CHAPITRE XVI
i Jugenicut et condaninatioa de Charles I"'', roid'Aujileterrc.
b grand projet déjuger Charles avoit depuis Ion ïtemps été développe dans le conseil secret de Cronnvell ' ; mais soit que celui-ci ne pût (aiie tremper le parle-
^uKUt dans son crime,
tandis que ce coi ps doit cnc ore intègre, soil par
< On connoîllestarces religieuses que ce grand homme employa pour se faire autoriser dans sou crime. J'ai entre les mains une collection de ])amphlets du temps deCronnvell, en trois gros volumes large in-8". 11 C'^t presque impossible de les parcourir, tant ils sont dégoûtants et vides défaits; maison même temps ils peignent d'une manière frappante l'esprit et les malheurs du siècle où ils furent écrits Ce sont, pour la plupart, des espèces de sermons politiques d'une absurdité et dun ridicut? qui passent toute croyance. Je rapporterai l'inscriptionde quelques-uns de ces étranges monuments '/y des révolutions, pour amuser le lecteur : « A tender visi- ^. tation of the Father's love to ail the cl.ct-chddren , ^ or an Episîle unto the righteous congrégation who in the light arc galhered and are wor.diippers of the Father in spirit and truth. » Tendre Visitation de l'amour du Père à tous les enfants élus, ou une Epître aux très-justes congrégations qui sont assemblées dans la lumière , et sont les adorateurs du Père en esprit et en vérité. « A few words of tender counsel unto the Pope , with ail that wakl that way. » Qui Iques tendres avis au Pape, et à tous ceux qui suivint ce clumin. « An alarm to ail Qesh with an invitation to the true seeker. » Alarme à la chair, avec une invitation au vrai chercheur. En voili bien assez. Il faut faire eonnoilre maintenant le stj le de ces productions littéraires. « An alarm to ail (lesh, etc.
« Howlc , howlc , shritk, bawlandroar, ye lustfull,
tout autre motif, l'exécution du dessein s'éloit trouvée suspendue. Aussitôt que les communes furent réduites à un petit nombre de scélérats dévoués aux ordres du tyran, il lui fut aisé de faire jouer l'étonnante tragédie.
On chargea un comité d'enquérir dans la conduite de Sa Majesté Britannique, et, sur le
cursing, swearing, drunken , lewd, superstitions, devilish , sensual , earthly inhabitants of the whole earth; bow, bow , yen most surly trees and lofty oaks ; ye tall cedars andlow shrubs, cry outaloud; hear, hear ye, proud waves, and boistrous seas, also listen, ye uncircumcised, stiff neked and inad-raglng bubbles, who evcn hâte to be reformed.
« In the name of the Lord God of gods , King of kings, hear, hear, repent, repent forlhwith repent ; for be as sure as the Lord liveth you shall feel... the irrésistible and the niighty hand of the All-Mighty.... for behold , his invincible . glittering .invisible swordis on his thigli.... then shall theBashan Oaks, Ismaeland Diveses of this génération , roar and réel , yea shake and qiiake , bjok upward and downward , and ourse their leaders and their (iod which now is their lust . bellyes, superstitions and pleasures. Horror shah lay hold on their right , and terror shall seize upon their left ; and every man's haiids shall bc upon his loyns, and the cry shall be « who w ill shew us any good ?» And an unparalleled dart of amazement shall pierce quite through tlic liver of Ihc Champion , etc.
« Hurlez, hin-lez, criez, beuglez, rugissez, ô vous libidineux , maudits, jureurs, ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels, habitants terrestres de la terre I Courbez-vous, courbez-vons , ô vous, arbres très-dédaigneux ! et vous , chéues élevés , vous , hauts cèdres et petits buissons , criez de toutes vos forces; écoutez, écoulez, vagues orgueilleuses, et vous, mers indomptables ; écoutez aussi, vous, écume roide , nue, incirooncise et enragée qui haïssez la réforme.
