CHAPITRE LXV
Caiiipagiio de la 4"»-' aiiuée de la 74'nc Olympiade^ (480 av. J. C.). — Campagne de l/Oô. Consternation à Athènes et à Paris. Bataille de Salaniine. — Bataille de Maubcugc.
OLT étant disposé pour l'invasion préméditée , Xer.xès lève son camp it s'avance vers FAlli- (pie, suivi de ses innombrables cohortes-.— Cobourg, généralissime des forces combinées , marche de même sur la France. Dans les armées ^florissantes de la Perse et de IWutriclie on ^-voyoit briller également une foule de princes \ "' Les Alexandre", les Artémise , les rois de Ci- "^licie, de Tyr, de Sidon^ — les York, les ^Orange, les Saxe. Bien différentes étoient m)\es troupes opposées. Des citoyens obscurs , ^dont les noms même avoient été jusqualors !v iu^norés , commandoient d'autres citoyens 5' pauvres et leurs égaux ''. Je ne ferai point le portrait de Tiiémistocle et d'Aristide , qui sauvèrent alors la Grèce. Si j'avois eu des hommes # à leur opposer dans mon siècle , je n'eusse pas i)f écrit cet Essai.
Tout céda à la première impulsion des forces combinées. Les Tliermopyles , Thèbes, Platée , ïhespies , tombèrent devant les Per-
< Les jeux olympiques se célébrant dans l'été , il en résultoit qu'une campagne occupoit chez les Grecs la fin ci'une année civile et le commencement de l'autre; par exemple, les trois derniers mois de la quatrième année de l:i soixante-quatorzième olympiade et les trois pie- (iiiersde la soixante-quinzième , ainsi de suite. Je n'en marque qu'une pour abréger.
' Il avoit passé l'Hellespont au commencement du printemps de l'an «0 avant J.-C. Il séjourna un peu plus (l'un mois à Doriscus. Ainsi il put recommencer sa marche vers la fin de mai.
" Je [joursuis toujours mon dénombrement avec un sang-froid imperturbable; je découvrirai bientôt ri'ifi'icible Titnonel , de Carcas.sonni' , etc. (N. Kd j
» IlEUOD. Lib. VUI , cap. lxvi i.
''Bien: hors de mon système je retrouve la raison.
'•N. Éd. )
ses ' ; — Valenciennes , Condé , le QuesiKji , devant les Autrichiens. Pour les premiers , il ne restoit plus qu'à marcher sur l'Attifiue; — pour les seconds , qu'à se jeter dans l'intérieur de la France.
Le trouble, la consternation, le désespoir qui régnoient alors à Athènes et à Paris nesauroient se peindre. Les frontières forcées , les étrangers prêts à pénétrer dans le cœur de l'état , des soulèvements dans plusieurs provinces , tout paroissoit inévitablement perdu. Pour comble de maux, une division fatale d'opinions parmi les patriotes achevoit d'éteindre jusqu'au moindre rayon d'espérance. La mort d'Hippias à Marathon- , — la prise de Valenciennes , au nom de l'empereur , ne laissoil plus aux royalistes de la Grèce et de la France les moyens de douter des intentions des puissances coalisées. Tous les citoyens tomboient donc d'accord de la défense , mais personne ne s'entendoit sur le mode. Les Lacédémoniens opinoient à se renfermer dans le Péloponèse^; un parti des Athéniens vouloit qu'on défendît la cité^, un autre qu'on mit toutes ses forces dans la marine ^. L'ambition des particuliers venoit à la traverse. Des hommes sans talents prétendoient à des places auxquelles les plus grands génies suflisoient à peine ^ ' ; Tiiémistocle écarta ses rivaux, détermina les citoyens à se porter sur leurs galères '' , et la patrie fut sauvée. — En France les avis étoient encore plus partagés. Chaque tète enfantoit un projet et s'efforçoit de le faire adopter aux autres. Ceux-ci ne voyoient de salut que dans les places fortifiées ; ceux-là parloient de se retirer dans l'intérieur. Ln plus grand nombre vouloit (pie la républifpie se précipitât en masse sur les alliés. Ce dernier plan parut le meilleur , et son adoption ramena la victoire.
* Herod., lib. VII , cap. cccxxv ; lib. VII , cap. i,. ■' /rf.jlib. VI, cap. cxiv.
' (d , lib. VIII , cap. XL ; Isocrat. , pag. 1G6. ' /rf, lib. vil. rap. CLXiii; Plut. , in <7m. ■^ Arf.,lib. VII;PLtT., in Themist.
« Pllt. , in Tlicmist.
•' C'est ce (pii arrive dins tous les tem|)s . jusqu'au moment où le génie qui doit tout dominer paroisse.
