CHAPITRE IX
Dcnys le Jcuue.
'autres scènes nous appellent à Syracuse.
Après avoir considéré longtemps des républiques, nous allons examiner des monarchies.
Au reste , ce sont les (3). mêmes passions, les mè- ^mes vices, les mêmes vertus , que nous retrouiverons sous des appellations différentes. Le bandeau royal , celui de la religion , le bonnet ^^(le la liberté, peuvent déformer plus ou moins ^ la tête des hommes , mais leur cœur reste toujours le même.
' Ces sentiments de misanthropie sont ici pins excusables. Il faut dire, pour être juste , (pie toute l'émigra- , lionne fut pas produite par la violence comme je l'a- |vance ici ; qu'une grande partie de cette émigration fut volontaire. La noblesse de province surtout , et les offi- ^ ciers de l'armée, émigrèrent par le plus noble sentiment d'hoimeur , et pour se réunir sous le drapeau blanc , qu'avoient emporté leurs princes légitimes. Quel François fiit resté dans ses jfoyers lorsqu'on lui cnvoyoit une (pienouille ? En défendant les émigrés, je ne défendois ma cause que sous le rapport de la fidélité et des souffrances , car mes opinions politi((ues n'étoient point représentées par celles de l'émigration. (N. Éd.)
Tandis que la tyrannie s'étoit glissée à Athènes , elle avoit aussi levé l'étendard en Sicile. Tranquille possesseur d'une autorité usurpée par la ruse, Denys l'Ancien soutint trente-huit années sa puissance par des vices et des vertus ; avec les premiers il extermina ses ennemis ; avec les secondes il rendit son joug supportable * : en cela , comme Auguste, il proscrivit et régna.
A sa mort , son fils le i-emplaça sur le trône. Esprit médiocre , il ne se distinguoit de la foule que par l'habit qu'il portoit , et le rang oii le sort l'avoit fait naître. De même que plusieurs autres princes du monde ancien et du monde moderne , c'étoit un bon et aimable jeune homme qui savoit caresser une femme , boire du Chio , rire agréablement , et qui croyoit qu'il suffisoit de s'appeler Denys et de ne faire de mal à personne pour être à la tête d'une nation ' .
Denys evit trouvé très-doux de jouer ainsi le roi à Syracuse , et peut-être les peuples l'atiroient-ils souffert : car, après tout , il importe peu qui nous gouverne". Malheureusement le nouveau prince avoit un oncle philosophe^.
' DiOD., llb. XI-XV ; Plut., in Moral. ; id. , in Dion.
■' Dioi)., lib. XVI, pag. 410; Plut., in Dion., in Timol. ; Atben. , lib. X , pag. 456; t lat. , Epist. vu.
' Je veux dire que tout gouvernement dans ce bas monde est une chose détestable, et que la perfection seroitde vivre pcle-mcle , sans aucune forme de gouvernement. Ces chapitres sont bien plus difficiles à combattre et à réfuter que les chapitres de la première partie , et ils sont bien plus dangei'cux que toutes les niaiseries anti-religieuses de l'/i^ssai. Me croyant près de mourir . ayant pris les hommes en horreur par les crimes révolutionnaires , n'estimant point ce qui avoit précédé la Révolution , n'aimant point ce qui l'avoit suivie , mes opinions intérieures alloient tout droit à l'anarcliie et à la destruction de la société. Dans ma \erve satiriqne, je n'épargne pas plus les morts que les vivants , les anciens que les modernes , et je vais troubler les cendres de Pompée et de César , de Cicéron et de Brutus. (N. ÉD.)