« Au nom du Seigneur Dieu des dieux et Roi des rois, écoutez , écoutez , repentez-vous, repentez -vous, oui , repentez-vous; car, soyez-en aussi sûrs que de l'existence duStigneur, vous sentirez la main puissanteet irrésistible du Tout-Puissant... O voyez ! son épé.; invincible, brillante , invisible, est sur sa cuisse.... Alors les chênes de Bashain , d Ismaêl et de Uivesses , de cette génération , rugiront et râleront; ils trembleront même, et craqueront ; ils regarderont en haut et en bas, et maudiront leurs chefs et leur Dieu, qui sont maintenant leurs jouissances, leur ventre, leurs superstitions etleurs plaisirs. L'horreur saisira leur ma;n droite, la terreur la main gauche; chaque hcmme mettra le poing sur sa hanche,
et s'écriera : « Qui veut nous montrer le bien? » Et
un incroyable dard de surprise percera d'outre en outre le foie du champion , etc. »
Le reste est de la même force. Je suis fàcbé que l'auteur d'un pareil écrit ait eu la modestie de cacher son nom , car il n'est pas d'un certain George Fox , qui joue un grand rôle dans mon recueil.
Je finirai celle note par quelques vers d'un jeune
RI': VOL l T I O.N s A N C 1 1^ N N tS.
rapport qui en fui fait, la elianibre basse nomma une haute cour de justice, composée de cent trente-trois membres , pour juger Ciiarles Stuart, roi d'Angleterre, comme coupable de trahison envers la nation. Cromwel et Ireton étoient du nombre des juges, Cook , accusateur pour le peuple , Bradshaw président.
Le biil fut rejeté par les pairs, mais les communes passèrent outre ; et le colonel Ilarrison , fils d'un boucher, et le plus furieux démagogue d'Angleterre , reçut ordre d'amener son souverain à Londres.
La cour étoit séante à Westminster. Charles parut dans cet antre de mort, au milieu de ses assassins , avec les cheveux blancs de l'infortune et la sérénité de l'innocence '. Depuis
((tiaker qui se trouvent dans cette même collection : les beaux-arts y figurent auprès de la saine logique.
Uear frieud J.-C. , wilh true unfeigned love I tbeesalute
Keel me, dear frieud : a membrer jojnlly kiiH To ail. In Christ , in heavenly places sit; And there, lo friends no siranger would I be, ThougU they my face, ont «ard, ne'er rild see. l'or truly, frieud, I dearly love and o«n Ail IraYelIlng soûls vtbo truly sigh and groan For the adoption whlcb sets free frora sin, etc.
« Mon cher ami Jésus-Christ , je te baise avec un amour sans réserve... Touche-moi , cher ami , moi membre conjointement uni à tous en Christ, qui est assis aux lieux célestes Là , je ne serois point étranger parmi les amis; j'aime tendrement , et je Ta voue , les âmes voyageuses (jui soupirent et gémissent véritablement pour l'adoption qui rachète les péchés. »
Ce sont de tels hommes que Butler a peints si admirablement , surtout dans le second chant de la troislcme partie d'Hudibras, où il trace de main de maître le tableau raccourci de la révolution de Cromwel. Les amateurs ne doivent pas négliger ce morceau friand , trop long pour être cité.
* Charles n'étoit pas innocent sans doute, mais il I étoit de ce dont on l'accusait , il l'étoit par l'incompétence des juges qui osaient le condamner, de l'aveu même de l'auteur de la Détection ofllie Court , de celui de l'histoire of ludepenf/enry. Des lecteurs qui se sont arrêtés aux citations de cet f'Jssai auront pu remarquer (pie j'ai poussé l'impartialité jusqu'à coter toujours ensemble, autant que cela étoit possible, deux auteurs d'un parti contraire '.
