Flins et Fontanes, dans le Modérateur ; M. Gingucné , dans le Moniteur; et maintenant les rédacteurs de plusieurs feuilles périodiques qui paroissent rédigées avec élégance et pureté.

UEVOhlJTlONS AJvClENM'S.

K'cnnemi disparu fuit ou boit l'onde noiio.

Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits! Knivrons, mes amis, la coupe de la gljire

D'un nectar pétillant et frais :

Cuvons, buvons à la Victoire , ^

Fidèle amante du François.

Buvons , buvons à la Victoire.

Liberté , préside à nos fêtes ; Jouis de nos brillants exploits. Les Alpes ont courbé leurs têtes .

Ut n'ont pu défendre les rois :

L'Éridan c mte aux mers nos rapides conquêtes. Sous des lauriers (pic Bacchus a d'attraits ! etc.

L'Adda, sur ses gouffres avides.

Offre un pont de foudres armé :

Mars s'étonne! Mais nos Alcides Dévorent l'obstacle enflammé.

La Victoire a pâli pour ces ca'ius intréitides. Sous des lamiers que Baccbus a d'attraits ! etc.

Tout cède au bras d'un peuple libre , Les rochers, les torrents, le sort :

Be ces coups dont gémit le Tibre , Le Sud épouvante le Nord:

Des balances de Pitt nous rompons réquilibrc. Sous des lauriers que Baccbus a d'attraits! etc.

Sa gaité, fille du courage.

Par un sourire belliiiueux , Déconcerte la sombre rage De l'Anglois morne et ténébreux ; Le François chante encore en volant au carnage. Sousdes lauriers que Bacchus a d'attraits! etc.

Rival de la (lamme et d'Éole.

Le François triomphe en courant :

Pareil à la foudre (jui vole , Il renverse l'aigle expirant ; Le despote sacré tombe du Capitole .

Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits ! etc.

Sous la main de nos Praxitèlcs , Respirez , marbres de Paros !

Muses, vos lyres immortelles Nous doivent l'hymne des héros :

il faut de nouveaux chants pour des palmes nouvelles. Sous des lauriers que Bacchus a d'attraits! etc. * ^.

Dans le second chant de Tyrtée qu'on va lire , ce poëte a déployé toutes les ressources de son génie. A la fois pathétique et élevé , son vers gémit avec la patrie , ou hrùle de tous

' Pelt , Jown., n" i.x, page 484.

=• Ce chant est véritablement un lieu commun Sa u.étliocrité est d'autant pins frappante, qu'il est placé entre deux mirables chants de Tyrtée. (N. Ed.)

les feux de la guerre. Pour exciter le jeune héros à la défense de son pays , il appelle touies les passions, louche toutes les cordes du cœur. Ce fut sans doute un pareil chant qui ramena une troisième fois à la charge les Lacédémoniens vaincus , et leur fit coniiucrir la victoire , en dépit de la destinée.

Sr.COND CtlANT GUKURIER.

Il Qu'il est beau de tomber au premier rang en coinbattaiit pour la patrie ! Il n'est point de calamité pareille à (^elle du citoyen forcé d'abandonner son pays. Loin des doux lieux qui l'ont vu naitre , avec une mère chérie , un père accablé sous le poids des ans, une jeune épouse et de petits enfants entre ses bras , il erre en mendiant un pain amer dans la terre de l'étranger. Objet du mépris des hommes, une odieuse pauvreté le ronge. Son nom s'avilit ; ses formes , jadis si belles , s'altèrent ; une anxiété intolérable , un mal intérieur s'attache à sa poitrine. Bientôt il perd toute pudeur, et son front ne sait plus rougir. Ah ! mourons s'il le faut pour notre terre natale , pour notre famille, pour la liberté ! Héros de Sparte , combattons éiroitement serrés. Qu'aucun de vous ne se livre à la crainte ou à la fuite. Prodigues de vos jour.s , dans une fureur généreuse précipitez-vous sur l'ennemi. Gar- ('ez-vous d'abandonner ces vieillards , ces vétérans , dont l'âge a roiili les genoux. Quelle honte si le père périssoit plus avant que le fils dans la mêlée, de le voir , avec sa tête chenue, sa barbe blanche, se débattant dans la poussière , et lorsque l'ennemi le dépouille , couvrir encore de ses foilslcs mains sa nudité tanglanle ! Ce vieillard est en tout semblable aux jeunes guerriers; il brille des fleurs de l'adolescence. ^ ivant , il est adoré des femmes et des hommes; mort , on lui décerne une couronne. O Spartiates ! marchons donc à l'ennemi. Marchons le pas assuré , chaque héros ferme à sou poste et se mordant les lèvres'.»

