‹ Œuvres de M. Le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 94 sur 201 · UKVOLITIO.NS A^CII•NN^:S · texte numérisé non relu

UKVOLITIO.NS A^CII•NN^:S

J.oiiis ireùi viaiseinltlablenient pas été guilloliné à Paris •'.

" Vous pouvez otre assiiitS citoyni, que voila la vén rilc'e dans son (iliis grand jour.

« J'ay lliuMiieui' désire , citoyen,

« Votrt! concitoyen ,

« i'i^HC Sa NSOM.

n I'nrl8rc20 fc^vrlcr IT'I^, lan 2« de lu rcpublli|ue fiaiHuin*. »

On est piespie également étonné, enlisant cette lettre, de l'angéliciuc doucenr de la victime et de la naïveté de cet liomtnc de sang , (|iii parle de ce qni s'est liasse conmie nn ouvrier paiieroit de sonoinrage.

Louis Wt déclaie qu'on pouroil l'exéculer comme il ctiiit. Snr la représentation (|iie la cliosi' étoit impossible , il aide lui-même à ô'er son liubil. Même difficulté ipiand il s'agit de li r les mains à cet anire Christ , ipji donne ensuite lui-même ses mains royales, lorsque la personne ( le confesseur rpie le boiuTeau n'ose nommer) qui l'accompagnoit lui etit dit qve c'e'toil un dernier sacrifice. Louis XVI déclare qu'il meurt innocent , et souhaite que son sang puisse cimcnler le bonheur des F'-ai'Çois. C'est le bourreau qui a entendu ces paroles testamentaires , et (jui les redit à la France I A'oi/rt , citoyen , dit-il, ses dernières tt ses ve'rilables paroles !

Le bourreau rend compterfi* petit débat qui se fit au pied de l'ccliajaud entre lui et la victime : il ne s'agissoit que d'ôtcr l'habit au roi , de lui lier les mains et de lui c.juper les clieveux! Tel étoit le petit débat eiûvc Sansoii et le fds de saint Louis!

Mais que dire des deiniéres paroles du bourreau luimême, paroles (pii diffèrent tellement du reste de la lettre, qu'on hésiteroit à croire qu'elles sont de l'auteur de cette li'tlrc , s'il ne s'y trouvoil la faute de langue la pins grossière ; et si ce document n'étoit tout entier de la main de Sjnson?/f reste très-convaincu qu'il avoit puisé cette fermeté ( Louis XVI ) dans les priadjyes de la religion dont personne plus que lui ne pt^ ruissoil pénétré, ni persuadé.

Ne croit-on pas entendre le centenier chargé de garder Jésus glorifier Dieu malgré lui au moment où le Juste expire, en disant : Cet te hic homojtistus eral ! Cet aveu de Sanson est peut-être nn des plus grands triomphes que jamais la religion ait obtenus.

S'il étoit permis de mél t des rédex ons éîraiigères à un sujet aussi sacré, je ferois remarquer (pi'à répoqu(^ de la mort de Louis XVI la presse étoit libre : on niassacroit , il est vrai , les écrivains royalistes , mais cela ne les dégoùtoit pas; et ils auroient enfin ramené le ru i légitime , si Robespierre et ensuite le Directoire n'avoient eu recours à la censure des geô'iirs et di s bourreaux. C'est donc à la l.berté de la presse, le 21 janvier 1793, (jue nous devons le Testament de Louis XVI et la lettre de Sanson. 11 y a jiourtant aujourd'hui de prétendus hommes d'état (pii pensent, comme le pensoit Robespierre , ([u'on ne peut gouverner sans la censure. ( N. Éd. )

' Je le crois encore aujourd'hui. ( N. Éd. )

Si nous comparons ces trois princes , la Italance, quant à Tinnocence, penche éviileninient en faveur d'Agis et de Louis. L'un et l'autre furent pleins d'amour pour leurs peuples ; l'un et l'autre succombèrent en voulant ramener leurs sujels à la liberté et à la vertu ; tous les deux méconnurent les mœurs de leur siècle. Le premier dit aux Spartiates corrompus : Redevenez les citoyens de Lycurgue ; et les Spartiates le sacrifièrent. Le second donna aux Fran(;ois à goûter le fruit défendu : « Tout ou rien » fut le cri.