• On ne peut nier cependant que le parlement d'Ang'eierre, ou une commission nommée par ce parlement, pouvoit taire ïulolr, en essayant d'excuser son crime, des piécéiienls que la
dix -huit mois accoutumé à contempler les scènes trompeuses de la vie du fond d'une prison solitaire , il n'espéroit plus rien des hommes , et il parut devant ses juges dans toute la splendeur du malheur. Il seroit difficile d'imaginer une conduite plus noble et plus touchante. De prince ordinaire devenu monarque magnanime , il refusa avec dignité de reconnoitre l'autorité de la cour. Trois fois il fut conduit devant ses bourreaux , et trois fois il déploya les talents d'un homme supérieur, la majesté d'un roi et le calme d'un héros. Il eut à y souffrir des peines de plusieurs espèces. Des soldats demandoient sa mort à glands cris et lui crachoient au visage , tandis que le peuple fondoit en larmes et l'accabloit de bénédictions. Ciiarles étoit trop grand pour être ému de ces injures atroces , mais tro[) tendre pour n'être pas touché de ces témoignages d'amour : ce ne sont pas les outrages , ce sont les marques de bienveillance , qui brisent le cœur des infortunés '.
' O lord , let the voice of his blood (Christ "i be heard for my murderers, louder than the cry of mine against them.
O deal not with them as blood-thirsty and deceitfui men ; but overcome their cruelty with thy compacion aiid my charity. Icvn Badlike , pag. 269. Tels étoient les souhaitsdu malheureux Charles pour ses cruels ennemis. h' Icon et le Testament de Louis ont fait plus de royalistes que n'auroient pu faire les édits de ces princes dans toute lem- prospérité. Les écrits posthumes nous intéressent ; il semble que ce soit ime voix qui s'élève du fond de la tombe : l'effet surtout en est prodigieux , s'ils nous découvrent les vertus cachées d'im homme que nous avons persécuté , et nous font sentir le poids de notre ingratitude. Malgré les plaisanteries de Miltou
Convention nationale n'avolt pas. Les limites qui ont sépare de tout temps dans la Grande-Bretagne Taristocralie de la monar(hiesont extrêmement confuses, l.'omnipolenre parlementaire est aujourd'hui un dogme politique chez nos voisins : le parlement s'est cru plus d'une fois le droit de déposer et de juger ses rois, témoin l'histoire île llkhard II. (lue le parlement ait été l'instrument de l'ambition du duc de Lancastre en I3uy , ou de Cromnell en 16'i'J, ou de Guillaume en 1088, peu Importe; Il partoit toujours du principe que lui parlement uvolt le droit de faire ce qu'il faisoit.
Mais dans la monarchie françolse il n'y avoit rien d'équivoque: si le parlementde Paris commença en 1589 le procès de Henri 111, ce ne lut qu'une monstrueuse usurpation, laquelle ne pouvoit p;is créer un droit. Le parlement sous Crom«cll pouvoit se dire hèi ilier d ■ la puissance du parlement sous Itichard il ; mais quand la Convention auroli eu la prélenlion do descendre des élals généraux, elle n'aurolt pu en lalre déiiver son autoilté régicide, car les élats généraux ne s'étolenl jamais arrogé le droit de juger leursou^e.■aln. ( N. V.d.\
R !• VOLl TIO NS AxNGI !• iN N F.S.
A la quatrième confionlation, les juges condamnèrent à mort Charles Stuart , roi d'Angleterre , comme traître , assassin , tyran , et ennemi de la république. Trois jours lui furent accordés pour se préparer.
De toute la famille royale il ne restoit en Angleterre que la princesse Elisabeth et le duc de Glocester. Charles obtint la permission de dire un dernier adieu à cet aimable enfant , qui, sous les traits naïfs de l'innocence, sembloit déjà porter le cœur sympathique d'un homme. Durant les trois jours de grâce, l'intrépide monarque dormit d'un profond sommeil , au bruit des ouvriers qui dressoient l'appareil de son supplice.
Le 50 de janvier l(J49, le roi d'Angleterre fut conduit à l'échafaud élevé à la vue de son palais , raffinement de barbarie qui n'a pas été oublié par les régicides de France. On avoit eu soin d'entourer le lieu du sacrifice d'une foule de soldats , de peur que la voix de la victime ne parvînt jusqu'au peuple, rangé au loin dans une morne épouvante. Charles , voyant qu'il ne pouvoit se faire entendre , voulut du moins laisser en mourant une grande leçon à la postérité : il reconnut que le sang de l'innocent , qu'il avoit autrefois permis de ré- [)andre, rejaillissoit justement sur lui. Après cet aveu , il présenta hardiment la tète au l)ourreau , qui la fit voler d'un seul coup ' .
et le silence de Burnet , quoiiiiie les preuves e\ternes soient contre l'authenticité de r/rfn, les preuves internes sont si fortes, que je suis persuadé, comme Hume , qu'il est écrit de la main de Charles.
