‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 110 sur 149 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

«« cebé -, donnez-moi un canot de cyprès : que je descende à la terre « des sassafras. Je ne suis point un méchant que les Génies ont tt puni pour ses crimes-, vous n'avez point à craindre la colère du «c Grand-Esprit en favorisant mon retour. Mes songes , mes veilles, <( mon riepos, sont toul remplis des images d'une patrie que je « pleure sans cesse. Je suis le plus misérable des chevreuils des « bois 5 ne fermez pas l'oreille à mes plaintes. »

Les bergers furent attendris : le Grand-Esprit les avoit faits compatissants. Quand le murmure de la foule eut cessé, Nadoué me dit : « Les hommes sont touchés de vos paroles, et les Génies « le sont aussi. Nous vous accordons la pirogue du retour. Mais « contractons d'abord l'alliance : rassemblons des pierres pour en « faire un haut lieu , et mangeons dessus. »

«< Or, cela fut fait comme il avoit été dit : le Manitou de Nadoué, celui des Sioux, celui des Natchez, reçurent le sacriHce. L'alliance accomplie et trouvée parfaitement belle par les pasteurs , je marchai avec eux pendant six jours pour arriver au Meschacebé ; mon cœur tressailloit en approchant. Du plus loin que je découvris le fleuve , je me mis à courir vers lui; je m'y élançai comme un poisson qui, échappé du filet, retombe plein de joie dans les flots. Je m'écriai en portant à ma bouche l'eau sacrée :

« Te voilà donc enfin, ô fleuve qui coules dans le pays de « Chactas ! fleuve où mes parents me plongèrent en venant au « monde! fleuve où je me jouois dans mon enfance avec mes « jeunes compagnons! fleuve qui baignes la cabane de mon père « et l'arbre sous lequel je fus nourri ! Oui , je te reconnois! Voilà «« les osiers pliants qui croissent dans ton lit aux Natchez, et que « j'avois accoutumé de tresser en corbeilles -, voilà les roseaux dont « les nœuds me servoient de coupe. C'est bien encore le goût et la « douceur de ton onde , et cette couleur qui ressemble à celle du <« lait de nos troupeaux. >*

« Ainsi je parlois dans mon transport , et les délices de la patrie couloientdéja dans mon cœur. LesSioux, doués de simplicité et de justice, se réjouissoientdemon bonheur. J'embrassai Nadoué et ses nis ; je souhaitai toutes sortes de dons à mes hôtes, et, entrant dans ma pirogue chargée de présents, je m'abandonnai au cours du Meschacebé. Les Sioux rangés sur la rive me saluoient du geste et de la voix ; moi-même je les regardois en faisant des signes d'adieu, et priant les Génies d'accorder leur faveur à celte nation innocente. Nous continuâmes de nous donner des marques d'amour jusqu'au détour d*un promontoire qui me déroba la vue des pas-

leurs ; mais j'entendois encore le son de leurs voix affoiblies , que les brises dispersoient sur les eaux, le long des rivages du fleuve.

« Maintenant chaque heure me rapprochoit de ce champ paternel dont j'étois absent depuis tant de neiges. J'en étois sorti sans expérience dans ma dix-septième lune des fleurs *, fallois y rentrer dans çia trente-troisième feuille tombée , et plein de la triste connoissance des hommes. Que d'aventures éprouvées! que de régions parcourues ! que de peuples les pas de mes malheurs avoient visités! Ces réflexions rouloient dans mon esprit, et le courant entraînait ma nacelle.

«i Je franchis l'embouchure du Missouri. Je vis k Torient le désert des Gasquias et des Tamarouas qui vivent dans des républiques unies; au confluent de TOhio, fils de la montagne Allegbany et du fleuve Monhougohalla , j'aperçus le pays des Chéroquois qui sèment comme l'Européen , et des Wabaches, toujours en guerre avec les Illinois. Plus loin je passai la rivière Blanche, fréquentée des crocodiles , et l'Akensas , qui se joint au Meschaçebé par la rive occidentale. Je remarquai à ma gauche la contrée ^es Qiicassas venus du midi , et celle des Yazous coureurs des montagnes; à ma droite je laissai les Sélonis et les Panimas qui boivent les eaux du ciel et vivent sous des lataniers. Enfin je découvris la cime des hauts magnolias qui couronnent le village des Natchez. Mes yeux se troublèrent, mon cœur flotta dans mon sein : je tombai sans mouvement au fond de ma pirogue , qui , ppussée par la main du Fleuve, alla s'échouer sur la rive.

«( Bocages de la Mort , qui couvrirez bientôt de votre ombre les cendres du vieux Chactas! chênes antiques, mes contemporains de solitude! vous savez quelles furent mes pensées, quand, revenu de l'atteinte du Génie de la Patrie , je me trouvai assis au pied d'un arbre et livré à une foule curieuse qui s'empressoit autour de moi. Je regardois le ciel, la terre, le fleuve, les Sauyages, sans pouvoir ni parler, ni déclarer les transports de mon «me. Mais lorsqu'un des inconnus vint à prononcer quelques fnots ep natchez, alors soulagé et tout en pleurs, je serre dans mes bras ma terre natale ; j'y colle mes lèvres comme un amant à celles d'une amante ; ppis me relevant :

H Ce sont donc là les Natchez ! Manitou de mes malheurs, ne <« me trompez-vous point encore? Est-ce la langue de mon pays « que je viens d'entendre? Mon oreille ne m'a-t-elle point déçu ? »

« Je touchois les mains , le visage , le vêtement de mes frères. Je dis à la troupe étonnée : «< Mes amis , mes chers amis , parlez , ré-

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