Charles , dans une monarchie limitée , avoit envahi les droits d'une nation libre : Louis , dans une monarchie absolue , s'étoit continuellement dépouille des siens en faveur de son peuple.

Les trois monarques , bons , compatissants , moraux , religieux , eurent toutes les vertus sociales. Le premier étoit plus philosophe , le second plus roi , le troisième plus homme privé. La destinée se servit de défauts diamé' tralement opposés dans leurs caractères , pour leur faire commettre les mêmes erreurs et les conduire à la même catastrophe : l'esprit de système dans Agis , l'obstination dans Charles, et le manque de vouloir dans Louis. Tous les trois , modérés et sincères , se firent accuser tous les trois de despotisme et de duplicité : le roi de Lacédémone en s'attachant avec trop il'ardeur à ses notions exaltées, le roi d'Angleterre en n'écoutant que sa volonté, le roi de France en ne suivant que celle des autres ^.

Quant aux souffrances , Louis , au premier coup d'œil , semble avoir laissé loin derrière lui Agis et Charles '. Mais qui nous Iranspor-

" Cela me semble éci it avec impartialité. (N. Éd.1 * Il ne faut pas oublier qu'Agis, Charles et Louis, furent tous les trois condamnés au mépris des lois de la plus couumme justice, et d'après une manifeste violation de toutes les formes légales '. En sorte que s'il étoit possible d'adnietlre le principe ipie le peuple a le droit de juger ses chefs, principe qui détruiroit toute société humaine, il n'en resteroit pas moins certain encore (pi'Agis , Charles et Louis furent assassinés. Néron , tout justement condamné qu'on puisse le penser, ne le fut cependant que par contumace. Conrad fut indignement massacré à Naples. Elisabeth n'avoit pas plus le droit sur Marie Stuavt que Charles d'Anjou sur Conrad. La reine de France ne fut pas même écoutée. Ces obscrvalions sont

Très-jiistf.

(N. Kd.)

U lî V 0 1 1 T i 0 N s A N C 1 1' .N N i: S.

leva à Lacédémone? Qui nous fera voir !e digne iîiutateur de Lyciugue ol)ligc de se tenir carlié dans un temple pour prix de sa vertu , et, <-a attendant la mort , méditant au pied des .lulels sur liiîgralitude des iionimes ? Qui nous introduira auprès du mailieureux Charles , abandonné de Tunivers entier? Qui nous le montrera à Carisl)rook avec sa l)arbe négligée, sa tète vénérable blanchie par les chagrins , aidant le matin un pauvre vieillard , sa seule «•ompagnie , à allumer son feu ; le reste du jour livré aune vaste solitude , et veillant dans les longues nuits sur sa triste couche , pour entendre retentir les pas des assassins dans les <;orridors de sa prison ' ? Enfin qui nous ouvrira les portes du Temple? Qui nous introduira auprès du roi de France , à peine- vêtu , livré à des barl)ares (pii ro])sédoient sans cesse, et le cœur fendu de douleur au spectacle des misères de son éjjouse et de ses enfants , incessamment sous ses yeux? Voyons Agis trahi par ses amis, traîné, à travers les rues de Sparte , au tribunal du crime ; le tendre Charles dans Whitehall, tenant son fils sur ses genoux , et donnant à l'enfant attentif un dernier conseil et un dernier baiser; Louis, dans le Temple , disant le fatal adieu à sa famille : le roi de Lacédémone étranglé ignominieusement daas le cachot des scélérats , et bientôt suivi au tombeau par sa mère et son aïeule auguste ; le roi d'Angleterre sur l'échafaud , se dépouillant à la vue de son peuple, et se prépar.uit à la mort ; le roi de France au pied de la guillotine , les cheveux coupés , la chemise ouverte , et les mains liées derrière le dos. Terminons ce parallèle affligeant pour l'humanité. Monar(iue ou esclave , guerrier ou philosophe , riche ou pauvre , souffrir et mourir, c'est toute la vie. Entre les malheurs du roi et ceux du sujet, il n'y a, pour la postérité, (jue cette différence (|ui se trjuve entre deux tondjeaux , dont l'un , chargé d'un marbre douloureux , se fait voir durant cpielques années , tandis ([ue l'autre , couvert d'un peu d'herbe, ne forme (|u"un petit sillon que les enfants du

ilp la plus liante iniiDilaiicn, H prouvent bcaiicoiip dans riiisloire des peuples et des lionimes. ' Charles s'aUi-ndoit à èlresccrùlenienl assassiné.

voisinage, en se jouant, ont bientôt effacé sous leurs pas " '.