(N. Éd) ' Pllt. , in Theinisl.
AVANT J.-C. 480. = OL. 7{. == f7ir>.
Cependanl les diversiUs ne stiiiimenls , non moins fatales à leur cause , frappoient les armées conquérantes d'imbécillité et de foiblesse. Xerxès , épouvanté du combat des Tbermopyles , flottoit incertain de la conduite quil devoit tenir '. Il apprenoit quune pai-tie de la (Jrèce étoit assise tranquillement aux jeux olympiques - , tandis qu'il rava^eoit leur contrée, et il ne savoit qu en croire"'. Dans son conseil , le roi de Sidon se déclaroit en faveur d'une attaque inmiédiate sur les galères atliénicnnes '. Artémise , au contraire, représentoit qu'en tirant la guerre en longueur , les ennemis étoient infailliblement perdus \ — Parmi les Autrichiens et leurs alliés, plusieurs maintenoient qu'il falloit s'emparer des villes frontières ; le duc d'York se rangeoit de l'avis de niarcber sur la capitale. Le sentiment de la reine d'Halicarnasse •■' , — celui du prince anglois , furent rejetés , et les opinions cont aires adoptées. Ainsi , par cette destinée qui dispose des empires , des diverses mesures en délibération, les Grecs et les Franrois cboisirent celles qui pouvoient seules les sauver ; les Perses et les Autrichiens, celles qui dévoient nécessairement les perdre ".
Aussitôt Xerxès se prépare à la célèbre action de Salamine. — Cobourg divise ses forces, bloque Maubeuge et envoie les Anglois attaquer Dunkerque. Il se passoit alors sur la flotte réunie des Grecs , de ces grandes choses qui peignent les siècles , et qu'on ne retrouve qu'à ties intervalles considérables dans l'histoire. La division sétoit mise entre les généraux. Les Spartiates, toujours obstinés dans leurs projets , vouloieut abandonner le détroit de Salamine , et se retirer sur les côtes du Pélopo-
' IIebod., lih. vil, cap. ccï.
" Comme les François aux l'êtes fie lonr capitale, tamlis que le prince de Cobourg prenoit Valenciennes Ceci ne détruit point ce (|ue j'ai «lit plus liant , et est fondé sur la vérité de l'iiistoire. L'étoit le caractère des Grecs ("comme c'est celui des François) : plongés le malin dans le plus grand trouble, à six lieures du soir à la foire , et déscs;:érés de nouveau en en sortant.
' IlEnoi)., lib. vm., cap. xxvi.
' fil., lib. VIII, caji. LXVIIK
■' Id. . iUd.
« fff.. ihid.
' Malgré le duc d'York et la reine d'IIalicarnassc, la rédcxion n'est pas indigne de l'histoire. (N. Eu.;
nèse*. A cette mesure qui eût perdu la patrie , Thémistocle s'opposoit de tous ses efforts. Le général s'emportant lève la canne sur l'Atbénien : " Frappe , mais écoute . » lui crie le grand homme -, et sa magnanimité ramène Eurybiade à son opinion.
C'etoit la veille de la bataille de Salamine \
' Hekod., lib. VIIT, cap. lvi.
» Plit., in Themist.
' Je puis dire aujourd'hui de Salamine ce que je disois en 1796 de Lexington : J'ai vu les champs de Salamine. Qu'on me pardonne de citer ici un passage de l'Itinéraire :
« Vers les cinq heures du soir, nous arrivâmes à une plaine environnée de montagnes au nord, au couchant et au levant. Vu bras de mer long et étroit baigne cette plaine au midi, et forme comme la corde de l'arc des montagnes; l'autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d'une ile élevée; l'extrémité orientale de cette ile s'approche d'un des promontoires du continent : on remar(|ue entre ces deux points un étroit passage. Je résolus de m'arréter à un village bâti sur une colline qui terminoit au coucliant , près de la mer, le cercle des montagnes dont j'ai parlé.
« On distinguoit dans la plaine les restes d'un aqueduc , et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d'une moisson nouvellement coupée ; nous descendîmes de cheval au pied du monticule , et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité.