5 11 faut bien se donner de garde , en lisant l'Histoire ancienne , de tomber dans l'enthousiasme. Il y a toujours beaucoiq) à rabattre des idées exaltées que nous nous faisons des Grecs et des Romains.. Dion étoit sans doute un grand homme; mais, au rapport de Platon même , il avoit beaucoup de défauts. Voici comme Cicéron parle de Pompée dans ses lettres à Atticus.: « Tuus autem ille aniicus, nos, ut ostendit , admodum diligit, amplectitur, amat . aperte laudat ; occulte, sed ita ut perspicuum sit , invidet nihil corne , nihil simplex , nihil
ni- VOLITIONS
Dion commit une grande erreur : il méconnut le génie de Denys ; amant de la philosophie , il s'imagina que chacun devoit en avoir le goût comme lui. En voulant forcer le tyran de Sicile à s'élever au-dessus des bornes que
iv roTç ^To/iTizos honeslum ( in rcb. quae sunt rt-ip. ) , iiihil illustre , nihil forte , niliil liberuin. » Et c'est le même homme pour lequel le même cicéron a écrit l'oraison Pro lege Munitia ! Et ce fameux Brutus , ce vertueux régicide, vraisemblablement assassin de son père, dont Plutarque et tant d'autres nous ont laissé de si magnifuiues éloges ? Brutus avoit prêté de l'argent aux habitants de Salamine , et il veut que Cicéron force ces malheureux citoyens de payer l'intérêt de cette sonnne à (juatre pour cent par n»ois , tandis que les plus grands usiniers , dit l'orateur romain , qui est justement révolté de la proposition , se contentent d'un pour cent ! Brutus met dans ses solUcitations , au sujet de cette affaire, toute la chaleur et l'aigreur d'un malhonnête homme , jusque-là ([u'il cherche à faire nommer a la préfecture un misérable qui avoit tenu assiégés pour dettes , avec un parti de cavalerie , les sénateurs de S.ilamine , dont trois cents étoient morts de f.àm ; et Brutus espère qu'une seconde exécution militaire lui fera obtenir son argent. « Je suis fâché , ajoute Cicéron , de trouver votre ami ^Brutus) si différent de ce que je le croyois. » C'est dans ces mêmis lettrt s de Cicéron à Atticus qu'on lit cette anecdote , fort peu connue , et (jui mérite bien de l'être. Le trait est d'autant plus odieux , que Brutus réclauioit cet argent au nom de deux de ses amis , quoiqu'il lui appartint réellement.
Quant au bon Cicéron lui-même , ses propres ouvrages , et sa vie écrite par Plutarque , nous font assez connoître ses foiblesses. 11 est amusant de voir de (luel air César lui écrivoit au sujet des guerres civiles : « Mon cher cicéron , lui mande le tyran , restez IramiuiUe ; un bon citoyen comme vous ne doit se mêler de rien. » Et le pauvre Cicéron se désole. « Eh ! que deviendrois-je , mon cher Atticus , si j'allois être arrêté avec mes lictem-s? Ah ! grands dieux! on débite les plus mauvaises nouvelles. Si j'étois à ma maison de Tusculum! Mais je veux me retirer dans une (le de la Grèce. Antoine ne le voudra pas. Que faire? etc. , etc. » Et il écrit une belle lettre à Antoine, qui arrive dans une litière avec trois cjmédienncs ; ensuite il prononce les Plnlippiquen , et Antoine montre la malheureuse lettre. Pour ce (pii est de César , il ne se cachoit point de ses vices. La proclamation de son collègue Bibulus : « Biihynicam reginam, eique regcm antea fuisse cordi , nunc esse reguum; » •et les vers des soldats :
Golll.isCaîsar subeglt, >'lcouiedcs Cœssreni; Ecce Caesu- rninc liiuruphat qui subeglt Giillias; Mcomedcs non tilumpUal, qui bubegil Cu2s.ireni:
apprennent assez les désordres de la reine de Bithynie. Auguste , après avoir proscrit ses concitoyens dans sa jeunesse , et obligé le père et le fils à mourir de la main l'un de l'autre, se faisoit amener dans sa vieillesse les jeunes vierges de ses états. Voili les gran;!s hommes d.;
ANCiK nnf:.s.
la nature lui avoit prescrites, il ne fit que lui mettre mille idées indigestes dans la tête , et peut-être lui donner des vices dont les semences n'étoient pas dans son cœur. Savoir bien juger d'un homme , du langage qu'il faut lui parler, est un art extrêmement difficile. Un esprit d'un ordre supérieur est trop porté à supposer dans les autres les qualités qu'il se trouve , et va se communiquant sans cesse , sans s'apercevoir qu'il n'est pas entendu. C'est une nécessité absolue pour l'homme de génie de sacrifier à la sottise : quelqu'un me disoit qu'il se voyoit prodigieusement recherché de la société , parce qu'il étoit toujours plus nul que son voisin".