' Les temps dans lesquels nous vivons et la nature de mes études m'ont fait désirer de voir l'emlroit où Charles I*'' fut exécuté. Je demeurois alors dans le Strand. .l'arrivai, après bien des passages déserts, par des derrières de maisons et des allées obscures, jusqu'au lieu où l'on a érigé trés-impoliti(|uenient la statue de Charles 11 montrant du doigt le pavé arrosé du sang de son père. A la vue des fenêtres murées de Whitehall, de cet emplacement qui n'est plus une rue, mais qui forme avec les bâtiments environnants une espèce de cour, je me se:itis le cirur serré et oppressé de mille sentiments, .le me ligurois un échafaud occupant le terrain delà statue , les gardes angloises formant u u bataillon carré . et la foule se pressant au loin derrière. U me senibloit voir tous ces visages, les uns agités par une joie féroce; les autres par le sourire de l'ambiiion, le plus grand nombre par la terreur et la pitié, et maintenant ce lieu si calme, si solitaire, où il n'y avoit (pic moi et
GIIAPITRI' XVII.
^l. de Maleshcrbes. Execution de Louis XVI.
.1 monarchie Françoise n'existoit plus. Le descendant de Henri IV attendoit à chaque instant ({ue les régicides consommassent le crime, et le crime fut résolu.
De tous les serviteurs de Louis XVT , un seul étoit resté à Paris. Ce digne vieillard , le plus honnête homme de la France , de l'aveu même des révolutionnaires, s'étoit tenu éloigne de la cour durant la prospérité du monarque. Ce fut sans doute un beau spectacle que de voir M. de Malesherbes , honoré de soixante-douze années de probité , se rendre , non au palais de Versailles , mais dans les prisons du Temple , pour défendre seul son souverain infortuné , lorsque les flatteurs et les gardes avoient disparu. De quel front les prétendus républicains osoient-ils regarder à leur barre l'ami de Jean-Jacques , celui qui , dans tout le cours d'une longue vie, s'étoit fait
quelques nianœuvTfs qui équarissoient des pierres en sifflant avec insouciance! Que sont devenus ces hommes célèbres, ces hommes qui remplirent la terre du bruit de leurs noms et de leurs crimes , qui se tourmentoient comme s'ils eussent dû exister toujours? J'étois sur le lieu même où s'étoit passée une des scènes les plus mémorables de l'histoire: quelles traces en restoit-il'? C'est ainsi que l'étranger , dans(iuelquesannées, demandera le lieu où périt Louis XVI, et à peine des générations indifférentes pourront le lui dire". Je regagnai mon appartement plein de philosophie et de tristesse , et plus (|ue jamais convaincu par mon pèlerinage de la vaniié de la vie, et du peu , du très-peu d'importance de ses plus grands évéuements.
♦ Quelque chose de ces sentimeDts a passé dans le récit de iîeiié. Voyez cel épisode. (.N. Ed.)
•• .Non pas , car le lieu où a péri Louis XVI est consacré aux fêtes publiques : la joie perpitueia la mémoire de la douleur; et quan l on ira danser aux Ch^imps-tlysces, qu .nd on tirera des pétards sur la place arrosée du sang du juste, il faudra bien se souvenir de l'échalaud du roi-marlyr. (.\. Ed.)
