CHAPITRE XXIX
Obstacles qui s'opposèrent à l'effet de la révolution grecque sur l'Kgypte. llessemblance de ce dernier pays avec l'Italie moderne.
N considérant attentivement ce tableau , on aperçoit deux grandes causes qui durent amortir l'action de la révolution grecque sur l'Egypte. La première se tire de la subdivision régulière des classes de la société. Celte inslitution donne un tel empire à l'I'.abitude chez les peuples oîi elle règne , que leurs mœurs semblent éternelles comme leurs états. En vain de telles nations sont subjuguées; elles changent de maître sans ciianger de caractère 2. Elles ne sont pas , il est vrai , totalement à l'abri des mouvements internes : le génie des iiommes, tout affaissé qu'il soit du poids des ciiaînes , les secoue par intervalles jvec violence, comme ces Titans de la fable qui, bien qu'ensevelis dans les abîmes de l'Etna, se retouiuent encore quelquefois sous !a masse énorme , et ébranlent les fondements de la terre.
Auprès de ce premier obstacle s'en élevoit un second, d'autant plus insurmonlai>le à l'esprit de liberté , qu'il tient à un ressort puissant de notre âme : la superstition. Les i)rêtres avoient trop d'intérêt à dérober la vérité au
' .lAiinucif. , in m. Pijlli.
' Conane à la Cliinc tt aux Indes.
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REVOLUTIONS ANCIKNINES.
peuple ' , pour ne pas opposer toutes les ressources de leur art à l'influence d'une révolulion qui eût démasqué leur artifice. L'homme n'a qu'un mal réel , la crainte de la mort. Délivrez-le de cette crainte , et vous le rendez libre. Aussi , toutes les religions d'esclaves sontelles calculées pour augmenter cette frayeur. La caste sacerdotale égyptienne avoit eu soin de s'entourer de mystères redoutables , et de jeter la terreur dans les esprits crédules de la multitude, par les images les plus monstrueuses 2. C'est ainsi, encore, qu'ils appuyoient le trône de toute la force de leur magie , afin de gouverner et le prince , dont ils commandoient le respect au peuple , et le peuple , qu'ils faisoient obéir au prince. Si l'Egypte eût été une puissance indépendante au moment de la révolution grecque, elle auroit peut-être échappé à son influence ; mais elle ne formoit plus qu'une province de la Perse , et elle se trouva enveloppée dans les malheurs de l'empire auquel le sort l'avoit asservie.
L'antique royaume de Sésostris offroit alors des rapports frappants avec l'Italie moderne : gouverné en apparence par des monarques , en réalité par un pontife maître de l'opinion , il se composoit de magnificence et de foi- Messe ' ; on y Toyoit de même de superbes ruines * et un peuple esclave , les sciences parmi quelques-uns, l'ignorance chez tous. C'est sur les ])ords du Nil que les philosophes de l'antiquité alloient puiser les lumières; c'est sous le beau ciel de Florence que l'Europe barl)are a rallumé le flambeau des lettres ^ ; dans les deuxpays elles s'étoient conservées sous le voile mystérieu.^ d'une langue savante , inconnue au vulgaire *^. Ce fut encore le lot de ces contrées d'être , daas leur âge respectif , les seuls canaux d'où les richesses des Indes coulassent pour le reste des peuples ^. Avec tant de con-
' Outre la grande inlliiPiice qu'ils avoipiit d.ins le gouvernement , leur terres éloient exemptes d'impôts.
' Jàblonsk. , Panih. jEgypt.
» rÉgypte fut presque t()ujours conquise par ceux qui voulurent l'attaqurr
' Dans sa plus hautn (irospérite'' , elle étoit couverlc «le» monuments en ruine d'un peuple ancien qui lloiissoit avant l'iuvasion des Pasteurs.
» Les Lycurgiie , les Pylliagore. — Sous les Médicis.
* La langue hiéroglypliiciue. — I-e l.itln.
' Tyr avoit quelques ports sur le golfe Arabique, mais
formité de mœurs , de circonstances , l'Egypte et l'Italie durent éprouver à peu près le même sort, l'une au temps des troubles de la Grèce, l'autre dans la révolution présente. Entraînées, malgré elles, dans une guerre désastreuse , par l'impulsion coercitive d'une autre puissance, la première, province du grand empire des Perses , la seconde , soumise en parlie à celui d'Allemagne . il leur fallut livrer des l)alailles pour la cause d'une nation étrangère, et s'épuiser dans des querelles qui n'étoient pas les leurs '. Bientôt les ennemis victorieux tournèrent leurs armes et leurs intrigues , encore plus dangereuses , contre elles -. Ils soulevèrent l'ambition de quelques particuliers^-, et Ion vit la terre sacrée des talents ravagée par des Barbares. Les Perses cependant parvinrent à arraclier l'Egypte '' des mains des Atlîéniens et de leurs alliés , mais ce ne fut qu'après six ans de calamités. Elle finit par passer sous le joug de ces mêmes Grecs, au temps des conquêtes d'Alexandre , conquêtes qu'on peut regarder elles-mêmes comme l'action éloignée de la révolution républicaine de Sparte et d'Athènes.