‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 100 sur 149 · LIVRE Vn · texte numérisé non relu

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« riches, qui semble , en un mot, dégrader Thomme, est préci- « sèment ce qui l'élève : la générosité , la pitié céleste , l'amour « véritable , le courage dans l'adversité , toutes ces choses divines « sont nées de celte condition politique. Le citoyen charitable qui n va chercher , pour la secourir , l'humanité souffrante dans les <« lieux où elle se cache , peut-il être un objet de mépris? Le prêtre u vertueux qui naguère trempoit vos fers de ses larmes sera-t-il <c frappé de vos dédains? L'homme qui, pendant de longuçs an- « nées , a lutté contre le malheur, qui a supporté sans se plaindre c( toutes les sortes de misères , est-il moins admirable dans sa force « que le prisonnier sauvage, dont le mérite se réduit à braver w quelques heures de tourments?

(« Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant, si elles « sont ordinairement plus nombreuses dans l'ordre social que « dans l'ordre naturel , l'état de société qui nous rapproche da- « vantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui de M nature?

« Il est parmi nous d'ardents amis de leur patrie, des cœurs « nobles et désintéressés , des courages magnanimes , des âmes cau pables d'atteindre à ce qu'il y a de plus grand. Songeons , quand « nous voyons un misérable, non à ses haillons, non à son air u humilié et timide , mais aux sacrifices qu'il fait , aux vertus quo- « tidiennes qu'il est obligé de reprendre chaque matin avec ses M pauvres vêtements pour affronter les tempêtes de la journée ! « Alors , loin de le regarder comme un être vil , vous lui porte- « rez respect. Et s'il existoit dans la société un homme qui en M possédât les vertus sans en avoir les vices , seroit-ce à cet <( homme que vous oseriez comparer le Sauvage? En paroissant « tous les deux au tribunal du Dieu des Chrétiens, du Dieu « véritable, quelle seroit la sentence du juge? Toi, diroit-il au c< Sauvage, tu ne fis point de mal , mais tu ne fis point de bien. « Qu'il passe à ma droite, celui qui vêtit l'orphelin , qui protégea « la veuve, qui réchauffa le vieillard, qui donna à manger au « Lazare , car c'est ainsi que j'en agis lorsque j'habitois entre les « hommes. »

« Ici le chef de la prière cessa de se faire entendre. Le miel distilloit de ses lèvres \ l'air se calmoit autour de lui à mesure qu'il parloit. Ce qu'il faisoit éprouver n'étoit pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineffables : il y avoit dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie Je ne sais quelle douce lenteur , je ne sais quelle longueur de grâces (}u'i(ucuQe ex-

pression ne peut rendre. Saisi de respect et d'amour, je me jetai aux piedâ de ce bon Génie.

•c Mon père , lui dis-je , tu viens de faire de moi un nouvel « homme. Les objets s'offrent à mes yeux sous des rapports qui « m'étoient auparavant inconnus. O le plus vénérable des Sa- « chems, chaste et pure hermine des vieux chênes , que ne puîs- « je remmener dans mes forôls ! Mais , je le sens , tu n'es pas fait « pour habiter parmi des Sauvages ; ta place est chez un peuple a où l'on peut admirer ton génie et jouir de tes vertus. Je vais « bientôt rentrer dans les déserts du Noiiveau-Monde -, je vais re- « prendre la vie errante de Tlndien ; après avoir conversé avec ce « qu'il y a de plus sublime dans la société , je vais entendre les « paroles de ce qu'il y a de plus simple dans la nature : mais quels « que soient les lieux où le Grand-Esprit conduise mes pas , sous « l'arbre, au bord du fleuve, sur le rocher, je rappellerai tes le- « çbns , et je tâcherai de devenir sage de ta sagesse.

— u Mon fils , me répondit mon hôte en me relevant , chaque « homme se doit à sa patrie : mon devoir me retient sur ces bords « pour y faire le peu de bien dont je suis capable , le vôtre est de « retourner dans votre pays. Dieu se sert souvent de l'adversité « comme d'un marchepied pour nous élever ^ il a permis contre « vous une injustice, afin de vous rendre meilleur. Partez, Chac- « tas, allez retrouver votre cabane; moins heureux que vous, je « suis enchaîné dans un palais. Si je vous aï inspiré quelque esu time , répandez-la sur ma nation, de même que je chéris la vôtre ^ « devenez pkrmi vos compatriotes le protecteur des François, u N'oubliez pas que, tous tant que nous sommes, nous méritons » plus de pitié que de mépris : Dieu a fait l'homme comme un épi ù dé blë ^ sa tige est fragile et se tourmente au moindre souffle, i\ mais son grain est excellent.

« Souvenez-vous enfin , Ghactas , que si les habitants de votre ft pays ne sont encore qu'à la base de l'échelle sociale, les Franu (ois sont loin d'être arrivés au sommet : dans la progression des « lumières croissantes , nous paroîtrôns nous-mêmes des Èarbare^s « à nos arrière-neveux. Ne vous irritez donc point contre cette « civilisation qui appartient à notre nature , contre une civiliu sation qui peut-^tre un jour, envahissant vos forêts , les remit pllra d'un peuple où la liberté de l'homme policé s'unira à Tin- « dSpendàrice de l'homme sauvage. >»

«« Le chef de la prière se leva \ nous marchâmes lentement vers îâ porte. « Je ne suis pas ici chez moi , me dit-il , je retourne au

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