INTRODUCTION
L I suis-je ? et que viensje annoncer de nouveau aux liommes ? On peut parler de choses passées ; mais quiconque n'est pas spectateur désintéressé des événements actuels doit se
taire. Et où trouver un tel spectateur en Europe? Tous les individus, depuis le paysan jusqu'au monarque , ont été enveloppés dans cette étonnante tragédie. « Non-seulement , dira-t-on , vous n'êtes pas spectateur , mais vous êtes acteur , et acteur souffrant , François malheureux , qui avez vu disparoitre votre fortune et vos amis dans le gouffre de la révolution ; enfin vous êtes un émigré. » A ce mot, je vois les gens sages, et tous ceux dont les opinions sont modérées ou républicaines , jeter là le volume sans chercher à en savoir (iavantage. Lecteurs, un nii'ment. Je ne vous demande que de parcourir quelques lignes de plus. Sans doute je ne serai pas intelligible
R EVOLUTIONS ANClENNr^S.
pour tout le monde; mais quiconque m'entendra poursuivra la lecture de cet Essai. Quant à ceux qui ne m'entendront pas, ils feront jnieux de fermer le livre ; ce n'est pas pour eux que j'écris ^
Celui qui dit dans son cœur, " Je veux être utile à mes semblables , » doit commencer par se Juger soi-même : il faut (ju'il ( (udie ses passions , les préjugés et les intérêts qui peuvent le diriger sans qu'il s'en aperçoive. Si malgré tout cela il se sent assez de force j)0ur dire la vérité , qu'il la dise ; mais , s'il se sent foible, qu'il se taise. Si celui qui écrit sur les affaires présentes ne peut être lu également au directoire et aux conseils des rois , il a fait un livre inutile ; s'il a du talent , il a fait pis , il a fait un livre pernicieux. Le mal , le grand mal , c'est que nous ne sommes point de notre siècle. Chaque âge est un fleuve qui nous ent raine selon le penchant des destinées quand nous nous y abandonnons. Mais il me semble que nous sommes tous hoft de son cours. Les uns (les républicains) l'ont traversé avec impétuosité , et se sont élancés sur le bord opposé. Les antres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent , selon qu'ils sont sur l'une ou sur l'autre rive. Ainsi , les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires , en nous faisant devancer notre âge ; les seconds nous retiennent en arrière , refusent de s'éclairer , et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année
" Ce ton solennel , la morgue de ce rlébut , dans un auteur dont le nom étoit inconnu et qui écrivoit pour la première l'ois, ce ton et cette morgue scroient comi- ([ues s"ils n'étoient rimitation d'un jeune homme nourri de la lecture de .F. .1. Housseau , et reproduisant les défauts de son modèle. Le nvji que l'on retrouve partout dans l'Essai m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est plus antipathique à mon esprit ; que ma disposition habituelle sur mes ouvrages n'est pas de l'orgueil, mais de l'indifférence que je pousse peut-être trop loin. Au reste, j'avois été averti par mon instinct (|ue cette manière n'étoit pas la mienne : on trouve (ians la Notice ou Préface de l'ancienne édition des excuses peut-être assez touchantes de l'emploi que j'avois fait du moi. (N. Éd. )
'* Dis-je aujourd'hui autre chose que cela? n'est-ce pas le fond de toutes les véi'ités pnlilicines, de tontes les
L'impartialité de ce langage doit me réconcilier avec ceux qui, de la prévention contre l'auteur, auroientpu passer au dégoût de l'ouvrage. Je dirai plus : si celui qui , né avec une passion ardente pour les sciences , y a consacré les veilles de la jeunesse; si celui qui , dévoré de la soif de connoître , s'est arraché aux jouissances de la fortune pour aller au-delà des mers contempler le plus grand spectacle qui puisse s'offrir à l'œil du philosophe , méditer sur Ihomnie libre de la nature et sur l'homme libre de la société , placés l'un près de l'autre sur le même sol ; enfin , si celui qui , dans la pratique journalière de l'adversité , a appris de bonne heure à évaluer les préjugés de la vie ; si un tel homme , dis-je , mérite quelque confiance, lecteurs, vous le trouvez en moi.
plaintes , de toutes les prévisions que l'on retrouve dans les Refle.xions ■politiques, dans lu Monarchie scion lu Charte , ddns le Con s crv a t eii r , dans mes Opinions à la chambre des Pairs , etc. ? Il y a cependant trente années que cela est écrit. Mais où éerivois-je de la sorte ? à Londres, dans l'exil, au milieu des victimes de la révolution. Il y avoit peut-être quelque courage à parler ainsi à un parti dans les rangs duquel j'étois, et dont je partageois les souffrances. Cette fureur de dire la vérité à tout le monde explique assez bien les accidents de ma vie politique.