La réputation de Platon s'étendoit alors dans toute la Grèce. Dion persuada à Denys d'attirer le philosophe en Sicile '. Celui-ci, après quelques difficultés , consentit à venir donner des leçons au jeune prince ^. Bientôt la cour se transforma en une académie ; Denys , du soir au matin , argumentoit du meilleur et du pire des gouvernements ^ ; mais il se lassa enfin de déraisonner sur ce qu'il ne comprenoit pas. Les courtisans murmurèrent , les soldats ne se soucioient pas beaucoup du Monde d'Idées'', et la vertu philosophique étoit trop chaste pour le tyran. Dion fut exilé , et Platon le rejoignit peu de temps après en Grèce ^.
Le moraliste eut à peine quitté Syracuse , que Denys brûla du désir de le revoir. Dans les rois les désirs sont des besoins. Cette foisci il falltit que les philosophes de la Grande- Grèce engageassent , pour sûreté , leur parole au vieillard de l'Académie. Il y a je ne sais quoi d aimable et de touchant dans cet intérêt de tout le corps des sages en un de leurs mem-
Uornci Je ne parle ni des Néron , ni des Tibère. Il paroit cependant singulier que Suétone n'ait pas rapporté ce que Tacite nous ai>prend du commerce incestueux d'Agrippine et de son fils , lui qui étoit si curieux de pareilles anecdotes.
'Je traite le public comme mon camarade; je le prends par le bras ; je lui raconte familièrement ce cpic quelqu'un m'a dit ou ne m'a pas dit. Il est impossible d'être plus à l'aise. ^N. Éd.)
' VhVT., in Dion.
■ Id. , ibîd.
' Plat. , tom. lU . Epist. vu.
' Plut. , iu Tim. , pag. 29.
» Id. , inDion. ; Plat. , Einst. m.
OL. 105. 4e AtS^EE.
hres : lorsque Jean-Jacques fuyoii de pays en pays ^ , peu iniportoit aux savants de la France , de TAngleterre ' et de l'Italie.
Platon , de retour auprès du tyran , voulut obtenir de lui le rappel de Dion -. Non-seulement Denys se montra inexorable, mais, sous un prétexte frivole, confisqua les biens de celui-ci, que jusqu'alors il avoit respectés ^. Le philosophe, piqué de l'injustice qu'on fai- 6oit à son ami, demanda la permission de se retirer ; il l'obtint avec beaucoup de peine \ Le prince , demeuré seul avec ses vices et ses I courtisans, se replongea dans les excès du despotisme et de la débauche. La mesure des maux du peuple monta à son comble, et l'heure de la vengeance approchoit.
â CHAPITRE X.
Eipédition de Dion. Fuite de Denys. Troubles à Syracuse.
io\, dépouillé de ses biens , et blessé au cœur par le divorce de son épouse , que Denys a\oit donnée en mariage à l'un de ses favoris , résolut d'arracher la Sicile à la tyrannie ^.
^ • Les prétendues persécutions éprouvées par Roussean w^ étoient , pour la plus grande partie , dans sa tète. 11 fut condamné, il est vrai, pour queliiucs-uns de ses ouvrages, mais plusieurs autres écrivains dans le même ,1 cas se raoquoient d'une condamnation qui ne faisoit ' qu'accroître leur renommée , et dont la plus grande rigueur se réduisoit à prononcer quelques jours d'arrêts au château de Vincennes. Je ne veux pas dire ({u'on n'avoit pas eu grand tort de décréter Rousseau de prise de corps; j'aime trop la liberté individuelle et la liberté de la pensée pour ne pas en revendiquer les droits ; maisje dis qu'il ne faut rien exagérer, et qu'il n'est pas juste de donner le nom de proxcriplion , d'exil , » ce (jui n'avoit dans le fond rien de ce caractère odieux. (N. Éd.)
' Il y auroit de l'injustice à oublier (jne Hume donna l'hospitalité à Jean-Jacques; ([u'il trouva dans le duc de Porlland la protection d'un Mécène et les lumières de la philosophie; enfin que S. >I. Britanniijue ellemême accorda une pension honorable à l'illustre réfugié.
' Plat. , Kidsl. vu.
' Plut. . in Dion.
' Id. , ibid.
' Plat. , Epi^t. vu ; Put , in Dion.
