‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 52 sur 201 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

La Thrace. Fragments d'Orphée.

'iSTER divisoit la Scythie de ces ré.ijions qui descendent en amphithéâtre jusqu'aux rivages du Bosiihore. Ce pays, connu sous le nom général de llirace , et concjuis dernièrement par Darius , lils d'Hyslaspe < , se partageoit en plusieurs petits royaumes , les uns barbares , les autres civilisés. Plusieurs colonies grecques y avoient transporté les arls 2 , et Miltiade l'avoit longtemps honoré de sa présence 3.

Nous savons peu de chose de ses premiers habilanls , sinon qu'ils étoient cruels et guerriers ^ Un de leurs usages mérite cependant d'être rapporté : à la naissance d'un enfant , les parents s'assembloient et versoient abondamment des larmes ^ Cet usage est aussi philosophique qu'il est touchant.

Au reste , c'est à la Thrace que la Grèce doit le [)lus ancien et peut-être le meilleur de ses poètes ". Ce que la fal)le ingénieuse a ra-

» Ces trois chapitres , sur les trois âges de la Scythie et de la Suisse, sont la surabondance d"nn esprit qui se plait au tableau de la nature : ils ne sont pas plus dans le sujet de l'Essai que les trois quarts de l'ouvrage, .rélois alors , comme Rousseau , grand partisan de T état sauvage, et j'en voulois à l'état social. Je me suis raccommodé avec les hommes, et je pense aujourd'hui, avec un autre philosophe du di.Y- huitième siècle, que le superllu est une chose assez nécessaire.

U y a encore dans ces chapitres des pensées , des images, des expressions même, que j'ai transportées depuis dans mes autres ouvrages. ( N. Éd. )

' IlEKOD. , lib. IV , cap. CXLIT.

= rd. , lib. VI.

» Id. , iliid. , cap. XL ; Lact., lib. VlII. ' Id. , lib. VI; JuiiAS., in Cœsaribus. ' Id. , hb. V.

• I lou. Sic, lib. IV, ciip. x\v ; Pinr, /fisl. xal., !il). XXV , c,-.|i. 1:.

RÉVOLUTIO^'S ANCIE^ÎNF.S.

conté de la douceur des chants d'Orpiiée ' est connu de tous les lecteurs. Sans doute la mairie des prodiges aUribués à sa muse cousistoit en une vraie peinture de la nature. Ce poêle vivoit dans un siècle à demi sauvage-, au milieu des premiers défrichemenls des terres. Les regards étoient sans cesse frappés du grand spectacle des déserts , oii queliiues arbres abattus , un bout de sillon mal formé à la lisière d'un bois , annonçoient les premiers efforts de l'industrie humaine. Ce mélange de l'antique nature et de l'agriculture naissante, d'un champ de blé nouveau au milieu d'une vieille forêt , d'une cabane couverte de cliaume auprès de la hutte native d'écorce de bouleaux % devoit offrir à Orphée des images consonnanles à la tendresse de son génie ; et lorsqu'un amour malheureux eut prêté à sa voix les accents de la mélancolie ^ , alors les chênes s'attendrirent , et l'enfer même parut touché.

De plusieurs ouvrages qu'on attribue à ce poëte , il n'y a que les fragments que je vais donner qui soient vraiment de lui''. Les Anjonautes n'en sont pas.

Tout ce qui appartient à l'univers : l'arche hardie de l'imniense voûte des cieuï , la vaste étendue des flots indomptés , l'incommensurable Océim , le profond Tartare, les fleuves et les fontaines, les Immortels même, dieux et déesses, sont engendrés dans Jupiter.

Jupiter tonnant est le commencement , le milieu et la fin ; Jupiter immortel est mâle et femelle; Ju-

'Hon., Cann. lib. I, Of/. xii; \inG., Georg., lib. IV.

' DiOD., lib. IV , cap. xsv.

' C'est en partie la peinture de la mission du père Au- I)ry. (N. ÉD.)

» Virgile , Georg. , 1. IV.

Le Qualis po-pulea de Virgile a été traduit ainsi par l'abbé Delille :

Telle sur un rnmeau, durant la nuit obscure, Philomèle plalallve attendrit la nature.

Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain Oui, glissant dans son Ut une furlive main. UavU cts tendres fruits que l'amour lit éclore , Et qu'un léger duvet ne couvroit pas encore !

* Il n'est pas même certain qu'ils en soient, mais cela est très-probable. Cicéron a nié qu'il eût jamais existé un Orpbée.

piter est la terre immense et le ciel étoile; Jupiter est la dimension de tout corps , l'énergie du feu et la source de la mer; Jupiter est roi, et l'aucètre général de ce qui est. Il est un et tout, car tout est contenu dans l'être immense de Jupiter ' .

Il seroit difficile d'exprimer avec plus de grandeur un sujet plus sublime.

Coimne province de l'empire des Perses, la Thrace eut sa part des malheurs que l'influence de la révolution grecque causa au genre humain. Les troupes marchèrent à travers ses campagnes - : et l'on peut juger des ravages que dut y commettre une armée de trois millions d'iiommes indisciplinés. Mais ces calamités ne furent que passagères ; et les Thraces , abrités de leurs forêts et de leurs mœurs sauvages , échappèrent à l'action prolongée de la chute de la monarchie à Athènes^.

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