LI.VRE VIII
(« Élina , je darderai pour loi la baleine ; je te ferai un bandeau M pour garantir les beaux yeux de l'éclat des neiges; je le creu- « serai une demeure sous la terre pour y habiter avec un feu de « mousse;je te donnerai trente tuniques impénétrables aux eaux « de la mer. Yiens sur le sommet de notre rocher flottant. Nos •( amours y seront enchaînés par les vents au milieu des nuages « et de récume des flots.
« Salut, Esprit des tempêtes, ô le plus beau des ûls de l'Océan ! »
« Tel étoit ce chant extraordinaire. Couvrant mes yeux de ma main , et jetant dans les flots une partie de mon vêtement , je m'écriai: «Divinité de cette mer dont je viens d^citendre la voix, «< soyez-moi propice ; favorisez mon retour. » Aucune réponse ne sortit de la montagne, qui vint s'échouer sur les sables à quelque distance du lieu où j'étois assis.
« J'en vis bientôt descendre un homme et une feinme vêtus de peaux de loups marins ; aux caresses qu'ils prodiguoient à un enfant, je les reconnus pour mari et femme. Ainsi l'a voulu le Grand-Esprit; le bonheur est de tous les peuples et de tous les climats : le misérable Esquimaux , sur son écueil de glace , est aussi heureux que le monarque européen sur soa trône ; c'est le même instinct qui fait palpiter le cœur des mères et des amantes dans les neiges du Labrador et sur le duvet des cygnes de la Seine.
u Je dirige mes pas vers la femme, dans l'espérance que Thomme accourroil au secours de son épouse et de son enfant ; l'Esprit qui m'inspira cette pensée ne trompa point mon attente. Le guerrier s'avance vers moi avec fureur : il étoit armé d'un javelot surmonté d'une dent de vache marine ; ses yeux sanglants étinceloient derrière ses ingénieuses lunettes; sa barbe rousse se joignant à ses cheveux noirs lui donnoit un air aflreux. J'évitales premiers coups de mon adversaire , et m'élançanl sur lui, je le terrasse.
« Elina , arrêtée à quelque distance , faisoit éclater les signes de la plus vive douleur ; ses genoux fléchirent; elle tomba sur le rocher. Comme le pois fragile qui s'élève autour de la gerbe de maïs, sa fleur délicate se marie au blé robuste , et joint ainsi la grâce k la vie utile de son époux ;mais si la pierre tranchante de l'Indienne vient à moissonner l'épi, l'humble pois, qu'une tige amie ne soutient plus, s'aflaisse et couvre de ses grappes fanées le sol qui l'a vu naître : ainsi la jeune Sauvage étoit tombée sur la terre. Elle tenoit embrassé son fils , tendre fleur de son sein.
«( Je rassure l'Esquimaux vaincu ; je le caresse en passant la main
sur ses bras, comme un chasseur encourage l'anittial Adèle qui le guide au fond des bois ^ l'Esquimaux se relève à demi , et presse mes genoux en signe de reconnoissance et de foiblesse. Dans cette attitude, il n*avoit rien de rampant à la manière de l'Europe : c'étoit rhomme obéissant à la nécessité.
te La femme revient de son évanouissement. Je l'appelle \ elle fait un pas vers nous , fuit , revient , et toujours resserrant le cercle , s'approche déplus en plus de son mattre et de son mari. Bientôt elle met les mains à terre et s'avance ainsi jusqu'à mes pieds. Je prends l'enfant cm'elle portolt sur son dos; je lui prodigue deà caresses : ces carbsses apprivoisèrent tellement la mère de l'enfant , qu'elle se mit à bondir de Joie à mes côtés. Lorsqu'un guerrier emporte dans ses bras un chevreau qu'il a trouvé sur la montagne , la mère , traînant ses longues mamelles , et surmontant sa frayeur, suit avec de doux bêlements le ravisseur qu'elle semble craindre d'irriter contre le jeune hôte des forêts.
u Aussitôt que TEsquimaux eut reconnu mon droit de force , il devint aussi soumis qu'il s'étoit montré intraitable. Je dèstendis la côte avec mes deux nouveaux sujets , et je leur Gs entendre que je voulois passer au Labrador.
« L'Esquimaux va prendre sur le rocher de glace des peaux de loup marin que je n'avois pas aperçues : il les étend avec des barbes de baleine ; il en forme un long canot ^ il recouvre ce canot d'une peau élastique. Il se place au milieu de cette espèce d'outre, et m'y fait entrer avec sa femme et son enfant : refermant alors la peau autour de ses reins , semblable à Micbabou lui-même, il gourmande les mers.
«< Un traîneau parti du grand village de tes pères , au moment où nous quittâmes l'île du naufrage, n'auroit atteint le palais de tes rois qu'après notre arrivée aux rivages du Labrador. Cétdit l'heure où les coquillages des grèves s'entr'ouVrent au soleil, et la saison où les cerfe commencent à changer de parure. Les Génies me préparoient encore une nouvelle destinée : je commandois , j'allois servir.
« Nous ne tardâmes pas à rencontrer un parti d'Esquimaux. Ces guerriers , sans s'informer des arbres de mon pays , ni du nom de ma mère , me chargèrent de l'attirail de leurs pêches, et me contraignirent d'entrer dans un grand canot. Ils armèrent mon bras d'une rame , comme si depuis longtemps leurs Manitous eussent été en alliance avec les miens , et nous remontâmes le long des roche» du Labrador.