CHAPITRE LUI
Tvr. La IloUande.
iNsi après avoir fait le tour de l'Europe nous rentrons enfin en Asie.
Avant de décrire les grandes scènes que la Perse va nous offrir, il ne nous reste plus qu'à dire un mot d'une puis-
son ingénieuse (d'Aristote) delà règle de plomb aux mœurs lesbiennes. Qucliiue erreur s'étant glissée dans l'impression, je prends la liberté de rétablir la citation avec tout le respect qu'on doit à la profonde érudition et au grand mérite. La citation , dans Jnacharsix , est ainsi: arist., de Mot:, lib. V, cap. xiv; lisez lib. V, cap. X. Le cinquième livre des Mœurs n'a que onze chapitres. Voici le passage original : « Rci enini non delinita; infinita quoquc i-cgulaest, ut etstructuiœ Lesbiœ régula plumbea. Nam ad liipidis figuram torquetur et inflectitur, neque régula eadeni manet, sic et populi scituui ad res accoimnodatur. » {Foyage d'Jnnch., vol. Il, pag. 32, cit. u. ) ] -^ ' PLiT., in Peiicl.
^ ' C ypre , Parcs , Andros , etc.
= Lubée.
' Salamine, Egine. Celle-ci s'étoit d'abord déclarée pour les Perses sous le règne de Darius; elle retourna ensuite à la cause de la patrie.
5 Plut., de £€5r.,lib. III, tom. II, pag. 680; Herod., lib. VL
sance maritime cjui , bien que soumise à l'empire de Cyrus , a joué un rôle trop fameux dans l'antiquité pour ne pas mériter un article séparé dans cet otivrage.
En quittant les villes de l'Ionie et s' avançant le long des côtes de l'Asie-Mineure vers le nord , on trouve Tyr , cité célèbre dans tout rOrient par son commerce et ses richesses.
Hypsuranius , dans les siècles les plus reculés , avoit jeté les fondements de celte capitale de la Phœnicie'. Elle se trouva déterminée vers le commerce par la même position qui y entraîne ordinairement les peuples , l'âpreté de son sol. Rarement les pays très-favorisés de la nature ont eu le génie mercantile'^.
Bientôt ce village formé , comme les premières cités de la Hollande , de méchantes huttes de pêcheurs couvertes de roseaux '', devint une métropole superbe. Ses vaisseaux alloient lui chercher le produit cru des terres plus fécondes , et ses industrieux habitants le convertissoient , par leurs manufactures , aux voluptés ou aux nécessités de la vie. Le Batavia des Phœniciens étoit la Bétique , d'où l'or couloit dans leurs états ^. Ils recevoient de l'Egypte le lin , le blé , et les richesses de l'Inde et de l'Arabie ^ : les côtes occidentales de l'Europe leur fournissoient l'étain, le fer et le plomb". Ils aciietoient aux marchés d'Athèqes l'huile , le bois de construction et les balles de livres^; à ceux de Corinthe, les vases, les ouvrages en bronze^. Les îles de la mer Egée leur don-
'SANCHOi\iAT.,apudEusEB., Prœpar. EvangeL, lib. I, cap. X.
Si je ne suis pas ici l'opinion commune , qui fait de Tyr une colonie de Sidon , c'est (|u'il me paroît qu'on doit plutôt en croire un historien phœnicien que des auteurs étrangers. ( Voy. Just., lib. XVIII, cap. ui. )
^ Il faut en excepter Carthage chez les anciens, et Florente chez les modernes.
' SANcnoNiAT., apud liusEB., Prœpar. Eiangel.
* niOD.,hb. V, pag. 312.
" Les Tyricns faisoient eux-mêmes le commerce de l'Inde , s'étant emparés de plusieurs ports dans le golfe Arabique. Pe ti les marchandises étoient portées par terre à nhinocolnrc , sur la Méditerranée , et frétées de nouveau pour Tyr. (.Robertson's Disquis, on llie yjnr. Ind., sect. I , p. 9.)
» Hero»., lii). lit, cap. cxxiv.
' Pi-UT., in Sulon. ; Xenopu. , Exfied. Cijr., lib. VII , pag. 412.
• Cictn., TuscuL. lil). IV, c.ip. xiv.
noient les vins et les fruits ' ; la Sicile , le fromage- ; la Piirygie, les tapis •' ; le Pont-Euxin , les esclaves , le miel , la cire , les cuirs '' ; la Thrace et la Macédoine , les bois et les poissons secs 5. Ces marchands avides reportoient ensuite ces denrées chez les différents peuples ; et Tyr, ainsi qu'Amsterdam, étoil devenu l'entrepôt général des nations.
La constitution de Phœnicie paroît avoir été monarchi(iue " ; mais il est probable que Toligarcliie dominoit dans le gouvernement. La ricliessedesTyriens, que les Écritures comparent aux princes de la terre' , donne lieu à cette conjecture.
Dans les contrées où les hommes s'occupent exclusivement du commerce , les belles-lettres sontordinairementnégligées-jl'esprituiercantile rétrécit l'âme ; le commis qui sait tenir un li\ re de compte ouvre rarement celui du philosophe. Cependant la Phœnicie fournit quelques noms célèbres. On y trouve Moschus et Sanchoniathon. Le premier est l'auteur du système des atomes , qui , d'abord reçu par Pythagore , fut ensuite adopté et étendu par Épicure ^. Le second écrivit l'histoire de Phœnicie, dont j'ai déjà cité plusieurs fragments , et de laquelle je vais extraire encore quelques nouveaux passages.
Et alors Hypsiiranius habita à Tyr, et il Inventa la manière de bâtir des huttes de roseaux. Et une grande inimitié s'éleva entre lui et sou frère Usons , qui , le premier, avoit couvert sa nudité de la peau des bétes sauvages. Et une violente tempête de veut et de pluie ayant frotté les branches les unes contre les autres, elles s'enflammèrent. Et la forêt fut consumée à Tyr. Et Usoùs prenant un arbre, après en avoir rompu les branches , fut le premier assez hardi pour s'aventurer sur les flots
' ATHEN.,lil). I,cnp. XXI, Lii; ici.. Ub. III. ' AitiSTOi'ii., in f^esp.
' Id.yinjr.
* POLYB. , lib. IV , pag. 506 ; Demosth. , in Leptin. , pag. .^-ij.
" TiiucïD., 111). IV, cap. cvni.
• Nous trouvons des princes de Tyr et de Sidon dans riiistoire. Les Écritures sont notre guide à ce sujet. M.iisles anciens eiitendoienl les mots princes et roix si différeinincnt des peuples modernes , ([u'il ne faut pas se h^iter d'en conclure la forme d'un gouvernement.
' ISiÏE, XXIII, 8.
» Stoboei tel. riiys., lib. I, cap. un.
Us engendrèrent Agrus ( un champ ) et Agrotes (laboureur). La statue de celui-ci étoit particulièrement honorée ; une ou plusieurs couples de boeufs promenoient son temple par toute la Phncnicie. Et il est nommé dans les livres le plus grand des dieux ^
Indépendamment des origines curieuses de la navigation et de l'agriculture que l'on trouve dans ce passage , la simplicité antique du récit, si bien eu harmonie avec les mœurs qu'il rappelle , a quelque chose d'aiinable. La Hollande se glorifie d'avoir produit Érasme, Grotiuset une foule de savants , connus par leurs recherches laborieuses.