• Tandis que j'étois à la porte, recommandant je ne sais quoi à Joseph, je vis venir un Grec qui me salua eu italien. Il me conta tout de suite son histoire : il étoit d'Athènes, il s'occupoit à faire du goudron avec les pins des monts Géraniens; il étoit l'ami de M. Fauvel , et certainement je verrois 51. Fauvel. Je répondis que je portois des lettres à M. Fauvel. Je fus charmé de rencontrer cet lionime , dans l'espoir de tirer de lui (piclques renseignements sur les raines dont j'étois enviroDué, et sur les lieux où je me trouvois. Je savois bien quels étoient ces lieux ; mais un Alliénien qui connoissoit M. Fauvel devoit être un excellent cicérone. Je le priai donc de m'ex"pliquer un pea ce quejevoyois. et de m'orienter dans le pays. Il mit la main sur son cœur, à la façon des Turcs , et s'inclina humblement : « J'ai entendu souvent, me répondit-il . M. Fauvel ex- « pliiiuer tout cela ; mais moi je ne suis qu'un ignorant, « et je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous voyez « d'abord au levant, par-dessus le promontoire, la cime « d'une montagne toute jaune; c'est le Telo-Vouni (le « Petit-Hymette^ ; l'ile de l'autre cùlé de ce bras de « mer, c'est Colouri ; M. Fauvel l'appelle Sulami- « rie, etc. »
Le Grec aujourd'hui ne fait plus de goudron, à moins que ce ne soit pour les vaisseaux de Miaulis ou de Canaris. Colouri a repris pour lui le nom de Salamine. 11 connoît maintenant les monuments de sa race. Devenu anlii)uaire dans sa patrie , il a fouillé le champ de sei aïeux, déterré leur renommée et retrouvé la statue de
REVOLUTIONS ANCIENNES
La nuit étoit obscure. Les cœurs , sur la petite flotte des Grecs , agités par tout ce qu'il y a de cher aux hommes , la liberté , Tamour , l'amitié , la patrie , palpitoient sous un poids d'inquiétudes , de désirs , de craintes , d'espérances. Aucun œil ne se ferma dans cette nuit critique , et chacun veilloit en silence les feux des galères ennemies. Tout à coup on entend le sillage d'un vaisseau qui se glisse dans le calme des ténèbres. Il aborde à Salamine; un homme se présente à Thémistocle : « Savezvous , lui dit-il , que vous êtes enveloppés , et que les Perses font le tour de l'Ile pour vous fermer le passage ?» — « Je le sais , répond le général athénien; cela s'exécute par mon avis ' . 1) Aristide admira Thémistocle ; celuici avoit reconnu le plus juste des Grecs.
— La veille de l'attaque du camp des Autrichiens , par Jourdan , devant Maubeuge , fut un jour de crainte et d'anxiété. Jusque-là , les alliés victorieux n'avoient trouvé aucun obstacle, et les troupes françoises découragées ne rendoient presque plus de combat ; cependant le salut de la France tenoit à celui de la forteresse assiégée. Cette place tombée entraînoit la prise de plusieurs autres ; et les alliés , réunissant les forces qu'ils avoient eu l'imprudence de diviser , pénétroient sans opposition dans l'intérieur du pays. Il falloit donc saisir le moment, et faire un dernier effort pour arracher la patrie des mains des étrangers , ou s'ensevelir sous ses ruines.
Jourdan , le général françois chargé de cette importante expédition , est un froid militaire dont les talents , moins brillants que solides , n'ont été couronnés de succès que dans cette action importante et à Fleurus. Ayant tout disposé pour l'attaque , le soldat passa la nuit sous les armes , attendant , avec plus de crainte
la Gloire. Pour creuser cette terre féconde, il n'a eu besoin que du fer d'une lance. (N. Éd.)
* Plut., in Themist., in Arislid.
Les Grecs étant prêts à se retirer, Thémistocle en fit donner avis à Xerxès , qui s'empressa de bloquer les passages par où la flotte ennemie eût pu s'échapper. Ainsi les Grecs se virent obligés de combattre dans ce lieu favorable, ce qui leur procura la victoire. Aristide, en passant à Salamine, s'aperrut du mouvement que faisoient les galères persanes pour cnvclopiier celles d'Eurybiade , et , ignorant le stratagème de Thémistocle , il donna avis du danger à celui-ci.
que d'espérance, le résultat de cette grande journée.
Du côté des alliés, tout étoit joie et certitude. — Xerxès , assis sur un trône élevé pouicontempler sa gloire , fait placer des soldats dans les îles adjacentes, afin qu'aucun Grec sauvé de la ruine de ses vaisseaux ne puisse échapper à sa vengeance. On comptoit tellement sur la victoire parmi les nations coalisées contre la France , qu'à chaque instant on annonçoit la prise de Dunkerque et de Maubeuge.
— Entre la côte orientale de l'île de Salamine * et le rivage occidental de l' Attique . se forme un détroit en spirale , d'environ 40 stades 2 de long, et de 8 ^ de large. L'extrémité du détroit se trouve presque fermée par le promontoire Trophée de l'île , qui se jette à travers les Ilots dans la forme d'une lance. La première ligne des galères grecques s'étendoit depuis cette pointe au port Plioron , qui lui correspond sur la côte du continent opposé. La seconde ligne , parallèle à la première , se plaçoit immédiatement derrière , et ainsi successivement des autres , en remontant dans l'intérieur du détroit.