GllAl'inU' XIX.

Quelques pensées.

E ne ferai que (piehpies courtes réllexions sur ces événements fameux .

I.es grands crimes comme les grandes vertus nous étonnent. Tout ce (pii fait événement plaît à la multitude. On aime à être renuié. à s'eniiiresser, à ilaire foule ; et

=• Voici de la pliilosopliie fort mal a propos. Certaincineiil pour llioimne (/vi meurt , fiu'il soit roi ou sujet, la mort est alisoliimeni la niéine chose; mais, pour les hommes qui \iveiit, la mort d'un roi puissant est d'une tout autre importance que la mort d'uu sujet obscur. La tête de Louis XVI en tombant a fjit tomber la tête de plusieurs mibions d'iiomuies. Kt qn'unporte à la France (jue la télé de mon frère ait roulé sur l'écliafaud , ou que celle de mon cousin, Armand de Chateaubriand, ait été percée d'une balle dans la plaine de Grenelle?

(N. ÉD

^ Je n'aime point à écrire l'iiisloire de mon temps. On a beau tàdicr de faire justice, on doit toujours craindre ([ue quelque passion cachée ne conduise voire plume. Lorsque je me trouve donc obligé de parler d'un homme de mon siècle, je me fais ces (piestions : L'ai-je connu? m'a-t-il fait du bi'ji? m'a-t-il fait du mal? ne ui'a-t-on point prévenu pom- on conlie lui ? ai-jc entendu discuter les deux cotés de h question? (piellc est ma passion favorite? ne suis-je point sujet à l'enthousiasme . à la trop grande pilié , à la haine , etc., etc. ? Et malgré tout cela , j'écris encore en trendilant. , l'avouerai donc que j'ai approché de Louis XVI, qu'il avoit accordé des grâces à ma famille cl à moi-même , quoique leur objet n'ait jamais élé rempli. Cependant mon caractère (toit si anli|>alhi(iue avec la cour, javois un tel mépris [)0ur certaines gens, et je le cachois si peu ; je me soueiois si peu encore de ce (pïon appeloit yarvcnir , (pie jétois comme les confidents dans bs tragédies, «pii entrent , sorlent , regardent et se taisent '. Aussi S. M. ne m'a-t-elle jamais parlé que deux fuis dans ma \ ie, la première lorsque j'eus l'Iionneurde lui èlre présenté , ta seconde à la chasse. Il me semble donc, que je n'ai eu

• Je me peignols U y a (raiiie ans comme je me suis peint dans la ('réface péiiéraledctelte 6 llllon. 0 1 trouvera pcui-itic qu'il y a (lel'ingénulti! dans cesaveux. (N. I'd.)

H !•: V 0 LL T I ONS A iN G 1 K N > LS.

tel honnéle homme qui plaint son souverain légitime massacré par une faction , seroit cependant bien fâché de mantiuer sa part du spectacle , peut-être même trompé s'il n'alloit pas avoir lieu \ Voilà la raison pour laipielle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les hommes , et pour laquelle les générations suivantes sont si fort tentées de les imiter : lorsqu'on mène des enfants à une tragédie , ils ne peuvent dormir à leur retour , si

aucun motif d'intérêt secret dans ce que j'ai dit pins Iiaut du roi de France , et je crois que c'est avec candeur et impaitialité cine j'ai rendu justice à ses vertus. Quant à son innocence , elle est même avouée des jacobins.