UhVOLUTIONS ANCIENNES.
un devoir de prendre la défense de lopprimc contre l'oppresseur, et qui, de même qu'il avoit protégé le dernier individu du peuple contre la tyrannie des grands, venoit à présent plaider la cause d'un roi innocent contre les despotes plébéiens du faubonrg Saint-Antoine? Ah ! il étoit donné à notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise ronge , monté sur un tombereau sanglant , et mené à la guillotine entre sa fille , sa petitefille et son petit-fils, aux acclamations d'un peuple ingrat , dont il avoit tant de fois pleuré la misère. Qu'on me pardonne ce moment de foiblesse : Vertueux Malesherbes ! s'il est vTai qu'il existe quchpie part une demeure préparée pour les bienfaiteurs des hommes, vos mânes illustres . réunis à ceux de l'auteur de YLmih ', habitent maintenant ce séjour de paix. D'autres '', plus heureux que moi , ont mêlé leur sang au vôtre ' : c' étoit ma destinée
' Je ne veux point désliériter Rousseau du ciel que je lui ai donné dans ma jeunesse; mais je dois dire que l'âme de M. Malesherbes ne ressembloit en rien à celle du citoyen de Genève. Le doute misérable exprimé dans cette phrase n est qu'une contradiction de plus dans cet amas de contradictions que j'ai appelé E:>i>cn liicluriqiie. (N. ED.)
''Mon frère. (N. Éd.)
* Ce que l'on sent trop n'est pas toujours ce qu'on exprime le mieux , et je ne puisparler aussi dignement (lue je l'aurois désiré du défenseur de Louis XVI. L'alliance (|ui unissoit ma famille à la sienne me procuroit souvent le bonheur d'approcher de lui. 11 me sembloit que je devenois plus fort et plus libre en présence de cet homme vertueux, qui, au milieu de la corruption des cours, avoit su conserver dans un rang élevé l'inlégrité du cœur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la dernière entrevue que j'eus avec lui. C'étoit un matin , je le trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageois que trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien condescendre à me donner des conseils , et me disant : • J'ai tort de vous entretenir de ces choses-là ; je devrois plutôt vous engager à modérer cette chaleur d'âme qui a fait tant de mal à votre ami (J.-J.).J'ai été comme vous, l'injustice me révoltoit; j'ai fait autant de bien (jue j'ai pu , sans compter sur la reconnoissance des hommes. Vous êtes jeune , vous verrez bien des choses : moi , j'ai peu de temps à vîntc. » Je supprime ce que lépanchement d'une conversation intime et l'indulgence de son caractère lui faisoient alors ajouter. De toutes ces prédictions une seule s'est accomplie : je ne suis rien , et il n'est plus. Le déchirement de cœur que j'éprouvai en le
de traîner après vous sur la terre une vie désormais sans illusions et pleine de regrets.
jMais pourquoi parlerois-je du jugement de Louis XVr? Qui en ignore les circonstances ? qui ne sait que tout fut inutile contre un torrent de crimes et de factions ? Agis , Charles et Louis périrent avec tout l'appareil et toute
quittant me sembla dès lors un [jressentiment que je ne le reverroisjamais.
M. de Malesherbes auroit été grand , si sa taille épaisse ne l'avoit empêché de le paroitre. Ce qu'il y avoit de très-étonnant en lui, c'étoit l'énergie avec laquelle il s'exprimoit dans une vie liesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler , avec ses yeux un peu enfoncés , ses gros sourcils grisonnants et son air de bonté, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages peints de la main de Le Sueur. .Mais si on venoit à toucher la corde sensible, il se levoit comme l'éclair, ses yeux à l'instant s'ouvroient et s'agrandissoii'nt : aux paroles chaudes qui sortoient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous auroit semblé voir un jeune houime dans toute l'effervescence de l'âge; mais à .sa tète chenue, à ces mots un peu confus , faute de dents pour les prononcer , vous recotmoissiez le septuagénaire. Ce contraste redoubloit les charmes (|ue l'on trouvoit dans sa conversation , comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des neiges et des glaces de l'hiver.
M. de Malesherbes a rempli l' Europe du bruit de son nom , mais le défenseur de Louis XVI n'a pas été moins admirable aux autres époques de sa vie que dans les derniers instants qui l'ont si glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui doit V Emile. et l'on sait (lue c'est le seul homme de cour, le maréchal de Luxembourg excepté, (jue Jean-Jac(jues ait sincèrement aimé. Plusd'unefois il brisa les portes des bastilles; lui seul refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sortit pur des places où tant d'autres avoient laissé leur vertu. Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle les principes du jour. Si par principes du jour on entend haine des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à moi , j'avouerai que s'il n'eût été ([u'un bon et franc genlilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi son maître , et à en appeler à son épée plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèrement eslimé , mais j'aurois laissé à d'autres le soin de faire son éloge.