L'hymne des Marseillois ^ n'est pas vide de

' Poel. minor. Grcec , pag. 44'.

' Je crois (lue l'auteur de cet hymne s'appelle M. de Liste. Ce n'est pas le traducteur des Géoryiques '.

' On volt par celte not.' combien les cliosos les plus connues en France i^lolcnl lonoiécs en Ani^lelerrc pciidaiil les guerres delà rcvolulloii. Ce n'est (las la puésie, c'est la musique qui fera vlvie l'iiynine révolulionnaire. Pour couronner tanlde parallèles cxlravag. uls, il ne leslolt plus qu'à comparer iecUant en l'honneur des libérateurs de la Grèce à l'épltaplie de Marat.

( N. ÉD

AVANT J.-C. 309. = OL. <i7.

tout mérite. Le lyrique a eu le grand talent (l'y mettre de l'enthousiasme sans paroître ampoulé. D'ailleurs celte ode républicaine vivra , parce qu'elle fait époque dans notre révolution. Enlin elle mena tant de fois les François à la victoire, qu on ne sauroit mieux la placer qu'auprès des chants du poëte ipii fit triompher Lacédémone. Nous en tirerons cette leçon aftligeante : que, dans tous les âges , les hommes ont été des machines qu'on a fait s'égorger avec des mots.

HYMNE DES MAUSEILLOIS.

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé.

Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé.

Entendez-vous dans les campagnes iMugir ces féroces soldats?

Ils viennent jusque dans nos bras Égorger nos iils , nos compagnes.

Aux armes , citoyens î formez vos bataillons. iMarcbez , (in'un sang impur abreuve nos sillons 1

.Maicbons , c[uun sang impur abreuve nos silljns I

Que veut cette horde d'esclaves , De traîtres , de rois conjurés ?

Pour (pii ces ignobles entraves , Ces fers dés longtemps préparés ?

François, pour nous, ah, quel outrage!

Quels transports il doit exciter I C'est nous iju'on ose méditer De rendre à l'antiiiue esclavage !

Aux armes , citoyens ! etc.

Quoi ! des cohortes étrangères Feroient la loi dans nos foyers!

Quoi! ces phalanges mercenaires Terrasseroicnt nos fiers guerriers !

Grand Dieu ! par des mains enchaînées Nos fronts sous le joug se ploieroient I De vils despotes deviendroicnt Les maîtres de nos destinées !

Aux armes, citoyens! etc.

Tremblez , tyrans, et vous , perfides , l..'opprol)rc de tous les partis!

Tremblez! vos projets parricides V()nt enfin recevoir liMir pi-ix.

Tout est soldat [lour vous combattre.

S'ils tombent nos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux , Contre vous tout prêts à se battre.

Aux armes , citoyens ! etc.

Amour sacré de la patrie , Conduis , soutiens nos bras vengeurs.

Liberté! Liberté chérie!

Combats avec tes défenseurs !

Sous nos drapeaux que la victoire Accoure à tes mâles accents ; Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire.

Aux armes , citoyens ! formez vos bataillons. Marchez , (ju'un sang inipur abreuve nos sillons!

Marchons , iiu'un sang impur abreuve nos sillons !

Aux fêtes de Lacédémone, les citoyens chauioient en chœur :

LES VIEILLinOS.

Nous avons été jadis Jeunes , vaillants et hardis.

LES HOMMES FiMS.

Nous le sommes maintenant , A l'épreuve à tout venant.

Page 1