LIVRE YIIL a
et du Meschacebé , sans chef et sans loi \ ils paissent de nombreux troupeaux dans 1^ savanes.
« Aussitôt qu'ils apprirent l'arrivée d'un étranger , ils accoururent et se disputèrent le bonheur de me recevoir. Nadoué , qui comptoit six garçons et un grand nombre de gendres , obtint la préférence : on déclara qu'il la méritoit comme le plus juste des Sioux et le plus heureux par sa couche. Je Ais introduit dans une tente de peaux de bu (lies y ouverte de tous côtés , supportée par quatre piquets , et dressée au bord d'un courant d'eau. Les autres tentes , sous lesquelles on apercevoit les joyeuses familles, étoient distribuées çà et là dans les plaines.
« Après que les femmes eurent lavé mes pieds , on me servit de la crème de noix et des gâteaux de malomines. Mon hôte, ayant bit des libations de lait et d'eau de fontaine au paisible Tébée, Génie pastoral de ces peuples , condoisit mes pas à un lit d'herbe recouvert de la toison d'une chèvre. Accablé de lassitude , je m'endormis au bruit des vœux de la famille hospitalière , aux chants des pasteurs , et aux rayons du soleil couchant , qui , passant horizontalement sous la tente, fermèrent avec leurs baguettes d'or mes paupières appesanties.
« Le lendemain je me préparai à quitter mes hôtes*, mais il me fut impossible de m'arracher à leurs sollicitations. Chaque /amille me voulut donner une fête. Il fallut raconter mon histoire, que l'on ne se lassoit point d'entendre et de me faire répéter.
«< De toutes les nations que j'ai visitées , celle-ci m'a paru la plus tieureuse : ni misérable comme le pêcheur du Labrador , ni cruel comme le chasseur du Canada, ni esclave comme jadis le Natchez , ni corrompu comme l'Européen , le Sioux réunit tout ce qui est désirable chez l'homme sauvage et chez l'homme policé. Se$ mœurs sont douces comme les plantes -dont il se nourrit ; il ftiit les hivers , et , s'at^chant au printemps, il conduit ses troupeaux de prairie en prairie : ainsi la voyageuse des nuits , la lune , semble garder dans les plaines du ciel les nuages qu'elle mène avec elle ', ainsi l'hirondelle suit les fleurs et les beaux jours-, ainsi la jeune fille , dans ses gracieuses chimères , laisse errer ses pensées de rivages en rivage^ et de félicités en félicités.
" Je pressois mon hôte de me permettre de retourner à la cabane de mes aïeux. Un matin , au lever du soleil , je fus étonné de voir tous les pasteurs rassemblés. Nadoué se présente à moi avec deux de ses fils, et me conduit au milieu des anciens : ils étoient assis en cercle à l'ombre d'un petit bocage d'où Ton découvroit toute
la plaine. Les jeunes gens se tenoicnt debout autour de leurs pères. <c Nadoué prit la parole et me dit : « Chactas, la sagesse de nos tt vieillards a examiné ce qu'il y avoit de mieux pour la nation des w Sioux. Nous avons vu que le Manitou de nos foyers n'alloit <« point avec nous aux batailles , et qu'il nous livroità Pennemi, M car nous ignorons les arts de la guerre. Or, vous avez le cœur «i droit; l'expérience des hommes a rempli votre ame d'excellenu tes choses : soyez notre chef, défendez-nous ; régnez avec la jus- <t tice. Nous quitterons pour vous les coutumes des anciens jours; <t nous cesserons de former des familles isolées , nous deviendrons <« un peuple : par là vous acquerrez une gloire immortelle.
«* Or , voici ce que nous ferons : vous choisirez la plus belle des « filles des Sioux. Chaque famille vous ofirira quatre génisses de « trois ans avec un fort taureau , sept chèvres pleines, cinquante <( aulres donnant déjà une grande abondance de lait, et six chiens « rapides qui pressent également les chevreuils , les cerfs et tou- «i tes les bétes fauves. Nous joindrons à ces dons quarante toisons « de buffles noirs pour couvrir votre tente. En voyant vos grandes « richesses , nul ne pourra s'empêcher de vous réputer heureux. « Que les Génies vous gardent de rejeter notre prière ! Votre père M n'est plus ; votre mère dort avec lui. Vous ne serez qu'un étran- « ger dans votre patrie. Si nous allions vous maudire dans notre « douleur, vous savez que le Grand-Esprit accomplit les malédic- «< tions prononcées par les hommes simples. Soyez donc touché de « notre peine et entendez nos paroles. »
« Frappé des flèches invisibles d'un Génie, je demeurai muet au nrilieu de l'assemblée. Rompant enHn le silence, je répondis : « O Nadoué, que les peuples honorent! je vous dirai la vérité « toute pure. Je prends à témoin les Manitous hospitaliers du « foyer où je reçus un asile que la parole du mensonge n'a jamais <i souillé mes lèvres : vous voyez si je suis touché. Sioux des sa- « vanes! jamais l'accueil que j'ai reçu de vous ne sortira de ma « mémoire. Les présents que vous m'offrez ne poûrroient être M rejetés par aucun homme qui auroit quelque sensj mais je suis « un infortuné condamné à eiter sur la i^e. Quel charme la « royauté m'offriroit-elle? Craignez d'ailleurs de vous donner un « maître : un jour vous vous repentiriez d'avoir abandonné la li- «( berté. Si d'injustes ennemis vous attaquent, implorez le Ciel; <« il vous sauvera , car vos mœurs sont saintes.
« 0 Sioux ! puisqu'il est vrai que je vous ai inspiré quelque pitié, «« ne retenez plus mes pas; conduisez-moi aux rives du Mescha-