CANA
Les larmes , mon enfant, conviennent peu à ta situation. Nous nous reverrons; rappelle tes forces. Si la grosse larme se montre sous tes belles paupières, que ton courage la retienne lorsqu'elle cherche à s'échapper. Dans notre passage sur cette terre, où la route tantôt plonge dans la vallée, tantôt gravit la montagne , et où le vrai sentier est difficile à distinguer , tes pas doivent être nécessairement inégaux; mais suis la vertu, elle te montrera le droit chemin '.
Si ce dialogue n'est pas dans nos mœurs , du moins il respire le calme et la fraîcheur de r idylle. La dernière leçon de Cana , dans le style de l'apologue oriental , quoique venant inapropos, est pleine d'une aimable philosophie. Le Tlicocrite des Alpes va nous fournir pour l'Allemagne le parallèle de ce morceau.
Pyrrhus , prince de K.rissa , et Arates , ami
' Snront., acte iv, page /<T, etc.
de Pyrrhus , ont envoyé , pai- ordre des dieux, le premier , son fils Evandre , le second , sa lille Alcimne, afin d'être élevés secrètement chez des bergers. L'amour touche le cœur d'Évaudre et d'Alcimne , ils s'aiment sans connoitre leur rang illustre. Les princes arrivent , révèlent le secret, les amants s'unissent. VÉvandrede Gessner n'est pas son meilleur ouvrage , mais il est curieux à cause de sa ressemblance avec Sacontala. 11 y a quelque chose qui ouvre un vaste champ de pensées philosophiques à trouver l'esprit humain reproduisant les mêmes sujets , à cinq mille ans d'intervalle , d'un bout du globe à l'autre. Lors(jue l'auteur de Sacontala florissoit sous le beau ciel de l'Inde , qu'étoit la barbare Helvétie ?
Alcimne a appris sa naissance , elle est entourée de suivantes qui lui parlent des mœurs de la cour. Elle regrette , comme la princesse indienne, ses bois , ses moutons , sa houlette, et surtout ses amours.
LA DELXIEMK SUIVANTE.
Permettez-moi de vous dire qu'il faut que vous renonciez aux mœurs de la campagne, pour suivre celles de la cour. Une grande dame doit savoir tenir son rang. IVous avons ordre de ne point vous quitter et de vous donner des leçons.
J'aime mieux nos mœurs; elles sont simples, naturelles , et s'apprennent toutes seules. Parmi nous on ne voit personne en donner des leçons ; ou s'en moqueroit comme de quelqu'un qui voudroit apprendre à un oiseau un autre chant que le sien. Mais dites-moi quelque chose de la manière dont on vit à la V iUe. Je crains fort de ne pas la trouver de mon goût.
LA DEUXIÈME SLIVANTE.
Le matin , quand vous vous éveillez , ce qui n'est qu'à midi , car les dames du grand monde ne s'é- \ cillent pas à l'heure des artisans...
alcimm;.
A midi ! Je n'entendrois donc plus , le matin , le chant des oiseaux ; je ne verrois donc plus le lever du soleil ? cela ne ra'accoramoderoit pas.
la PR05IÈRE Sl'IVASTE.
Votre beauté ne manquera pas de vous faire beaucoup d'amants. Il faudra vous étudier à plaire à tous, et ne donner à chacun que peu d'espéi ance.
RKVOLLTIONS ANCIRNNES.
Tous nos seigneurs m'ennuieront en me parlant d'amour, parce que je u'aimeiai jamais que celui que j'aime déjà.
LA DELXIÈME SlIVAMK.
Quoi ! vous aimez déjà ?
ALCIM.VC.
Oui, sans doute; je ne rougis pas d'eu convenir. J'aime un berger de tout mou cœur, et lui, il m'aime de tout le sien. 11 est beau comme le soleil levant, charmant comme le printemps; le rossignol ne chante peut-être pas si bien que lui... Oui, mon bicn-aimé, tu seras le seul que j'aimerai toujours. Ces arbres verts mourront, le soleil cessera d'éclairer ces belles prairies, avant que ton Alcimne te soit infidèle. Oui, mou bien-aimé, je fais le serment...