‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 107 sur 149 · LIVRE Vni. â · texte numérisé non relu

LIVRE Vni. â

« Les deux époux naguère mes esclaves s*étoient embarqués avec ndus -, ils ne me donnèrent pas ia moindre marque de pitié ou de reconnoissance : ils avoient cédé à mon pouvoir ; ils trouvoient tout simple que je subisse le leur : au plus fort Tempire, au plus fbible l'obéissance.

te Je me résignai à mon sort.

« Nous arrivâmes à une contrée où le soleil ne se couchoit plus. Pfti^ et élargi , cet astre lournoit tristement autour d'un ciel glacé ; de rares animaux erroient sur des montagnes inconnues. D'un cdté s'étendoient des champs de glaces contre lesquels se brisoit ufie mer décolorée ; de l'autre s'élevoit une terre hâve et nuè qui n'offroft qu'une morne succession de baies solitaires et de caps décharnés. Nous cherchions quelquefois un asile dans des trous de rochers, d'où les aigles marins s'en voloient avec de grands cris. J'écoutois alors le bruit des vents répété par les échos de la caverne, et le gémissement des glaces qui se fendoient sur la rive.

(c Et cependant, mon jeune ami , il est quelquefois un charme à ces régions désolées. Kien ne te peut donner une idée du moment où le soleil, touchant la terre , sembloit rester immobile , et remontoit ensuite dans le ciel au lieu de descendre sous l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la mousse blanche que broutent les rennes , les mers couvertes de baleines et semées de glaces flottantes, toute cette scène éclairée comme à la fois par les feux du couchantetpar la lumière de l'aurore , brilloit des plus tendres et des plus riches couleurs : on ne savoit si l'on àssistoit à la création ou à la fln du monde. Un petit oiseau , semblable à celui qui chante la nuit dans tes bois, fâisoit entendre un ramage plaintif. L'amour appeloit alors le sauvage Esquimaux sur le rocher où Tattendoit sa compagne : ces noces de i'homnie aux dernières bornes de la terre n'étoient ni sans pompes ni sans félicité.

t< Mais bientôt à une clarté perpétuelle succéda une nuit sans fln. Un soir le soleil se coucha et ne se leva plus ; une aurore stérile , qui n'enfanta point l'astre du jour, paru t dans le septeritriorî. Nous marchions à la lueur du météore dont les flammes mouvantes et livides s'attachoient à la voûte du ciel comme à une surflice onctueuse.

<i Les neiges descendirent^ les daims , les caribous , les oiseaui même , disparurent : on voyoit tous ces animaux passer et rétourner vers le midi; rien n'étoit triste comme cette migration qui hdssoit l'homme seul. Quelques coups de foudre qui se prolongeoieût dans des solitudes où aucun être animé ne les pouvoit en-

tendre , semblèrent séparer les deux scènes de la vie et de la mort. La mer fixa ses flots ^ tout mouvement cessa , et au bruit des glaces brisées succéda un silence universel.

M Aussi mes hôtes s'occupèrent à bâtir des cabanes de neige : elles se composoient de deux ou trois chambres qui commun!quoient ensemble par des espèces de portes abaissées. Une lampe de pierre remplie d'huile de baleine, et dont la mèche étoit faite d'une mousse séchée , servoit à la fois à nous réchauffer et à faire cuire la chair des veaux marins. La voûte de ces grottes sans air fondoit en gouttes glacées; on ne pouvoit vivre qu'en se pressant les uns contre les autres, et en s'abstenant, pour ainsi dire, de respirer. Mais la faim nous forçoit encore de sortir de ices sépulcres de frimas : il falloit aller aux dernières limites de la mer gelée épier les troupeaux de Michabou.

« Mes hôtes a voient alors des joies si sauvages , que j'en étois moi-môme épouvanté. Après une longue abstinence, avions-nous dardé un phoque , on le traînoit sur la glace : la matrone la plus expérimentée montoit sur l'animal palpitant, lui ouvroit la poitrine, lui arrachoit le foie , et en buvoit l'huile avec avidité. Tous les hommes, tous les enfants, se jetoient sur la proie, la déchiroicnt avec les dents , dévoroient les chairs crues ^ les chiens , accourus au banquet^ en partageoient les restes, et léchoient le visage ensanglanté des enfants. Le guerrier vainqueur du monstre recevoit une part de la victime plus grande. que celle des autres ; et lorsque, gonflé de nourriture, il ne se pouvoit plus repaître, sa femme, en signe d'amour, le forçoit encore d*avaler d'horribles lambeaux qu'elle lui enfônçoit dans la bouche. Il y avoit loin de là , Kené , à ma visite au palais de tes rois , et au souper chez l'élégante Ikouessen.

tt Un chef des Esquimaux vint à mourir ; on le laissa auprès de nous, dans une des chambres de la hutte, où l'humidité causée par les lampes amena la dissolution du corps. Les ossements humains , ceux des dogues et les débris des poissons étoient jetés à la porte de nos cabanes \ l'été , fondant le tombeau de glace qui croissoit autour de ces dépouilles , les laissoit pêle-mêle sur la terre.

« Un jour nous vîmes arriver sur un traîneau que tiroient six chiens à longs poils une famille alliée à celle dont j'étois Tesclave. Cette famille retourna bientôt après aux lieux d'où elle étoit venue ; mon maître l'accompagna, et m'ordonna de le suivre.

« La tribu d'Esquimaux chez laquelle nous arrivâmes n'habitoit point ^ comme la nôtre , dans des cabanes de neige ; elle s'étoit re*

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