11 se mit en mer avec deux vaisseaux et huit cents hommes ', pour attaquer un prince qui possédoit des escadres et des armées ^ : mais
' DiOD. ,lib. VI, pag. 413.
•j Mais Denys étoit alors sans finances, grande cause des révolutions '. On trouvera dans cet Essai trois ou quatre chapitres où il va tjuelques recherches sur le système comparé des finances des anciens et des modernes. Ce sujet est obscur et m'a donné beaucoup de travail , ayant suivi pas à pas . autant que le sujet me l'a permis , l'état des impôts , des prêts , des opérations fiscales, depuis les i)rcmiers temps de l'histoire jusi^i'à nos jours. On verra qu'il n'est pas improbable que les lettres de change ne fussent connues des anciens, et qu'en cela , comme en toute autre chose , notre supériorité n'est pas considérable. Quant au papier-monnoie, nous n'avons guère de (|uoi nous vanter ; son usage a toujours été calamiteux. La France en présente un gi-and exemple ; l'Amérique avoit été désolée auparavant par ce fléau. En 1773, le congres décréta l'émission de bills de crédit pour la somme de deux millions de dollars , qui dévoient être retirés graduellement de la circulation par des taxes , le premier retrait étant fixé au 31 novembre 1779. Plusieurs autres émissions suivirent, et au mois de février 1776 il y avoit déjà pour vingt millions de dollars en bills dans les États-Unis.
L'enthousiasme du peuple les soutint durant quelque temps en paix: mais entin , l'intérêt l'emportant sur le patriotisme, ils commencèrent à perdre. Le congrès continuant à multiplier le papier, la somme totale s'éleva bientôt à deux cents millions de dollars. Outre cette masse énorme , cli.Kiue état avoit encore ses bills particuliers, comme les départements de France leurs petits assignats. En 1779, les bills perdoient vingt-sept et vingt-Imit pour un , le congrès voulut avoir recours à un expédient que la Convention a employé depuis dans l'opération de ses mandats : c'étoit de remplacer l'ancien papier par un nouveau. Le premier devoit être brfdé progressivement , tandis que le second auroit été mis dans la proportion de vingt à un avec l'autre, en sorte que les deux cents milhons de dollars en bills continentals se seroient trouvés rachetés par dix millions. L'opération étoit trop fallacieuse pour réussir , et le papier continua de tomber de plus en plus. Alors le con-
•On a généralement cm, quand J'ai parlé de finances è la tribune, ou, quand J'ai mieux fait pour nuon pays, quand je me suis lu sur des opérations désastreuses, on a généralement cru que Je commençois, comme tant d'autres, mon éducation financière; on s'est trompé : cette note de Y Essai et plusieurs passages de ce même ouvrage le prouveront. L'étude ei la langue des finances me sont familières depuis longtemps ; j'en axols pris le goût en Angleterre. En arrivant aux affaires dans mon pays. Je n'ètols étranger à aucune partie essentielle des devoirs que J'avuls à remplir. Je ne sais si J'aurols élé un bon ministre des finances, mais j'aurols pu avoir du moins cette ressemblance avec M. ritt : l'élat eût peut-être été obligé de faire les frais de mon enterrement. La maison de ce grand ministre etolt dans un complet désordre; tout le monde le vnlolt, et 11 ne poiivoll parvenir à régler les mémoires de sa blaucbisseuse : Je suis plus fort ijue cela. |.N. Lu.|
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REVOLUTIONS ANCIENNES
il comptoit sur les vices du roi de Syracuse et sur l'inconstance du peuple : il ne s'étoit pas trompé.
Tout réussit : Denys se Irouvoit absent; les Syracusains se soulevèrent. Dion entra dans la cité , et proclama le rétablissement de la république'. Le tyran, accouru au bruit de cette nouvelle , basarda une action , où il fut défait. Après plusieurs pourpalers , il se retira en Italie laissant la citadelle , dont il avait eu le bonheur de s'emparer, entre les mains de son fils '-.
Cependant la division régnoit dans la ville. Les uns soutenoient Dion , leur libérateur ; les autres s'attacboient à Héraclide , qui proposoit des mesures populaires ^. Celui-ci l'emporte , et Dion , poursuivi par les plus in2:rats de tous les hommes , est obligé de se retirer avec un petit nombre d'amis fidèles , au milieu d'une populace furieuse, prête à le déchirer *.
