CHAPITRE LXin
Premières campagnes. An 3 de la soixante-douzième Olympiade \ — 1792. Portrait de Miltiadc.
— Portrait de Dumouiiez. Bataille de Marathon. —Bataille de Gcnimapes. Accusatioa de Miltiade;
— de Dumouriez.
Ç\ ES Perses , ainsi que les Autrichiens, se déterminèrent à tirer de leurs ennemis une vengeance érîlatante. Les premiers ^firent partir Datis à la tête de cent dix mille hommes , ayant sous lui le prince athénien Hippias ''. — Les seconds
* Je commence la guerre Médique au moment oii les Athéniens prirent une part active dans la révolte des Ioniens. Il n'y eut alors aucune déclaration formelle de guerre ; elle n'eut lieu que lors de l'invasion de Xerxès.
"^ IlEiion., lib. V, cap. en.
' Id., ibid.. cap. cm.
" Il faut bien me laisser faire des tableaux , puis([ue mon système le veut ainsi. Mais je dois remarquer, pour la vérité historique, que je torture ici quelques passages d'Hérodote, et que je ne suis pas mêuie exact dans le récit des premières hostilités des François en 1792.
* Quatre cent quatre-vingt-dix ans avant J.-C.
MiEllOP.. lii). VI. C. XCIV-CII; PL,VT.,f/« I(?f/..lib. JII;
CouN. Nep., in Milt., cap. V.
AVANT J.-G. 41)0. = OL. 12. = t792.
VU
s'avancèrent sous le roi defPrusse conduisant les frères de Louis XVI. L'armée asiatique, après s'être emparée de quelques îles voisines de r Attique , descendit victorieusement à Marathon '. — Les troupes coalisées contre la France , s'étant saisies de plusieurs places frontières , se déployèrent dans les plaines de Champagne.
La plus extrême confusion se répandit alors en Grèce -, — en France. Les uns , partisans de la royauté, se réjouissoient en secret de l'approclie des légions étrangères ^j d'autres, dont les opinions varient avec les événements, commençoient de s'excuser de leur patriotisme passé ■* ; enfin , les amants de la liberté , exaltés par le danger des circonstances , sentoient leur courage s'augmenter en proportion des malheurs de la patrie ^ et je ne sais quoi de sublime qui tourmentoit leurs âmes ^
Au nom de Miltiade , on frissonne d'un saint respect, non que l'éclat de ses victoires nous éblouisse , mais parce qu'il arracha son pays à la servitude ''. Les qualités guerrières de cet homme fameux furent l'activité et le jugement ", Connoissant le caractère de ses compatriotes, il ne balança pas à les précipiter sur les Perses , à Marathon ^, certain que la réflexion étoit dangereuse à ces bouillants courages. Les traits du général athénien brilloient de ses vertus, dirai-je de ses vices? Un front large, un nez un peu aquilin, une bouche ferme et compressée, une vigueur de génie répandue sur tout son visage , montroient le redoutable ennemi des tyrans , mais peut-être l'homme un peu enclin lui-même à la tyran-
* IlEROD., lib. VI, cap. CI i COUN. N'EP., in Mill. ' Plat., de Leg., lib. III.
' Herod., lib. VI, cap. ccccxlii-ci.
* Id., lib. VI, cap. xLiM.
» Id., ihid.
" Si l'on me demandoit ce que j'ai voulu dire par cette phrase, je ne saiirois trop que répondre; mais telle quelle est , cette phrase , elle ne me déplait pas, et je crois, sinon la comprendre, du moins la sentir. ( N. Ko.)
'' C'est un émigré qui écrit cela, ( N. Éd.)
« Herod., lib. VI, cap. cxvi-cxx ; COB\. Nep., in Milt.; rtUT., in AiiU.
' llKROD., lib. VI, cap. CIX; PLLT., ib.; p. 321; CORN. Nep., i'i Mill., cap. v.
me ' ". Le poignard d'un lirutus peut être aisément forgé dans le sceptre de fer d'un César ; et les âmes énergiques , comme les volcans , jettent de grandes lumières et de grandes ténèbres.
De petites formes , de petits traits , un air remuant et pertinent , cachent cependant dans M. Dumouriez des talents peu ordinaires. On lui a fait un crime de la versatilité '' de ses principes ; supposé que ce reproche fût vrai , auroit-il été plus coupable que le reste de son siècle? Nous autres Romains de cet âge de vertu , tous tant que nous sommes , nous tenons en réserve nos costumes politiques pour le moment de la pièce; et, moyennant un demi-écu qu'on donne à la porte , chacun peut se procurer le plaisir de nous faire jouer avec la toge ou la livrée , tour à tour, un Cassius ou un valet '^.
