‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 99 sur 149 · LIVRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIL

<( Chactas , me dit-il , nous sommes nés dans des pays bionéloi- « gnés l'un de Tautre-, mais croyez-vous qu'il y ait enti^ les ham- . u mes de grandes difTérences de vertus et conséquemment de * m bonheur? »

« Je lui répondis : « Mon père, à te parler sans détour, je crois N les hommes de ton pays plus malheureux que ceux du mien. «« Ils s'enorgueillissent de leurs arts et rient de notre ignorance; «« maïs , si toute la vie se borne à quelques jours , qu'importe que « nous ayons accompli le voyage dans un petit canot d'écorce , ou « sur une grande pirogue chargée de lianes et de machines? Lé « canot même est préférable , car il voyage sur le fleuve le long » de la terre où il peut trouver mille abris \ la pirogue européenne « voyage sur un lac orageux où les ports sont rares, les écueils <( fréquents, et où souvent on ne peut jeter l'ancre à cause de la w profondeur de l'abîme.

M Les arts ne font donc rien à la félicité de la vie, et c'est là « pourtant le seul point où vous paroissez l'emporter sur nous. « J'ai été ce matin témoin d'un spectacle exécrable qui seul déci- « deroit la question en faveur de mes bois. Je viens de frapper à « la porte du riche et à celle du pauvre : les esclaves du riche « m'ont repoussé ; le pauvre n'est lui-même qu'un esclave.

« Jusqu'à présent j'a vois eu la simplicité de croire que je n!avois «« point encore vu ta nation ^ ma dernière course m'a donné d'au- « très idées. Je commence à entrevoir que ce mélange odieux de « rangs et de fortunes , d'opulence extraordinaire et de privations « excessives , de crime impuni et d'innocence sacrifiée, forme en « Europe ce qu'on appelle là société. Il n'en est pas de môme parmi « nous : entre dans les huttes des Iroquois; tu ne trouveras ni u grands, ni petits, ni riches, ni pauvres; partout le repos du « cœur et la liberté de l'homme. » Ici , je fis le mieux qu'il me fut possible la .peinture de notre bonheur, et je finis , comme à l'ordinaire , par inviter mon hôte à se faire Sauvage.

« Il m'avoit écouté avec la plus grande attention : le tableau de notre félicité le toucha. « Mon enfant, me dit-il , je me confirme u d^ns ma première pensée : les hommes de tous les pays , quand M ils ont le cœur pur, se ressemblent , car c'est Dieu alors qui parle H en eux , Dieu qui est toujours le même. Le vice seul établit entre «c nous des différences hideuses : la beauté n'est qu'une ; il .y a u mille laideurs. Si jamais je trace le tableau d'une vie heureuse « et sauvage, j'emploierai les couleurs sous lesquelles vous me la « venez de peindre.

« Mais 9 Chactas , je crains que dans vos opinions vous n'appor- « tiez un {leu de préjugés , car les Indiens en ont comme les autres « hommes. Il arrive un temps où le genre humain trop multiplié « ne peut plus exister par la chasse : il faut alors avoir recours & u la culture. La culture entraîne des lois , les lois des abus. Seroit- « il raisonnable de dire qu'il ne faut point de lois , parcequ'il y a « des abus? Seroit-il sensé de supposer que Dieu a rendu la con- « dition sociale la pire de toutes, lorsque cette condition parolt « être l'état universel des hommes?

« Ce qui vous blesse, sincère Sauvage, ce sont nos travaux, u rinégalilé de nos rangs , enfin cette violation du droit naturel , « qui fait que vous nous regardez comme des esclaves infiniment « malheureux : ainsi votr-e mépris pour nous tombe en partie sur « nos soufTrances. Mais, mon fils, s*il exisloit une félicité relative « dont vous n'avez ni ne pouvez avoir aucune idée ; si le labou- «« reur à son sillon , l'artisan dans son atelier , goûtoient des biens w supérieurs à ceux que vous trouvez dans vos forêts, il faudroit « donc retrancher d'abord de votre mépris tout ce que vous donnez « de ce mépris à nos prétendues misères.

t( Gomment vous expliquerai-je ensuite ce sixième sens où les « cinq autres viennent se confondre, le sens des beaux-arts? Les M arts nous rapprochent de la Divinité ; ils nous font entrevoir « une perfection au-dessus de la nature , et qui n'existe que dans « votre intelligence. Si vous m'objectiez que les jouissances dont n je parle sont vraisemblablement inconnues de la classe indigente « de nos villes , je vous répondrois qu'il est d'autres plaisirs so- « ciaux accordés à tous : ces plaisirs sont ceux du cœur.

M Chez vous les attachements de la famille ne sont fondés que « sur des rapports intéressés de secours accordés et rendus ; chez « nous, la société change ses rapports en sentiments. On s'aime . « pour s'aimer ; on commerce d'ames ; on arrive au bout de sa « carrière à travers une vie pleine d'amour. Est-il un labeur pé- « nible à celui qui travaille pour un père , une mère , un frère , « une sœur? Non , Chactas, il n'en est point ; et tout considéré , « il me semble que l'on peut tirer de la civilisation autant de « bonheur que de l'état sauvage. L'or n'existe pas toujours sous « sa forme primitive, tel qu'on le trouve dans les mines de votre « Amérique : souvent il est façonné, filé, fondu en mille ma- « nières ; mais c'est toujours de l'or.

<« La condition politique qui nous courbe vers la terre, qui « oblige l'un à se sacrifier à l'autre , qui fait des pauvres et des

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