Je me propose décrire la vie de M. de Malesherbes . pour laiiuelle je ra.ssenible depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage embrassera ce qu'il y a de plus intéress mt dans le règne de Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'ilbislre magistrat mêlé dans toutes les affaires des temps. On le \erra patriote à la cour, naturaliste à .Malesherbes, philosoplie à Paris. On le suivra au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra écrivant d'un côté aux ministres sur des matières d'état, de l'autre entretenant une correspondance de cœur avec; Rousseau sur Iabotanii|ue. Enlin je le ferai voir disgraciépar la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tète sur l'échafaud avec son souverain.
RliVOLLTIONS ANCIENNES.
la moquerie de la justice. Laissons d'Orléans observer son roi et son parent , la lorjjnette à la main , et prononçant la mort , à l'effroi même des scélérats. Fions-nous-en à la postérité , dont la voix tonnante j^ronde déjà dans l'avenir ; à la postérité, qui . juge incorruptible des âges écoulés , s'apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des hommes de mon siècle ".
Le fatal 21 de janvier 1793 se leva pour le deuil éternel de la France. Le monarque , averti qu'il falloit mourir, se prépara avec sérénité à ce grand acte de la vie : sa conscience étoit pure , et la religion lui ouvroit les cieux. Mais que de liens il avoit eus auparavant à rompre sur la terre ! Louis avoit vu son épouse , il avoit vu aussi sa fille et son jeune fils , qui couroit parmi les gardes en demandant la grâce de son père : tant d'angoisses ne déchirèrent jamais le cœur d'un autre homme. L'heure étoit venue; le carrosse attendoit à la porte. Louis descendit avec son confesseur. 11 ne put s'empêcher, dans la cour, de jeter un regard vers les fenêtres de la reine , où il ne vit personne : ce regard-là dut peindre bien de la douleur. Cependant le roi étoit monté dans la voiture , qui rouloit lentement au milieu d'un morne silence; Louis, l'épélant avec ."^on confesseur les prières des agonisants , savouroit à longs traits la mort. 11 arrive enfin à la place où l'instrument de destruction étoit élevé à la vue du palais de Henri IV. Louis , descendu de la voiture , voulut au moins protester de son innocence : » Vous n'êtes pas ici I>our parler, mais pour mourir, » lui dit un barbare. Ce fut alors que l'on vit un des meilleurs rois qui aient jamais régné sur la France , lié sur une planche ensanglantée, comme le plus vil des scélérats , la tête passée de force dans un croissant de fer, et attendant le coup qui devoit le délivrer de la vie ; et comme s'il ne fût pas resté un seul François attaché à son souverain , ce fut un étranger qui assista le monarque à sa dernière heure , au milieu de tout son peuple. 11 se fait un grand silence : « Fils de saint Louis, vous montez aux cieux, »
" Qu'on disent les accus iteurs de l'Esadi? e:t-cc là le réoolufionnairc, ? (N. Ud.)
s'écrie le pieux ecclésiastique en se penchant à l'oreille du monarque. On entend le bruit du coutelas qui se précipite \
CHAPITKE XVIIL
Triple parallèle: Agis, Charles et Louis.
ixsi les Grecs virent tomber Agis , roi de Sparte ; ainsi nos aïeux furent témoins de la catastrophe de Charles Stuart , roi d'Angleterre, ainsi a péri sous nos yeux Louis de Bourbon , roi de France. Je n'ai rapporté en détail l'exé-
^ Ceux qui aiment les libertés publiiiues en sont-ils moins attachés à leurs princes et moins lidèies au malheur ?