Rassurés par la noble confiance de Miltiade , les Athéniens volèrent au combat. — Les François , conduits par Dumouriez , cherchèrent l'armée combinée. Les Perses et les Prussiens ,
* Voyez les différentes têtes de Miltiade en gemme. J'ai dessiné celle dont je me sers d'après une excellente collection d'estampes antiques, gravées à Rome en 1666, sur les originaux, et que le Rév. B. S. a bien voulu me communiquer.
^ Portrait à la manière d'une mauvaise école. Je me montre plus rigoureux ici que les Athéniens , car à la seule inspection des traits d'un grand homme , plus ou moins bien reproduits par la gravure , je déclare Miltiade un peu enchn à la tyrannie. Cela prouve que j'aurois fait pendre les tyrans sur la mine. ( N. Éd.)
^ Cette facilité de confronter les hommes d'un jour avec les hommes des siècles , de comparer des personnages vivants , dont le nom est à peine connu , à des personnages qui reposent depuis des milliers d'années dans la tombe , et dont le temps a sanctionné la gloire ; cette facilité est un prodigieux exemple de la folie de l'esprit de système. Qu'il y a déjà loin du jugement que l'on prononçoit sur Dumouriez en I"9'( à celui que l'on porte de ce général aujourd'hui ! (N. Éd.)
•^ La satire historique n'est pas l'histoire; la satire historique juge la société générale par les exceptions , ou sacrifie une vérité à une phrase brillante. 11 arrive cependant que des hommes renqiiis d'indulgence et de philanthropie ont quelquefois tki penchant à la satire ; mais alors elle n'est chez eux (|u'uncarme défensive, tandis que cette arme est offensive entre les mains des véritables satiriques.
Si je ne ni'étois fait une loi de ne rien changer au texte de Y Essai , j'aurois effacé dans ces passages le» incorrections d'un écrivain jeune et peu exercé. Par
REVOLUTIONS ANCIENNES
par la plus incroyable des inactions , sembloient paralysés dans leurs camps '. Bientôt les derniers furent contraints de se replier, en abandonnant leurs conquêtes, et les républicains marchèrent aussitôt en Flandre. Marathon et Gemmapes - ont appris au inonde que l'homme qui défend ses foyers, et l'enthousiaste qui se l)at au nom de la liberté , sont des ennemis formidables.
Un calme de peu de durée succéda à ces premières tempêtes. Les Atiiéniens et les François le remplirent de leur ingratitude. Miltiade etDumouriez, ayant éprouvé quelques revers ^ , furent accusés de royalisme \ et de s'être laissé corrompre par l'or de la Perse ^ et de l'Autriche. Le premier expira dans les fers , des blessures qu'il avoit reçues à la défense de la patrie «, le second n'échappa à la mort que par la fuite ^.
exemple, 11 falloit écrire ici : « Pour un peu d'argent • qu'on donne à la porte , chacun peut se procurer le " plaisir de nous faire jouer en toge ou en livrée le rôle « d'un Cassius ou celui d'un valet. » (N. Éd.)
' Il y avoit dix généraux dans l'armée athénienne qui dévoient c unniander chacun à leur tour, mais ils cédèrent cet honneur à Miltiade. Celui-ci cependant attendit que le jour où il commandoit de droit fût arrivé pour donner la bataille. D'ici il résulte que la |ietite poignée de Grecs, se montant à dix mille Athéniens et mille Platéens , restèrent plusieurs jours en présence des cent dix mille Perses , sans que ceux-ci songeassent à les attaquer. Quant au roi de Prusse , il se donna le plaisir pieux de réinstaller l'évê(iue de Verdun dans son siège épiscopal , et d'entendre les chanoines chanter la messe , à la grande satisfaction de tous les assistants.
= Ces deux batailles, si semblables dans leurs effets pour la Grèce et pour la France, diffèrent totalement ijuantaux circonstances. Dix mille Athéniens défirent cent dix mille Perses , et cinquante mille François eurent bien de la peine à forcer dix mille Autrichiens. La retraite de Clcrfayt , après la bataille , a passé pour un chef-d'œuvre d'art militaire. Les Perses perdirent six mille quatre cents hommes, les Grecs cent quatre-vingtdouze. J'ai vu deux prisonniers patriotes qui s'étoient trouvés à Gemmapes, et qui m'ont assuré que les François y laissèrent de douze à quinze mille tués. — La bataille de Marathon se donna le 29 septembre, 490 avant J.-C. — Celle de Gemmapes , le 8 novembre 1792.
'HtnoD., lib.VI, cap.cxxxu;C. Nep. in M///, cap. vu.
' G. Nep. in Mill. , cap. viii.
"' llEiiOD. , lib. VI , cap. cxxxvi.
' llEiion. , liij. VI , cap. cxxxvi ; C. Nep. in Mill. . cap. VIII.
' Mémoires ihi ge'itéial Dunu.uriez.