La première ligne des galères persanes , faisant face à celle des Grecs , se formoit en demilune, depuis la même pointe Trophée jusqu'au port Phoron ; et les autres se rangeoient derrière, en dehors du détroit. Non-seulement, par cette disposition , les Perses perdoient l'avantage du nombre "* , mais encore leur ordre de bataille se Irouvoit coupé ^ par la petite île Psyttalie , qui gît un peu au-dessous et en avant de l'emboucliure du canal.
A l'aile gauclie de l'armée navale des Perses étoient les Phœniciens , ayant en tête les Athéniens ^ ; à l'aile droite les Ioniens , qui dévoient combattre les Lacédémouiens , les Mégariens , les Éiïinètes ^. Ariabignès ^ avoit le commande-
' c'est ici que le défaut de cartes se fait particulièrement sentir.
•' Environ deux lieues.
' Un peu plus d'un tiers de lieue.
' Herod., hb. VIII, cap. lxi.
^ Dion., lib. II, pag. 13.
" Herod., lib. II, cap. Lxxxiîi.
' Id., ibid., cap. XV.
" Il ne paroît pas, d'après Hérodote et Diodore , que
ment général des galeics niédiques; Eiirybiade*, celui des vaisseaux des Grecs.
— Les Autrichiens , après avoir pris Yalenciennes , s'avancèrent sur Maubeuge , dont ils formèrent aussitôt le blocus. Le prince de Cobour?, avec une armée d'observation, couvroit les troupes qui se préparoient à assiéger la forteresse.
— Xerxès ayant donné le signal de la bataille, les Athéniens attaquèrent avec impétuosité les Piiœniciens qui leur étoient opposés. Le combat fut opiniâtre , et soutenu longtemps avec une égale valeur. 3Iais enfin l'amiral persan , Ariabignès , s'étant élancé sur une galère ennemie , y demeura percé de coups -. Alors la confusion, augmentée par la multitude des vaisseaux que la position locale rendoit inutile, devint générale chez les Mèdes^. Tout fuit devant les Grecs victorieux ; et la flotte innombrable du grand roi , qui , un moment auparavant , obscurcissoit la mer , disparut devant le génie d'un peuple libre.
— A Maubeuge , les Franrois recouvrèrent ce brillant courage qu'ils avoient perdu depuis Gemmapes. Ils se précipitèrent sur les lignes ennemies , avec cette volubilité " qui distingue leur première charge de celles de tous les autres peuples. Fossés , canons , baïonnettes , montagnes , fleuves , marais , rien ne les arrête. Us .se trouvent en mille lieux à la fois. Ils se multiplient comme les soldats de la terre. Ils grimpent , ils sautent, ils courent. Vous les avez vus dans la plaine , et ils sont au haut du retrancliemenl emporté ''.
Les Autrichiens soutinrent le choc avec leur valeur accoutumée. Ces braves soldats , qu'aucun revers ne peut désespérer , qui seroient battus vingt ans de suite , et qui se battroient
la flotte persane eût un amiral en chef. Mais Ariabignès , frère de Xerxès, semble avoir eu le commandement principal.
* Pllt., in Themisf.
■> IlEROD.,lib. vin, cap. LXX\.
' DiOD., lib. IL
•^ Lisez vinncilé, à moins que je n'aie voulu dire que 1 attaque des François est rapide comme la parole.
(N. ÉD
^ J"ai transporté quelque chose de cette peinture dans le combat des Francs dans les Martyrs. {'S. Éd.)
la vingiième amiée connue la première , repoussèrent partout leurs nombreux assaillants. Mais le prince de Cobourg Jugeant une plus longue résistance inutile , abandonna sa position , et Maubeuge fut délivre. Bientôt une colonne , commandée par Houchard, obligea les Anglois à lever le siège de Dunkerque; et les espérances de conquêtes s'évanouirent pour cette année.
C'est ainsi que la flotte persane , composée de diverses nations, — l'armée autrichienne, formée de même de différents peuples; ces coalisés , les uns traîtres ' , les autres pusillanimes - , ceux-ci craignant des succès qui rellèteroient trop de gloiresur tel ou tel général -^ telle ou telle nation ; toute cette masse indigeste d'alliés fut brisée à Salamine et à Maubeuge. — Le grand roi repassa dans une petite barque , en fugitif , cette même mer à laquelle il avoit donné des chaînes ^ ; — Cobourg mit ses troupes en quartier d'hiver, et tous les partis, en attendant les événements futurs d'une nouvelle campagne , eurent le temps de méditer sur l'inconstance de la fortune , et de déplorer leui' folie.