Je remarquerai une fois pour tontes , et pour n'y plus revenir , car je serois obligé de faire des notes à chaque page, je remarquerai que les doctrines politiques professées dans l'Essai , sur la liberté et sur les gouvernements constitutionnels, sont parfaitement conformes à celles que je prêche maintenant et que j'ai manifestées jusque sous le despotisme de l'usurpation , soit dans le Génie du Christianisme , soit dans quelques autres écrits. Je me liens pour honoré de cette constance dans mes opinions politiques, qui ne s'est démentie ni dans l'exil sous l'impatience du malheur , ni pendant le règne de Buonaparte sous la menace de la force , ni à l'époque de la restauration sous l'influenciî de la pi-ospérité. Quand on ne retrouveroit dans l'Ussoi que ce sentiment d'indépendance, il effaceroit à des yeux non prévenus beaucoup d'erreurs. L-ne main troj» jeune, qui n avoit encore été serrée par aucune main amie , n'a-t-elle pas pu s'égarer un peu en traçant une première ébauche?
Ainsi ceux qui ont pn croire, par la vive expression de mon horreur pour les crimes révolutionnaires, que j'étois un ennemi des libertés publiques, et ceux qui ont pen«é, d'après mon amour pour ces libertés, que j'approuvois les doctrines révolutionnaires, se sont également trompés. Us vont relire de suite mes ouvrages : pour peu qu'ils veuillent faire la part.de l'âge , des temps et des circonstances , je ne crains pas de m'en rapporter à leur bonne foi. (N. Éd.)
INTRODLCTION.
T.a posi:ion où je nie trouve esl d'ailleurs favorable à la vérité. Attaqué d'une maladie (|ui me laisse peu d'espoir, je vois les objets <!'iin œil tranquille ^ L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus <iu'à quelques journées.
Sans désirs et sans crainte, je ne nourris })lus les chimères du bonheur, et les hommes ne sauroient me faire plus de mal que je n'eu (prouve. <i Le malheur ' , » dit l'auteur des Etudes de la Nature , " le malheur ressemble ;i la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lalior : tant (jue vous la montez , vous ne voyez devant vous «lue de stériles rochers ; mais , quand vous êtes au sommet , vous apercevez le ciel sur votre îète , et le royaume de Cachemire à vos pieds -. n
Le lecteur pardonnera aisément celle digression , qui ne sert après tout ici que de préface , et sans laquelle , plein de cette malheuleuse défiance qui nous met en garde contre les opinions de l'auteur, il lui eût été impossible de continuer avec intérêt la lecture de cet ouvrage. Mais , si j'ai pris tant de soin de iui aplanir l'entrée de la carrière, il doit à son tour me faire quelque sacrifice. O vous tous
' Voyez la Piéfacc. ( N. Ed. )
* Chaumière Indienne.
* Je crains d'avoir altéré quelque cliose dans cette iK'Ue comparaison. J'en préviendrai ici , une fois pour toutes: n'ayant rien sauvé de la révolution (excepte lin petit nombre de notes ) , sans bibliothèque et sans ressources, je n'ai eu pour ni'aider, dans l'obscurité de ma retraite, (lu'une mémoire assez heureuse autrefois, mais aujourd'hui i>resque usée par le cliagrin. On verra, à la conclusion de cet Essai, les difficultés innombrables qu'il ma fallu surmonter. J'ai été souvent sur le point d'abandonner l'ouvrage, et de livrer le tout aux tlammes '. Cependant je puis assurer les lecteurs que les inexactitudes qui ont [>ii se glisser dans i:ies citations sont de peu 'de conséquence, et que, partout on le sujet l'a alisolument exigé, j'ai suspendu mon travail jusqu'à ce que je me fusse procuré les livres originaux. En cela, j'ai trouvé de grands secours chez les gentilsh jmmes anglois,qui m'ont ouvert leurs bibliothèques avec une générosité qui fait honneur à leur philosopliie. J'ai été pai'cillement redevaljle au révérend a. S. , homme d'autant d'esprit que d'humanité , et auquel j'aime à rendre ici l'hommage public de ma rcconnjiisance.
J'jiirolj b:tu SM de céder è la tentation.