11 reste un étrange monument du courage de Louis XVI, monument , pour ainsi dire , aussi infernal que le testament de ce monarque est divin : le ciel et l'enfer se sont entendus pour louer la victime. Je veux parler de la lettre deSanson, bourreau de Paris. L'original même de cette lettre m'a été confié par mon digne et honorable ami M. le baron Hydc de >euville, l'homme de< sacrifices à la royauté , si bien traité par les ministresdu roi. J'ai tenu, je tiens encore dans ce moment même, ce papier sur lequel s'est traînée la main sanglante d(.' Sanson, cette main qui a osé toucher à la tète de mon roi, qui a fait tomber cette tète sacrée, et l'a présentée au peuple épouvanté.
La lettre de Sanson a été donnée par celui qui en étoit propriétaire à M. Tastu , imprimeur, qui a trèsnoblement refusé de la vendre à des étrangers, quelque prix qu'ils en aient offert. C'est un monument de remords, de douleur, de gloire et de vertu, qui appartient à la France: c'est un papier de famille, qui doit rester au trésor des chartes dans les archives de la maison de Bourbon. Peu de jours a^ant la clôture de la dernière session , M. Aimé-Martiu, secrétaire-rédacteur de la chambre des députés , homme aussi connu par ses talents coiniiie écrivain que par ses sentiments comme royaliste, parla de la lettre deSanson à M. le baron Hyde de Neuville. Celui-ci fut d'abord saisi d'horreur; mais Iiientôt, enlisant la lettre, il n'y vit plus que le dernier rayon mis à la couronne du roimartyr.
M. Hydc de Neuville avoit plus qu'un autre des droits à devenir l'un des instruments de la Providence pour la plus grande manifestation de cette lettre. On sait à
cution du second que pour montrer jiis(iu'à quel point les jacobins ont porte l'iniitalion
quels dangers il fut exposé peinlant le procès du roi. Ce fut appuyé sur le bras de ce fidèle sujet que M. de Jlaleslierbes quitta la barre de la Convention , apns être venu pour la dernière fois implorer les bourreaux de Louis XVI. Vingt années de péril ont succédé à cet acte de courage. Et où étoientceux qui frappent aujoiu'd'hui mon honorable ami?
Aucun doute ne peut s'élever sur l'authenticité de la lettre de Sanson : l'écriture et la signature de cet homme sont trop connus; il a certifié conforme l:i plupart de nos crimes et de nos malheurs. D'ailleurs cette lettre a été Imprimée dans un journal révolutionn.iiie du temps , appelé le Thermomètre du jour ; et, autant qu'il m'en souvient , elle fut répétée dans le journal de Peltier à Londres.
Voici l'article du Thermomètre ; il est du 13 février 1793; n" 4tO, page 3o6. Cette dernière partie de l'histori.iue de la lettre de Sanson a été fournie par M. Aimé- Martin.
L'article du Thermomètre a pour titre : Anecdote très-exacte sur l'exécution de Louis Cayet , et on lit ce qui suit :
« Au moment où le condamné monta sur l'échafaud « Jc'est Sanson , l'exécuteur des hautes (luvres crinii- " nelles, (|ui a raconté cette circonstance, et qui s'est « servi du mot condamné ,) je fus surpris de son assu- « rance et de sa fermeté; mais au roulement des tam- « bours <pii interrompit sa harangue , et au mouvement « simultané que firent mes garçons pour saisir le con- « damné , sur le-champ sa figure se décomposa ; il s'écria II trois fois de suite très-précipitamment :y«sî/iA' perdu .' « Cette circunstance , réunie à une autre ([ue Sanson a « également racontée , savoir, que le comdamné avoit « copieusement soupe la veille et fortement déjeuné le « matin , nous apprend que Louis Capet avoit été dans (■ l'illusion jusqu'à l'instant précis de sa mort, et i|u'il « avoit compté sur sa grâce. Ceux qui l'avoii-nt mainte- (I nu dans cette illusion avoient eu sansdoutepourobjet » de lui donner une contenance assurée qui pourroit en « imposer aux spectateurs et à la postérité; mais le rou- « lement des tambours a dissipé le charme de cette fausse « fermeté , et les contemporain^ , ainsi (jue la postérité , « sauront actuellement à quoi s'en tenir sur les derniers « moments du tyran condamné. »
« Le bourreau . ayant lu cette note fc'est M. Aimé- Martin qui parle) , crut devoir réclamer contre tous les faits qu'elle renferme; et le lundi 18 février 1793, le Tliermométre du jour contenait un article ainsi conçu :
« Le citoyen Sanson , exécuteur des jugements ciimin mis, m'a écrit (disoit le rédacteur du Thermomètre) « pour réclamer contre un article inséré dans le n" 410 1 du Thermomètre , dans lequel on lui fait raconter les « dernières paroles de Louis Capet. // déclare que ce (I récit est de tiiitc ftiusselé.