Ce grand patriote avoit à peine abandonné
grès mit en usage , pour soutenir ses bills , tous les moyens dont se sont servis les révolutionnaires françois l>our soutenir leurs assignats. Il fixa un maximum au prix des denrées, à celui des journées d'ouvriers. Les dettes contractées en argent furent déclarées payables en papier ; d'autres lois forçoient le marchand à recevoir les bills à leur valeur nominale, de vendre au même taux pour du pa|)ier que pour de l'argent ; les biens des royalistes furent mis à 1 encan. L'effet de ces mesures coercitives fut de créer la disette , de ruiner les propriétaires, et de répandre l'innuoralité. Il fallut bientôt rappeler ces décrets; et les biils, perdant quatre cents pour un eu 1781 , cessèrent enfin de circuler.
Ainsi s'opéra la banqueroute. C'est une cliose extraordinaire , mais prouvée , que la clmte d'un papiermonnoie n'a jamais opéré de grands mouvements dans un état : on en voit plusieurs raisons. A la première émission d'un papier il a ordinairement toute sa valeur. Celui qui le reçoit alors , loin d'éprouver une perte «assez souvent y fait un gain. Lorsque le discrédit commence , li billet a changé de main; le capitaliste qui l'a reçu à Inerte le passe à un autre avec cette même perte ; et le papier continue ainsi de circuler , pris et l'endu au prix du change lors de la négociation , en sorte que la diminution est insensible d'un individu à l'autre. Il n'y a à souffrir considérablement que pour le créancier , et celui entre les mains duquel le papier expire. Quant à l'état , les fortunes ayant seulement changé de mains , il s'y I rouve la même ipiantité de propriétaires (juauparavant , et l'équilibre est conservé.
' l'LiJT., in Dion.
2 Id., ibid.
» Id., ibid.
Syracuse , que le parti de Denys , toujours bloqué dans la citadelle , fait luie vigoureuse sortie , force les lignes des assiégeants ; et les citoyens épouvantés députent humblement vers Dion , qui a la magnanimité de revenir à leur secours ^
Il s'avançoit au milieu de la nuit vers la capitale , lorsqu'il reçoit tout à coup des courriers qui lui apportent l'ordre de se retirer de nouveau. Les soldats de Denys étoient rentrés dans la citadelle ; le peuple , toujours lâche , avoit repris son audace ; et le parti d'Iléraclide , s'étant saisi des portes de la ville , comptoit en disputer l'entrée à la troupe de Dion 2.
Cependant un bruit sourd vient , roulant de proche en proche. Bientôt des cris affreux se font entendre. Des hurlements confus , des sons aigus entrecoupés de grands silences , durant lesquels on distingue quelque voix lamentable et solitaire, comme d'un homme égorgé dans une rue écartée; enfin, tout l'effroyable murmure d'une ville en insurrection et en proie à l'ennemi monte à la fois dans les airs^.
Un incendie général vient éclairer les horreurs de cette nuit, que le pinceau seul de Virgile^ pourroit rendre. Les teintes scarlatines et mouvantes du ciel annoncent à Dion, encore loin dans la campagne ^, l'embrasement de la patrie. Un messager arrive à la bâte ; il apprend aux soldats du philosophe guerrier que la garnison de la citadelle a fait une seconde sortie ; qu'elle égorge femmes , enfants , vieillards ; qu'elle a mis le feu à la ville ; que le parti même d'Héraclide sollicite Dion de précipiter sa marche, et d'étouffer, dans le
' Plut., in Dion. DioD. Sic, lib. XVI. ' /</., ibid.
* La description que les historiens nous ont laissé de l'embrasement de Syracuse a tant de traits de ressemblance avec celui de Troie décrit par Virgile , qu'il ne me paroit pas impossible que cepoëte, dont on connoit d'ailleurs la vérité , et qui , ayant passé une partie de sa vie à la vue de la Sicile , devoit s'en rappeler sans cesse l'histoire , n'ait emprunté plusieurs clioses de cet événement pour le second chant de son Enéide; à moins (pi on ne suppose que les historiens qui ont écrit après lui n'aient eux-mêmes imité l'épieiuc lalin.
• A environ deux lieues.