‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 27 sur 201 · LE PAPILLON ET LAMOUK · texte numérisé non relu

LE PAPILLON ET LAMOUK

Le papillon se plaignoit à l'Amour :

Voyez , lui disoit-il un jour :

Voyez quel caprice est le vôtre !

Si jamais le dcsthi a fait

Deux êtres vraiuient l'un pour l'autre , C'est vous et moi: le rapport est complet Entre nous deux ; même allure est la nôtre ,

Convenez-en de bonne foi.

Oui devroit donc , si ce n'est moi , Guider de votre char la course vagabonde?

Mais vous prenez pour cet emploi Le seul oiseau constant qui soit au monde.

Laissez le pigeon roucouler Avec rilymen, et daignez m'atteler A votre char ; et ipi'au gré du caprice,

On nous voie ensemble voler ;

Car ainsi le veut la justice.

Ami , répond l'Amour, tu raisonnes fort bien ; Je t'ahne , et , je le sais , notre humeur se rcsspmîir:- Mais gardons-nous de nous montrer cnsemlde ;

Alors nous ne ferions plus rien.

Le vrai bonheur n'est que dans la constance ; Et mes pigeons l'annoncent aux mortels :

Je les séduis par l'ajjparence ; Si je ne les troiupois , je n'aurois phis d'autels • ".

' Esovi:, Fil Ij MX.

■ Journal de Pellier, n" lAXin.

" Ces vers ont imc sorte d'élégance , mais il ne v;i-

AVANT J.-C. rfOO. ^ OL. f.7.

Il esl temps de donner au lecteur une relique précieuse de littérature. Comme législateur , Solon ' est connu du monde entier ; comme poëte, il ne l'est que d'un petit nombre de gens de lettres. Il nous reste i>Uisieurs fragments de ses élégies. Je vais les traduire ou les extraire , selon leur mérite ou leur médiocrité.

« Illustres filles de Miiémosyne et de Jupiter Olympien ! Muses habitantes du mont Piérus ! écoutez ma prière. Faites que les dieux immortels m'envoient le bonheur; que je possède l'estime del'honuéte honnne. Pour mes amis toujours aimable et enjoué, que pour mes ennemis mon canictère soit triste et sévère : qu'aux uns je paroisse respectable; ;:uv autres, terrible.

Il Un peu d or saîisferoit mes désirs; mais je ne voudrois pas qu'il fût le prix de l'injustice : tôt ou tard elle est punie. Les richesses que les dieux dispensent sont durables; celles que les hommes amassent... les suivent, pour ainsi dire, à regret, et se perdent bientôt d ms les malheurs... Le triomphe du crime s'évanouit : Dieu est la fin de tout.

« Semblable au vent qui trouble, jusque dans les profondeurs de l'abîme , les vastes ondes de la mer; au vent qui, après avoir ravagé les campagnes, s'élève tout à coup dans les cieux, séjour des inmiortels , et f lit renaître une sérénité inattendue : le soleil, dans sa mâle beauté, sourit amoureusement à la terre virginale, et les nuages brisés se dissipent : telle est la vengeance de Jupiter...

« Toi qui caches le crime dans ton cœur , ne crois pas demeurer toujours inconnu. Immédiat ou suspendu , le châtiment marche à ta suite. Si la justice céleste ne peut t'atteiudre, un jour viendra que ta enfants innocents porteront la peine des forfaits de leur père coupable. Hélas ! tous tant que nous sommes, vertueux ou méchants , notre propre opinion nous semble toujours la meilleure , jusqu'à ce qu'elle nous soit fatale. Alors nous nous plaignons des dieux parce que nous avions nourri de folles espérances l >>

loient pas la peine d'être rappelés. Et à propos de (iiiui toutes ces citations de poètes élégiaiiiics , ce cours de littérature anacrcontiquc? A propos du la révolufion françoise. iN. Éd.)

* J'aurois dû avertir plus tôt que l'ordre des dates n'a pas été strictement suivi dansée cliapiln; La succession naturelle des poètes étoit : Alcéc , Saj)lio , Esope , Solon, Anacréon, Simonidc. Des convenances de style m'ont obligé à faire ce lé.^er changeaient qui , au reste, doit être indifférent au lecteur

Le poëte continue A peindre T imbécillité humaine : le malade incurable croit guérir , le pauvre attend des riciiesses ; les uns s'exposent sur les flots , d'autres déchirent le sein de la terre, etc.

i< La destinée dispense et les biens et les maux ; nous ne pouvons nous soustraire à ce qu'elle nous réserve. 11 y a du danger dans les meilleures actions. Souvent les projets du sage échouent, et ceux de l'insensé réussissent. »

Le passage suivant est extrêmement intéressant , en ce qu'il peint l'état moral d'Athènes au moment de sa révolution.

K La ville de Jlinerve ne périra jamais par l'ordre des destinées ; mais elle sera renversée par ses propres citoyens. Peuple et chefs insensés, qui ne pouvez ni rassasier vos désirs ni jouir en paix de vos richesses, méritez vos malheurs à force de crimes i... Sans respect pour le droit sacré des propriétés , o:i pour les trésor.> publics, chacun s'empresse de spolier le bien de l'état , insouciant des saintes lois de la justice. Celle-ci , cependant , dans le silence , compte les événements passés, observe le présent, et arrive à l'heure marquée pour la punition du crime. Voilà la première cause des maux de l'état: c'est là ce qui le fait tomber dans l'esclavage ; ce qui allume le feu de la sédition et réveille la guerre qui dévore la jeunesse. Ilélas ! la chère patrie e-'t soiidain accablée d'ennemis ; des batailles , sources de pleurs, se livrent et sont perdues; le peuple iniiigent est vendu dans la terre de l'étranger, et indigncmeut chargé de fers, n

Solon finit par exhorter ses concitoyens à changer de mœurs, et recommande smtout la justice : « Cette mère des bonnes actions , qui tempère les choses violentes, prévient l'exaltation, corrige les lois, reprime 1 entiiousiasnie , et retient le torrent de la sédition dans des bornes ' . »

Ces élégies politiques ( qu'on me passe l'expression) sont accompagnées de (pielques autres pièces de poésie d'une teinte différente. Le morceau sur l'homme , rapproché des stan-

' Poel. minoi: Grœc. , pag. '<I7.

U li V 0 L U T 1 0 xN S A >i C 1 !•; N iN i: S .

ces de Jean-Baptiste Rousseau , offrira une comparaison piquante.

Jupiter donne les dents à l'homme dans les sept premières années de sa vie. Avant qu'il ait parcouru sept autres années il annonce sa virilité. Durant la période suivante, ses membres se développent et un duvet changeant ombrage son menton. La quatrième époque le voit dans toute sa vigueur et fait éclater son courage. La cinquième l'engage à solenniser la pompe nuptiale et à se créer une postérité. Dans la sixième , son génie se plie à tout et ne se refuse qu'aux ouvrages grossiers du manœuvre. Dans la septième, il acquiert le plus haut degré de sagesse et d'éloquence. La huitième y ajoute la pratique des hommes. A la neuvième commence son «léclin. Que si quelqu'un parcourt les sept derniers ans de sa carrière, qu'il reçoive la mort sans l'accuser de l'avoir surpris*.

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