« Je ne suis pns l'auteur de cet article ( continue le ré-
« dacteur) il a élé tiré des Annales patriotiques par
« Carra , <iui en annonce le contenu comme certain. Je
« l'invite à se rétracter. J'invite aussi le citoyen Sanson
liaiis lassasslnal du dernier. J'ose dire plus : si Ciiarles n avoit pas été décapité à F.ondres ,
« à me faire parvenir, comme il me le promet , le récit
< exact de ce qu'il sait sur un événement qui doit occu- ' per une grande place dans l'histoire. 11 est inté- ■ ressant pour le philosophe d'apprendre comment les
< rois savent mourir. »
«Cette leçon terrible (c'est encore M. Aimé-Martin qui parle ) , que des assassins osuicnt demander au nom de la philosophie , ne leur fut point refusée. Au milieu de la multitude frappée d épouvante , un seul témoignage étoit possible, un seul étoit irrécusable I La Providence permit que celui qui avoit versé le sang devint l'historien de la victime ; et la main du bourreau , puisiiu'il faut le nommer, traça cette page sanglante , qui [)énètre à la fois d horreur et de respect '. ,, Le jeudi 2| février 1793 , un mois juste après h mort de la victime , le Thermomètre publia la lettre suivante. On la donne avec toutes ses fautesd'orlhographe : c'est un o/igii«a/ auquel il n'est pas permis de toucher.
» ClTHYEÎV ,
'< Vn voyage d'un instant a été la cause que je n'ais < pas eu 1 honneur de répondre i l'invitation ([ue vous a me fjite dans voire Journal au sujet de Louis Capet. « Voici suivant ma promesse l'exacte vérité de ce (|ui I c'est passée. Descendant de la voiture pour l'exécution , .1 on lui a dit qu'il faluit ôler son h.djit. Il fit quelques ■I difficultés en disant iju'on pouvoit l'exécuter connue ' il étoit. Sur la représentation (pie la chose étoit imposi! sible , il a lui-même aidé à ôter son habit. 11 fit encore « la même difficultés lorsqu'il ccst agit de lui lier les « mains, qu'il donna lui-même lorsque la personne u qui laccompagnoit lui éùt dit ( que c'étoit un dernier .1 sacrifice. Alors? il s' informa sy les temboursbatteroit ' toujour. Il lui fut réjiondu que l'on n'en savoit rien , j et c'étoit la véritée. Il monta 1 echaffaud et voulut » foncer sur le devant comme voulant parler. Mais? on « lui représenta que la chose étoit impossible encore , I il se l'aissa alors conduire a l'endroit où on l'attachât ' et ou il s'est écrié très-haut : Peuple je meurs innocint . « Ensiiitte se retournant vers nous , il nous dit : Mes- .1 sieurs, je suis innocent de tout ce dont on m'inculpe. il Je souhaite (jne mon sang puisse cimenter le bonheur I dis François. Voilà citoyen ses dernières et ses vérita- .1 blés paroles.
Il L'espèce de petit débat qui se fit au pied de l'échaf- I laud roiilloit sur ce qu'il ne croyoit pas nécessaire
qu'il otat son habit et qu'on lui liât les mains. Il fit 1 aussi la proposition de se couper lui même les che- I veux.
Il i:t pour rendre homage à la véritée, il a soutenu I tout cela avec un sang-froid et une fermette qui nous 1 a tous étonnés. Je reste très-convaincu qu'il avoit I puisé cette fermetée dans les principes de la religion I dont personne plus que lui ne paroissoit pénétrée ny ' persuadé.
• Ici finit le récit de M. Alnic-Marlln.