Louis étoit d'une taille avantageuse; il avoit les t'paulcs larges, le ventre prédoniin:int; il marchoit en roulant d'une janibe sur laulre. Sa vue étoit courte, ses yeux à demi fermés , sa bouclie grande , sa voix creuse et vulgaire. Il rioit volontiers aux éclats ; s(m air annonçoit la gaielé, non peut-être cette gaieté (pu vient d'un esprit supérieur , m;iis celte joie cordiab' de 1 bonnêtebonmie, qui naît d'une conscience sans reproclie. Il n'étoit pas sans connoissaiices , surtout en géogr.ipliie; an reste , il avoit ses loibles connne les autresbommes. 11 ainioit, par exemple , à jouer des tours à ses pages, à guetter, à cinq beurcs du matin , au travers des fenêtres du palais, les seigneurs de sa cour qui sortoient des appartements Si à la cbasse vous passiez entre le cerf et lui, il étoit sujet à des emportements, comme je l'ai éprouvé moi-même. \hi jour qu'il faisoit une cbalenr étouffante . un vieux, gentilhomme de ses écuries qui l'avoit suivi à la cbass;', se trouvant fatigué, descendit de cheval , et , se couchant s\n- le dos , s'endormit à l'ombre. Louis vint à passer par là, et , apercevant le bon homme, trouva t taisant de le réveiller. Il descend donc lui-même de cheval , et , sans avoir intention de blesser cet ancien serviteur, lui laisse tomber une pierre assez lourde sur la poitrine. Cebii-ci se réveille, et, dans le premier mouvement de la douleur et de la colère , s'écrie : « Ah , je vous reconnois bien là ! voilà comme vous éliez dans votre enfance ; vous êtes un tyran . un homme cruel , une bêle féroce. » Et il se met à accabler le roi d injures. S. M. regagne vite son clieval , moitié riant , moitié fâché d'avoir fait mal à cet hoimne qu'il aimoit beaucoup, et disant en s'en allant : « Oh, il se fiche ! il se fàchc '. il se fâche ! »

Ces petits traits, tout misérables qu'il.-; puissent paroître, peignent le caractère mieux (jue les grainles actions , qui ne sont, pour la plupart du temps, que des vérins de parade, et d'ailleurs n'ôlci.t ri. n du respect qu'on doit avoir pour Louis. Linnoience de ses mœurs, sa haine de la tyrannie , son amoin- pour son peuple , en feront toujours, aux yeux d'un homme impartial, un inonanpie estimable et digne d'éloges. Louis n'a que trop prouvé (pie parmi les hommes il vaut nnenx , pour notre intérêt , être méchant cpie foible. ' C'est al)0!ninaMe. (N Ko.)

l'on ne couche auprès d'eux l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux que des avantages qui en résultent ; mais pour ceux qui s'en trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse ; pour les premiers le dénoûment est en action , pour les seconds en récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwel n'eut presque point d'iniluence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée avec tant d'ardeur de nos jours. 11 en sera de même de la révolution françoise, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet très-considérable sur les générations contemporaines, et peut-être bouleversera l'Europe future '.

Mais la grande différence qui se fait sentir entre les troubles de Sparte sous Agis , ceux de l'Angleterre sous Charles 1er ^ et ceux de la France sous Louis , vient surtout des hommes. A qui peut-on comparer parmi nous im Lysander, patriote ferme, intègre, et vrai modèle des vertus antiques? un Cromwel, cachant , sous une apparence vulgaire , tout ce qu'il y a de grand dans la nature humaine • profond., vaste et secret comme un abîme, roulant une atnbition de César dans une àme immense , troj» siqiérienr pour être connu de ses collègues , hors du seul Hampden , qui l'avoit su pénétrer ?

Lui opposerons-nous le sombre Robespierre, méditant des crimes dans la cavernosilé de son cœur, et grand de cela même qu'il n'avoit pas une vertu '?

Rapprocherons-nous du vertueux Ilampden, ([ui l'eût été môme dans la Rome du ])remier Brutus , ce Mirabeau à la fois législateiu-, chef de parti , orateur , nouvelliste , historien ,

=" Oicrai-jc dire que tout ce paragraphe étoit digne d'un meilleur ouvrage que l'Essai ? Quand je lécrivois, ce paragraphe, la France élevoit partout des répulliiiues : je prévoyois que ers réiiuljli(ines ne scroicnt pas de longue durée; mais je prévoyois aussi les consé(iuenccs élo gnées de la révolution , et j'avois raison de les prévoir ; j'avois le courage d'écrire qu'il ya loujoir s quelque cliose debon dans vne révolution.

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